II.» Du pont de Cubére à Venasque..., I h
Encore une cascade. — A gauche de belles gorges formées de roches schisteuses, d’où découle un ruisseau ferrugineux, qui teint en rouge toutes les pierres jusque dans la rivière de Venasque, et sur une longue partie de son cours. Cette eau doit passer sur une couche de sanguine (fer oxidé argileux), qu’elle dissout sans cesse , et qu’elle dépose ensuite comme un limon sur toutes les pierres contre lesquelles elle vient battre et se clarifier.
BOUTE D’ ESPAGNE. 16. e COE BSE.
On remarque Tes premiers champs cultivés ; déjà on a vu des prairies et de nombreuses troupes de mules qui les occupent. On est suipris de ne rencontrer aucun village, aucun groupe d’habitations, à peine quelques granges isolées très-peu nombreuses. C’est qu’il n est pas permis en Espagne de construire des maisons d’habitation loin du clocher de la paroisse.
Nous voici devant le mont Scia , si ressemblant au pic de Gard ; il mérite d’être distingué. La belle cascade de Vénasqne qui en découle est le produit d’une source dont le grillon est au départ même delà cascade. Une eau naissante peutelle faire son entrée dans le monde d’une manière plus éclatante ? Derrière la montagne est un beau lac , dont cette cascade est sans doute le produit. Si l’on pouvait aussi prêter à ce lac quelque sentiment , on le trouverait fier d’avoir su percer la montagne pour venir étaler ses belles eaux sous les yeux du passant , lui jusquelà obscur et méconnu. Et la montagne ellemême, formée de marbre statuaire, n’a-t-elle pas quelque prétention à une juste célébrité? Voyez les sapins qui bordent son arête, c’est la frange de sa mantille, verdoyante forêt dont
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elle s’est coquettement parée. Elle n’est pas fière pour cela, la belle espagnole, son cœur vous est ouvert ; vous le trouverez plein d’aimables trésors : entrez dans cette grotte qui se voit au sein de la montagne. Ces roches calcaires , ces couches toutes plissées qui attestent les convulsions qu’a subies le mont Seia lors de son soulèvement promettent de rares curiosités.
Bientôt apparaît le fort de Venasque et presqu’aussitôt l’étroite et misérable porte de la ville.
Venasque. • — Rues sales, étroites , tortueuses, noires; horrible ville.
Avant tout il faut se caser.
Il n’y a pas d’hôtel à Vénasque ; quelques habitans reçoivent les voyageurs. Allez de préférence sur la place de l’église, à l’ancienne maison de Pedro Ferras. C’est la seule maison qui soit peinte et décorée sinon avec goût , du moins avec prétention. La maîtresse actuelle de la maison, l’une des dames les plus cossues de Vénasque, a fixé à 10 fr. par jour et tout au moins à 8 fr. l’impôt qu’elle prélève sur chaque visiteur. Que l’on se borne à prendre une tasse de lait ou que 1 on fasse chez elle un premier
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repas en arrivant, ensuite le dîner ou le souper avec du vin d’Espagne, liqueurs, etc.; le lendemain un déjeuner, et qu’en outre on emporte des vivres et du vin pour la montagne , de l’avoine pour les chevaux ; on ne paye ni plus ni moins que 10 fr. par voyageur, 1 fr. pour le cheval, 3 fr. pour le guide. Cette estimable dame ne comprend pas que dans un cas son hospitalité est horriblement chère et dans l’autre presque à bon marché. Elle ne veut point avoir deux poids et deux mesures. Tout cela se compense pour elle , et peu lui importe que son système de compensation puisse être avantageux ou exhorbitant à l’égard de tel ou tel voyageur.
Du reste, on est fort bien couché chez M.me Ferras. Le linge et les meubles sont garnis de soie ou de dentelles ; la vaisselle est en argent {plata en espagnol veut dire argent d’où vaisselle plate)-, tout extrêmement propre, la cuisine ordinairement bonne et le chocolat délicieux. Recommandez le chocolat , il vaut a lui
seul tout le prix.
Mais n’ayez pas la prétention de faire votre repas aussitôt après votre arrivée. C’est chose
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parfaitement impossible. M.me Ferras vous dira elle-même qu’il faut deux heures pour le préparer. Par aucun biais, par aucun stratagème vous n’arriveriez à vous faire servir un quart d heure plutôt. Si donc vous êtes pressé de manger, demandez quelques fruits, du fromage, du chocolat pour ne souper que beaucoup plus tard.
Vous pourrez m’accuser, chez lecteur, d’entrer dans des détails fort minutieux j mais j’ai vu tant de voyageurs revenir tout vexés de leurs déceptions à Vénasque , que j’ai voulu vous prévenir sur toutes choses. Nul ne s’affecte des conditions qu’il connaît à l’avance, parce qu’il était libre de ne pas s’exposer à devoir les subir.
Après vous être installé chez M.“« Ferras ou, si vous le préférez, chez quelque hôte moins exigeant (mais faites vos conditions d’avance), assurez-vous que le guide est allé déclarer les chevaux à la douane et prendre un passavant. Qu’il ne remette pas au lendemain cette formalité. Si l’employé de la douane n’était pas disposé à faire des écritures , s’il avait à fumer avant tout quelque demi-douzaine de cigares , vous pourriez avoir à subir au départ un retard
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de plusieurs heures. Cela s’est vu plusieurs fois à Vénasque. Demandez plutôt à M. C. D. T. , député, qui avec ses dames en selle fut obligé d’attendre pendant deux heures (deux heures entières) jusqu’à ce qu’il ait plu au commis de la douane , se promenant de long en large dans son bureau, de s’arrêter enfin pour écrire 1 indispensable passavant.
Ensuite , hâtez-vous de sortir pendant qu il est encore jour, et de parcourir Vénasque dans tous les sens. La course ne sera pas de longue durée, mais elle ne sera pas sans intérêt, si du moins vous avez tant soit peu l’amour de l’observation. Quoique sale et hideuse Vénasque est une ville riche, fort riche. Les habitans font surtout un grand commerce de mules 5 a l’entrée de la nuit vous en verrez des troupes nombreuses rentrer en ville dans les écuries. H n’y a que 500 habitans à Vénasque, et il y a toujours bien 1,000 à 1,500 mules. Leur passage matin et soir contribue beaucoup a salir
la ville. Or il n’a jamais été d’usage à Vénasque
de balayer et nétoyer les rues , si bien que la rue principale semble un dépôt de fumier.
Remarquez le grand nombre de maisons mo-
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numentales , on les prendrait pour des établisse m e n s publics. Plusieurs inscriptions, écussons, bas-reliefs distinguent les riches et anciennes maisons j ce qui imprime précisément îi Vénasque le cachet d’une ville ancienne et riche, tandis que sa saleté et sa petite étendue permettraient de n’y voir qu’un misérable et triste village. ■ — Voyez aussi les murs de la ville; incapables d’une sérieuse défense, ils sont toutefois dominés par quelques tours dont l’une entr’autres est belle et très-bien construite.
Ne vous attendez pas à rencontrer des magasins à Vénasque ; il y en a cependant, même d’assez bien pourvus, mais il faut prendre un guide pour les découvrir ; car loin de s’annoncer par un brillant étalage, ils semblent se cacher dans l’intérieur des maisons. On peut y acheter notamment des manteaux espagnols en forme de capuchon , de longues et larges ceintures de laine, des jarretières de soie avec des devises. Comme étranger vous payerez tous ces objets le double de leur véritable prix.
Les Vénasquais sont d’une avidité peu commune. Ils se distinguent sous ce rapport même en Espagne. Pour changer votre monnaie de
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France, ils retiendront 25 à 35 centimes sur 5 fr. , et encore si vous n’y prenez garde, ils vous donneront la monnaie de votre pièce en petites pièces de France, sur lesquelles vous aurez à subir une seconde fois la perte du change. C’est alors 10 ou 12 pour cent que l’on perd dans une ville qui est aux portes de France , qui fait avec nous la moitié de son commerce, qui possède autant de monnaie de France que de monnaie espagnole , et qui chaque jour peut replacer au pair la monnaie que lui fournit le commerce Français. C’est là une façon un peu arabe. N’en soyez pas surpris. Les Vénasquais sont précisément d’origine arabe. A quelques lieues en dessous de Vénasque, on voit encore les ruines d’un château Maure; d’ailleurs il vous sera facile de reconnaître dans les mœurs et usages de la vallée toute entière l’avidité , la finesse et la férocité des Bédoins ?
Faites danser quelques Vénasquais. Leur danse et leur musique offrent assez de curiosité. En leurs mains les castagnettes, le tambourin et le triangle forment ensemble un brillant orchestre , du moins très-ammé. Il suffit de faire demander par le guide quelques dan-
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seurs. Deux ou trois francs qu’ils se distribueront suffiront pour les rendre dispos et contents.
II n’y a ni café, à Vénasque, ni aucun lieu de réunion pour le soir. Il faut se résoudre à errer dans les sales rues de la ville pour suiprendre çà et là quelques coutumes espagnoles, quelques usages de la vallée. Remarquez ces i noirs et bruyans cabarets où s entassent les grosses gens du pays. De leur fumeux et lugubre éclairage de bois de pin , à nos becs de gaz , quelle distance !
II vous reste à visiter demain l’église et le fort ; c’est le matin que l’un et l’autre vous offriront plus de curiosité.
L’église est assez petite , mais comme toutes les églises d’Espagne, elle est richement décoré e; de mauvais tableaux , mais des ornemens de soie et d’or d’une grande magnificence surtout les jours de fête. Observez le tabernacle; il est construit de manière à s’ouvrir
pendant l’élévation, pour laisser paraître le S.t- «
Sacrement qui s’avance de lui-même et vient se placer entre les mains du célébrant, le tout au moyen d’un mécanisme à manivelle caché derrière l’autel. Observez aussi l’obscurité qui
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règne dans celte église et en revanche le grand nombre de cierges et de bougies pendant les offices. Il y a d’ailleurs huit lampes qui brûlent nuit et jour, une devant chaque chapelle. Il y a aussi huit prêtres attachés au service de celle église. Huit prêtres à Vénasque ! où un seul suffirait à tous les besoins. C’est ainsi qu’en Espagne l’exploitation du service religieux dévore la nation, comme en France l’exploitation de la justice. Toutefois on commence en Espagne à diminuer la surabondance du clergé. On supprime ù l’égard d’un très-grand nombre de prêtres les traitemens qui leur étaient alloués ; on ne maintient que ceux réellement nécessaires pour le culte religieux.
Le château fort, plus pittoresque que redoutable, offre peu de curiosité. Il domine au loin toute la vallée. Si l’on s’est pourvu d’une lettre pour le gouverneur, on visitera le fort sans danger; sinon il est prudent de s’en abstenir, du moins lorsque les affaires politiques offrent en France ou en Espagne quelques complications. Il est arrivé au gouverneur de Vénasque de retenir prisonniers sans autre motif que son caprice, des visiteurs très-inoffensifs jus-
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qu’à ce qu’ils eussent reçu cle l’ambassadeur à Madrid des lettres de délivrance.
RETOUR. — Revenez-vous simplement à Luchon, ou prenant goût aux^ mœurs et coutumes d’Espagne et à ses petites villes de guerre, voulez-vous visiter encore la vallée d’Aran et Vielle, sa très-petite place forte? Dans ce cas, il faudrait partir de Vénasque à 7 heures du matin, à 8 heures au plus tard, sous peine de ne pouvoir atteindre Vielle et de subir une mauvaise nuit à Artigue Telline ou partout ailleurs.
Dans tous les cas, il faut reprendre la môme route jusqu’au delà de l’hôpital espagnol. N’en ayez nul regret; en remontant la vallée de Vénasque, on la voit sous un aspect tout nouveau et beaucoup plus sauvage. — Les hautes cimes, les magnifiques monts qui ferment le tableau, les gorges étroites qui apparaissent et qui semblent infranchissables, les moraines qui se dessinent beaucoup mieux , tout contribue à rendre par exception la vallée de Vénasque plus belle en montant qu’en descendant.
Mais hâtez-vous, à cheval, à cheval.... Toutefois ne quittez pas \énasquc sans prendre
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au moins l’excellent chocolat qu’on sait si bien faire en Espagne, et les provisions que vous aurez demandées dès la veille, condition de rigueur.
De Vénasque à l’hôpital espagnol 5 h.
Une halte est inévitable à l’hôpital espagnol, soit pour payer à l’hospitalier le droit de 25 centimes par cheval, soit pour présenter aux carabiniers le passavant de la douane espagnole. Profilez de ce temps d’arrêt pour donner l’avoine aux chevaux et pour faire vous-même un second déjeuner.
En même-temps vous vous déciderez à l’égard du voyage de Vielle et de la vallée d’Aran.
Si vous devez rentrer 5 Luchon , ce sera par le port de Vénasque, la route la plus courte (6 h.) ou par le port de la Picade , dans le cas où vous ne 1 auriez pas encore visitée (7 h. ) y oyez cetle course paye 137.
Si vous vous décidez pour la vallée d’Aran, je vous dois quelques indications.
De l’hôpital espagnol à l’entrée du plan des étangs
Ensemble magnifique d’horreur et de déso-
DE VÉNASQIJE A VIELLE.
lation ; on dirait la nature entière en ruines. Voyez ces blocs énormes entassés partout ; à gauche cette vaste roche la penna blanca toute déchirée, laissant paraître çà et là des pans de dolomie grisâtre plus sales, plus déchirés encore; à droite ces pins de la forêt de Paderme , la plupart abattus , gisant sur le sol pêle-mêle avec mille débris de roche; et ces trois grosses piques de Paderme s’élevant comme des témoins consternés et muets de ce désastre universel ; devant vous de petits monticules dolomitiques jaunâtres, humiliés devant le redoutable auteur de ces grandes œuvres ; enfin, ces jeunes pins parsemés çà et là, nés au milieu des cendres de leurs pères; se parant à l’envi des belles formes de leur âge , comme pour implorer le Dieu toujours courroucé contre leur maudite patrie.
Du plan des étangs au port de la Picade 1 h. 1/2.
Longue prairie; serpenteau délicieux; belle vue de la pique Fourcanade. — On pourrait passer par le trou du taureau, mais on allongerait de près d’une heure.
Du port de la Picade à l’Hermitagc. ; . . 2 h.
On peut descendre par la Coume de Poumère
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et voir sur ce passage la Source (le Joueou , l’une des choses les plus saisissantes qui soient dans ces montagnes. Quatre jets sortent de la roche avec impétuosité et constituent aussitôt un torrent redoutable. C’est l’eau des glaciers de la Maladelta que vous avez vu se perdre dans te trou du taureau et qui réparait augmentée de plusieurs infiltrations ou pertes semblables. C’est l’eau la plus centrale des Pyrénées, c’est donc bien, malgré les géographes, la véritable source de la Garonne. — Des expériences trèsconcluantes ont démontré que l'eau de cette source est bien celle qui se perd dans le trou du taureau. On a jeté entr’autres dans le gouffre une quantité considérable de rapure de bois que d’autres observateurs appostés ont bientôt vu ressortir par la source de joueou. — Cette source fut autrefois consacrée à Jupiter comme l’indique encore son nom joueou d ejovis.
Cette descente par la Coumc de Poumère et la source de joueou est très-rapide, difficile et dangereuse pour d inhabiles marcheurs. Il est presque impossible de ne pas tomber plusieurs fois. Aussi beaucoup passent-ils par l’immense pâturage d Aubert et par la forêt dArligue