ACTE II, SCÈNE V
De mille soins jaloux jusqu'alors agitée,
Il est vrai, je n'ai pu concevoir sans effroi
Que Bajazet pût vivre et n'être plus à moi ;
Et lorsque quelquefois de ma rivale heureuse 685
Je me représentais Timage douloureuse,
Votre mort (pardonnez aux fureurs des amants) ^
Ne me paraissait pas le plus grand des tourments 2.
Mais à mes tristes yeux votre mort préparée
Dans toute son horreur ne s'était pas montrée : 690
Je ne vous voyais pas, ainsi que je vous vois,
Prêt à me dire adieu pour la dernière fois.
Seigneur, je sais trop bien avec quelle constance
Vous allez de la mort affronter la présence,
Je sais que votre cœur se fait quelques plaisirs 3 695
De me prouver sa foi dans ses derniers soupirs;
Mais, hélas ! épargnez une âme plus timide ^ ;
Mesurez vos malheurs aux forces d'Atalide;
Et ne m'exposez point aux plus vives douleurs
Qui jamais d'une amante épuisèrent les pleurs ^ ! 700
Et que deviendrez-vous, si, dès cette journée, Je célèbre à vos yeux ce funeste hyménée ?
ATALIDE
Ne vous informez point ce que je deviendrai ^. Peut-être à mon destin, Seigneur, j'obéirai.
Que sais-je? A ma douleur je chercherai des charmes''. 705 Je songerai peut-être, au milieu de mes larmes,
1. Fureur a le sens de folie. « Ces vers non seulement ont le mérite de la vérité et de l'élégance, mais sont encore parfaitement adaptés à la situation. Le charme de ce style est encore d'autant plus senti qu'Atalide fait ce qu'elle doit faire, et dit ce qu'elle doit dire. » (La Harpe.)
2. Cet aveu est précieux à retenir. Il explique à l'avance le revirement par lequel Atalide ne pourra supporter la douloureuse image de sa rivale heureuse, acte III, scène iv.