‹ Balancez vos damesChapitre 1 sur 1 · PHOTOGRAPHIQUES · texte numérisé non relu

PHOTOGRAPHIQUES

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Lorsque les Dumanet — c'est-à-dire madame Dumanet, car monsieur n'existait qu'à l'état nominatif — eut accordé la main de sa fille Sylvie au jeune Paul Matou de la Mayonèze, il fut décidé que l'on irait à Paris pour choisir la corbeille et le trousseau.

C'est même la perspective de ce voyage en temps d'exposition qui avait décidé madame Dumanet à marier Sylvie.

Elle avait hésité entre l'ennui de devenir «^^rand'-

mère, alors qu'elle n'avait pas — tant s'en fallait — renoncé à plaire, et la joie d'un séjour prolongé à Paris où elle n'était pas allée depuis son voyage de noces, le voyage à Paris étant traditionnellement réservé, dans la famille Dumanet, à la veille ou au lendemain des cérémonies matrimoniales.

Sur ce point — sur celui-là seulement — monsieur Dumanet avait été toujours intraitable. Il connaissait bien sa femme et redoutait pourelle les entraînements de dépense... sanscompter les autres!...

Mais cette fois, en un voyage familial entre sa fille et son futur gendre, « la belle Joséphine » — c'est ainsi qu'on appelait à Pont-sur-Orne madame Dumanet — n'aurait aucune latitude de mal faire.

Et puis, elle était à présent du mauvais côté de la quarantaine et il semblait — c'est toujours le mari qui jugeait ainsi — qu'elle eût passé l'âge de la gaudriole.

Lorsque Paul Matou de la Mayonèze annonça son intention d'aller à Paris pour choisir les robes et les bijoux de sa fiancée, la future belle-mère décida illico que pour ne pas séparer les amoureux et aussi parce qu'il fallait s'occuper du trousseau de Sylvie, (( on irait tous les quatre à Paris ».

Monsieur Dumanet — un sympathique imbécile — chercha d'abord à démontrer que Pont-sur-Orne offrait des ressources suffisantes pour un trousseau de premier choix, mais sa femme lui imposa silence en affirmant

— avec raison d'ailleurs — qu'il n'entendait rien à ces choses-là.

Il résista faiblement. Son pauvre petit cerveau

sans pensée avait de la lutte — quelle qu'elle fût — un effroi comique et touchant.

Puis, — mais cela, il se garda d'abord de le dire, — il réfléchit que jadis, à l'époque où il faisait son

droit, le futur gendre avait mené à Paris une vie de bâton de chaise et qu'il serait peut-être imprudent de

le laisser voguer sans gouvernail vers les fredaines d'antan.

Ce sage raisonnement, monsieur et madame Matou de la Mayonèze le firent également en apprenant le voyage de leur fils.

Au rebours des Dumanet, c'était — chez les Matou,

— la femme qui était ronde, insignifiante et bonne et le mari qui était grotesque et poseur.

A la Mayonèze, — le petit castel qui remplissait madame Dumanet d'envie et son mari d'admiration,

— monsieur Pamphile Matou régnait seul et absolument.

Grand, long, efflanqué, avec énormément de prétentions et une certaine allure, le châtelain de la Mayonèze représentait assez exactement le hobereau type de la province Normande.

Ignorant comme une carpe, embêtant comme personne ; vide de pensée et plein de morgue nobiliaire; passant à lire Tarmorial le temps qu'il n'employait pas à chasser; incapable déjuger sainement quoi que ce fût;, verbeux sonore et creux; racontant les potins de la veille et inventant ceux du lendemain, monsieur Matou de la Mayonèze, surnommé à Pont-sur-Orne « la Pluie qui marche » avait — à l'entendre — eu beaucoup de bonnes fortunes et fait nombre de malheureuses en n'écoutant pas tous les vœux qui s'offraient à lui, tandis que sa femme, moins sotte et très dévouée, s'occupait de son intérieur et élevait soigneusement son fils.

Dans la maison — décorée du nom de villa — que les Dumanet possédaient au milieu d'un joli jardin à l'extrémité d'un faubourg- de Pont-sur-Orne, madame

Dumanet commandait en maître, terrorisant son mari, ses domestiques et sa fille qui restait comme hébétée et sans aucune initiative en dépit de ses vingt ans accomplis.

Sous cette sorte d'hébétude accoutumée, Paul Matou qui savait bien les femmes pour les avoir beaucoup étudiées, avait découvert une jolie candeur et un charme réel. La jeune fille était jolie, douce et fraîche. Sa dot de deux cent mille francs était la même que celle que donnaient les Matou de la Mayonèze à leur fils. D'autre part, il s'embêtait de toutes ses forces sous le toit paternel. Il savait ne pouvoir s'en évader que par le mariage et Pont-sur-Orne ne regorgeait pas de jeunes filles.

C'est ainsi qu'après avoir longtemps regardé autour de lui, il n'avait aperçu que Sylvie Dumanet qui pût lui convenir. Il l'avait examinée, étudiée, et sa conviction était que, loin de l'œil menaçant de sa mère, la jeune fille deviendrait une femme gentille et suffisante à satisfaire les aspirations et les rêves conjugaux où raisonnablement il avait pris le parti de borner sa vie future.

Et Sylvie Dumanet, stupéfaite et flattée d'être demandée en mariage par le jeune homme le plus chic de Pont-sur-Orne, — elle à qui sa mère avait persuadé qu'elle était une sorte d'idiote disgraciée de la nature, — avait accepté sans même réfléchir l'aubaine inespérée qui lui tombait du ciel.

Les Matou de la Mayonèze trouvaient à peu près bon le choix de leur fils. Monsieur Matou était légèrement froissé de voir son noble nom accolé à ce nom légendaire et ridicule, de Dumanet. Mais il ne fallait

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pas être trop difficile si l'on voulait marier Paul « dans le pays ».

Le père Dumanet était ravi sans aucune arrièrepensée parce que, sans oser protester jamais, il s'apercevait très bien que sa fille était victimée. lise réjouissait à part lui de la voir échapper au joug sous lequel il resterait sans murmurer, mais qu'il connaissait trop bien pour n'en pas concevoir toute Thorreur.

Et puis, il n'était pas fâché non plus de la rage qu'il devinait en Tâme de sa femme. Il la voyait « bouillonner )) et il prenait à ce spectacle un plaisir inavoué et infini.

Ce faible, ce dominé, était reconnaissant à la Providence de distribuer à propos une gifle au bon endroit.

Très modeste, très bêle aussi, monsieur Dumanet avait cette sorte d'instinct qui donne souvent à l'animal plus de discernement qu'à l'homme, et il savait par cœur ce qui tenait lieu d'âme à madame Dumanet.

Il comprenait fort bien que, furieuse au fond de voir sa fille faire un beaucoup plus beau mariage que celui qu'elle avait fait elle-même jadis, elle consentait néanmoins d'assez bonne grâce parce qu'il fallait marier Sylvie, et que la marier en embêtant les autres mères de Pont-sur-Orne était chose très douce à son cœur.

Monsieur Matou de la Mayonèze ne consultait jamais sa femme. Il ordonnait et n'avait pas souve-

nance qu'un ordre de lui n'eût pas été exécuté. Dès qu .1 eut décidé de suivre Paul à Paris, il déclara : — Nous parlons...

^ Et nnadame Matou de la Mayonè.e répondit oui sans même demander où l'on allait Q"and, plus tard, elle connut le but du voyage

elle loua sans réserve monsieur Matou de la bonne idée qu'il avait eue d'accompagner Paul et de le garer des embûches parisiennes.

Jamais madame Matou de la Mayonèze n'était allée à Paris I Elle l'ignorait de toute son âme de petite fille bien sage et que jamais n'avait remuée la moindre velléité de curiosité profane.

Paris — que du fond de sa province elle entrevoyait sous les plus noires couleurs — lui inspirait surtout de la terreur, une terreur irraisonnée et bébête. Les « farces » que son fils avait jugé à propos d'y faire avaient augmenté et justifié un peu cette crainte du redoutable inconnu. Elle tremblait à la pensée de se trouver, elle aussi, exposée à tous ces dangers multiples et imprécis, mais elle s'actionnait de son mieux, se répétant qu'il fallait courir ces dangers pour en pouvoir protéger son cher Paul.

Une seule chose l'inquiétait sans qu'elle l'eût voulu dire. Et cette chose, c'était le constant voisinage de madame Dumanet : « la Dumanet », comme on disait volontiers à Pont-sur-Orne.

De tout temps, la bonne ménagère bien pot au feu, bien pensante et bien pieuse qu'était madame Matou de la Mayonèze, avait eu une peur abominable de ce qu'on appelait « la séduction » de la belle Joséphine. Elle connaissait de reste les faiblesses de monsieur Matou et elle savait que si ces faiblesses étaient restées sans effet formel, c'est grâce à l'impossibilité

où des gens du monde, épluchés et surveillés, se trouvent en province lorsqu'ils veulent « mal faire ». Or, elle était pleinement convaincue que madame Dumanet ne demandait que ça et que, seule, la difficulté matérielle avait empêché ce qu'elle considérait comme une catastrophe.

Mais à Paris?.. . Qu'allait-il se passer, grand Dieu?...

Puis elle réfléchit que « l'on ne se séparerait guère tous les six » et que, quant à elle, elle ne lâcherait pas d'une semelle la redoutable madame Dumanet.

C'est que, à ses yeux ingénus d'épouse très fidèle et très trompée, « la Dumanet » symbolisait le vice, l'élégance et la séduction. Cette grande femme maigre, aux traits durs, au visage raviné, avait — croyait la bonne madame Matou, — le don de plaire toujours et quand même, aussi bien aux fonctionnaires les mieux en cour et les plus arrivés, qu'aux élèves de rhétorique du lycée de Pont-sur-Orne.

Souvent — alors qu'elle n'était pas arrivée à l'âge où l'on renonce à tout presque sans regret — madame de la Mayonèze avait envié les allures catapultueuses et la marque douteuse mais attirante de « la belle Joséphine ». Il lui semblait que madame Dumanet — qui n'avait que cinq ans de moins qu'elle — était encore une jeune femme tandis qu'elle se trouvait elle-même tout à fait vieille.

Et la bonne et simple grosse créature boulotte

qu'elle était, se prenait à envier ardemment les succès qu'elle attribuait à la future belle-mère de son fils.

Elle se disait, — bonne comme toujours et avant toute chose — que c'était certainement par sa faute que « Pamphile » s'était détaché d'elle depuis si longtemps et avait offert ailleurs son cœur... ou ce qui lui en tenait lieu en toutes circonstances.

Elle disait « offert » seulement, parce que Pont-sur > Orne lui semblait peu propice aux épanchemenls. mais elle se promettait à Paris de surveiller autant que cela serait en son pouvoir.

En apprenant que ses parents seraient du voyag-e, Paul Matou fît un nez ! Certes, il aimait bien ses parents, — sa mère surtout, — mais il n'éprouvait aucune joie de penser qu'il n'allait pas faire un pas sans être escorté de l'un ou même des deux auteurs de ses jours. Non pas qu'il eût le ])rojet de rien faire d'extraordinaire ni qui pût choquer les Matou, mais tout bonnement parce qu'il pensait que la solennité de son père et les eifarouchements de sa mère compliqueraient beaucoup toutes choses simples en soi.

Pourtant, lorsqu'il vit que c'était affaire arrangée et définitivement conclue et que sa mère faisait descendre du grenier des malles centenaires, de structure étrange et faites de barres de bois — qui avaient été noires — et de bandes de poil de cochon — où les poils se faisaient si rares qu'on pouvait donner des noms à

ceux qui restaient, -^ il accepta de bonne grâce avec sa belle humeur accoutumée le lait accompli. Il prit son parti des malles antédiluviennes et se mit à rire en

regardant « la tête » des bagages familiaux. Il finit même par s'amuser de la rage silencieuse où la vue des bagages en question mettait le snobisme aigu de madame Dumanet.

Ne sachant pas que se ferait le voyage, ni les uns ni les autres n'avaient retenu d'appartement. Et, en ce

temps d'exposition, il n'était pas facile d'en trouver encore.

Depuis que « Le Bon La Fontaine » existait, les généralions successives de Matou y avaient abrité leurs têtes et, naïvement, madame Matou, qui connaissait la tradition, proposa d'écrire pour avoir des chambres.

Mais madame Dumanet poussa des cris de putois à la pensée de demeurer sur la rive gauche. Le souspréfet de Morteville-la-Pavée lui avait parlé d'un hôtel dans le quartier de l'Etoile, tout ce qu'il y avait de plus chic, de plus « genre anglais », de plus confortable et de mieux habité.

Les Matou — qui nourrissaient contre la rive droite des préventions analogues à celles que madame Dumanet nourrissait contre la rive gauche — protestèrent bien un peu. Mais Paul trancha la question en affirmant qu'il n'existait plus aujourd'hui entre les deux rives de différence appréciable. 11 fut décidé que les Dumanet partiraient les premiers accompagnés du fiancé et, lorsque le gîte serait assuré, feraient signe aux Matou de la Mayonèze.

C'est ainsi que par une riante matinée de juin monsieur et madame Dumanet, leur fille Sylvie et leur futur gendre Paul, s'embarquèrent à Pont-sur-Orne conduits à la gare par monsieur et madame Matou de la Mayonèze et accablés par eux de recommandations. Il fallait chercher bien vite un logis. L'exposition ouverte depuis le 14 avril devait déjà décroître ! sa fraîcheur devait se ternir! si l'on voulait « voir encore quelque chose », il était nécessaire de se hâter.

Deux jours plus tard une dépêche arrivait à la Mayonèze.

« Venez. Vous attendrai au train de cinq heures

pour vous amener Hôtel Splendide. Vous embrasse. »

« Paul. »

En empilant méthodiquement dans les vieilles

malles poilues leur modeste défroque, les Matou s'interrogèrent ravis et un peu inquiets :

— Un hôtel splendide ! . . . ça serait cher II... Bast ! . . . une fois n'est pas coutume ! . . .

Et le père Matou s'en fut à la Société générale de Pont-sur-Orne prendre les vingt mille francs qui devaient acheter la corbeille et payer le voyage.

Puis le lendemain sa femme et lui prirent le train et tombèrent à cinq heures dans les bras de Paul qui, sur le quai de la gare Saint-Lazare, les attendait alîectueux et narquois.

Quand Paul eut installé les Matou dans la toute petite chambre qu'ils allaient habiter ensemble désormais, il ne s'attarda pas à écouter les exclamations de sa mère qui trouvait charmant d'être réunie à son cher Pamphile plus étroitement que d'habitude, ni les récriminations de son père que cette perspective d'intimité ennuyait fort.

Après avoir expliqué que cette chambre microscopique devait être considérée comme une heureuse et rare trouvaille, il s'en vint rejoindre Sylvie qui seule avec son père était restée à l'hôtel pour recevoir ses futurs beaux-parents.

Peu soucieuse d'assister à l'arrivée de l'omnibus, d'où descendraient madame Matou dans une toilette de voyage qu'elle imaginait terrible et les malles à poil

qu'elle revoyait les yeux fermés, la belle Joséphine était partie de bonne heure pour l'Exposition, annonçant qu'elle serait « prise » toute la journée et rentrerait seulement pour changer de robe avant le dîner.

— A quelle heure dîne-t-on ?... — avait demandé à Paul monsieur jNlatou qui s'apprêtait à dîner à l'hôtel.

L'assurance qu'on ne dînait pas ici, mais à l'Exposition dans un cabaret quelconque, ne convainquit pas facilement madame JMatou de la Mayonèze.

L'idée de sortir pour « manger » — surtout un jour de voyage — affolait la pauvre femme, pour qui le trajet de Pont-sur-Orne à Paris semblait exorbitant et hérissé de fatigues et de dangers.

Elle rêvait d'un dîner à table d'hôte, une de ces belles tables des hôtels de province, où le patron assis au bout découpe les viandes tandis que le regardent, silencieux et recueillis, les pensionnaires, percepteur, conseillers de préfecture, professeurs, enfin les quelques fonctionnaires garçons qui prennent pension à rhôtel.

Déjà elle avait enfilé une robe bleue, d'un bleu terrible, qu'elle avait eue pour faire en 1870 ses visites de noce et qui, étendue depuis des années dans une des vieilles malles, avait pris en même temps qu'une légère odeur de moisissure, un éclat tout nouveau.

Lorsque enfin elle se résigna à sortir et annonça l'intention conciliante de jeter sur ses épaules « une pointe » de dentelle qui, elle aussi, sommeillait dans

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les placards de la Mayonèze depuis fort longtemps,

Paul la supplia de mettre quelque chose de plus tranquille, de plus efTacé. Il expliqua — en évitant

autant que possible de froisser l'excellente femme — qu'il fallait, à Paris, éviter autant qu'on le pouvait de se singulariser.

Déjà, dans le couloir des chambres, madame Matou avait fait une rencontre qui rendait plus appréciables les recommandations de son fils. Un petit homme gros et brun, officier delà Légion d'honneur, lui avait pour ainsi dire présenté les armes et l'avait reconduite à sa porte qu'elle ne savait pas retrouver.

Certes, le petit homme ne lui avait pas manqué de respect, mais il lui avait semblé disposé à une familiarité surprenante.

Monsieur Dumanet, à qui madame Matou avait conté sa petite aventure, lui avait répondu sans malice :

— C'est la faute à votre belle robe bleue !... Puis, comme elle le questionnait pour savoir qui

était le monsieur, il avait expliqué :

— D'après ce que vous me dites, cane peut être que le colonel de l'Etoile!...

Et madame Matou affirmait avec conviction :

— Il est bien charmant !...

Le bon monsieur Dumanet ne trouvait pas du tout que le colonel fût bien charmant.

Outre que ce petit homme rondouillard et remuant le fatiguait par ses allées et venues continuelles, il avait cru remarquer qu'il considérait madame Dumanet avec un intérêt trop vivement exprimé. Dès que sa femme entrait dans le salon de l'hôtel — soit pour y faire sa

correspondance, soit pour s'y reposer un instant entre deux sorties — ou qu'elle y attendît un instant pendant qu'on allait lui chercher un fiacre, on voyait accourir le colonel frétillant et empressé.

Certes, monsieur Dumanet s'apercevait à Pontsur-Orne que les indigènes, les fonctionnaires, les officiers et tout ce qu'on appelle la population flottante étaient amoureux de sa femme, mais ils mettaient — croyait-il — une certaine discrétion dans l'expression de leurs sentiments. Le colonel, lui, ignorait totalement la mesure.

Vers sept heures, madame Dumanet rentra. La vue des Matou qui l'attendaient — parés comme des châsses — l'horripila.

Elle expliqua à madame Matou qu'à Paris le grand chic était d'être très simple, à quoi l'excellente femme répondit sans malice que, n'ayant aucune prétention au grand chic, elle comptait user à Paris des vêtements qu'elle n'avait jamais eu l'occasion de porter à Pont-sur-Orne pour cause de trop grande beauté et que ça n'était pas à son âge qu'elle allait faire delà dépense pour se nipper.

Horripilée, madame Dumanet n'insista pas. Elle annonça à la cantonade qu'elle avait retenu une table au restaurant Russe. On y entendait une musique merveilleuse et il y avait un monde très chic. C'était tout à fait sélect.

Monsieur Dumanet proposa timidement :

BALANCEZ VOS DAMEï

— Il va être temps de nous mettre en route.... Je vais dire qu'on aille nous chercher un fiacre....

A ce moment précis, le colonel de l'Etoile passait. Madame Dumanet se récria avec affectation :

— Comment, un fiacre?... Vous n'allez pas nous empiler six dans un fiacre, j'imagine?...

— Mais, — balbutia monsieur Matou, ami d'une sag-e économie, — mais il me semble que, en mettant mademoiselle Sylvie au fond, entre vous... et en faisant monter Paul sur le siège

Madame Dumanet se retourna anxieuse, regardant pour savoir si le colonel avait entendu. Mais il n'était plus là. Déjà il sortait de l'hôtel et s'éloignait d'un pas rapide et encore alerte.

On était allé chercher les fiacres. Ils ne vinrent pas tout de suite. Après un assez long temps, le chasseur revint pourtant et annonça :

— Voilà les fiacres!... mais il faudra s'entendre avec eux !...

Les fiacres en effet étaient là. Une Urbaine, avec un jeune cocher à l'air insolent, son chapeau en arrière, une rose aux dents et la jambe croisée, remontée sous le menton.

L'autre, un de ces vieux fiacres sans nom que Ton désigne sous l'appellation élastique de fiacres de nuit. \^ieux c^ieval et vieux cocher qui semblaient aussi désireux l'un que l'autre de ne plus marcher.

Empressé, monsieur Matou de la Mayonèze fit

mouler les trois femmes clans le vieux liaere, puis il o-rimpa dans ri'rbaine et, tandis que Paul et monsieur

Dumanet s'installaient, il dit d'un ton autoritaire et important :

— A l'Exposition!... et bon train 1...

Le cocher fit volter sa rose qui, du coin gauche passa dans le coin droit de sa bouche et, regardant le provincial, il répondit narquois et sans faire un mouvement :

— C'est vingt francs î . . .

— Hein ?... — fit monsieur Matou ahuri — qu'est- ce que vous dites?...

— J' dis qu' c'est vingt francs!... ou ben faut descendre....

— C'est vingt francs!... — répéta le vieux cocher comme un écho.

Monsieur Dumanet descendu demandait des explications au chasseur sur les tarifs et n'entendait guère ce qu'il lui répondait, pendant que monsieur Matou de la ]\Iayonèze, confiant en l'autorité, s'élançait vers un gardien de la paix qu'il prenait d'assaut et ramenait près des fiacres. Alors, les deux cochers s'écrièrent, l'un se fichant du monde, l'autre convaincu et sincère :

— J'vas r'iayer !...

Après de longs pourparlers où l'agent prit une part plutôt conciliante, il fut entendu que la course serait de cinq francs. Le cocher de l'Urbaine répondit à l'ordre vague d'aller à l'Exposition :

— Quelle porte?..

Quelle porte?... ah! voilà!... Monsieur Matou de la Mayonèze ignorait formellement les portes que monsieur Dumanet ne connaissait qu'approximativement.

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Il fallut demander Tordre et la marche à madame Dumanet qui expliqua :

— Porte du Trocadéro...

Les fiacres filèrent. Messieurs Matou et Dumanet, étonnés de voir que le Trocadéro était si près de Thôtel, se mirent à regretter de toutes leurs forces les cinq francs promis. Et à l'instant du règlement ils discutèrent, mais ils durent quand même s'exécuter et furent au départ salués selon leur procédé.

L'Urbaine partit à fond de train en appelant monsieur de la Mayonèze effaré : « S'pèce d'andouille ! » tandis que le vieux cocher s'éloignait au pas en criant : « Eh! va donc! Dreyfus!.,, o à monsieur Dumanet ébahi.

— Voulez-vous — proposa Paul — que je m'occupe des choses pratiques?. . . vous n'avez pas l'habitude de Paris... et surtout de Paris en temps d'exposition.... à chaque instant vous aurez des histoires pour oui ou pour non.. .

Mais madame Matou de la Mayonèze l'interrompit vivement pour dire avec simplicité :

— Oh! non!... parce que toi, tu ne marchanderais pas assez !...

Madame Dumanet s'était écartée, vexée de cette gênante sincérité. Elle n'en voulait pas à la future belle-mère de Sylvie d'être économe, mais elle lui en voulait de l'être aussi ostensiblement. D'une avarice sordide elle-même, elle refusait un sou à un pauvre,

mais elle ne manquait jamais d'envoyer un louis aux souscriptions du Ficfaro.

Elle faisait — selon la légende de Pont-sur-Orne — « crever de faim ses domestiques », mais elle aimait à donner des dîners coûteux et compliqués. A la rapacité normande qu'elle tenait de son père, s'alliait le goût de l'épate de la mère levantine à laquelle elle ressemblait surtout, avec en moins la graisse et en plus un tempérament plein de laisser-aller.

Elle semblait pour l'instant préoccupée de quelque chose ou de quelqu'un. Ses yeux impatients promenaient de tous côtés leurs regards quêteurs.

Monsieur ]Matou, que tourmentait toujours un inconscient besoin de gaiïer et qui voulait aussi être aimable, demanda niaisement :

— Vous attendez quelque chose?...

Surprise de se voir devinée par ce bonhomme qu'elle jugeait clairvoyant comme une taupe, <( la belle Joséphine » se promit de se mieux surveiller, puis, comme il réitérait sa question, elle répondit agacée :

— Qu'est-ce que vous voulez que j'attende?...

— Je l'ignore!... sans quoi, je me ferais un devoir et un plaisir de vous l'aller quérir....

Il s'approchait l'œil brillant, désireux d'amorcer la déclaration qu'il comptait placer le plus tôt possible ; déclaration formelle et pressante cette fois.

C'est que si, souvent, monsieur Matou de la Mayonèze avait fait comprendre explicitement à madame

Dumanet qu'il avait pour elle une admiration sans bornes, il n'avait pas osé lui offrir plus qu'il ne pouvait tenir... à Pont-sur-Orne.

Il connaissait la belle Joséphine, — et par de nombreux ouï-dire et par ce que lui-même avait eu loccasion d'entrevoir — assez pour savoir que s'il formulait une proposition amoureuse elle serait acceptée, fût-elle inacceptable.

Or monsieur Matou de laMayonèze, si coq de village qu'il fût et, même pour glisser dans sa collection une bonne fortune de plus, ne voulait pas d'un scandale.

D'abord, il gardait vis-à-vis d'Élodie (madame Matou) les apparences correctes que madame Dumanet ne gardait pas vis-à-vis de monsieur Dumanet (Ernest). Kt quelles que fussent d'ailleurs sa sottise et sa vanité, il n'avait pas le cœur absolument mauvais ni Tâme précisément basse.

Certes, il considérait Élodie comme une créature inférieure, mais il rendait pleinement justice à ses qualités indéniables. Et s'il eût bien voulu la tromper discrètement le plus souvent possible, l'idée de lui faire un pul)lic affront lui répugnait très fort.

Et tout devenait public dès que madame Dumanet était dans l'affaire. Les aventures ne lui étaient ag-réables que si elles étaient affichées.

Déjà, par le soin qu'elle avait pris d'en instruire adroitement la chronique scandaleuse, deux de ces aventures avaient fait un tel potin que le censeur du

lycée avait été déplacé, alors que le conservateur des forêts demandait — pour cause de santé — son changement.

A Pont-sur-Orne tout le monde sauf « Ernest », était au courant des « folichonneries » — ainsi disait le premier Président — de « la belle Joséphine ».

Et monsieur de la Mayonèze — tout en regrettant d'être le seul peut-être qui, en situation de profiter de ces folichonneries, n'en avait pas eu sa part — s'était tenu à l'écart du scandale, sans prévoir qu'une circonstance imprévue allait le mettre en mesure de réclamer son tour.

Tandis qu'il commençait une phrase d'attaque, monsieur Dumanet qui s'essoufflait derrière sa femme, demanda :

— Où dînons-nous, ma bonne?...

Elle répondit du bout des lèvres , sans se retourner :

— Au Russe... au restaurant Russe... je vous ai dit je ne sais combien de fois que j'y retenais une table pour ce soir....

— Alors, elle est retenue?...

— Naturellement !...

— Est-ce loin, le restaurant Russe?...

— Mais nous y sommes, vous voyez bien !... Monsieur Dumanet ne « voyait pas bien » du tout.

A quoi aurait-il vu?... On entrait dans la petite cour qui est à l'intérieur de la section de Russie. Docile

néanmoins, il se tourna vers la grosse madame Matou qui peinait aussi et répéta :

— Nousy sommes!... il paraît que nousysommes!... Une voix entrecoupée répondit :

— Ah!... tant mieux !... car je suis exténuée î... je ne pourrais pas aller plus loin!...

La bonne femme s'écroula sur une chaise dans la petite cour du restaurant, tandis que madame Dumanet, étendant le bras vers la salle, expliquait :

— C'est la table ici, tout près, la première à rentrée....

Sylvie regarda et dit :

— Pas la première....

— Si^ la première....

— Mais non !... elle est prise!....

— Prise?...

— Comment... tu ne vois pas?... ilya un monsieur... Effectivement, un monsieur était assis à la table,

tournant le dos à l'entrée.

Par la baie, on apercevait ce dos un peu rond sur lequel l'habit semblait se tendre avec effort. Au-dessus du col très haut, un pli se formait de chair rose piquée de rares cheveux.

Mais déjà madame Dumanet parlementait avec le garçon au sujet de la table occupée. Elle affirmait l'avoir retenue à quatre heures et le garçon jurait ses grands dieux que « ce monsieur était venu de très bonne heure... bien avant madame ».

Allons ailleurs ?... — proposa monsieur Dumanet conciliant.

Mais sa femme se récria :

— Vous voyez bien que c'est bondé I...

— Je vois, ma bonne... je vois c'est pour ça que

j'offre d'aller autre part....

— Mais non!., je vais parler à ce monsieur...

— Prends g-arde!... c'est peut-être un Anglais !...

— Eh bien?...

— Eh bien tu te feras dire des sottises

La belle Joséphine haussa les épaules pour indiquer qu'elle aurait raison même d'un Anglais et s'approcha de la table d'un air résolu. Mais au même instant elle poussa un cri de surprise pas très bien jouée, auquel répondit un cri de surprise, réelle celle-là, de l'excellente jNIatou. Puis, madame Dumanet s'écria :

— Vous! colonel !... vous !... Ah! par exemple !... Comment, c'est vous qui avez pris ma table ?...

— Votre

— Parfaitement !... ma table !... notre table plutôt, car nous sommes six vous voyez...

Le Colonel s'était levé. Il répondit, très courtois, en faisant un profond salut :

— Je ne me doutais pas que la table retenue par moi fût la vôtre... Je vous demande pardon de vous avoir causé un ennui que je vais d'ailleurs faire cesser bien vite.... j'avais choisi cette table pour dîner ce

soir avec la duchesse de Carrare, son fils et sa fille la

comtesse d'Eider.... je viens de recevoir à l'instant une dépêche m'annonçant que la duchesse est souf-

ALANCEZ VOS DAMES

frante et que ses enfants ne veulent pas la quitter... ^ oulez-vous me permettre de vous céder cette table qui est vraiment mienne, je crois, car je suis venu la choisir à l'heure où tout était libre encore

D'un geste large, il indiqua la table et prit son chapeau posé près de lui et sa canne — une belle canne à pavé de turquoises qui fit loucher monsieur Matou. 11 avait vu dans sa jeunesse une canne comme celle-là au duc de Morny. C'était le dernier cri de l'élégance.

Cette canne — en même temps qu'elle l'éblouissait — lui donnait une haute idée de son propriétaire. 11 se sentit bien disposé pour cet homme gradé, chevaleresque et bien vêtu. Et comme madame Dumanet disait à cet instant d'une voix qu'elle s'efforçait d'adoucir :

— Merci, colonel... mais vous?...

Il appuya, gracieux :

— ]\Iais vous ?... mais vous, colonel?...

Le Colonel eut un mouvement à la fois négatif et découragé qui semblait dire :

— Oh! moi!... que je sois ici ou là, peu importe !...

Et il se tourna vers la salle où, serrés les uns contre les autres, laissant tout juste le passage nécessaire au service, un monde disparate et bruyant dînait au son de la musique militaire russe, qu'après chaque morceau on acclamait.

Paul riait en regardant le colonel, mais son père n'y

prit pas garde. Il sortit son plus grand air et dit avec ampleur :

— Nous ne souffrirons pas...

Le colonel, quiavaitsemblés'élancer dans l'inconnu, ne lui laissa pas achever sa phrase. Il revint vivement sur ses pas tandis que madame Dumanet ajoutait, suppliante et presque câline :

— Colonel !... permettez-nous de....

Rien n'était formulé nettement, mais l'homme de guerre comprit à demi-mot et répondit avec une morgue qui — si Ton n'y regardait pas de trop près — ne manquait pas d'une sorte d'allure :

Je dînerai volontiers à votre table si vous m'en

priez?... et si cela ne vous gêne pas Dans ce cas,

permettez que je me présente?... le colonel comte de l'Étoile!...

Alors, monsieur Matou s'avança et dit, un peu gêné de ne pas avoir, lui aussi, un titre à énoncer et supprimant Matou, en manière de compensation :

— Monsieur de la Mayonèze.... ma femme, mon fils Paul de la...

Mais Paul — qui savait que, en dépit de leur nom un peu ridicule les Matou de la Mayonèze étaient de vieille souche et n'avaient pas à rougir d'être Matou plus que les Montmorency d'être Bouchard — ne résista pas au désir d'embêter papa. IP coupa court et dit, achevant de se présenter lui-même :

— Paul Matou....

52 BALANCEZ VOS DAMES î

Puis il tourna le dos en sifflotant, sans paraître apercevoir les regards terrifiés et furibonds de ses parents présents et futurs, et même de la douce et insig-nifiante Sylvie.

A son tour, madame Dumanet dit, indiquant du menton monsieur Dumanet, qui faisait un nez passif et résigné :

— ■Mon mari

Paul continuait à siffloter. Son père, qui savait que ce sifflement était chez lui un signe de mécontentement, s'approcha et demanda tout bas :

— Qu'est-ce que tu as?...

— J'ai que je trouve vraiment de mauvais goût d'avoir invité ce sale juif 1...

— Tais-toi donc — balbutia monsieur Matou éperdu, — tais-toi donc, tu es fou!... un juif?... le Colonel!...

— Le colonel!... tu coupes là-dedans!... Ah ! pauv' papa!... Colonel comme moi!... et même moins que moi, puisque je suis lieutenant de réserve!... Colonel?... mais regarde-moi donc cette tronche 1... et ces oreilles!... et ce piton!... Est-il assez youtre, le piton, voyons ? —

— Mais il s'appelle le comte de l'Etoile!... c'est un nom, ça !...

— Évidemment... mais c'est sûrement pas le sien!...

— Venez-vous?... — appela madame Matou qui mourait de faim.

Madame Dumanel demanda, en manœuvrant pour se trouvera côté du colonel :

— Comment nous plaçons-nous?,..

Le bon monsieur Dumanet qui regardait Paul et Sylvie, dit :

— Il ne faut pas séparer les amoureux....

— Certainement non!... — répondit le colonel, comte de l'Etoile, en s'asseyant à côté de la belle Joséphine — il ne faut pas séparer les amoureux !...

La table n'était pas très grande et l'on était plutôt serré.

En face l'une de l'autre étaient madame Dumanet et madame Matou de la Mayonèze. A droite de madame Dumanet, monsieur Matou; à sa gauche le colonel; à la droite de madame Matou, monsieur Dumanet, et à sa gauche Sylvie qui se trouvait auprès de Paul assis au bout.

En se penchant pour parler à la belle Joséphine qui ne l'écoutait guère, monsieur Matou apercevait vaguement le voisin auquel elle réservait toute son attention. Et il était forcé de reconnaître à part lui que Paul avait raison et que le colonel comte de l'Etoile avait vraiment une sale tète.

Tout à fait délaissé par madame Dumanet, il pro-

Se

mena un regard distrait sur les tables environnantes. Très près de lui, séparée seulement par le monsieur

qui dînaitavec elle, une jolie fille aux cheveux blonds, au coloris éclatant, riait de toutes ses dents de petit loup et semblait s'amuser tout particulièrement de

madame Matou et de sa belle robe bleu-lumière. Comme elle se renversait sur sa chaise en riant aux larmes et en faisant, d'une voix retentissante, les réflexions les plus saugrenues, son compagnon l'invita à se taire. Mais elle protesta, affirmant « que c'était ce qu'elle avait encore vu de plus roulant à l'Exposition et que ça dégotait le trottoir! » Alors, comme le monsieur se fâchait, le colonel dit en souriant :

— Voilà le baron Bitter qui flanque un poil à la Môme Framboise

Monsieur Matou de la Mayonèze demanda, très intéressé :

— Vous connaissez cette jeune femme?...

Le colonel comte de l'Etoile se mit à rire et dit :

— Cette (( jeune femme », comme vous voulez bien l'appeler, est une fille de Montmartre que le baron Bitter, ici présent, cherche à lancer sans succès — Quandjedis sans succès, j'entends qu'elle n'a pasencore sa place marquée au soleil des grandes cocottes de l'espèce, par exemple, de Giselle de Champigny que vous voyez là-bas en blanc... c'est comme la petite

Ondine de Panama! en voilà une qui travaille

dur !... et qui ne réussit pas!...

jMadame Dumanet demanda, l'air intéressé soudain :

— Qu'est-ce donc que ce monsieur qui accompagne la femme que vous appelez Giselle de Champigny?... est-ce que vous le connaissez?...

Le colonel comte de l'Étoile regarda le monsieur, un très joli garçon, l'air vané, marquant assez mal et d'une élégance à côté, puis il dit d'un ton dégoûté :

— Non ... je ne connais pas ça du tout ! . . . pourquoi ? . . . Madame Dumanet expliqua avec conviction :

— Parce qu'il a un air distingué qui m'a frappée !.. . Le colonel regarda encore le monsieur et répliqua

aigrement :

— Je ne sais pas si c'est parce qu'il vous trouve l'air distingué, mais vous l'avez frappé aussi, toujours!...

La belle Joséphine sourit. Elle savait bien que ce qui frappait en elle n'était pas la distinction, mais un je ne sais quoi de promettant et de troublant qui, malgré les années, agissait toujours ou presque.

Sa longue taille maigre avait une élégance réelle. Le regard de ses yeux cernés luisait drôlement. Et ce soir, bien habillée d'une robe de drap gris-cendre, elle faisait encore très bon effet. La note provinciale était donnée seulement par des dormeuses qui ne semblaient pas de mise et un rubis entouré de diamants posé en broche au milieu d'une cravate de dentelles rousses qui détonnaient un peu avec le costume tailleur.

Tous d'ailleurs, sauf Paul, avaient trop de bijoux et des bijoux habillés et voyants.

Monsieur Matou portait en épingle une couronne de comte, avec des brill-ants au lieu de perles, qui était d'un goût déplorable. Monsieur Dumanet avait, lui aussi, une belle épingle, une épingle « chic ». Madame

Matou étalait sur sa vaste poitrine une broche de dimension colossale.

Et enfin Sylvie portait, sur sa petite robe de toile rose toute simple, une de ces affreuses chaînes longues disposées comme des chapelets, où la dizaine est le chainon et le gros grain une perle, bijou banal entre tous et toujours également laid, soit en vrai — lorsqu'il supporte le lorgnon de la vieille juive de marque — soit en toc — quand la débitrice y suspend son crayon — soit au cou de la plus jolie femme du monde, — qui ne parvient à lui enlever ni son aspect camelote, ni son extrême vulgarité.

Giselle de Ghampigny, en voyant entrer Paul, avait tout de suite reconnu le petit gas râblé et bon enfant rencontré au Quartier latin, il y avait bien dix ans, lorsqu'elle était étudiante, elle aussi, tandis que Paul avait mis plusieurs minutes à retrouver dans cette fille fanée, d'une excessive élégance, la petite bonne femme toute fraîche et mal fichue du temps passé.

Une boulette, lancée d'une main sure, vint tout à coup frapper monsieur Dumanet derrière l'oreille. Il sauta en l'air, surpris, mais déjà la jolie cocotte, désignée par le colonel sous le nom d'Ondine de Panama, se précipitait vers lui rougissante, sa serviette à la main, dans l'attitude d'une pensionnaire qui vient recevoir une correction.

Gentille, avec ses yeux malins qu'abritaient des sourcils touffus et drôles, son teint laiteux et sa

bouche en cerise qu'elle avançait en lippe pleureuse, elle murmura, l'air impressionné :

— Oh!... monsieur!... pardon, monsieur!... je ne l'ai pas fait exprès !... ça m'a échappé en vous regardant... comme ça... sans penser à rien Pardon,

monsieur!...

Le bon monsieur Dumanet s'était levé, ému, décontenancé, bouchonnant dans sa main sa serviette, et il balbutiait, tout ahuri :

— Mais c'est moi, made... mada... qui suis bien confus... bien confus... que vous ayez pris la peine de vous déranger... et de... oui... je....

Un coup d'œil terrible de sa femme le rassit le nez dans son assiette. Puis, se tournant vers le colonel, la belle Joséphine s'écria, indignée :

— On est vraiment ici en trop mauvaise compagnie ! ... ce n'est pas tenable ! . . .

Madame Dumanet a, pour ce qu'elle appelle des « créatures », un mépris infini, mais qui semble insuffisamment expliqué.

Est-ce parce qu'elle comprend — pour ne l'avoir pas assez pratiquée — toutes les beautés de la vertu?... Est-ce. au con-

traire, qu'elle n'admet pas la concurrence — loyale pourtant — des irrégulières?.... Le fait est qu'elle ne supporte pas leur voisinage, même lorsqu'il est paisible et correct. Cette fois, sa colère était justifiée et elle profita de l'occasion qui s'offrait.

Se levant bruyamment, elle sortit majestueuse et ridicule, renversant une chaise et accrochant une carafe, tandis que monsieur Dumanet demandait, de plus en plus ahuri :

— Est-ce qu'elle ne va pas revenir?...

Le colonel comte de l'Étoile s'était naturellement précipité sur les pas de « ^Ladame », comme il disait en parlant de madame Dumanet.

Dissimulant une grimace, le pauvre mari se tourna vers la petite Ondine de Panama qui attendait toujours. Et il se dit qu'une petite bonne femme de vingt ans, bien rose et bien blonde comme celle-là, était préférable à toutes les « Joséphines » de la terre. Mais au lieu d'exprimer sa pensée, il s'arrêta encore malgré lui, paralysé, cherchant les mots qui s'enfuyaient.

Ce n'étaient pourtant pas les Matou qui le gênaient dans ses épanchements.

Madame Matou, éreintée de son voyage, dormait de toutes ses forces, tandis que son mari louchait obstinément vers la table où la Môme Framboise écrabouillait, au son de l'hymne national russe, dans des pots de crème Gervais des pots de fraises successifs. Amicalement, gentiment, les fiancés causaient sans

62 BALANCEZ VOS DAMES î

s'occuper de personne. Pas un instant Giselle de Ghampigny n'avait fixé l'attention de Paul. Pas un instant non plus Sylvie n'avait remarqué l'insistance que mettait à la fixer le joli compagnon de la cocotte, ni l'attention qu'il prêtait, depuis le commencement du dîner, à la conversation.

Paul et Sylvie s'occupaient de leurs petites affaires, du mobilier, des bijoux, des robes, de tout ce qui allait devenir le cadre de leur vie nouvelle.

Ils s'aimaient sans passion, mais comme s'aiment des camarades qui s'apprécient suffisamment pour accepter une association définitive.

Et quand monsieur Dumanet, ému et congestionné, refermant hermétiquement sa main sur un petit tortillon de papier que venait d'y glisser la cocotte, demanda à sa fille pour se donner une contenance :

— Sais-tu où est ta maman?...

Sylvie s'aperçut seulement de l'absence de sa mère. Elle ne s'en inquiéta pas et ce fut du ton le plus indifférent qu'elle répondit :

— Je ne sais pas... mais puisqu'elle est avec le colonel....

— C'est vrai!... — fit monsieur Dumanet distrait — c'est vrai... elle est avec le colonel !...

Il ne savait même plus ce qu'il disait. Le petit papier lui électrisait la main.

Il regarda ses compagnons. Les enfants avaient repris leur causerie.

Monsieur Matou de la Mayonèze, l'oreille au guet, mangeait littéralement la Môme Framboise de ses

yeux en boules de loto, tandis que sa femme, le menton sur la poitrine, commençait à ronfler doucement.

Alors monsieur Dumanet desserra ses doigts crispés; déplia le petit papier ridé comme une vieille pomme et lut ces mots écrits au crayon et qui, quoique à demi effacés, lui semblèrent d'une netteté lumineuse :

Ondine de Panama,

80, rue de Moscou.

(Demain à 2 heures.)

La Môme Framboise — qui ne pouvait pas contenir de fraises ni de crème en plus grande quantité — venait de se lever et s'éloignait suivie de son baron

juif.

Alors monsieur Matou se ressaisit. Reprenant son personnage, appela le garçon d'un grand geste pour lui demander l'addition. Et quand elle lui fut apportée et qu'il Teut regardée, il eut un mouvement de protestation :

— Fichtre!... ce n'est pas pour rien!...

Comme il restait du vin dans une bouteille, il s'empressa de la vider dans tous les verres afin de ne rien laisser, puis tout à coup :

— Sept dîners!... comment, sept dîners?... ah! tiens!... oui!... il y a le colonel!... je n'y pensais plus, moi, au colonel !... Ben, mais, est-ce qu'il ne va pas payer son dîner, cet olibrius?...

— Je ne pense pas!... — fit Paul en riant. Son père se tourna vers lui furieux :

— Ah 1 çàl... crois-tu pas que c'est moi qui le paierai ?,..

— Pas toi tout seul.... on le partagera entre tout le monde!...

— Entre deux, tu veux dire, puisque c'est Dumanet et moi qui payons!...

— C'est bien ainsi que je l'entends...

— Tu trouves ça drôle, toi !...

— Oui, je trouve ça drôle... et bien fait!... que besoin aviez-vous d'inviter ce youpin à dîner avec nous?...

Monsieur DumaneL demanda, elTaré :

— Quel youpin?... qui est-ce qui parle de youpin ?...

— C'est Paul — expliqua monsieur Matou — qui veut absolument que le colonel soit juif, figurezvous?...

— Mais c'est absurde !...

— C'est ce que je lui dis !...

^Monsieur Dumanet se recueillit. Sa i,^rosse fig^ure niaise se tendit sous l'elîort, puis il murmura consterné :

— Un juif !!!... ça manquait !...

Certes, le pauvre homme était habitué aux frasques de sa femme et, s'il les croyait superficielles, du moins il les savait nombreuses. Seulement, s'il avait subi sans révolte les professeurs, censeur, conservateur

des forêts... et, bien d'autres, l'idée d'un juif l'horripilait. Un juif!... mais on allait le montrer du doigt, cette fois !

Jamais — dans ses humeurs les plus noires — il n'avait envisagé cette éventualité sinistre. Puis, au bout d'un instant, il pensa que ce colonel si désinvolte ne pouvait pas être juif?.,. Allons donc?... encore une des exagérations antisémites de Paul qui voyait des juifs partout !...

Enfin, un troisième ressaut de volonté l'invita à croire la version de son futur gendre. Cette assurance d'un véritable mauvais procédé de Joséphine autorisait une éclatante vengeance. ?]t, heureux, monsieur Dumanet se dit :

— J'irai demain rue de Moscou. . .

Pendant ce temps, monsieur Matou qui avait payé l'addition demandait confidentiellement à Paul :

— Dix sous de pourboire au garçon...- est-ce trop?...

— C'est pas assez, voyons, papal... le dîner a coûté plus de dix francs, n'est-ce pas?...

— Je le crois bien !... il en coûte soixante!...

— Eh bien, on donne un sou par franc... au moins!...

Le père de famille protesta de toute son énergie :

— Un sou par franc!... ça ferait trois francs !... tu n'es pas fou?...

— Non papa.... c'est toi qui es rat

— - En vérité, on croirait que nous sommes million-

naires !...

Madame Dumanet rentrait avec le colonel. M

on-

sieur Dumanet le regarda d'un air écœuré, tandis que monsieur Matou hésitait à lui réclamer le prix de son diner.

La belle Joséphine se rassit et dit :

— Je viens de voir sortir les créatures... alors je....

Un cri de Sylvie l'interrompit :

— Tiens!... tu as perdu ton rubis I...

— Mon rub

Et madame Dumanet jeta les yeux sur sa cravate de dentelle d'où l'épingle avait en effet disparu.

Le colonel comte de l'Etoile demanda avec intérêt, tout en prenant un cigare dans la boîte laissée par le garçon :

— ^'ous avez perdu quelque chose?...

— Oui... — fit la belle Joséphine saisie — oui...

11 questionna, en allumant son cigare dans le nez de madame Matou qui s'éveilla en toussant :

— Un bijou?...

— Oui... une broche

— Qui a de la valeur?,..

— Une centaine de louis environ... — répondit madame Dumanet qui mentait volontiers lorsqu'il s'agissait d'épater le voisin, surtout quand le voisin était un flirt.

— Qu'est-ce qu'on a perdu?... — demanda madame Matou qui s'éveillait dans une véritable quinte.

Sylvie expliqua :

— C'est maman qui a perdu son rubis...

— Ohl... quel malheur!... mais il ne peut être tombé qu'ici!... — fit la brave femme qui ignorait la fugue de madame Dumanet — il faut chercher sous la table....

Et tous se mirent à chercher, même le colonel

comte de l'Étoile qui, en se baissant, eut soin de maintenir avec sa main la poche de son g-ilet.

En se relevant, il déclara :

— Ça ne doit pas être ici que vous l'avez perdue!...

— Non... — dit la belle Joséphine qui sourit imperceptiblement au colonel, — non, je suis sûre que ce n'est pas ici...

Et, provocante, elle ajouta en se levant :

— Voulez-vous que nous voyions dehors... à la place où nous étions tout à l'heure?...

Il répondit sans entrain :

— Si vous voulez?...

Et il se leva aussi. Mais cette fois monsieur Dumanet dit, avec une espèce d'autorité en donnant le sig-nal du départ :

— Nous allons avec vous !...

Certes, il ne soupçonnait pas où était la broche de sa femme, mais il ne voulait pas qu'elle retournât se promener seule avec ce colonel pour rire, qui se faisait payer à dîner et avait l'air de se moquer du monde par-dessus le marché.

Puis il montra au g-arçon — qui ne s'en apercevait pas — qu'on avait repris un cigare, et il lui désigna le colonel qui sortait.

Monsieur Dumanet devenait taquin.

Le lendemain matin, tandis que monsieur Dumanet lisait les journaux dans le salon de l'hôtel, il vit venir à lui le colonel comte de l'Etoile qui lui dit, souriant et satisfait :

— Je viens delà préfecture de police....

— Ah!... — fît monsieur Dumanet poli, prenant Tair intéressé.

— Oui... j'ai donné le signalement....

Depuis la veille, le bon Ernest avait beaucoup réfléchi et le colonel lui apparaissait, non plus à présent comme un intrigant et un gêneur, mais comme, au contraire, une sorte d'ange gardien libérateur.

Si, en effet, il voulait bien s'occuper de sa femme, la promener, la piloter dans l'Exposition ainsi qu'il le lui avait offert, lui, Dumanet, laissant Sylvie aux bons

soins des la Mayonèze, pourrait jouir aussi un peu et pour la première fois d'une liberté relative.

La pensée d'Ondine de Panama et de son rendezvous le hantait. Jamais, depuis le temps lointain où clerc d'avoué à Pont-sur-Orne et logeant sous les combles dans une vieille belle maison de la rue des Franciscains, il avait connu intimement la bonne d'un juge au tribunal qui était sa voisine de chambre, il ne se souvenait d'avoir goûté le charme d'aucune liaison défendue. Tout jeune on l'avait marié et, depuis lors, il avait marché droit dans un petit chemin où il y avait beaucoup de pierres.

Jusqu'à l'incident de la table retenue et du dîner qui s'en était suivi, le digne monsieur Dumanet s'était efforcé de tenir à distance cet individu qui lui semblait louche en dépit de son manque de flair. Mais aujourd'hui il désirait exploiter la relation qui s'était offerte. Alors il demanda, toujours pour avoir l'air de s'intéresser :

— Le signalement de qui?...

— De la broche, parbleu !...

La broche!... C'est vrai!... Elle était perdue! Il l'avait oublié!... Et lui, co-propriétaire de l'objet, il n'avait même pas songé à faire une déclaration quelconque.

11 s'écria, reconnaissant :

— Je ne sais vraiment, mon colonel, comment assez vous remercier !...

— De rien... de rien... c'est tout naturel!...

Le bon monsieur Dumanet regardait le comte de l'Etoile et se disait que cet homme de guerre agissait galamment envers eux, provinciaux inconnus qui ne savaient pas se débrouiller dans la capitale.

Ce militaire aux yeux fuyants, aux grosses lèvres, au nez inquiétant et aux cheveuxlaineux — qui jusqu'à présent, l'avait seulement fait songer au père Mulhouse le vieux marchand d'antiquités du cours Carnot — lui apparaissait aujourd'hui grandi et transformé. Il admirait l'âme délicate et les procédés exquis du soldat sur qui, tout d'abord, il s'était inconsciemment mépris.

jNladame Matou entrait. Le colonel s'inclina profondément devant elle et elle lui rendit en rougissant son salut. Elle se souvenait de la rencontre de la veille dans le couloir et, bien qu'au dîner monsieur de l'Etoile n'eût pas semblé la reconnaître, elle gardait de leur première entrevue un candide et attendrissant émoi.

Jamais, même au temps de sa fraîche et ronde jeunesse, l'appétissante petite blonde qu'était alors madame Matou n'avait été courtisée ni même admirée ostensiblement. Mariée très jeune, avec une toute petite dot, à un mari également peu fortuné et qu'elle adorait, elle n'avait connu la fortune que très tard et le monde que lorsqu'elle avait passé l'âge d'y briller.

Femme supérieurement honnête et de tempérament plutôt froid, elle n'avait jamais eu la moindre velléité

de faire de la peine à l'homme supérieur, croyaiL-elle, qui lui avait donné son nom.

Mais, romanesque à l'excès et douée d'une sensibilité mal équarrie ; trompée comme pas une — en imagination et en désir sinon en réalité — et gobeuse infiniment, elle avait rêvé — sans même se rendre compte qu'elle les rêvait — nombre de petits romans très moraux, où elle se sentait rougir devant un gentilhomme qui pâlissait en l'apercevant.

En rencontrant, à l'inslant même où elle débarquait à Paris, cet homme décoré et titré qu'elle avait paru éblouir, elle s'était remémoré malg-ré elle que les romans du cabinet de lecture de Pont-sur-Orne commençaient souvent par des rencontres analogues.

Etquand^ un peu plus tard, elle avait retrouvé au restaurant l'officier de l'hôtel, elle avait jugé que cette rencontre fortuite était en quelque sorte providentielle, à moins qu'elle ne fût voulue, ce qui étayait encore davantage sa conviction. Mais elle avait, après réflexion, écarté cette dernière supposition comme trop improbable et elle s'était contentée de remercier le hasard providentiel.

La froideur du colonel, elle la devina calculée; son alTectation à s'occuper de madame Dumanet lui apparut comme un trait de génie pour détourner les soupçons. Et, du fond de son âme limpide, elle se réjouit de la bonne fortune — toute platonique — qui lui arrivait.

Non pas que le colonel comte de l'Etoile fût à ses

yeux le type parfait de l'amoureux servant ! Elle aussi avait — comme monsieur Dumanet — trouvé qu'il ressemblait à s'y méprendre au père Mulhouse qui, à Pont-sur-Orne, vendait des bibelots et prêtait de l'argent aux fils de famille et aux paysans. Elle éprouvait même pour ce petit homme gros et brun, à la peau huileuse et au regard insaisissable, une sorte de répulsion physique qu'elle ne s'expliquait pas et qui élait tout bonnement la répulsion du Chrétien pour le Juif. Cette répulsion inexpliquée ne l'inquiétait pas autrement, le physique n'ayant rien à voir dans l'innocente aventure qu'elle espérait.

Bien décidée à ne pas quitter un instant monsieur Matou de la Mayonèze, elle n'imaginait rien de coupable entre elle et le colonel.

Comme la veille, madame Malou avait sorti une collection de bijoux dont quelques-unsfort beaux. De ces lourds bijoux de famille, faits de pierres belles et mal montées et qui fourniraient matière à quatre bijoux différents, « présentées» par les bijoutiers d'à présent.

Embarrassée, ne sachant quelle contenance tenir devant celui qu'elle considérait déjà comme un amoureux, madame Matou — voyant qu'il contemplait attentivement sa large poitrine — dit, en parlant d'une énorme plaque qui en ornait le point central :

— ^'ous regardez ma corbeille de fleurs, colonel?... C'est l'impératrice Joséphine qui donna cette broche à ma grand'mère pour la remercier de...

Mais le comte, un peu g"êné, protestait :

— Nullement, madame, nullement....

Et, pour donner plus de force à sa dénégation, il conclut :

— C'est vous seule que je regardais!...

Une vague haletante souleva la grosse broche, et madame Matou oppressée balbutia :

— Moi!... oh! .. moi, colonel!...

11 lui avait semblé que, lorsqu'elle avait parlé de sa broche, le brave soldat avait rougi. Et cette rougeur bouleversait toutes les idées qu'elle s'était faites.

Dans les romans conçus par son imagination incertaine, c'était toujours la femme qui rougissait. A l'homme elle réservait la pâleur qu'elle jugeait plus mâle.

Comme il se faisait un silence qui l'embarrassait, elle demanda à monsieur Dumanet, pour se donner une contenance :

— Ça va bien depuis hier soir?...

Il répondit, en relevant péniblement ses sourcils et en remontant la peau de son front qui disparut à moitié sous ses cheveux encore épais :

— Non... non... cane va pas bien du tout!... j'ai un mal de tête fou !...

Depuis la veille, il roulait dans sa tête un flot de prétextes pour lâcher les autres et s'isoler à l'heure indiquée par Ondine de Panama et le mal de tête était celui auquel il s'était arrêté. Ce prétexte simple

et vraisemblable lui avait, somme toute, semblé préférable à d'autres plus compliqués.

Il se promettait — si la petite cocotte ne lui avait pas fait une farce — une joie infinie de ce rendez-vous.

11 allait donc rendre à Joséphine une partie — oh 1 bien petite!... mais enfin, on peut ce qu'on peut! — des crasses qu'elle lui avait faites depuis vingtdeux ans. Elles commençaient à lui peser, ces vingtdeux années de sagesse !

En dépit des efforts qu'il tentait pour paraître souffrant, il avait ce matin-là une physionomie plus contente que de coutume. Si bien que Paul Matou qui entrait en fut frappé. Il dit, marchant la main tendue vers son futur beau-père :

— Inutile de vous demander de vos nouvelles, vous avez une mine superbe ! . . .

La peau du front reprit son mouvement ascensionnel et le bon monsieur Dumanet répondit avec effort :

— Je suis malade pourtant!... des douleurs de tête insoutenables... je souffre horriblement !...

— Ah! bah!... — fit Paul étonné — ben î on ne le dirait pas, par exemple!....

Puis, changeant d'idée, il demanda :

— Vous n'avez pas vu papa?...

— Non... — dit madame Matou de la Mayonèze — il était sorti quand je me suis éveillée... j'ai dormi jusqu'à neuf heures et demie... jamais pareille chose ne m'était arrivée !...

Elle crut lire un reproche dans les yeux un peu chassieux du colonel comte de l'Étoile. Et, pensant que ce sommeil prolongé indiquait une absence de préoccupations un peu trop grande et que les héroïnes des romans qu'elle lisait étaient beaucoup moins désinvoltes, elle reprit pour corriger l'impression de tranquillité qu'elle ne voulait pas donner :

— J'étais brisée... j'avais la fièvre... Paul la regarda stupéfait :

— Tu as eu la fièvre, toi, maman?... c'est bien la première fois que ça t'arrive!...

En trente ans jamais il n'avait vu sa mère indisposée. La santé robuste de la rondelette petite bonne femme résistait à toutes les températures, à tous les changements de régime, à tous « les cheveux » même, qu'elle ne cessait de se faire au sujet de son mari. Il la regarda et dit, presque inquiet :

— Ah ! çà ! . . .vous êtes donc tous malades, ce matin ! . . . Il jouait, en causant, avec les journaux posés sur la

table. Une voix éraillée, mais qui se faisait douce de son mieux, demanda soudain :

— Pardon, monsieur, voulez-vous permettre ?... En même temps qu'une main très g^rasse et chargée

de bagues s'allongeait, frôlant la hanche du jeune homme à moitié assis sur la table. Il se retira précipitamment et murmura :

— Pardon!... c'est moi, madame, qui vous demande pardon...

Une dame s'installa dans un froufrou de soie et attirant à elle les journaux commença de les lire d'un

œil; tandis que de l'autre elle suivait attentivement tous les mouvements de Paul.

Le colonel se pencha vers monsieur Dumanet, qui écoutait avec respect craquer la belle robe de soie de

<^4 BALANCEZ VOS DAMES î

la nouvelle venue, et susurra à son oreille en glissant un regard vers la grosse dame :

— La duchesse de Cordapotencia !...

Le respect de monsieur Dumanet s'accentua, tandis que madame Matou de la Majonèze examinait curieusement la duchesse.

Une Duchesse en chair et en os qui venait bourgeoisement lire les journaux à une table à côté d'elle, en se frottant avec simplicité contre son fils, lui semblait chose superbe à voir. Elle voulut faire partager à Paul l'admiration dont débordait son cœur, mais il courait au-devant de Sylvie qui venait d'entrer avec sa mère.

Madame Dumanet portait ce matin-là une robe de foulard bleu à pois blancs, très terne, très quelconque et destinée à se confondre, où qu'elle fût, avec d'autres robes semblables. Sa grande silhouette élégante parut agacer la duchesse. L'œil des journaux abandonna sa lecture et rejoignit celui qui regardait.

Sylvie examinait, surprise, cette grosse dame boudinée dès le matin dans une étonnante robe de broché gris-argent, où couraient des branches de glaïeuls de toutes nuances et grandes comme nature. La figure aux gros traits, aux grosses lèvres enduites d'un rougegéranium tout à fait invraisemblable, et aux grands yeux — des yeux de velours très beaux — offrait un ensemble banal et déjà vu. Sous le blanc qui recouvrait d'une couche épaisse le visage mou, des boutons

apparaissaient nombreux, quelques-uns piqués de long-s poils raides et noirs. Le corps replet donnait, avec sa taille assez fine entre une poitrine abondante et des hanches hautes et lourdes, l'image assez exacte d'un traversin noué par le milieu. Toute petite, avec sa tête recouverte d'une perruque blonde frisée à l'enfant, la duchesse de Cordapotencia faisait à quelques pas l'effet d'une femme de trente ans. De près, elle portait largement les cinquante-sept ans qui étaient son âge réel. Madame Dumanet l'aperçut. \^exée à la pensée que peut-être le colonel trouvait à son goût cette nouvelle venue près de qui elle le rencontrait ce matin, elle demanda presque haut, en désignant du doigt la grosse dame :

— Qu'est-ce que c'est que ce tas Sylvie observait attentivement

duchesse dont les lignes, sans qu sût pourquoi, provoquaient une ré flexion et des recherches de sa mémoire et, tout à coup, elle dit après avoir longtemps cherché ce qui inquiétait ainsi ses yeux et ses souvenirs :

— Elle ressemble au colonel...

vous ne trouvez pas?...

— Parbleu !... — ht Paul convaincu — ils se ressemblent tous entre eux!...

L'entrée de monsieur Matou empêcha les explications que madame Dumanet arrog-ante allait demander.

La haute stature de monsieur de la IMayonèze semblait s'être affaissée depuis la veille.

— Ah enfin !... — fit madame Matou — je commençais à être inquiète de toi 1...

Paul demanda :

— Où déjeunons-nous ?... nous mourons de faim, tu sais, papa....

— Moi... — expliqua la belle Joséphine — je vous quitterai tout de suite après le déjeuner j"ai rendez-vous chez le dentiste il faut que je sois à

deux heures

Elle regarda fixement le colonel et acheva :

— 7, avenue de l'Opéra

Puis, se tournant vers son mari, elle dit :

— \^ous vous chargerez pour aujourd'hui de Sylvie. . . Mais monsieur Dumanet prit tout son courage

pour déclarer :

— Impossible, ma bonne!... impossible !... j*ai un mal de tête fou !. . . je vais me coucher...

— C'est nous qui nous chargerons de Sylvie... — dit la bonne madame Matou — nous avons précisément des empletlcs à faire et des robes à essayer....

Comme d'habitude elle regarda s'il acquiesçait à son dire.

Mais, brusquement, son large visage heureux se rembrunit et elle demanda, inquiète :

— Tu n'es pas malade, mon ami? tu as une mine

alTreuse?...

Un instant interloqué, monsieur de la Mayonèze se remit vite et répondit :

BALANCEZ VOS DAMES l

— Mais non... je ne suis pas malade du tout !... Puis, prévoyant la question qu'il voulait éviter, il

ajouta :

— - J'ai pris l'air ce matin... j'ai flâné je me porte

à merveille

La vérité, c'est qu'il avait cherché l'adresse de la Môme Framboise... et qu'il l'avait trouvée.

Et Paul — qui devinait les nouvelles préoccupations de monsieur Matou — se dit à part lui :

— C'est tout de même cocasse!... c'est papa qui a fait la noce... et c'est monsieur Dumanet qui va se coucher !...

Dès que sa femme s'en fut allée chez le denliste et que les Matou eurent disparu avec Paul et Sylvie, monsieur Dumanet monta chez lui, sinonda de parfums et, s'élançant dans la rue, se mit en quête d'un fiacre.

Longtemps, planté au rond-point des Champs- Elysées il attendit, agitant sa canne, appelant, exécutant les signaux les plus expressifs. Les cochers « non chargés », filaient dédaigneux sur leurs sièges, sans accorder la moindre attention à ses appels désespérés. Et, à la fin, voyant approcher l'heure, il prit le parli d'aller à pied, demandant son chemina chaquesergent de ville qu'il rencontrait.

Quand il dit à la concierge de la rue de Moscou : (( Madame de Panama est-elle visible ?... » le

cœur lui battait un peu. Le sourire narquois qu'il crut deviner sur les lèvres de cette femme le mit plus mal à l'aise encore. Il monta lentement l'escalier, pris de peur, se demandant s'il n'allait pas se sauver sans sonner.

Pour la première fois de sa vie monsieur Dumanet allait chez une cocotte !...

Bien qu'il voulût croire qu'Ondine de Panama était, sinon une femme austère du moins une cocotte de haute marque, le sans-façon dont elle avait fait preuve en lui glissant son adresse prouvait une grande pratique d'un procédé qui manquait un peu d'allure.

11 était forcé de reconnaître que « Madame de Panama » devait être ce qu'à Pont-sur-Orne on appelle une femme facile.

A son timide coup de sonnette, une très grosse personne vint ouvrir. Elle portait une robe de soie noire, une énorme chaîne et un immense médaillon rempli de cheveux mesquinement tressés.

Monsieur Dumanet se demandait^ vaguement inquiet, quelle pouvait bien être la condition sociale de cette grosse dame. Après avoir beaucoup réfléchi, il pensa que c'était une femme de charge et il allait se décider à parler lorsque la bonne femme, agacée devoir qu'il ne disait rien, demanda :

— G'est-y vous qu'ma fille attend ?...

Sa fille 1... Monsieur Dumanet fut violemment impressionné et « attend » l'émut à ce point que, se

sentant les jambes en coton et la paupière humide, il eut un instant l'idée de s'asseoir par terre et de se mettre à pleurer.

Il parvint à ébaucher un signe affirmatif et la grosse dame l'introduisit dans un salon encombré de meubles disparates, de coussins, de vieilles fleurs, de peluches, de bibelots et de tableaux achetés au bazar.

Mais monsieur Dumanet ne discerna pas ces choses. Troublé au dernier point, il s'assit sans dire un mot, promenant autour de lui des regards tout pleins d'admiration. Cet intérieur criard et multicolore, qui ne ressemblait à aucun de ceux entrevus à Pont-sur- Orne, devait être le type de l'intérieur Parisien chic.

Tandis qu'il se recueillait — préparant la phrase qui saluerait l'entrée de madame de Panama — il eut la surprise d'entendre sa mère qui avait disparu dans la chambre voisine, frapper à une porte, puis répondre à une voix qui criait impatiente : « Qu'est-ce que tu veux?... »

— C'est ton vieux!... l'est pas bavard !...

Ton vieux!... Jamais ses cinquante ans n'avaient pesé ainsi sur monsieur Dumanet. Il se sentait très jeune encore et, effectivement, il l'était.

La vie saine, exempte d'émotions et sobre de nourriture et de plaisirs, qu'il avait menée toujours l'avait conservé très jeune de fond alors que, mal habillé, se

tenant mal et manquant totalement de désinvolture, il paraissait très vieux.

Ce fut avec chagrin qu'il entendit la mère de madame de Panama le désigner de la sorte, avec effroi qu'il entendit sa fille qui répondait :

— C'est bon!... je viens!... amuse-le en attendant?...

Aussi lorsque la grosse dame, riant d'un large rire qui montrait, dans l'écartement d'une formidable mâchoire des dents superbes, capables de broyer des pierres, revint à lui d'un air empressé, il fit un brusque mouvement de recul qui la surprit. Elle demanda, bonne enfant :

— Ben, qu'est-c'qu'y a donc, mon p'tit père ?... on dirait que j'vous fais peur?...

Il balbutia — aussi poli que s'il eût parlé à une femme du meilleur monde :

— Oh!... madame!... Oh!... pouvez-vous croire!...

— Dame!... vous sautez comme si y aurait des aig'uilles dans l'canapé!...

Elle s'assit à côté de monsieur Dumanet et « l'amusa » en lui racontant tous les mérites de sa fille et une partie de sa vie. Certes, la carrière qu'avait choisie Julie — car elle s'appelait Julie, Ondine était un nom de guerre — n'était pas celle qu'elle eût souhaité lui voir choisir, mais enfin, il fallait bien subir ce qu'on ne pouvait empêcher etla petite réussissait aussi bien que possible. Comme monsieur Dumanet, un peu gêné par ces

confidences maternelles ne répondait rien, elle demanda :

— Vous avez des enfants ?...

— J'aiune fille....

— Ah ! . . . — fit madame de Panama mère très intéressée, — vous aussi!... et qu'est-ce qu'elle fait, la vôtre?...

— La mienne — répondit monsieur Dumanet de plus en plus embarrassé — elle va se marier....

La'grosse dame soupira et dit, approbative :

— Vous avez raison !... le mariage, c'est encore ce qu'il y a de mieux !...

— Certainement ! . . . — murmura monsieur Dumanet, qui pensait à part lui qu'il n'était pas venu rue de Moscou pour parler du mariag-e de Sylvie et qui commençait à trouver que « la Mère de Madame » ne '( l'amusait » pas du tout.

Enfin Ondine entra, fraîche, drôlette, vêtue d'une petite robe de foulard rose et coiffée d'un immense chapeau de bergère tout jonché de roses. Elle courut vers monsieur Dumanet et lui secoua la main en disant : a A la bonne heure , c'est gentil d'être venu I... » tandis que lui la regardait un peu interdit.

Tel n'était pas en effet le costume dans lequel il eût désiré être reçu par Ondine de Panama.

Il connaissait à madame Dumanet des peignoirs de forme vague et de nuances indéterminées. C'est dans un peignoir de ce genre — mais encore plus

suggestif — qu'il espérait trouver la petite cocotte. Son costume de ville, son chapeau déjà mis Tinquiétaient.

Tout de suite la jeune femme fit signe à sa mère de se lever, la grosse dame obéit et Ondine s'assit à la place qu'elle venait de quitter. Mais aussitôt, elle se releva en disant :

— Mâtin !... ben t'as pas le sang à la tête toujours!... S'emparant de la main de monsieur Dumanet, elle

la posa sur la place encore chaude et demanda :

— Ça brûle-t'y assez, hein?...

Puis suivant son idée, elle reprit :

— ^lon vieux, y a pas à dire, c'est une bonne idée d'être venu... t'es gentil comme un cœur !...

Et sans lui laisser le temps de répondre :

— Nous allons aller à l'Exposition, pas?... Monsieur Dumanet ne s'attendait guère à cette

proposition. Il balbutia, ahuri :

— A l'Exposition?... que j'aille à l'Exposition!... avec vous?...

— Dame! mon gros!., à moins que t'aimes mieux y aller avec maman?...

Toute sa frimousse drôle s'épanouissait dans un rire communicatif. Monsieur Dumanet rit aussi, puis il dit, redevenu soudain sérieux :

— A'ous tenez à aller à l'Exposition?...

— Si j'y tiens !.. j'te crois, qu'j'y tiens !.. je n'tiens même qu'à ça, j'te dirai !...

Voyant la mine consternée du pauvre homme, elle questionna étonnée :

— Qu'est-c'qu'y a, voyons?... t'as pas d'argent?...

— Oh!.. — murmura monsieur Dumanet indigné. — Oh!... croyez bien que je ne serais pas venu ici sans argent...

— Ben, alors, qu'est-ce qui nous empêche d'aller nous balader, et puis dîner... et puis après... ben, après lu verras... je n'te dis qu'ça !...

Monsieur Dumanet gémit, affolé à l'idée de cet « et puis après » qu'il allait perdre :

— Mais je ne peux pas aller à l'Exposition parce que... à cause de ma famille... comprenez-vous ?...

— Ta famille!... c'est avec elle que t'étais hier soir ?...

— Oui. ..

— T'es marié, alors ?...

— Oui... — balbutia monsieur Dumanet.

— Oh !... j't'en veux pas d'ça!... c'est pas ta faute... Elle se mita rire et demanda :

— Et, dis donc, ta femme, c'est y la p'tite grosse qui roupillait ou bien la grande maigre qui farce avec Salomon Stern ?... '

— Salomon Stern... connais pas !..

— Comment, connais pas !... ben, elle est raide, celle-là, par exemple !... Connais pas!... et lu dînes avec lui !.. .

— Moi!...

— Dame !... même que quand jl'ai vu s'défîler

BALANCEZ VOS DAMl-S ! 103

avec la grande maigre, j me suis dit : — C'est Tcoup des Ijijoux, pour sûr !...

— Je n'ai dîné — dit monsieur Dumanet qu'un soupçon commençait à hanter faiblement — qu'avec

ma femme, ma fille, le jeune homme qu'elle va épouser, ses parents et le colonel comte de l'Étoile

— T'as dîné avec un sale Youtre, un voleur qui s'appelle Salomon Stern !... j'ie connais, p't-être?...

Et avec une intonation comique, elle conclut :

— J'suis une de ses victimes !...

— Mais... — murmura monsieur Dumanet abasourdi — je ne comprends rien à ce que vous m'expliquez... imparfaitement d'ailleurs...

Il se souvint tout à coup d'un peu de l'allemand appris jadis au lycée de Pont-sur-Orne, et s'écria :

— A moins que, étant donné que « Stern » veut

dire « étoile » le col... enfin l'individu dont vous

parlez, n'ait francisé son nom et pris un g-rade et un titre que....

Il dit à Ondineoù et comment il avait fait la connaissance du colonel. Elle expliqua en riant :

— Alors, il fait les hôtels, à présent !... du reste, pendant l'Exposition, c'est pas déjà si bête !... G't'ég-al,

dis à tes femmes d'enfermer leurs bijoux et toi,

si tu m'en crois, mets ta main sur ta montre pendant qu'y t'parle...

— Oh !... — fit monsieur Dumanet illuminé soudain, — ma femme a perdu hier une broche d'une assez grande valeur.... est-ce que?.

BALANCEZ VOS DAMES î 105

impossible.... c'est le colonel qui est allé ce matin lui-

même à la préfecture de police pour faire la déclaration....

Ondine fit un geste approbatif :

— A oyez-vous ça, la rosse !...

Puis, revenant à ses moutons, elle demanda narquoise :

— Alors, c'est pour pas déplaire à la dame qui fait... peloter sa broche par cette canaille de Stern que tu n'veux pas aller à l'Exposition. ... Ben, t'es bête, tu sais?... Si tu crois qu'ils se gênent à cause de toi, t'en as, une couche !...

— Ce n'est pas seulement à cause de... de ceux que vous dites... c'est parce que je ne veux pas m'exposer à être vu par ma fille

Ondine répondit, l'air sérieux :

— A ça j'ai rien à dire !...

Et, gentille et indifférente, elle conclut :

— Seulement alors, y a rien d'fait, mon pauv' vieux ! . . .

Depuis un instant monsieur Dumanet se creusait la tête pour trouver un moyen de faire ce que la petite cocotte désirait.

Et une idée lui était venue!... C'est que en allant dîner au restaurant Russe oii ils avaient dîné la veille, il était certain de ne pas faire de rencontre fâcheuse. Bien sûr, les autres ne retourneraient pas ce soir au même endroit. D'autre part, il s'informerait demain des choses que l'on devait visiter et, dans deux jours, quand il serait fixé sur le lieu d'évolution de ceux de sa bande, il pourrait aller

se promener avec Ondine de Panama d'un autre côté.

— Si vous voulez — proposa-t-il — je vais revenir à sept heures vous chercher pour vous emmener dîner à l'Exposition?...

— Ça va !... Où ça ?...

— Au restaurant Russe

— Encore! . .. t'as donc une remise?...

Monsieur Dumanet aurait bien voulu rester et

obtenir avant le dîner ce qu'il désirait vraiment beaucoup. ]\lais la petite bonne femme fut intraitable. Elle voulait aller se promener... et puis, elle avait l'habitude de faire payer d'avance.

Elle donna donc rendez-vous à monsieur Dumanet à la porte du pavillon Russe à sept heures et demie, mais elle lui offrit de rester se reposer chez elle en attendant :

— Si tu veux, maman te tiendra compagnie?... Outre que cette perspective ne séduisait pas du

tout monsieur Dumanet, il fallait qu'il fût à l'hôtel à l'heure où les autres rentreraient vraisemblablement. II lui fallait même se coucher pour donner l'illusion de la maladie prétextée.

Il ne conla pas ce détail à la petite cocotte qui piaffait sur place. Il lui expliqua seulement qu'il devait — s'étant dit soulTrant — se montrer et faire croire qu'il n'était pas sorti de la journée.

Alors, la mère de madame de Panama — qui était

rentrée dans le salon et qui les écoutait parler — déclara sentencieusement en s'adressant à monsieur Dumanet :

— C'est g-entil, la famille, mais ça fait bien des arias !...

Il était à peine quatre heures quand monsieur Dumanet quitta Ondine de Panama. Il marcha droit devant lui, flânant, se disant qu'il avait bien le temps de rentrer à l'hôtel. Les autres, s'ils y revenaient avant le dîner, n'y reviendraient que plus tard.

Il suivit les boulevards ; goûta chez un pâtissier où il apercevait de jolies femmes; entra dans des magasins ; marchanda des objets sans rien acheter et, vers cinq heures, s'en revint à Thôtel.

Au bureau, il eut en décrochant sa clef la satisfaction d'apercevoir à leurs clous les clefs des Matou, de sa femme et de Sylvie. Personne n'était rentré et ne soupçonnerait sa fugue.

Rapidement il monta dans sa chambre et, ôtant seu-

110 BALANCEZ VOS DAMES î

lement sa jaquette, se glissa tout habillé dans le lit où, très fatigué, il ne tarda pas à s'assoupir.

Il eut conscience qu'on entrait chez lui et entre les cils il aperçut sa femme penchée sur lui qui le regardait. Alors, de toutes ses forces, il joua le sommeil: respiration régulière, pose molle et abandonnée. Et le succès de cette comédie fut complet. Madame Dumanet sortit sur la pointe des pieds. Puis, dans la chambre voisine — la sienne — elle se mit à causer à demi-voix avec quelqu'un. A travers la porte de communication, il entendait très bien ce que l'on disait :

— Prenez garde !.. — faisait une voix assourdie

— il va entendre

— Allons donc !... — répondait madame Dumanet

— il dort comme un sabot..,, avec lui ça ira tout seul... il n'est pas besoin d'explications... c'est avec les autres que ça sera plus compliqué

— Alors, il faut attendre les autres ?...

— Naturellement !... Allez- vous-en, même... car ils ne vont pas tarder à rentrer... je vais vite me déshabiller....

— Gomment ?... sérieusement, vous allez vous coucher?...

— Très sérieusement

— Pour un mal de dents?... vous croyez que ça paraîtra vraisemblable ?...

— Pourquoi cane paraîtrait-il pas vraisemblable?... Allons ! bon ! . . .

— Qu'est-ce que vous avez ?...

— J'ai que je ne retrouve pas une bag^ue que j'avais laissée ce matin dans ce coirret....

— Vous êtes sûre ? . . .

— Très sure

— Aussi, c'est joliment imprudent de laisser comme ça traîner des bijoux....

— Mais ça ne traînait pas I

— Gomment, ça ne traînait pas ?...

— Mais non... le coffret était dans ma malle.... je viens de le poser là sur la cheminée....

— Depuis que vous êtes rentrée?...

— Mais oui... il y a cinq minutes....

— Depuis que nous causons?...

— Oui... c'est incroyable !...

Et monsieur Dumanet entendit sa femme qui bousculait les bijoux du coffret. La voix reprit :

— Vous aurez cru mettre votre bag^ue dans cette boîte et vous l'avez mise ailleurs, probablement ?...

— Mais non... je suis sûre que non

— Qui est-ce qui parle ? . . . — se demandait monsieur Dumanet à moitié endormi — je ne connais pas cette voix-là!...

Mais tout à coup il se dit :

— Eh ! parbleu !... c'est le colonel!... autrement dit Salomon Stern ! . . .

A ce moment, la voix s'éleva plus haute semblaitil. Elle disait :

— Alors!... à tout à Theure, ma belle chérie!...

— Sa belle chérie!.,. — pensa le pauvre homme ahuri — Sa belle chérie!... ils en sont là!... au bout de deux jours !... c'est raide, comme dit madame de Panama,...

Et mille riens lui revinrent à l'esprit qui auraient dû l'édifier plus tôt sur la situation.

— Ainsi, hier soir, cette histoire de table retenue ! . . . c'était pour arriver aie faire dîner avec nous !... Et la fuite au dehors, parce qu'il y avait des cocottes plein la salle, soi-disant

La disparition de la bague l'égaya fort.

— Et le coup de la bague!,., pas mal non plus, celui-là!...

On parlait haut dans le corridor des chambres. Monsieur Dumanet entendit que le colonel sjen allait. Puis, on frappa doucement à sa porte. C'était Paul Matou qui venait savoir comment il allait.

Dans la chambre de madame Dumanet on continuait à parler, mais, cette fois, c'était la voix de Sylvie qui sonnait haut et clair. Au bout d'un moment elle vint voir son père et lui conta que madame Dumanet venait, elle aussi, de se coucher. Elle souffrait horriblement depuis qu'elle avait été chez le dentiste. Il lui avait, d'ailleurs, défendu de sortir ce soir. Le moindre souffle d'air pouvait aggraver beaucoup son état et lui donnerait dans tous les cas une fluxion.

— C'est désolant — conclut

jmmw^n'^'i

lîAL\NGi;Z VOS DAMES !

fille — de vous voir tous les deux malades ment vas-tu, toi, papa?...

,. Com-

— iMieux!... mieux, mon petit.... quand j'aurai dormi, je serai tout à fait bien.... surtout, n'entrez pas ce

soir pour voir comment je vais... vous me réveilleriez, mes enfants

— Non!... maman m"a fait la même recommandation... elle aussi, elle va dormir!.. Allons, bonsoir, papa I... As-tu bien mal encore?...

— Non... pas très mal...

Prudemment, il demanda :

• — Où dînez-vous ?...

— Au Hongrois, je pense... n'est-ce pas, monsieur Paul?...

— Oui... au Hongrois... mais allons nous-en, mademoiselle, nous empêchons monsieur Dumanet de dormir

Le père de famille écouta les pas qui s'éloignaient.

Tout de suite la belle Joséphine avait sauté du lit. Il l'entendit tomber dans ses pantoufles, puis aller et venir rapidement. Et au bout de cinq minutes le colonel comte de l'Etoile rentra chez elle, demandant :

— Etes-vous prêle?...

— Oui...

— Alors, filons I...

A son tour monsieur Dumanet saula à terre, courut à la fenêtre qui donnait juste au-dessus de la porte de l'hôtel, et regarda le couple sortir.

C'était bien le colonel, très chic, en smocking-, son pardessus mastic ouvert, laissant voir le gilet blanc. Un énorme œillet blanc à la boutonnière.

Et madame Dumanet élV.ouissait. Gainée dans

BALANCEZ VOS PAMES 1

une robe couverte de paillettes argentées de plusieurs tons et couchées les unes sur les autres comme des écailles, elle avait Tair d'un long serpent à sonnettes.

Derrière elle, court et grassouillet, le colonel trottinait sur ses petites jambes rondouillardes. Et le mari sourit, heureux de ce choix qui le vengeait un peu.

Lorsqu'il descendit, monsieur Dumanet vit dans le bureau de l'hôtel un grand jeune homme élégant et souple, aux paupières voilées, aux longs cils épais, à l'allure onduleuse, qui semblait causer avec le gérant assis dans sa cage de verre. Ce visage trop joli, monsieur Dumanet l'avait déjà entrevu.

A sa vue, le monsieur qui parlait s'interrompit comme gêné et se tut tant qu'il fut à portée d'entendre.

Et monsieur Dumanet se creusait la tête pour retrouver l'endroit où il avait rencontré ce monsieur étrange, qui avait l'air à la fois d'un calicot et d'un prince de légende.

Tout à coup il se souvint. Ce beau garçon bien pris dans sa taille et découplé malgré sa nonchalance voulue, était le cavalier de la cocotte que le nommé Salomon Stern leur avait désignée la veille, au restaurant Russe, sous le nom de Gisellc de Champigny.

A ce moment, la duchesse de Cordapotencia vint à passer. Et le regard dont elle enveloppa le beau jeune homme fut singulièrement significatif. Il n'y prit pas garde et continua avec le gérant la conversation interrompue.

A sept heures tapantes, monsieur Dumanet était au pavillon Russe et Ondine de Panama y arrivait

presque aussitôt. Ils choisirent une table et s'installèrent. Elle gaie cl gazouillante, lui absolument tran-

quille et se disant qu'il rentrerait sans encombre et que cette première fugue resterait insoupçonnée toujours.

Cette fois, la table où il dînait avec Ondine de Panama était contre la musique et précisément en face de celle qu'ils avaient occupée la veille.

Tout à coup, la petite cocotte le pinça brusquement en disant effarée :

— V'ià ta femme!...

— Ma femme ! . . . — fit monsieur Dumanet qui se leva d'un jet, — ma femme!... vous badinez!...

Ondine de Panama étendit sa main aux ongles brillants dans la direction de la belle Joséphine et dit :

— Je badine!., veux-tu ouvrir tes châssis ?...

Et à travers les dos des garçons et la buée de la salle, monsieur Dumanet aperçut sa femme qui scintillait. Le serpent déroulait ses anneaux en s'asseyant à la place qui tournait le dos à leur table. Eperdu, le pauvre homme murmura :

— Allons-nous-en I...

Mais Ondine protesta :

— Nous en aller ?...ben, à la bonne heure!... t'as des idées rigolottes, vieux!... nous en aller!... tiens!... si tu veux voir quelqu'un qui n' s'en ira pas, t'a qu'à me r'iuquer !...

Elle se leva et dit :

— Par exemple, faut qu'je change d'place !... cette crapule de Salomon aurait qu'à m'apercevoir... ça ferait du potin, ..

BALANCKZ VOS DAMES

Et riant à la pensée de ce qui arriverait si elle élait vue du couple, elle reprit :

— Pour du potin, ça en ferait ! . . . Ah ! mes enfants ! . . .

— Je vous en prie, — balbutia monsieur Dumanet éperdu, — je vous en prie, chère madame, je. . ..

' Pour le coup, elle se roula!...

— Chère madame !... y m'appelle chère m.adame !... non, laisse-moi rire !... j't'en prie, laisse-moi rire!...

Et comme il insistait pour partir, elle déclara :

— Je n'm'en irai pas ! . . . et toi, t'es un imbécile î . . . ta femme ne t'voit pas, s'pas?... et toi, tu la vois?... c'est un avantage énorme que t'as sur elle... c'est — si tu sais bien administrer cette valeur-là — du repos sur la planche pour jusqu'à la fin d'tes jours....

Aujourd'hui, — dit monsieur Matou de la Mayonèze, en déjeunant au restaurant Hongrois avec les Dumanet et les fiancés, — je ne serai pas des vôtres dans la journée... il faut que j'aille attendre mon frère à la gare....

On s'était décidé à faire venir « l'oncle Arthur» que d'abord on avait vivement engagé à garder la maison.

Ce frère cadet de monsieur de la Mayonèze, de deux ans plus jeune que lui, manquait totalement d'intelligence et la pondération — cette habituelle qualité des imbéciles — lui faisait tout à fait défaut.

Ce deuxième Matou était un calque caricatural de son aîné et l'aîné — qui se rendait compte de celte fâcheuse ressemblance — n'aurait aimé rien tant que d'éviter tout rapprochement.

Malheureusement, la faiblesse d'esprit de son frère rendait nécessaire sa tutelle complète et il avait dû supplier l'oncle Arthur de venir habiter en famille. Il fallait éviter quelque excès de gâtisme irréparable qui eût fait dévier de sa ligne naturelle Théritage des ancêtres jNlatou.

La pensée de traîner à Paris l'oncle Arthur avait effrayé avec raison. La vue des femmes mettait hors de lui ce gâteux et la surveillance semblait presque impossible à exercer.

On l'avait donc laissé à la Mayonèze en compagnie d'un valet de chambre sûr.

Mais le curé écrivait à monsieur Malou pour l'avertir que chaque soir la nièce du bedeau s'introduisait au château par les soins du valet de chambre sûr. Uajoutaitque le scandale, considérable, n'était que peu de chose comparativement aux résultats que ce scandale pouvait avoir pour la famille de la ^Mayonèze. Certes, les capacités de monsieur Arthur étaient — surtout maintenant — très limitées, mais la nièce du bedeau était la honte du village et comme elle connaissait tous les garçons du pays, ça serait bien le diable si elle n'arrivait pas — grâce à leur multiple collaboration — à un chantage formel.

Très inquiet, monsieur de la Mayonèze avait, au reçu de cette lettre, fait à son frère une description enthousiaste des Parisiennes, lui disant, non pas de venir, — comme tous lesimbéciles l'oncle Arthur tenait

à ne passe laisser diri<;er, — mais seulement que si, par hasard, il lui plaisait de s'assurer que ces descriptions n'claient nullement exagérées, il serait le bienvenu.

Deux jours après, l'oncle annonçait son arrivée et on l'attendait aujourd'hui.

Paul dit en riant :

— L'oncle Arthur à Paris, c'est ça qui va être commode !...

Monsieur Matou expliqua :

— Je ne le quitterai pas, comme tu penses ?...

11 se disait qu'au contraire il jouerait de la présence de son frère pour lâcher la famille et s'amuser à sa façon.

La grosse madame Matou, — qui manquait d'astuce et avait au cœur une grande bonté — dit gentiment :

— Je te relayerai, mon ami !...

— C'est ça!... — fit Paul — vous partagerez la poire, si j'ose ainsi dire....

— Volontiers, ma chère amie, volontiers!... — répondit avec empressement monsieur Matou, qui entrevit une façon d'avoir encore plus de liberté. 11 craignait un peu la clairvoyante tendresse de sa femme qui — s'il lâchait les promenades en bandes — s'étonnerait et devinerait peut-être la vérité. Mais lorsqu'elle serait accaparée par Arthur, il se donnerait de Fair — comme disait la Môme Framboise dans cette langue imagée qui le charmait :

— J'aime cette musique?... — fit en regardant les tziganes — madame Dumanet qui palpitait.

— Ça se voit!... — répondit Paul avec une cer- '} taine aigreur.

i Sa future belle-mère l'é- ! cœurait. Il avait deviné Tintrigue avec le Juif qu'il flairait sous l'étiquette mensongère du a colonel de rÉtoile )).... et la parenté l'effrayait. Non pas que Sylvie ressemblât en quoi que ce fût à sa mère. Il la voyait en cette même minute, entendant peut-être mais n'écoutant pas la musique qui énervait si fort madame Dumanet. La physionomie douce et un peu bébéte de la jeune fille restait fermée inexorablement.

Gomme la belle Joséphine venait de parler, monsieur Matou se tourna vers elle pour lui répondre, mais il s'arrêta surpris et demanda :

— Vous n'êtes pas malade?...

— Non, du tout!... — fit madame Dumanet — pourquoi me demandez- vous ça?...

— Parce que vous avez une mine très défaite... et, comme vous étiez souffrante,...

Elle ne pensait plus du tout au mal de dents de la veille et répondit d'un air étonné :

— Moi, j'étais souffrante?... quand ça?...

— Mais hier... hier soir... Voyons, maman, tu ne te rappelles déjà plus?... -- dit Sylvie, tandis que mon-

sieur Dumanet très gêné fourrait son nez dans son assiette.

Monsieur Matou bouchonna sa serviette et se leva. Il venait de voir le long du quai la Môme Framboise qui passait. Sachant qu'on déjeunerait au restaurant Hongrois et que sa bande irait ensuite visiter les colonies au Trocadéro, il avait donné rendez-vous à la Môme à midi et demi au pont Alexandre III — côté de l'Esplanade des Invalides — où il était sûr de ne pas faire de fâcheuses rencontres.

— Où vas-tu, Pamphile?... — demanda madame Matou.

— Dame ! je vais à la gare

— Gomment?... à cette heure-ci ?... mais c'est au train de cinq heures que tu vas !...

Monsieur de la Mayonèze avait prévu le cas. Il s'était adressé à lui-même le matin une dépêche indiquant le premier train. Il la sortit de sa poche et la tendit à sa femme, en cachant du pouce la ligne où le lieu de départ se trouvait indiqué et en disant :

— Veux-tu voir si je me trompe?...

— C'est vrai 1... — dit la brave femme après avoir lu— c'est parfaitement vrai ! . . . mais quelle diable d'idée

a eue Arthur de venir par ce train !... jamais on ne prend ce train-là !...

— Que veux-tu?... — fit avec pitié monsieur de la Mayonèze, oubliant que. pour la première fois luimôme quittait Pont-sur-Orne depuis trente ans — que veux-tu, ma pauvre amie, il ne sait pas!... il n'a pas l'habitude de voyag-er.... .

Mais madame ^latou s'entêta :

— Je suis sûre que c'est Joseph qui s'est trompé en envoyant la dépêche

Paul, qui devinait et excusait le petit manège de son père, vint à son secours en disant :

— C'est égal, trompé ou pas, il vaut mieux que papa aille inutilement à la gare que de laisser l'oncle Arthur déballer tout seul...

. Puis ne, résistant pas — après avoir repêché monsieur de la Mayonèze — à lui donner une légère frousse, il conclut :

— Et tomber sur des petites femmes comme celles qui étaient autour de nous avant-hier au restaurant et que madame .Dumanet n'aime pas !.;. Nous serions frais... et l'oncle Arthur aussi!

— En vérité jNIonsieurPaul !... — fit madame Dumanet mécontente — vous oubliez que Sylvie est là. . .

Il répondit, avec franchise :

— Mais non... je ne l'oublie pas !...

Il avait remarqué la Môme Framboise qui se promenait sur le quai et il l'avait reconnue pour la petite

femme qui, au restaurant, regardait tout le temps son père... et réciproquement.

Deux ou trois fois, au cours du dîner, le baron Bitter avait dû la rappeler à l'ordre. Et, se souvenant de mille petits faits, Paul se disait que sûrement son père avait, lui aussi, « distingué » la iMôme.

Monsieur de la Mayonèze avait rougi violemment.

Il dit :

— Vous je vais train!...

— Oui... cours Il laissa monsieur de la M

instant avant d'achever, narquois :

— ... Avec l'oncle Arthur!...

Depuis un instant, madame Matou regardait avec insistance une table voisine. Tout à coup elle s'exclama :

— Comme on a raison de dire que Paris est petit, et qu'on s'y retrouve ! . . •

allez voir que manquer le

papa

amuse-Loi bien

— Quoi donc?... — demanda monsieur Dumanet.

— Là, à deux pas... la duchesse... vous ne voyez

pas ?.

Elle montrait la duchesse de Cordapotencia qui déjeunait en éblouissante toilette avec un monsieur très élégant.

Madame Dumanet se retourna pour regarder la duchesse et s'intéressa tout de suite à son compagnon.

— C'est ce jeune homme si distingué qui dînait l'autre soir avec une de ces créatures.... vous savez bien?...

— Très bien!... — dit Paul qui reconnaissait le monsieur de Giselle de Champigny.

— Il est charmant!... — dit la bonne madame Matou, bienveillante et sincère...

— Charmant!... — répéta monsieur Dumanet comme un écho.

— Epatant!... — fît Paul qui blaguait mais qui s'immobilisa, ahuri, en entendant Sylvie, — Sylvie qui jamais n'avait d'avis sur les gens ni les choses, — dire d'une voix douce et d'un air extasié :

— C'est bien vrai qu'il est charmant!...

Ce fut de l'étonnement, mais pas de la jalousie. Il ne voyait, au fond, aucun inconvévient sérieux à ce que sa petite fiancée admirât le monsieur si bien qui déjeunait avec la duchesse de Cordapotencia.

Le monsieur rej^ardait à travers ses long^s cils en balai, la table qu'il intéressait si fort, c'est-à-dire un coin de la table, celui où étaient Sylvie, madame Dumanet et Paul.

Accoudée, le menton posé sur ses mains, les yeux fixés sur le monsieur, la belle Joséphine semblait rêver tandis qu'il la reg^ardait sans déplaisir.

Quant à Sylvie, les yeux baissés, les joues roses, elle ne disait plus rien du tout.

La volumineuse duchesse venait de demander l'addition. Elle rég-la, donna un mince pourboire au garçon qui mâchonna quelque chose entre ses dents et passa, hautaine et rigide sous son fard, en frôlant la nappe des Dumanet et Matou qu'elle entraîna à moitié.

En ce moment, le beau jeune homme qui suivait mélancolique et effronté, demanda d'une voix un peu traînante et comme lassée:

— Alors, nous allons au palais du Costume à trois heures?...

Elle répondit sans même s'excuser d'avoir entraîné une carafe que monsieur Dumanet venait de rattraper au vol et qu'il tenait gauchement entre ses bras — mais en dévisageant Paul:

— Oui... à trois heures... le colonel nous y attendra....

Arrêtée, elle regardait Paul singulièrement de ce regard de velours qui était presque un charme, et qui

surprenait dans cet ensemble absolument caricatural. Et le jeune homme se dit, surpris:

— Mais, nom d'un petit bonhomme ! on dirait qu'elle me fait de Toeil ?

Quand on sortit du restaurant, il était près de deux heures.

Madame Matou qui aimait la campagne proposa d'aller au Village Suisse, mais Paul objecta que Sylvie avait dit qu'elle désirait avant tout voir le Trocadéro.

La jeune fille protesta :

— Mais non!... ça m'est égal!... ce que j'ai le plus envie de voir, c'est le Costume....

— Alors, allons au Costume! — fit Paul désireux d'être agréable à sa fiancée.

Mais, cette fois encore, Sylvie le contredit :

— Pas du tout!... voyons d'abord le Village Suisse, puisque votre mère le désire

— Nous'J irons ensuite au Costume.... — conclut madame Dumanet.

Et, regardant furtivement sa montre, elle se mit à presser le pas.

Paul fut surpris de cet acquiescement au désir de Sylvie. C'était la première fois qu'il voyait la mère vouloir ce que voulait la fille.

La pauvre madame Matou — que l'allure un peu vive surprenait en sortant de table — roulait comme une petite boule, les joues congestionnées, le souffle court. Alors, son fils proposa :

— Si tu prenais le trottoir roulant^ maman ?...

— C'est ça !... — fit madame Dumanet qui venait de regarder encore sa montre — nous, nous allons marcher un peu.... nous vous retrouverons devant le palais du Costume....

— Alors, — fit avec regret madame de la Mayonèze — on ne va pas au Village Suisse ?,..

La belle Joséphine, qui avait tout ce qui rappelle la campagne enhorreur et désirait éviterle Village Suisse, eut une idée qui lui parut excellente et conseilla :

— Allez-y donc, au contraire, chère madame !... vous allez avoir une heure d'avance sur nous en

prenant le trottoir roulant Voyez paisiblement

le Village Suisse et vous nous retrouverez au Costume après

— Je veux bien... — murmura la bonne madame Matou à qui le trottoir roulant inspirait une curiosité et une peur intenses — mais ça ne va-t-il pas me faire mal au cœur?...

— Mais pas du tout!... -- affirma Paul qui n'en savait rien.

Puis, g-entil tout de même, il offrit :

— Veux-tu que j'aille avec toi, maman ?...

— Jamais de la vie !... — fit madame de la Mayonèze, que la pensée de séparer les fiancés indig-nait — je veux que tu restes avec Sylvie....

138 BALANCEZ VOS DAMES î

Monsieur Dumanet à son tour proposa, de l'air d'un chien qu'on fouette :

— Si vous désirez que je vous accompagne ?... Régulièrement, il était malade quand il ne marchait

pas après avoir mangé. A sa grande joie, madame Matou refusa en disant :

— Non, du tout... je vous remercie... je vais faire très bien ma petite excursion toute seule....

— Sauras-tu nous retrouver, maman ?... — demanda Paul vaguement inquiet.

— Mais oui... très bien... je me ferai indiquer le palais du Costume

— C'est près de la Tour Eiffel. . . ne te trompe pas. . . et ne demande ton chemin qu'à des sergents de ville, à eux seulement. . . tu entends bien, maman î . . . Tiens î . . . nous voici justement à la grande passerelle du trottoir roulant

— Ah ! . . . c'est là !.. . — fit madame Matou dont le cœur se mit à battre — c'est déjà là ?...

— Veux-tu que je te conduise en haut?...

— Mais non... c'est inutile... merci, mon enfant... à tout à l'heure....

— Tu as de l'argent?...

— Oui... sois tranquille !... à trois heures devant le palais du Costume... c'est convenu...

Elle eût voulu embrasser son fils. Une peur atroce la saisissait qui lui disait de rester, tandis que la curiosité et le respect humain l'invitaient à partir.

Résolument, elle entra sur la passerelle. Quand elle disparut dans la foule, Paul dit :

— Pauv'maman !... je parie qu'elle ne sera pas fichue de se retrouver !...

— Oh !... croyez-vous !... — fit madame Dumanet avec indifférence — elle demandera son chemin ! . ..

— Oui!... mais on le lui indiquera peut-être à rebours si elle s'adresse au premier venu.... on voit bien qu'elle est « de province » avec sa belle robe violette et ses bijoux....

Il s'arrêta court, se souvenant que madame Dumanet se couvrait volontiers de bijoux. Mais un coup d'œil jeté à la dérobée lui fît voir qu'elle avait renoncé à cette habitude d'autrefois.

En même temps, elle répondait :

— Oui... vous avez raison... à Paris, les bijoux ne sont pas de mise. ..

Elle trouvait ça surtout depuis qu'elle avait perdu son rubis.

Monsieur Dumanet sourit doucement et demanda, narquois :

— Vous n'avez toujours pas de nouvelles de la préfecture de police?...

Paul avait rejoint Sylvie et cherchait à causer, mais elle semblait distraite et répondait à peine à ses questions.

Pendant une heure ils flânèrent presque silencieux,

suivant madame Dumanet qui s'arrêtait, regardait et

repartait sans se soucier d'eux ni de son mari. A la fm, ils arrivèrent au palais du Costume.

Madame Matou n'y était pas. En revanche, ils

aperçurent la duchesse de Cordapotencia et le beau jeune homme aux longs yeux qui semblait attendre. Et il sembla à Paul qu'en le voyant Sylvie avait rougi.

— Votre mère n'est pas encore arrivée ?... — dit madame Dumanet en regardant autour d'elle.

— Ne l'attendons pas pour entrer... — répondit Paul — je suis sûr qu'elle ne viendra pas 1...

— Que si !... — fît monsieur Dumanet consolant. Mais le jeune homme expliqua :

— Elle nous a donné rendez-vous à trois heures, il est trois heures un quart et elle est l'exactitude môme.... Ou elle était fatiguée et elle est rentrée à l'hôtel tout de suite, ou — et c'est plus probable — elle n'a pas su se dépêtrer toute seule

— Vous n'êtes pas inquiet?... — demanda monsieur Dumanet.

— Non 1... — dit Paul.

Il remarquait que Sylvie, au lieu de se préoccuper comme les autres de l'absence de sa future belle-mère, regardait avec un peu trop d'insistance le joli compagnon de la duchesse de Cordapotencia.

A ce moment, le jeune homme quitta la duchesse pour aller au-devant du colonel qui arrivait.

Le colonel comte de l'Etoile marchait vite, portant beau, l'air joyeux. Et comme, pour rejoindre la duchesse, il passait en saluant gracieusement devant le groupe Matou-Dumanet, monsieur Dumanet et Paul

regardèrent d'un autre côté tandis que la belle Joséphine l'arrêtait au passage en demandant très bas :

— Quel est donc ce jeune homme qui est avec vous?...

Et, pour expliquer sa question, elle ajouta :

— Nous le rencontrons partout depuis quelques jours !...

— C'est — répondit le colonel — le vicomte de Naft

— Un Français ?...

— Tout ce qu'il y a de plus Français. . . vieille famille du Poitou... vous entrez au Costume?...

— Oui... dans un instant... nous attendions madame de la Mayonèze... mais comme elle ne vient pas....

La belle Joséphine crut voir un furtif sourire relever la moustache du colonel. Elle jeta un regard sur elle-même, puis sur ses compagnons, ne s'expliquant pas le motif de ce sourire aussitôt réprimé. Le colonel s'inclina profondément devant elle et devant Sylvie, puis rejoignit la duchesse de Cordapotencia qui causait avec le vicomte.

Alors, madame Dumanet se tourna vers Paul, demandant :

— Qu'est-ce que nous faisons?... entrons-nous ou attendons-nous encore?...

— Il est tout à fait inutile d'attendre!... — répondit Paul qui se dirigea vers le guichet pour payer.

— Oh!... — fit la belle Joséphine en entrant dans le palais — oh !... comme il fait sombre!...

Il y avait devant certains tableaux une foule compacte. Paul olfrit son bras à Sylvie qui hésita, puis répondit :

— Non... merci... ça me gêne pour relever ma robe... et si je ne la relevais pas, tout le monde marcherait dessus....

— C'est assommant, ce monde !... — fit le jeune homme avec un peu d'humeur.

11 lui déplaisait fort que sa petite fiancée subît ces frôlements.

Mécontent du refus de Sylvie de prendre son bras, il songea à faire constater au père l'inconvénient qu'il pouvait y avoir pour la jeune fille à cette promiscuité avec des individus qui devaient pour la plupart être des goujats. Et, s'approchant de monsieur Dumanct, il lui débita son petit boniment.

On était devant le tableau de Venise. Là, serrée dans un groupe qui se heurtait et se poussait pour mieux voir, Sylvie fut en quelque sorte séparée de ses compagnons.

Elle se retourna, pour voir où ils étaient. A ce moment, une main chercha la sienne tandis qu'une voix chaude murmurait à son oreille :

— Je vous aime, mademoiselle!... je vous aime comme un fou !...

Elle crut avoir rêvé. Mais dans sa main, libre de

l'étreinte qui lui avait semblé très douce, elle sentait craquer un papier.

Et, à côté d'elle, elle ne vit plus que la grosse figure fardée de la duchesse de Cordapotencia.

Madame Dumanet, depuis son entrée dans le palais, avait senti plusieurs fois tout contre elle le vicomte de Naft qui se faufilait. Et tout à coup, une sensation de chaleur la pénétra toute, tandis que la soie d'une moustache parfumée lui caressait le visage et qu'un bras robuste entourait sa taille et la serrait étroitement.

Elle poussa une sorte de gémissement et monsieur Dumanet demanda :

— Qu'est-ce que c'est, ma bonne?... qu'est-ce que c'est?... on te serre trop peut-être ?... veux-tu sortir?...

— Mais non!... — répondit la belle Joséphine. Et elle ajouta avec conviction :

— Je me trouve très bien 1 , . .

Elle regarda autour d'elle et vit son mari et Sylvie, mais elle n'aperçut pas Paul.

C'est que, lui aussi, avait sa part d'aventures. 11 s'était senti embrasser, — sans qu'il sût pourquoi ni comment — par des lèvres odieusement pommadées^ et ce baiser lui avait graissé la joue et barbouillé le cœur.

Il rejoignit madame Dumanet et Sylvie, honteux de cette conquête qu'il venait de faire malgré lui.

ALANCEZ VOS DAMES 1

Quand ils sortirent de l'obscurité, il n'osait plus regarder Sylv^ie qui lui souriait très doucement, embarrassée pourtant et ne sachant comment dissimuler la lettre qu'elle tenait toujours cachée dans sa main.

En quittant le Dumanet et Paul, la bonne madame Matou avait grimpé en s'essoufllant bien fort la pente de la passerelle, puis, après avoir payé, elle était restée immobile attendant un arrêt qui ne venait pas.

Et, soudain, le colonel lui était apparu comme un sauveur!

A rinstant où ir passait devant elle, il l'avait saisie et attirée à lui, très vite, très fort, la hissant en quelque sorte en dépit de sa résistance et de son poids.

Quand elle fut sur ce trottoir roulant dont elle rêvait depuis des mois, isolée des siens, livrée pour la première fois de sa vie à elle-même et seule avec cet homme charmant qui la faisait rêver — plus encore que le trottoir roulant — elle éprouva une émotion singulière.

La voyant toute étourdie et flageolante, il lui passa

son bras autour des épaules et la maintint un instant serrée contre lui, la soutenant, cherchant à lui donner confiance, l'encourageant de la parole et du geste, lui expliquant doucement que ce trottoir si effrayant n'était pas du tout dangereux.

Madame Matou de la Mayonèze avait fermé les yeux, se laissant aller, s'abandonnant à cette étreinte qui la surprenait et lui causait une sorte d'engourdissement très doux.

Pendant les quelques instants qu'elle passa appuyée sur la vaillante poitrine du colonel comte de l'Etoile, l'excellente femme rêva qu'elle était l'héroïne de l'un des nombreux romans qu'elle avait vécus. Dans le demi-somnieii des longues journées de la Mayonèze, elle composait des idylles où elle jouait toujours un premier rôle que jamais elle n'avait entrevu dans la réalité. Et voilà que le rêve semblait prendre corps et se transformer.

Elle sonîreait à toutes ces choses dans une brume

d'incertitude et d'anxiété. Tout à coup, elle sentit l'étreinte du colonel se desserrer tandis qu'il demandait d'une voix qui sonna trop gaiement à son gré :

— Eh bien?... Ça va-t-il mieux, voyons?...

Elle répondit, et le son sortait difTicilement de son gosier contracté :

— Oui, colonel!... oui, grâce à vos bons soins... et à votre aide... car sans vous j'aurais probablement attendu bien longtemps....

Et, crun ton pénétré, elle ajouta :

- Merci I...

Oh I merci !..

— Il n'y a pas de quoi me renier cier — affirma le colonel — tout le plaisir a été pour moi

11 s'arrêta puis acheva, vibrant cL convaincu :

— Je vous dois des minutes exquises... et dont je conserverai toujours le souvenir charmé

Madame Matou rougissait à vue d'œil et son cœur battait à gros coups. Elle murmura, très émue :

— Colonel !... Oh 1 colonel !...

Elle ne trouvait pas autre chose à dire. Pour se donner une contenance, elle voulut — comme elle l'avait lu dans les romans — <( se rajuster». Pour ce faire elle abaissa les yeux sur sa volumineuse poitrine Mais, subitement, elle poussa un cri :

— Oh!... ma corbeille I... j'ai perdu ma corbeille de fleurs !. . .

Ses mains cherchaient, fébriles, fouillant les garnitures du corsage.

Le comte demanda, avec un intérêt étonné :

— De fleurs?., quelles fleurs aviez-vous?... je ne me souviens pas de vous en avoir vues

— Mais si... — murmura la pauvre madame Matou

absolument saisie — j'avais un bijou une sorte

d'agrafe en pierreries....

Le colonel eut l'air effaré :

n3g??5r5~T7îS5ê^SHK5îp^=:

— En pierreries!... et vous l'avez perdue?... mais où?...

Madame de la Mayonèze fit un geste d'ig-norance découragée :

— Hélas!...

— Et, où était-il, ce bijou?...

— Ici.... — dit-elle en indiquant du doigt le majestueux (( avancé » de sa poitrine.

Le colonel fronçait le sourcil. Il dit, après avoir longtemps réfléchi :

— C'est quand vous êtes montée sur le trottoir roulant probablement que le bijou se sera détaché... et.... je ne voudrais pas vous attrister, mais je crains bien que vous ne le retrouviez jamais. ...

— C'est navrant ! . . . — fit la g-rosse femme désolée — il y avait de très belles pierres...

Il dit, semblant faire une concession :

— Dans tous les cas^ on peut prévenir à la préfecture de police. . . . A oulez-vous que je me charge de ce soin ?. . .

— Colonel !... je ne voudrais pas vous donner cette peine !...

— De rien!.. . jirai tout à l'heure avant de rentrer à l'hôtel....

On roulait en ce moment clans l'avenue de la Motte- Piquet. Le colonel comte de l'Etoile parut s'absorber dans la contemplation des intérieurs riverains. Il dit, indiquant une jeune femme qui lisait, étendue sur une chaise dans une pièce d'assez mauvais goût :

— Elle est jolie, elle se sait regardée... et elle pose.... Il y a des femmes qui crient bien haut contre le trottoir roulant et qui passent leurs journées à poser pour lui

]\Iais la bonne madame Matou qui suivait son idée, continuait de se lamenter :

— Un si joli bijou ancien!... et je comptais l'offrir à Sylvie demain pour l'anniversaire de sa naissance

Le colonel murmura :

— Il y a une Providence!...

— Je le crois ! . . . — s'écria la brave femme avec conviction, — je le crois fermement !... mais dans tous les cas, ce n'est pas aujourd'hui que je peux constater ses elfets

Elle oubliait le roman commencé pour ne plus penser qu'au bijou perdu. Le comte voulut calmer un peu ses craintes.

Il affirma de nouveau :

— J'irai réclamer votre broche à la préfecture, je

vous le promets! Qui sait si même je ne vous la

rapporterai pas tantôt

Madame Matou — quoique romanesque — avait une sorte de jugeotte pratique qui très souvent la servait. Elle demanda, intriguée :

— Gomment pourriez-vous la reconnaître puisque vous ne l'avez jamais vue?....

— C'est vrai !... je ne l'ai jamais vue!... — fit le colonel avec un peu d'embarras — mais, vous me ferez sa description... ça suffira....

— C'est une vieille broche de famille... une sorte de panier en filigrane d'argent qui contient des fleurs et des fruits... une pèche d'opale ; des raisins noirs d'améthyste et verts d'ai^ue-marine ; des groseilles de grenat; des abricots de topaze; des bluets de saphir; des myosotis de turquoise; des coquelicots de corail; des roses de rubis; despâquerettes de diamants, tout ça avec un feuillage d'émeraude....

— Fichtre! ! ! — fit le colonel avec admiration — ça doit tenir de la place!...

— Oui... c'est un peu grand mais joli tout de

même... et monsieur Salmon, le grand bijoutier de Pont-sur-Orne, nous en a ollert 3 000 francs....

— Peste!.... Ecoutez!... je réfléchis qu'il vaut mieux aller tout de suite à la préfecture.... c'est plus sûr... j'y cours !....

— Vous allez descendre ?....

— Oui....

— Comment?... pendant que ça marche?

— Mais dame....

— Et moi?... où dois-je descendre?

— Vous allez au Costume... il faut descendre à la station de la Tour Eiffel.... Au revoir, belle dame!...

Il s'inclina profondément, appuyant une main sur sa redingote et dit, respectueusement narquois :

— Et sachez que j'emporte de cette rencontre un précieux souvenir....

Madame Matou rougit jusqu'aux cheveux et pensa en regardant descendre le colonel avec effroi :

— Est-il leste!... est-il jeune!... c'est pas Pamphile qui descendrait sans que ça s'arrête!... Oh!

certainement il est charmant ! Quel âge peut-il

avoir?... il y a des hommes qui se conservent joliment bien !...

Puis, revenant à l'idée qui pour rinstant la dominait :

— Pourvu qu'il la retrouve, mon Dieu!.... Allons, bon î qu'est-ce que c'est que ça?....

Une bande d'enfants qui couraient frôla en passant madame Matou qui faillit perdre complètement l'équilibre. Derrière elle, à une certaine distance, un monsieur et une dame causaient accotés à la balustrade du trottoir. Et pendant ce temps, leurs enfants jouaient et se poursuivaient sans aucun souci de bousculer les passants.

Madame Matou, déjà très mal à l'aise dans les rues, se trouvait, sur cette machine roulante, en proie à un malaise réel et indéfini. Un second choc plus violent que le premier la fit tourner

brusquement sur elle-même. Durant quelques secondes elle oscilla sans tomber puis, perdant l'équilibre, elle voulut se rattraper à l'un des poteaux placés de distance en distance, mais elle le manqua et, lâchant tout, roula lourdement sur la seconde plate-forme.

Tandis qu'à genoux, les pieds embarrassés dans sa robe, les mains à terre, elle essayait de se relever, elle se sentit prendre par les coudes et soulever doucement. Quelqu'un qu'elle ne voyait pas l'aidait à se remettre sur ses jambes. Lorsqu'elle fut debout, une voix rauque demanda dans un bizarre français en roulant formidablement chaque syllabe :

— Est-ce que vous avez fait du mal?... Madame Matou se retourna et resta muette d'éton-

nement et aussi, il faut bien le dire, d'admiration.

Devant elle un homme très brun, vêtu de velours noir, en culotte courte, bas noirs, souliers à boucles et ceinture de soie rouge, se tenait immobile et souriant. Du premier regard elle aperçut qu'il avait des yeux de velours, des dents éclatantes et des moustaches de soie.

Le roman continuait.

Gomme elle restait muette, il répéta sa question :

— Est-ce que vous avez fait du mal?...

Elle répondit confuse et troublée, ne voulant pour rien au monde avouer que ses genoux lui faisaient mal à crier :

— Non, monsieur.... non, pas du tout I...

11 souriait toujours et elle continuait à le regarder, extasiée et curieuse.

Il demanda encore, en montrant ses admirables lents :

— Vous n'être pas de Paris?...

— Non... — balbutia madame Matou.

— Oh I je l'avais très vu !.. .

La curiosité fut plus forte que la crainte et elle osa questionner gauchement :

— Voulez-vous me dire à qui j'ai l'honneur de parler, monsieur?...

Il salua d'une rapide courbette, rejetant en arrière l'un de ses pieds avec une désinvolture qui manquait un peu de distinction, et dit de sa voix rocailleuse et chantante :

— Diego Lalaïtowsky....

Madame de la iMayonèze salua profondément et pensa :

— Diego I ... c'est quelque Espagnol de marque !... il porte son costume national comme la Reine de Roumanie porte le sien...

Mais « Lalaïtowsky » gênant un peu celte supposition, elle rectifia :

— A moins que ce ne soit un Polonais!... mais alors... ce costume?...

Il fallait dire quelque chose et elle ne trouvait rien. Alors, elle tendit sa main et il lui sembla que l'inconnu hésitait à prendre. Il finit pourtant par

mettre dans la petite patte courtaude, boudinée dans

un g-ant trop étroit, sa longue main brune en disant :

— C'est beaucoup de l'honneur pour....

11 n'acheva pas. Une formidable gifle envoyée à toute volée lui rougit la joue, cependant que déferlait un flot de mots étranges hurlés d'une voix enrouée :

— Çà t' flanque l' trac !... s' pas?... Tu n' pensais

pas à la tatouille Si tu crois qu' j'aurai la

chose de t' loger pour que t'aille faire les vieux trumeaux sus" 1' rouleau, tu t* trompes, mon p'tit !...

La personne qui s'exprimait dans cette langue que madame de la Mayonèze écoutait ahurie sans en comprendre un mot, était une grande fille brune aux longs yeux et aux cheveux noirs, velue d'une courte jupe de soie jaune et d'un boléro de velours orange. Sur ses épaules était jeté une sorte de collet gris qui cachait vaguement sa toilette. Dans ses cheveux laineux se dressait une énorme rose rouge, au feuiflage d'un vert criard.

Elle saisit par le bras Diego Lalaïtowsky et fit mine de l'entraîner.

En voyant qu'il se laissait faire sans protester, madame de la ]\Iayonèze fit un mouvement de surprise et la fille crut qu'elle voulait intervenir. Alors, elle se retourna et désignant du doigt la pauvre femme éperdue, elle cria :

— A-t-on vu c'te vieille Putiphar !.,..

Quand elle eut disparu, emmenant le noble inconnu, madame Matou saisit un des piquets et, s'y crampon-

nant, résolut de ne plus bouger jusqu'à la station de la tour Eilîel.

Sans lâcher son poteau protecteur, elle regarda sa montre. Il était plus de cinq heures!

La surprise la fit sortir de sa réserve accoutumée. Elle arrêta — pour lui demander l'heure — un gros monsieur qui passait. Et quand elle vit que sa montre marchait bien, elle s'indigna d'avoir trouvé le temps si court !

Et les autres qui attendaient là-bas au palais du Costume !.... Quelle peur ils devaient avoir !... Et ce trottoir qui n'arrivait à aucune station I...

Persuadée que le trottoir s'arrêtait aux stations,

elle attendit toujours et ce ne fut qu'à la fermeture

qu'elle descendit. Il faisait nuit et elle eut une peine all'reuse à trouver un fiacre qui consentît à la ramener à l'hôtel. Tous l'attendaient, sauf son mari qui était allé à la Morgue, alTolé. Tant qu'il avait cru que sa mèreavaitmanqué toutbonnement le rendez- vous, Paul ne s'était pas inquiété, mais quand la nuit était venue, l'anxiété l'avait pris ainsi que monsieur Matou qui avait tenu à courir à la Morgue.

— Comment I — dit Paul — tu n'as pas dîné?... Cette pensée qu'elle était restée depuis une heure

et demie de l'après-midi jusqu'à la nuit sur le trottoii roulant avait vraiment quelque chose de cocasse et, finalement, il se mit à rire. Madame Matou protesta :

— C'est pas tout!... — fit-elle d'un air lugubre, — j'ai perdu ma corbeille... vous savez bien?... mon beau

petit panier de fleurs en pierreries c'est navrant!..

Monsieur Dumanet — qui n'avait encore rien dit — s'écria, illuminé :

— Je parie que vous avez rencontré le colonel?..

Alors — surprise de cette divination dont elle ignorait la cause et croyant qu'on était au courant de « son roman » — madame Matou de la Mayonèze se mit à bafouiller déplorablement, tandis que tous la regardaient ahuris, se demandant ce qu'elle avait bien pu faire pour être aussi troublée...

Madame Dumanet, qui venait d'entrer dans le bureau de Thôtel suivie de sa fille, s'arrêta surprise et ravie en re<;ardant un monsieur qui parlait au g^érant. Elle cambra sa longue taille, donna un ordre d'un air hautain, et sortit en demandant à Sylvie :

— N'est-ce point le monsieur qui déjeunait hier avec la duchesse de Cordapotencia?.,.

Elle l'avait parfaitement reconnu, mais elle tenait à jouer l'indifTérence.

La jeune fille rougit violemment et répondit :

— Je ne sais pas, maman ! ., .

Elle aussi reconnaissait le monsieur et son émotion en le voyant avait été grande.

Il passa devant elles, leur fit un profond salut et se mit à monter l'escalier qui menait aux chambres.

Alors, madame Dumanet n'y tint plus. Elle rentra dans le bureau et demanda :

— Comment s'appelle ce monsieur ?...

— Monsieur le vicomte de Naft....

— Est-ce qu'il habite riiôtel?...

— Depuis ce matin, oui, madame....

Ensemble, la mère et la fille répétèrent charmées

— Depuis ce matin I...

Et tandis que madame Dumanet se disait :

— C'est pour moi qu'il vient loger ici I... Sylvie pensait, émue :

— Faut-il qu'il m'aime 1. . .

Et elle revit devant ses yeux la jolie silhouette du jeune homme. Elle le trouvait bien mieux que Paul. Et, non seulement il était mieux physiquement mais encore il était vicomte I... Quel malheur qu'elle ne l'eût pas rencontré avant Paul ! . . . . Ce pauvre Paul I . . . il était bien gentil certainement, mais un vicomte 1...

^ladame Dumanet, elle^ jugeait les choses à un point de vue plus matériel. Ce beau grand gas, jeune et bien portant, lui semblait un amoureux plus désirable que le colonel. Car elle en était bien revenue du colonel ! C'était un amoureux pour rire ! un amoureux pour Pont-sur-Orne I bon pour le flirt, mais pas pour autre chose et se dérobant toujours à un moment donné.

La belle Joséphine commençait à lui en vouloir pour tout de bon, car son peu d'empressement lui avait donné de sérieuses inquiétudes. Elle s'était demandé si ses charmes avaient perdu de leur acuité. On lui avait tant répété qu'elle était troublante et, d'autre part, elle avait eu si souvent l'occasion de constater que c'était la vérité, qu'elle s'étonnait de la froideur du colonel. N'était-elle donc plus la femme tant désirée de jadis?... Après réflexion elle avait pré-

féré croire que ce militaire manquait de ressort. Et depuis un instant elle se disait que le vicomte de Naft — quel joli nom 1 — devait être un autre bonhomme que le colonel.

Elle entra dans le salon. Paul y lisait les journaux. Sylvie demanda :

— Tiens, papa n'est pas avec vous?... Paul prit une figure de circonstance :

— Non il est très fatigué, monsieur Dumanet...

il n'est pas levé et il ne viendra pas avec nous aujourd'hui....

— Qu'est-ce qu'il a encore!... — demanda madame Dumanet énervée.

— Un peu de courbature, tout bonnement

— A a le voir, Sylvie?...

— Je crois — dit Paul — qu'il est absolument inutile d'envoyer là-haut mademoiselle Sylvie Monsieur Dumanet se repose... il ne veut pas être dérangé

11 avait trouvé effectivement son futur beau-père couché et geignant de tout son cœur. Et si ses plaintes avaient paru à Paul manquer de sincérité, il s'était gardé d'en rien laisser voir.

Il comprenait de reste que monsieur Dumanet eût envie de profiter, pour faire la noce, de son voyage à Paris.

Lorsqu'il songeait, madame Matou entra. Paul alla au-devant d'elle, en disant à son tour :

BALANCEZ VOS DAMES l

— Où est papa?... , , ^^^

- Ton père - répondit madame de la Mayoneze -

est un peu souffrant...

— Couché ?...

— Presque...

— Patatras!... lui aussi!.., de 1 ire et S3 dit à part lui :

— fit Paul qui eut envie

— Sapristi!... il aurait bien pu s'entendre avec le père Dumanet pour ne pas être malades ensemble!...

Sylvie regardait son fiancé et lui semblait lourd et commun. Le vicomte de Naft avait bien plus d'élégance et de distinction.

— Je ne trouve pas ton père bien du tout — disait

la bonne madame jNIatou — il est malade la nuit je

suis sûre qu'il a la fièvre et même qu'il délire il

dit des mots sans suite... ou même des mots que je

ne comprends pas ainsi cette nuit, à plusieurs

reprises, il m'a répondu : — «Oui, ma petite môme. . . »

— ou : « Non, ma petite môme » et comme je me

penchais sur lui pour tâter son front et voir s'il avait lièvre, il m'a dit :

— C'est pas l'heure de se sucer le caillou! I ! — du moins, il me semble que c'est ça qu'il a dit....

— Oui... ça doit être ça!... — affirma Paul qui se roulait.

— Ça te fait rire?... pourquoi ?... Commej'insistais, il m'a encore dit : « Va-t'en ! ... je ne veux plus te voir ! . . . tuasunebinetteàladésastre !... » Oh!...jesaisparcœur tout ce qu'il m'a dit!...

— Pauv' maman I va!... — fit Paul à moitié riant, à moitié sérieux.

Sans connaître le nom de la personne ou des personnes qui apprenaient ainsi le français à monsieur Matou, il se doutait bien que sa mère aurait à souffrir plus ou moins de leur intrusion dans la vie de son mari.

Mais, en même temps, la pauvre bonne femme était si comique lorsqu'elle répétait ces phrases

d'arf^i-ot qu'il éprouvait à rentendre une terrible envie de rire.

— Où déjeunons-nous?... — demanda Sylvie.

-- Où vous voudrez... — fit madame Matou indif-

férente et lasse — je voulais rester avec Pamphile., mais il ne veut pas entendre parler de ça!.;. Madame Dumanet proposa :

— Si, pour une fois, nous déjeunions à l'hôtel?... nous irions à l'Exposition après le déjeuner seulement. . . ,

— C'est ça!... — cria Sylvie!... — c'est ça !.., ça nous changera !...

Paul étonné la regarda. Jamais d'ordinaire elle ne manifestait ni ennui ni plaisir. Toujours gracieuse et gentille, elle suivait de bonne grâce les mouvements sans paraître toutefois s'intéressera aucun.

Et, voilà que, tout à coup, cette idée de déjeunera l'hôtel — où l'on mangeait abominablement — semblait la réjouir très fort.

Certes Paul ]\Iatou n'était pas ce qui s'appelle amoureux de sa fiancée. Mais il la trouvait fraîche et jolie ; bonne petite fille; un peu bébête, mais il ne détestait pas ça. Et puis — comme tous les hommes — il ne supportait pas que Ton eût une préoccupation en dehors de lui ou du moins sans lui en faire part.

Pendant qu'il réfléchissait à l'attitude de Sylvie, madame Dumanet l'interpella :

— Monsieur Paul, voulez-vous avoir l'obligeance de dire que nous déjeunons, afin qu'on nous garde unepetite table.,..

Il sortit et dans le vestibule il rencontra le vicomte de Naft. Paul ne savait pas le nom de ce joli monsieur, mais sa tête l'irritait infiniment.

Debout devant le bureau, le vicomle expliquait qu'il rentrerait pour dîner à huit heures.

En entendant le jeune homme retenir une table de quatre personnes et dire que ces dames désiraient déjeuner le plus tôt possible, il parut réfléchir, reprit sa clef qu'il venait de remettre à un garçon, et dit:

— Non, au fait, je déjeune... je ne sortirai qu'après...

— Quel est — dit Paul assez haut pour que le vicomte pût l'entendre en s'en allant s'il l'eût souhaité — ce monsieur qui marque si mal ?...

La dame du bureau sourit, évidemment satisfaite^ mais sans vouloir s'associer à une manifestation quelconque :

— C'est monsieur le vicomte de Naft....

— Ahî... je ne l'avais pas encore vu !...

— Il n'est ici... tout à fait que depuis ce matin.... Et comme pour s'excuser elle ajouta :

— 11 est des amis de madame la duchesse de Cordapotencia....

Paul, en revenant au salon rendre compte de sa mission, déclara avec un aplomb énorme :

— Impossible de déjeuner!... il n'y a plus de table de quatre....

— Comment, de quatre I... — se récria madame Matou — mais nous sommes cinq ! . . . tu oublies ton oncle Arthur!...

— C'est vrai!... — fit Paul conslerné — il y a l'oncle Arthur!...

Et, 'comme on parlait de lui, ronde Arthur entra

précisément, long-, gros, un peu ridicule, mais avec pourtant une sorte de distinction hétéroclite qui avait son petit cachet.

A sa vue, la duchesse de Cordapotencia — afTaissée sur un divan — abandonna la lecture de son volumineux courrier et se rapprocha de la table des journaux au-

tour de laquelle étaient assises madame Matou et madame Dumaiiet.

L'oncle Arthur salua sommairement mesdames Dumanet et sa belle-sœur et dit, en monencore belles :

Jne de ces faims î...

^ la porte vitrée, Paul t d'apercevoir le dos du vicomte de Naft qui gouffrait dans la salle à manger. Alors, une idée lui vint etil proposa :

— Allons donc déjeuner au restaurant Allemand !.... je viens d'entendre le grand jeune homme qui

déjeunait hier.... (il baissa la voix) avec la duchesse, dire que c'est excellent... il sortait pour y aller alors que je commandais, ou plutôt que j'essayais^de commander notre table....

— Mon Dieu, oui !.. je ne demande pas mieux... — fit madame Dumanet enchantée, mais prenant un air de condescendance.

Plus franche, Sylvie témoig-na carrément sa joie.

— C'est une très bonne idée!... Oh! que vous êtes gentil d'avoir eu cette idée-là!

Paul se tourna vers sa petite fiancée et répondit, blagueur et triste à la fois :

— Pas si gentil que vous croyez !...

En escortant leurs familles à l'Exposition, monsieur Dumanet et monsieur Matou de la Mayonèze avaient constaté que les attractions qui agissaient le plus effectivement sur eux étaient

t précisément celles qui inspiraient

«.^^É» à leurs femmes une aversion sin-

La parade des Auteurs gais, par exemple — où les maris eussent volontiers « posé »

pendant des heures — déplaisait particulièrement à ces dames. Elles passaient devant, qui les yeux modestement baissés, qui en

tournant avec affectation la tête vers le palais de la Danse où, cependant, nulle parade ne les pouvait attirer.

La bonne madame Matou n'y entendait guère malice, mais elle fuyait d'instinct les nudités et le bruit. Jamais la pensée ne lui était venue de faire de cette attitude une manifestation.

Quant à madame Dumanet, elle, éprouvait pour « les créatures » de la parade un dégoût affecté qui n'était en réalité que de la jalousie, une jalousie mauvaise et basse.

Elle était de ces femmes qui ne voient dans les autres femmes que des concurrentes et dont la colère ne connaît plus de bornes lorsque la concurrence est ostensible et avouée.

Dans toute femme galante — ou apte à l'être — madame Dumanet flairait une rivale possible. Elle lui en voulait de mener paisiblement la vie pour laquelle elle se sentait si bien faite. Jamais son mari ne luttait contre ce qu'il appelait — quand elle n'était pas là — la cocottophobie de sa femme, aussi passait-il résigné devant la parade des Auteurs gais. Mais Sylvie, qui ne comprenait pas les griefs de sa mère contre ces jolies petites bonnes femmes poudrées et drôles, voulait absolument s'arrêter pour écouter leurs boniments.

La veille en dînant, madame Dumanet avait déclaré que c'était fmi et que, quant à elle, elle ne

remettrait pas le pied dans la rue de Paris. Madame Matou avait — comme toujours — approuvé ces paroles.

Et ce matin, monsieur Matou et monsieur Dumanet s'étaient fait — sans se le communiquer — le même raisonnement :

— Puisque la famille ne retournera jamais plus dans la rue de Paris, je peux aller tout mon soûl regarder les petites femmes des Auteurs gais....

D'où la double maladie qui les avait tenus tous les deux couchés ce jour-là.

Pas un instant, monsieur Dumanet n'avait eu la pensée de faire profiter monsieur Matou de sa bonne inspiration.

11 ignorait que sa maladie fût — comme la sienne — le résultat d'un calcul.

Après avoir vu sortir de l'hôtel sa femme, madame Matou, l'oncle Arthur et les enfants, il s'en fut déjeuner au bois de Boulogne. 11 avait des goûts champêtres et se disait souvent qu'il était né pour être berger.

Comme il entrait au bois par la porte Dauphine en descendant du train et qu'il s'épongeait ruisselant et soufllant sous le soleil de midi, une petite bicycliste qui passait à côté de lui, svelte et mignonne, filant sur Paris, lui cria en riant :

— Ça tape dur'.... hein, mon vieux lapin?...

Peu fait aux usages de Paris, monsieur Dumanet, salua. Alors, la petite bicycliste qui déjà l'avait dépassé

revint sur ses pas, pensant qu'elle avait mis la main sur un trésor.

Gentiment, elle s'excusa de sa familiarité et demanda pour finir :

— Comme ça, vous n' m'en voulez pas?...

— Au contraire, mademoiselle, au contraire... — balbutia monsieur Dumanet charmé.

— ^^ous avez déjeuné?...

— Non, mademoiselle... pas encore

— Alors, si on déjeunait tous les deux?...

— Je n'osais pas vous en prier, mademoiselle

— Pac'que?...

— Mais... parce que... je... je ne savais pas si vous étiez... libre?...

— Libre tout à fait ?. . . non ! . . . pas pour l'instant . . . mais libre c' matin, oui... mon type est en chasse....

— S'il vous plaît?...

— Je dis : mon type est... est occupé.... Où c'est-y qu'on déjeune?...

— Où c'est... où vous voudrez, mademoiselle je

suis étrang-er et je...

— Etranger?... tu veux dire provincial?...

— Mon Dieu, mademoiselle

— T'en cache pas, va !... y a pas de honte!... et pis d'ailleurs, tu 1' voudrais qu' tu l'pourrais pas, mon pauv' vieux ! . . . ça crève l'œil ! . . .

Si c'est qu'on irait à Armenonville ?...

— A Armenonville? — balbutia monsieur Dumanet vaguement renseigné... — n'est-ce point là qu'il y a des anarchistes?...

La petite bicycliste se mit à rire :

— Pas toujours qu'y en a !... justement, tiens!... mon type y était avec les camaros, à Armenonville r jour du grand-prix

Et, comme monsieur Dumanet la regardait effaré, elle conclut, respectueusement importante :

— C'est un ami à monsieur Sébastien Faure!... Puis, changeant d'idée, elle demanda :

— Sais-tu?... nous ferions bien mieux d'aller

déjeuner à l'Exposition Faut qu'j'y sois à trois

heures pour mon travail... alors, j' serai toute portée 1...

— Votre travail ? — fit monsieur Dumanet curieux — quel est-il, votre travail?...

— J' fais la parade. ... Oh !.. . c'est pas grand'chose ! . . . mais faut encore qu' j'y sois à l'heure....

Elle remonta sur sa bicyclette et dit :

— Allons !... j'vas t'conduire à un très chic restaurant... tu vas voir !...

— Oui... — fit monsieur Dumanet — je vous suivrai très volontiers... seulement vous, vous avez votre bicyclette, tandis que moi....

— Toi, tu vas prendre un sapin.... Eh! Eh! là-bas, la boîte au lait!... Viendra pas, la rosse!...

Le cocher de l'Urbaine ainsi interpellé s'approcha,

mais à l'instant où monsieur Dumanet posait un pied confiant sur le marchepied de son fiacre, il avança brusquement en disant :

— Eh !... pas d'ça !... Pour où est-ce?...

— A^ous dites?... — fit monsieur Dumanet qui avait roulé dans la poussière et se relevait en s'époussetant.

La petite femme expliqua : — A l'Exposition.... Allons... arche !...

— C'est dix francs !...

— C'est c'que tu voudras!., on est g-énéreux !... s'pas, vieux lapin?...

Elle sauta dans le fiacre, hissa sa bicyclette à côté d'elle, et, lorsque monsieur Dumanet essaya de s'insinuer entre les roues, lui dit d'une voix flûtce :

— Tu vas fausser mon guidon 1... est-ce que tu ne crois pas que si tu montais sur le siège, tu serais mieux, mon chéri?...

— Sur le siège?... — fit monsieur Dumanet sans enthousiasme — c'est que je suis un peu gros....

— Mais non... t'es très bien comme t'es !...

— Merci !... — balbutia le pauvre homme, touché de ce compliment relatif.

Il grimpa difficilement sur le siège où il s'assit, débordant, un peu sur la barre à laquelle il se cramponnait de toutes ses forces, un peu sur le cocher qui grognait.

De la voiture la petite femme cria :

— Dis-lui où !...

11 demanda, se contournant ponr parler

ire quoi

— Ben, où c'est qu'on va déjeu-

ner....

Ou voulez-

vous aller ?. . .

— Allons au Chinois !...

— Au Chinois?... — dit monsieur Dumanet sans

entrain — quelle drôle d'idée dans ce moment... — Ça n'te dit pas !... c'est qu'y a des très chics jongleurs, y paraît I

11 expliqua :

— Oh ! mon Dieu ! au fond, je ne vois aucun inconvénient à aller au restaurant Chinois si vous le désirez... je disais ça... à première vue...

A la porte du Trocadéro monsieur Dumanet régla le fiacre avec une générosité toute provinciale. Trois sous de pourboire donnés sans grâce et reçus itou. Le cocher s'offrit, comme supplément, un attrapage en règle.

— A-t-on vu c'te vieille tourte qui monte dans ma voite avec son ambulante et un vélo par-dessus Tmarché 1... et qui s'colle sous mon aile encore!... Prends donc garde !... t'as Tgousset percé !...

Et il termina en hurlant :

— Veux-tu que j'te prête deux ronds?...

— Allons!... donne-lui un pourboire, t'es embêtant!... — fit la petite bonne femme agacée — tout l'monde s'paie not' fiole!...

— A présent que cet homme nous a agonis de sottises, je ne vois pas quel intérêt....

— Quel intérêt !...ben, pour pas être rat, voyons?... quel intérêt?...

Et regardant le pauvre homme, qui fouillait obstinément son gousset sans en rien sortir, elle conclut :

— Gomment!... t'es mufle à c'point-là!...

Au restaurant Chinois, monsieur Dumanet consterné vit que sa nouvelle conquête commandait sans mesure des plats compliqués, des vins et toutes choses qui le rendaient songeur.

Sa femme savait toujours combien il avait d'argent dans son porte-monnaie.

Bien que la fortune fût à lui surtout, monsieur Dumanet n'avait d'argent de poche que ce que lui en

mesurait très parcimonieusement la belle Joséphine.

A Pont-sur-Orne, les sommes dérisoires attribuées à monsieur Dumanet pour son usage personnel suffisaient parfaitement à subvenir aux menus plaisirs du cru.

Mais à Paris, les cinq louis que sa femme lui remettait chaque matin, pour payer la dépense commune de la journée, ne lui permettaient pas de prélever... Tim-

prévu, . représenté hier par Ondine de Panana et aujourd'hui par la petite bicycliste.

Déjà, pour offrir à Ondine ce qu'iljugeait sa valeur, il avait dû puiser dans la réserve dont Joséphine avait la garde.

C'était lui-même qui — ne prévoyant pas l'avenir — avait eu cette idée, qu'il jug^eait aujourd'hui absurde, de cacher dans des robes de sa femme les billets emportés pour payer le voyage et le trousseau de Sylvie.

Et la peur intense qu'il avait de Joséphine lui faisait redouter l'inévitable moment des explications.

Lorsque^ après le déjeuner, il demanda timidement à la petite femme :

— Où allons-nous?...

Elle répondit étonnée :

^— Moi... je vais à ma boîte à trois heures !...

Et comme monsieur Dumanet se mettait en devoir de lui expliquer qu'il avait, en l'amenant au Chinois, espéré quelques instants au moins de tête-à-tête, elle s'écria :

— J'croyais qu't'étais marié!...

Il répondit avec désinvolture :

— Et puis après?...

— T'as aussi un ami qu'tu m'as dit.... qu't'es avec lui à Paris?...

— Oui

— Et... il est marié aussi, c'type-là ?...

— Mais oui... pourquoi?...

— Pour savoir s'il en fait autant à sa femme qu't'en fais à la tienne....

— Parfaitement !...

— Ben alors, vous n'vous gênez pas pour balancer vos dames !...

Monsieur Dumanet se redressa :

— C'est vrai !... — fit-il orgueilleux de sentir qu'il secouait le joug si lourd parfois — c'est vrai, nous balançons nos dames!...

Et il se mit à battre la mesure avec son couteau.

A ce moment il vit rougir la petite bonne femme.

Elle se leva d'un bond, sauta sur sa bicyclette et disparut en criant :

— Mon type!... v'ià mon type !...

Et comme monsieur Dumanet se levait aussi, il la vit disparaître tandis qu'il se trouvait nez à nez avec un grand gas ignoble et superbe, bien découplé, bâti en hercule, qui demandait d'une voix éraillée en se penchant vers lui avec un singulier sourire :

^- De quoi?...

Monsieur Dumanet avait « cane » devant le « Type » de la petite femme.

Outre que son courage avait des bornes, il éprouvait du tapage et du scandale une crainte toute provinciale.

L'idée d'attirer sur lui l'attention lui causait une douloureuse angoisse. Il ne répondit rien au Type et demanda au garçon l'addition.

Mais au moment de payer cette somme de trenteneuf francs, il eut une vague envie de pleurer. Avec le fiacre, ça faisait déjà plus de deux louis ! Gomment expliquerait-il à Joséphine cette dépense de quarante-deux francs sans être sorti de sa chambre. Enfm I il allait, tout en marchant^ chercher une histoire à conter qui fût la plus vraisemblable possible.

198 BALANCEZ VOS DAMES î

Il tourna un instant dans le Trocadéro, Une envie folle de voir le panorama de Gastellani le tenaillait. On lui avait dit que c'était un panorama superbe et puis, ça représentait la mission Marchand ! Et la bêtise du bon monsieur Dumanet n'était pas assez grande pour l'empêcher d'entrevoir un petit coin de la grandeur et de la beauté de l'action de Marchand. Seulement, la pensée d'ajouter encore une dépense — si petite fût-elle — à la dépense déjà faite, le remplissait d'effroi.

Il mourait de chaud et l'idée lui vint de traverser la grotte derrière la chute d'eau afin de recevoir la pluie qui venait des brisures. Et, arrivé à cette place sombre, d'une fraîcheur de cave, où Ton pataugeait dans la boue, il s'immobilisa, trouvant délicieuses ces vapeurs d'eau qui l'enveloppaient. Et même cela ne lui suffisant pas, il ôta son chapeau et avança la tête sous la chute, rafraîchissant sous cette pulvérisation son visage où le bourgogne du déjeuner avait allumé des feux fulgurants.

C'est qu'il en avait bu beaucoup, de ce bourgogne !

Furieux de payer une somme qui lui semblait colossale, appréhendant l'explication qu'il entrevoyait au bout, il avait vidé jusqu'à la dernière goutte cette bouteille qui lui coûtait tant d'argent.

Des bouffées chaudes lui montaient brusquement au visage et il se sentait la tête lourde et le? jambes en coton !

Il éprouvait à se retirer de ce jet bienfaisant une réelle difficulté. Tandis que d'un violent effort il se rejetait en arrière, une voix cria tout près de lui.

— Te v'ia, vieux chien!... comme on s'relrouve, hein?...

A côté de lui, ses jupes ramassées dans sa main pour éviter la boue, campée sur ses jambes fines un peu écartées et ses petits pieds chaussés de souliers blancs, Ondine de Panama regardait en riant. Près d'elle, sa mère retroussée jusqu'au ventre exhibait deux extraordinaires poteaux sur lesquels des bas rayés de lig-nes multicolores se tordaient en vis.

Ondine continuait :

— Ça fait plaisir de se revoir, s'pas, vieil ami?... Elle gardait de monsieur Dumanet un excellent

souvenir.

Le vieux — comme elle l'appelait — s'était montré très généreux.

Il avait offert à la petite cocotte infiniment plus qu'elle n'était habituée à recevoir. Ses économies de beaucoup d'années représentaient un nombre infini de petites sommes dérobées journellement malgré la surveillance de sa femme.

Kt, d'un seul coup, il avait galvaudé — c'était vraiment le cas de le dire, — son petit trésor, ce qu'il appelait à part lui son « trésor de guerre ».

Ondine expliqua :

200 BALANCEZ VOS DAMES î

— J'croyais qu'tu rViendrais mVoir!... pis, t'es pas rVenu.... Pourquoi, dis?...

Puis, sans lui laisser le temps de répondre, elle demanda:

— On va s'promener tous les deux, s'pas?... voir des choses?... nous allions à la Pagode... tu vas nous y m'ner....

— Volontiers — balbutia monsieur Dumanet — volontiers....

Et il pensa :

— Est-ce qu'on paie, mon Dieu ! à la Pagode ?... Ils montèrent la pente qui conduit à l'Exposition du

Cambodge.

Madame de Panama peinait et suait à grosses gouttes. Ondine s'arrêta.

— Donne donc l'bras à maman, veux-tu ?... elle n'en peut plus, la pauvr' grosse'....

Il s'avança sans entrain et arrondit son bras, sous lequel l'énorme femme passa son petit bras court et gras qui ressemblait à un saucisson de Lyon. Et alors, elle se fit traîner de tout son poids en disant, l'œil dilaté et la voix reconnaissante :

— Ah !... ça repose tout de même!...

En arrivant à l'escalier si raide de la pagode, madame de Panama mère demanda :

— Est-il bien nécessaire d'aller là-haut ?... Et monsieur Dumanet insista :

— Oui... au fait, est-ce bien nécessaire ?...

— Comment ?... — cria la petile cocotte qui était déjà presque en haut — comment ?... mais c'est c'qu'y a de plus beau !...

L'ascension commença. Les tirailleurs tonkinois placés en faction sur les marches regardaient de leurs petits yeux luisants et malins ce gros couple qui pas-

sait devant eux. Et ils riaient de leur rire d'animal silencieux.

Madame de Panama aperçut ce rire et s'en formaor lisa :

— A-t'on vu.

elle furieuse

fitces

singes qui se permettent de nous insulter?...

Et se tournant ag-res-

sive vers un Tonkinois

qui continuait à la

regarder de son même

air fûté et doux,

elle cria :

— Quand on est aussi laid on devrait se cacher I...

et ça se permet de rire des blancs!...

L'homme redressa sa petite tête fine sous le grand feutre noir à cocarde tricolore et, le menton levé, il dit d'une voix rauque et gouailleuse en regardant de la raie

encore amincie de ses yeux la peau rouge-brique de la mère Panama :

— Pas blanc !... toi, pas !...

— Qu'est-ce qu'il y a ?... — demanda Ondinc arrêtée sur une marche au-dessus d'eux — v'ià qu'tu t'fais engueuler par les Tonkinois, à c't'heure!...

Et comme sa mère voulait protester elle la fit taire.

— Tu peux même pas les laisser tranquilles ! . . . faut qu'tu les embêtes aussi, ceux-là î...

On riait autour d'eux. ^lonsieur Dumanet vexé, voulut entraîner la grosse femme, qui se faisait de plus en plus lourde, dans l'intérieur de la pagode qui, à deux pas, scintillait de tous ses ors au soleil. Mais à l'instant d'en franchir le seuil, il poussa une sorte de grognement sourd, secoua brusquement madame de Panama qui s'accrochait de toutes ses forces à son bras et, ayant réussi à lui faire lâcher prise, se mit à descendre l'escalier malgré l'effort des tonkinois qui croisaient vainement la baïonnette.

A quelques pas, contemplant la bête ailée qui sert de char, il venait d'entrevoir madame Matou, Paul et Sylvie.

Tandis qu'Ondine et sa mère ahuries le regardaient s'enfuir éperdument, monsieur Dumanet buta dans une dame qui montait l'escalier et qui, regardant derrière elle, ne l'avait pas vu débouler.

Arrêté dans son essor, monsieur Dumanet perdit

l'équilibre. 11 oscilla un instant, puis, se sentant tomber, se raccrocha instinctivement à quelque chose qui se trouva sous sa main et ce quelque chose c'était la dame. Enlevée au premier choc, elle suivit le mouvement et tous deux commencèrent à dévaler.

Ce fut une chute infiniment ridicule sous Toeil malin des tirailleurs tonkinois. Ils regardaient, surpris, le monsieur qui venait de hisser une grosse dame, dégringoler avec une grosse dame qui n'était pas celle-là.

Et monsieur Dumanet et sa compagne dégringolaient toujours.

Enfin ils s'affalèrent au pied de l'escalier, sur le sable où ils restèrent un instant plaqués sans remuer.

^lonsieur Dumanet qui était tombé — croyait-il — le nez dans un flacon de lilas blanc, s'arracha de cette agréable position et se releva d'abord sur les genoux. C'est alors qu'il aperçut la dame qui, elle aussi, commençait à se frotter les yeux et à regarder autour d'elle. Et il resta bouche bée, très sot, presque plus abruti que durant la chute, en reconnaissant la duchesse de Cordapotencia.

Ainsi, c'était à cette grande dame qu'il s'était accroché en se sentant tomber. Tant de hardiesse le surprenait. Alors, il balbutia :

— Madame la Duchesse!... croyez bien que si je vous eusse reconnue...

A quoi, furieuse, la Duchesse répondit :

— C'est vous le monsieur de l'hôtel!... Ah bien! au lieu de venir ici vous amuser à faire tomber les passants, vous feriez mieux de garder votre rosse de femme.

— Madame la Duchesse ! . . . — fit monsieur Dumanet d'un air offensé — madame Dumanet est digne de tous les respects !...

La duchesse se mit à se tordre avec un abandon qui rappelait les façons de la butte plutôt que celle des cours étrangères où elle avait pu être élevée. Et, entre deux hoquets elle disait :

— Digne de tous les respects ! . . . oh I la ! la !.. . Digne de tous les respects!... Non!... faut avoir entendu ça !.. .

— Mais... — dit monsieur Dumanet, qui avait l'entêtement gaffeur — qu'avez-vous à reprocher à ma femme, à la fin?...

— A lui reprocher ! . . . moi , personnellemen l ! ... oh !.. . peu de chose, évidemment!... elle est train de lever le vicomte de Naft qui est mon amant... est-ce clair?...

— Madame la Duchesse — s'écria monsieur Dumanet rempli d'épouvante — je vous en conjure, taisez-vous, on peut entendre!...

— Eh bien, on entendra, voilà tout!...

Elle regarda sa robe, pleine de poussière et de saletés de toutes sortes, puis la grosse figure placide de monsieur Dumanet, et souriant tout à coup elle lui dit:

— Vous allez me conduire à ma voiture,..

— Volontiers, madame la Duchesse....

— Et me ramener à l'hôtel....

— Si vous le désirez, madame la Duchesse

Et il entraîna madame de Cordapotencia. Il apercevait dans Tescalier Ondine de Panama suivie de sa mère, qui le cherchait.

Ils se perdirent dans les petits bosquets de la pagode et gagnère^nt l'avenue du Trocadéro.

La voiture de la duchesse était tout bonnement une des remises qui desservaient l'hôtel.

Elle y monta, poussée par monsieur Dumanet et il allait refermer la portière, lorsqu'elle lui dit :

— Eh bien, vous ne montez pas?...

Il monta, regrettant d'être sorti de l'Exposition et de perdre son ticket. Au bout d'un instant, l'attitude de la duchesse lui fit regretter encore bien davantage d'être monté. Plus que provocante, elle mettait au supplice le pauvre monsieur Dumanet.

Cette grosse femme peinturlurée lui faisait horreur. Mais elle ne le trouvait pas désagréable et cette idée lui était venue qu'il serait plaisant de prendre le mari de la drôlesse qui lui prenait — elle le croyait du moins — son vicomte.

Devant l'attitude de monsieur Dumanet qui semblait décidé à être irrévocablement respectueux, elle

IJALAXCKZ VOS DAMES 1

se dépita, s'oH'rit rormellement et, linalemeiit, s'irrita à ce point qu'elle lit arrêter et déposa le réfrac-

taire dans la rue au beau milieu des voitures. Monsieur Dumanel évita un omnibus pour se jeter

dans une tapissière, puis dans un bicycliste, puis dans un fiacre dont le cocher l'injuria.

Enfin il gagna un trottoir et regarda où il était. A quelques mètres de lui s'étalait cet écrileau :

« Rue de Paris ».

Avec effort, il sortit encore six sous de sa poche, navré de payer cette seconde entrée alors qu'il eût si bien pu ne pas sortir.

Mais il se souvenait des Perruches de la parade assises sur leur perchoir. Il les avait vues plusieurs fois lorsqu'il était en famille et s'était juré de les revoir seul et à tête reposée s'il le pouvait. Il s'approcha.

Dans la sombre allée, la parade navrante — avec des mots qui faisaient long feu et des femmes défraîchies sur lesquelles il semblait avoir plu — battait son plein.

Il aperçut à leur poste les Perruches et elles lui semblèrent plus jolies encore que lorsqu'il les avait vues u en famille » .

Au pied du perchoir, les yeux dilatés, la bouche entr'ouverte, les oreilles en pavillon, craignant de perdre un mot ou un geste, il restait comme hébété.

Un monsieur, à côté de lui, — un peu en avant car il ne voyait que son dos — regardait comme lui les Perruches et s'absorbait si uniquement dans leur contemplation qu'il lui recula sur les' pieds. Un :

— « Faites donc attention, imbécile I » — le fit

se retourner et monsieur Dumanet poussa un cri. C'était monsieur Matou de la Mayonèze!... Le premier moment de stupeur passé, monsieur

Malou, qui manquait totalement de franchise dit, d'un air contrit :

— C'est mal, ce que nous faisons là !.,.

— Peuhl... — fit monsieur Dumanet, — est-ce si mal que ça?... Il nous faut bien, nous aussi, prendre un peu de bon temps .. ça ne durera pas!...

— Hélas!...

— Nous devrions nous amuser carrément?... Et song-eant à la petite bicycliste, il acheva :

— Savez-vous quelle devrait, pour Tinstant, être notre devise ?...

— Non?...

— Ma foi ! — répondit avec conviction le correct monsieur Matou — ma foi, elle me va comme un gant, cette devise-là!...

D'avoir trop admiré les perruches et autres attractions de même ordre, monsieur Dumanet et monsieur Matou de la ^layonèze furent malades pour tout de bon.

Sans aucune blague, sans sorties subreptices, ils durent garder la chambre pendant plusieurs jours.

Même ils unirent leurs souffrances et, incapables de supporter l'extrême fatigue des courses dans les magasins ou des flâneries à l'Exposition, ils passèrent leur temps à faire des bésigues successifs dans la chambre de madame Dumanet. Celle-ci était la plus grande et la plus gaie de toutes et ils y étaient tranquilles, sauf aux instants où l'on apportait des magasins d'immenses cartons et d'énormes factures. Et ce qu'il en venait de ces cartons et de ces factures !...

Jamais monsieur Dumanet n'eût imaginé que pour se marier il fallait tant de choses. De son temps, ça ne faisait pas tant d'histoires ! Et il se rappelait que le trousseau de la belle Joséphine avait été plutôt sommaire.

Comme ils étaient en train de jouer et à l'instant même où ils venaient de faire des réflexions au sujet des mœurs du jour, le chasseur ouvrit la porte et annonça la lingère.

Elle entra suivie de deux garçons de magasin qui portaient d'immenses caisses couvertes de toile cirée :

— Pouvons-nous déposer la lingerie, monsieur le comte, — demanda la demoiselle assez pimpante et jolie, — je suis chargée de faire la livraison et de la disposer moi-même

— Pardon!... — fit monsieur Dumanet qui s'était levé — mais il doit y avoir une erreur

— Je ne crois pas monsieur Madame la comtesse nous a bien dit que, à cette heure-ci, nous trouverions monsieur le comte qui réglerait...,

— Pardon... mais de quelle comtesse parlez-vous?.. . La jeune femme répondit, en présentant la facture :

— De madame la comtesse du Manet

— Ah !.. — fit monsieur Dumanet interdit, louchant sur monsieur Matou pour apercevoir sa tête — ah!., parfaitement!...

Il s'en fut ouvrir la malle de sa femme, où l'argent se trouvait serré dans un vieux portefeuille de chagrin caché entre les plis d'une robe, en sortit deux

billets de mille francs et revint vers la demoiselle de magasin qui disposait sur le lit des pantalons, des petits pantalons légers comme des nuages, ornés de sabots de dentelle relevés par des nœuds de moire jaune. Ces nœuds attirèrent l'attention de monsieur Dumanet.

— Quelle drôle de couleur a choisie ma fdle!... — dit-il enfin — ce jaune... et surtout dans ces conditions-là, c'est....

— Mais — répondit la jeune femme — ça n'est pas pour mademoiselle, c'est pour madame la comtesse

— Ah!., les pantalons sont pour... pour ma femme... je croyais que tout était pour ma fille....

— Non, tout est pour madame la comtesse

Cette révélation ahurit totalement monsieur Dumanet.

— Comment!., sa femme faisait faire pour deux, mille francs de pantalons et autres balançoires?... C'était raide !..

Il dit, majestueux :

— Vous voudrez bien, mademoiselle, remporter

toutes ces choses jNIadame Dumanet ira s'expliquer

au magasin.... Comme elle ne m'a pas prévenu de cette dépense, je préfère ne pas régler sans qu'elle en soit informée

La demoiselle répondit :

— Monsieur le comte n'a pas besoin de payer, nous laissons les fournitures... nous avons confiance

Elle sortit en faisant un léger salut. Monsieur Du-

manet montra d'un geste découragé les commandes de sa femme qui couvraient le lit, la table et les sièges et dit ce seul mot :

— Hein?...

Depuis qu'ils s'étaient rencontrés devant les perruches, monsieur Dumanet était devenu le complice de monsieur Matou et réciproquement. Monsieur Dumanet avait confié à monsieur Matou que Joséphine était terriblement effrontée et sensuelle et monsieur Matou lui avait confié en retour qu'Elodie n'était pas amusante tous les jours.

Mais, monsieur Dumanet qui se trouvait excusable considérait que monsieur jNIatou n'avait aucun motif de tromper la femme chaste et fidèle qui gardait son foyer. Il se rassit mélancoliquement et, reprenant ses cartes, fit cette réflexion étonnée :

C'est ma fille qui se marie et c'est ma femme qui se fait faire un trousseau !...

Monsieur Matou, qui était arrivé à Paris avec des projets sur madame Dumanet — les projets que sa femme devinait et qui l'inquiétaient si fort — n'avait pas accepté la désinvolture avec laquelle, dès le premier soir, elle l'avait lâché pour le colonel comte de l'Etoile. Il ne voyait d'ailleurs pas d'un bon œil cet individu louche et inquiétant que Paul afïïrmait être un juif, mais il ignorait les révélations faites à monsieur Dumanet par Ondine de Panama. Depuis quelques jours il était souffrant et n'avait suivi que de loin les

BALANCEZ VOS DAMLS 1 219

évolutions de Timpétueuse Joséphine. 11 ignorait la presque disparition du colonel et le béguin inspiré par le vicomte de Naft.

Certes, la Môme Framboise et d'autres petites bonnes femmes rencontrées dans la rue de Paris (ou même ailleurs) avaient amplement dédommagé monsieur de la Mayonèze des dédains de madame Dumanet.

Mais, tout de même, il n'hésita pas à envoyer une petite méchanceté à son adresse.

D'un air très naïf, il demanda en indiquant de l'œil les jolis pantalons déployés sur le lit, jambes ouvertes, dans une envolée de dentelles et de rubans :

— Pour qui se met-elle ainsi en frais ?... Monsieur Dumanet ne se fâcha pas. Il se formait

peu à peu et il lui sembla que le mieux était de prendre avec esprit ce qu'il ne pouvait empêcher. Il leva les yeux au ciel et répondit :

— Je ne veux pas, je ne dois pas croire que ma femme ait manqué à ses devoirs essentiels... mais il est évident qu'elle se fait faire la cour par...

Et emporté par son sujet, n'ayant plus aucun ménagement à garder, puisque monsieur Matou était au courant de tout, il acheva :

— Par cet affreux Juif....

Monsieur de la Mayonèze demanda :

— Quel affreux Juif?... le colonel?... est-ce que?... Tiens !... Tiens!... Tiens I... mais alors Paul avait rai son 1 ... Ah 1 c'estunyoutre,cefauxcoloneldemalheur!...

220 BALANCEZ VOS DAMES î

Confidentiellement, monsieur Dumanet déclara : C'est pas seulement un youtre, c'est aussi un voleur 1...

— Ah! bah!... Comment savez-vous ça?...

— Par une amie à moi... qui connaît monsieur

SalomonStern C'est elle quim'amis enméfiance

il a volé d'ailleurs, volé ma femme qui ne s'en doute seulement pas... et ensuite la vôtre qui n'a pas non plus le moindre soupçon....

— Comment !... — fit monsieur Matou effaré — comment?. . . c'est lui qui a pris notre bijou de famille ! . . . Mais comment a-t-il pu procéder pour soustraire cette broche?...

Il s'arrêta, réfléchit et dit avec un soupir :

— Je la trouve changée depuis quelques jours, ma femme!... elle semble absorbée... je lui crois des préoccupations d'un ordre nouveau... et pourtant!.,.

La porte fut violemment ouverte et madame Dumanet entra en bombe. A la vue des deux hommes jouant aux cartes au milieu des lingeries étalées elle demeura sur le seuil surprise. Monsieur Dumanet s'excusa :

— Nous jouons dans ta chambre parce qu'elle est la meilleure ma bonne... mais nous allions déguerpir comme nous le faisons chaque jour... c'est que tu es rentrée plus tôt.... ^

La belle Joséphine ne semblait pas de bonne humeur. Elle répliqua sèchement :

— J'ai eu tort, c'est évident!...

Monsieur Matou qui remettait les caries dans leur étui, demanda :

— Est-ce que ma femme est là ?...

— Non... elle dîne avec votre frère et les enfanls, je ne sais où

— Et vous?... — fit timidement monsieur Dumanet — vous ne dînez pas avec eux ?...

— Probablement!... puisque je viens de vous dire que je ne sais pas où ils dînent....

— Ah!... et vous, où dînez-vous?...

— Si on vous le demande, vous direz que vous n'en savez rien !...

Très embêté de se voir traiter de la sorte devant monsieur de la Mayonèse, monsieur Dumanet, pour la première fois de sa vie, regimba :

— \^ous m'obligerez en me parlant sur un autre ton... et en faisant effacer sur vos factures — que vous paierez comme bon vous semblera, soit dit entre parenthèses — un titre de comtesse qui me paraît un ])eu surprenant

Un instant décontenancée, la belle Joséphine se remit vile.

— 11 est d'usage entre gens bien élevés de laver leur linge sale en famille, mais monsieur Matou s'il n'est pas encore de la famille va en être au premier

jour, ce qui excuse un peu votre incorrection Et,

si vous me priez de payer celle note « comme bon me semblera », je vous dirai qu'il me semble bon que ce

soit avec l'argent qui est à nous et que vous dépensez

avec des créatures

Ah!... — fît monsieur Dumanet tout à fait

hors de^'Uui — il y avait long'temps

qu'on n'en avait parlé, des créatures I .. .

— Je me retire, — dit monsieur Malou déconcerté — je vous dérangée....

Madame Dumanet eut un geste indilTérent. Et son ex-amoureux s'éclipsa en pensant :

— C'est égal!... elle était bien plus gentille à Pontsur-Orne!...

— Dès qu'il fut parti, monsieur Dumanet — qui

était vraiment déchaîné — marcha vers sa femme et dit :

— Je veux savoir où vous dînez?.,.

. — Eh bien, je dîne à la Féria.... et voilà!...

— Avec qui?...

— Toute seule !...

— En voilà une craque !... et d'abord, vous y avez déjà été, à la Féria !...

Madame Dumanet répondit en haussant les épaules d'un air de pitié :

— C'est justement pour ça que j'y retourne !... Puis, indiquant la porte, elle acheva :

— Je voudrais bien m'habiller en paix, vous savez!... ^Monsieur Dumanet s'en fut sonner à la porte de

monsieur de la Mayonèze et, une fois chez lui, demanda :

— Comment vous trouvez-vous ce soir?...

— Mieux !.... beaucoup mieux !...

— Eh bien, voulez-vous que nous allions dîner à la Féria?...

— A la Féria.... mais il faut y retenir une table huit jours d'avance...

— Précisément j'en avais une pour aujourd'hui... que j'ai oublié de décommander... ma femme me dit qu'elle y va dîner seule. . . je serais curieux de voir ça !.. .

— Moi aussi je J serais curieux de voir çaî... Comment dînons-nous ?...

— Je veux dire : dînons-nous seuls ou avec des petites femmes?...

— Je crois — fit monsieur Dumanet prudent — qu'aujourd'hui il est plus sage de dîner seuls encore ! . . .

Monsieur de la Mayonèze répondit avec regret :

— Vous avez peut-être raison... et c'est dommage!... Gaudriole à part, j'aime la société de ces petits êtres d'origine obscure et d'éducation incomplète... en leur compagnie je me réjouis infiniment...

Monsieur Dumanet conclut : .

— Oui... certainement!... mais il faut se faire une raison ! . . .

Quand monsieur Matou de la Mayonèze et monsieur Dumanet entrèrent à la Féria la soirée battait son plein.

La salle, bondée comme toujours d'habits et de fraîches toilettes, était vraiment amusante à voir avec son air de grande lanterne japonaise et son tapage mi-partie vaisselle, mi-partie mandoline.

— Ah !... — dit un garçon en apercevant monsieur Dumanet qui s'arrêtait intimidé à l'entrée — c'est bien monsieur qui a retenu la petite table du coin...

— Oui... — fit monsieur Dumanet.

— Je croyais que monsieur ne viendrait plus !..

La table était près de l'entrée, dans la porte même. On avait autant d'air que faire se pouvait.

Ils étaient assis depuis un instant lorsque la belle Joséphine fit son entrée.

Droite et mince, elle se faufila entre les dîneurs sans rien renverser et fut s'asseoir à une petite table placée tout près de la scène et où un seul couvert était mis.

Et rétonnement de monsieur Dumanet fut grand de voir que sa femme avait l'air d'être chez elle. Elle était allée droit à cette table qui, évidemment retenue,

rattendait. Les garçons la saluaient et il semblait à monsieur Dumanet que les mandolinistes eux-mêmes souriaient la regardant comme une connaissance.

— Prenez garde de vous montrer... — dit monsieur de la Mayonèze.

— Il n'y a pas de danger, la colonne empêche... je suis obligé pour voir de me pencher....

— Eh bien, ne vous penchez pas trop, si vous ne voulez pas qu'elle vous aperçoive...

Le garçon qui les servait, venait en passant devant la belle Joséphine de la saluer d'un bonjour ami. Monsieur Dumanet n'y tint plus. Il demanda :

— Quelle est donc cette dame en jaune qui est seule à une table?. ..

Le garçon, un bon gros joufflu tout rose, l'air malin et réjoui répondit :

— Commen t donc déjà, son nom?... j 'sais plus trop!... Il cligna de l'œil et acheva :

— C'est une comtesse qui vient pour le nègre!...

— Oh I... — fit monsieur Dumanet saisi — oh !.. . vous êtes sûr?.. .

— Dame!... elle ne m'I'a pas dit, vous pensez bien ?. . . mais c'est facile à voir ! . . . Elle est venue dîner une fois avec sa famille et depuis elle revient tous les soirs.... d'ailleurs, tenez, vous n'avez qu'à regarder?...

Il était de toute évidence que des signes s'échangeaient

entre madame Dumanet et le nègre qui venait d'entrer.

Le pauvre mari s'épongea le front. Un juif et un

nègre c'était beaucoup!... Et monsieur Matou de la Mayonèze dit, pensant tout haut malgré lui:

— Nous aurions mieux fait de ne pas venir !...

11 est certain que si monsieur Dumanet s'attendait à bien des choses, il ne s'attendait certainement pas à celle-là. 11 murmura, tandis qu'il suivait de l'œil les mouvements de sa femme :

— Sapristi!... si ça continue, où ça s'arrêtera-t-il?... Monsieur Matou cherchait des paroles rassurantes

qu'il ne trouvait pas.

Subitement, le nègre se mit à chanter d'une voix stridente et à danser d'une façon qui terrifia monsieur Dumanet. Il se demanda si vraiment il était possible que sa femme eût pour cet homme, qu'il jugeait lui épouvantable, un caprice formel. Cette question qu'il se posait à lui-même, il sentêta malgré les efforts de monsieur Matou à la poser au garçon. Et il éprouva un soulagement relatif quand le garçon répondit, en haussant les épaules :

— Ah! mai? non!... elle, elle voudrait bien !... mais lui, y n'aime que les jeunes !...

— Comment, il n'aime que les jeunes?... — questionna monsieur de la Mayonèze que cette histoire intéressait — on dirait à vous entendre qu'il n'a que l'embarras du choix?...

— ^Nlais bien sûr, monsieur!...

Et il ajouta, philosophe, en regardant monsieur Matou d'un air de bienveillante pitié :

HALANCKZ VOS DAMES ! 231-

— On voit bien que monsieur ne connaît pas les femmes!...

Celle réflexion qui vexa monsieur de la Mayonèze

sembla profonde comme la mer à monsieur Dumanel. Il était en train de s'avouer à lui-même qu'il s'était fourré — jusqu'au coude — le doigt dans l'œil.

Fier de la devise choisie par le conseil de la petite bicycliste :

« Balancez vos dames! » il reconnaissait avec humilité que c'était lui surtout que «sa dame» avait balancé.

^Monsieur Matou de la Mayonèze voyait son embêtement et ne faisait rien pour l'atténuer.

La pensée qu'il n'était pas le seul éclaboussé parla boue de la g-rande foire Parisienne, eût adouci certainement le chagrin du pauvre mari. ]\lais monsieur de la Mayonèze avait une âme beaucoup trop petite et un respect humain beaucoup trop grand pour avouer que — dans l'ordre purement sentimental — il avait été vaguement trompé, lui aussi, par l'excellente madame Matou.

Comme toutes les femmes dont la vie est absolument incolore et plate et qui n'ont rien dans la tête et pas grand'chose dans le cœur, madame de la Mayonèze écrivait chaque soir son journal. Cette habitude qui remontait aux premiers temps de son mariage avait été devinée par monsieur Matou et, depuis le premier jour, il avait lu à son insu toutes les rêvasseries bêtasses où, jusqu'ici, le rôle qu'il jouait était toujours le premier.

Toutes ses jalousies, ses inquiétudes, ses soupçons, madame de la Mayonèze les avait consignés soigneusement pour la plus g-rande gloire du mari vaniteux qui se souciait si peu d'elle.

Et voilà que depuis trois semaines qu'ils étaient à Paris et qu'il trompait sa femme à cœur joie, cachant

soijj^neusement ses frasques pour éviter tout tracas mais regrettant, au fond, de ne pas savourer sa jalousie, il découvrait en lisant le fameux journal que son rôle n'était plus que de second plan.

Le colonel comte de l'Etoile d'abord, et ensuite un certain Diego Lalaïtowsky, avaient inspiré à Tépouse fidèle, mais non plus amoureuse, des réflexions et des images qui indiquaient que si les actes étaient très purs les désirs ne l'étaient pas du tout.

Où sa femme avait-elle rencontré ce Lalaïtowsky qu'il ignorait totalement, c'est ce qu'il ne parvenait pas à deviner. Il regrettait presque de s'être mis, dès l'arrivée à Paris, à faire bande à part.

Ce qu'il avait trouvé utile au point de vue de sa liberté et de ses fredaines était précisément de nature à augmenter l'indépendance de madame Matou et, par conséquent, à diminuer son autorité et son prestige.

Il se garda bien de confier au bon monsieur Dumanet toutes ces choses. Mais il émit seulement cette proposition assez judicieuse :

— Il me paraît que nous n'avons plus grand'chose à faire ici?... Que vous en semble?...

— Ici ?.., — fit monsieur Dumanet qui mangeait lentement sa salade — ici ?... mais il me semble que nous y sommes très bien....

Il se pencha pour apercevoir sa femme qui dévorait toujours des yeux le nègre danseur et ajouta d'un air navré :

— Très bien... relativement I. ,.

— Vous ne m'entendez pas — dit monsieur de la Mayonèze — il ne s'agit pas de presser notre dîner mais notre départ. .. chaque jour aggrave la situation... nous avons fait tout ce que nous devions faire

Il s'arrêta, puis reprit dans un éclair de franchise:

— Et quand je pense que nous sommes venus à Paris pour surveiller Paul qui est le seul raisonnable ! . . .

— C'est vrai!... — dit monsieur Dumanet — il ne lâche pas d'un cran sa mère et sa fiancée

Le garçon — qui avait remarqué avec quelle curiosité intense ils regardaient la comtesse du nègre — interrompit leur conversation pour dire :

— Regardez-la applaudir!... regardez-la!... est-ce drôle?...

— C'est bon !... — fit sèchement monsieur Dumanet — donnez-nous l'addition

Le lendemain, monsieur ^latou de la Mayonèze qui avait du vague à Tàme, voulut aller trouver la Môme Framboise. Mais il eut beau se présenter deux l'ois dans la journée à ses heures de réception habituelles, il ne fut pas reçu et comprit à la tête de la femme de chambre qu'il était consigné.

Alors, il s'en fut au Trocadéro. Il avait fait la connaissance d'une marchande de nougat qui manquait totalement de distinction mais qui était pleine d'abandon et de bonne volonté.

Comme elle n'était libre que tard, il voulait seulement lui demander si elle pourrait lui consacrer la lin de sa soirée.

Mais il trouva installé près d'elle un nègre superbe, qu'elle lui présenta d'ailleurs sans aucun embarras, en disant :

— C'est moiisié Alaboul Ackar... mon nouveau ami

Monsieur Matou de la Mayonèze fut très froissé de cette désinvolture. 11 eut beau, en regardant Zuléma — c'était le nom de la marchande de pâtes — se dire que comme toutes les Orientales elle était à ramasser à la cuillère, il dut s'avouer tout de même que c'était très agréable à ramasser et s'éloigna furieux et découragé.

Certes, il ne manquait pas de femmes à Paris et, même pendant l'Exposition, l'offre demeurait supérieure à la demande, mais en ce jour de spleen, l'idée d'une nouvelle conquête l'elîrayait.

Il revint donc à l'hôtel avec le projet d'attendre sa famille et de dîner avec elle pour cette fois. 11 y trouva sa femme en pleurs.

L'oncle Arthur était arrêté pour avoir voulu, dans les profondeurs de la pagode, être trop aimable avec une jolie Américaine débrouillarde et que de fausses pudeurs Européennes n'embarrassaient pas. La jolie Américaine avait fait constater par un gardien <le la paix, qui s'était trouvé là juste à point, les entreprises flagrantes de l'oncle Arthur et on les avait emmenés tous au commissariat de police. Paul y était resté, mais il serait peut-être bon de le rejoindre. Et la bonne madame Matou joua de « la haute personnalité » qui d'habitude avait toujours raison des résistances de son mari.

Mais, celte fois, monsieur de la Mayonèze resta sourd a tous les appels faits à sa vanité. Il déclara.

formellement qun ne bougerait pas et c,uo 1 oncle Ar hur pouvaU bien aller au bagne san „u-,l se melatle morns du monde de l'en empêcher. Il en ava assez, a la fin, de celu.là comme du reste! D'ailleu«

on partirait le lendemain ! Il était

en cela d'accord avec monsieur Du-

manet qui en avait assez aussi.

Madame Dumanet venait de rentrer. Sans doute, elle avait eu un déboire. Un déboire profond à en juger par sa physionomie plus ravagée encore que de coutume.

Et, elle accepta Toffre de madame Matou de dîner à l'hôtel.

Monsieur Dumanet avait voulu profiter d'une de ses dernières journées et il avait dirig-é ses pas vers la rue de Moscou. Des quelques petites femmes connues pendant ces trois semaines,Ondine de Panama était celle qui lui avait laissé le meilleur souvenir. Et puis, il avait lu dans un journal qu'elle était parente de monsieur Loubet et ça l'avait enchanté.

Il fut reçu par madame de Panama mère qui lui poliment son congé définitif. Il n'était pas généreux assez au g"OÛl de la petite cocotte.

A huit heures, Paul rentra seul

signifia

et éreinté. L'oncle Arthur ne serait lâché que le lendemainmatin.L'on se mit à table. La duchesse de Cordapotencia dînait aussi à l'hôtel ainsi que le colonel comte de l'Etoile et le vicomte de XaCt.... VA tout à coup, au rôti, l'on vint arrêter pour vol le nommé Salomon Stern, dit le colonel comte de l'Etoile. Le vicomte et la duchesse étaient priés de se tenir à la disposition de la justice.

Madame Matou de la Mayonèze pleurait, navrée de voir ainsi soufller sur ses illusions les plus douces. Elle s'obstinait à ne pas croire que son héros de roman, le colonel sympathique et charmant qui l'avait tenue serrée contre son cœur sur le trottoir roulant, fût un voleur et surtout un juil'.

Et en montant dans le train qui les ramenait à Pontsur-Orne tous, sauf Paul, pensaient que la Providence avait pris plaisir à les rouler.

Chacun avait raté le but qu'il voulait atteindre et revenait gros Jean comme devant.

Monsieur Dumanet seul rapportait une demi-indépendance, due à l'histoire du nègre qui lui donnait en quelque sorte barre sur sa femme.

Les autres s'en aperçurent tout de suite avec une sorte de stupeur. Vai roule, madame Dumanet dit brusquement à son mari, sans prélude :

— Dès que nous allons être rentrés, vous allez écrire au pape

— Moi? — fit le pauvre homme ahuri — moi?... écrire au pape ?... pourquoi faire ?...

— Pour obtenir la régularisation de notre titre... Vous écrirez immédiatement

Monsieur Dumanet secoua la tête et répondit, à l'ahurissement général :

— J'écrirai si je veux !...

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