GALUPPI ET SES ŒUVRES EN ANGLETERRE
Nous avons dit plus haut que, suivant en cela l'usage de plusieurs de ses contemporains, Galuppi se rendit à Londres pour y acclimaterseso3uvres.il arriva en Angleterre au commencement de l'année 1741.
La saison d'hiver, au théâtre de Hay-Market, commença le samedi 31 octobre 1741 par un pastiche (1) intitulé Alessandro in Persia; le nom du Buranello parut alors
(1) Ces « pastiches » furent à la mode à Londres pendant tout le xvnf siècle, et cette manie n'a pas peu contribué à embrouiller l'histoire dramatique de ce temps; pour ma part, j'ai vainement essayé de lire avec fruit le 4° volume de l'Histoire de la Musique de Bui ney : comme la table alphabétique est fort mal faite et qu'il n'est pas rare de rencontrer trois ou quatre pastiches portant le même nom, quoique différents comme musique, l'on conçoit que tout cela s'embrouille facilement. Ce serait une œuvre très intéressante à faire que de débrouiller ce fratras ; peut-être l'essaierons-nous quelque jour.
pour la première fois sur l'affiche — qu'il ne devait quitter qu'après un quart de siècle — car plusieurs morceaux de deux opéras qu'il avait en portefeuille, à savoir Pénélope et Scipione, furent intercalés dans Alessandro in Persia.
Peu de temps après (décembre 1741), la première représentation àePenelope eut lieu. En adroit courtisan, Galuppi l'avait dédiée au noble imprésario, Lord Middlesex. Composée sur un texte de Paolo Rolli, Pénélope fat représentée cinq jours de suite; de l'avis de Burney, le talent de Galuppi n'avait pas encore atteint sa maturité, et le compositeur copiait le style faible et léger qui régnait à cette époque en Italie, mais que, néanmoins, l'œuvre renfermait de belles choses (1).
(1) « The genius of Galuppi was not as yet natured ; he now copied the hasty, light and flimsy style wich reigned in Italy at this time, and wich Handel's solidity and science had taught the English to despice. Galuppi's first opéra here was performed but five times ; and in examining the songs that were printed by Walsh,'it seems not to have been unjustly treated. The air, however : A questa bianca rnano, is truly dramatic and impassioned. » (Op. cit., IV, 447.)
Le jeudi 2 mars de Tannée suivante (1742), on donna la première représentation de Scvpione in Cartaginç, grand opéra en trois actes; le succès en fut très grand, à tel point qu'après le retour de Galuppi dans sa patrie, l'opéra fut représenté au théâtre Sant' Angelo, pendant l'automne de l'année 1746, sous le titre de Scipio?w délie Spagne.
Le 1er janvier 1742, un nouvel opéra, Enrico, fut représenté, toujours avec beaucoup de succès; Burney, à qui nous renvoyons pour plus de détails, s'en occupe longuement dans son History of Music (t. IV, p. 449). Le 9 avril de la même année, Galuppi donna encore une œuvre nouvelle : Sirbaces. Un grand nombre de collections (Favourite Songs) d'airs détachés de toutes ces œuvres ont été publiées à cette époque chez Walsh.
Galuppi retourna alors à Venise, sans que pour cela les théâtres de Londres aient cessé de représenter ses œuvres, comme on va le voir.
Le 28 janvier 1746 eut lieu la première
représentation d'un pastiche composé uniquement d'œnvres de Galuppi et intitulé II Trionfo délia continenza ; le 13 mai suivant l'opéra Antigono, mis en musique par le Buranello d'après le livret de Métastase fut représenté pour la première fois. Il fut repris plus tard à Venise, au théâtre San Benedetto, pendant le carnaval de l'année 1762.
Quelques-uns de ces ouvrages furent encore remis à la scène pendant l'année qui suivit (1746-47), mais, de 1747 à 1754 les opéras bouffes surtout eurent la faveur du public londonien. C'était la belle époque où florissaient les continuateurs de Pergolèse : Gocchi, Ciampi, Latilla, etc., et où furent représentées ces œuvres pétillantes d'esprit, de verve et de bonne humeur qui se nomment Bertoldo in Corte, I tre Cigisbei ridicoli, La Serva padrona, La finta Cameriera, La finta Frascatana, La Commedia in commedia, Il Négligente, etc., qui seront éternellement la gloire de l'école napolitaine.
Il faut aller jusqu'en 1755 pour trouver une œuvre nouvelle de Galuppi sur les scènes
— Gi-
de Londres; Pénélope avait été remise à la scène à la fin de 1754, et, le 4 février 1755, eut lieu la première représentation de liicimero, déjà donné à Milan en 1745. (Voir cidessus, p. 19).
L'œuvre était entièrement de Galuppi, sauf pour le premier air, qui est de Léo. Au mois de mars 1756 on repésenta un pastiche, Olimpiade, en grande partie de Galuppi, et en 1757 un nouvel opéra, Etiristeo, toujours du même auteur.
En 1760, le 22 novembre, eut lieu la première représentation du fameux opéra bouffe : II Mondo délia Luna (1), déjà représenté à Venise (voir p. 24); le mois suivant (décembre 1760) on donna un pastiche, Ariannae Teseo, composé en majeure partie par le Buranello, qui le remit plus tard à la scène, à Padoue.
Au mois de janvier 1761, Il Fîlosofo di campagna fut représenté pour la première fois sur la scène de Hay-Market. Burney
(1) On avait intercalé, dans cette pièce, l'air Bella mia se son tuo sposo, du Maestro di musica de Pergolèse.
parle avec enthousiasme de cette œuvre, et consacre âla pièce un longparagraphedeson History of Music (IV, 474-75); il donne même des détails amusants sur la grande affluence de monde qui se pressait aux abords du théâtre pour applaudir les interprètes (1) et principalement la célèbre cantatrice italienne Anna De Amicis, qui interprétait le rôle de Lesbine. On sait que tous les membres de cette famille, acteurs ou actrices de plus ou moins de talent, parcouraient en commun les contrées de l'Europe. Nous les voyons à Bruxelles, en 1759, donner des représentations du Filosofo di campagna, dont on avait supprimé deux personnages, et dont le
(1) Le passage est trop long pour être reproduit intégralement ici; en voici du moins un fragment : «... I never remember to have seen on the like occasion, before, or since ; indeed, not one third of the company that presented themselves at the Opera-house doors were able to obtain admission. Caps were lost, and gows torn to paces, without number or mercy in the struggle to get in Ladies in full dress, who had sent away their servants and carriages, were obliged to appear in the streets and walk home in great numbers without caps or attendants. Luckily the wather was fine, etc. » (Op. cit., IV, 475.)
titre était devenu 11 Tutore burlato (1). Des sept rôles que comportait originairement la pièce, il n'en restait clone que cinq, et de ces cinq, quatre rôles étaient joués par des membres de la famille De Amicis. Le père, Dominique, jouait Don Trithème, le tuteur; le rôle principal, Lesbine, était dévolu à Anne-Lucie (2), sa fille, dont une sœur, Anne- Marie, représentait la servante Lisette; il restait alors une dernière personne de la famille, Joseph-Gaétan de Amicis, a qui était échu le rôle du notaire.
Telle était la distribution des rôles lors de représentations données à Bruxelles, en 1759; telle elle était restée, à peu de chose près, lorsque, passant la Manche, cette famille aventureuse arriva en Irlande; ils
(1) « // Tutore burlato, opéra in musica in tre atti. A Bruxelles, 1759 ». Double texte français et italien. La dédicace au duc Charles de Lorraine, Gouverneur général des Pays-Bas Autrichiens, est signée par Domenico de Amicis.
(2) Anne de Amicis, cantatrice célèbre, premièrement dans le style bouffe et ensuite dans le grand opéra Pour plus de détails voir Fétis (Biogr., II, 446).
représentèrent en 1762 un opéra bouffe, The Guardian tricWd (1), à Dublin; cette pièce n'est autre que notre Tutore burlato alias 11 Filosofo di cawvpagna. Enfin, la famille De Amicis arriva ensuite à Londres, où la jeune cantatrice, Anne, débuta le 18 novembre de cette même année (1762) dans un pastiche intitulé : Il Tutore e la Pwpilla (2) qui devait être, à n'en pas douter, composé en grande partie de l'œuvre de Galuppi que les De Amicis promenaient de ville en ville depuis plusieurs années.
Mais il est temps de revenir à Galuppi.
Une nouvelle œuvre de sa composition fut représentée à Londres au mois de février 1763 : La Calamité dei Cuori, donnée à Venise dix ans auparavant. Pendant les
(1) Voici le titre du livret que nous avons : « The Guardian trick'd, a comic Opéra as it is performed at the Théâtre in Smock-Alley ; the Music composed by the celebrated Ser. Galuppi, called Buranello. — Dublin 1762, printed by A. Reilly, on Cork-Hill ». Double texte italien et anglais.
(2) « November 18 th, 1762, the Opera-house opened with the comic opéra of il Tutore e la Pupilla, a pasticcio, in which Anna de Amicis captivated the public in various ways. » (Burney, Op. cit., IV. 479.)
années qui suivent, 1761 et 1765, nous rencontrons peu d'opéras nouveaux à Londres, où les pastiches étaient toujours à la mode (1) ; toutefois en 1766 on donna des représentations de UEroe cinese, musique du Buranello, texte de Métastase; en 1768 // Filosofo di campagna fut encore remis à la scène. Enfin, en 1768, le nom de Galuppi parut pour la dernière fois sur les scènes de Londres, à l'occasion de la première représentation (5 novembre) des A, nanti ridicoli, œuvre qui avait été donnée à Venise en 1761. Bach, Piccini et Yento régnaient alors sur les théâtres de la métropole britannique, en attendant qu'ils fussent détrônés quelques années plus tard par
(1) Nous rencontrons des compositions de Galuppi insérées dans la Didonc abbandonata, de Perez, donnée en 1761 (Burnet, Op. cit., IV, 475); Ezio, pastiche (Id., Id.. IV, 485); Bérénice, pasiiche représenté en 1763-64 (Id. .Id., IV, 486); // Mercalo di Malmantile, en 1761 (Id., /(/., IV, 477); Tolomeo, pastiche donné en 1762 (Id., ht., IV, 467) dans lequel un air, Se mai senti spirati, était tiré de La Cleinenza di Tito de Métastase; le Pesealrici (Id., Id., IV, 475-76), Siroe, Eumene, Soiimano (Id., Id., IV, 483-88), etc. Cette énumération n'en finirait pas.
Sacchini (1). Toutefois le Buranello, parvenu alors à un âge avancé, pouvait hardiment se reposer sur ses lauriers : non seulement ses œuvres avaient passionné les habitants de Londres pendant plus d'un quart de siècle, mais elles avaient rayonné sur les théâtres des divers pays de l'Europe centrale et méridionale, pendant une période de plus de cinquante années.
Il nous reste maintenant peu de chose à dire sur Galuppi. Nous avons vu que sa dernière œuvre, La 8 er va peramore, avait été représentée à Venise en 1773. Burney, qui avait vu le Buranello à Venise trois ans auparavant, rapporte qu'à cette époque il était encore en possession de toutes ses facultés et qu'en 1766, il avait déjà
(1) En peu de temps les opéras suivants, de Sacchini, furent représentés à Londres : Enea e Lavinia, Didone abbandonata, Mitridate, Erifile, Rinaldo, Perseo, Creso, Lucio Vero, Motezwna, etc.
composé plus de 70 œuvres théâtrales (1).
Quoique ayant abandonné (1780) la carrière active du compositeur dramatique (2), Galuppi n'avait point pour cela renoncé à la composition. En 1782, le grand-duc héritier de Russie, Paul, et la grande-duchesse Feodoixnvna, passant par Venise, ne manquèrent pas d'aller rendre visite au vieux maestro qu'ils avaient applaudi à la Cour de la grande Catherine quatorze ans auparavant; à cette occasion Galuppi composa pour la grande duchesse six sonates pour clavecin (3).
(1) Dans cette étude nous mentionnons les titres de plus de 120 œuvres dramatiques.
(2) Nous ne parlerons pas de ses compositions religieuses que l'on rencontre un peu partout dans les Bibliothèques musicales de Berlin, Munich, Vienne et Dresde. Toutefois nous ferons remarquer que l'ancienne bibliothèque Farrenc, dispersée en 1866, comprenait un nombre considérable de motets, oratorios, messes, opéras, cantates, etc.. dont plus de 300 morceaux en ms. autographes. Je ne sais où tout cela se trouve aujourd'hui.
(3) L'éditeur Walsh, de Londres, avait publié, vers 1760 un Recueil de six sonates pour clavecin, Opéra prima, et un autre Recueil, Opéra seconda. On trouve un peu partout diverses œuvres pour clavecin de ce même auteur (Toccate, Partile, Divertimenti, Sonate, etc.).
L'année suivante, le pape Pie VI vint à Venise, qu'aucun Souverain-Pontife n'avait plus visité depuis Alexandre III (f 1181); à cette occasion la République se mit en grands frais pour recevoir son hôte illustre; le 16 mai un Te Deum solennel eut lieu à la Basilique de Saint-Marc. Ce Te Dey m fut dirigé par le vieux maître de chapelle Galuppi, qui composa aussi, â cette occasion, une cantate de circonstance intitulée 11 Rilorno cli Tobia (Cf. n° 114, p. 55) et plusieurs morceaux de musique religieuse (1).
En 1784, le Buranello composa encore divers morceaux de musique religieuse pour le service de son église, entr'autres une nouvelle Messe qui fut exécutée le jour de la Noël, à TOffice de minuit, à Saint-Marc. Mais, à cette époque, Galuppi, âgé de soixante-dixhuit ans et atteint de fièvres séniles, ne quittait plus guère le lit; ce fut le second maître de chapelle, Bertoni (2), qui dirigea l'exéeu-
(1) Un Credo composé à cette occasion se trouve aujourd'hui à la Bibl. du Lycée musical de Bologne.
(2) Ferdinando-Giuseppe Bertoni (1725-1813).
tion de la Messe (1). Le vénéré vieillard mourut peu de temps après, le 3 janvier 1785 (2), et fut enterré dans l'église de Saint- Vital. Les funérailles solennelles eurent lieu le 12 février suivant, en l'église de Saint- É tienne, au milieu d'un grand concours de monde; on remarqua dans le cortège un grand nombre de musiciens, et pendant la cérémonie religieuse les acteurs du théâtre San-Benedetto chantèrent des motets funèbres (3).
(1) Fétis {Biog?\, I, 392) est dans l'erreur lorsqu'il dit que Bertoni succéda à Galuppi le 21 janvier 1784, comme maître de chapelle à Saint-Marc : Galuppi conserva ces fonctions jusqu'à sa mort. D'après Caffi (Storia délia Musica Sacra tiella già Capella Ducale di S. Marco in Venezia), Bertoni fut nommé maître de chapelle de Saint-Marc le 21 janvier 1785, ce qui est compréhensible, Galuppi étant décédé le 3 de ce mois.
(2) Une erreur typographique a fait dire 1784 à M. P. Molmenti. (Op. cit.)
(3) Avevamo cantalo cou molta devozione per invocare riposo aW anima di Buranello, écrivait le chanteur Pacchierotti à Buruey. Pacchierotti chantait, à cette époque, au théâtre San-Benedetlo ; on peut rectifier, à ce sujet, un passage de la Biographie de Fétis (2e édit., t. VI. p. 395), qui dit que Pacchierotti resta à Londres jusqu'en 1785; or il revint au théâtre Saint-Benoît, à Venise, pour la saison d'automne 1784, et il débuta dans le Quinto Fabio de Bertoni.
Lors du centenaire de la mort de Galuppi, en 1885, on a inauguré solennellement, dans l'île de Burano, un monument en marbre, avec son effigie en bronze, destiné â rappeler à ses contemporains la mémoire du musicien qui incarne si bien, avec son librettiste favori, Goldoni, la verve inépuisable et l'esprit alerte des opéras bouffes italiens du xvine siècle.
Après cette inauguration (1885), dit M. Pompeo Molmenti, à qui nous empruntons cette conclusion mélancolique, ce nom de Galuppi, qui fut accompagné sa vie durant de tant de bruit et tant de gloire, retomba dans le silence...
Et sic transit gloria mundi !
APPEN DICE
RELEVÉ ALPHABETIQUE