‹ Baldus et JosinaChapitre 1 sur 11 · Baldus et Josina · texte numérisé non relu

Baldus et Josina

Près des pommiers dont les branches trop lourdes plient Jusqu'au sol, elles sont trois, jeunes et jolies, Qui bavardent et laissent glisser doucement L'après-midi d'été sur le verger flamand/

Dans l'herbe haute, où Ton dirait que se recueillent Tous les parfums que juin exhale de son cœur, Descendent sur les fleurs, par le treillis des feuilles, Des rayons de soleil jaunes comme du beurre; L'herbe est d'un beau vert gras où met sa tache gaie La toison d'un chevreau qui dort près de la haie.

Au delà du verger que ferme une barrière. Entre d'autres vergers passe une route grise Qui gagne, tour à tour dans l'ombre et la lumière, La ville avec ses toits massés sous son église ;

Tuiles et chaumes roux qu'endorment et réveillent Les « bonsoirs » et « bonjours» de ses cloches massives, Et sur lesquels la tour émerge, sombre et vieille, Avec, tout au sommet des dernières ogives, L'éternel tournoiement d'un vol noir de corneilles.

Plus haut c'est le ciel bleu où voyagent en bandes Les nuages légers qui s'en vont en Zélande....

Comme il fait bon sous les pommiers! Josina coud. Kato fait sa dentelle et Cordula tricote. Elles sont toutes trois si fraîches et boulottes Que l'on pense au soleil qui leur baise le cou. Leur croix de vieil argent saute sur leur poitrine. Les coiffes de lin blanc s'inclinent, se relèvent.... Une voix sonne clair sur des lèvres mutines.... Cordula rit, Kato répond, Josina rêve....

KATO Le vieux Joris!

JOSINA

Ce n'est pas vrai !

KATO

Qui te l'a dit?

CORDULA Santje qui vient laver che\ nous le samedi !

KATO Ah, si Santje l'a dit !

CORDULA

Elle Va bien connue :

Lena, je pense, avait son âge....

Continue.

KATO Tu disais?

CORDULA

Je disais quelle attendait, le soir.

La demeure endormie et tous les feux éteints, Pour descendre, sans faire de bruit, dans le noir, Et r aller retrouver tout au fond du jardin....

KATO Dans le noir!... J'aurais peur.

CORDULA

Sotte !

fOSINA

A lors ?

CORDULA

Ses parents 1 1

Qui savaient que le beau Joris la courtisait

N'en voulaient pas, vous comprene\! Ils lui disaient :

Ton Joris est le fils d'un vendeur de harengs ;

Il n'a rien ! Sont-ce là les garçons qu'on épouse 7

KATO

Mais elle'!

CORDULA

Elle disait : Ce n est pas vrai! Ce sont Des bruits que font courir les gens qui nous jalousent Ou des filles, sans doute, à qui plaît ce garçon !

KATO Elle niait....

CORDULA

Bien surf Elle ajoutait d'ailleurs :

Ce Joris? Mais je n'ai pour lui que du dédain! Le jour où je voudrai, j'en connais de meilleurs!

KATO Et puis'!

CORDULA

Et puis, le soir, elle était au jardin !-

JOSINA, grave.

Elle l 'aimait.

CORDULA

A la folie !

KATO Ensuite ?

CORDULA

Un jour, — On était en hiver — la pauvre s'aperçoit Quelle est enceinte....

KATO

Oh, mon doux Jésus !

Elle accourt Che\ Joris ; mais Joris lui dit : Chacun che:{ soi. Ma belle ! — Elle répond : Où voulez-vous que j'aille ? Mon père me tuera! — Tant pis!...

JOSINA

KATO

CORDULA

// la jette à la porte !

KATO

Alors?

Oh!

La canaille!

CORDULA

Toute la nuit La malheureuse reste en pleurs devant che^ lui. Avec l'espoir qu'un mot de pitié mette un terme A son tourment; mais l'ien, rien l... La nuit passe.,..

KATO

A lors 1 CORDULA

Alors, au petit jour, un garçon de la ferme.

En tirant un seau d'eau du puits, trouva son corps!

KATO Mon Dieu!

Voilà l 'histoire exacte. . , .

JOSINA

Oh, ce Joris !

CORDULA

Quant à l'émotion que cela fit jadis,

Vous l 'imaginere:{ à la seule façon

Dont on nous parle, encore aujourd'hui, des garçons !

Et rien n'aura rendu notre vertu plus ferme

Que la mort de Lena da?îs le puits de la ferme!

JOSINA Tu ris !

CORDULA

C'est une histoire si vieille! Vingt ans !

KATO

C'est très loin.

JOSINA

C'est très loin, mais très ttiste pourtant! Cette pauvre Lena séduite, abandonnée —

CORDULA

Rien n'est jamais très triste après beaucoup d'années !

Allons-nous arroser de nos larmes amères

Les vieux chagrins d'amour de toutes nos grand'mères?

Cette pauvre Lena délaissée et séduite.

Je trouve comme toi, Josina : c'est affreux!

C'est pourquoi j'aime mieux l'oublier tout de suite.

Et penser à mon amoureux!

CORDULA

Ton amoureux !

Je l'ai vu ce matin; il avait un chapeau Superbe !

KATO Oui, tout neuf!

CORDULA

Et même, à ce propos.

Ma chère, il serait bon qu'il apprît, à son âge, Comment on dit bonjour, quand on a de l'usage.

KATO Cest qu'il ne t'a pas vue....

CORDULA

// regardait peut-être Trop fixement la boulangère à sa fenêtre 'f

KATO Ce n'est pas vrai!

CORDULA

C'est vrai !

Et moi j'ai vu le tien Qui regardait....

CORDULA

Qui ça ?

KATO

Qui?... Tu n'en sauras rien.

Ma chère!.. . Mais sesyeux n'étaient pas dans ses bottes'.

CORDULA

Ce n'est pas vrai l

KATO C'est vrai'.

JOSINA, tranquillement,

Dieu, que vous êtes sottes !

CORDULA

Mais tu l'entends !

KATO

Je n'oublierai pas de si tôt Qu'elle soutient....

JOSINA

J'entends que ni toi, ni Kato, Vous n'avei^ vu ni Bart, ni Klaas depuis trois jours !

CORDULA, riant,

C'est vrai.

KATO, riant, Cest vrai.

JOSINA

Peut-on se taquiner toujoui^s Ainsi l

CORDULA C'est amusant.

KATO

Cest si gai de se dire Quelque chose de très méchant, quand c'est pour tire!

CORDULA

Tout le monde n'a point ta sagesse notoit^e, Josina !

KATO A quoi rêves-tu ?

JOSINA A cette histoire....

CORDULA

Encore !

JOSINA

Comme il faut pourtant qu'on ait souffert Pour se jeter ainsi dans un puits!

KATO

En hiver!

iS

CORDULA

Tu ne le ferais pas?

JOSINA

Peut-on se rendre compte De ce que Von fermait en ces tnotnents de honte Et de misère où l'on ne voit plus devant soi Qite du crime et de la douleur!

KATO

Oh, quant à moi.

Si c'est à ces maux-là que l'amour me destine, J'aime mieux terminer mes jou7'S che:{ les béguines!

JOSINA

C'est que tu n'aimes pas très fort....

KATO

Quoi? Moi'? Je n'aime Pas très fort? Allons donc! J'aime tellement même Que chaque fois que Bart me dit une douceur. C'est comme si du miel descendait dans mon cœur!

CORDULA, dégoûtée.

Du miel!

KATO

Cest bon le miel! Mais imagine-t-on Que deux êtres humains, soi-disant amoureux,

Plussent se torturer de pareille façon.

Et, cherchant Dieu sait quels plaisirs aventureux.

Finissent par changer en un amer supplice

Ce qui est savoureux, doux, sucré

CORDULA

Tais-toi donc !

Tu parles de l'amour comme d'un pain d'épices. Et ton sucre et ton miel me barbouillent le cœur!

JOSINA, riant, Voyons, laisse-la dire....

KATO, à Josina,

Oh, son esprit moqueur Ne m'empêchera pas de donner mes raisons! Et pour mieux l" écœurer par mes comparaisons., J'ajoute que l'amour qui me plaît, cest l'amour Qui se chauffe, tout doux, dans la température Egale de mon cœur, comme une tarte au four ; Tandis que l'autre, avec ses folles aventures. C'est la crêpe qu'on fait sauter jusqu'aux étoiles. Houp-là !... Et qui retombe à côté de la poêle !

Et, découvrant leurs dents blanches comme du lait, Si clair, un rire éclate au bout de ce couplet. Que le chevreau redresse sa tête cornue.... Mais le rire s'apaise et Kato continue :

Ainsi, f ayant quittée hier, je suis retournée

Che:{ ma sœur, voir souper son beau petit garçon ;

C'était l'heure tranquille oit finit la journée,

Et le soleil couchant remplissait la maison.

Il faisait calme, heureux, et quand j'ai vu ma sœur

Allaiter son poupon, tout à coup j'ai compris

Que ce bonheur tout simple avait plus de douceur

Que tant d'autres auxquels nous donnons tant de prix:

Et devant cet enfant, si solide, si saitt,

Comme si je voyais la raison de ma vie.

Tu ne te doutes pas combien j'avais envie,

Ma Josina, de lui donner aussi le sein !

COKDULA Pauvre petit!

JOSINA Ma bonne Katol

KATO

Ai-je tort?

JOSINA

Mais non ! Et Cordula, sois-en sûre, est d'accord Avec toi. N'est-ce pas?

CORDULA

Du moment qu'on écarte

Ce qu'elle dit du four, du miel et de la tarte. Le rêve que je fais n'est pas plus exigeant.

KATO

Et c'est?...

Un bon mari qui gagne de l'argent., Une belle maison dont l'entretien m'occupe. Et trois petits mignons qui courent dans mes jupes. Et toi?

JOSINA Moi?... Moi je pense comme vous.

KATO

Du reste.

Ma Josina, c'est toi la première de nous Qui vas connaître ce bonheur!

JOSINA

Moi....

KATO

CORDULA

Sans conteste!

On sait à qui ton beau cousin fait les yeux doux ; Et si c'est un secret il l'a bien mal gardé!

JOSINA, tranquillement, Ce n'est pas un secret.

CORDULA

Alors, le bruit qui court

Lorsqu'il avait cinq ans, et que J'avais trois Jours, Nos parents qui s'aimaient beaucoup ont décidé Que nous nous marierions.

KATO

C'est étrange quand même!

Car les enfants pourraient ne point s'aimer d'amour....

CORDULA, railleuse,

Eh, qu'est-ce que ça fait, puisque les parents s'atment ! Ne plains pas Josina !

JOSINA Je ne suis pas à plaindre.

CORDULA

J'en- connais une ou deux qui se verraient contraindre Sans larmes, à passer leur doigt dans son ajtneaul Il est riche!

JOSINA

Très riche.

KATO Il est très beau !

JOSINA

Très beau.

CORDULA

Et mon père nia dit que dans trois ou quatre ans Ton cousin sera le plus gros des tisserands !

C'est possible.

CORDULA

Eh, ma foi, ce n'est pas méprisable!

Ton « c' est possible » a l'air moitié figue et raisin. Ils ne sont pas nombreux ceux qui sont épousables Che^ nous !

KATO

Bien sûr ! A part mon Bart et ton cousin ....

CORDULA Et Klaas, dis donc?

KATO

J'allais le citer, le troisième.

Et je dis qu'à part Bart et ton cousin, et même Son Klaas, je cherche en vain qui mérite qu'on l'aime Ici!

CORDULA

C'est vrai, ma chère, il en est par dou\aities Qu'on ne voudrait pourtant pas trouver dans son lit 1

jOSINA, riant, Tais-toi !

KATO Non, mais vois-tu Roeland et sa bedaine!

CORDULA Ou le petit Tobias et son torticolis!

KATO FAJoost!

// est bien laid !

CORDULA

Il n'a pas trois florins l

JOSINA Oh, ça.... Si la richesse apportait le bonheur!

CORDULA Non, non ; mais la misère apporte le chagi-in !

KATO

Et le Jeune Baldus, le garçon du sonneur t

JOSINA

// n'est pas laid du moins

CORDULA

Mais lui n'a pas trois sous!

Et puis....

KATO Et puis?

JOSINA Quoi donc?

CORDULA, mystérieuse,

Klaas prétend qu'il est foui

Fou?

KATO

Le fait est quil est étrange l

CORDULA

Ainsi, ma chère.

Je l'ai vu, hier au soir, près du pont du rosaire. Il marchait tristement sur le bord du chemin. Et balançait pourtant sa tête et ses deux mains Comme s'il se chantait, en mêlant leurs cadences. Une chanson lugubre sur un air de danse !

KATO, riant.

Oui, c'est tout à fait ça! Par-dessus notre haie. Je vois passer souvent sa figure ejffarée; Il s'avance, il s'arrête, on dirait quil attend, Et bien qu'il soit tout seul, il parle tout le temps.

CORDULA

Et paresseux, ma chère!... Il paraît que parfois On le trouve, en plein jour, au fond du petit bois. Etendu, les yeux clos, dormant comme un blaireau, A vioins quil ne fabrique une flûte en sureau.

KATO

D'ailleurs, quand on le croise, il passe auprès de vous Sans regarder....

CORDULA, taquine.

Tu vois, ma chère, qu'il est fou :

Il ne regarde pas Kato !

Je dis....

JOSINA

Ecoute. . . .

En effet, l'on entend du côté de la route,

Mais si loin qu'à coup sûr l'amour seul les devine.

Les trois sons différents de trois voix masculines.

CORDULA Oui, c'est Klaas.

KATO Et c'est Bart.

JOSINA

Avec Jakob sans doute.

CORDULA Ils viennent par ici.

KATO

Tu crois ?

CORDULA

Faisons semblant De ne pas les entendre.'

KATO

Et si mon Bart me dit Bonjour f

Ne réponds pas.

KATO Mais....

CORDULA

Tais-toi !

KATO, immobile,

C'est troublant Tout de même!...

Elles rient toutes trois, et tandis Qu'elles tournent le dos à la grand' route, on voit Venir trois jeunes gens qui passent par derrière La haie et qui, riant très fort, à pleine voix, Regardent le verger par-dessus la barrière. C'est Klaas, Bart et Jakob; ils sont grands et solides; lis s'arrêtent, riant toujours, les yeux hardis; Mais ces trois dos tournés pourtant, les intimident.... Alors, comme elles rient plus fort, ils se décident Tout de même :

JAKOB

Honjour et bon après-midi.

Josina.

KLAAS Cordula, bonjour.

BART Bonjour Kato.

KLAAS

Silence

Que veut dire ce silence-là ?

Recommençons : Bonjour Josina.

KLAAS

Cordula, Bonjour.

BART Bonjour Kato.

KLAAS Faut-il crier plus haut?

BART, criant, Bonjour Kato!

KLAAS

Faut-il ameuter les voisins?

JAKOB

Jamais indifférence ou surdité pareilles N'ont aussi bien fermé six petites oreilles !

BART

Que faire?

KLAAS Allons sonner la trompe....

BART

Et le tocsin !

Non, non; pour signaler notre triple présence Il nous reste un moyen....

KLAAS

Quel moyen ?

JAKOB

Le silence.

Ils se taisent. Là-bas elles n'ont pas bougé; Mais leur rire est toujours un murmure léger....

BART, piteux, Notre triple présence est plutôt à l'écart

JAKOB Eh bien, signalons-la par un triple départ!

A ces mots décidés, lancés d'une voix forte, Brusquement toutes trois se tournent vers la porte.

JOSINA

C'est Jakob !

KATO

Bart!

CORDULA Et Klaas!

KATO

Que c'est inattendu !

D'où sortez-vous tous trois?

CORDULA

Vraiment, par quel hasard!

JOSINA Vous passie\ ?

KATO

Nous ne vous avions pas entendus!

CORDULA Et pas un mot !

JOSINA Pas un salut!

KATO

Pas un regard!

CORDULA Si nous n'avions rien dit ils seraient déjà loin!

JOSINA Ils prétendront, bien sûr, qu'ils ne nous voyaient point l

JAKOB

En effet; c'est sans doute une chose inouïe,

Mais nous n'y voyons plus quand vous perde\ l'ouïe!

KLAAS

Mais nos infirmités du moins nous appareillent : Prêtez-nous vos beaux yeux, emprunte^ nos oreilles. Et je vous jure bien, si l'échange vous plaît, Que nous ferons à six trois ménages complets!

KATO Nous verrons !

CORDULA

L'avantage est pourtant sérieux :

Leurs oreilles sont bien plus grandes que nos yeux!

KLAAS, galant,

A peine.

BART, galant,

A peine.

JOSINA

Où donc alliez-vous ^

JAKOB

Nous allions Che!{ Jean Moens, hôtelier de l'Hôtel du Lion, Qui mit en perce, hier, à ce que Klaas nous dit, Un tonneau de clauwaert qui vient du paradis !

CORDULA, sévère,

Comment, Klaas, en plein jour l

KLAAS

Pour les vrais amateurs.

Quand la clauwaert est bonne, elle est bonne à toute heure!

BART Jésus but en plein jour aux noces de Cana!

C'était du vin, pas de la bièi^e....

JAKOB

Josina, Dites du mal des /leurs, du ciel, de la lumière, Tene^-nous les propos les plus extravagants. Moquez-vous du Bon Dieu, mais respecte!^ la bière....

KLAAS Surtout quand cette bière est la clauwaert de Gand !

JAKOB Sache^ qu'on boit là-haut, sans fin..

HAKT

Sans qu'on s'en grise. . . .

JAKOB La double Knol d'Anvers....

KLAAS

Et la bière de Frise....

JAKOB

Et qu'on y voit couler d'un céleste alambic. Ad vitam œternam rUyt^et....

BART

Et le Lambic'.

CORDULA Vous êtes à la fois ivrognes et gourmands !

Oui, trois méchants buveurs !

Mais non, trois bons Flamands

KLAAS

Plutôt que de jouer celle qui s' ejffarouche Du contenu mousseux d'une chope de grès. Trempe^ donc dans la mienne, un instant, votre bouche, Cordula ; vous saure^ ensuite un grand seci'et !

CORDULA

Je me moque de vos secrets !

JAKOB

Vous ave:{ tort ; Pour ma part j'en sais ti'ois....

KATO

Dites-les'!

Mais quand ?

JAKOB

KATO

JAKOB

Pas encore.

Plus tard.

Demain ?

JAKOB

Plus tard.

Quelle chicane

CORDULA

// ne te dira rien!

KATO

Non?

JAKOB

J'en fais la promesse!

Vous les saure:{ le premier soir de la kermesse !

BART

FA la kermesse est dans un mois....

KLAAS

A la Sainte- Anne!

CORDULA, chantant,

C'est la Sainte-Anne aujourd'hui,

Hé, courage vivat!

Nous danserons jusqu'à la nuit, Hé, courage vivat, sa, sa!

Hé, courage vivat!

C'est la chanson qu'on chante en faisant la dentelle, Sainte- Anne protégeant l'aiguille et le fuseau. D'abord Cordula chante à mi-voix; mais bientôt

La voix limpide de Kato chante avec elle ;

Puis Josina chante à son tour comme Kato,

Et les trois beaux garçons chantent la ritournelle :

Ave^-vous un amoureux?

Hé, courage vivat !

Oui, maman, j'en ai même deux 1 Hé, courage vivat, sa, sa !

Hé, courage vivat!

Prends celui qui a du bien ;

Hé, courage vivat !

Et ris de celui qui n'a rien!

Hé, courage vivat, sa, sa !

Hé, courage vivat !

Ils rient ; ils ont chanté si fort, à voix si franches, Que tout un vol d'oiseaux s'est échappé des branches!

BART

A propos, vous save:{ que la kermesse dure Huit jours de plus que l'an dernier!

KLAAS

Et Je vous jure Que ce seront huit jours de liesse !

BAKT

Huit jours De danse!

JAKOB

On organise un immense concours De mangeurs, au ((Lionn; Jean Moens sera grand juge! On paiera la boisson, mais on mange gratis....

KLAAS

Des concurrents viendront d\Audenarde, de Bruges, De Poperinghe....

BART

On est déjà soixante-dix !

JAKOB

Et le vainqueur sera celui qui, le plus vite.

Aura mangé le plus de boudins noirs ou blancs....

KLAAS Dût-il, pour triompher, mourir en s'étranglant !

BART, galant.

Si le cœur vous en dit, Kato, je vous invite ?

CORDULA, railleuse.

Ce sera magnifique !

KLAAS

Aussi je me propose De m' inscrire....

Or Jakob, ayant changé de pose Et s'étant retourné vers la route, aperçoit Quelqu'un qui vient....

JAKOB, appelant, Baldus?

KLAAS, appelant,

Eh, V inventeur?

JOSINA

Pourquoi

JAKOB Parce qu'il inventa quelque chose

L'inventeur!

Paraît-il !

JOSINA

Quoi?

JAKOB, riant,

Personne n'en sait rien, nm foi!

Et je suis convaincu que lui-même Vignore. Mais c'est ce qu'il soutient à tous ceux qu'il honore De quelques mots....

KLAAS, appelant, Baldus?

CORDULA

Dites-lui de venir.

BART

Oh, venir ! Il est plus timide quune oiselle. Et si vous l'appelé:!^ il va s'évanouir....

KLAAS, appelant.

Viens donc dire bonjour à ces trois demoiselles, Baldus ?

A ce moment un jeune homme s'arrête Sur la route et regarde, par-dessus l'épaule ; Il est vêtu très pauvrement, il est nu-tête ; Il tient entre les dents une feuille de saule....

Aux rires qui saluent son étrange arrivée, Curieuses, les trois filles se sont levées Pour voir....

BART, à Baldus.

Sois donc galant l

JAKOB

Ne crains rien pour ta vie.

Allons, approche l

KLAAS

Elles n'ont pas la moindre envie De te manger !

BARÏ

C'est toi qui voudrais t'en nourrir, Hein, Bal dus?

JAKOB, goguenard,

C'est-il l'rai que tu vas concourir Che^ Jean Moens ?

KLAAS

On m'a dit que tu te sens de taille A manger six jambons!

BARÏ A vider trois futailles?

JAKOB

Et que tu vas prouver que l'humeur hypocondre Respecte l'estomac tout en frappant V esprit f

CORDULA

Laisse\-le donc parler !

BALDUS, méprisant,

Je n'ai rien â répondre; Il eût fallu crmiprendre et je n'ai pas compris.

KLAAS Ne fais pas Vin nocen t !

JAKOB

Ou fais-le pour les autres; Pas pour nous l

BART

Quelle langue entends-tu ?

Pas la vôtre!

CORDULA

Alors, quand vous parle^ comme un curé qui prie, Tout seul, qu'est-ce que cest?

KLAAS

C'est l'anglais, Je parie!

BALDUS

Eh, non.... C'est un langage â la fois rude et doux

CORDULA Et quon nomme!

BALDUS, sèchement, // n'a jamais eu de nom, che;{ nous!

JAKOB

Farceur !

KLAAS Dis-en trois mots de ce doux baragouin ?

CORDULA Oui, dites?

BALDUS A quoi bon! Vous ne comprendre^ point.

BARÏ

Tu pourrais bien parler de façon plus polie. Monseigneur! Et daigner répondre aux questions Qu'on t'adresse....

Surtout d'une voix si jolie!

JAKOB

Aussi pour te punir de cette rebuffade. Tu vas nous faire part de ton invention. Ou tu ne continueras pas ta promenade !

BALDUS Je n'ai rien inventé, pour vous....

KLAAS

Soit.

BART

A ton aise; Tu ne passeras pas.

JAKOH Raconte ou disparais !

BALDUS

Bien ....Je retournerai Pour qu'un chemifi me plaise,

Je n'ai pas besoin, moi, qu'il mène au cabaret !

JAKOB, riant,

Baldus au cabaret l Mais qu'y viendrais-tu faire? As-tu jamais gagné de quoi payer ton verre?

BART, riant, Est-ce qu'on y reçoit les oiseaux de ta sorte ?

KLAAS, riant,

N'y viens pas ! On pourrait te clouer sur la porte ?

BALDUS, dédaigneux, Rie^ Et vous aussi rie!{ de moi.... Qu'importe l

JAKOB, appelant, Baldus!

KLAAS, appelant, Baldus?

Il est parti.... Toutes les trois En effet, vous riez.... Et pourtant, cette fois, On dirait que ce rire moqueur est plus lourd Que celui qui n'était qu'un beau rire d'amour Tout à l'heure.... Pendant quelques instants encore, La gaîté des garçons se mêlant à la votre, Accompagne Baldus de son éclat sonore.... .losina cependant s'est tue avant les autres.... Baldus est loin....

JOSINA // est fâché !

CORDULA

// i^eviendra !

JAKOB Non, c'est un orgueilleux!

KLAAS

Un faiseur d'embarras

Plutôt !

JOSINA

Vous l'ave\ trop malmené !

Pas du tout !

JAKOB

Mais cest lui, Josina, qui s'est moqué de nous ! Ces regards et ce ton ynép?isant m'exaspèrent ; Il parle comme si le pape était son père '.

BART C'est un sot !

KLAAS

C'est un fou!

JAKOB

Qu'il revienne, s'il l'ose.

Et nous le châtierojts, moi-bleu, comme un marmot !

JOSINA

Mo7i Dieu, comme vous vousfâche^ pour peu de chose. Puisque vous ave^ eu tous trois le dernier mot!

KATO

Josina, la sagesse a parlé par ta bouche. Comme toujours....

KLAAS

Eft route, allons, Jakob et Bart; Attendre^-vous ici que le soleil se couche"!

Vous parte!(?

Il faut bien goûte?- cette dauwaertl Sinon comment choisir où nous boirons ce soir!

JAKOB

Bien parlé Klaas ! En route !

KLAAS

Au revoir Cordula.

CORDULA, sèche.

Au revoir.

JAKOB Au revoir Josina.

JOSINA

Au revoir.

KLAAS, appelant, Bart?

BART

Au revoir Kato.

KATO

Au revoir.

COR DU LA, aigre.

Les voilà Partis!

On ne les voit déjà plus. — Les trois filles Se sont rassises près du travail coutumier ; Et voici de nouveau le verger si tranquille, Que l'on entend passer, là-haut, sur les pommiers, Le brusque claquement d'une aile de ramier,...

La voix de Cordula, pareille à ses aiguilles, Pique....

KATO, à Cordula, Tu dis cela drôlement !

CORDULA

Je ynétoyine Que la clauwaeri ait tant d'importance à leurs yeux!

JOSINA, indulgente,

Ils sont jeunes.

CORDULA

QuHmportel Et puis, quand ils sont ineux. Crois-tu qulls l'aiment moins ?

KATO, convaincue,

La clauwaert est si bonne !

CORDULA

Oh, toi, tout ce que fait ton galant te séduit.

Ma chère, et s'il rentrait en titubant che^ lui,

Après avoir passé sa soirée à l'auberge,

Tu soutiendrais encor qu'il est droit comme wi cierge!

Je l'aime bien. D'ailleurs il ne s'enivre pas l...

JOSINA, à Kato,

Ils ont traité Baldus de manière un peu t^ude. Ne crois-tu pas?

KATO

Comment ?

CORDULA, se levant,

Là, j'ai fini mon bas !

Je trouve.

JOSINA

CORDULA

Tu sais bien qu'il en a l" habitude!

Ils sont tous comme ça che{ lui, de père en fils; On s'en moquait déjà, ma chère, au temps jadis. Et jamais aucun d'eux ne l'a trouvé mauvais!

JOSINA Ah, tu m'en diras tant!...

CORDULA

Là-dessus, je m'en vais !

JOSINA Déjà !

Je dois aller chercher du lait battu Che\ ma cousine.

KATO

Alors tu prends par le vieux pont f

CORDULA

Oui.

KATO

Bien ; je t'accompagne. A demain.

JOSINA

Où vas-tu ?

KATO. riant, Moi '! Je vais che\ ma sœur voir téter le poupon !

JOSINA A demain.

CORDUr.A et KAÏO Oui.

Déjà quand ce dernier « oui » tinte, Cordula pui.s Kato ont passé la barrière

On dirait maintenant que la barrière est peinte En or rouge, à grands coups obliques de lumière. Josjna reste seule et regarde un moment....

C'est l'heure où, vers le soir, dans les vergers flamands,

Quand tout un jour d'été les baigna de soleil,

La lumière est si grasse et d'un ton si vermeil

Que partout où le jeu du moindre rayon pose

Le velours de sa pourpre ou de son émeraude.

Elle semble émaner du cœur même des choses.

Plus un souffle de vent; l'air est chaud, l'ombre est chaude,

Et mille oiseaux cachés que les arbres recueillent,

Remplissent de chansons le silence des feuilles....

Josina ne fait rien ; elle rêve ; elle sent Cette chaleur chauffer son cœur, chauffer son sang. Et qu'à ce soir d'été tout son être s'accorde.... Mais elle ne sent pas qu'en tirant sur sa corde, Le chevreau, doucement, lui caresse un genou....

A quoi donc rêvez-vous, Josina?

Tout à coup Quelqu'un vient. C^est Baldus qui redescend la route; Baldus le sot, Baldus le niais qu'on brocarde. Il va, les yeux baissés....

JDsina le regarde; Et comme il va passer, distrait d'elle sans doute. Elle lui dit :

Monsieur Baldus

BALDUS, s'arrètant,

Qu'est-ce-que c'est ?. . .

Quoi ?. . . Que désirez-vous ?

JOSINA. hésitante.

Rien rien sinon vous dire

Que f ai trouvé, tantôt, quand on vous agaçait Ainsi, qu'on avait tort

BALDUS Ahl

JOSINA

Mais c'était pour rire, X' est-ce pas?... Il ne faut point que cela vous fâche.... Bien sur — c'était un peu... comment dire?...

BALDUS, ironique,

Un peu lâche?

Mais non! Vous vous moque\ d'une si douce voix!... Et vous n'étiei qu'à six, rien qu'à six....

JOSINA, triste,

Oui, je vois Que vous êtes encor peiné....

BALDUS

Mais non, vous dis-je!

Vous vous amusie![ tant !

JOSINA

Non.... Et ce qui m'afflige C'est que vous aye^ cru que je trouvais ça bien!

BALDUS

Pourquoi donc riiei{-vous alors ?

JOSINA

Je n'en sais rien....

On rit ainsi, parfois, d'un rire machinal.... Mais je sentais, tout en riant, que c'était mal....

Eh, oui! Les femmes tient comme les oiseaux chantent.

JOSINA

Pas moi!... Je ne veux pas qu'on me trouve méchante; Et vous voyant peiné, tantôt — car vous l'étie^ — J'avais.... tout en riant....

BALDUS

Oui, vous avie;{ pitié \ C'est cela que vous voule^ dire?... Eh bien, merci l Mais vous faites erreur!... J'ai F habitude, ici, D'entendre ces gens-là, dont la gaité s'amuse A faire à mes dépens l'esprit qu'ils me refusent Parce qu'il me convient de vivre autrement qu'eux. Me traiter comme un innocent et comme un gueux l Mais, tout gueux que je suis, je les vois sans envie. Car dussé-je traîner mes jours dans le malheur. Je sens bien que j'ai quelque chose dans ma vie Qui la fait, malgré tout, plus belle que la leur!... Merci, pourtant, de votre geste généreux.... Mais quant à la pitié, non; garde^-la pour eux!

Et sans tourner la tête, il s'éloigne à grands pas....

Une étoile, déjà, s'entr'ouvre à l'iiorizon....

Josina, lentement, regagne la maison ;

Son cœur est un peu lourd ; elle ne comprend pas....

Au temps, déjà lointain, où l'on bâtit la tour, Cette baraque en bois fut l'abri des maçons ; Savetier, fossoyeur et sonneur tour à tour, Le vieux Basilius en a fait sa maison. Entre deux contreforts dont l'ombre Tenveloppe Quels que soient le moment du jour et la saison, Le volet de la porte éclaire son échoppe. Un rayon de soleil, vers le soir, en été. Tourne le coin du mur pour gagner la fenêtre. Mais la nuit survenant avant qu'il n'y pénètre, Seul un rayon de lune y glisse une clarté.,..

Quand on vient de la route où la lumière est crue, Il faut quelques instants pour que l'œil s'habitue A l'ombre épaisse et fauve et qui sent le vieux cuir; A peine aperçoit-on sur la table reluire Le couvercle d'étain d'une pinte ventrue.

Puis quand on y voit mieux on ne voit qu'un désordre

Où les objets les plus disparates se mêlent :

Vieux meubles, vieux outils, vieux souliers sans semelles;

Un pain traîne par terre où les souris vont mordre ;

Dans un coin une pie aveugle, sous un banc.

Joue avec un vieux chien aveugle et noir comme elle,

Et de ce coin où l'ombre ainsi bouge et grommelle,

Un escalier monte à l'étage en titubant.

Une telle poussière imprègne ce taudis Où toute joie et toute clarté s'effarouchent, Qu'on s'y sent, dès le seuil, l'amertume à la bouche, Et que l'heure n'y marche qu'à pas assourdis.... Puis le volet ouvert cependant réconforte, Car on voit tout l'été s'encadrer dans la porte, Et ce goût de misère et cette ombre brouillée Rendent plus belle encor la route ensoleillée.

Comme s'il ignorait la clarté qui la baigne, Et qu'un matin d'été ne fut jamais plus beau. Assis sur les trois pieds boiteux d'un escabeau, Baldus, grave, s'applique à recoudre une empeigne.

Silence.... On entendrait les minutes s'enfuir, N'était le bruit du til égratignant le cuir....

Mais voici que du haut en bas les marches geignent; Basilius descend lourdement l'escalier.

C'est un petit vieillard tordu comme un vieil aulne. On dirait — pour ne pas se laisser oublier — Que chacun de ses jours a griffé sa peau jaune Et sèche comme le cuir de son tablier. Ses pieds traînent leurs deux savates sur le sol ; D'un chaperon de drap qui semble avoir son âge, Quelques longs cheveux gris lui tombent sur le col; Et si se8 gros sourcils menacent d'un orage, Dans ses yeux aussi doux que les yeux d'une femme. On aperçoit bientôt — comme on voit à travers De petits carreaux blancs luire un matin d'hiver — La paisible clarté du beau temps de son àme.

S'approchant de Baldus il lui prend son ouvrage..,.

BASILIUS Montre ?

BALDUS

C'est bien ?

BASILIUS C'est à 7-efaire tout entier !

BALDUS A refaire? Commenta Pourquoi?

BASILIUS

C'est cochonné!...

Tu ne feras jamais qu'un pauvre savetier. Mon garçon!

BALDUS

Mais....

BASILIUS

Encor si tu savais sonner !

Mais le curé m'a fait de nouveau des reproches..

BALDUS Des reproches ?

BASILIUS

C'est vrai; ton battant s'alanguit, Puis tout à coup galope et frappe en doubles croches, Si bien que chaque fois que tu tires les cloches. On dirait qu'elles ont la danse de Saint-Guy!

BALDUS Je fais ce que je puis. ...

BASILIUS, grondeur,

Mais non, tais-toi.... Tu rêves; Voilà ce que tu fais ! Le matin tu te lèves En rêvant, tout le Jour ton pauvre esprit charrie Les nuages d'une éternelle rêverie, Et le soir, quand ils ont embrumé ion cerveau. Tu t'endors, en rêvant, pour rêver de îiouveaul

BALDUS Un beau rêve, mon Dieu, n'a rien de criminel....

Non, non; mais il lui faut pour prendre son essor, Un bon morceau de pain, un verre d'hydromel, Ou même quelquefois un petit hareng saur! Or, tout cela, suivant la parole d'un sage. Ne s'est jamais trouvé là-haut, dans les nuages !

BALDUS, riant,

Quel sage 1

BASILIUS

Moi!... Tu ris? Tu n'as pas confiance En moi'!... Ce que J'en dis c'est par expérience, Baldus ;je sais ce que le rêve m'a coûté'. Moi aussi, mon garçon, J'aimais à l'écouter Jadis; il m' entraînait par des routes choisies En me disant de Jolis mots qui me grisaient. On me raillait, bien sûr! Mais comme il se faisait Que mes inventions et que ma fantaisie S'aidaient habilement d^une bonne mémoire. Je fus Basilius, le gai conteur d'histoires, Et pendant cinquante ans, naïf et bon apôtre, J'ai fait servir mon rêve à la gatté des autres! Aujourd'hui Je suis vieux, le rêve est défraîchi. Les railleurs d'autrefois se sont tous enrichis.

Et moi, beau voyageur qui reviens de la lune, Quand je compte trois sous je compte ma fortune! Voilà ce qu on y gagne!

BALDUS

Oh, ne vous plaigne^ point Mon père! Vous ave^ vécu libre du moins; Vous ave\ vécu comme un homme!

BASILIUS

Comme un âne! Me plaindre'/ Non; mais je méjuge et me condamne ! (( Basilius », disait ta mère — Dieu la garde ! — « Qu'allons-nous devenir, mon pauvre ami'! Regarde, (( La huche est vide et je n'ai plus un escalinl « Tâche donc d'être un peu pratique, un peu malin, « Comme les autres!... n — Pauvre femme! Tessayais Alors de rassure?- son espHt inquiet ; Pendant huit jours, ardent, fiévreux , le rêve au diable. Je tentais, coup sur coup, des travaux incroyables .'...

Et quand j'avais été bien malin, bien pratique

Il restait un peu moins d'argent dans la boutique!

BALDUS

En ave^-vous été moins heureux "!

BASILIUS

Oui.... Je crois....

Pourtant....

Et d'une voix plus douce et plus profonde, S'approchant de Baldus et soulevant un doigt, Il dit :

Quand Jésus-Christ fut cloué sur la croix. Meurtri, couvert de sang et d'injures immondes, Croyant que Dieu l'abandonnait comme le monde, Il s'aperçut soudain qu'un oiseau qui s'était Posé près de sa tête, entre les deux étais, Tout bas, tout bas, afin que lui seul l'entendît. Gazouillait, mais comme on ga\ouille au paradis ! Alors, par la vertu de cette voix légère Oubliant la réalité de sa misère.

Il reprit confiance et songea doucement Que ce n'était pas trop de ce crucifiement. De l'abjecte couronne et du sceptre en roseau. Pour payer la chanson de ce petit oiseau !...

BALDUS, ému, Mon père....

BASILIUS, bourru.

Allons, encore une histoire! Tu vois.

Je suis incorrigible 1

BALDUS Ah tant mieux! Autrefois, Quand fêtais un petit enfant, je me rappelle Que vous m'en racontie\, mon père, de si belles. Qu'oubliant le sommeil à goûter leurs mensonges.

Je me disais : Pourvu que la nuit se prolonge! Souvenez-vous ! Dehors soufflait le vent d'hiver; Moi je me blottissais devant la cheminée; Vous, vous marchiez, ornant l'histoire imaginée De merveilleux détails et d 'incidents divers ; Et c'était un étrange et splendide univers Que vous découvriez à mes yeux grands ouverts. Et dont mon âme encore est tout illuminée !

BASILIUS

Oui.. . oui ; c'est justement cela dont je me blâme. Mon pauvre enfant l Je t'ai fait boire du poison! Il aurait mieux valu pour le bien de ton âme. Une aune de sagesse et trois grains de raison !

BALDUS

Ne dites pas cela, mon père! Quel que soit Le sort pénible auquel cette âme me destine, Je n'oublierai jamais, pourtant, que je vous dois Les moments les plus beaux de ma vie enfantine! Je connais des maisons plus riches que la nôtre. Mais nous n'y serions pas mieux unis tous les deux ! Et puis, j'aime de vivre autrement que les autres. Serait-ce le malheur qui me distinguât d'eux !

BASILIUS, paternel,

Si pauvre qu'elle soit, il faut gagner sa vie, Baldus! Et tu ne sais rien faire de tes mains!

Je ne tremblerais pas en songeant à demain Si je voyais quun seul métier te fait envie ! Mais non, Vun te fatigue et Vautre te dégoûte; Tu vis seul, sans amis; timide et casanier Tu t'enfermes pendant des jours dans ton grenier! Ah, je ne me plains pas de ce que tu me coûtes ; Je te sais bon, tu m'aimes bien, je t'aime aussi. Et ma part de bonheur est suffisante ainsi.... Mais pour toi? Si demain, ce soir, da?is un instant, La vieille au ne\ camard me criait qu'il est temps?

BALDUS, ému.

Mon père....

BASILIUS

S'il fallait, soudain, que je te laisse Tout seul, que je m'en aille en sachant ta faiblesse Et que personne et que plus rien ne te défend, Baldus, mon grand garçon, mon cher petit enfant,.. Ah, quand mon cœur est pris par cette inquiétude, Tu vois Je suis encorplus laid que d'habitude l...

BALDUS

Ah, mon père, vous êtes le meilleur des pères! Mais ne croye^ donc pas, blâmant ma solitude. Que le temps que j'y passe est du temps que je perds! Si je pouvais vous expliquer ce que j'espère, Et, pendant ces longs jours que j'occupe à rêver.

Ce que cherche mon rêve, et ce qu'il a trouvé. Vous verriez, oubliant vos craintes coutumières. Mon avenir doré par de telles lumières. Qu'il me semble parfois porter sur mes haillons Comme un reflet avant-coureur de ses rayons ! Mais je ne puis encor rien vous dire.... A personne! Que votre confiance aveugle me soutienne !

BASILIUS Pourtant....

BALDUS

NonI L'éclair seul d'un regard qui s'étonne. Les doutes d'une foi moins chaude que la mienne. Mettraient sur mon chemin des obstacles nouveaux ; Et je ne puis trouver la force qu'il me faut Pour atteindre le but vers lequel je m'élance. Que dans l'isolement fiévreux de mon silence l

BASILIUS, sceptique,

Bien, bien; nous attendrons. Ne dis rien, c'est ton droit. Mais....

BALDUS Vous n'y croye:{ pas !

BASILIUS

Mais oui, mais oui, j'y crois!

Quel que soit le moulin où tu Jais ta mouture. Son travail vaudra toujours mieux que ta couture ! Quoi? Tu n'es pas content? Tu voudrais que j'admire Ce que tu fais, mais tu ne veux pas me le dire ! En f écoutant parler tantôt, comme un oracle. Je me suis souvenu d'un vieux berger devin Qui prétendait aussi que l'on crût aux miracles Qu'il était sur le point défaire! Or, il advint.... Eh bien, qu'as-tu? Pourquoi contemples-tu la porte ?

En effet, depuis un instant, Baldus contemple La porte ; et s'il demeure interdit de la sorte Et comme mécontent et ravi tout ensemble. C'est que dans le volet qui forme une fenêtre Ouverte, tout à coup, jeune, rose et coquet, Le visage de Josina vient d'apparaître....

Elle hésite un moment, la main sur le loquet, Puis, clignant un peu les paupières en passant De la lumière vive à la lumière morte. Elle entre et dit avec son rire de seize ans :

Bonjour, monsieur Basilius;je vous apporte De l'ouvrage.

BASILIUS Eh, mademoiselle Josina !

Entre^ donc, entres[ donc. . . . Que peut-on pour vous plaire ?

A Baldus,

Avance donc un siège!... On offre ce qu'on a. Excuse^.... Vous entre:{ et la maison s'éclaire Comme si, tout à coup, méprisant l'almanach. Monseigneur le soleil changeait d'itinéraire ! Eh non, ne rie:{pas, de crainte d'accident ; Vousferie:^ tout flamber par l'éclair de vos dents ! Vous avie:{ peur d'entrer ?

JOSINA

Non, non ; mais ;' entendais Parler....

BASILIUS

Oui nous parlions tous deux; je le grondais; Je le gronde souvent.

JOSINA, rieuse,

Vraiment? Il n'est pas sage?

BASILIUS

Sage ? Oui ; mais il est trop timide et sauvage, Et sous prétexte de ne faire jamais rien Comme un autre, il ne fait que ce qui lui convient l Regarde!{-le, muet, pétrifié, transi. . . . Vous a-t-il saluée?... Il est toujours ainsi!

BALDUS Mon père....

JOSINA Pourquoi donc voulez-vous qu'il ressemble Aux autres ?... Bien souvent mon père dit qu'un homme Qui sait bien ce qu'il veut doit le faire....

BALDUS

En effet.

C'est ainsi....

JOSINA

Et d'ailleurs, avant tout, il me semble

Qu'il faut que nous soyons chacun ce que nous sommes.

Car nous sommes ce que le bon Dieu nous a faits !

BALDUS Voilà!

BASILIUS Oui, oui.... très bien! Mais le bon Dieu s'y prend Certains Jours comme s'il pensait à autre chose! Quant à lui cependant,...

Et tout à coup, le vieux, Regardant Josina d'un air mystérieux. Lui dit, montrant Baldus :

S'il est si différent Des autres, sa naissance en peut bien être cause.

Lorsqu'il est né

BALDUS

Laisse:^ donc cette ancienne histoire.

Mon père !

JOSINA Dites-la ?

BASILIUS

Libre à toi de la croire Ou non! Je m'y connais mieux que toi je suppose...

A Josina,

Et c'est la vérité, vrai comme je vous touche!

JOSINA Dites h..

BASILIUS

Lorsqu'il est né, sa mère est morte en couches. A Baldus,

N'est-ce pas vrai ?. . . Quant à mon désespoir, passons. Mais je me trouvais donc tout seul dans la maison. Avec l'enfant.... Après V enterrement — la tombe Est ici, près du mur — je rentre; le soir tombe; Je m'assieds là, pleurant ma pauvre décédée ; Pas tranquille, non plus : j'avais peur, en effet. Que V enfant s" éveillât ! Hein, qu'en aurais-je fait? Soudain, Dieu sait pourquoi, il me vient cette idée Déporter le berceau près du lit de la morte. Doucement — le petit sommeillait — je le porte

Là-haut,... Je redescends; l'heure passe.... A minuit, J'entends l'enfant crier un instant, puis le bruit Cesse.... Je monte à pas assourdis, je regarde Par la serrure et vois, blanche, blême, blafarde, La mère !. . . En entendant la voix presque inconnue De son petit enfant elle était revenue ! Et l'ayant soulevé tout doux de ses coussins. Elle ouvrit son linceul et lui donna le sein.... A Vaube, quand le coq chanta dans les courtils. Elle remit l'enfant dans sa couche et partit....

JOSINA

Mon Dieu!

BASILIUS

De la première fois à la dernière.

Ce miracle d'amour dont, seul, je fus témoin, La ramena cent nuits de la même manière.... Et peut-être, à présent, le rail lere!{-vous moins Si, quand vous luiparle!{ - pour autant qu'il réponde— Il a l'air de venir un peu de l'autre monde !

JOSINA, émue.

Est-ce donc vrai ?

BASILIUS

Comment si c'est vrai f Je me vante De n'avoir fait mentir aucun mot que J'emploie!

BALDUS, grave, Est-il rien de plus vrai que ce que l'on invente 'f

JOSINA, timidement.

Je ne sais plus très bien ce qu'il faut que je croie....

Et Josina, que cette attitude confond

Un peu, se tait, guettant ce que Baldus va dire ;

Mais Baldus, vaguement regarde le plafond,

Et c'est un moment de silence si profond

Qu'il faudra, pour le rompre, un brusque éclat de rire..

BASILIUS, riant,

Ah, ah, ah .'... Parlons d'autre chose; ça vaut mieux l Mais je bavarde là comme un vieil étourdi. Et vous alle\ me faire oublier le bon Dieu!

JOSINA Comment *(

BASILIUS

Je dois sonner l' Angélus de midi....

Excusez-moi, mademoiselle Josina....

Tene^, montrez-lui donc V ouvrage à faire.... Il na Pas le moindre talent pour la cordonneHe, Mais il pourra du moins se montrer complaisant Et vous entendre.... Adieu.... Et puis, profitez-en Pour le gronder encore un peu, je vous en prie....

JOSINA Le gronder l

Mais déjà Basilius est loin....

Alors, Josina prend vivement sur le coin De la table un objet paqueté, le déballe, Et montrant à Baldus deux petites sandales. Elle dit :

C'est très peu de chose; quelques points Seulement ; vous y>oye\'!

BALDUS

Oui; nous en prendrons soin ; Merci. . . . Vous parte^ ?

JOSINA Puisque nous sommes d'accord....

BALDUS

Ah, oui.... bien sûr.... Eh bien, ne parte\pas encore Pourtant. . . .

JOSINA

Pourquoi ?

BALDUS

Pour rien..,. Pour rester.... Je suis fou. Dites?... C'est que jamais personne — comme vous! —

Ne vient ici.... Jamais personnel... Et ça me semble Quelque chose de si bienheureux que je tremble. Dans mon étonnement de cet instant béni. Que vous vous en allie:^ et que ce soit fini....

JOSINA Mais....

BALDUS

Je comprends que cela vous étonne, à cause De l'autre jour.... C'est vrai; mais c'était autre chose Vautre jour.... Mon orgueil ne voit plus rien que lui Parfois! C'est mon orgueil qui parlait.... Aujourd'hui Je n'en ai plus — ou s'il m'en reste, je l'oublie — Et je sens quelque chose en moi qui s'humilie Tout doucement. . . . Oui, tout doucement, devant vous. Comme si mon orgueil se mettait à genoux..,,

JOSINA

Comme vous parle^ drôlement....

BALDUS

Pourquoi ? Je tente De dire en quelques mots ma pensée hésitante.... C'est difficile. ...On lit malaisément en soi. . . . Les sentiments, c'est comme un passant qu'on reçoit. Un étranger qui s'arrête dans la demeure ;

On ne sait si c'est pour toujours ou pour une heure. Et l'on doute longtemps, s'il tient dans sa main close Des graines de souci ou des boutons de roses. . . . N'est-ce pas?.... Mais ce n'est pas pour vous que Je dis Cela.. . . Vous. . . . vous. . . . Tantôt J'étais comme engourdi Dans Je ne sais quel froid de mon cœur et quelle ombre; Je voyais bien l'été, mais il était plus sombre

Et semblait loin de moi dans un monde étranger

Puis, vous êtes venue.... Alors tout a changé î Sans doute j'ai pensé d'abord quand Je vous vis, A cet éclat de rire qui m'a poursuivi L'autre Jour.... Ce ne fut cependant qu'une alerte. Car vous ave\ poussé la porte grande ouverte. Et, n'entendant plus rien de ce rire moqueur, Avec son ciel doré, ses fleurs, ses feuilles vertes. J'ai senti tout l'été qui entrait dans mon cœur!

A ces mots Josina se retourne un moment Vers la porte, regarde, et répond simplement :

C'est vrai qu'il fait bien beau dehors!

Elle se tait ; On dirait qu'elle a peur qu'il la trouve bavarde.... Puis, le voyant rêveur, comme s'il regardait Sa pensée, elle dit encor :

Mais je m'attarde!

C'est samedi; Je dois préparer le gâteau.... Je dois partir. . . . Que regardez-vous '!

BALDUS, lentement,

Je regarde Ce moment de ma vie.... avec l'inquiétude. Pour la première fois, de retrouver tantôt, — Moi qui l'aimais pourtant si fort — ma solitude l

JOSINA

Si vous êtes souvent seul, cest peut-être un peu De votre faute !.. . Vous ne vous mêle:{ aux jeux De personne; les jours de fête on ne vous voit Jamais L.. Vous ave:{ l'air de ne point nous connaître!

BALDUS

Oh non !

JOSINA

Uhiver dernier. cheT^ Dolf, le soir des rois. On vous avait prié de venir?

BALDUS, vaguement,

Oui .... peut-être ....

JOSINA Vous n'êtes pas venu !

Non, bien sûr!

JOSINA

Et pourquoi ?

BALDUS, embarrassé,

Je n'aime pas.... Ces jeunes gens, ces jeunes filles. Leurs mots plaisants et leurs rires qui se défient Avec cette gaieté continuelle aux yeux.

Et les choses dont ils parlent... Comment vous dire Cela ?. . . Je n'aime pas !

JOSINA

Vous êtes sérieux.

BALDUS

Oh, non!... Si vous savie\ à quel point j'aime à rire! Mais autrement. . . .

JOSINA

De quoi ?

BALDUS

Du soleil, du beau temps.

De tout ce qui est clair et gai!... Rien n'est meilleur Qu'un franc rire qu'on rit ensemble !... Mais, pourtant. Il ne faut pas qu'on rie à , tout coup, à toute heure.... On finirait par oublier comment on pleure!

JOSINA Ah, mais tant mieux!

Ne dites pas cela .'... Sans doute Bien des bonheurs qu'on trouve au hasard de la route, Éveillent un bon rire et font chanter la joie; Mais ce sont des bonheurs dont on n'est qu'effleuré. Car devant ce qui vaut qu'on aime et que l'on croie. On n'a senti, vraiment, que lorsqu'on a pleuré l... Vous voye\ à quel point je suis loin de ces gens!... Ce n'est pas de la honte d'avoir moins d'argent Qu'eux tous, ni que dans mon orgueil je les méprise. Non, non!... Mais que voudrie:{-vous que je leur dise'!

JOSINA Ce que vouspense:{.

BALDUS

Quoi ! Livrer sa conscience.

Parler de ce qu'on aime et montrer ce quon est A des gens qu'on rencontre et qu'à peine on connaît? Non, non!... C'est se donner que dire ce qu'on pense !

JOSINA

Pourtant, se confier à quelqu'un qui réponde, A quelqu'un....

BALDUS

Ah, bien sûr! Mais pas à tout le monde! Ce que la confiance a de délicieux.

N'est fait que des secrets que deux cœurs se réservent. S'il ne doit pas donner un son plus précieux, Un sens plus émouvant à certaines paroles, A quoi donc voulez-vous que le silence serve? Ce que l'on dit à tous est toujours si frivole l Mais comme on n'est bien soi que lorsqu'on est loin d'eux. Rien n'est vrai que ce dont on ne parle qu'à deux.

Peut-être....

BALDUS

Ah, oui, donner son cœur et ses pensées ; Se confier asse:{pour n'en cacher aucune!... Tenez : je vais parfois vers la mer, jusqu'aux dunes. Droit devant moi, suivant la route commencée.... Vous savez s'il fait bon là-bas! L'herbe est menue; Certains coins sont remplis de petites pensées ; Mais le plus beau c'est l'infini de la mer nue Jusqu'au ciel qui l'effleure et qui la continue!... Sentez-vous, aux seuls mots que j'emploie à le dire. L'odeur de l'eau, l'odeur du vent qu'on y respire ?...

JOSINA Oui....

BALDUS

Je me couche là, sur le sable.... D'abord Je suis bien d'être seul dans cette paix totale Où le monde et mon âme ont l'air d'être d'accord.... Puis, peu à peu ma solitude méfait mal.... Mon silence oppressant me devient importun ; De tout ce que Je vois trop de beauté s'exhale Pour l'éprouver tout seul sans le dire à quelqu'un.... Un bonheur monte en moi si fiévreux et si tendre. Qu'il voudrait déborder mon être et se répandre. Et ce besoin de se donner afin de vivre Fait crier à tel point mon cœur trop solitaire. Que je m'écrase au sol alors, comme un homme ivre. Pour enfoncer mon cri jusqu'au cœur de la te?^re!

JOSINA Vous voye:{ que la solitude est triste !

BALDUS

Certains jours.

Mais quelle confiance immense, ou quel amour Rendraient seuls, à la fois asse^ sûr et haj^di. Pour ne dire de soi que le peu que j'en dis!

JOSINA Mais vous le dites. . . .

BALDUS, interloqué,

Oui.... Je ne sais pas pourquoi..

C'est la première fois que je raconte ainsi Ces choses.... N'ai- je pas raison?

JOSINA, timide,

Je crois que si

J'y pense peu.. . . Comme une enfant, je dis parfois : J'y penserai plus tard, quand je serai plus vieille.... Mais j'ai l'impression qu'elles dormaient en moi Et que tout doucetnent votre voi.x les éveille....

BALDUS Al07'S?

JOSINA

Eh bien, voilà : ma pensée est la vôtre.... Je rirai moins souvent quand je suis près des autres.

BALDUS, mécontent.

Oui, c'est vrai, vous alle:{ revoir vos compagnons

Ne leur raconte^ pas ce que j'ai dit !

JOSINA

Mais non !

Bien sûr! Que craignei-vous d'ailleurs '(

BALDUS

Leurs moqueries.

Devajit vous, désormais, je ne veux plus qu'on rie De moi!... Jusqu'à pj^ésent je le leur ai permis; C'est asse5[!

JOSINA

Bien des gens prendraient votre défense. Si vous leur accordiez d'être un peu vos amis. . . .

BALDUS

Comment ?

JOSINA En leur montrant un rien de confiance....

BALDUS

Je Vai tenté!... Jadis — c'est Klaas que je préfère —

J'ai voulu lui parler de ce que je veux faire

Et de ce que je crois mon étrange trouvaille....

Sa réponse? Ce fut ce rire qui gouaille

Et qui semble, aujourd'hui, devenu mon refrain !

C'est à lui que je dois mon premier grand chagrin.

Et ce nom d'inventeur par lequel on me raille!

JOSINA, curieuse, C'est vrai, pourquoi?

BALDUS, lentement d'abord,

Non, non.... Pour que je vous le dise Je devrais être sûr qu'avant d'être comprise, Même encore secrète, encore inexprimée.

L'œuvre que J'ai conçue et que f aime est aimée!... Pour que f en parle encore, il faut que l'on m'écoute Sans m'arrêter d'un mot qui s'étonne ou qui doute. Et, comme si nos cœurs étaient de connivence. Que celui qui m'entend soit convaincu d'avance! Il faut qu'il m'appartienne, et, lorsque je lui montre Le destin lumineux qui vient à ma rencontre. Il faut que sans le voir même il en ait l'ivresse. Comme on est sûr du jour avant qu'il apparaisse! Parmi ceux qu'un instant mon sort intéressa, Connaisse\-vous quelqu'un qui m'apporterait ça ? Quelle est l'âme exaltée, et pourtant ingénue. Qui s'offrirait ainsi, dites ?...

JOSINA, émue,

J'étais venue Avec mon amitié, bien simple, bien docile, Croye:{-le.... Mais je vois que c'est plus difficile Que je ne le pensais....

BALDUS, interdit.

Comment?... Vous m' apportiez... .

Vous m'apportie:{, me dites-vous, votre amitié?...

JOSINA Mais oui. . . .

BALDUS

Et maintenant que pour lui faire accueil. Et pour répondre à cette offre de bon accord, Je n'ai pas dit un mot qui ne fût de l'orgueil. Vous ne me l'offre:^ plus?...

JOSINA, simplement,

Mais oui.... bien plus encore!

Vous êtes triste....

BALDUS

Alors, je ne suis donc pas fou?...

JOSINA, souriant.

Mais non.

BALDUS

Et VOUS sere:{ bonne encore demain?...

Et si je vous disais là : Donnez-moi la main ? Vous me la donneriez ?

JOSINA

La voici.... Qii'ave\-vous?

Baldus tremble, en effet ; tant d'émoi le secoue Que, lentement, deux larmes coulent sur ses joues....

BALDUS

Je suis heureux.... Mais ne m'en demande^ pas plus. Je suis heureux.... Je suis bien heureux....

JOSINA

L'Angélus.

Josina dit ce mot doucement, d'une voix Que sa piété grave et simple tranquillise, Tandis que toute la petite échoppe en bois S'est mise à chanter l'Angélus avec l'église....

Depuis le premier coup de cloche qui sonna

Et fit tomber sur eux sa musique bénigne,

Baldus n'a pas lâché la main de Josina....

Ils murmurent tous deux leur Ave, puis se signent.

Un dernier coup ; le son s'éloigne, s'assourdit Et se fond....

Un silence — Alors Josina dit Très vite, en regardant sa main qu'elle retire :

L'ouvrage sera-t-il bientôt prêt ?

BALDUS

Dès ce soir....

Je vous promets de vous V apporter....

JOSINA

Au revoir

Et Baldus, longuement, la regarde partir.

On a clos les volets du bas, mais à travers

Les deux volets d'en haut qui sont restés ouverts,

La clarté de midi ruisselle, verticale.

Et plaque un beau carré de soleil sur les dalles.

Pourtant la chambre est fraîche, avec de bons coins d'ombre Où, sans avoir bougé depuis cent ans peut-être, Les vieux meubles luisants mirent dans leur bois sombre Le ciel mouvant toujours le long de la fenêtre.

Devant la cheminée en pierre où se recourbe

Le foyer noir fermé par deux chenets forgés,

On s'assied en hiver pour voir brûler la tourbe

Ou le bois d'un poirier tombé dans le verger ;

Mais dès qu'il fait plus doux et que les jours s'allongent,

On polit les chenets, on l'écure à grande eau,

Et l'on balaie avec la cendre tous les songes

Qui flottèrent pendant des mois sous son manteau.

Partout d'anciens objets, familiers à la main, Bons serviteurs, passés des pères aux enfants. Ont si longtemps aidé tant de gestes humains. Qu'ils ont pris, peu à peu, comme un aspect vivant.

La porte basse, ouvrant près de la cheminée. Mène dans la cuisine où l'on voit, sur les planches, L'éclair d'un bataillon d'assiettes alignées Et les cuivres polis près des serviettes blanches.

Un parfum de bien-être imprègne la demeure, Et l'âme, même seule, y sent passer les heures Sans que sa solitude un moment ne l'opprime, Car si les jours sereins d'une existence intime Charment tout le logis par leur douce rumeur. C'est surtout la lumière et l'ombre qui l'animent Et font que, sans ce charme et cette intimité, Même vide, il aurait encor l'air habité.

Or, pour ce qui s'y passe à présent, le voici :

Josina, ses parents et Jakob, sont assis

A table où le repas de midi se termine.

Le père est un bel homme heureux, de belle mine.

Avec une peau fraîche et rose et des yeux clairs

Comme en ont les Flamands du côté de la mer.

S'il pose lentement sa parole matoise.

Il a le verbe haut, scandé du geste ferme, D'un maître qui commande à dix valets de ferme, Et vide d'un seul trait tout un broc de cervoise. Sa femme, fraîche aussi sous son bonnet flamand, Épouse ou mère, reste avant tout la maman, Qui n'occupe sa vie humble, aimante et fidèle, Qu'à songer au bonheur de ceux qui sont près d'elle.

Le repas fut solide et bon, comme il convient; La cervoise de Delft est légère à la tête.... Jakob qui parle haut sachant qu'il parle bien. Regarde Josina chaque fois qu'il s'arrête ; Mais Josina ne répond rien; elle est distraite....

JAKOB

Aussi vous devine\ si Menin riait jaune

Quand on m'a commandé ce travail merveilleux !

Une nappe de vingt-quatre aunes !

LE PÈRE

Vingt-quatre aunes !

JAKOB

Avec les armes de l'empereur au milieu!

LE PÈRE C'est donc que leurs métiers ne valent pas les nôtres?

JAKOB

Bien sûr! La Toison d'Or, au centre, la divise ; Saint- Jacques d'un côté, Saint- Adrien de Vautre, Et dans les quatre coins quatre fois la devise.

LE PÈRE Un tissage à donner bien du fil à retordre!

JAKOB

C'est le cas de le dire!... Et surtout que j'omets Les armes de chacun des chevaliers de l'ordre Avec leurs lambrequins, leurs casques, leurs plumets. Des aigles, des lions, des tourteaux, des billiettes, Et le tout répété sur soixante serinettes!

LE PÈRE

C'est pressé?

JAKOB

Non, pas trop. Dans huit jours on s'y met; C'est en janvier prochain qu'il faut que je la livide.

LE PÈRE

Et qu'est-ce que ça vaut?

JAKOB, rengorgé,

Ça vaut quinze cents livres!

LE PERE

Eh bien, vrai, je te félicite mon garçon l Vous l'entende^ ? Quinie cents livres !

LA MÈRE

C'est superbe!

LE PÈRE

// m en faut, pour toucher ce prix-là, des moissons. Et du miel dans la ruche, et des vaches dans l'herbe l

JAKOB, modeste, Eh, maUi'e....

LE PÈRE

Tais-toi donc ! J'ai Vair d'un apprenti! Quin:{e cents livres l Hein, Josina, c'est gentil?

JOSINA, distraite,

Mais oui....

LE PÈRE

Cest ça, c'est ça; fais la petite bouche! Est-il un tisserand qui gagne autant que lui?

JOSINA Mais non....

LE PÈRE

Tu dis « mais non » comme tu dis « mais oui ».'

Quinze cents beaux écus d'une livre qu'on touche Pour un travail habile, utile, intelligent, Sais-tu bien ce que c'est 1

JOSINA

Mais oui : c'est de l'argent !

C 'est quinine cents écus. . . .

JAKOB

Non, c'est bien davantage Josina ! Ils me valent mieux qu'un héritage Ceux-ci !

LE PÈRE

Là, tu l'entends !

JAKOB

Une telle commande, Ce n'est pas seulement, dans l'Allemagne entière. Le triomphe assuré de tios toiles flamandes ; C'est mon nom répandu par delà nos frontières. Ma nappe qu'on admire et mon travail qu'on vante; C'est un nouveau mai~ché fréquenté d'autres gens. Immensément ouvert à de nouvelles ventes....

JOSINA, sèche, Mais oui, c'est ce que je disais ; c'est de l'aigent!

LE PERE

C'est de l'argent ! Morbleu, que veux-tu que ce soit? Quand on travaille, c'est pour V argent quon reçoit ! Est-ce avec tes chansons, même les plus jolies. Que Je satisferai mes valets exigeants ?

En effet, à part ceux qu'a touchés la folie.

Qui donc fait jamais rien sinon pour de l'argent?

Moi, j'aime les soucis d'une vie occupée.

Peines, labeurs, efforts, soit! Pourvu qu'on me paie!

Connaisse:{-vous un homme sensé qui raisonne

Autrement? Nomme\-le! Montrez-le ï

JOSINA, embarrassée,

Non, personne....

LE PÈRE

// dit vrai ! Ce n'est pas pour l'amour du travail

Qu'on laboure la tejye et qu'on paît le bétail.

Et nous aurions laissé la Flandre entière en friche

Sans notre volonté tenace d'être riches!

Mais nous l'avons toujours possédée l Et c'est elle

Aujourd'hui, qui nous donne une opulence telle.

Que rien n'est trop coûteux, trop beau, trop élégant.

Pour les marchands d'Anvers ou les courtiers de Gand;

Que n'importe oit soient-ils, du moment qu'ils ont dit :

«Je suis bourgeois de Flandre)) on leur ouvre un crédit, Et qu'un jour, si quelqu'un te demande comment On explique en six mots ce que c'est qu'un Flamand, Tu peux donner ainsi la réponse opportune : « Un Flamand? C'est un animal qui fait fortune ! »

JAKOB, riant.

Qu'en dites-vous?

JOSINA, à son père,

J'admets fort bien qu'on parle ainsi, Quand on est comme vous, père....

LE. PÈRE

Que veux-tu dire?

JOSINA

Quand on n'est plus un tout jeujie homme....

LE PERE

Eh bien, merci.

Je suis un petit vieux ?

Allons, parle.

JOSINA Non, mais.

LE PÈRE

Tu me fais tire !

JOSINA, s'enhardissant.

Je dis.... quand on a besogné Comme vous.... qu'il est tout naturel qu'on admire Le travail accompli par tî'ente ans de courage. Qu'on montre avec plaisir l'argent qu'on a gagné. Et qu'on soit Jîer du gain puisqu'on a fait l'ouvrage!

LE PÈRE Pas mal!

JOSINA

Mais Je ne comprends pas, je vous l'atteste. Les hommes jeunes, forts, qu'on voit s'assujettir A l'argent seul, et qui, mépHsant tout le reste. Ne disent pas un mot et ne font pas un geste Sans calculer d'abord le profit qu'on en tire!

JAKOB, tranquillement.

Mais Josina, de quoi voulez-vous qu'on s'occupe Sinon de vivre heureux, partant de vivre bien! L'argent n'est pas le but, non ! Mais c'est le moyen ! Ceux qui ne songent pas au profit sont les dupes Des aïitres! Et vous-même à qui répugne tant La richesse, que rien que d'en parler vous gêne, Vous m'ave\ l'air d'en supporter fort bien la peine. Et de la mépriser tout en en profitant !

JOSINA Eh bien, j'ai tort....

JAKOB

Mais non, vous ave^ bien raison Josinal Si je veux de l'or coûte que coûte. C'est pour vous! Quand vous entret^e^ dans ma maison Pour y passer vos jours, parmi toutes mes joies. La meilleure, ou du moins la première de toutes. Sera de vous tisser ces jours d'or et de soie! N'est-ce pas mon devoir aussi?

LE PÈRE

Réponds ?

JOSINA, embarrassée,

Sans doute...

Mais.

JAKOB, s'échauffant,

Ne dites donc pas de mal de l'or qui pousse Parmi nos champs de lin, pour qu'ensuite l'eau rousse Des fossés, tout l'été le rouisse et le trouille. Et que, durant l'hiver, le filent de leur pouce Les fileuses qui Vont toi'du sur leurs quenouilles! C'est lui que nous tissons! Et nous en faisons tant De damas, de cambrais, de linons délicats, Qu'on ne sait vraiment plus si nos métie) s battants

lOO

Fabriquent de la toile ou frappent des ducats

Qui retombent sur nous en manne fabuleuse.

En averse dorée, en rayons éclatants.

Et qui rendj^ont la Flandj-e heureuse, aussi longtemps

Qu'on n aura pas coupé le pouce desjileuses!

LE PÈRE

Le franciscain d'Alost qui prêcha le carême Parlait dix fois moins bien que toi! Tu parles d'or!

A Josina :

Te voilà convaincue?

JOSINA, énervée.

Oh, pas du tout! Quand même J'ignorerais pourquoi. Je sens bien qu'il a tort!

LE PÈRE

De travailler?

JOSINA Mais non....

LE PÈRE

De te tisser des jours De soie?...

JOSINA

Eh non !

lOI

Josina .

LE PÈRE De quoi ?

JOSINA, impatientée,

De ni en parler toujours !

LA MÈRE JOSINA

De l'argent! De l'or! Avoir du bien!

Il n'y a donc tien d'autre ici-bas ?

Presque rien.

Ajoute\-y Vamour et la bonne santé, C'est le bonheur! On n'a jamais rien inventé De plus fameux , et pour ma part je m'en contente!

JOSINA

Et pas un seul effort qui vaille qu'on le tente Pour lui-même ?

JAKOB

Lequel ?

JOSINA

Je ne sais pas... Mais tout

M'affirme qu'il en est!... Ne voit-on pas, d'ailleurs. Certains hommes lutter, s'acharner jusqu'au bout. Et rester pauvres 1

JAKOB

Non! Jamais les travailleurs l La pauvreté, che^ nous, on devrait la défendre ! Les pauvres sont les maladroits, les nonchalants. Sans volonté, sans énergie et sans talents! Oui, dans le beau jardin prospère de la Flandre, Les pauvres, c'est la branche morte qu'on devrait Couper! Tous sont des fainéants !

Ce n'est pas vrai!

JOSINA LA MÈRE

JOSINA

J'en ai vus. . . . Ou plutôt l'on m'a dit Qu'il en est que leur pauvreté même grandit. Et qui, pour remplacer ce qu'elle leur enlève. Ont cent fois mieux!

JAKOB, goguenard, Quoi donc?

io3

JOSINA

Je ne sais pas.... Un rêve, Quelque chose qui les soutient dans leur faiblesse, Les entraîne, toujours plus loin, plus haut, sans halte, Jusquau but. ...Et souvent leur donne une noblesse Que n'ont pas ceux qui sont plus riches ï...

LE PÈRE

Tu t'exaltes!

Josina s'est levée en parlant, sa voix tremble...,

LA MÈRE Qu'as-tu donc, Josina ?

JOSINA Rien.

JAKOB

Qu'a-t-elW!

Bien nerveuse.

LE PERE

LA MÈRE Josine? ..

Elle semble

Et la mère s'alarme De la voir à ce point énervée, irritable, Que sans plus leur répondre elle a quitté la table Pour cacher sa rougeur et peut-être ses larmes....

Jakob, tranquillement, dit :

Laisse{-nous ensemble.

Un rayon de soleil essuiera cette ondée; Je lui dirai deux mots....

LE PÈRE

Fais selon ton idée Mon garçon .... Viens maman ; laisse-la ... Laissons-les. Ils se mettront d'accord.... Petite soupe au lait!

Les parents sortent. — Josina s'est accoudée A la fenêtre dont elle entrouvre un volet.

Rien cependant n'attire son regard ; la place Est vide ; il fait si chaud que personne n'y passe Et que le vieil aveugle à qui l'on a permis De mendier devant l'église est endormi....

Dans la chambre, un nouveau rais de soleil, entré Par l'entre-bâillement des volets qui s'écartent Illumine la nappe et les plats décorés. Et les guêpes, tournant sur le sucre des tartes. Font trembler doucement le silence doré....

io5

JAKOB, tranquillement,

Vous m'accuserie\ d'être encore dans Venfancé Ou d'avoir peu l'esprit d'un homme de mon âge. Si je vous déclarais que ces propos m'offensent, Josina. Je les prends donc pour un badinage. Et même s'ils m'avaient déplu, c'est effacé. J'ajoute cependant, qu'il me convient asse^ D'être seul avec vous un moment, pour vous dire Que je voudrais savoir ce qui vous les inspire, D'autant plus que, depuis quelque temps, vous mette:^ Un soin très attentif à me les répéter.

JOSINA Mo»}'

JAKOB Vous.

JOSINA

Je ne vous comprends pas....

JAKOB

Pourtant c'est clair.

JOSINA Je suis comme toujours....

JAKOB

Oh, vous en ave^ l'air, io6

Aux yeux d'autrui, peut-être l... Encore vos parents Ont-ils été témoins de ce qui me surprend. Tout à V heure....

JOSINA

De quoi ?

Ce ton, cette attitude; Vous me parle^....

JOSINA

Je parle comme d^ habitude....

JAKOB

Précisément ; c'est une habitude nouvelle Qui m'étonne et, j'ajoute, qui me mortifie. D'autant plus que j'ai beau me creuser la cervelle. Je ne découvre pas ce qui la justifie.

JOSINA

Je ne vois pas encor ce qui vous étonna.....

JAKOB

Depuis bien trop longtemps je connais Josina, Et depuis trop longtemps je l'estime et je l'aime. Pour n'avoir pas senti quelle n'est plus la même;

Et sans pousser des cris ni prendre un ton pleureur. Je tiens à le lui dire un peu !

JOSINA

C'est une erreur.

JAKOB

Oh, c'est tout récemment que vous ave^ changé l Mais soit che^ vous ou soit devant les étrangers. Quelque point qu'on discute et quoi que je soutienne. On dirait qu'il vous plaît de chercher le moyen De défendre un avis qui ne soit pas le mien, Et pourvu qu'elle irrite ou condamne la mienne. Même folle, toute opinion vous convient!

// est bien naturel pourtant, lorsque l'on cause, Qu'on ne soit pas toujours d'accord, sur toutes choses!. .

JAKOB

Non, non; ce désaccord vous plaît ; il est voulu;

Votre volonté seule explique sa fréquence;

Et c"^ est précisément pourquoi je n'en veux plus l

JOSINA C'est vous qui meparle![!...

io8

Moi !

Moi aussi. . . .

JAKOB

Je dis ce que je pense,

JOSINA JAKOB

Voyons, Josina, conçoit-on Que nous ne soyons plus absolument d'accord, Vous et moi? Et que nous nous parlions sur ce ton, Vous et moi?

JOSINA

Mais c'est vous qui l'ave^pris!

J'ai tort...

Si la chanson dit vrai le ton n'est pas heureux, Soit!... Je reprendrai donc le ton des amoureux. D'autant plus qu'avec vous c'est le seul qui me plaise... Dites-moi donc, et dites-le-moi bien à l'aise. Bien franchement , comme on parle à son compag7to7î Ave^-vous un reproche à me faire?

JOSINA

Mais non.

JAKOB

Suis-je pas désireux de vous plaire, aujourd'hui. Comme j'en ai toujours eu le désir?

JOSINA

Mais oui.

JAKOB

N'est-il pas vrai qu'en toute occasion, jadis. Nous nous trouvions du même avis, neuf fois sur dix, Et qu'aujourd'hui, jug-eant ce qu'on dit, ce qu'on fait. Neuf fois sur dix nous nous querellons 1

JOSINA

En ejfet.

JAKOB

Eh bien?

JOSINA

Eh bien, mon Dieu, ce n'est pas un problème.... A force de céder toujours, on s'aperçoit Qu'on fitîit par ft' oser plus rien dii^e de soi, Et l'enfant qu'oît était veut penser par soi-même...,

Comment?. . . Céder ?. . .

izo

JOSINA Mais oui. ... on se lasse de tout. . . . Et lasse notamment des avis qui s'imposent. J'ai voulu voir, moi-même, autour de moi, les choses. Les gens. . . .Nous n avons plus toujours les mêmes goûts. C'est vrai !... Je n'en suis pas plus coupable que vous !...

JAKOB, s'animant.

Ah, pardon! C'est vous qui change^!... Vous me le dites!

Depuis l'époque où vous étie^ toute petite,

Je me suis montré, moi, tel que je suis resté.

Avec tous mes défauts — et quelques qualités l —

Or qu'en penserie\-vous, au point où. nous en sommes.

Si je me révêlais, soudain, comme un autre homme.

En déclarant avec un sourire ingénu :

« Tant pis! C'est le Jakob que je suis devenu l »

JOSINA

Je dirais, que dût-on s'en fâcher, et peut-être En souffrir, il vaut mieux, avant tout, se connaître.... Et qu'il est même heureux, si l'on n'est plus d'accord, Qu 'on l'ait compris. . . quand on peut se le dire encore. . . .

JAKOB, rude, Comment?...

// ne faut pas que ces mots vous irritent. . . .

Vous vqye\ que je ne vous fais pas de reproches. Et, c'est vrai, c'est peut-être moi qui les mérite.... Mais au lieu que le temps qui passe nous rapproche, On dirait, chaque jour, qu'il nous éloigne un peu..,. D'autres autour de nous s'entendent, Je compare,

Je les vois bien unis, confiants et sûrs d'eux

Et je sens plus encor tout ce qui nous sépare. Comme si nous n' étions pas faits pour vivy^e à deux....

Lentement, et le cœur tremblant de son audace,

Josina dit ces derniers mots presque à voix basse

Mais Jakob, brusquement, la saisit par la main....

JAKOB

Quoi! Que dites-vous WL.. En voilà des paroles! Quy a-t-il '!

JOSINA Rien....

JAKOB

Comment, rien! Vous devenez folle Josina ! Ne me tt-aite^ pas comme un gamin ! Vous en ave\ trop dit pour rester en chemin l Qu'y a-t-il ?

JOSINA

Qu'ave^-vous '! Vous semble:^.. . .

JAKOB

Stupéfait !

JOSINA Pourquoi^.. J'ai constaté, comme vous Vave^fait....

JAKOB

Non, nonW entends fort bien!... Vous dites quil vous semble Que nos deux cœurs ne sont pas faits pour vivre ensemble! Vous l'ave^ dit!...

JOSINA C'est vrai; mais vous-même , avant moi....

JAKOB

Et vous le répète^, froidement, sans émoi. Sans chagrin, comme si vous m'annoncie\ la chose La plus simple du monde !... Alors quoi? Je suppose. Comme il est encor temps que l'on se dise adieu. Qu'en regrettant, un peu, que ça me contrarie. Vous conclue:^ pourtant que tout est pour le mieux. N'est-ce pas ?.. . Non, cessons cette plaisanterie. Elle dépasserait les limites permises !.. . Josina,je vous parle comme à ma promise. Et pour vous épargner des discours superflus. Dites-moi, franchement, si vous ne m'aime^ plus?... Cet aveu-là, mon Dieu, n'est pas plus malaisé Que Vauti-e, Josina !... Eh bien, vous vous taise\?...

JOSINA

Oui... Ma sincérité ne devrait à la vôtre Défaire celui-ci.... que si f avais fait l'auti'e....

ii3

JAKOB

Ah, mieux encore!... Alors il vous plaît d'ej^acer

Non seulement tout le présent, mais le passé':

Quelque bons qu'aient été nos rapports coutumiers,

C'est vrai, vous n'ave^ jamais dit que vous m'aimie^;

Je n'ai pas dit non plus, moi, combien je vous aime;

Mais n'importe, pour tout le monde, et pour nous-mêmes.

L'amour nous unissait, si net et si sincère.

Que de pareils aveux n'étaient pas nécessaires !

Oui, nous étions d' accord l Nos parents nous fiancent ;

Vous ne détrompe^pas d'un mot ma confiance.

Et vous me sourie:^ lorsque je vous convie

A prendre votre part du bonheur de ma vie !

Depuis loi^s, vous save^par quel labeur constant

Tai tâché d'embellir le toit qui vous attend !

Et lorsque la demeure est prête enfin, de sorte

Que les fleurs de la noce ornent déjà la porte,

Sans motif, arrêtant au seuil même vos pas.

Vous déclare^ soudain que vous n' entrerez pas l...

Ah, non!... Ne compte:^ pas, galant qu'on remercie.

Que je vais me prêter à cette fantaisie.

Et retourner che\ moi, tout seul, en m' exposant

Aux quolibets des sots et des mauvais plaisants!...

On ne s'accorde plus? Bonsoir!... C'est trop commode!

Vous n'ave^ pas pensé, sans doute, aux gorges chaudes

Qui m'attendent!... D'ailleurs, je vous suis attaché,

Moi! Je vous aime!. . . Et puis, voyons. . . . Vous me cache^

Quelque chose!...

JOSINA Mais non.

JAKOB

Des propos si hardis Ont, bien sûr, un motif secret....

JOSINA

Je vous rai dit!...

JAKOB

Laisse:^ donc!... Je ne suis ni devin ni prophète. Mais quand on parle à son promis comme vous faites. Et qu'on déclare, avec un air comme le vôtre. Qu'on n'en veut plus....

JOSINA

Eh bien?

JAKOB

C'est qu'on en veut un autre!

Je vous répète. . .

Et moi, je vous dis, à mon tour, ii5

Que je saurai ce que je veux savoh\...

Et juste A ce moment, penchant son visage et son buste Entre les deux volets, Kato leur dit :

Bonjour !

Jakob s'est tu.... Kato disparaît.... Il maugrée

Tout bas, puis, menaçant, mais la voix moins timbrée....

JAKOB

Nous gardons ça pour nous, n'est-ce pas?... Et bientôt Nous en reparlerons!...

A la porte d'entrée Kato dit de nouveau :

Bonjour.

JAKOB, brutal,

Bonjour Kato!...

Et, sans un mot de plus, il s'en va....

« Qu'y a-t-il ? »

Interroge Kato de ses yeux puérils Et craintifs, toute prête à pleurer de l'accueil Inattendu qui vient de l'arrêter au seuil....

Mais comme si cette présence inespérée

La sauvait, Josina vient vers elle et lui crie,

En lui tenant les mains dans ses deux mains serrées

Ah, petite, ma butine Kato, ma chérie.

Viens, viens....

KATO

Qu'as-tîi '!

JOSINA Si tu savais!

KATO

Quoi?... Je t'en prie.

Ton cœur est si ému que Je le sens trembler.... Qu'y a-t-il ?

JOSINA

Ah, si tu savais l...

KATO

Quoi?

JOSINA

J'ai parlé l

KATO

Comment ?

JOSINA Oui, . . . J'ai osé lui parler !...

KAÏO

Qu'as-tu dit?

Je ne sais plus très bien.... La crainte m'étourdit Encor... J'ai déclaré que nous n'avions plus l'air De nous aimer...,

KATO

Ensuite?

JOSINA

// s'est mis en colère!

KATO Je comprends ça !

JOSINA

Tai dit que je nous comparais Trop souvent, tous les deux, à Bart et toi....

KATO

C'est vrai?

ii8

JOSINA

Mais oui.... Que vous, du moins, vous vous aimie\ d'amour Car vous étie{ toujours d'accord....

KATO

Oh, pas toujours....

Mais qu'a-t-il répondu 1

JOSINA

Je n'ai rien écouté — J'entendais mon cœur battre à coups précipités. Je parlais. . . . Chaque phrase avait l'air d'être apprise. . . . Et je m'épouvantais de leur témérité. Tout en me répétant : Il faut que je le dise!... Pourtant....

KATO

Quoi ?

JOSINA

Tout à coup, il est devenu blême Et m'a dit : Quand on parle ainsi, c'est qu'on en aime Un autre!

KATO

// a dit ça !

JOSINA

Mais c'est â ce moment

Que tu nous as crié : Bonjour!... Heureusement!... Alors il est parti. ^..

KATO

Faisant claquer la porte !

JOSINA Ah, du moins, c'est Jinil

KATO

Que fera-t-iV!

JOSINA

Qu importe!

Tu ne te doutes pas de ce bonheur que j'ai Lorsque je pense, enfin, que mon cœur soulagé Du double rôle auquel il a dû consentir Va pouvoir battre un peu librement, sans mentir!

KATO

Mais en parlant d'un « autre », il n'a pas dit le nom De Baldus?... Et tu n'en as pas parlé?...

JOSINA

Mais non!

KATO

C'est pour toi que j'ai peur!... Ses yeux étaient deux boules De feu !... Regarde, il m'a donné la chair de poule !

Et j'espère ne plus le revoir de sitôt.

S'il doit me saluer d'un tel « Bonjour Kato! »

JOSINA Chère petite....

KATO

Et tu ne crains rien'!... A ta place J'aurais peur l

JOSINA, s'animant,

Pourquoi donc ? Que veux-tu qu'il me fasse ? Est-ce ma faute à moi si Je ne l'aime plus? Et, vraiment, peut-on me blâmer, d'avoir voulu, Fût-ce au prix d'un destin que tant d'autres envient. Faire, comme il me plaît, le bonheur de ma vie?

KATO

Ton bonheur?... C'est qu'alors tes parents voudraient bien De Baldus?... Tu le crois?

Ah, non.... Je n'en sais rien....

Mais pour gagner du moins mon bonheur d'aujourd'hui, Je sais qu'il mejallait d'abord rompre avec lui. Avouer nettement l'erreur que J'ai commise, Et le faire avec une si pleine franchise Que plus aucun remords ne trouble mon espoir. Lorsque Baldus et moi nous nous verrons ce soir....

KATO, surprise,

Ce soir ?

JOSINA, embarrassée,

Oui.... Oui, ce soir....

KATO

OÙ donc?

JOSINA

Je ne sais pas....

KATO

Comment?... Che\ qui vas-tu le voir?... Ici?

JOSINA

Là-bas, A droite de V église.... A côté de che^ lui.... Il m'a dit de venir....

KATO Ce soir !

JOSINA

A la mi-nuit....

Mais Josina !

KATO

JOSINA

Tu vas comprendre.... Oui, sans doute.

Tu trouves que cest mal. ...Et c'est si simple!. . . Ecoute, Ma petite Kato, ne fais pas de sermon, Je te dis tout.... Tu sais combien nous nous aimons, Baldus et moi.... Comment nous avons commencé A nous aimer, sans le vouloir, sans y penser, Mon Dieu, je dirais presque, en ne nous aimant point.'... Aussi, pour accorder l'une à l'autre nos âmes. Et mieux unir deux cœurs qui venaient de si loin. Notre amour, dirait-on, dès que nous nous aimâmes, Et peut-être à raison de tout ce qui l'entrave. Fut à la fois plus doux qu'aucun autre, et plus grave.... Nous nous sommes peu vus.... Je t'ai dit chaque fois Nos rencontres.... C'était près du vieux pont de bois. Ou derrière che^ nous, dans le hangar du tir, Quand nous avions un mot plus urgent à nous dire. Car, si l'on peut s'aimer rien qu'en se regardant. On doit bien se parler quelquefois cependant!.,. Tu ne me grondais pas. . . .

KATO

C'était dans la journée!

Mais le soir!... A minuit!...

JOSINA

Ne sois pas consternée,

Ma petite Kato.. . . Voici tout simplement

Pourquoi : Depuis qu'il m'aime — et c'est le seul tourment

D'un bonheur qui sinon m'eût paru sans mélange! —

// ne m'a plus parlé de ce travail étrange

Auquel il donne tout son esprit, tout son être,

Et dont on rit, stupidement, sans le connaître!...

Je n'ai rien demandé J'attends, depuis un mois.

Ce secret, le dernier qui l'éloigné de moi,

Comme un nouveau serment, comme un nouvel aveu!...

Or, hier, il m'a dit : (( Demain soir, si tu veux,

« Dans la nuit qui permet les rencontres moins brèves,

« Je te raconterai mon labeur et mon rêve;

« Je te dirai ma foi, malgré mes défaillances.

« Viens si tu m'aimes, viens si tu as confiance,

h Et juste à la mi-nuit, je t'attendrai, caché

« Dans le coin sombre que fait V ombre du clocher.

KATO Qu' as-tu dit?

JOSINA

Je sentais mon désir se confondre Avec ma crainte, et cependant j'allais répondre, Lorsque d'un geste aimant, il arrêta ma voix Sur mes lèvres, et dit : « Ne réponds rien; je vois « Que tu as peur.... Viens, ne viens pas; choisis toi-même; « Je t'aimerai dans tous les cas. puisque je faime.... » Ah, quel plus tendre amour aurait pu l'inspirer?...

KATO

Alors 1

JOSINA, simplement.

Tu comprends bien, n'est-ce pas, que f irai.

KATO

Non.... Non....

JOSINA Pourquoi?

KATO

Pourquoi f... Tu m'as toute interdite , Josina.... Tu n'as pas réfléchi...,

JOSINA

Mais, petite.

Si j'ai trouvé tantôt l'audace qu'il fallait Pour parler à Jakob comme je lui parlais Quel que fût le coun^oux dont il me menaça. C'est que depuis hier je ne pense qu'à ça! Que t'imagines-tu ? D'où te vient cet accès De frayeur? Et pourquoi trembles-tu?

KATO Mais je tremble. . . .

Je ne sais.

JOSINA Pour moi?... Je serai près de lui!

KATO

Ah, c'est lui qui m'effraie, et f ai peur de la nuit!... Josina, je V en prie.... Ecoute-moi : Suppose Que Bart m'ait dit qu'il m'attendrait....

JOSINA

C'est autre chose l

KATO

Pourquoi ?

JOSINA, s énervant,

C'est différent!... Parce que je te montre Pourquoi Baldus a désiré cette rencontre!... Tu peux donc jr penser, Kato, sans t'alarmer....

KATO

Ce n'est pas différent, puisque vous vous aime^!... Comment veux-tu, ce soir, que je vive, sachant Que tu t'en vas dans la nuit noire, en te cachant, Que tu es seule.... Et que j'attende ton retour. Avec le souvenir d'une histoire d'amour

Qui m'effraie Et craignant, malgré moi, que peut-êtj'e

Baldus — sans l'accuser, bien sûr, d'être méchant —

Ne soit pas aussi bon que tu crois le connaître!... Si tes parents savaient

JOSINA Mais Katn....

KATO

C'est pour eux'....

Ah, tu sens que c'est mal et que c'est dangereux,

N'est-ce pas ?. . . N'est-ce pas ?...

JOSINA, ironique,

Non, vraiment, ta défense De ma vertu prend les allures d'une offense!... Je te dis tout naturellement, une chose Toute simple, que ton esprit métamorphose ; Et je vais regretter mes sottes confidences....

KATO" Ah, Josina.... Josine!...

Et Kato la regarde; Et deux larmes, deux grosses larmes qui s'attardent Un moment dans ses yeux qu'une angoisse effarouche, Descendent lentement jusqu'aux coins de sa bouche....

Et Josina s'émeut....

JOSINA

Eh bien ?... Voyons .... Tu pleures ?... Non, je ne veux pas voir tes beaux yeux inquiets, Ma petite Kato!... Tu sais bien que tu es Mon amie.... Et je suis la tienne, et la )r,eiUeure, N'est-ce pas ?

KATO

Maintenant, oui.. . Mais pas tout à l'heure! Pas lorsque tu me tiens des propos sans raison...

JOSINA

Que veux-tuf...

KATO

Que tu ne quittes pas la maison Cette nuit!... Que tu n'ailles pas près de r église.... Et qu'après me l'avoir bien promis, tu me dises. Avec un bon baiser plus tendre que jamais : C'est plus sage.

JOSINA

Eh bien.... Oui.... Soit.... Je te le promets.... C est plus sage....

Et lorsqu'elles se sont embrassées, Josina dit, soudain, comme si sa pensée

x?za

S'effrayait d'un danger dont elle se souvient Tout à coup :

A présent, Kato, je te préviens Que Jakob pourrait bien revenir....

KATO

Oh, mon Dieu!

Je m'en vais!...

JOSINA // voulait un nouvel entretien....

KATO

Tâche de le calmer!

Je ferai de mon mieux.

KATO Sois prudente.... Et ce soir, c'est juré?

JOSINA

C'est juré.

Kato sourit, d'un bon sourire rassuré, Et sort....

Et Josina reste un moment songeuse....

Puis joignant ses deux mains contre son cœur qui tremble, Pour étouffer les coups de sa fièvre orageuse, Elle dit, et ces mots sont si doux qu'il lui semble Que c'est son cœur tremblant qui les a murmurés :

Ah, mon amour, vous sm'e^ bien que je viendrai!...

Les gestes et les bruits, dont la vie illusoire Depuis l'heure de prime ont rempli la journée, S'endorment un à un dans les heures du soir; L'ombre, au pied du clocher, termine sa tournée....

Vers cinq heures, il fit si chaud dans le verger Qu'on se sentait le cœur saisi de pâmoison ; Mais peu à peu l'air est redevenu léger Et l'orage a passé derrière l'horizon.

Et l'Angélus du soir tinta dans l'air plus frais, Gomme pour appeler l'ombre, et l'ombre est venue; Mais sous un ciel si clair et si pur qu'on dirait Que la nuit n'est qu'un jour plus bleu qui continue.

Les fenêtres se sont, une à une, éclairées,

Puis éteintes, d'un coup, comme on souffle des cierges,

Et la ville a fini cette belle soirée

Par un dernier bonsoir sur le seuil d'une auberge.

On ne voit plus ni les toits bruns, ni les toits rouges, Ni les grands gazons verts où blanchissent les toiles; C'est la nuit, c'est la nuit tranquille, et rien ne bouge Que le scintillement d'un million d'étoiles ;

Et les voiles lactés dont s'entourent les choses, Augmentent le silence et le recueillement Où tout s'apaise, où tout s'endort, où tout repose.... Sinon le cœur qui bat dans l'ombre éperdûment..,.

Car il n'est plus de nuit, de sommeil, d'accalmie, Quand l'amour jette au loin son appel émouvant. Et c'est l'heure où Baldus attendra son amie....

O nuit, sois indulgente et douce à ces enfants ! , . .

Quand toute la maison lui parut endormie.

Angoissée et tremblante aux moindres bruits soudains,

Josina descendit jusqu'au seuil du jardin....

Elle écoute; tout est en paix, rien ne remue;

Elle ouvre lentement la porte et, tout émue.

Hésite un peu devant la splendeur importune

De riierbe et des pommiers baignés de clair de lune....

Il fait si lumineux qu'on voit les graminées

Dresser sur le gazon leurs plumes inclinées,

Et que tout le pays jusqu'où la mer s'étale,

A l'air d'être au milieu d'un globe de cristal.

Sur le petit sentier détourné qu'elle longe,

Il lui semble marcher dans un jardin de songe,

Et que pour embellir son premier soir d'amour

C'est un monde irréel et plus beau qui l'entoure....

Mais la peur, de nouveau, suspend son pas léger,...

Un oiseau bat de l'aile.... Une fleur a bougé....

Le silence est lui-même effrayant.... Sans raison.

Elle a failli soudain regagner la maison....

Puis, comme si, dans l'ombre, on l'avait appelée

En lui disant tout bas «Viens donc?... » elle est allée.,..

Que l'église est muette ! Elle est comme un immense Tombeau vide, dont pas un mot n'émeut la pierre.... Et Josina s'étonne, au seuil de son silence, Que le sommeil endorme même la prière. . , .

Debout, contre la porte basse du clocher, Elle aperçoit Baldus qui la laisse approcher Sans un geste d'accueil, sans un mot qui l'appelle, Et comme s'il doutait encor que ce fût elle. . . .

Elle dit : « Me voici ». — Et Baldus : « Il ne faut

« Pas qu'on nous voie ici, tous les deux.. ..Viens là-haut....»

Et, sans un mot de plus, il l'emmène sous l'arche De la porte qu'il ouvre et referme sur lui. C'est le cœur de la tour et des marches, des marches, Qui montent en tournant comme au cœur de la nuit....

Ils montent. Josina suit Baldus sans le voir... Elle a tremblé d'abord d'un silence aussi noir, Puis dans cette montée étrange et cadencée, Elle laisse flotter vaguement sa pensée.... Elle va, sans savoir; elle tourne, sans trêve; Et craignant, par moments, comme il arrive en rêve, Que Baldus, tout à coup, fuie en l'abandonnant, Elle monte, elle monte toujours, en tournant

Soudain, un souffle d'air plus frais passe autour d'eux ; Il fait noir, mais on sent que le ciel est plus proche.... Ils s'arrêtent.... Ils sont arrivés, tous les deux. Au sommet du clocher, dans la chambre des cloches.

BALDUS

Prends bien garde aux derniers degrés; ils sont plus bas. Y es-tu ?

JOSINA

Oui.... Comme il fait noir....

BALDUS

Ne bouge pas!

JOSINA Je n'y vois rien....

BALDUS jy vois.... Je suis accoutumé....

Ne bouge plus. ...Les deux grands volets sont fermés. . . .

JOSINA, craintive, Oit t'en vas-tu?

BALDUS

Créer le jour, à ma manière....

Tiens.... Voilà !... C'est la nuit qui nous fait la lumière!

Et par l'espace bleu des volets écartés,

On voit toute la nuit dans toute sa clarté....

BALDUS Regarde; onjy voit presque aussi clair qu'en plein jour!

JOSINA

Oui.... Mais où sommes-nous f

BALDUS

Tout en haut de la tour; Près des cloches.

Et c'est un regard de surprise Que Josina donne au spectacle qui l'entoure....

Une fenêtre haute, large, trilobée, Où les rayons de lune en passant se divisent. Ouvre dans le mur noir les trous de ses trois baies Dont le faîte ogival est garni d'abat-sons. Entre les murs, portés par de forts étançons,

L'étage est, tout entier, traversé d'outre en outre. Par l'enchevêtrement formidable des poutres Où, depuis le matin, vers les quatre horizons, Trente cloches de bronze ont battu leurs chansons ; Mais lourdes à présent d'un silence absolu, On dirait des cœurs morts où le sang ne bat plus. Comme une passerelle étroite un plancher borde Le trou d'ombre effrayant par où tombent les cordes, Et l'on s'y croit, parti vers quelque découverte, Sur le pont d'un bateau qui navigue sans voiles, Et fuit sous un ciel d'encre, où la fenêtre ouverte Montre, comme entre deux nuages, les étoiles....

Josina dit :

Que c'est étrange l... Et que cest beau!... On se croirait monté sur le pont d'un bateau....

Mais Baldus, revenu près d'elle, la regarde....

BALDUS Josina, tu n'as pas eu peur?

JOSINA

Non.

BALDUS

A ussitôt Que le soir vint — et cest étonnant comme il tarde

Par ce beau temps d'été'. — f ai fait tout un détour Pour arriver Jusqu'à la porte de la tour Sans qu'on me vît ; et toi, Josina ?

JOSINA

J'ai pris garde Aussi ; Je suis arrivée à toi, sans que J'eusse Vu personne; et, vraiment, dans cette paix profonde Oii déjà tout dormait, il semblait que Je fusse La dernière petite âme éveillée au monde!

BALDUS

Che!{ toi?

Je suis montée à Vheure accoutumée Dans ma chambre, et derrière la porte fermée. J'ai longtemps attendu, sans bouger, anxieuse. Que toute la maison devînt silencieuse.... Lorsque minuit fut près de sonner, sur mes bas. Souliers en ntain, je suis redescendue.... En bas. Dans l'ombre, il m'a fallu dix minutes, au moins.

Pour ouvrir seulement la porte verrouillée

Alors J'ai cru entendre une voix, mais très loin.... J'ai marché vite; l'herbe était toute mouillée.... Et la lune avait l'air de dénoncer ma fuite!... Mais au pied du clocher Je t'ai vu tout de suite.... Tu m'attefïdais?

BALDUS fêtais blotti contre le mur....

JOSINA Et tu ne doutais pas 1

BALDUS

Oh, je n'étais pas sûr. . . .

JOSINA Pourquoi? Je t'aime et te l'ai dit....

BALDUS

Cest cela même, Josinajje m'étonne encore que tu m'aimes; Je n'ai pas encor pris la paisible habitude De mon bonheur; et s'il m'eût fallu, tout ce soir, T'espérer vainement dans cette solitude.

Sans blâmer ta sagesse ou ton ingratitude Je t'aurais bien aimée encor pour cet espoir l

yOSINA, souriante.

Mais comme ma tendresse est tenace et têtue. Il faudra cependant que tu t'y habitues, Baldusf...

BALDUS, grave, Es-tu certaine de m'aimer \'

JOSINA

■• Comment?

BALDUS Le sais-tu bien ? Comment le sais-tu ?

JOSINA

En î' aimant !

On sent qu'on aime!...

BALDUS On sait qu'on aime!...

JOSINA

Pas toujours....

Je f aimais bien avant de savoir mon amour! Et c'est le jour où, tout étonnée et ravie, Je rai vu qui s'épanouissait dans ma vie, Nouveau, comme la première ^eur du printemps. Que f ai compris qu'il était là depuis longtemps!... Tu ne m'as pas aimée ainsi?

BALDUS

Non, j'en conviens. . . .

Quand je songe au passé, ce dont je me souviens, — Et j'ose V avouer, parce que je t'ai là Près de mon cœur — c'est que mon cœur ne f aimait pas

JOSINA, taquine,

Oh, tu n'as pas besoin d'y insister beaucoup ; Je le savais!... Pourtant, tu m'aimas?...

BALDUS

Tout d'un coup !

A la fin d'un matin, lourd de mélancolie,

Je t'ai vue Et je t'ai aimée à la folie!

Oui, sur ce même cœur, brutal, ravageant tout.

L'amour avait passé, redoutable et soudain.

Comme une grêle en mai qui dévaste un jardin!

Que c'est étrange!... On vit sans savoir ce qu'on veut !

Et j'ai vécu, les yeux distraits, l'esprit farouche,

Encore inconscient moi-même de mes vœux.

Sans voir ni tes cheveux, ni tes yeux, ni ta bouche....

C'était pourtant tes yeux, ta bouche, tes cheveux....

Ah, Josina, comment ta tendresse ingénue

Ne s'émeut-elle pas de ce double mystère :

Pourquoi, sans te chérir sitôt qu'il t'a connue.

Mon cœur s'obstina-t-il si longtemps à se taire?

Et par quel sortilège, imprudemment charmé,

Le tien, sans me connaître encor, 7n'a-t-il aimé?

JOSINA, doucement,

Pourquoi tu as vécu longtemps sans prendre garde A moi ? Je n'en sais rien ; c'est toi que ça regarde, Baldus; et je ne puis le trouver discourtois Si j'ai vécu longtemps sans prendre garde à toi.

Mais l'amour est venu, quelle qu'en soit la cause, Il a rempli mon cœur, pourtant sans l'étonner, Et si je suis enfin sûre de quelque chose. C'est que c'est bien à toi que ce cœur s'est donné !

BALDUS

A moi! Mais quel portrait de moi t'es-tu tracé? A quelle aimante erreur doit-il son origine? Tu ne me connais pas !.. .

JOSINA

Je te connais asse^ Pour t'aimer!

BALDUS

C'est ton rêve, hélas, qui l'imagine !

Ce n'est pas moi, Baldus, que tes beaux yeux reflètent. C'est ton illusion!

JOSINA

Soit, j'en fais mon profit !

BALDUS

Mais s'éprend-on vraiment d'une image incomplète?

JOSINA

Ah, celle que j'ai là, devant moi, me suffit!

BALDUS, touché, Josina....

JOSINA

Tout ce que je sais de toi m'engage, Aussitôt que j'y pense, à t' aimer davantage l Laissons-là ton front clair, tes mains fines, ta voix Si sonore — et pourtant si douce quelquefois! — Mais je songe à ta vie, à toutes tes années D'enfance solitaire et presque abandonnée ; Je songe aux mots blessants quon t'a dits, aux sarcasmes Raillant ta confiance et ton enthousiasme, A ce rêve inconnu qui trouble ma tendresse Les jours où je te vois souffrir et f isoler. Et ce sont des raisons de t'aimer, ne serait-ce Que parce qu'en t'aimant, je puis te consoler ï

BALDUS

Ton bien-aimé n'a pas besoin qu'on le console, Josina l Les bons mots, les méchantes paroles, QuHmporte ! . . . Les tourments réels que j'appréhende, Ne sont pas les tourments qui nous viendraient des autres ! Je ne crains pas les cœurs d' autrui ! Je crains les nôtres !

JOSINA Pourquoi ? Nous nous aimons. . . .

BALDUS

Oui, mais je me demande,

Quand je t'aurai livré, demain, tous mes secrets. Si nous serons plus près Vun de Fautt-e?

JOSINA, tendre,

Plus près?

Ton amour vient vers moi, si doux, qu'en te parlant J'ai peur de l'arrêtet% tantôt, dans son élan!

JOSINA Pourquoi ?

BALDUS

Comprendra-t-il qu'il se doit, sans partage. Tout entier....

JOSINA, vivement,

Ah, Baldus, n'en dis pas davantage!

J'ai compris l Mais peux -tu supposer seulement. Que je serais ici, d'un cœur délibéré.

Si quelque autre que toi pouvait, en ce moment. Croire encor que je l'aime ou que je V aimerai?

BALDUS

Josina....

JOSINA

Non, je viens sans remords et sans honte. Car ce n'est plus qu'à toi, Baldus, que j'en dois compte !

BALDUS Josina....

JOSINA

Laisse-moi répondre à tes pensées!

Je les devine, et je comprends que tu les aies; Et pourtant, désormais rien ne les justifie. Car c'est par notre amour que commença ma vie ; Et s'il m'anive encor quelquejois de songer Au temps où nous vivions l'un à l'autre étrangers. C'est pour bénir le Jour qui nous a réunis!

BALDUS

Josina.,..

JOSINA

Le vois-tu, ce jour que je bénis?

La chambre où le soleil allongeait ses rayons?... Ton père nous quitta pour se rendre à l'église....

BALDUS Je ne me souviens plus de ce que nous disions....

JOSINA

C'était mon amitié que je t'avais promise ;

Rappelle-toi, tes pleurs ont été son baptême.

Car tu pleurais, Baldus, tes mains avaient frémi...

BALDUS

Ce dont je me souviens c'est qu'en ce moment mêtne. Je t'aimais trop déjà pour être ton ami!...

JOSINA, doucement.

Je le sais; l'amitié na pas duré longtemps ;

Et c'est si bien l'amour que je f avais promis.

Que je n'ai plus douté depuis, qu'en cet instant

Où nous disions tous deux notre Ave Maria,

L'est pour nous seuls, Baldus, que dans l'église proche.

Ton père a fait sonner tout doucement ses cloches.

Car c'est alors que le bon Dieu nous maria....

BALDUS, ému,

Josina....

JOSINA

Cet amour total que tu réclames.

Tu vois bien que tu Vas, puisque je suis ta femme!... Qu'y a-t-il?...

Lentement, le regard loin de lui, Baldus, levant la tête, aspire vers la nuit.... Il répond :

Rien.... Je t'aime.... Et je voudrais mêler Notre double bonheur à ce ciel étoile; Je voudrais qu'un désir tendre, sans violence. Nous accordât tous deux au concert du silence;

Je voudrais respirer, comme on respire au large, Amplement, tout l'amour que les choses exhalent. Et sentant que, ce soir, mon âme est asse:[ large Pour contenir l'émoi de sa beauté totale. Voir que la tienne aussi s'émeut et s'émen>eille De connaître V amour par une nuit pareille l

JOSINA, troublée, Oui.... Oui....

Alors Baldus ] 'embrasse sur le front, L'attire à lui, et la regardant jusqu'au fond Des yeux :

Mais, tout V amour 'l

JOSliNfA Oui....

Dans toute sa fièvre.

Oui..

JOSINA

BALDUS Dans toute sa force et toute sa douceur

JOSINA, murmurant,

Oui.... Oui....

BALDUS

Ecoute alors, écoute avec fet-veur.

Car tout Vamour n'est pas seulement sur nos lèvres, Josina; tout l'amour est plus grand que nos cœurs!

JOSINA Baldus....

BALDUS

// n'est pas fait, comme le croient les autres. Des seuls baisers d'un soir qu'ils se sont partagés ; Car même en unissant éperdûment les nôtres. Nous n'en respirerions qu' un parfum passager !.. . Il faut qu'étant pour nous mieux que la bonne entente, Mieux que le doux plaisir que nous ouvrent nos bras. Il nous fasse d'abord une âme consentante A toutes les douleurs qu'il nous réserverai Puis qu'il nous donne encor la flamme, l'envolée. L'émotion qui fait comprendre ce qu'on aime. Et qu'en nous apprenant que sa force est ailée. Il nous assigne un but au delà de nous-mêmes ! Or c'est par ton amour que je puis arriver A donner son essor à ce que j'ai rêvé....

JOSINA, timidement,

Mais mon amour n'a point d'ailes qui le soulèvent; Il ne peut que t'aimer....

BALDUS

// doit aimer mon rêve D'abord !

JOSINA

Je l'aimerai.... Mais tout est si nouveau Dans tes paroles!... Tout me surprend, tout m'attire. Et J'ai peur cependant de ce rêve trop haut....

BALDUS

Mais non ! Tu l'aimeras bien sûr, puisqu'il est beau ! Tu V aimeras bien sûr quand j'aurai pu te dire Comment sa beauté claire a grandi sous mon front. Car mes lèvres, j'en suis convaincu, trouveront Les images qu'il faut et les mots qui conviennent. Si je puis les poser d'abord contre les tiennes....

Josina ne dit rien, mais elle tend sa bouche; Et, fermant à demi ses yeux qu'une ombre voile, Durant le long silence où leurs lèvres se touchent, Elle ne voit plus rien qu'une petite étoile....

BALDUS Viens t'asseoir....

Ils s'assoient sur une poutre basse....

Baldus parle.... La nuit est douce; l'heure passe.... Et tout en écoutant ces choses qui l'étonnent,

Peu à peu, Josina fléchit et s'abandonne

A la douceur des mots et des bras qui l'enlacent....

Il parle :

C'est ici — ici même où nous sommes, Josina, et voici déjà depuis long-temps — Qu'il est né. . . . Rêve étrange et presque inquiétant D'abord, car il vous fait si différent des hommes !.. Je monte ici, vois-tu, par toutes les saisons, Et cette vieille tour est un peu ma maison, Loin des autres, loin de la ville, loin du monde — Ah,fen ai vu, des soirs de feu, des aubes blondes. De chauds minuits d'été pleins d' étoiles filantes , Et des matins d'hiver où la lumière, lente. Glisse sur un ciel mat et d'un si pâle ivoire, Que la neige en tombant le pointillé de noir!... Mais si l'on peut rêver le spectacle des choses. On n'imagine pas sans les avoir surprises. Les musiques sans nombre, étrangement encloses. Au cœur harmonieux d'un vieux clocher d'église !. Ce n'est pas seulement la plainte ou les abois Du vent, comme le vent des bois dans les ramures. C'est le moindre soupir des plus petites voix. Un coup d'aile, un écho réveillé qui murmure. Une corde qu'Hun souffle de brise effiloche.

Ou l'air qui bouge autour du silence des cloches

Or, c'est en écoutant cela, pendant des nuits. Que, soupçonnant d'abord ce que je sais depuis.

J'ai perçu dans toutes ces voix, frêles ou fortes» Les battements égaux du rythme qui les porte. Tumultes d'ouragans, douceurs de confidences, Dans tout ce qu'on entend palpite une cadence ; Cri fiévreux qui s'exalte ou rumeur qui s'apaise. Tout chante l... Il njy a rien que la mort qui se taise... Et c'est pourquoi ^ scandant mes mots et mes pensées. Peu à peu. Je sentis en moi, vivante, intime. Une pulsation prof onde et cadencée.

Mêlée à ces concerts de musique unanime.... Comprends-tu ?. . .

JOSlNA

Oui, Baldus....je suis toute bercée...

BALDUS

Vivant dès lors parmi de multiples ramages. Ici la nuit, le jour dans la ville ou les champs. J'ai découvert un rythme à toutes mes images. Tout ce que j éprouvais prit la forme d'un chant. Et sentant que le jeu des phrases qu'on ordonne, A plus d'émotion mêle plus de beauté.

J'ai fait de ma parole une cloche qui sonne Selon les battements de mon cœur agité ; Et tout ce qui m'émeut quand j'aime et que j'admire. Par l'étrange vertu d'un pouvoir que j'ignore. Se suspend à ma lèvre en guirlande sonore. Si bien qu'étant heureux, j'invente pour le dit^e.

Des mots dont mon bonheur peut s'embellir encore !. Comprends-tu ?

JOSINA, doucement,

Oui, Bal dus.. .

BALDUS

A insi j'ai fait chanter Tour à tour notre amour et les fleurs de l'été!... Magicien, penché la nuit sur mon grimoire, J écris, pour en garder le rythme et la mémoire. Les accents par lesquels la nature s'exprime.... Pouvoir surnaturel dont chaque mot s'anime : En écrivant un jour combien tes yeux sont beaux. Je pourrais les sauver de l'oubli du tombeau! Et c'est ainsi d'ailleurs que j'ai gardé vivants Par les chansons que j'ai faites, rudes ou tendres, Les multiples aspects de ce tableau mouvant Que déroule, sans fin, devant nos yeux, la Flandre. . J 'ai dit son ciel et ses cortèges de nuages.

L'odeur de la terre natale.

Les bateaux qui s'en vont entre les pâturages. Vers les plages occidentales.

J'ai dit la plaine et les villages.

L'herbe chaude, les bœufs couchés.

Les toits blottis sous le clocher Comme pour y trouver refuge.

Et le canal qui mène â Bruges

Entre les peupliers penchés....

Afin qu'on ne cesse jamais.

Ni de les aimer, ni d'y croire.

J'ai chanté celles que j'aimais,

Parmi nos plus belles histoires;

J'ai conté nos façons de vivre.

Nos jours tristes ou réjouis.

Et j'en ai déjà tout un livre

Où bat le cœur de mon pays !. . .

Voilà mon rêve et mon effort. ... Tu ne dis rien, Josina?...

JOSINA, tout doucement,

Je t'écoute.... Etpuis, je suis si bien....

Mais j'ai raison?... Ta voix n'a pas le ton moqueur Des autres?... Tu l'entends comme moi, ce frisson Des choses?...

JOSINA

Oui Baldus.... J'entends aussi ton cœur....

BALDUS Ah, reste ainsi.... Car maintenant nous commençons Vj'aiment à nous aimer.... Pendant que mon cœur bat Contre ta joue, écoute une de ces chansons

Que j'ai faites Je vais te la dire tout bas —

Ce n'est pas très joli peut-être, mais j'essaie

D'écrire ainsi tout ce qui chante en ma pensée....

Je l'ai faite, ici même, une nuit, en songeant

Aux plaisirs de che^ nous, le jour de la Saint-Jean.

Alors il dit, très doucement, à voix très tendre :

Voici qu'il fait chaud ; c 'est juin . Vois-tu ses mains d'or étendi~e Un manteau miraculeux Tissé d'or fin Sur la Flandre ?...

Ouvrei vos yeux bleus.

Fleurs de lin..,.

Dès le matin diligent.

Pour réveiller les moulins, Le coq rouge a fait entendre Son cri le plus orgueilleux!

C'est la Saint-Jean

Sur la Flandre

Ouvre:( vos yeux bleus.

Fleurs de lin....

Toi qui pleurais son absence.

Ton ami va te surprendre.

Car de Kadsant à Menin, Aujourd'hui, d'un pied joyeux.

L'amour danse

Sur la Flandre. . . .

Ouvres vos yeux bleus,

Fleurs de lin....

Leve\-vous donc, les dormeurs !

Mais ceux qui ont du chagrin....

Et tout à coup Baldus s'arrête, puis s'incline.... Josina dort tranquillement sur sa poitrine....

La douceur du silence est encor plus profonde ; Le ciel pâlit, la nuit et l'aube se confondent ; On n'aperçoit plus qu'une étoile qui palpite. . . .

BALDUS

Elle dort.... Elle était fatiguée.... Ah, petite.

Petite Josina, tu m'as compris pourtant? .. .

Tu l'as sentie, un peu, comme je te Vai dite.

N'est-ce pas, la beauté vers laquelle se tend

Mon désir, et par quoi s'embellit mon amour?...

Il ne faut pas que ton sommeil me soit trop lourd !...

Non, dors.... Tu comprendras un jour, puisque tu m'aimes.

Et d'ailleurs, n'est-ce pas du bonheur tout de même,

De songer que ce chant que tu n'entendras pas,

A bercé ton premier sommeil entre mes bras ?. . .

Et pour que le sommeil de Josina s'enchante D'un bien-être plus doux et d'un rêve plus bleu, Sans bouger, un sourire aux lèvres, Baldus chante.... On dirait cependant que sa voix tremble un peu....

Leve\-vous donc, les dormeurs !

Mais ceux qui ont du chagrin N'ont pas besoin de descendre!.

Aujourd'hui Von est heureux; C'est du bonheur Sur la Flandre....

Ouvre:{ vos yeux bleus, Fleurs de lin....

Après la bénédiction de la grand'messe, La fête a commencé pour la journée entière Dans le soleil, dans la chaleur, dans la poussière; Il a fait beau ; la joie a tenu ses promesses ; C'est le soir ivre d'un dimanche de kermesse....

On boit ! Au défilé du cortège on a bu

Pour célébrer Saint-Rufe et Sainte-Hermenégilde,

On a bu pour le roi Salomon, pour la gilde,

En l'honneur de David et du géant barbu.

A midi l'on s'est mis à table et, pour changer,

Ayant mangé pour boire on a bu pour manger.

Près du tir à la perche et du tir au berceau

On s'est assis, pour boire, à l'ombre des échoppes.

Et quand le roi de l'arc a fait tomber l'oiseau,

Son triomphe a moussé dans la bière des chopes.

Ce soir on continue à boire au champion,

Et comme on danse, on boit sous les tentes de toile ;

Et dans la nuit où, plus nombreux que les étoiles,

Flambent les torches et brûlent les lampions,

La joie inaltérable est si bruyante encore,

Que par ses roulements d'orage dont l'air bouge.

Elle réveille au loin la campagne qui dort

Et qui la voit fumer comme une haleine rouge....

Dans l'auberge, une foule toujours assoifiée

Boit et danse ; il y fait une chaleur d'enfer

Où, quoiqu'ils aient laissé les volets grands ouverts,

Danseurs et spectateurs cuisent à l'étouflfée.

De temps en temps des cris, et des chants, par bouffées

Traversent le jardin ; mais comme ils n'y pénètrent

Que blutés à travers les tilleuls et les hêtres.

Ils n'attentent pas trop à la tranquillité

De la nuit qui, sans être une nuit solennelle.

Donne à ce coin feuillu de vignes en tonnelles.

Pour l'avoir seulement baigné d'obscurité.

Un peu de sa pudeur et de sa dignité.

Les tables et les bancs faits d'une planche alternent, Sous l'immobilité des hautes frondaisons Qu'éclairent, vaguement, la lune et des lanternes....

Or comme la musique arrête sa chanson

Tout à coup, les danseurs, sortant de la maison.

Remplissent bruyamment le jardin. Ils sont là

Dix couples d'amoureux, plus ou moins véritables,

Bart auprès de Kato, Klaas avec Cordula....

Ils rient; les uns restent debout, d'autres s'attablent.,..

KATO Dieu, que J'ai chaud !

CORDULA J'ai trop tourné!

KATO

Et ton entorse?

La danse l'a guérie !

BART

Eh là, pas dHmpy^udence !

Si nous voulons dansei~ encor, prenons des forces l...

A Leentja :

Donne à boire l

KLAAS, à Leentja,

Bien pleins !

BART

Plus je bois, mieux je danse !

Et vous Kato ?

KATO Tai soif aussi !

KLAAS

Très bien Kato l Si Cordula pouvait suivre un peu votre exemple ! Elle n'a jamais soif! A Leentja : Dépose ton plateau Sur la table.... Je bois, mais elle me contemple, — Regardez-la ! — d'un œil où tant d'honneur est peinte. Que je cache ma honte au fin fond de ma pinte !

BART, à Cordula, Hein ?. . . Que réponde:(-vous ?

CORDULA

Que la boisson le coiffe.

Et qu'il ne sait pas ce qu'il dit !

Comment ?

CORDULA

J'ai soif!

KLAAS

Elle a soif! Elle a soif, enfin!.... Ah, Cordula, Je vous épouserais rien que pour ce mot-là !

BART

Et Jakob ?

KATO

Je Vai vu de loin, quand je dansais....

CORDULA

// a l'air bien grognon ce soir/...^ C'est un accès De Jalousie?

KATO

Allons, tais-toi!

DES VOIX

A boire ! A boire !

Un jeune garçon passe avec une fillette. . . .

CORDULA, à la fillette.

Eh, bonsoir, Su^anna!

SUZANNA

Tiens l Qu'est-ce que vous faites?...

Mes enfants, vous alle:[ vous rouiller la mâchoire Si vous ne mange^ rien !

KATO Mais quoi?

BART

Mon odorat, Flatté par un parfum plus doux que la civette, A le pressentiment du marchand de crevettes....

SUZANNA, à Kato, Et Josina n'est pas venue ?

KATO

Elle viendra....

Or voici le marchand qui porte sur un drap

Tout blanc, dans un panier, les crevettes prévues....

BART, le montrant,

Là!

KLAAS, montrant Bart,

Ce nest pas pour rien que sa gueule est pourvue D'un ne:{ pareil !

CORDULA, à Suzanna,

Et toi ? Nous ne favons pas vue Pendant le défilé....

SUZANNA

y y étais cependant ; Prés des halles ; Juste à l'endroit de F accident....

CORDULA Quel accident ?

SUZANNA

Comment ? Vous ne save^ pas ?

Non!

KATO

CORDULA Quoi !

SUZANNA La haleine! ...

KATO

Eh bien?...

SUZANNA

Juste devant les halles, Et pendant qu'elle ouvrait et fermait ses fanons Terriblement, pour faire croire qu'elle avale Jonas.... Crac!... Le carton se décolle et sa tête Roule à terre!... On riait!... Mais voilà que des cris Et des injures sortent du corps de la bête, Et que par Vouverture énorme de son cou, On voit les deux porteurs scandaleusement gris. Qui se donnaient des coups, ma chère, mais des coups ! Alors le rnt^e est devenu de la tempête!

David riait. Saint Jean riait, les deux géants

Riaient, et les demoiselles du Saint-Esprit,

Et les enfants de chœur qui chantaient en riant.

Et ces rires faisaient un tel charivari.

Que j'ai pleuré de mal après, tant f avais ri!

KATO

Mon Dieu, que ce devait être réjouissant!...

BART Un jour j'ai vu dans le cortège du Saint-Sang....

Mais voici qu'un buveur chante sous la tonnelle, Et sa chanson, dont on reprend la ritournelle. Mêlée aux autres bruits fait un bruit si confus, Que nous ne saurons pas ce que Bart avait vu. . , .

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