UNE VOIX
Tiens î. . .
UNE AUTRE Attrape!
JOSINA
Oh, les lâches!... Les lâches!
Et Josina crierait encore, mais son père L'entraîne....
Alors c'est la bagarre et le tumulte, Et, dans un coin, la lutte ardente, qu'exaspèrent Les coups de plus en plus rudes et les insultes Nouvelles.... Cordula, Kato, sont emportées Parmi la fuite des femmes épouvantées Et qui poussent des cris aigus.... On voit les poings S'abattre.... Un homme, qui vient d'ôter son pourpoint. Tente, en jurant, de séparer les combattants;
D'autres s'encourent vers l'auberge où Ton entend La musique appeler de nouveau les danseurs.... Et tandis que tout le jardin tremble de peur, Un cri plus rauque arrête soudain le combat.... Baldus, frappé d'un coup sur la tête, s'abat Lourdement....
C'est d'abord un moment de stupeur, Puis le galop d'un « sauve qui peut » vers la nuit. . . .
Le vieux Basilius et Bart sont près de lui....
Resté seul sous la vigne et crevant de boisson, L'ivrogne est endormi sur la table souillée....
Mais, dans l'ombre, en voulant relever son garçon, Basilius vient de sentir ses mains mouillées....
BASILIUS
Baldus?... Baldus?... Mais c'est du sang ces gouttes noires.' Au secours! Au secours! Au secours!...
L IVROGNE
Il faut boire!..
La rebouteuse a dit qu'on calmerait la fièvre En laissant nuit et jour sur la blessure bée De l'huile, mélangée avec du sang de lièvre. On a donc ceint le front d'une étoffe imbibée; Mais l'œil brille, l'haleine est chaude sur la lèvre, Et la fièvre n'est pas tombée....
Depuis huit jours Basilius veille l'enfant....
On avait cru d'abord qu'il n'était plus vivant Tant il avait saigné. . . . Peu à peu il reprit Connaissance. Hier soir même, se soulevant Sur ses coussins, il a parlé puis il a ri.... Basilius le regardait avec des larmes De joie.... Et, ce matin, le voici qui s'alarme De nouveau, car après une nuit sans sommeil
Et lassante des songes que la fièvre enfante, Baldus s'agite.... Il a dit des mots sans raison, Tout à l'heure....
Dehors, il fait un jour vermeil ; Mais les volets sont clos dans la chambre étouffante, Et, frappant sur l'étage en bois de la maison. L'on ne voit du soleil, que l'or qu'il insinue Par les fentes, du haut en bas de la cloison....
Et la chambre, d'ailleurs, est si pauvre et si nue, Que la clarté du jour n'y est pas nécessaire ; L'ombre, au moins, atténue un peu de sa misère.,..
Basilius va, vient, s'occupe du malade.
Grogne, sermonne, ou bien plaisante avec effort, Et trahit son angoisse au ton de ses bourrades. . . .
Dans son lit, rejetant brusquement sa couverte, Baldus se dresse.... On voit, par la chemise ouverte, La poitrine amaigrie où le cœur bat trop fort....
BASILIUS Couvre-toi !
BALDUS
J'ai trop chaud !
BASILIUS
Je veux que tu demeures Couvert !
BALDUS
Mais non, non....
BASILIUS
Je Ven prie. . . .
BALDUS, se couvrant,
Il faut alors Que tu m'achèves ton histoire....
BASILIUS
Tout à l'heure ; Ce soir ; j'achèverai ce soir....
Oui, quand je dors!
BASILIUS
Doi^mir! Depuis trois jours tu veilles, énervé. Fiévreux....
BALDUS
Mais f ai dormi!
BASILIUS Non.
BALDUS
Puisque fai rh>é !
BASILIUS Rêvé!... Laisse donc là tes trêves importuns
BALDUS Pourquoi? Puisque c'était un beau rêve!...
BASILIUS
Encore un !
BALDUS
Comme il fait chaud !... Cette chaleur est étouffante!
BASILIUS
Oui, c'est notre température coutumièi^e,
Dès quil fait beau l Par contre on gèle dès qu'il vente!
BALDUS
Fait-il beau ?
Tu vois bien le soleil par les fentes.
BALDUS Le soleil?... Je croyais que c'étaient des lumières....
BASILIUS Des lumières !... Il est midi. ...
BALDUS, agité,
Déjà midi !...
Josina va venir alors !...
BASILIUS Chut....
BALDUS
Je te dis Qu'elle viendra....
BASILIUS
C'est bon.... C'est bon....
BALDUS
Je te répète Quelle viendra.... Puisque f avais posé ma tête Sur ses genoux.... Sa voix caressait mes cheveux.... C'était la nuit de la Saint-Jean, toute fleurie D'étoiles, sur les champs où s'allumaient les feux.... Alors, elle m'a dit : « Je veux qu'on nous marie l... »
Elle m'a dit : « Sois sûr de moi; je suis fidèle.... Et tous les feux du ciel sur les feux de la terre. N'avaient jamais brûlé d'une fiamme plus belle, Et j'étais sûr....
BASILIUS, doucement, Tais-toi, Baldus....
BALDUS
Pourquoi me taire'!,..
Tu m'interromps toujours lorsque je parle d'elle!... Doutes-tu qu'elle vienne ?
BASILIUS
Eh, non....
BALDUS
Et quelle m'aime "!
BASILIUS Non .... Mais tu parles trop. . . .
BALDUS
C'est bien.... Parle toi-même.
Alors....
BASILIUS Vojyons.... Repose-toi....
BALDUS
Je voudrais boire...
BASILIUS
Tiens, bois....
Et lui tendant une jatte de bois, Il lui soutient le front doucement; Baldus boit; Puis dit :
Ah, cela /ait du bien!... Tu ne peux croire A quel point je sentais mon front brûlant et lourd .'. Depuis combien de temps suis-je couché!
Huit jours!
BALDUS
Huit jours!... Mais tu ne sors plus pour sonner la messe
BASILIUS Sortir!... Et laisser mon malade à domicile!...
BALDUS
Ah, tu me soignes si tendrement....
BASILIUS
Imbécile !
BALDUS
Déjà huit jours l... C'était une belle kermesse. Tout de même!...
BASILIUS
Eh bien, vrai, tu n'es pas difficile!
BALDUS, s'animant peu à peu,
On dirait, certains jours, qu'on a l'âme tournée Vers le bonheur, comtne une fleur vers le soleil. Et, qu'amoureusement, dès l'heure du réveil. On respire déjà V odeur de la journée!... Ainsi, ce matin-là, je sentais que le jour Ne s'achèverait pas sans avoir écouté, Plus fort que le tapage ivre de sa gaîté. Monter éperdûment le cri de notre amour! Et quand ils ont raillé la grandeur de ma tâche, La vois-tu se lever? L'entends-tu crier « Lâches! »? Ah, tu sens n'est-ce pas, que dès cette seconde, Nous étions l'un à l'autre à la face du monde!...
\ BASILIUS, effrayé,
Baldus, Baldus, la fièvre t'exalte!...
BALDUS
Mais non !
BASILIUS 7 on sanf bout —
BALDUS
Ce n'est pas la fièvre!... C'est son nom C'est son image, tout ce qui me la rappelle!...
BASILIUS Bal dus....
BALDUS, sexaltant,
Elle n'est pas seulement la plus belle'... — La plus belle, pour moi, c'était insuffisant ! — Mais c'est la seule, ô mon père, jusqu'à présent La seule, dont le cœur, ayant guidé l'esprit, M'aimait asse\pour me comprendre, et m'a compris'... Ah, quel aveu d'amour fervent dans son éclat : (( Lâches!... »
BASILIUS
Je t'en supplie....
BALDUS
Écoute.... La voilà!...
L'entends-tu ?... La voilà, père.... Va au devant D'elle.... Si Je pouvais me lever....
BASILIUS, larrêtant,
Mon enfant,
Cette exaltation et cette violence
Te font mal!... Rêve si tu veux, mais en silence....
BALDUS, violent, Rêver l Tu crois toujours....
BASILIUS
Non.... Je crois quil te faut Du calme.... Tu m'as dit que ton rêve était beau; Tant mieux, tant mieux.... Un beau rêve n'est pas à craindre; Fa plus ce qu'on désire est innombrable et haut. Moins on soufire en voyant qu'on n'a pas su l'atteindre....
Et sur ce ton lointain, profond, comme eftacé. Qu'ont les vieillards quand ils racontent le passé, Basilius, qui pour le calmer, s'est assis Maintenant près de son malade, parle ainsi :
Rappelle-toi, Baldus, je pensais de la sorte. Déjà, quand tu étais petit. .. Les soirs d'été, Lorsque je m'asseyais sur le seuil de la porte. Tu t'asseyais à mon côté.
Nous regardions tomber la nuit sur les maisons. Et sitôt que la première étoile du soir Dans un ciel encor clair s'ouvrait à l'horizon, Tu me disais : « Je veux l'avoir'. »
Tu tendais les deux coins de ta blouse de toile, Tu répétais : « Je veux l'avoir, pour ni amuser ; « Donne-la l » — Tu trouvais sans doute qu'une étoile. C'est peu de chose à refuser l...
Mais je disais: « Attends quelles soient en grand nombre « On en voit déjà dix ; elles vont être cent! » Tu attendais.... Et plus le ciel devenait sombre. Plus il était resplendissant!
Et quand elles l'avaient constellé, goutte à goutte. Tu renonçais soudain, sans pleurs et sans rancune.... Il y en avait trop pour les désirer toutes.
Et trop pour nen désirer qu'une!...
BALDUS, ironique.
Oui C'est joli Mais ta malice se dévoile!
Je ne suis plus l'enfant que tentaient les étoiles ! Je sais ce que je veux et vous vous rend7~e\ compte Qu'on ne m'en distrait plus par le charme d'un conte ! Ils me raillent, et toi tu doutes!... C'est tout un! Mais que m'importe!... A tes récits inopportuns, A tes craintes, à ton amour sans confiance. J'oppose uniquement la foi qui nous fiance !.. .
BASILIUS, calmant, Mon enfant....
BALDUS
Non; tu penses comme eux, je le vois!
Quand ils criaient f es-tu levé pour me défendre ? Mais ils ont beau chanter pour étoujffer ma voix. Ils n empêcheront pas Josina de V entendre! Elle sait que, la nuit, les brises qui m'effleurent. M'apprennent des chansons plus belles que les leurs l.. Écoute... Elle m'appelle l... Elle m'appelle encore !..
En effet, on entend une voix au dehors.... LA VOIX
Basilius.... Basilius....
BASILIUS
Eh, quel hurleur!...
On y va.... Reste bien tranquille.... Je ne sors Qu'un instant....
Et Baldus, seul, pendant cet instant.
Comme s'il allait voir l'image qu'il espère, Reste les yeux fixés sur le seuil, haletant....
Ce n'est pas Josina qui entre, c'est son père. 11 entre en souriant ; Baldus n'a pas bougé; Et le montrant, d'un geste un peu découragé. Le vieux dit :
Le voilà, maître....
LE PÈRE
Eh bien, mon ami.
Comment vas-tu?... Depuis deux Jours J'avais promis A quelqu'un, de venir prendre de tes nouvelles.... Soujffr es-tu?... Non.... Tu n'as pas trop mauvais visage. Mais ton père se plaint de toi; tu n'es pas sage Parait-il l... Tu te bourres sans fin la cervelle De songes l... Tu ne veux donc pas ta guérison? . . . Nous allons te guérir Baldus !... C'est la raison De ma visite.... Eh, oui ; Je crois que Je possède Un remède qui vaut mieux que tous tes remèdes !.. .
Et simple, cordial, s'asseyant sans façons
Près de Baldus qui semble s'éveiller d'un somme,
Le père parle, nettement, comme un brave homme :
Nous allons donc causer tous les trois, comme causent
D'honnêtes gens.... Baldus, il y a plusieurs choses
Que nous avons apprises, comme tu t'en doutes.
Depuis le soir où tu reçus ce mauvais coup....
La première, et la plus importante de toutes,
C'est que Josina t'aime.... Elle t'aime beaucoup,
Baldus l... Et moi dont la tendresse la défend.
Si Je viens te parler ainsi de mon enfant.
Et si, devant certains vœux détruits, Je ne mêle
A ce que Je dirai ni regrets, ni rigueur,
C'est que J'ai confiance, et veux croire, comme elle.
Que tu V aimes aussi, vraiment, de tout ton cceur....
Ne dis rien.... Les parents très souvent s'imaginent
Que l'avenir heureux d'un enfant se combine
Comme une affaire!... Et quand, poursuivant ce qu'il aime,
Sans se préoccuper de la combinaison,
L'enfant, mieux qu'eux parfois, fait son bonheur lui-même,
La sagesse est encor de lui donner raison....
Or Josina n'est plus une enfant de dou^e ans,
Et mes conseils tardifs n'étant plus de saison.
J'admets qu'elle puisse être heureuse en t'épousanl,
Baldus.... Mais tu devras mériter ta compagne.
Et ton bonheur t'attend che^ moi — si tu le gagnes!...
Tu te doutes bien sûr, de ce que signifient
Mes paroles ... Mon gendre doit gagner sa vie!
Travailleur obstiné, j'aime ceux qui travaillent !. . .
Et si, quoique en n'ayant d'abord ni sou ni maille.
J'ai récolté pourtant le bien que l'on m'envie,
C'est que f ai procédé , moi-même, à la semaillel...
Or, entre nous Baldus — tu l'avoueras d'ailleurs —
Tu n'as jamais passé pour un grand travailleur....
Toi-même tu m'as dit que tu prétendais vivre
En faisant des chansons!... Comme un écrivailleur
Public, tu les écris, paraît-il, dans un livre!...
Allons, mon pauvre ami, laissons ces balivernes!
Ce sont des jeux d'enfants à lever les épaules!...
Ah. sans doute^ il est plus fatigant, et moins drôle,
Quand on veut voir grandir la maison qu'on gouverne.
De nourrir ses bf~ebis, de couper ses lu:{emes,
Et d'aller surveiller les gerbes qu'on engrange !
Mais ces besognes-là procurent en échange
Vorgueil de s'enrichir et d'être utile aux hommes !
Et nous ne serions pas les maîtres que nous sommes,
Si pour semer les grains et moudre les moissotis,
Nous avions attendu les faiseurs de chansons!...
Que vas-tu faire, alors? C'est tout simple, et j'abrège :
Tous ces livres, dont ton esprit s'embarrassa,
Tous tes écrits et tes paperasses, — que sais-je ? —
Tu vas donc commencer par me déchirer ça !
Puis viens che^ moi; travaille à la tâche] commune ;
Et tu verras, sitôt que tu seras des nôtres.
Qu'on n'est pas fait pour vivre en rêvant, dans la lune.
Et que le seul moyen défaire sa fortune
Et son bonheur, c'est d'être un homme comme un autre!.
Voilà!... J'ajoute encore, afin d'être complet.
Que Josina, sachant ce que j'attends de toi.
L'attend aussi ; nous sommes d'accord elle et moi!...
Et maintenant.,..
Pendant que le père parlait, Baldus, dont pas un mot n'approuve ou ne proteste, L'écoutait sans baisser les yeux, sans faire un geste.... Tout à la fin pourtant, il a laissé paraître Un peu d'émoi.... Sa lèvre, comme s'il allait Pleurer, tremble.... Et surpris, ou même ému peut-être, Le père dit :
Veux-tu la voir, Baldus!... Elle est 23y
En bas.... Je ne suis pas méchant.... Veux-tu lui faire Toi-même ta réponse ? Ou bien, si tu préfères La digérer, ta volonté sera la mienne.... Veux-tu te reposer d'abord?...
BALDUS, bas,
Non.... Qu'elle vienne....
Alors Basilius va chercher Josina....
Et dans le lourd silence où sa voix résonna
Si faible, qu'à lui-même elle parut étrange,
Comme on entend, au loin, les batteurs dans la grange,
Baidus entend son cœur frapper à coups brutaux....
Et voici Josina, qui marche sur la pointe
Des pieds, et puis s'arrête, avec ses deux mains jointes
Contre son cœur, et qui ne trouve que ces mots :
Mon Dieu.... Mon Dieu....
BALDUS, tout bas,
Bonjour Josina ....
BASILIUS
Entre^ donc...
N'ajre^ pas peur. . .
Et d'une voix comme un sanglot, Josina dit :
Bonjour Baidus....
LE PERE
Je viens de dire A Baldus, Josina, toutes les choses dont Nous avons parlé hier
JOSINA Oui, père
LE PÈRE
Or, il désire, Connaissant désormais ce que nous attendons De lui, nous déclarer à la fois ce qu'il pense De l'efort que j'exige.... et de sa récompense l... C'est bien ainsi?...
BALDUS, hésitant,
Oui, maître.... Ou plutôt, je voudrais Vous demander. ...Je sais que la faveur est grande. Et f ai peur....
LE PÈRE
Que veux-tu me demander?... Demande!...
BALDUS
Ne voudrie^-vous pas la laisser seule auprès De moi?...
LE PÈRE Seule?...
BALDUS
Un instant.... C'est pour me délivrer D'un doute.... Ouplutôt non.... Non, ce n'est pas possible. Je suis sûr que c'est son avis que je suivrai'....
LE PÈRE Eh bien, soit, un moment....
Mais surtout, sois paisible, N'est-ce pas?... Quelquefois quand lajièvre t'emporte....
BALDUS Oui.... Oui....
LE PÈRE Viens donc, Basilius....
Et tous deux sortent.
Et quand ils sont sortis, soudain, s'abandonnant A son émotion trop contrainte et trop forte, Josina va jusqu'à Baldus, et, lui donnant Dans ce cri de son cœur douloureux tout l'amour Qui, tour à tour rempli d'espoir puis alarmé, La réconforte et la meurtrit depuis huit jours. Elle lui dit en l'étreignant :
Mon bien-aimé.
Comme je t'aime!... Ah, je ne peux plus exprimer
Cela, car j'ignorais qu'on souffrit de la sorte En aimant!...
Et tandis que son bras le soutient.
Par un geste léger dont la caresse effleure. Elle appuie un moment Baldus contre elle, et pleure Doucement —
BALDUS
Josina .... Tu pleures ?...
JOSINA
Ce n'est rien....
C'est le bonheur.... Je t'aime tant —
Je savais bien . . .
JOSINA
Reste.... Tu n'as pas mal, dis, quand je te câline. Un peu?... Ah, te garder toujours entre mes bras, Et te guérir ainsi, tout contre ma poitrine! ...
BALDUS Je savais bien que tu viendrais....
JOSINA
Ne parle pas; Ne te fatigue pas.... Vois-tu, il y a tant
De bonheur, tant de vrai bonheur qui nous attend Pour nous donner enjin sa paix consolatrice. Qu'il faut que, sans retard à présent, tu guérisses^ Afin que nous n'en perdions plus un seul instant I
BALDUS Josina....
JOSINA
Nous serons si heureux!... On oublie Sans peine la souffrance ou la mélancolie, Quand c'est par du bonheur que les heures s'enchaînent, Et les heures de notre existence prochaine, Je les entends sonner si claires, si Jolies '....
BALDUS Jo.sina....
JOSINA
Toi, Baldus, tu n'as pas encor pu Songer à tout cela, comme moi, qui me livre Depuis hier à ce rêve ininterrompu!...
Je vois déjà si bien, après les tristes Jours Que nous avons perdus à cacher notre amour, Je vois si bien, Baldus, ceux que nous allons vivre, Et qui s'écouleront, tendrement enjoués.
Dans le beau calme heureux d'un amour avoué! Car imagines-tu combien la Joie est bonne, De s'aimer au grand Jour, sans craindre les sermons.
Et de pouvoir répondre à ceux qui s'en étonnent : « C'est ainsi! Mon amour et moi nous nous aimons!... » Puis tant de choses, tant de plaisirs sans mensonges. Qui vont rendre nos cœurs si calmes, si contents....
Mais je ne veux pas te fatiguer de mes songes
Je te dirai. . . . Plus tard. . . . Nous avons tout le temps. N'est-ce pas ?
BALDUS Oui.... Peut-être....
JOSINA
Oh, bien sûr ! Pourquoi donc « Peut-être?... » Tti connais le projet de mon père?...
BALDUS Oui.... Oui....
JOSINA
Tu as donc vu comme mon père est bon ! Sache que son tourment n'eut pas un mot séi'ère!... Et quand, pour m' accorder le meilleur des pardons. Il m'eut dit ce projet qui comblait tous nos vœux. Il ajouta, posant sa main sur mes cheveux, Et résumant ainsi ce que lui-même espère : « Baldus f épousera petite, s'il le veut!... » Tu veux bien?...
BALDUS, douloureusement, Oh....
JOSINA
Qu'as-tu ?... Quelque chose t'afflige, Mon bien-aimé?... Pourtant c'est cela qu'il fa dit?...
BALDUS
Oui Oui C'est à peu près cela .... Car tu négliges
Un détail....
JOSINA Quoi Bal dus '!'...
BALDUS
Oh, rien qu'un tout petit Détail!...
JOSINA
Je fie vois pas
BALDUS
Tu sais ce qu'il exige De nwiï
JOSINA
Comment ?
Avant de m'accorder ma place Parmi les travailleurs — mais les vrais! — ceux qui sont Des hommes, et qui seuls m'apprendront la façon D'être utile!... Tu sais ce qu'il veut que je fasse"!
JOSINA Oui, je sais.... Mais c'est tout naturel....
BALDUS
Ah, tu trouves^...
JOSINA, doucement,
S'il t'accueille che^ nous, c'est en prenant ta part De son travail, Baldus, qu'il faut que tu lui prouves Ton désir d'effacer tout ce qui vous sépare....
BALDUS, s'animant.
Oui.... Mais tu sais aussi sans doute que je dois,
Pour te gagner, et pour être digne de toi,
Et mériter dûment mon sort avantageux.
Déchirer mes papiers, mes écrits, — tous ces jeux
Ridicules, auxquels, puéril et niais,
Je joue, avec mon cœur, comme avec un jouet! —
Et laisser mon silence aller jusqu'à l'oubli
De tous ces mots chantants que mon rêve a remplis!...
Tu sais cela ?
Mats oui, Je le sais.
BALDUS
Et toi-même, Tu m'engages. ..
JOSINA, convaincue, Oh oui!... Bien sûr!... Puisque je t'aime....
BALDUS Ah....
JOSINA
Vois-tu, ces huit jours d'angoisse et de détresse. Ont centuplé pour moi le prix de ta tendresse ; Tai compris qu'elle était mon pain quotidien ! Il n'est plus rien, Baldus, contre quoi je proteste Du moment que mon cœur peut battre auprès du tien, Et si j'ai ton amour., que m'importe le reste l... Tu parlais des chansons que ton rêve a remplies.... Ah, je trouve toujours qu'elles sont très jolies ; Je leur ai dû bien des émotions prof ondes ... . Mais songe à notre amour, à cette joie immense Que nous n'osions plus espérer et qui commence. Et dis si les chansons les plus belles du monde Valent, mon bien-aimé, que tu leur sacrifies Un bonheur asse\ grand pour combler notre vie'.'...
Et tandis qu'elle attend que Baldus lui réponde La parole d'amour dont son cœur a besoin, Distrait d'elle, droit dans son lit, l'œil fixe et rond Gomme s'il regardait une autre image, au loin. C'est pour lui seul qu'il parle et pour lui qu'il répond...
BALDUS
Oui.... To7i bonheur est là.... Mais pour te l'assurer. Renonce à ton orgueil d'abord....
JOSINA, doucement.
Je t'aimerai....
BALDUS
Redescends dans la foule et vis comme elle, en sorte Qu'au-dessus d'elle plus un rêve ne remporte....
JOSINA
Je t'aimerai, Baldus....
BALDUS
Raillant ton seul mérite, Donne aux efforts communs ta faveur hypocrite; Oublie, en ïen moquant, la beauté qui Va plu....
JOSINA, plaintive, Je f aimerai....
BALDUS
Mais non! Tu ne m'aimeras plus !
Découragé, muet, sans orgueil et sans foi. Que te restera-t-il du Baldus d'autrefois'^ Tai ton amour, mais si demain Je me résigne, Croyant ainsi garder nos deux âmes d'accord, A lui sacrifier ce qui m'en rendait digne. Que feras-tu?...
JOSINA
Je f aimerai bien plus encore!
A h, oui, je te l'avoue, au début c'est V attrait De ce qu'elle eut pour moi d'étrange et de secret Qui peu à peu, Baldus, m'attira vers ton âme.... Puis, je l'avoue encor, lorsque nous nous aimâmes. J'eus l'orgueil de te voir, si fer, si différent Des autres, me choisir, m'aimer de tout ton être. Et m' apprendre ces jeux de tes rêves errants. Par des chants que je suis la première à connaître! Mais si j'aimais déjà, j'aimais bien mal encore. Car un pareil amour n'en est que l'apparence ; J'ai su qu'on peut aimer d'une ardeur qui s'ignore. Quand ont passé sur nous l'angoisse et la souffrance. Et ce n' est plus pour tes chansons que je t'adore!
BALDUS Tais-toi....
JOSINA Comment veux-tu que je les trouve belles S'il nous faut les payer par des larmes nouvelles?...
BALDUS
Tais-toi....
j USINA
Je ne veux plus d'un mari renommé!...
BALDUS
Tais-toi....
JOSINA
Quand nous vivrons, comme vivent les autres. Doucement satisfaits du sort accoutumé, Crois-tu que nos baisers seront moins bien les nôtres. Et que tu cesseras d'être le plus aimé ?...
BALDUS
Tais-toi....
JOSINA
Près du bonheur réel qu'on te propose, — Et ce bonheur est là, nous n avons qu'à le prendre!— Ton rêve le plus beau devient si peu de chose!...
BALDUS, violent.
Tais-toi!... Tais-toi!...
JOSINA
Baldus....
BALDUS
Je ne veux plus t' entendre!
JOSINA
Baldus....
BALDUS
Je ne veux plus t'entendre! Tu m'écrases Le cœur l... Tu m'en as dit plus qu'assei^l... Tour à tour. Pendant que tu parlais chacune de tes phrases Emportait un lambeau saignant de notre amour!
JOSINA Baldus....
BALDUS Pour me prouver ton amour, tu me dis : « Vois les autres l Nous nous aimerons comme ils s'aiment l « Confie à mes bons soins ton cœur abâtardi ! » Et tu veux bien tnojffrir, pour idéal suprême. Le bonheur ordinaire où la foule se vautre l... Eh bien, non, je n'en veux pas de ton paradis l...
JOSINA
Je ne veux pas qu'on m'aime comme un autre'... . Ainsi donc, subissant la première contrainte,
Sans courage devant la souffrance et la crainte Des combats à livrer et des coups qu'on récolte, Tu n'aimes plus ni mon ardeur ni ma révolte; Et pour te garantir de souffrances ?iouvelles, Il te plaît de me voir, lâchement confondu Dans le troupeau banal où les fronts se nivellent. Et tu m'aimeras mieux.... quand tu m'auras perdu'.
JOSINA Bal dus....
BALDUS
Oh, je t'entends me dire que je peux M'assurer mon bonheur en le payant si peu! En effet, m'ave^-vous demandé des prodiges \' Un effort impossible? Un travail inouï?
Mais non, Baldus, mais non ; vois le peu qu'on exige De toi : Prends simplement ton cœur, et défends-lui De battre!... Et si jadis, pour mieux vivre, il fa plu De louer par tes chants ce monde où nous vivons. Tu vas les enterrer dans un trou si profond, Que toi-même, demain, tu n'y penseras plus !.. . Eh bien non ! C'en est trop!... Ton père et son accueil. Et le sort assuré qu'on achète à ce prix. Et le parfait bonheur che^ toi, f en fais mon deuil!... Mais si de la douleur s'ajoute à mon mépris. Si mon cœur déchiré fait pleurer mon orgueil. C'est parce que je vois que tu n'as pas compris Mieux que les autres, toi, toi que j'ai tant aimée;
Et que devant mon âme ouverte toute grande,
Mon meilleur bien, mon plus beau don, ma seule offrande,
La tienne est demeurée obstinément fermée l...
JOSINA Oh, Baldus....
BALDUS
Tu n'as rien compris l Aveugle et sourd Pour tout ce qui n" est pas puéril et frivole, Ton cœur ne demandait au mien que de V amour ; Tu trouvais mes baisers plus doux que mes paroles! ... L'as-tu donc oublié ce soir, où, dans la tour. Te parlant comme on parle à son unique amie, Je t'ai livré mon rêve, et tu t'es endormie ?. . . N'importe, f ai nourri mon espoir insensé: Tai cru même, sachant pourtant que nos pensers Ne pouvaient pas encor s'unir et se confondre, Que ta voix commençait parfois à me répondre.... Mais c'était d'un enfant, et tu m'as détrompé : Tu n'as pas mieux compris que ceux qui m'ont frappé!
JOSINA Baldus!
BALDUS, s'exaltant,
N" as-tu pas dit : i<Tout est bon, tout est bien, « Du moment que mon cœur peut battre auprès du tien '/ » Mais ton père a raison et vos goûts se ressemblent ; Rentre che:{ toi! Nos cœurs ne battent plus ensemble !
Il n'y a rien ici du bonheur qui te plaît l
Tout est humble et mélancolique, tout est laid.
Tout a l'aspect soujffrant de ma vie indigente ;
Il n'y a rien qu'un fou, qu'un pauvre fou qui chante,
Et qui, même en t' aimant, n'a pas eu d'autre envie,
Que défaire chanter son cœur, chanter sa vie!...
JOSINA, effrayée, Baldus!...
BALDUS
Un fou, dont la folie est si farouche, Un fou, qu'un tel amour de ses chants passionne, Que le bâillon fût-il un baiser de ta bouche.
Il refuse qu'on le bâillonne!...
Et que. dans la douleur de perdre ce qu'il aime, Trouvant de nouveaux mots pour de nouveaux accords, Il tâche d'embellir sa souffrance elle-même.
Et chante encore... Et chante encore....
Mais, soudain, il lui semble qile son cœur se rompt.... Il halète..,. Ses doigts se crispent sur son front....
Mon Dieu, j'ai mal....
JOSINA Baldus !
BALDUS, l'arrêtant.
Non.... Ton père t'attend....
Va....]'a — Que ta sagesse, enfin, te désenchante! ... Ah, que J'ai mal !...
JOSINA Mon Dieu !
BALDUS
Tu es libre.... Va-t'en... Va.... Je nai plus besoin de personne. ...Je chante. . . .
Et d'un seul coup, tourné vers la cloison de planche, Il tombe, lourdement, comme un rameau qu'on tranche.
Tremblante, n'osant plus s'approcher de la couche Dont l'écartaient, en la frappant, ces cris farouches, .Tosina, sans bouger, et comme si ses membres Etaient rompus, reste debout, contre le mur....
Un silence effrayant remplit toute la chambre....
Mais Josina reprend courage ; elle murmure :
Baldus — Baldus,je t'en supplie Ecoute-moi,
Baldus J'ai prononcé des paroles crmelles
Qui Vont fait mal.... Pourtant tu sais bien que j'ai foi... Rendons-nous notre confiance mutuelle,
Baldus Je t'aime tant Je t'ai fait ces blessures
Malgré moi.... Oui, f ai mal compris, mais je t'assure Qu'à force de faimei^, d'être soumise et tendre. D'être ta chose, dans le plus humble abandon.
J'aurais appris tout doucement à te comprendre.... Baldiis ... Bal dus, je te demande bien pardon....
Or, pendant qu'elle parle ainsi, devant la porte,
Basilius est là qui l'écoutait.... Il entre;
Il l'arrête.... Un soudain pressentiment le porte
Jusqu'à Baldus dont le silence l'étonna....
Il se penche, il le touche, il tâche de surprendre
Un souffle.... Puis pleurant, tourné vers Josina :
Ah, mon enfant, ma pauvre enfant, n'en dis pas plus.... S'il n'a point pardonné.... c'est qu'il n'a pu f entendre !.
JOSINA Quoi?... Comment?...
BASILIUS C'est fini....
JOSINA
Baldus! Baldus! Baldus!
Et sur ce cœur qui fut sa joie et son tourment, Josina pleure éperdûment....