CHAPITRE II
Je vous écris aujourd'hui seulement pour vous remercier de vos indulgentes paroles. Jeudi prochain , je dois être buUetiné à l'Académie française ; je vous dirai le résultat. Je ne crois pas conquérir le fauteuil la première fois, je l'espère assez pour la seconde fois. En attendant, je fais mes ^^sites.
Je répondrai aussi à vos lettres.
Je voudrais bien que votre santé valût la mienne , que vos yeux ne vous faillissent pas.
Je me mets à vos pieds , en récitant bien dévotement mon Confiteor.
Tous mes empressés souvenirs à M. d'Hautefeuille. Mille tendresses à M. Charles.
HÉBAL
Au contact de ce roi de la pensée, de cet écrivain qui arrivait à la notoriété, M""' d'Hauteleuille commençait à sentir les premiers symptômes de la lièvre littéraire.
i6 janvier i835.
M""^ Récamier est un peu souffrante ; elle a été fort sensible à votre bon souvenir. Elle désire beaucoup, à présent, que vous entriez, l'une et l'autre, à pleines voiles, dans une vieille amitié.
M. de la Gervaisais a su que vous étiez à Paris, mais il ne l'a su que la veille de votre départ, puis il a appris que vous étiez partie. Il croit que vous n'êtes restée que deux ou trois jours. De ce que vous ne lui avez rien fait dire, il en a conclu que vous lui en vouliez. Je l'ai détrompé. Entre nous, je commence à craindre pour lui. Je vois bien qu'il est désolé de ce qu'il ne peut pas parvenir à faire un peu de bruit. Je sens bien qu'il est surtout dévoué à luimême, et qu'il ne peut comprendre comment le style est si nécessaire pour être lu. Le monde, tel qu'il est, lui paraît
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d'une infériorité irrémédiable, parce que le monde ne lit point ses écrits par lesquels il serait sauvé. Je crains que ceci ne tourne à l'idée fixe.
Depuis vous, M. de Lamartine n'est pas sorti de chez lui. Il a la poitrine fort fatiguée ; mais ce n'est rien.
Avez- vous lu dans le Journal des Débats un article de Mme Valdor sur cette pauvre jeune Elisa Mercœur d) ? Si vous l'avez lu, je ne doute point qu'il ne vous ait attendrie jusqu'aux larmes.
D'aujourd'hui en huit jours je saurai ma destinée académique. Il paraît que mes chances deviennent bonnes. Toutefois, si je ne réussis pas, je serai peu désolé. Dans tous les cas, ma candidature aura eu assez de succès dans le public.
Empressez-vous, je vous prie, de m'envoj^er la fin de la Ressiiscitée. Tâchez d'y joindre les chants que vous vous proposez de faire ; ils doivent, en effet, sonner la couleur et la réalité.
Croyez-moi, c'est une idée très heureuse que celle de peindre une situation d'âme où tout naturellement la vie actuelle soit un exil.
Mais croyez-moi encore, il ne faut pas craindre les développements , parce que les développements seuls peuvent donner de la réalité à une telle situation d'âme.
Il faut que vous nous transportiez aux temps merveilleux des premiers siècles du christiauisme.
Voici que je suis retombé dans mon quiétisme relativement à M"® Le Tissier (2). J'ai plusieurs fois formé le projet d'aller la voir, mais ma soirée se trouvait toujours prise tantôt d'une façon, tantôt de l'autre.
(1) Élisa Mercœur mourut le :; janvier i835. Elle était aidée et protégée par M"' Récamier.
(2) Letissier (Marie-Bénigne-Esther) , auteur du Livre de la jeune femme chrétienne (18^1) et de la Société parisienne («842).