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Ballanche, sa vie et ses écrits

tice lue à l'Acadéniie des Sciences, Belles-Leltres et Arls de Lyon, dans sa séance puMip du 25 janvier 1848.

(Extrait des Mémoires de l'Académie).

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Quand les pensées d'un philosophe ou d'un arlisle sont h la fois si jusles el si imprévues, qu'elles nous frappent comme une expression spontanée de la nature des choses, nous sentons que de telles vérités n'ont pas été lentement amassées par Télnde, el nous ne saurions voir dans le monument qui les manifeste le produit d'une intelligence individuelle. Des enseignements si neufs et si féconds nous semblent communiqués d'en haut par une voix dont le poète ne fait que nous traduire les paroles. Aussi avons-nous fait un nom mystérieux pour distinguer ces penseurs qui trouvent d'avec les écrivains dont le talent se réduit à mettre en œuvre les données de Texpérience, el dont les idées allestent plutôt la souplesse

de l'intelligence que l'aclion souveraine de la raison. Nous appelons ces hommes naïfs et clairvoyants de§ hommes de génie, comme s'ils élaiept possédés par un être invisible, comme s'ils avaient pour hôte familier un esprit supérieur à l'esprit humain. Ainsi, plus une création est originale et puissante, plus elle témoigpe d'une féconde énergie, et moins elle nous paraît personnelle à l'homme ; par une loi universelle, l'instinct de la foule en face des oeuvres du génie remonte vers l'auteur, vers le dispensateur suprême de la force et de la vérité. Par une autre tendance également significative, nous aimons à nous représenter ces esprits puissants et lumineux comme des cœurs chaleureux et purs ; nous sentons si bien que le cœur est la source primitive de la pensée ! Une belle vie nous païaîl la condition indispensable d'un beau génie, sous le talent nous supposons toujours la vertu. Dans notre curieux empressement pour les hommes dont la grandeur intellectuelle nous étonne, nous désirons connaître leur existence tout entière ; nous cherchons à nous en expliquer toutes les circonstances, 5 en faire disparaître toutes les ombres, à la trouver enfin aussi exemple de fautes que nous voyons Icurs œuvres exemptes d'erreurs, en un mot, nous voulons pouvoir les aimer autant que nous les admirons.

Si l'on doit honorer de ce nom de génie le penseur original qui atteint la vérité par une clairvoyance naturelle, à qui les principes apparaissent directement, el dont les idées sont vériiiceji par les faits sans avoir été

suggérées par l'expérience, l'harmonieux écrivain chez qui le slyle, dans sa beauté spontanée, dérive du fond de la pensée aussi directement que la pensée elle-même dérive de la nature des choses, nous pouvons dire qu'il n'y a pas eu de notre temps un génie plus vrai, plus complet que celui de Ballanche. Toute intelligence sulTisamment préparée qui aborde ses écrits, y reconnaît cette inspiralion impérieuse, et pour ainsi dire fatale, qui contraint l'auteur à se décharger d'un fardeau d'idées imposé d'en haut ; ce sens divinatoire qui met sur les lèvres du poète, comme sur celles des sibylles, des paroles si pleines de l'esprit des choses, que celui qui les profère ignore parfois toute leur portée.

L'unité, l'homogénéité parfaite du système, cet autre caractère des penseurs originaux, se rencontre à un rare degré dans l'œuvre de Ballanche. La diversité des événements dont il est témoin, leur contradiction apparente n'a jamais rien changé au fond de ses idées ; sa pensée reste toujours d'accord avec elle-même, et son style d'acr cord avec sa pensée. Les faits l'inslruisenl, l'exercent, le développent, mais ne lui révèlent rien qui ne soit renfermé d'avance dans ses principes. Sa vie si noble et si paisible nous offre la même unité que son œuvre. Pendant une longue carrière, il est aussi constant dans ses croyances que dans ses mœurs et ses amitiés ; il ne nous laisse pas plus de changements à expliquer que de taches à couvrir.

Ce n'est point cependant à la solitude que ce sage des

anciens jours a dû runilé parfaite de sa vie ; l'isolenienl esl souvent funeste aux penseurs, et engendre cet esprit exclusif qu'on pourrait appeler l'égoïsme de l'intelligence. Entouré d'amis illustres, Ballanche vécut au centre même du mouvement des idées, il étudia tous les systèmes avec . curiosité, avec sympathie ; mais aucune école n'exerça d'influence directe sur ses idées, et il n'appartint jamais qu'à sa propre inspiration. Sa pensée fui indépendante et spontanée, comme sa vertu fut naïve et sans efTorl,

Culte harmonie du caractère et du talent est déjà un indice de la supériorité de l'un et de l'autre ; elle prouve qu'un homme a suivi la loi de sa nature, sans exagération, comme sans faiblesse ; qu'il a possédé le premier attribut du génie, la sincérité. Chaque œuvre de l'intelligence devrait s'offrir comme un fruit nécessaire de l'esprit qui l'a conçue ; le livre devrait témoigner que l'auteur n'a pas été libre de parler un autre lajigage, qu'il a été poète, historien, philosophe fatalement, en vertu de cette obsession intérieure que Dieu n'exerce en nous qu'à travers les vérités utiles et les généreux sentiments.

Jamais le déplorable talent de produire sans inspiralion n'a été plus commun que de nos jours. La facilité abonde, la spontanéité esl rare, la conviction esl absente. Quel sera donc le mobile de ces travaux exécutés en dehors de toute croyance, de toute émotion profonde? ce no peut être l'entraînement des idées, ni môme la recherche de la forme; elle suppose l'amour désintéressé du beau. Tous ces écrivains à qui la vocation ne commande pas, Vnais qu'entraîne la vanité ou le hasard, Iravaillent sans

règle comme sans idéal ; leur seul but, leur seule règle, c'esl le succès ; c'est une popularité dont l'essence est la vulgarité, et qui fait la condamnation d'un artiste ; car dans les conditions actuelles de l'opinion cl de la publicité, c'est surtout par ses défauts qu'une œuvre devient populaire.

Rien n'est plus facile à surprendre que l'admiration d'un public sans éludes, sans croyances, et qui ne demande qu'à être amusé ; il recherche a\idemment tout ce qui lui retrace sa propre nature, tout ce qui tlatte ses passions sans grandeur et ses préjugés sans noblesse. Aux écrivains qui veulent salisl^aire ces goûts, un peu d'adresse suffit ; mais ils doivent renoncer à la fois à toute élévation dans les idées, à toute sévérité dans la forme, à tout idéal.

]| est, au contraire, des hommes condamnés d'avance ;i ne jouir jamais de la sanction populaire, par la hauteur même des qualités qui honorent le plus l'artisle, par la nouveauté, par la profondeur de leurs conceptions, par la dignité de leur style. Ces hommes n'ont rien concédé aux préjugés de la foule, et rien refusé à leurs propres convictions; ils ont obéi à tous leurs sentiments, mais n'ont jamais caressé aucune passion. Jamais ils ne s'écartèrent de la région sereine où lirispiralion les guide, prêts à introduire les esprits attentifs dans ce sanctuaire, mais refusant de descendre eu\-mémes dans le tumulte et les ténèbres qu'habite la multitude. Autour de ces écrivains qui ont poussé jusqu'au scrupule le respect pour la dignité fie la pensée, il se fait d'ordinaire un silence dénigrant,

nu milieu duquel la légèrclô conspire avec la malveillance contre leur renommée. Leur aspect sérieux ne promet pas aux lecteurs oisifs cette facile distraction qu'on demande aux œuvres littéraires ; leur élévation les a bien vite fait taxer d obscurité. En vain leur langue sera pure et sévère, leur style ferme et transparent, en vain leurs idées s'enchaîneront dans la plus intime cohérence, en vain même leurs compositions seront pleines de grâces et de sentiment, il suffit qu'on les ait une fois accusés d'être obscurs et métaphysiques , pour qu'ils soient à jamais classés en dehors de tout ce qu'il est possible de lire sans effort et sans ennui. Cette accusation d'obscurité qui menace toute conception élevée et philosophique, est particulièrement à redouter en France ; c'est, dans le monde, Tanathème le plus irrémissible jeté sur un écrivain.

Pour plaire à des esprits ainsi disposés, il faut se préoccuper de leurs idées beaucoup plus que de sa propre inspiration, et rechercher l'etTet avec plus de soin que la vérité. En même temps, comme le succès de l'œuvre, devenu désormais le seul but de l'artiste, se complique souvent de la façon dont la personne même de l'auleur est jugée dans le monde, il devient souvent indispensable pour lui de composer ses manières et toute sa vie comme il compose ses ouvrages, en vue de l'eUet ; sa bienveillance, sa générosité, sa modestie sonlarti6cielles comme son inspiration.

Cette fidélité aux lois propres de sa nature, qui est le premier devoir du génie, la spontanéité naïve, l'oubli «le tout ce qui mène au succès, et avec cela le travail scru-

puleux, la recherche palieiile de la perfection, loulesces qualités si rares, nul écrivain ne les présente à un plus haut degré que Ballanche. Nul n'obéit plus fidèlement que lui à sa conscience littéraire, nul ne composa moins sa personne en vue du monde. S'il a été plus grand que sa renommée, on peut dire que c'est par une prédilection réfléchie pour celte gloire silencieuse, mais solide, qui se fonde sur l'admiration du petit nombre des bons esprits. Il ne voulut donner à plusieurs de ses ouvrages, aux plus importants peut-être, qu'une demi publicité. Pareil à ses initiateurs antiques dont il avait si bien pénétré les doctrines mystérieuses, il aimait à réserver son enseignement aux infelligences suffisamment préparées. Il sentait si bien lui-même qu'il distribuait une doctrine au lieu d'offrir un amusement, que, malgré les grâces de son imagination, les charmes de son langage, dont la douceur attirerait les plus simples des homm.es, il modérait d'avance l'empressement de la foule qui aurait pu envahir l'entrée du temple, et troubler par des applaudissements la majesté sereine des discours du ponlife. Il ne voulut pas que son nom franchît prématurément plusieurs degrés d'initiation à la gloire, aussi ce nom n"a-t-il rien à craindre du temps.

Pierre-Simon Ballanche naquit à Lyon en 1776. Dès sa jeunesse, et même dès son enfance, il subit l'épreuve des soulfrances du corps, il connut la maladie et ses langueurs, plus tristes encore à cet âge où l'être humain aspire

à lu vie avec plus d'inleiisité. Grâce ù une rare énergie de volonté, celle époque fui néanmoins pour lui remplie de sérieuses éludes, d'immenses leclures donl lous ses écrits devaient porter la Irace. Il n'y eut pas d'années perdues pour son progrès moral. En même temps qu'une retraite forcée l'aidait à accumuler des trésors de savoir durant les années si souvent employées à dissiper les richesses du corps et de l'âme, il recevait cette éducation de la douleur physique, qui augmente souvent aux dépens des forces du corps la délicatesse de perception des organes intérieurs. A l'époque où l'esprit prend ses habitudes, cet état constant de maladie influa beaucoup sur la nature du génie de Ballanche. C'est d'après sa propre expérience qu'il a pu écrire du personnage d'Hébal : « il lui semblait que V atmosphère fût l'organe général de ses propres sensations ; et lous les troubles qu'elle éprouvait, il les éprouvait lui-même comme s'ils se fussent passés en quelque sorte clans la sphère de son être. » Les douleurs et l'affaiblissement du corps en diminuant chez un écrivain la puissance et la promptitude de l'exécution, celles des qualités de l'artiste qui, dépendent le plus de l'état des organes extérieurs, augmentent peut-être la clairvoyance de l'esprit, l'étendue et la finesse des conceptions. Dans le monde de l'art et de la philosophie, il y a aussi de ces phénomènes de double vue, pareils aux faits magnétiques, cl qui s'allient souvent comme eux à un étal maladif du système physi- (pie. On rencontre noiammcnl chez les hommes supérieurs qui se préoccupent des grands problèmes historiques,

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une facuilé parliculière qui rend leur esprit conlemporain des temps écoulés, indépendamment môme des études qu'ils ont faites pour les connaître. Bailanclie possède cette double vue historique au plus remarquable degré. Ce n'est pas sans une liaison intime avec sa propre nature, qu'apparaissent si souvent dans ses écrits les figures des devins et des f-ibylles antiques. 11 a lui-même, dans sa personnalité de poète, grandiosement rêveuse et pénétrante, quelque chose de fatidique et de sibyllin. Chez Ballauche, une ûme à laquelle les impressions semblent arriver à ia fois de tous les temps, un sens divinatoire mêlé à une nature tendre et douce constituent d'une manière bien prononcée l'élément féminin du génie, manière d'être tout à fait analogue à celle qui attirail plus particulièrement sur des femmes le don de vision et de prophétie. Sans nul doute, l'auteur d'Hébal a peint sa propre nature dans ce personnage doué d'une intuition si pénétrante. Les conditions particulières de la pensée, l'éloquence paisible et les grâices mélancoliques de son style, il les dut à ses longues douleurs physiques subies avec une patience inaltérable, sous les yeux d'une mère pieuse, douée comme son fils d'une sensibilité exquise, et qui l'entourait de la plus tendre sollicitude.

Ces années de maladies et de retraite coïncidèrent avec le siège de Lyon et le fort de la Terreur. L'aspect de ces événements formidables, au milieu desquels s'accomplissait une immense rénovation sociale, agit d'une façon déterminante sur la direction d'esprit du jeune Ballanche; il a dû

ses premières, ses plus profondes émolions, non pas à des évènemenis personnels, mais ù de grands fails politiques. Plus tard, quand son talent aura mûri, après une assez longue phase d'impressions individuelles nécessaires pour le compléter, nous le retrouverons possédé tout entier par l'inquiétude des destinées sociales et consacrant sa vie à déchiffrer la redoutable énigme que propose de nouveau à chaque siècle le sphynx dé l'humanité.

La première œuvre de sa jeunesse, écrite durant sa maladie et au milieu de la Terreur, fut une composition historique déjà caractérisée par le choix d'une perspective lointaine et mystérieuse. C'est un récit épique du siège de Lyon. Le poète s'est placé pour le faire à quinze siècles de date après l'événement, afin de pouvoir revêtir à son gré son époque de tout le prestige de l'antiquité. Le manuscrit de cette curieuse composition est depuis longtemps perdu, et l'auteur, sur son lit de mort, exprimait encore le regret de cette perte.

Le jeune Ballanche, comme toute sa famille et toute la bourgeoisie lyonnaise, avait accueilli avec enthousiasme les promesses de 1789, mais il voyait avec horreur les excès et les désordres qui accompagnaient la révolution. Son père, riche imprimeur, était sur le point d'expier sur l'échafaud ses opinions royalistes, mais il fut sauvé par !îes ouvriers qui vinrent en masse le réclamer à la barre, en affirmant que le citoyen liallanche avait toujours été le père des ouvriers. C'est une circonstance notable dans la vie d'un homme de génie, que la tradition au sein de laquelle il a été élevé. Les grands esprits qui défen-

dent aujourd'hui avec le plus de puissance et de ferveur les idées d'avenir, sont nOs au sein de l'opinion qui respectait, qui défendait le passé. Pour posséder un sentiment juste et complet des destinées sociales, il faut d'abord avoir compris les époques finies ; pour bien les comprendre, il faut les avoir aimées. Les hommes dont la vie intellectuelle commence par la négation des anciennes croyances, se condamnent presque toujours à rester injustes et passionnés. Pour qui ne veut pas la commencer à sa première page, l'histoire reste un livre fermé. Ce génie de Ballanche, si progressif, si clairvoyant, si amoureux de l'avenir, nous pourrions dire si prophétique, s'est formé à l'école des vieilles traditions. Ne voyons-nous pas encore issus de la même lignée, le plus illustre philosophe et le plus illustre poète de notre époque ; les idées d'avenir ont-elles parmi nous de plus clairvoyants, de plus zélés propagateurs que Lamartine et Lamennais?

Dans le même temps où commençaient à s'apaiser les tourmentes de la révolution, la santé du jeune penseur se raffermissait à la suite de l'opération terrible du trépan, supportée par lui avec une si grande force de caractère que, au moment où le fer agissait sur la tête du malade, des dames qui causaient dans la chambre ne s'en aperçurent pas. Il devint dès lors le centre d'une petite société littéraire qui se réunissait à Lyon dans la maison de son père ; elle avait pris pour devise Amkiliœ et Ulteris. De beaux talents s'y développèrent parallèlement à de belles amitiés que la tombe seule a vu finir. Là commencèrent

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les Ampère, les Camille Jordan, les Dugas-Monlbel, les Degerando, toute une pléiade qui devait illustrer dans noire ville les commencements de ce siùcle. Dans la diversité de leur vie et do leurs travaux, Ions les hommes de celte époque conservèrent des tendances communes, trop frappantes chez chacun d'eux, et trop générales chez tous, pour qu'il ne soit pas permis d'y voir un constant apanage de l'esprit lyonnais. Un spiritualisme élevé> un sentiment religieux à la fois indépendant et pur, une droiture nalurellej une conscience scrupuleuse dans la conduite et dans le travail, une simplicité, une bonté naïve, telle est la physionomie commune à ces nobles penseurs. JamaiSj à Lyon, ne se sont perdues les habitudes d'un mysticisme tendre et rêveur, exalté môme, non plus que celles d'une infaliguablc charité. On est souvent conduit à se souvenir que les fondateurs spirituels de la cité furent des disciples de Jean le bien aimé, l'apôtre des hardis commentateurs et des croyants mystiques. Lescon-^ di lions particulières du site et du climat favorisent dans celle ville les rêveries vagues mais grandioses. La vie de famille y maintient la droiture dans les cœurs, la simplicité et le sérieux dans les habitudes. Lorsqu'une imagination prompte cl brillante manque à ces hommes lilléraires, la conscience ne saurait leur manquer, leur âme |-esle supérieure à leur talent.

Ce fui au milieu d'un tel cercle d'amis que Ballanchc essaya sa jeune imagination. Le souvenir s'est transmis jusqu'à nous d'une Inès de Castro, accueillie par des larmes unanimes. Aujourd'hui perdue, celle composilion

n'a jamais ùU- imprimée ; elle tut condamnée par l'auleur avec la même sévérité de goût, qui l'a porté à retrancher de ses œuvres un autre essai, lu dans la même réunion, et publié peu après, en 1801 ; c'est le livre du Sentiment considéré dans ses rapports avec la littérature et les arts. Placée en regard des ouvrages de sa maturité, celte tentative juvénile aurait rompu la grandeur magistrale de l'ensemble. L'essai n'en mérita pas moins qu'un juge bien compétent, Charles Nodier, l'appelât dans les journaux d'alors une ébauche de Michel-Ange. A dire vrai, ces commencements de l'auteur d'Orphée ne renfermaient pas un présage aussi sûr que les premières œuvres des autres écrivains illustres de notre temps.

Mais, à ce premier essor, si on ne peut rien présumer encore de la grandeur qu'atteindront les ailes du cygne, on comprend déjà vers quelles régions son instinct l'entraîne. Il incline vers les contrées rêveuses, où l'âme se recueille et s'écoule elle-même, non point dans une égoïste contemplation de ses propres douleurs, mais avec une large sympathie pour les épreuves et les souffrances universelles. Les rois de la pensée dont il fréquente avec le plus d'amour les royaumes lumineux , c'est tour à tour Virgile et Fénelon, Racine et sainle Thérèse, Pascal et Rousseau, Euripide et Job; tous ceux qui ont eu des destinées humaines la révélation la plus mélancolique et, en même temps, la plus consolante dans sa tristesse. En effet, malgré tout ce qu'il rapportera des âges héroïques de la Grèce, du monde d'Homère et de Sophocle, malgré tout ce qu'il ira chercher dans l'Orient sacerdotal et dans

Tanlique Egypte, b la suile d'Eschyle el de Platon, sa nature tendre el gracieuse, son imagination curieuse d'avenir tiendront surtout de Virgile, ce prophète de la poésie chrétienne, de Fénelon, qu'il nomme quelque pari le véritable fondateur de l'ère actuelle ; il aura du mélodieux apôtre de l'amour divin, celle douce mysticité, ces charmes attendrissants que les plus fortes pensées empruntent quelquefois à la nature féminine, el qu'accompagne souvent un sens prophétique refusé à des âmes plus énergiques et plus ardentes.

Ne semble-l-il pas que Dieu fasse un partage bien distinct des dons de la force et de la grâce, et pour ainsi dire une division de sexe entre les génies qu'il a chargé d'illuminer allernalivement chacune des faces de la vérité. Ne rencontrons-nous pas dans le monde de l'art certains noms qui semblent marcher deux à deux comme des couples divins , comme d'harmonieuses antithèses reproduisant le contraste de ces deux clartés célestes dont les rayons descendent tour à tour sur notre globe. Homère el Virgile, Sophocle el Euripide, Michel-Ange et Raphaël, Bossuel el Fénelon, Corneille et Racine ; d'une part, la grâce et la douceur ; de l'autre, l'énergique austérité. Ne retrouvons-nous pas les mômes difTérences parmi les ouvriers sacrés enlre qui les semences de la parole divine furent partagées, pour être répandues sur le champ du père de famille ; d'un côté, Pierre, le chef légal des apôtres, l'intlexible gardien du dogme inflexible ; de l'autre, Jean, l'exemple el l'appui des âmes tendres cl hardies, qui puisent l'audace de leur exégèse dans

l'excès même de leur amour. C'est ainsi toujours que les cœurs les plus aimants et les plus doux sont les plus ouverts aux pressentiments de Tavenir, et sentent les premiers comme des sibylles les tressaillements presqu'imperceptibles d'une époque qui va naî(re.

Homère reste enfermé dans le paganisme héroïque de la Grèce ; Virgile semble parfois guidé par une muse chrétienne. Tandis que Michel-Ange nous peint le Dieu des armées, le Jéhovah irrité de l'ancienne loi , Raphaf^l nous représente le Jésus souriant de la loi d'amour, la Madone sereine qui nous apporte le pardon et nous montre dans ses bras le Dieu clément de l'avenir. Ne voyez-vous pas dans la manière puissante et sévère dont Bossuet interprète le passé, quelque chose qui rend toute transition impossible entre les âges qu'il raconte et l'avenir qu'entrevoit Fénelon? Bossuet reste pour nous un père de l'ancienne église, nous l'admirons dans le mystérieux édifice des temps écoulés. Fénelon est notre contemporain, il a travaillé avec nous au livre des lois nouvelles, aux murs de celte Salenle fraternelle où toutes les haines doivent s'oublier.

Ne pourrait-on pas, sans être taxé de préoccupation systématique, établir, à propos de Ballanche, un parallèle semblable entre le génie de la grâce et de la tendresse, et celui de la vigueur et de la sévérité dont l'un s'attache obstinément à ce qui n'est plus, et dont l'autre se tourne avec amour vers l'avenir. Le violent ihéosophe que Ballanche lui-même a si fortement caractérisé du nom de prophète du passé, ne représente-t-il pas dans ses dissi-

ilences avec l'auteur de la PaHngénésie, ce fécond antagonisme des deux sexes du génie, du pontife gardien des vieux mystères, et de la sibylle, qui livre au vent les secrets de l'avenir. M. de Maislre nous menace encore nu nom du Jéhovah de Moïse et d'Isaïe, il a oublié que sa foudre s'est éteinte dans le sang de l'agneau ; liallan- <îhe nous invite au nom du fils de la Vierge qui s'est offert en nourriture à tous les hommes. Ici le fougueux sectateur des sacrifices antiques réclame des victimes pour son Dieu farouche ; là , le doux hiérophante do la Ville des expiations admet le plébéien aux honneurs de la cité mystique, promet à tous l'initiation successive et le pardon qui doit rétablir les membres du Christ éternel dans leur primitive égalité. Dès les premiers écrits de Ballanche, cette mansuétude de cœur, ce mysticisme mélancolique et serein qui devait le rattacher à Virgile, à Fénelon, à tous les génies progressifs, se manifestent par les prédilections et les sentiments, mais dans un style indécis et vague, et sous une forme qui se cherche encore- Quelques mois après la publication de ce livre du sentiment, Ballanche, alors âgé de vmgl-cinq ans, vînt pour la première fois à Paris. Le Génie du Christianisme occupait tous les esprits ; c'étaient dans leur magnifique éclosion les idées dont les germes confus s'agitaient dans l'Ame du penseur lyonnais. Ballanche vit M. de Chateaubriand, et dès cette époque commença celle intime amitié de Tillustre père de notre littérature moderne avec l'aimable théosophe qu'il appelait naguèrcs son viettop

compagnon de ro\i(e. Noble chemin qu'ils onl fait ensemble ! L'un, donl la splendeur inconlcsk^e servit tle guide à toute la génération poétique de notre siècle, l'autre, dont le rayonnement plus modeste dirige une tribu moins nombreuse, mais non moins fervente, et qui laisse aussi après lui des clartés qui ne s'éteindront pas.

Entre le livre du Sentiment et VAntigone qui parut en 1814 se placent seulement, pendant que la jeunesse de l'auteur s'achevait à Lyon, huit fragments d'élégies. Les douleurs continuaient dans l'tîme de Ballanche cette initiation à toutes les choses de la vie que la maladie avait commencée. Le chaste hiérophante qui devait nous dérouler les mystères des luttes sociales et des épreuves imposées aux nations, devait avoir subi les épreuves du cœur et les luttes individuelles. L'homme qui ne les a pas connues portera toujours une vue incomplète sur les questions les plus indépendantes du monde des sentiments ; il sera trop porté à juger les hommes comme de simples idées et abstraction faite de la vie du cœur qui est leur véritable vie. Ces fragments écrits en 1808, et donl un dernier morceau daté de 1830 nous donne Tinterprélation, sont, dit M. Sainte-Beuve, des élégies en prose qui peignent avec discrétion et douceur les vicissitudes d'un noble attachement. Si ces huit fragments, ajoutet-il, étaient en vers ce qu'ils sont en prose, M. Ballanche aurait ravi à M. de Lamartine la création de l'élégie méditative. Bien ne nous est laissé à dire après un tel éloge émané d'un poète délicat et profond, qui de plus est resté le maître de la critique moderne. L'époque à laquelle

correspondent ces fragments acheva donc de former la personnalité tendre, indulgente et sympathique de ce philosophe qui devait élever ù l'état de loi cosmogonique l'idée de l'éducation de l'homme par la souffrance, de son initiation à une vie supérieure par les épreuves et les luttes contre la nature et contre lui-même.

Dès 1811, Ballanche songeait à YAntîgone ; il l'écrivit au moment où il se relevait de ses douleurs sous une bénigne influence qui devait devenir le mobile suprême de sa destinée. C'est à Lyon, en 1812, qu'il rencontra pour la première fois sous les auspices de son ami Camille Jordan , celle qui a été vue comme une vive apparition de Béatrix , c'est ainsi qu'il la désigne dans la dédicace de la Palingénésie , chef-d'œuvre (le sentiment délicat et de beau style. Il avait dès-lors trouvé la paix immuable, l'inaltérable sécurité du cœur dans celte noble affection qui a rempli sa vie, et qui devait rayonner à son lit de mort comme un présage dou^ et serein des régions d'amour et de grâce qui allaient s'ouvrir à ses espérances infinies.

Le poème d'Antigone parut en 1814- au moment de la Restauration. On voulut reconnaître dans la pieuse enfant d'OEdipe, l'auguste fille des rois qui revenaient alors de l'exil; mais toute allusion à ces hautes infortunes était loin de la pensée du poète ; il y avait plus tôt comme un lointain souvenir de ses propres destinées dans l'amour sans bonheur, dans l'hymen impossible d'Antigone et du généreux fds de Créon. On ne serait pas plus fondé à voir dans le poème une arrière-pensée sociale. Ce n'est que

Irès-indireclenient qu'il se rallaclie au système historique de l'auteur par son système de morale, par les idées d'épreuve, de solidarité, d'expiation, que Ballanche devait appliquer plus tard aux nations et à la masse de l'humanité. Le succès de ce livre fut aussi grand que légitime; s'il est demeuré Tœuvre la plus connue de Ballanche, il le doit au fait môme de l'absence de tout symbolisme et de ces intentions philosophiques qui rendent la poésie moins accessible à toutes les intelligences.

Un rapprochement qu'il serait intéressant de poursuivre naît tout d'abord à l'esprit à propos de VAntigone; ce poème en prose rappelle l'œuvre la plus populaire de Fénelon, le Télémaqiie. Les différences de forme, de couleur, d'intentions même que l'on remarque entre ces deux livres, représentent exactement la diversité de sentiment sur l'antiquité, ses mœurs, ses arts, sa poésie qui divise notre littérature renouvellée de la littérature du XVIP siècle. Ce serait sans doute juger l'œuvre de Fénelon d'un point de vue à la fois bien étroit et bien injuste que d'y chercher seulement une ingénieuse imitation de la poésie homérique. Rien n'est devenu plus facile que cette couleur locale appliquée de seconde main à des sujets pris tour-à-lour au moyen-âge et à l'antiquité grecque ou romaine, Pour ne chercher que l'exactitude historique du costume et des détails, beaucoup d'œuvres de nos jours n'en sont pas historiquement plus vraies et perdent à ce jeu puéril toute signification morale. Un but beaucoup plus élevé qu'une reproduction du pif-

loresque antique inspirait le génie de Fénelon. C'est avant lout le moraliste, le politique, le socialiste même, qu'il faudrait apprécier dans un examen approfondi du Télémaque, avec celte différence à l'avantage de l'illustre prélat, qu'autant la plupart de nos utopistes modernes sont rebutants de formes, inexpérimentés de style; fastidieux en un mot; autant leur prédécesseur est habile, attrayant, parfait. Quoique le Télémaque ait été écrit, surtout en vue de sa signification politique el comme cours de morale à l'usage d'un jeune homme destiné à régner, Fénelon ne pouvait être infidèle à sa nature de poète au point de ne pas chercher à orner ses préceptes de lout le charme littéraire que comportait la fiction qu'il avait choisie. Il y a mis en môme temps tout ce que son époque pouvait savoir et sentir de la couleur et des mœurs homériques. Si l'écrivain moderne déploie un sentiment historique et poétique de l'antiquité plus profond et plus vrai; ce mérite tient à la fois aux progrès de l'esthétique cl au caractère particulier du génie de Ballanche qui semble avoir eu l'intuition des époques lointaines. Les deux siècles de notre littérature que l'on a surnommés classiques et qui affectaient de suivre avec rigueur les traditions latines étaient loin d'avoir pénétré si avant dans le sens de la mythologie cl de l'histoire ancienne que ne l'a fait notre époque, toul en s'aflVanchissant des formes grecques ou romaines. A elle seule, VAntigone nous en fournirait la preuve. Laissons de côté dans le Télémafjue les allusions et les théories ; par elles Fénelon appartient à la politique; il s'échappe de son siècle, non pour

remonter par un essor rétrospectif aussi impossibte que frivole jusqu'aux rhapsodes héroïques de la Grèce, mais pour se placer parmi les promoteurs immortels de la rénovation sociale. A ce litre, il n'a pas besoin d'être un émule de Sophocle ou d'Homère, il est mieux que cela pour nous, il est le précurseur du génie de Rousseau, il est un combattant de nos grandes luttes d'idées, il est notre contemporain.

Le poème d'^ji/tg'one est loin d'être dépourvu d'idées philosophiques et môme de point de vue sur l'histoire; mais par leur élévation et leur généralité, ces idées sortent de la sphère des théories politiques et sociales. Les destinées des individus, des familles, des nations, y sont jugées surtout du haut des lois cusmogoniques et religieuses relevant de la théosophie. En ceci, l'œuvre est plus conforme aux poèmes antiques qui renfermaient l'interprétation religieuse du passé et non pas des allusions au présent et des règles politiques pour l'avenir. Ajoutez que chez Bailanche le sens est plus souvent caché dans les faits eux-mêmes qu'exprimé dans des réflexions; l'idée n'est pas préconçue et antérieure aux personnages du drame, mais l'action précède la pensée théorique qui n'exista pas d'abord indépendamment des personnages. En un mot, Bailanche a développé un mythe, Féneion a créé une allégorie.

Tout est dit sur la pureté, sur la précision, sur l'élégance charmante du style de Tèlèmaquc \ on le considère avec raison comme un des chefs-d'œuvre les plus parfaits de la langue. La prose de Bailanche participe à ces

grandes qualités. Nul écrivain moderne par la nellelé du contour, la correction, l'aisance, le naturel et la clarté de la phrase ne reproduit mieux que lui le style du XVIP siècle, et c'est particulièrement h Fénelon qu'il se rattache par la douceur et les grâces pénétrantes. Mais il faut ajouter que la simplicité, la hardiesse et Tampleur de la forme dans Ântigone, nous rapellen vivement les belles figures grecques de Sophocle ; tandisque le style de Fénelon est loin d'être exempt de cette afTéterie du vêtement de cour qui a déteint jusque sur les beaux vers de Kacine. Ainsi les époques les plus pures ne défendent pas leur style des modes éphémères et du mauvais goût. VAntigone^ à son tour, nous laisse apercevoir quelques légères traces de celte fausse manière inventée à la fin du XVIIF siècle et perfectionnée sous l'Empire et qu'on nommait alors la prose poétique. Cependant si cette fâcheuse époque a marqué sa date dans V Antigone, par quelques périphrases et par l'emploi trop fréquent de l'exclamation ; cette méthode vicieuse n'y apparaît que juste assez pour nous montrer combien Ballanche a su s'en rendre indépendant à un moment où Ton ne croyait pas permis de traiter dans un autre style un sujet épique.

Que si nous laissons la question de style pour regarder à l'élévation, 5 la vérité des caractères, au relief des scènes, h la moralité, non pas à celte facile moralité des réfiexions mais ù celle des personnages et des événements eux-mêmes, nous oserons faire la part encore plus belle à l'auteur (ï Antigone. Ce n'est point parce que

Télémaque el Mentor nous semblent deux figures trèspeu de leur époque, mais parce qu'ils apparaissent plutôt comme deux fantômes allégoriques qu'avec le relief de deux personnages vivants, et qu'ils sont loin dans tous les cas d'avoir la réalité humaine d'OEdipe et d'Hémon. Ce n'est pas non plus parce que Calypso el Eucharis tiennent moins de la Calypso et des nymphes d'Homère que des filles d'honneur de la cour du grand roi ; si Calypso el Eucharis ne sont pas exactes comme nymphes grecques, elles sont vraies comme femmes et cela nous suffit. Mais c'est que les personnages (ÏAntigone, s'ils sont plus de leur temps, plus exacts de mœurs el de langage, habitent aussi une sphère morale plus élevée ; leurs passions sont plus nobles, l'expression de leurs sentiments est plus grande et plus naïve. On s'étonne que celui des deux écrivains qui s'est renfermée le plus fidèlement dans les mœurs et les costumes de l'antiquité, nous ail cependant montré les cœurs plus purs, l'amour à la fois plus chaste et plus attendrissant, le dévouement plus sublime, tout l'idéal enfin du christianisme. Pour être passionnées avec tout le raffinement de la cour de Yersailles, Calypso et ses nymphes n'en paraissent pas moins obéir à la Vénus antique; leur amour n'a rien de la délicatesse des sentiments modernes ; tandisque, par un beau privilège de la vraie grandeur morale, Anligone, en restant le type accompli d'une vierge chrétienne, n'a rien d'impossible comme fille grecque; ce n'est pas sans doule l'Antigone virile de Sophocle, mais si elle fût devenue l'épouse d'Hémon, qu'aurail-elle pu avoir de plus tendre,

de plus chasle , de plus dévoué que l'Andromaque d'Homère dans les adieux près des Portes Scées?

Après la publication d'Anligone, Ballanche vint se ri\er à Paris; son cœur Ty attirait, et d'ailleurs sa pensée qui aimait à fréquenter les âges écoulés, avait un égal besoin d'assister de près aux événements de son temps et de leur appliquer ses théories. Un œuvre comme Ànligone renfermait à son gré trop peu de doctrine , le poème de l'homme individuel usurpait trop de place sur l'histoire de la race. Le mouvement politique de la Restauration auquel Ballanche fut beaucoup mêlé non pas d'actions, mais d'affections et d'idées, fit éclore, en 1817, l'Essai sur les Institutions sociales. L'auteur, tout en signalant avec une hardiesse et une bonne foi bien rare dans les luttes de partis le caractère éminemment transitoire de la Charte qu'il appelle une formule pour dégager Vinconnue, agrandit les débats que ce compromis momentané suscitait entre les partis en rattachant chaque opinion à l'ensemble du système historique et cosmogonique qu'elle supposait. Les uns voulaient continuer une époque finie; les autres demandaient un avenir sans racines dans les traditions, et tous, quoique d'une manière différente et à divers degrés, défiguraient le passé en y transportant des faits et des idées qui ne peuvent appartenir qu'à d'autres temps. Ballauche fut le plus sage comme le plus sincère des conciliateurs, parce qu'il eut le sentiment le plus juste de ce passé dont il fallait s'affranchir sans avoir la' folle prétention de le supprimer.

T-a question des origines plane sur toutes les questions

sociales; aussi chaque parli a-l-il son système sur les origines. Les uns, éblouis par ce fait qu'un coiilral est devenu possible dans les temps modernes comme ba?e fondamentale d'une société, croyaient avoir besoin de prouver que la société humaine n'a pu avoir d'autre origine qu'un contrat et qu'elle a son principe dans ellemême. De ce que l'intelligence émancipée de l'homme de nos jours peut modifier sa science , sa langue et sa religion, en réformant ses traditions, ils concluaient que l'homme avait pu faire lui-même dès le début sa religion, sa science et sa langue. Les autres parlant de cette vérité que la société et la parole sont aussi anciennes que l'homme, et dérivent d'une puissance antérieures à lui, en tiraient cette conséquence que l'homme n'a jamais le droit de défaire une société par laquelle il a été fait. M. de Maislre et M. de Bonald, les théoriciens de ce parti, soutenaient avec raison que l'état dit de nature est une absurdité, que l'homme est un être nécessairement social , qu'il a dû être doué dès son apparition en ce monde du sens social, c'est-à-dire de la parole; qu'il y a donc une forme de société primilivcraent révélée ù l'homme. Mais c'est précisément pour avoir moins bien compris que Ballanche la nature et les lois de cette parole primitive que MM. de Maislre et de Bonald n'ont pu admettre la légitimité des idées et des institutions modernes. Dans leur système, la parole primitive révélée à l'homme serait identique au langage actuel. C'esl-à-dire que les signes ne désigneraient qu'arbitrairement les idées. C'est là aussi une opinion de leurs

adversaires, avec celle différence que les premiers placent en Dieu cet arbitraire que les autres allribuenl à riiomme. D'après Ballanche, la parole dans Torigine n'était pas seulement le signe de l'idée, mais était en quelque sorte l'idée elle-même. Cette théorie aurait besoin d'être longuement développée pour cesser d'être obscure. Ballanche l'a laissée en germe, mais le livre qui l'achèvera devra sa pensée mère à l'illustre Ihéosophe. Voici comment il explique les transformations successives, les démembrements de celle parole originelle. A mesure que le langage primitif perd de sa puissance synthétique, que le signe est moins indissolublement uni à l'idée, il s'ensuit que ce signe exerce un ascendant moins nécessaire sur l'intelligence humaine, c'est-à-dire que la pensée commence h se produire dans l'homme indépendamment du signe primitif. Jusqu'alors la langue n'a pu être écrite. La première diminution de puissance de la parole traditionnelle coïncide avec l'apparition de l'écriture. Le langage écrit a élé une première matérialisation delà pensée, l'imprimerie a achevé celte matérialisation. Le langage s'élant ainsi matérialisé, la pensée a dû lutter sans relâche pour rentrer dans celte indépendance, dans celle spontanéité dont elle jouissait lorsqu'elle a élé intimement unie à la parole. A mesure que la parole séparée de la pensée s'est fixée davantage dans une sphère sensible, les efforts de la pensée ont augmenté de vigueur et de puissance pour secouer des chaînes qui devenaient de plus en plus pesantes, et nous sommes arrivés i\ nous passer du secours de la parole pour penser. L'esprit a pu

se séparer complètement de la lettre. C'est l'ère des lois écrites en dehors de la parole traditionnelle, c'est aussi l'âge où l'intelligence peut posséder la lettre des choses sans en posséder Tesprit.

M. de Bonald qui n'admet point que l'esprit puisse exister en dehors de la lettre , et que l'homme puisse penser sans le secours de la parole , c'est-à-dire de la tradition , fut conduit à nier la légitimité de ce mouvement d'émancipation de la raison humaine auquel Ballanche s'associe.

L'auteur des Inatitutions sociales , tout en concluant contre le XVIII^ siècle que l'homme a été créé dans la société et avec la parole, et que par conséquent il n'a pu inventer ni l'une ni l'autre, reconnaît avec les rationnalistes que les sociétés humaines jouissent aujourd'hui de la possibilité et parconséquent du droit de s'organiser indépendamment de la tradition originelle et en vertu d'un contrat.

Le livre des Institutions sociales , l'œuvre la plus durable qui soit sortie des discussions d'alors , touchait h tous les problêmes religieux, politiques, littéraires qui se présentent à une époque de rénovation ; pas un fait depuis trente ans n'est venu donner un démenti à ses prévisions d'une sagacité vraiment divinatoire , et les doctrines qu'il renferme, loin d'être épuisées, commencent à peine à se répandre. Les théories littéraires d-j Ballanche , qui ne s'y montrent , du reste , qu'accessoirement , ses idées sur la nature de la langue et de la littérature française, dépassent encore de beaucoup le niveau de la critique

3-2 aciuelle. Un an avant l'apparilion de Lamartine , il prédisait l'Ecole moderne et posait les bases d'une eslliélique qui n'a pas été continuée. Homme de tradition et se rattachant lui-même par son style au siècle de Louis XIV, il allait au-devant d'une littérature nouvelle; il écrivait en 1817 celte phrase que les novateurs oseraient à peine aujourd'hui : «Si nos chefs-d'œuvre littéraires n'étaient pas consacrés par une admiration traditionnelle, par une renommée continue , je pense que nous les apprécierions fort peu. » Cette audace suffisait à elle seule pour que Ballanche fut repoussé par le parti qui avait alors la force de l'opinion, qui régnait même assez despotiquement , quoiqu'il fut en dehors du pouvoir. Le libéralisme de celte époque était profondément imbu de préjugés classiques , et quoique Ballanche donna , en définitive , gain de cause à la plupart de ses idées politiques, ce parti, fait pour la négation et la lutte, n'était ni assez éclairé, ni assez tolérant pour adopter un philosophe qui tenait à l'école des traditions. Le livre des Institutions sociales fut peu compris; il devint le manuel de quelques sages, mais il fut étouffé à l'envi par tous les partis politiques qui disposaient alors souverainement du succès littéraire. Cet ouvrage est le seul écrit didactique de Ballanche : dans toutes ses autres compositions, ses doctrines sont développées sous forme de synthèse poétique, et ce fut là, de môme que leur esprit impartial et conciliateur, un puissant obstacle à leur popularité.

Malgré les tendances des philosophes et des poètes vers les régions paisibles delà théorie, malgré cet attrait mys-

térieux de l'avenir el du passé qui les emporte loin du présent, malgré cette double vue historique si éminenle chez Ballanche et qui rendait sa pensée pour ainsi dire contemporaine de tous les âges , il était loin de se tenir, comme il arrive trop souvent aux esprits de la même nature , dans l'indifférence pour les faits et dans le dédain pour les choses de son temps. Nous le voyons, au contraire, ressentir très-fortement le contre-coup de tous les événements contemporains. Aussi, quelques-uns de ses écrits sont-ils par un côté des œuvres de circonstance sans être moins pour cela des œuvres de doctrine. Dans cette catégorie se rangent trois compositions de moyenne étendue: Le vieillard et le Jeune homme, V Homme sans Nom et VÈlégie. Le vieillard de Ballanche cherche à détourner une jeune intelligence du culte acharné des idées vaincues , à Tarracher au désespoir social. Par le mélange de la discussion et des poétiques ornements , sa parole nous rappelle les grâces sévères des dialogues de Platon. La maladie qu'il veut guérir était alors commune dans la jeunesse; il y avait, dans celte curiosité inquiète, dans celte tristesse même, quelque chose de généreux ; c'était une préoccupation des destinées sociales qui faisait taire les soucis et les besoins de la vie individuelle. Une pareille maladie de l'âme est rare aujourd'hui, el le divin vieillard aurait des plaies moins nobles à panser.

V Homme sans Nom et VElégie^ contre-coup des Cent- Jours et de Tassassinat du 13 février 6rent le principal succès de Ballanche auprès du parti qui retrouvait ses sentiments el ses formes de langage dans ces œuvres dont

les tendances s'éloignaient cependant un peu de l'opinion monarchique. Par la généralité des points de vue et la couleur symbolique naturelle à l'auteur , ces compositions échappent à la vulgarité des écrits de circonstance, elles se rattachent à l'ensemble du monument de Ballanche el lui empruntent de sa durée.

V Homme sans Nom est un type de régicide , mais de régicide repentant. Le parti qui adoptait ce livre se faisait quelques illusions sur sa véritable portée. A travers les expressions monarchiques, et malgré la juste flétrissure imprimée au nom de l'équité naturelle au meurtre de Louis XVI , le fond des idées ne va pas moins qu'à faire considérer la mort du roi comme un fait historiquement nécessaire. Le régicide c'est OEdype fatalement meurtrier de Laïus et devinant l'énigme du Sphinx social ; c'est Romulus meurtrier de Rémus et fondateur de Rome ; c'est enfin l'involontaire instrument de cette loi providentielle à chaque pas signalée dans Ballanche, en vertu de laquelle tout fondateur d'une cité, d'une civilisation nouvelle, d'un ordre de chose nouveau, comme on dit aujourd'hui, est nécessairement un meurtrier. C'est l'initié tuant l'initiateur, c'est la démocratie tuant la royauté qui a préparé son avènement. A ce point de vue qui est incontestablement celui de l'auteur, V Homme sans nom était au-dessus du succès de parti qu'il obtint. Au point de vue littéraire, cette transformation de personnages si voisins en figures symboliques, est très-discutable poétiquement, quoique philosophiquement vraie. Sans doute, il y aura toujours un symbole dans les hommes historiques de tous les temps.

car les lois du développement de l'humanilé seront toujours identiques à elles-mêmes ; mais par la môme raisort qui fait que les personnages contemporains ne peuvent pas être admis sur la scène dans un drame héroïque, il est encore moins possible de les revêtir du caraclère mystique avec lequel nous apparaissent les héros de l'antiquité.

VElégie est remarquable par une tristesse vraiment prophétique qui renferme un pressentiment des fautes de la race royale , tout en déplorant ses malheurs. Le poète supplie comme des ennemis de l'enfant qui n'était pas encore né; ceux qui veulent exploiter, dans une pensée de réaction, le crime qui le prive de son père, c'est à eux qu'il demande de ne pas le condamner d'avance à l'exil, « qu'il n'ait jamais, leur dil-il, à saluer de loin la noble pairie de la gloire et des arts. Ecoutez celte vérité inexorable qui dit : Sitôt qu'une dynastie cesse de représenter la société, sitôt qu'elle cesse d'avoir le sentiment de ce qui est, alors elle ne peut subsister devant la toute puissance des choses, alors le fait divin n'existe plus pour elle, alors sa mission est finie. »

Malgré celte indépendance d'idées, la position de Ballanche au sein du parli auquel ses afiFections le rattachaient, nuisit à son succès populaire, autant peut-être que la nature trop philosophique de son esprit. Le parti opposé qui s'était rendu maître de l'opinion publique et qui disposait du succès, mettait en pratique, avec une âprelé et une intolérance particulière , la tactique de toutes les sectes, décidées à ne reconnaître du talent qu'à ceux qui les servent.

Nous arrivons à l'œuvre principale de Ballanche, la Palingènésie sociale. Ce monumenl, peul-êlrele plus original, le plus entièrement à part dans les lettres françaises, est achevé comme ensemble de doctrines, il est complet pour les philosophes, quoique tout n'y soit pas encore rangé dans l'ordre et avec la perfection artistique que rêvait l'harmonieux écrivain. C'est comme une ville immense dont les temples et les palais sont déjà construits, et dont le fondateur voulait lier tous les édiflces par une série de portiques. Le temps lui a manqué pour compléter ce magnifique enchaînement, mais son plan a été assez souvent tracé devant ses amis pour que des mains pieuses et fidèles soient en mesure de distribuer, dans l'ordre voulu par le maître, les colonnes et les bas-reliefs qu'il a luimême sculptés. Dans l'étal actuel de ses œuvres publiées, un seul des trois principaux poèmes constituant les trois grandes divisions de la Palingènésie a vule jour dans son entier, c'est V Orphée. Le second de ses ouvrages La formule générale de Vhistoire de tous les peuples, appliquée à l'histoire du peuple romain , quoique terminée , n'a paru que par fragments, ainsi que la Ville des expiations. La vision d'HèbaU le plus étonnant de: ouvrages de Ballanche, a été tiré à un petit nombre d'exemplaires, distribués par l'auteur. Dans l'intention de cet écrivain si scrupuleux, les éditions actuelles de ses œuvres n'étaient que provisoires, il voulait consulter les bons esprits avant la publication définitive; non pas, comme quelques-uns l'ont conjecturé d'après son silence prolongé, parce que sa pensée hésitait et se cherchait encore, mais par un soin minutieux de la

forme, par un rare et louable désir d'être aussi complet comme artiste que comme philosophe. La pensée de Ballanche n'a jamais rétrogradé ou procédé par bonds imprévus; avec un sentiment de lui-même qui nous frappait davantage à cause de sa profonde el sincère modestie, il se rendait celte justice, quelques jours avant sa dernière maladie, qu'il était peut-être l'homme de noire temps, dont la vie intellectuelle, dont les œuvres offraient le plus d'unité. Ce témoignage est strictement vrai. Nul penseur n'a été plus conslament identique à lui-même dans tous ses écrits.

L'édition projetée de la Palingénésie n'aurait différé que par une distribution plus symétrique et l'adjonction de plusieurs compositions nouvelles dont quelques-unes ne sont malheureusement qu'ébauchées. L'auteur avait songé à remplacer le nom de Palingénésie sociale par celui de Théodicée de rHistoire. Sous l'un ou l'autre de ces deux titres, l'œuvre de Ballanche paraîtra au complet et dans l'ordre qu'il avait réglé, c'est le devoir le plus sacré et la consolation de ses amis. L'inachèvement de quelques parties disparaîtra dans l'harmonie générale de l'édifice, comme il arrive pour nos grandes cathédrales avec lesquelles celle vaste construction du philosophe poète a plus d'un rapport. La plupart des églises du moyen-âge sont encore inachevées, et par un merveilleux attribut de cette architecture inspirée du sentiment de l'infini, la beauté artistique et la signification symbolique de ces monuments n'en sont pas moins éclatantes.

Le poème d'Orphée est dans la Palingénésie sociale,

l'œuvre centrale à laquelle se rattachent les fragment» raisonnes et les notes sur l'époque mythologique et cosmogonique. La période humaine que l'on appelle plus particulièrement l'antiquité est interprétée dans la Formule générale qui , malgré son titre , n'est rien moins qu'un écrit abstrait et didactique, mais présente en un drame très-animé le tableau des diverses sécessions plébéiennes. Enfln , la Ville des expiations qui correspond aux temps modernes , renferme avec les conclusions du système le plan d'un avenir ayant ses bases dans les faits mêmes de l'époque présente. Les divers chapitres compris actuellement sous le titre de Palingénésie , doivent être répartis autour de chacune de ces trois compositions , sous forme de Prolégomènes généraux , d'arguments pour les divers livres et de notes. L'auteur laisse, en outre , la valeur de deux volumes de fragments manuscrits qui doivent entrer dans celte refonte de la Palingénésie et la complétero Ces notes renferment les preuves historiques du système et donnent en général sous forme analytique et raisonnée les mêmes idées que le corps de l'œuvre présente dans une synthèse poétique. Elles attestent la plus vaste et la plus saine érudition. Car telle est la nature bien rare de l'esprit de Ballanche que si ses grandes vues historiques devançaient en lui le savoir, et procédaient d'un instinct particulier, il n'a jamais partagé l'injuste dédain de quelques fondateurs de systèmes originaux pour l'érudition ; elle marchait en lui de pair avec l'inspiration, elle s'y mêlait et la fécondait, de telle sorte qu'on peut dire de lui que son érudition était inspirée et que sa spontanéité était savante.

La Grèce , TOrienl même et l'Egypte , étudiés dans leurs antiquités , lui avaient donné l'initiation historique ; mais son esprit était plus particulièrement attiré vers l'Italie primitive : l'œuvre de Vico lui était familière. 11 avait visité la péninsule italique, avec ce coup-d'œil de 1 historien philosophe qui , pareil à celui du naturaliste et du géologue , ressuscite une époque perdue , à l'aide de quelques débris. Rome avait évoqué devant lui tout son passé. Il étudiait plus curieusement encore la Grande Grèce et la Sicile ; il y suivait la filiation non interrompue de l'Ecole italique, sur laquelle il émet des aperçus très- neufs, en la rattachant à l'Egypte et à l'Inde. On comprend que s'il avait à donner lui-même sa généalogie intellectuelle , c'est à cette Ecole qu'il remonterait de préférence, plutôt qu'à Platon lui-même , moins historique , moins traditionnel , moins oriental que Pythagore. Les fragments raisonnes de \a Palingénêsie seronl sans doute consultés plus souvent par les philosophes que la partie poétique , quoique la pensée de l'auteur soit plus complète et plus vivante dans les poèmes. La somme d'aperçus nouveaux que renferment ces fragments est immense. Peu d'écrivains offrent, autant que Ballanche, des germes enveloppés encore , mais faciles à féconder. Ces questions accessoires , que l'auteur ne fait que poser en passant , sans avoir l'intention de les traiter , sont toujours présentées dans une forme qui met sur la voie de la solution. C'est ainsi que procèdent naturellement les génies synthétiques et poétiques. Les esprits analytiques n'aperçoivent d'abord les questions que par un côté , et les étu-

dienl seulement d'après les données de l'expérience ; les esprits synthétiques ne sont frappés par un problême , qu'à la condition d'en pressentir en même temps la solution. La sagesse primitive procédait ainsi par une méthode toute semblable à celle du poète. La science actuelle professe l'emploi de l'expérience et du raisonnement , jusqu'à l'intolérance , jusqu'à refuser la valeur philosophique à toute idée éclose synthéliquement dans l'esprit et formulée dans une expression concrète et poétique. Les philosophes eux-mêmes partagent ce point de vue avec les savants. L'école rationnaliste de nos jours , quoiqu'elle ail renversé le sensualisme expérimental du XVIII^ siècle , n'admet au fond d'autre méthode que l'induction et l'expérience , et d'autre forme d'exposition des idées , que la forme didactique. Cette école fait un reproche à Ballanche , par l'organe de M. Damiron , dans l'Histoire de la Philosophie en France , au XIX^ siècle , d'avoir choisi l'exposition poétique plutôt que l'exposition scientiflque ; et comme l'auteur de ce reproche est obligé de reconnaître que , nonobstant sa forme , Ballanche est très nourri d'histoire et de psychologie , il pense que c'est par artifice que Ballanche ramène l'expression de ses idées aux formes de la poésie , à une inspiration qui ne semble pas pouvoir être naïve. M. Sainte Beuve défend ici Ballanche , avec toute la supériorité de sa critique : « Nous croyons , dit-il , qu'il ressort de la biographie psychologique de Ballanche que ce n'est point par voie d'analyse ou de logique qu'il a composé l'ensemble de son système. L'œuvre en lui s'est édifiée autrement. Il n'a

pas élé d'abord philosophe et mùlaphysicien , el ensuite poêle ; sa conception el sa forme se liennenl de phis près, el onl une bien réelle harmonie.... Les philosophies primilives de l'anliquilé furent, sans contredit , intuitives, el se produisirent sous les voiles de la poésie , avec les accents de la muse ; refuserait- on entièrement aux époques de transformation, où le sens antique se réveille , el où aboutissent tous les échos du passé , de reconstruire c'i leur manière quelque chose de ces mystérieux monuments? »

La sagacité de Ballanche avait prévu ces objections des philosophes de l'Ecole ; aussi , pour les esprits didactiques, écrivait-il une foule de notes raisonnées sur ses poèmes. Il projetait même pour VOrphêe une espèce de dédoublement , comme une traduction en idiome vulgaire , d'un oracle rendu dans la langue sacrée. A chacun des livres actuels , devait s'adjoindre, sous le nom de livre-prose, une espèce d'argument très-détaillé , dans lequel les idées incarnées dans les personnages el les expressions symboliques devaient élre exposées en formules abstraites. C'est comme l'analomie de sa pensée qu'il voulait présenter. Car il comprenait bien l'esprit moderne, el surtout l'esprit français , ennemi du symbolisme, et qui ne voit de philosophie que dans la logique , et de poésie que dans la forme. Si Ballanche , métaphysicien profond , historien, psychologue , a été lentement accepté comme penseur par les philosophes de l'Ecole et les publicistes , c'est qu'il a fait vivre ses idées en de poétiques incarnations. Si . d'un autre côté , le peintre virgilien d\intigone et

iVEiirydice , l'imaginalion rêveuse el charmante . l'irréprochable écrivain , le poète naïf et inspiré , n'a pas conquis la popularité littéraire, c'est que ses tableaux recouvrent des idées profondes ; c'est que ses personnages représentent autre chose que des sentiments. L'union de la poésie et de la philosophie , qui fait son originalité et sa valeur , a nui à son succès ; car c'était là une innovation que l'esprit français acceptera difficilement.

Après VOrphèe , et sous la double forme poétique et didactique , en y comprenant les prolégomènes et les notes , se présente la Formule générale , vaste épopée , embrassant les cinq premiers siècles de l'Histoire romaine, cette époque incertaine , dont le véritable sens était perdu du temps de Tite-Live.

L'évolution de l'humanité , dans le monde antique , commencée dans le mythe de Prométhée , donnant à l'homme la capacité du bien et du mal , se continue h travers celui d'Orphée ouvrant aux profanes la barrière de la société religieuse. Le plébéien romain , type de l'homme conquérant une à une toutes les facultés morales et civiles , poursuit la série des épreuves et la lutte du principe progressif de l'Occident contre le principe oriental et stationnaire, contre le patriciat. Dans les trois sécessions, le plébéien acquiert successivement : la conscience ou le sentiment de son individualité , et par conséquent une faculté , limitée il est vrai, de disposer de soi , une sorte de liberté personnelle qui ne peut être encore la liberté civile et politique ; plus tard , il acquiert la pudicité ou le mariage légal , c'est-à-dire le droit d'avoir un nom

(jui se Iratismede , le pouvoir du père de famille , un ( ommencemenl de propriété el de droits politiques; enfin, il arrache aux patriciens le partage de la dignité, c'esl-àdire l'égalité politique presque complète , l'aptitude aux diverses magistratures.

Comme épilogue de cette seconde partie de la Palingénésie , l'auteur projetait un épisode sur Julien l'apostat , dernier représentant du monde antique en face du Christianisme naissant. La scène de ce poème devait être a Paris , la ville appelée à devenir le centre de l'évolution sociale. Le plan de l'ouvrage existe seul dans les manuscrits de Ballanche , et la seconde partie de la Palingénésie se composera seulement de la Formule générale , et de notes et prolégomènes très-nombreux. Une œuvre également inexécutée , devait ouvrir la troisième partie de la Palingénésie , c'est une espèce de tableau poétique de la Révolution Française, ramenée au point de vue de l'histoire générale et divisée en sept journées cosmogoniques. Il n'existe que de courts fragments de ces compositions où , selon toute probabilité , V Homme sans nom et VElégie devaient prendre place.

A la suite de ces écrits sur la Révolution Française , se présente la Ville des expiations ; ainsi que de la Formule générale, il n'en a paru que des fragments, elle peut être considérée comme tout-à-fait inédite. La pensée de ce livre est la pensée généreuse et chrétienne de substituer , dans la société actuelle , l'initiation au supplice et à l'infamie , l'épreuve au châtiment ; elle part de ce principe , qui domine l'œuvre entière de Ballanche : c'est que toutes

les substances intellectuelles finiront par être bonnes , car il est dans la nature de la substance intellectuelle d''être bonne. Maintenant que le Christianisme a fait que la loi de solidarité est devenue une loi de charité , il est impie de frapper le coupable dans un but de vengeance pour la société ; c'est l'utilité même du prévaricateur qui doit être prise pour base des lois répressives. L'idée chrétienne du purgatoire est l'idée même de la société humaine, qui est , cosmogoniquement , la véritable cité des expiations. Toutes les villes primitives étant fondées sur le droit d'asile , furent aussi , à la lettre , des villes d'expiation. La cité qu'entrevoit Ballanche est comme un immense pénitentiaire chrétien , où le châtiment n'est plus inlligé pour l'utilité seule de l'association , où la peine n'est pas considérée comme efficace par elle-même , erreur dans laquelle est tombé M. de Maistre , mais où le coupable est amené par la charité sociale à se soumettre lui-même au châtiment; car la peine ne peut elîacer le crime qu'à la condition d'être acceptée par le criminel ; il faut que le coupable acquiesce lui-môme au châtiment , pour qu'il y ait expiation. Les trois derniers livres de la Ville des Expiations sont , dans la pensée de iauteur , l'utopie de la société moderne, l'avenir de l'Europe telle que l'ont faite ses institutions primitives et ses révolutions , ses doctrines anciennes et nouvelles , ses monuments d'arl , de science et de poésie.

Un livre , déjà célèbre parmi les penseurs , quoiqu'il n'ait reçu qu'une demi-publicité , sert d'épilogue à la Ville des Expiations , et résume l'œuvre entière de Bal-

lanche , c'est la Vision d'Hébal , une des plus étranges et des plus grandioses productions de notre littérature. Espèce d'extase intuilive en face de l'infini , cette vision embrasse , dons un regard instantané, l'universalité des temps. Le Voyant . appelé à traduire , dans h langue impuissante et successive des hommes , cette impression de l'élernilé , conserve , dans son magnifique récit, toute la rapidité , toute la grandeur de son inspiration. Une telle œuvre ne peut s'analyser ; mais elle peut servir de guide pour résumer sommairement la doctrine de Ballanche.

Le fait capi (al de l'histoire intellectuelle de notre époque, c'est la réaction qui s'est opérée dans les arts, dans la poésie, dans la philosophie surtout, dans les sciences sociales, contre les idées duXVIIF siècle. La raison de l'individu, ses droits, ses sentiments particuliers, tel était le point de départ des doctrines régnantes, lorsque parurent les penseurs de notre temps. On plaçait, dans la volonté de chaque homme, Torigine et la sanction du pouvoir politique ; dans son intelligence le critérium suprême de la vérité. En ce qui louche aux questions sociales , les conséquences de ce système engendraient un individualisme trop absolu , une exagération dangereuse de la sainte notion de liberté. Ces principes, destinés surtout à saper les anciens pouvoirs , ne renfermaient pas en eux le germe d'une autorité nouvelle qui pût établir entre les individus un lien social autre que la forme matérielle. Or , il ne suffît pas d'assurer l'indépendance des personnalités, il faut que la philosophie pose les bases de leur association. Les

droils de la société , par opposition à ceux de l'individu , les devoirs de chacun envers tous et de tous envers chacun , les moyens de coordonner les intérêts , de relier entr'elles les consciences qui se débattent dans l'isolement : ces côtés de la question avaient dû être négligés durant la lutte en faveur des droits individuels. C'est sur ce point du problème , que notre époque a surtout fixé son attention ; et , si un excès est à craindre pour elle , c'est plutôt l'exagération de l'idée de l'association et du pouvoir que celle de l'idée de liberté.

Les écoles les plus opposées , quant ii leur point de départ philosophique et religieux , ont partagé cette tendance de la science de notre époque à renforcer les liens moraux et matériels qui unissent les hommes aux dépens de la personnalité , dont l'excès les isole. Ce sentiment plus vif de la solidarité a réagi en particulier sur les études historiques et sur la manière dont on appréciait le passé. De même que l'on sentait davantage la dépendance des hommes entr'eux , on a mieux compris la dépendance des époques , le lien nécessaire qui unit le présent au passé , dans le monde des faits comme dans le monde des idées , dans la vie d'une nation comme dans la pensée d'un individu. On s'est convaincu que l'existence de la société est un fait antérieur à toute espèce de contrat social ; que l'existence des vérités fondamentales dans l'esprit de l'homme a précédé toute réllexion, toute spéculation philosophique ; il a fallu en conclure qu'il y a eu un fait primitif, extérieur et supérieur à l'homme , qui a donné celle impulsion originelle à la société et à la

pensée humaine. Quelque soit le nom que l'on donne à ce fait , révélation , inspiration , cet acte primitif apparaît comme essentiellement divin. Dès son apparition , ce grand fait primitif engendre donc dans la société tout un ordre d'événements , dans l'intelligence tout un ordre de doctrines , dont l'influence se transmet nécessairement d'âge en âge et d'esprits en esprits. Cette transmission d'une doctrine primitive , antérieure dans l'humanité à toute expérience , à toute réflexion , ne peut avoir lieu en dehors de la société ; chaque homme ne la possède qu'à la condition de l'avoir reçue des autres hommes ; elle constitue ce qu'on appelle la tradition.

Entièrement niée par le XVIII^ siècle , la nécessité de la tradition fut également méconnue , de nos jours , par cette école éclectique , qui , pourtant, venait rétablir le spiritualisme dans la philosophie , qui démontra si admirablement le caractère impersonnel et divin de la raison , et qui a rendu tant de nobles services à la science morale. Si le rationalisme de cette école , si élevé qu'il soit , est insuffisant à rendre compte de tous les faits de l'âme humaine , il l'est encore plus à expliquer l'ensemble des faits sociaux et le mouvement de l'histoire. Une autre école surgit donc en face du rationalisme ; elle devait tenir compte des éléments qu'il négligeait , et prendre son point de départ ailleurs que dans la raison individuelle , c'est-à-dire dans la tradition. Celte école traditionnalisle trouvait aussi sous ses pas un écueil que tous ses penseurs n'ont pas su éviter ; c'était , en constatant tout ce que le présent doit au passé, lout ce que l'intelli-

gence doit à la Iradilion , de vouloir transporter dans la société actuelle les formes de ce passé , de vouloir asservir trop complètement la raison à celte tradition.

L'honneur de Ballanche est d'avoir maintenu aussi fermement que personne les droits de la tradition, et, néanmoins , d'avoir tenu les portes de l'avenir grandes ouvertes , en face de la raison et du cœur humain. Ballanche n'admet pas que l'individu trouve par lui-même la vérité religieuse et sociale ; il reconnaît que l'homme la reçoit d'un initiateur ; mais, d'après lui, l'initiation est progressive dans ce double sens , qu'elle appelle chaque jour à la connaissance de la vérité un plus grand nombre d'individus , et qu'elle-même gravite chaque jour vers la plénitude de la vérité. Celte puissance initiatrice réside dans la société elle-même , entre les mains de qui fut déposée et s'accroît chaque jour la révélation primitive. Certaines nations vis-à-vis des autres nations , certaines classes vis-à-vis des autres classes , certains hommes visà-vis des autres hommes , remplissent ces fonctions d'initiateurs , et transmettent cette vérité sociale , qu'ils ont eux-mêmes reçue , et qui s'est augmentée entre leurs mains de la révélation journalière eî. incessante que Dieu fait à l'humanité. A l'origine des choses , le nombre des hommes qui possédaient Tinitialion , fut très-restreinl, à cause des conséquences du mal originel; mais , à chaque nouvel âge , un moins grand nombre d'hommes est laissé en dehors de l'initiation, et l'initiateur lui-môme embrasse dans son intelligence un plus grand nombre de vérités.

Cette doctrine concilie donc l'idée de la transmissioii

nécessaire dune \érilé religieuse primitive , el l'idée du progrès de la sociélé , l'idée d'un fait anlérieur el divin , d'une action génératrice de Dieu, et d'une coopération de riiomme.

Telle est la pensée qui résulte du système cosmogonique el historique de Ballanche , tel qu'il est résumé dans la Vision d'Hébal , dont nous allons tracer une rapide esquisse.

Dieu anlérieur à lout crée les essences intelligenles ; quand l'essence humaine fut détachée de la substance intelligente, universelle, elle dut nécessairement recevoir pour être elle-même, pour jouir d'une existence personnelle, le don de la responsabilité; c'est-à-dire, la capacité du bien el du mal , la liberté. L'homme est une force libre qui peut peut agir sur le monde pour achever la création. Sa volonté est un destin, c'est-à-dire qu'en sa qualité de force libre, elle peut enfanter indépendamment de la Providence une série de faits opposés momentanément aux lois fondamentales de l'être. Le destin, dans le sens le plus étendu , c'est l'irrévocabililé d'un acte de volonté produit au dehors ; le destin est donc tantôt le résultat de la volonté divine, tantôt l'ouvrage de l'homme. En effet, dès le commencement, la force de l'homme essaie une puissance au-delà de celle qui lui esl attribuée; l'homme veut prématurément s'assimiler une existence supérieure, sa volonté rencontre dans les lois irréfragables de la Providence un obstacle invincible ; l'essence humaine a succombé à l'épreuve; le mal apparaît dans la création. Mais la Providence rétablit l'harmonie de ses lois à l'instant même

où celle harmonie esl menacée ; !c décrcl de déchéance renferme la promesse de réhabililalion ; l'êlre déchu el l'élre réhabililé reslenl idenliques. Cependanl , une succession d'épreuves nouvelles esl imposée à cel élre pour remplacer l'épreuve inconnue dans laquelle il a succombé ; l'unilé brisée produit la succession ; le mal est dispersé dans la génération des êtres afin d'alténuer son immensité.

L'homme emprisonné dans des organes esl partagé en sexes; c'est-à-dire que les facultés humaines originelles sont divisées entre les individus qui doivent naître du brisement de Tunité, et celle division des facultés humaines, dont la séparation des seses esl l'emblème, devient le principe fondamental de la division des castes el des classes.

L'homme déchu est tenu de se reconstruire dans son unité; par conséquent les castes doivent être abolies, le sexe passif doit parvenir à Tégalité avec le sexe actif, autant que le permettra dans ce monde la dilïérence physiologique qui doit continuer d'exister.

Dans toutes les cosmogonies il esl dit que la femme a introduit le mal sur la terre en induisant l'homme en tentation. C'est que la femme est l'expression volitive de l'homme, qu'elle représente dans le brisement de Tessence humaine la volonté, de mémo que Thomme représente la raison. Le rédempteur, promis Ji l'homme à l'instant môme de sa chute, doit sortir de la femme, c'est-à-dire de la faculté volitive de l'homme. La réhabilitation de l'homme doit donc provenir de la volonté, plus que de rintelligencc.

L'essence humaine est enfermée dans des organes el divisée en sexes par suite de la chule primitive ; elle doit se reconsliluer dans son unité pour s'élever à une existence supérieure, et en même temps qu'elle accomplit ce travail sur elle-même, elle agit sur le globe ou elle a été déposée. Le Créateur a combiné les organes qu'il lui a donnés pour ce double ordre d'action ; il a mis l'homme en possession de tous les instruments nécessaires pour accomplir sa destinée ; il l'a mis en possession de la parole qui renferme toute la révélation , toute la science primitive, de la parole qui est la plus haute expression de la puissance de spontanéité dévolue à l'homme nouveau sur la terre. Le don de la parole est identique à la première initiation de la race humaine.

Par suite môme de la division de Tessence humaine en sexes et par conséquent en castes, ce don de l'initiation primitive, de la parole, à dû être réparti inégalement entre les diverses castes constituant l'ensemble de l'humanité. Toutes ces classes, représentant les facultés diverses de l'essence humaine, n'étaient pas, à cause de leur nature même, capables de porter le même degré d'initiation. La répartition de la parole primitive est identique avec la répartilion de la beauté, de la force, de ia dignité, de la propriété primitive. Le travail de l'homme en ce monde, quj a pour but de reconstituer son unité primitive brisée par la chute, a pour résultat historique de faire disparaître cette inégalité de répartition de la parole primitive et par conséquent des droits et des aptitudes entre les hommes.

Ainsi, de cette distribution inégale de la parole, de la

révêlalioii luimilive cnlre les castes humaines naîl le mouvemenl , la succession des temps historiques. Chaque nouvelle époque historique est marquée par Taccession (le la dernière classe h un degré d'initiation supérieur : d'où la division du genre humain en initiateurs et initiés, identique à celle de patriciens et de plébéiens. Le patricien primitif fut celui qui le premier posséda le langage, la propriété, l'idée sociale, toutes choses indissolublement unies dans l'époque primitive. Le plébéien primitif fut celui qui fut reçu dans la société primitive aux conditions imposées par le patricien possesseur de la religion et du sol. Le patricien d'une époque fut le plébéien de l'époque précédente; ainsi le patricien d'une époque historique fut le plébéien d'une époque héroïque, la patricien d'une époque héroïque fut le plébéien d'une époque cosmogonique.

La cité primitive fut un asile ouvert à des coupables, comme la terre elle-même est un asile expiatoire ouvert à l'homme déchu. Toutes les traditions nous montrent la cité primitive fondée par un meurtrier. Dans la Bible, Gain le premier meurtrier fonde la première ville. D'après les mêmes traditions, le meurtrier primitif a versé le sang de son frère, de son père, de quelqu'un de sa race, son propre sang, en un mot, emblème de l'établissement de l'humanité elle-même sur la terre à la suite du fractionnement de son essence première par la chute. Partout encore le meurtrier mythologique est un fugitif d'une époque, d'une civilisation antérieure dont il emporte les traditions.

La plus grande inégalité règne dans la cité primitive.

Le patricien csl seul en possession des choses sacrées, du langage identique à la connaissance et de la propriété qui en est inséparable. Le plébéien doit arriver par une suite d'initiations successives à la participation d« tout ce que possède le patricien. Cette participation sera conquise au milieu d'une lutte incessante entre le patriciat el les plébéiens, lutte qui forme tout le mouvement de l'histoire. L'initiation est volontairement accordée par l'initiateur patricien ou Aiolemment arrachée par les plébéiens. L'initiateur, qui peut aussi recevoir le nom de médiateur et de rédempteur, est toujours victime dévoué et volontaire du don de l'initiation, (anlôt c'est par le palricial jaloux de ses droits qu'il est mis à mort, tantôt il est tué par les plébéiens à qui il donne l'initiation. Ainsi, Promélhée enchaîné par les dieux sur le Caucase en punition de la révélation du feu faite aux hommes, est le mythe de linitiateur puni par les patriciens. Orphée, déchiré par les peuples de la Thrace qu'il vient d'arracher à l'état sauvage, est le mythe de l'initiateur tué par les initiés euxmêmes, el c'est là le fait le plus général dans l'histoire. Gravitant par une série d'épreuves et d initiations successives vers la participation complète des choses sacrées, vers l'égalité, le plébéien est le type de l'humanité ellemême appelée à se reconstituer.

Un moment doit venir où l'unité humaine sera recomposée, où il n'y aura plus deux cités dans la cité, une cité patricienne et une ville plébéienne. Le plébéien possédera la même notion des choses divines et humaines et par conséquent les mêmes droits que le patricien. Le chris-

nanisme esl celle iniliallon suprôme qui fait la révélalion égale pour tous, qui esl par conséquent la religion du plébéien, c'esl-à-dire la religion même de l'humanilé. L'accomplissement social du christianisme, tel devient donc le but de toute l'évolution historique.

La fatalité qui résulte de la déchéance va donc s'abollssant. D'abord, l'homme a été absorbé tout entier par sa lutte contre les forces de la nature; c'est l'époque antérieure aux temps historiques et dont Ballanche peint Tachèvement dans le poème d'Orphée. Ensuite vient la lutte de la liberté humaine contre le destin , c'est-à-dire contre les faits créés en dehors de la Providence par le mauvah usage que l'essence humaine a fait dès l'origine de la liberté. Enfin, au sein du christianisme et dans la personne du Christ initiateur suprême, éclate l'accord de la Providence et de la liberté humaine. Dès lors la charité est substituée h la solidarité; les sacrifices sanglants, la peine de mort et la guerre sont abolis, et la confarrèadon universelle, symbole des symboles, immolation perpéluelle et sans fin, sacrifice pacifique qui résume, completle et annule fous les autres, est la grande expression de la religion de l'humanité.

L'ancien monde a été la ville des expiations par le sang et la chair ; le monde nouveau sera la ville des expialions pacifiques, des épreuves par le cœur el par l'esprit. Le grand devoir des hommes de notre temps est donc de poser les fondements de celte cité en faisant passer la charité dans les lois. Mais ces sociétés modernes courent tonours , comme la société antique , le danger de voir dans

leur sein l'inilialion icfusôc, ou (roi) longtemps relard(';e par le pouvoir qui a succédé au palricial primitif, et par conséquent de voir le peuple s'emparer \ioIemment de l'initiation et franchir prématurément plusieurs degrés à la fois. Or, la loi du développement successif veut que l'homme se rachète d'un degré franchi sans l'épreuve préparatoire. La diute originelle de l'homme n'est pas autre chose qu'un degré d'initiation prématurément franchi. Cependant la providence finit toujours par rétablir 1 harmonie, et les conquêtes de Thommc lui sont assurées.

Il n'est pas besoin pour sortir de l'époque transitoire où nous nous trouvons, d'une révélation nouvelle, comme l'attendait M. de Maistre. Les choses de noire temps, dit Ballanche, parlent un langage qui se fait assez comprendre et qui est aussi une révélation de Dieu. L'esprit rénovateur qui soufïle sur le monde n'est pas un esprit difTérenl de celui qui le créa et qui le meut dés l'origine. Ce nouveau monde de paix, de justice et de charité qui va surgir, n'est que la lloraison progressive et naturelle de l'ancien monde. Dans l'esprit de l'illustre théosophe, ce règne à venir de la charité n'a aucune ressemblance avec ces utopies de bonheur terrestre, dont se repaît le matérialisme des sectes socialistes de notre époque. Malgré l'abolilion du sacrifice sanglant, l'épreuve et la douleur ne seront point, ne peuvent pas être abolies. Ballanche ne promet ici- bas la félicité ni à la société, ni aux individus. L'homme n'a pas été mis en ce monde pour être heureux, mais pour être grand. D'ailleurs, la série des épreuves ne finit pas avec la vie^ elle doit se poursuivre selon

'es besoins de chaque ;hne jusqu'y l'expialion, jusqu'à la purification la plus complète-, car il faut que toute créature parvienne à la perfection h laquelle elle est propre, à laquelle elle a droit par son essence même. Partout où il y a intelligence , il doit y avoir un degré quelconque de liberté; il ne peut donc venir pour l'homme un moment où il n'y aurait plus iieu à mériter ou à démériter, aussi toute substance intelligente finira par être bonne d'une bonté acquise par elle-même.

Ce résumé de la Palingénésie est bien incomplet; nous n'avons pu toucher à toutes les questions de métaphysique cl d'histoire qui se trouvent résolues ou soulevées dans ce livre. Les expressions même de Técrivain dont nous nous sommes servi garantissent du moins notre exactitude. Parmi les ouvrages déjà publiés de Ballanche, figure un Eloge de Camille Jordan, lu h l'yVcadémie de Lyon. Celte appréciation d'un homme de bien , faite avec toute l'elTusion de l'amilié , nous atteste toute la sagesse, toute la modération des sentiments politiques de notre illustre compatriote et le culte touchant et vraiment poétique qu'il avait gardé pour toutes les affecUons, pour tous les souvenirs de sa ville natale.

Ainsi les écrits de Ballanche nous le montrent à la fois poète, historien, philosophe, unissant le savoir du lettré le plus studieux à la clairvoyance, à l'inspiration du vales antique. Esprit vaste et vraiment universel, il avait néanmoins un goùl trop exquis pour affecter l'universalité littéraire, prétention de nos jours trop commune. Quoi qu'il ail toujours porté sur les affaires de son pays, cette al-

lenlion passionnée que la grandeur des inlérêls poliliques commande à l'inlelligence du penseur, comme au cœui du citoyen , il resta pourtant étranger ;'i la polémique! quotidienne des partis. Esprit charmant et facile sous sa lenteur apparente, ayant vécu de la vie des affections, capable d'attendrir et de charmer cette classe de lecteurs que rebutent les œuvres trop sérieuses, il ne voulut pas chercher auprès d'eux la popularité.

Il aurait pu trouver dans un ordre supérieur ce renom d'universalité qui a tenté souvent les meilleurs esprits. Des goûts et des travaux qui n'ont eu pour confidents que ses amis attestent que ses puissantes facultés s'exercèrent sur les sciences physiques comme dans le monde de la psychologie et de l'histoire. Il avait un sentiment trop complet, trop impérieux des destinées humaines pour n'être pas frappé par le côté vraiment grand des découvertes industrielles de notre époque. Comme tous les esprits élevées, il voyait dans ce qui semble un triomphe de la matière une des manifestations les plus puissantes de l'esprit ; aussi se préoccupait-il vivement de toutes les questions actuelles de science physique et d'industrie. Dès sa jeunesse, et tandisqu'il était encore à la tète de son établissement d'imprimerie, il avait fait des (ravaux de mécanique. Avant 1814, le futur auteur de la Palinrjénésie sociale exécutait le premier projet de clavier-compositeur pour l'imprimerie, et un appareil de presse atmosphérique. Malgré le regrettable inachèvement dans lequel sa mort a laissé d'autres expériences qui passionnèrent ses dernières années, il est nécessaire d'en

faire inenlion pour donner une idée complète de l'étendue de ce grand esprit. La science n'a pu encore se prononcer sur leur valeur, mais nous croyons qu'il reste assez de dessins et de notes pour que l'idée mère de ce travail soit conservée et jugée. Nous sommes trop incompétents en pareille matière, pour rien présumer du succès définitif des expériences physiques faites par Balianche. mais quels que soient leurs résultats, la coexistence d'aptitudes si diverses dans un même esprit n'en est pas moins un fait psychologique très-remarquable. Pour qui s'est fait une juste idée de l'intelligence de notre Ihéosophe, il n'y a rien d'étonnant à voir ce don d'inventions mécaniques uni au sens de la métaphysique et de la poésie. Chez tous les sages primitifs, la science naturelle est complètement fille de la Ihéosophie. Ce n'est môme qu'à partir de Bacon que la science naturelle a joui d'une vie propre et indépendante de la science morale; il est certain, malgré les préjugés contraires, que les plus grandes découvertes, que les conquêtes fondamentales de l'homme sur la matière, datent de l'époque où l'inspiration religieuse et métaphysique dominait l'expérience. Malgré l'orgueil scientifique de notre siècle, il faut bien lui dire qu'il ne fait guère qu'expliquer des principes trouvés avant lui. Les fails scientifiques les plus brillants de ces dernières années ne sont eux-mêmes que des applications, et c'est précisément depuis le règne exclusif de la méthode de Bacon que l'on a cessé de faire des découvertes fondamentales. Ce temps du moyen-îîgc qu'on appelle encore parfois une époque de ténèbres a enfanté tous les

grands invenleurs, tous les fails vraimenl dimciles à découvrir. Si paradoxale que semble celte assertion, les alchimistes el les aslrologues ont élu en possession d'une inspiration scienlifique plus profonde, pins puissante, plus créatrice que les savants modernes. S'il y a plusieurs méthodes pour appliquer, il n'y en a qu'une pour découvrir, c'est la même dans la science que dans les arts et dans la poésie, l'inspiralion.

Quelleque soit donc la valeur positive des idées de Bellanche sur la physique, l'importance en est grande comme question de méthode , el c'est à ce point de vue que luimême l'envisageait. La science physique el l'industrie datent d'hier ; elles ont envahi le monde, elles montrent, il faut le dire , un peu de l'orgueil et de l'intolérance des parvenus ; on ne discute pas leur infaillibilité sans péril ; c'est une témérité aussi grande aujourd'hui d'élever des objections sur la marche qu'elles suivent , que c'en était une autrefois dans la scholastique de contester l'autorité d'Aristole. Nous avouons que Ballanche a eu cette témérité; il était fortement possédé de l'idée d'une nouvelle ère scientifique , où le même esprit do synthèse , où la même méthode religieuse el inspirée présiderait à la science physique et à la science morale. Déjà de nombreux symptômes se manifestent de celle résurrection de l'esprit synthétique el organisateur. En même temps que la méthode ontologique et le sentiment religieux recommencent à se montrer dans la philosophie, les opj)osilions qui existent entre la science morale et la science physique sont à la veille de disparaître. Depuis trois siècles il semblait

que chaque dccouverle en physique, que chaque triomphe de l'homme sur la matière fut une victoire remportée contre l'esprit et contre Dieu. Il y avait divorce entre la philosophie religieuse et la physique. Nous touchons au moment de la réconciliation. La science morale précédera les sciences de la matière , elle les entraînera à sa suite , elle les dominera au lieu d'en être dominée, elle les agrandira et leur préparera des découvertes encore plus étonnantes en les faisant participer à la puissance de sa méthode.

Cette réconciliation des deux branches rivales de la science , cette restauration de la connaissance humaine dans sa majestueuse unité, a déjà son monument et sa date dans l'œuvre toute récente d'un illustre philosophe. L,e quatrième volume de VEsquisse d\me philosophie de Lamennais, par les preuves qu'il donne de l'identité d'objet de toutes les sciences, détruit dans sa base la physique matérialiste, et réconcilie l'idée religieuse avec la science naturelle. La seule idée de tenter cette conciliation était une pensée de génie, elle a élé réalisée avec une puissance égale à celle qui l'avait conçue. La méthode afîectionnée des savants est, dans ce livre, employée à combattre leurs tendances matérialistes avec une dialectique supérieure; et la magnificence du style de Lamennais, répandue sur un sujet pareil , fait de cette œuvre le monument le plus grandiose de la philosophie moderne.

Ballanche avait pressenti ce soufîlc spirilualiste et religieux qui va féconder de nouveau les sciences naturelles et dont VEsquisse dune pfiilosophic est la première cl

Téclatanle manifestalion. VourVanleur de \a Pal ingénésie, celle idée C'iail l'objet des plus anciennes préoccupalions el des plus vives espérances. Non conlenl de présager celle époque scientifique , il avait mis la main ù l'œuvre el dirigé dans ce sens sa puissance d'intuition. Aucun sacrifice ne lui coûta pour suivre ses investigations physiques ; arlisle el poêle soigneux de la forme , autant que philosophe, il ne recula pas même devant la pensée de laisser privée du dernier achèvement l'œuvre qui fera sa principale grandeur auprès de la postérité.

Il obtint de son vivant ces honneurs littéraires qui empruntent tout leur lustre de la gloire même des hommes qui en ont été revêtus. Supérieur non seulement à sa renommée, mais ù bien des renommées plus bruyantes , il élail de ceux dont la valeur doit être enseignée à la foule par ces docles assemblées qui ont tantôt à réformer, tantôt à consacrer les jugements de la foule. Plus la profondeur d'un écrivain réduit le nombre des esprits d'élite qui peuvent le suivre, plus il a droit d'être adopté par les compagnies qui doivent concentrer dans leur sein la sagesse pour l'en faire rayonner. Ballanche, désigné depuis longtemps au choix de l'Académie française, fut é!u Irop lardiveraenl peut-être en 1841. Les plus graves assemblées ne peuvent sans doute moins faire que de refléler certains goûts nationaux ; el notre littérature, qu'elle s'en glorifie ou qu'elle s'en défende , donne encore la plus large place à ces productions faciles dont la légèreté inimitable au-delà de nos frontières , jouit de la vogue el d'une admiration qui n'est pas sans ironie chez les étran-

gers. Deux fois le vaudeville arrêta lîallanche sur le seuil de rAcadémie française, el il emporta au détriment du poète philosophe le fauteuil de M. de Bonald. Il est d'autant plus permis aux admirateurs de ce beau génie d'en manifester quelque étonnemcnt, que lui-même , dans sa parfaite sagacité , dans sa modestie naïve , n'éprouva jamais ni surprise ni rancune de ces caprices de la renommée. Il avait conscience de son génie, mais celte conscience élevée qui engendre la simplicité el détruit l'ambition, car c'est un sentiment tout impersonnel qui procède de la foi cl non de l'orgueil, qui permet au penseur de se juger lui-même comme s'il était un autre, et lui laisse attendre patiemment le succès de son idée , parce qu'il est sûr que son idée vivra.

Les qualités de l'homme complètent chez Ballanche le génie de l'écrivain dans un type rare et digne autant d'être aimé que d'être admiré. Le caractère de sa verlu était le même que celui de son talent, une simple obéissance à la loi de sa nature; il recevait directement et sans elîort l'inspiration qui fait le poète , la grâce qui fait l'homme de bien. Cependant de même que son génie s'était entouré de lous les secours que donne l'élude au point de recevoir par fois son inspiration de l'érudition elle-même , on peut dire que sa vertu était aussi réfléchie et consciente d'elle-même dans son exercice journalier qu'elle était naïve el spontanée dans son principe. C'était à la fois une sagesse acquise el une innocence conservée. Ce doux el calme vieillard , dont l'aspect était tout d'ingénuité €l de candeur, possédait une justesse d'observation,

une linesse de lad peu communes cliez ceux-I.'i mômes qui n'excrceni que leurs facultés critiques. Car ce n'est pas [i celui qui clierche tout savoir dans Texpérience que l'expérience profile le plus; elle ne vaut que selon l'esprit qui l'acquiert. Il fallait avoir demandé conseil à Ballanclie dans quelque circonstance diflicile et délicate pour apprécier tout ce qu'il y avait de connaissance parfaite des hommes el du monde dans cette apparence de distraction el de rêverie. S'il oubliait ou dédaignait parfois de s'arracher au dialogue intérieur avec l'hôte familier , pour s'appliquer à de vulgaires calculs et à ses propres intérêts , dès qu'il s'agissait des intérêts d'autrui , d'un service à rendre , d'une existence à régler , il savait s'arracher à ses hautes conceptions el porter un coup d'œil exact el positif sur les choses de la vie commune. On élail surpris de trouver l'homme du monde dans ce penseur des jours antiques , dans celte âme candide comme un enfant. Car le fond de cette âme, la nature de celle organisation appartenaient à une autre époque ; son corps lui-même, enveloppe frêle el maladive, qui laissait subsister loule la clairvoyance de Tâme , consliluail en lui un de ces tempéraments sibyllins , pareil à celui qu'il attribue au prophétique Hébal. Il avail éprouvé devant plusieurs de ses amis quelques uns de ces phénomènes de double vue qui rendent présent au regard un objet éloigné el condensent tour à tour la succession des sensations el des idées dans un instant inappréciable , el la succession des heures dans la permanence d'un seul sentiment.

11 y eul en réalil6 parmi ses facultés de poète et d'historien une espèce de double vue qui le rendit contenaporain , non point seulement par la réflexion , mais par le sentiment même des époques les plus inconnues. Sa science se présente avec des caractères tout à fait impersonnels ; elle semble transmise par une tradition sacrée, ou donnée par une inspiration plus puissante que l'écrivain. Sa muse grave et sereine, à la parole harmonieuse et fleurie , s'est assise autrefois sur le Sunium ; ou plutôt, sauf les mouvements violents et la terreur de l'aspect , elle est descendue du trépied de Delphes ou des cryptes mystérieuses d'Eleusis. Cependant, s'il tient à la Grèce par la pureté mélodieuse de la forme, par la douce égalité de la lumière et par la paix qui règne dans sa pensée et dans son style ; chez lui , la tendresse rêveuse , l'accent de la charité attestent l'âme façonnée par le christianisme.

Ballanche fut profondément chrétien par la pensée et par le cœur , sa foi dans l'évolution progressive des ûmes vers Dieu fut aussi inébranlable que son esprit de charité. L'idée chrétienne est le point fixe autour duquel gravitent toutes ses doctrines ; mais il garda vis à vis des traditions cette respectueuse indépendance d'une raison qui n'a jamais le droit de s'abdiquer parce qu'elle vient de Dieu plus directement. 11 eul de ces hardiesses que se permettait la foi robuste des grands docteurs et qui encourent aujourd'hui l'anathème. Mais grAcc à sa forme i(ïofl"ensive, aux profondeurs qui le voilaient , il échappa aux emportements de ces croyants modernes dont Tor- Ihodoxie est d'autant plus timorée , qu'elle n'est souvent

qu'un scepticisme se faisant illusion à lui-môme el qu'elle a besoin pour ôlre bien sûre do ses croyances de se transformer en parti. Ballanche ne fit jamais de profession de foi bruyante , d'acte solennel de scission contre le rationnalisme, enGn il ne se livra jamais à cette polémique acerbe par où éclate le zèle des nouveaux serviteurs. La polémique , ou plutôt la contradiction , n'apparaît dans ses écrits qu'au sujet de ce fougueux apôtre du passé qui retourna contre le XVIIP siècle les armes acérées , parfois peu loyales , et dans tous les cas peu chrétiennes , dont cette époque se servit pour son œuvre de destruction. Séparé de M. de Maistre de tout l'abîme qui divise la loi de grâce des religions farouches de l'antiquité , il combattit ce brillant génie avec respect , avec l'aimable douceur de sa nature, et pour tout dire, en un un mot , avec la charité inconnue dans l'école de son adversaire.

Au reste , il n'avait pas d'efforts à faire sur lui-même pour rester pacifique dans ses écrits, il l'était par le fond même de sa nature. La charité et la tendresse étaient natives en lui comme la pureté du cœur , comme l'élévation de la pensée. Pour être plus faciles et coûter moins de combats, certains génies et certaines vertus n'en sont pas moins admirables. Qu'est-ce, en effet, que tout génie el toute vertu ? Dieu présent au fond de l'homme et l'homme docile à l'action de Dieu. Plus l'élément divin abonde , moins il y a de résistance et de lutte possible. Qui sait d'ailleurs quelle supériorité de la volonté atteste cet anéantissement de tout obstacle qui appelle l'abon-

(lance de l'acllon divine? 11 y a des âmes où l'effort esl perpétuel, où la lutte n'estjamais apaisée, parce que l'obs- (aclc est toujours debout. Dans l'âme de Ballanche , Tapaisement était complet , il avait celle sagesse facile et calme parce qu'elle est victorieuse, la vraie sagesse toujours sereine, confiante , indulgente. Ce calme s'étendait autour de lui. Auprès de ce vieillard à l'œil limpide et doux , on se sentait dans une atmosphère de mansuétude et de pureté; tout mouvement tumultueux de passions ou d'idées s'y modérait; la gracieuse lenteur de sa parole contribuait elle-même à cet apaisement. Sa tête semblait toujours éclairée par un sourire intérieur; il n'y eut jamais rien en lui de celte morosité que produit souvent une longue expérience de la vie. Jamais vieillard n'alla avec plus d'empressement au devant des hommes et des choses jeunes. Ses censures du présent étaient sans amertume , ses encouragemenls pour l'avenir presque passionnés. Dans cet amour pour la jeunesse il n'y avait ni calcul de vanité, ni étalage de proteclion , mais un attrait sincère et profond pour ce qu'il y a de vie et d'espérance dans l'humanité. Aussi laisse-t-il, outre ses grands et illustres altachemenls, toute une jeune famille d'amis elde disciples dont la piété pour sa mémoire est vraiment religieuse et dont les souvenirs les plus encourageants se rapportent à lui. Plusieurs de ses auditeurs assidus éprouvaient d'une manière semblable, malgré la diversité de leur caractère, celle induence toute spéciale qui régnait autour du paisible philosophe el que l'on subissait même sans entendre sa parole. Dans le milieu qui se forme au-

lour de certaines fîmes, on enlre comme dans les sancluaires dont le silence môme nous remplit de religieuses émotions. Rien qu'à s'asseoir auprès de Ballanche on sentait un bien-être du cœur , semblable à cet épanouissement que procurent Tair pur et la lumière à l'homme qui sort de l'obscurité des villes ; on se trouvait meilleur auprès de lui. Les grands esprits, les saintes consciences sont ainsi environnés d'une atmosphère qui calme et fortifie. Comme la lumière , la vertu et le génie ont leur rayonnement. Dieu a voulu que la perfection morale répandit ainsi autour d'elle une émanation pénétrante, afin qu'il soit donné aux âmes plus faibles de s'éclairer , de se purifier , de s'agrandir en respirant le même air que ces hommes choisis.

La fin de ce sage fut comme sa vieillesse, sereine et souriante. Il est mort entouré de ceux qu'il aimait, et, sauf le sentiment de leur tristesse , n'emportant de ce monde ni doutes, ni craintes, ni regrets. Tel était le milieu de paix et de lumière dans lequel cette belle âme nous apparut toujours durant ces dernières années , qu'elle nous semblait habiter déjà par le cœur la région de nos espérances immortelles ; il a dû s'y asseoir sans étonnement , et comme dans un lieu connu ; car , par l'acquiescement du cœur à toutes les épreuves de cette vie, par l'intuition clairvoyante des mystères de l'autre, par l'amour ardent de Dieu et des hommes , il avait devancé dans le bien , dans le vrai, dans le beau , l'initiation suprême de la tombe.

A ceux qui voudront entreprendre une étude approfondie de Ballanche, nous indiquerons entr'autres travaux publiés sur ce beau génie : — deux articles de M. Lerminier dans le Globe de i83o ; — un écrit de M. de Lavergne publié à Toulouse ; — un chapitre de l'Essai sur l'histoire de la philosophie au ,V/A'* siècle, par M. Damiron ; — un article de M. Barchou de Penhoen dans la Revue des Deux-Mondes de i83i ; — un de M. Ott dans la Revue nationale , et un de M. A. Aubert dans le Constitutionnel;— enfin deux écrits qui nous ont considérablement aidé pour celte notice , l'excellente biographie de Ballanche par M. de Loménie dans la Galerie des Contemporains illustres, et le portrait fait par M. Sainte-Beuve avec toute la supériorité de ce maître de la critique moderne.

Pvl Laprade, Victor de

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