‹ Balle francheChapitre 4 sur 27 · Viande de bison sechée puis réduite en poudre · texte numérisé non relu

Viande de bison sechée puis réduite en poudre

parler comme les savants, sur les rives du Missouri.

L'histoire d'un émigrant est celle de la généralité.

Tous sont des gens qui, étant chargés d'une famille nombreuse, se trouvent embarrassés de mettre leurs enfants en position de se suffire à eux-mêmes, soit à cause de la mauvaise qualité de la terre qu'ils cultivent, soit parce qu'à mesure que la population s'accroît, cette terre finit en peu d'années par acquérir un prix excessif.

Le Mississipi est devenu depuis quelques années la grande route pour l'aller et le retour de tous les marchés des deux mondes.

Chaque navire qui vogue sur ses eaux apporte aux nouveaux établissements les moyens de se procurer soit par échange, soit à prix d'argent, les principales commodités de la vie.

Aussi les explorateurs se sont-ils étendus sur les deux rives du fleuve, qui sont devenues les grandes routes de l'émigration, parla perspective qu'elles offrent aux pionniers de posséder de bonnes terres et de les conserver nombre d'années sans avoir de redevance à payer à qui que ce soit.

Le mot patrie, dans le sens que nous y attachons en Europe, n'existe point pour l'Américain du nord; il n'en est pas comme nos paysans, attaché de père en fils au sol qui a servi de berceau à sa famille.

11 ne tient à la terre que pour ce qu'elle peut lui rapporter; mais, lorsqu'elle est épuisée par un rendement trop fort, que le colon a en vain essayé de lui redonner sa fertilité première, son parti est pris immédiatement.

Il se défait des choses embarrassantes ou trop coûteuses à emporter, ne garde que le strict nécessaire en domestiques, chevaux et ustensiles de ménage, fait ses adieux à ses voisins, qui lui serrent la main comme si le voyage qu'il va entreprendre est la chose la plus simple du monde, et au point du jour, par une belle matinée de printemps, il se met gaiement en route en saluant d'un dernier et indifférent regard cette contrée où pendant si longtemps lui et sa famille ont vécu. Déjà ses pensées sont tendues en avant, le passé n'existe, plus pour lui, l'avenir seul lui sourit et soutient son courage.

Rien de simple , de primitif et de pittoresque à la fois comme le départ d'une famille de pionniers.

Les chevaux sont attelés aux charrettes déjà chargés des objets de literie et des plus petits enfants, tandis que sur les côtés, en dehors, sont accrochés les rouets, les métiers à tisser, et ballottant par derrière, un seau rempli de suif et de goudron.

Des haches sont placées sur les traverses de la voiture, et dans l'auge à manger des chevaux roulent pêle-mêle chaudrons et casseroles.

Les tentes et les provisions sont attachées solidement dessous la voiture, suspendues à des cordes.

Voilà la fortune mobilière de rémigrant.

Le fils aîné ou un domestique enfourche le

cheval de devant, la femme du pionnier s'assied sur l'autre.

L'émigrant et ses fils, le rifle sur l'épaule, marchent autour de la voiture, tantôt devant, tantôt derrière, suivis des chiens, touchant les bestiaux et veillant au salut commun.

Les voilà partis, voyageant à petites journées à travers des pays inexplorés, des routes affreuses que la plupart du temps ils sont contraints de tracer eux-mêmes; bravant le froid, le chaud, la pluie et le soleil; luttant contre les Indiens et les bêtes fauves ; voyant à chaque pas se dresser devant eux des obstacles presque insurmontables; mais rien n'arrête les émigrants, aucun péril ne peut les retarder, aucune impossibilité ne parvient à les décourager.

Ils marchent toujours pendant des mois entiers, conservant intacte au fond du cœur cette foi en leur fortune que rien n'ébranle, jusqu'à ce qu'enfin ils atteignent un emplacement qui leur offre les conditions de confort qu'ils cherchent depuis si longtemps.

Mais, hélas ! combien de familles parties pleines d'espoir et de courage des villes américaines ont disparu sans avoir laissé d'autres traces de leur passage dans la prairie, que leurs os blanchis et leurs meubles brisés î

Les Indiens, toujours en embuscade à l'entrée du désert, attaquent les caravanes, massacrent sans pitié les pionniers -et emmènent en esclavage les femmes et les jeunes filles, se vengeant en détail, contre les émigrants, des atrocités dont pendant tant de siècles ils ont été victimes, et continuant à leur profit la guerre d'extermination que les blancs ont inaugurée à leur débarquement en Amérique et qui depuis cette époque n'a plus été interrompue.

John Brigh appartenait à la classe d'émigrants que nous venons de décrire.

Un jour, il y avait quatre mois de cela, il avait abandonné sa maison qui tombait en ruine, et chargeant le peu qu'il possédait sur une charrette, il s'était mis en route suivi de sa famille, composée de sa femme, sa fille, son fils et deux domestiques qui avaient voulu suivre leur fortune.

Depuis, ils ne s'étaient plus arrêtés.

Ils avaient résolument marché en avant, se frayant à coups de hache un passage à travers les forêts vierges, et déterminés à s'enfoncer dans le désert aussi longtemps qu'ils ne trouveraient pas un endroit favorable pour établir un nouvel établissement.

A l'époque où se passe notre histoire, les émigrations étaient beaucoup plus rares qu'aujourd'hui, où, grâce à la découverte récente des gisements aurifères de la Californie et de la rivière Fraser, une fièvre d'émigration paraît à un tel point s'être emparée des masses, que le vieux monde semble dépeuplé de plus en plus au profit du nouveau. L'or est un aimant dont la force attire indistinctement jeunes ou vieux, hommes ou femmes, par l'espoir souvent trompé , hélas ! d'acquérir en peu de temps, au prix de quelques fati-

gués, une fortune qui, pour ceux qui l'atteignent, ne compense pas les périls qu'elle a -coûtés.

C'était donc de la part de John Bright une rare audace de s'aventurer ainsi sans secours possibles dans une contrée complètement inexplorée jusqu'alors, et dont les Indiens étaient les maîtres.

John Bright était né dans la Virginie. C'était un homme de cinquante ans environ, d'une taille moyenne, mais fortement charpenté et doué d'une vigueur peu commune ; ses traits n'avaient rien que de très - ordinaire , mais sa physionomie avait une rare expression de fermeté et de résolution.

Sa femme, de dix ans moins âgée que lui, était une douce et sainte créature sur le front de laquelle les fatigues et les inquiétudes avaient depuis longtemps creusé de profondes rides, sous lesquelles cependant un observateur aurait encore distingué les restes d'une rare beauté.

William Bright, le fils de rémigrant, était une espèce de géant de plus de six pieds anglais, âgé de vingt-deux ans, taillé en Hercule, et dont la bonne grosse figure, encadrée dans d'épais cheveux plutôt roux que blonds, respirait la franchise et la jovialité.

Diana Bright, sa sœur, formait avec lui un complet contraste. C'était une mignonne créature de seize ans à peine, aux yeux d'un bleu profond comme l'azur du ciel, à l'apparence frêle et délicate, au front rêveur, à la bouche rieuse, qui tenait à la fois de la -femme et de l'ange, et dont l'étrange beauté séduisait au "premier aspect et subjuguait à la première parole qui tombait de ses lèvres rosées.

Diana était l'idole de la famille, idole chérie que chacun adorait et qui d'un sourire ou d'un regard se faisait obéir de ces rudes natures qui l'entouraient et ne semblaient vivre que pour satisfaire ses moindres- caprices.

Sem et James, les deux domestiques, étaient de bons et braves paysans du Kentucky, d'une force extraordinaire, d'une adresse peu commune et cachaient beaucoup de finesse sous leur apparence naïve et même un peu niaise.

Ces braves gens, jeûnes encore, puisque l'un avait vingt -six ans et l'autre trente à peine, avaient grandi dans la maison de John Bright, auquel ils avaient voué un dévouement sans bornes dont maintes fois déjà, depuis que le voyage était commencé, ils avaient donné des preuves.

Lorsque John avait abandonné sa maison pour se mettre à la recherche d'une autre terre plus fertile, il avait proposé à ces deux hommes de le quitter, ne voulant pas les exposer aux dangers de la vie précaire qui allait commencer pour lui ; mais tous deux à la fois avaient secoué négativement la tête, répondant à tout ce qu'il leur disait que leur devoir était de suivre leurs maîtres n'importe où ils iraient, et qu'ils étaient prêts à les accompagner jusqu'au bout du monde.

Devant une détermination si nettement exprimée, Témigrant avait été obligé de céder et il avait répondu que, puisqu'il en était ainsi, ils le sui-

vraient. Tout avait été dit entre le maître et les* valets.

Aussi, ces deux honnêtes serviteurs n'étaient-ils pas considérés, comme des domestiques, mais bien comme des amis, et traités en conséquence.

Du reste, il n'est tel que les périls communs pour rapprocher les distances, et depuis quatre mois la famille de John Bright avait été exposée à des dangers sans nombre.

L'émigrant menait avec lui un nombre assez considérable de bestiaux, ce qui faisait que, malgré les précautions qu'il prenait, la caravane laissait derrière elle d'assez larges traces qui devaient l'exposer à être incessamment attaquée par les Indiens. Cependant, jusqu'au moment où nous les avons rencontrés, aucun danger sérieux ne les avait réellement menacés.

Parfois ils s'étaient vus exposés à des alertes un peu vives, mais toujours les Indiens s'étaient tenus à une distance assez grande et s'étaient bornés à des démonstrations hostiles, il est vrai, mais non suivies d'effet.

Pendant les premières semaines de leur voyage, les émigrants, peu au fait de la vie des Peaux-Rouges qui voltigeaient incessamment sur les ailes de la caravane, avaient été en proie aux craintes les plus exagérées, s'attendant à chaque instant à être attaqués par ces féroces ennemis,surle compte desquels ils avaient entendu raconter des récits capables de faire frissonner les plus braves; mais peu à peu, ainsi que cela arrive toujours, ils s'étaient habitués à cette menace perpétuelle des Indiens, et bien que prenant les précautions les plus strictes pour leur sûreté , ils s'étaient pour ainsi dire blasés sur les dangers qu'ils redoutaient tant dans le principe, et en étaient presque arrivés à les mépriser, convaincus que leur attitude calme et résolue avait suffi pourleur en imposeret que les Peaux-Rouges n'oseraient pas se hasarder à en venir aux mains avec eux.

Cependant le jour où nous les avons rencontrés, à leur insu, une inquiétude vague s'était emparée d'eux ; ils avaient comme un pressentiment secret qu'un grand danger les menaçait.

Les Indiens qui d'ordinaire, ainsi que nous Pavons dit, les accompagnaient en caracolant à portée de fusil de leur petite troupe , s'étaient tout à coup faits invisibles. Depuis leur départ du dernier campement, ils n'en avaient pas aperçu un seul, bien qu'instinctivement, par une espèce d'intuition sinistre, ils se doutassent que, pour être invisibles, ils n'en étaient pas moins là et peut-être en plus grand nombre que les autres fois.

Aussi la journée s'écoula-t-elle triste e t silencieuse pour les émigrants ; ils marchaient côte à côte, l'œil et l'oreille au guet, le doigt sur la détente, du reste, sans oser se communiquer leurs craintes respectives, mais, selon l'expression espagnole, s' avançant la barbe sur l'épaule, en hommes, qui s'attendent à être attaqués à cha que instant.

Cependant la journée se passa sans que le moindre incident parût corroborer leurs appréhensions.

Au coucher du soleil, la caravane se trouva au

pied de l'un des nombreux monticules dont nous avons parlé plus haut et dont un si grand nombre bordent en cet endroit les rives du fleuve.

John Bright fît signe à son fils qui conduisait la charrette de s'arrêter, démettre pied à terre et de venir le joindre.

Tandis que les deux femmes regardaient avec inquiétude autour d'elles, les quatre homme groupés à quelques pas en arrière causaient vivement entre eux.

« Enfants, dit John Bright à ses compagnons attentifs , la journée est finie, le soleil descend là-bas derrière les montagnes, il est temps de songer au repos de la nuit, nos bestiaux sont fatigués, nous-mêmes nous avons besoin de reprendre des forces pour nos travaux de demain; je crois donc, sauf meilleur avis, que nous ferons bien de profiter du peu de temps qui nous reste pour établir notre camp.

— Oui, répondit James, nous avons devant nous un monticule au sommet duquel il nous est facile de nous établir.

— Et, interrompit William, dont nous pourrons en quelques heures faire une forteresse presque imprenable.

— Nous aurons un rude travail pour faire gravir le monticule à la charrette, dit le père en secouant la tête.

— Bah I fit Sem, pas autant que vous le supposez, maître Bright, nous en serons quittes pour prendre un peu de peine, voilà tout.

— Comment cela?

— Eh! reprit le domestique, nous n'avons qu'à décharger la charrette.

— C'est vrai , dès qu'elle sera vide , il sera facile de la faire arriver au sommet du monticule.

— Huml observa William, croyez-vous donc, père, qu'il soit bien nécessaire de nous donnertoute cette peine: une nuit est bientôt passée, et nous ferions bien, je crois, de rester simplement où nous sommes; la position est excellente , nous n'avons que quelques pas à faire pour atteindre les bords du fleuve et mener boire nos bestiaux.

— Non, nous ne devons pas rester ici, la place est trop découverte, nous n'aurions aucun abri si les Indiens nous attaquaient.

— Les Indiens ! fit le jeune homme en riant, nous n'en avons pas vu un seul de toute la journée.

— Oui, ce que vous dites est juste, William, les Peaux-Rouges ont disparu; eh bien, vous dirai-je toute ma pensée?... c'est justement cette disparition que je ne comprends pas qui m'inquiète.

— Pourquoi donc, père?

— Parce que s'ils se sont tenus cachés, c'est qu'ils préparent quelque embuscade et qu'ils ne veulent pas que nous sachions dans quelle direction ils se trouvent.

. — Allons donc, père ! vous croyez cela? répondit le jeune homme d'un ton léger.

— J'en suis convaincu i » dit sérieusement rémigrant.

Les deux domestique baissèrent affirmativement la tête.

« Tous me pardonnerez, père, répondit le jeune homme, si je ne partage pas votre opinion. Pour moi, je crois être certain, au contraire, que ces démons rouges qui nous suivent depuis si longtemps ont fini par comprendre qu'ils n'auraient rien à gagner avec nous que. des coups, et, en hommes prudents, ils ont renoncé à nous suivre plus longtemps.

— Non, non, vous vous trompez, mon fils, ce n'est pas cela.

— Voyons, père, reprit le jeune homme avec une certaine animation, permettez-moi de vous faire une observation qui, je le crois, vous rangera de mon avis.

— Faites, mon fils, nous sommes ici pour émettre librement nos opinions et nous ranger à la meilleure; l'intérêt commun est en jeu, il s'agit du salut de tous; dans une circonstance aussi grave, je ne me pardonnerais pas de négliger un bon avis, n'importe de qui il me viendrait : parlez donc sans crainte.

— Vous savez, mon père, réponditle jeune homme, que les Indiens comprennent l'honneur autrement que nous, c'est-à-dire que, lorsque le succèsd'une expédition ne leur est pas clairement démontré , ils n'ont pas honte d'y renoncer, parce que ce qu'ils recherchent d'abord , c'est le profit.

— Je sais tout cela, mon fils, mais je ne vois pas encore où vous voulez en venir,

— Vous allez me comprendre. Voici. près de deux mois que, depuis le lever du soleil, au moment où nous nous mettons en route, jusqu'à son coucher, qui est ordinairement celui où nous nous arrêtons, les Peaux-Rouges nous suivent pour ainsi dire pas à pas sans qu'un seul instant il nous ait été possible de nous délivrer de ces voisins incommodes auxquels aucuns de nos mouvements n'ont échappé.

— C'est juste, dit John Bright; mais que concluez-vous décela, mon fils?

— Mon Dieu 1 , une chose bien simple : ils ont reconnu que nous étions continuellement sur nos gardes et que s'ils essayaient de nous attaquer ils seraient battus; alors ils se sont retirés, voilà tout.

— Malheureusement, mon fils, vous oubliez une chose.

— Laquelle ?

— Celle-ci : les Indiens, généralement moins bien armés que les blancs, redoutent de les attaquer, surtout lorsqu'ils supposent qu'ils auront affaire à des gens presque aussi nombreux qu'eux", et en sus abrités derrière des chariots et des balles de marchandises; mais ici ce n'est nullement le cas : depuis qu'ils nous surveillent, les Indiens ont eu maintes fois l'occasion de nous compter ; ce qu'ils ont fait depuis longtemps déjà.

— Oui ! fit Sem.

— Or, ils savent que nous ne sommes que quatre; ils sont au moins cinquante, s'ils ne sont pas plus nombreux encore; que peuvent, malgré tout leur courage, quatre hommes contre un nombre aussi considérable d'ennemis? Rien! Les Peaux-Rouges le savent, et ils agiront en conséquence, c'est-à-dire que, lorsque l'occasion se présentera, ils ne manqueront pas delà saisir.

Que de familles ont disparu! (Page 13, col. 2.)

— Mais.... fit le jeune homme.

— Une autre considération à laquelle vous n'avez pas fait attention, reprit vivement John Bright, c'est que les Indiens, quel que soit; le nombre de leurs ennemis , ne les abandonnent jamais sans avoir une fois au moins tenté de les surprendre.

— En effet, répondit William, cela m'étonne de eur part; du reste, je me range de votre avis, mon père; ces précautions que nons allons prendre ne serviraient-elles qu'à rassurer ma mère et ma sœur, qu'il serait bon de ne pas les négliger.

— Bien parlé, mon fils, dit l'émigrant; mettonsnous à Tœuvre sans tarder. » • .

Le groupe se rompit, et les quatre hommes, jetant leur fusil sur l'épaule, s'occupèrent activement des préparatifs du campement.

Sem réunit les bestiaux au moyen des chiens, et les conduisit boire au fleuve.

Pendant ce temps John s'était approché de la charrette.

« Eh bien! mon ami, lui demanda sa femme,

pourquoi cette halte et cette longue discussion? Se passerait-il quelque chose de nouveau?

— Rien absolument qui doive vous effrayer, Lucy, répondit l'émigrapt; nous allons camper, voilà tout.

— Ah! mon Dieu! je ne sais pourquoi, mais je craignais qu'il ne fût arrivé quelque malheur.

— Au contraire, nous sommes plus tranquilles <jue nous ne l'avons été depuis longtemps.

. — Gomment cela, père? demanda Diana en sortant son charmant visage de dessous l'abri en toile au fond duquel elle était blottie.

— Ces vilains Indiens qui vous effrayaient tant, Diana, ma chère, se sont enfin déterminés à nous quitter ; nous n'en avons pas vu un seul pendant tout le cours de la journée.

— Ah ! tant mieux ! s'écria vivement la jeune fille en frappant avec joie ses mains mignonnes l'une contre l'autre. J'avoue que je ne suis pas brave, et que ces affreux hommes rouges me causaient des frayeurs terribles.-

— Eh bien! vous ne les verrez plus, je l'espère,

. Matah r Otann marchait sans Jjr un à travers les broussailles. (Page 19, col. %)

répondit gaiement John ^ Bright qui, tout en donnant à sa fille cette assurance pour caimer ses craintes, n'en croyait pas un mot au fond du coeur. Maintenant, ajouta-t-il, veuillez descendre, afin que nous puissions décharger la charrette.

— Décharger la charrette ?

se récria la vieille dame, pourquoi donc?

~ Jl est possible, r^pon-

■*arKaM*«L

dit son mari qui ne voulait pas découvrir la raison véritable, que nous restions quelques jours ici afin de faire reposer les bestiaux.

;— Ah ! fort bien, » dit-elfe.

["-Et elle descendit, suivie de sa fille.

I A peine les deux femmes eurent-elles mis pied à terre, que les hommes commencèrent à décharger la| voiture.

? Ce travail dura près d'une heure. Sem avait eu le temps de ramener les bestiaiux de l'abreuvoir et de les parquer au sommet du monticule.

« C'est donc là que .nous campons? dit mistress Bfight.

-—Oui, répondit son mari. . * ■

— Venez, Diana, » dit la dame.

Les deux femmes se chargèrent de quelques ustensiles de cuisine, et montèrent sur la colline, où, après avoir allumé du feu, elles se mirent en \devoir de préparer le souper.

Dès que la charrette fut déchargée, les deux .domestiques, aidés de William, la poussèrent par derrière, tandis que John Bright, restant en. tête' de l'attelage pour le diriger, commença à fouetter les chevaux.

La pente était assez rapide.

Mais, grâce à la vigueur des animaux et à l'impatience des hommes qui, à chaque pas, plaçaient des rouleaux derrière les roues, la charrette arriva enfin en haut.

Le reste n'était plus rien.

En nioins d'une heure le camp fut établi de la . manière suivante :

Les émigrants formèrent, avec des ballots et des arbres qu'ils abattirent, un vaste cercle, au centre duquel les bestiaux furent attachés , puis ils dressèrent une tente pour abriter les femmes.

Lorsque cela fut fait, John Bright jeta un regard satisfait autour de lui.

Sa famille était provisoirement à l'abri d'un coup de main; grâce à la façon dont les ballots et lës.-'arbres avaient été disposés, les émigrants pouvaient tirer à l'abri contre les ennemis qui les attaqueraient et se défendre assez longtemps avec succès. ".

Le soleil -était couché déjà depuis une heure, lorsque ces différentes installations furent terminées.

Le souper était prêt.

Les Américains s'assirent en cercle autour du feu> et mangèrent avec cet appétit d'hommes habitués au danger, et que les plus grandes inquiétudes n'ont pas le pouvoir de leur enlever.

Après le repas, John Bright dit la prière, ainsi qu'il faisait chaque soir avant de se livrer au repos; les assistants, debout et le front découvert, écoutèrent avec recueillement cette prière ; puis, lorsqu elle fut terminée, les deux dames entrèrent sous la tente préparée pour elles.

Maintenant, dit John Bright:, veillons avec soin; la nuit est noire , la lune se lève tard, et vous savez que c'est surtout le matin, moment où le sommeil est le plus profond, que les Indiens choisissent pour attaquer leurs ennemis. »

Le feu fut couvert, afin que sa lueur rie dénonçât pas la position exacte du camp, et les deux domes-

tiques s'étendirent côte à côté sur l'herbe, où ils ne tardèrent pas à s'endormir, tandis que le père et le fils, debout chacun d'un coté opposé du camp, veillaient au salut commun.

NATÀH-OTANN (l'oURS .GRIS),

Tout était calme dans la prairie,; ^ucun bruit ne troublait le silence du.d.ésert. .\ ;.'^/

A la subite apparitioh de Natah-Otàtin, quelle que fût l'émotion qu'éprouvât Balle- Franche, il fut impossible à l'Indien de s'en apercevoir.

Le visage du chasseur demeura calme, et aucun muscle n e bougea . :■;-." - '■ ; K ;

« Ah! dit-il, que>lë;sach.ern des Piekanns soit le bienvenu ; vient-il fen ami ou en ennemi? ■■ :

— Natah-Otann vient s'asseoir au feu dé ses frères pâles, et fumer le calumet; avec eux, répondit le chef en jetant tan regard perçant autour de lui.

— Bon ; si le chôNeut attendre un instant, j'allumerai le feu.

— Balle-Franche peut, l'allumer, le chef ^attendra ; il est venu pour causer avec les visages pâles, la conversation sera longue. ».

Le Canadien regarda fixement le Peau-Rouge ; mais ainsi que lui l'ïbdien était impassible ; il était impossible de rien lire sur ses traits.

Le chasseur ramassa quelques brassées de, bois sec, battit le briquet et bientôt une flamme claire jaillit et éclaira le monticule.

L'Indien s'approcha du feu, s'accroupit devant, sortit son calumet de sa ceinture et se mit tranquillement à fumer.

Balle-Franche ne voulant pas demeurer en reste avec lui, l'imita de tout point avec une indifférence parfaitement jouée, et les deux hommes restèrent quelques minutes à s'envoyer réciproquement des bouffées de fumée au visage.

Natïh-Otann rompit enfin le silence.

« Le chasseur pâle est un guerrier, dit-il, pourquoi cherche-t-il donc à se cacher comme le rat d'eau?»

Balle-Franche ne jugea pas à propos de répondre à cette insinuation, et continua à fumer philosophiquement, tout en jetant un regard de coté à son interlocuteur.

ce Les Pieds-Noirs ont l'œil de l'aigle, reprit Natah- Otann fleurs yeux perçants voient tout ce qui se liasse dans la prairie. »

Le Canadien fit un geste d'assentiment, mais ne répondit pas encore.

Le^chef. continua : : - .

« Natah-Ûtann a vu les traces de ses amis les visages pâlëà; son bœuf a tressailli de plaisir dans sa poitrine et il est venu vers eux. »

Balle-Franche retira lentement le tuyau de la pipe de ;Sa bouche^ et, tournant la tête, vers l'Indien, il l'examina avec soin un instant et répondit enfin:

«Je répète à mon frère qu'il est le bienvenu : je sais que c'est un grand chef, je suis heureux de le voir. ;

— Ooah .1 fit l'Indien avec un fin sourire ; mon frère est-il aussi satisfait qu'il le dit de ma présence?

— Pourquoi non, chef?

— Mon frère garde rancune aux Pieds-Noirs de l'avoir attaché au poteau de torture. »

K Le 'Canadien haussa dédaigneusement les. épaules et répondit froidement: . ,

« Allons donc, chef , moi garder rancune àvous ou à votre nation ! pourquoi le supposez-vous? La guerre est la guerre.; je n'ai pas de reproches à vous faire. Vous avez voulu me tuer, je vous ai échappé ; nous sommes quittes.

— Boni mon frère dit-il vrai? a-t-il réellement oublié? demanda le chef avec une certaine vivacité. ■ . -

• T-? Pourquoi non? répondit négligemment le Canadien ; je n'ai pas la langue fourchue, les paroles que prononce ma bouche viennent de mon cœur; j£ n'ai pas oublié les traitements que vous m'avez fait souffrir, je mentirais si je le disais; mais je les ai pardonnes.

— Oché! mon frère est un grand cœur; il est généreux.

— Non ; seulement je suis un homme qui connaît les mœurs indiennes, voila tout; vous n'avez fait ni plus ni moins de ce que font les autres Peaux- Rouges en pareil cas; je ne puis vous en vouloir de ce que vous avez agi selon votre nature. »

Il y eut un silence; les deux hommes s'étaient remis à fumer.

.Ce fut encore l'Indien qui le premier reprit la parole.

« Ainsi, mon frère est un ami? dit-il.

— Et vous? » demanda le chasseur, répondant à une question par une autre.

Le chef se leva d'un geste plein de majesté; il écarta les plis de son manteau de bison.

« Un ennemi viendrait-il ainsi? * répondit-il d'une voix douce.

Le Canadien ne put réprimer un mouvement de surprise : le Pied-Noir était sans armes, sa ceinture était vide; il n'avait même pas son couteau à scalper, cette arme dont les Indiens ne se séparent jamais.

Balle-Franche lui tendit la main.

« Touchez là, chef, lui dit-il, vous êtes un homme de cœur; maintenant parlez, je vous écoute; et d'abord voulez-vous boire un coup d'eau de feu?

— L'eau de feu est une mauvaise conseillère, répondit le chef en souriant; elle rend les Indiens fous ; Natah-Otann n'en boit pas.

— - Allons, allons, je vois que je m'étais trompé à votre égard, chef, cela me fait plaisir; parlez, mes oreilles sont ouvertes,

— Ce que j'ai à dire à Balle-Franche, d'autres oreilles ne doivent pas l'entendre.

— Mes amis dorment profondément, vous pouvez parler sans crainte, et puis, lors même qu'ils seraient éveillés , vous savez qu'ils ne comprennent pas votre langue. »

L'Indien secoua la tête.

« L'OEil-de-Verre sait tout, répondit-il, le chef

ne parlera pas devant lui.

, — Comme il vous plaira, chef; seulement je

vous ferai observer que moi je n'ai rien à vous

, dire; vpus^ êtes donc libre de. parler oa de vous

taire. »

Natah-Otann sembla hésiter un instant, puis il reprit : ' - -

. « Balle-Franche suivra son ami sur les bords du fleuve, et là, il écoutera les paroles du chef pied- : noir.

— Hum 1 fit le chasseur ; et qui veillera sur mes compagnons pendant mon absence? Non T non,

: ajouta-t-il, chef, je ne puis faire cela. Les Peaux- Rouges ont la ruse de l'opossum ; pendant que je serai près du fleuve, mes amis peuvent être surpris. Qui me répondra de leur sécurité? »

L'Indien se leva.

« La parole d'un chef, » dit-il d'une voix fière, avec un geste rempli de majesté.

Le Canadien le regarda attentivement.

a Écoutez, Peau-Rouge, dit-il, je ne doute pas de votre loyauté, ne prenez pas en mauvaise part ce que je vais vous dire. .

— J'écoute mon frère, répondit l'Indien.

— Je dois veiller sur mes compagnons. Puisque vous voulez absolument me parler en secret, je consens à vous suivre, mais à une condition, c'est que je ne quitterai pas mes armes; de cette façon, s'il arrivait une de ces choses trop communes dans la prairie, et que la prudence humaine ne peut prévoir, je serai en mesure de faire face au danger et de vendre chèrement ma vie ; si ce que je vous propose vous convient, je suis prêt à vous suivre, sinon non.

— Bon I fit l'Indien en souriant, mon frère pâle a raison : un vrai chasseur n'abandonne jamais ses armes ; que la Balle-Franche suive son ami.

— Allons donc I » répondit résolument le Canadien en jetant son rifle sur son épaule.

Natah-Otann commença à descendre le monticule, glissant sans bruit à travers les broussailles et les halliers. .

Le Canadien marchait littéralement dans ses pas.

Bien que le chasseur feignit la sécurité, la plus parfaite, cependant il ne laissait pas, malgré cela, de surveiller avec soin les environs, et de prêter l'oreille au moindre bruit.

Mais tout était calme et silencieux dans le désert.

Après avoir marché pendant une dizaine de minutes, les deux hommes arrivèrent sur le bord du fleuve.

Le Méchachébé roulait majestueusement ses eaux sur un lit de sable jaune d'or, parfois quelques ombres vagues apparaissaient sur le rivage : c'étaient des bêtes fauves qui venaient boire au fleuve.

A deux lieues au plus en avant, au sommet d'une

colline, brillaient les dernières flammes d'un feu mourant, qui apparaissaient par intervalles entre les branches des arbres.

Natah-Otann s'arrêta à l'extrémité d'une espèce de petit promontoire dont la pointe s'avançait assez loin dans l'eau. Cet endroit était entièrement dénué de plantes ; le regard pouvait, à une assez grande distance, s'étendre sur la prairie et apercevoir les moindres mouvements du désert.

. « Ce lieu convient- il au chasseur? demanda le chef.

— > Parfaitement, répondit Balle-Franche en posant la crosse de son rifle à terre et appuyantes mains croisés sur l'extrémité du canon ; je suis prêt à entendre là communication que veut me faire mon frère. »

L'Indien marchait de long en large sur le sablé, les bras croisés et la tête basse, comme un homme qui réfléchit profondément.

Le chasseur le suivait de l'œil, attendant, impassible, qu'il lui plût de s'expliquer.

Il était facile de comprendre que Natah-Otann mûrissait dans sa tête un de ces projets hardis comme les Indiens en imaginent souvent, mais il ne savait comment entrer en matière.

Le chasseur résolut d'en finir.

« Voyons, dit-il, mon frère m'a fait quitter mon camp, il m'a invité à le suivre ; j'ai consenti à le l'aire. Maintenant que selon son désir nous sommes loin des oreilles humaines, ne veut-il plus parler? alors, qu'il me le dise, je retournerai auprès de mes compagnons. »

L'Indien s'arrêta devant lui.

a Non, dit-il, que mon frère reste. L'heure est venue d'une explication entre nous. Mon frère aime i'OEil-de-Verre? »

Le chasseur regarda son interlocuteur d'un air narquois.

« A quoi bon cette question ? demanda-t-il. Que j'aime ou n'aime pas celui qu'il lui plaît d'appeler OEil-de-Verre, cela, je suppose, doit lui être fort indifférent.

— Un chef ne perd pas son temps en vains discours, dit péremptoirement l'Indien, les paroles que souffle sa poitrine sont toujours simples et vont droit au but; que mon frère réponde donc aussi clairement que je l'interroge.

— Je ne vois pas grand inconvénient à le faire : oui, j'aime F OEil-de-Verre, je l'aime non-seulement parce qu'il m'a sauvé la vie, mais encore parce que c'est une des plus loyales natures que j'aie jamais connues. •

— Boni dans quel but TOEil-de-Verre parcourtil la prairie, mon frère le sait sans doute?

— Ma foi non; je vous avoue, chef, que mon ignorance est complète à ce sujet. Seulement je suppose que fatigué de la vie des villes, il est venu ici sans autre but que celui de retremper son âme par les sublimes aspects de la nature et les grandioses mélodies du désert. »

L'Indien secoua la tête. Les idées métaphysiques et les tournures de phrases poétiques du chasseur étaient de l'hébreu pour lui, il ne comprenait pas*

« Natah-Otann est un chef, dit-il, il n'a pas la langue fourchue, les paroles que souffle sa poitrine sont claires comme le sang de ses veines. Pourquoi le chasseur ne lui parle-t-il pas sa langue ?

— Je réponds à ce que vous me demandez, chef, et voilà tout. Croyez -vous donc que je me suis amusé à interroger mon ami sur ses intentions? elles ne me regardent pas, je ne me reconnais pas le droit de chercher dans le cœur d'un homme les motifs qui le font agir.

— Bon! Mon frère parle bien, sa tête est grise, son expérience est longue.

— Ceci est possible, chef; dans tous les cas, nous ne sommes pas assez amis, vous et moi, pour que nous nous confiions nos pensées sans restriction, je suppose; voilà plus d'une heure que vous me tenez là pour ne me rien dire, ainsi le mieux est de nous séparer.

— Pas encore.

— Pourquoi donc? Croyez-vous que je suis comme vous, moi, et qu'au lieu de dormir la nuit comme tout bon chrétien doit le faire, je m'amuse à courir la prairie comme un jaguar en quête d'une proie? »

L'Indien se mit à rire.

« Ooah! fit-il, mon frère est très-habile, rien ne lui échappe.

— Pardieu! il n'y a pas grande habileté à deviner ce que vous faites ici.

— Bon ! que mon frère écoute alors.

— Je le veux bien, mais à la condition que vous mettrez de côté une fois pour toutes vos circonlocutions indiennes au milieu desquelles vous cachez si adroitement le fond de votre pensée.

— Mon frère ouvrira les oreilles, les paroles de son ami arriveront jusqu'à son cœur.

— Voyons, finissons-en.

— Puisque mon frère aime POEil-de- Verre, il lui dira de la part de Natah-Otann qu'un grand danger le menace. . - ' ■

— Ah! fit le Canadien en knçant un regard soupçonneux à son interlocuteur, et quel est ce danger?

— Je ne puis m 'expliquer davantage.

— Fort bien, dit en ricanant Balle-Franche, le renseignement est bon, quoique pas très-explicite, et que faut-il que nous fassions pour conjurer ce grand danger qui nous menace?

— Mon frère réveillera son ami, ils monteront à cheval, et, aussi vite qu'ils pourront marcher, ils s'éloigneront et ne s'arrêteront qu'après avoir traversé le fleuve. . , ,

— Hum! et lorsque nous aurons fait cela, nous n'aurons plus rien à craindre? '

— Plus rien.

— Voyez-vous cela? dit ironiquement le chasseur; et quand faut-il que nous partions? ; t

— Tout de suite. <

— De mieux en mieux I »

Baile-Franche fit quelques pas d'un air pensif, puis il revint se placer en face du chef dont les yeux brillaient dans l'ombre comme ceux d'un chat tigre, et qui suivait attentivement tous ses mouvements.

« Ainsi, reprit-il, vous ne pouvez pas me découvrir la raison qui nous oblige à partir?

— Non.

— Il vous est aussi impossible, n'est-ce pas, de me renseigner sur l'espèce de danger qui nous menace?

— Oui.

— C'est votre dernier mot? »

L'Indien baissa affirmativement la tête.

« Eh bien 1 .puisqu'il en est ainsi, dit tout à coup

13 aile -Franche en frappant le sol de la crosse de son rifle, je vais vous le dire, moi.

— Vous?

— Oui , écoutez-moi bien , cela ne sera pas long et vous intéressera, je l'espère. » ■

Le chef sourit avec ironie.

« Mes oreilles sont ouvertes, dit-il.

— Tant mieux, car je vous les remplirai de nouvelles, qui peut-être ne vous plairont pas.

— J'écoute, répéta l'Indien impassible.

— Ainsi que vous me l'avez dit il y a un instant, et, entre parenthèses, cette Gontidence de votre part était inutile, car je vous connais de longue date, dans la prairie les Peaux-Rouges ont des regards d'aigle, ce sont des oiseaux de proie à la vue desquels rien n'échappe.

— Après.

— M'y voici ; vos éclaireurs ont découvert, ce qui n'était pas* difficile, la piste d'une famille d'émigrants; cette piste, vous la suivez depuis longtemps déjà, afin de ne pas manquer votre coup; supposant que le moment était arrivé d'en finir, vous vous êtes réunis, Comanches, Sioux et Pieds-Noirs, tous démons de même race, afin de donner cette nuit même l'assaut aux gens que, depuis tant de jours, vous espionnez et dont vous convoitez les richesses, que vous supposez grandes, n'est-ce pas

cela? »

Le visage de Natah-Otann ne dénonça aucune émotion, il demeura impassible, bien qu'il fût intérieurement inquiet et furieux de se voir si bien deviné.

« Il y a du vrai dans ce que dit le chasseur, répondit-il froidement.

— Tout est vrai, s'écria Balle-Franche.

— Peut-être, mais je ne vois pas là dedans pour quelle raison je serais venu avertir mon frère.

— Ahl vous ne le voyez pas, qu'à cela ne tienne, je vous expliquerai tout. Vous êtes venu me trouver, parce que vous savez fort bien que l-OEil-de- Verre, ainsi que vous le nommez, n'est pas homme à laisser impunément commettre en sa présence le crime que vous méditez. »

Le Pied-Noir haussa les épaules.

« Un guerrier, si brave qu'il soit, peut-il tenir tête à cinq cents ? dit-il.

— Non, certes, reprit Balle-Franche; mais il peut leur imposer par sa présence, user de son ascendant sur eux pour les obliger à renoncer à leurs projets, et c'est ce que fera sans doute l'OEil-de- Verre, pour des raisons que j'ignore. Tous vous avez pour lui un respect et une vénération incompréhensibles, et comme vous craignez au premier coup de feu de le voir arriver au milieu de vous,

terrible comme l'ange exterminateur, vous cherchez à l'éloigner sous un prétexte peut-être plausible pour tout autre, mais qui, sur lui, ne produira pas .d'autre effet que de l'engager, au contraire, à se mêler de cette affaire. Voyons, est-ce bien tout, vous ai -je complètement démasqué? Répondez.

— Mon frère sait tout, je le répète, sa sagesse est grande.

— Maintenant, vous n'avez rien à ajouter, n'estce pas? Eh bien, alors, bonsoir.

— Un instant.

— Encore?

— Il le faut.

— Voyons, terminons vite.

— Mon frère a parlé en son nom, et pas en celui de FOEil-de-Verre; qu'il réveille son ami et lui communique notre conversation, peut-être s'est -il trompé.

— Je ne crois pas, chef, répondit ïe chasseur en secouant la tête.

— C'est possible, insista l'Indien, mais que mon frère fasse ce que je lui demande.

— Vous y tenez beaucoup, chef?

— Beaucoup.

— Je ne veux pas vous mécontenter pour si peu de chose, mais vous reconnaîtrez bientôt que j'ai raison.

— C'est possible; j'attendrai une demi-heure la réponse de mon frère.

— Très-bien; mais où faudra-t-il vous laporter!

— Nulle part, s'écria vivement l'Indien; si j'ai raison, mon frère imitera le cri de la pie à deux reprises; si je me suis trompé, ce sera celui de la chouette.

— Fort bien. C'est convenu; à bientôt, chef. * L'Indien s'inclina avec grâce.

* Que le Wacondah soit avec mon frère, » dit-il.

Après s'être ainsi courtoisement salués, les deux hommes se séparèrent.

Le Canadien jeta insoucieusement son rifle sur l'épaule et reprit à grands pas le chemin de son campement, tandis que l'Indien le suivait attentivement des yeu^, tout en restant insensible en apparence ; mais aussitôt que le chasseur eut disparu, le chef s'allongea sur le sablé, se glissa dans l'ombre comme un serpent et disparut à son tour dans les halliers, en suivant, bien qu'à une assez longue distance, la même direction que Balle-Franche.

Celui-ci ne se croyait pas suivi ; il ne faisait donc nulle attention à ce qui se passait autour de lui, et il regagna son campement sans avoir rien remarqué d'extraordinaire.

Si le Canadien n'avait pas eu l'esprit préoccupé, et que sa vieille expérience n'eût pas été endormie pour un moment, certes il lui eût été facile de reconnaître, avec cette pénétration qui le distinguait, que le désert ne jouissait pas de sa tranquillité ordinaire; il aurait senti des bruissements insolites dans les feuilles, et peut-être aurait-il aperçu des yeux briller dans l'ombre des hautes herbes.

Il arriva bientôt au campement; le comte et lyon dormaient profondéûient.

Balle-Franche hésita quelques secondes à réveiller le jeune homme dont le sommeil était si paisible; cependant, réfléchissant que la moindre imprudence pouvait avoir des conséquences terribles, dont il était impossible de calculer les suites, il se pencha vers lui et le toucha légèrement à l'épaule.

Quelque faible qu'eût été cet attouchement , il suffit pour réveiller le comte.

Il ouvrit les yeux, se leva sur son séant, et regardant le vieux chasseur :

« Est-ce qu'il y a du nouveau, Balle-Franche? lui

demanda-t-il.

— Oui , monsieur le comte , répondit sérieusement le Canadien.

— Oh! ohî comme vous êtes lugubre, mon ami, fît le jeune homme en riant; que se passe-t-il

donc?

— Rien encore ; mais peut-être bientôt auronsnous maille à partir avec les Peaux-Rouges.

— Tant mieux, cela nous échauffera, car il fait un froid de loup , répondit-il en grelottant ; mais comment le savez-vous ?

— Pendant votre sommeil j'ai reçu une visite.

— Ah!

— Oui.

— Et quelle est la personne qui a choisi ce moment assez mal trouvé pour vous rendre cette

visite?

— Le sachem des Pieds -Noirs,

— Natah-Otann?

— Lui-même.

— Àhçà, mais il est donc somnambule pour s'amuser à se promener ainsi la nuit dans le désert?

— Il ne se promène pas, il guette.

— Oh! je" m'en doute; ne me laissez pas plus longtemps en suspens; racontez-moi ce qui s'est passé entre vous. Natah-Otann n'est pas homme à se déranger sans avoir de fortes raisons pour cela, et je brûle de les connaître. '

— Vous allez en juger. »

Sans autre préliminaire, le chasseur raconta dans les plus grands détails la conversation qu'il avait eue avec le chef. •

« Hum! c'est sérieux cela, dit le comte, lorsque Balle-Franche eut terminé son récit. Ce Natah- Otann est un ténébreux coquin dont vous avez percé à jour les intentions; vous avez parfaitement fait de lui répondre catégoriquement. Pour qui ce drôle me prend-il? Sefigure-t-il, par hasard, que je lui servirai de complice? Qu'il s'avise d'attaquer les pauvres diables d'émigrants qui sont làbas, et vive Dieu! je vous jure, Balle-Franche, qu'il y aura du sang de répandu entre nous si vous m'aidez.

— En doutez-vous?

— Non, mon ami, je vous remercie; avec vous et mon poltron d'Ivonnous suffirons pour les mettre en fuite.

■— Monsieur le comte m'appelle, dit le Breton en relevant la tête.

— Non, non, Ivon, mon ami; je dis seulement que bientôt il faudra nous battre. »

Le Breton poussa un soupir et murmura en se recouchant": :

« Ah ! si j'avais autant de courage que de bonne volonté, monsieur le comte; mais hélas ï vous le savez, je suis un insigne poltron, ejt je vous serai plutôt nuisible qu'utile.

-.— Vous ferez ce que vous pourrez, mon ami, cela suffira. »

Ivon soupira sans répondre. Balle-Franche avait écouté en riantee colloque. LeBreton avait toujours le privilège de l'étonner, il ne comprenait rien à cette singulière organisation.

Le comte se retourna vers lui.

« Ainsi , c'est convenu? dit-il.

— Convenu, répondit le chasseur.

— Alors donnez le signal, mon ami.

— La chouette, n'est-ce pas ?

— Par dieu !» fit le comte.

Balle-Franche approcha ses doigts de sa bouche, et, ainsi que cela avait été arrêté avec Natah-Otann , il imita à deux reprises le cri de la chouette avec une perfection rare.

A peine 1$ second cri avait-il fini de retentir qu'un grand bruit s'opéra dans les broussailles, et avant que les trois hommes eussent le temps de se mettre en défense, une vingtaine d'Indiens s'élancèrent brusquement sur eux, les désarmèrent «en un clin d'œil et les réduisirent à la plus complète impossibilité de résister.

Le comte de Beaulieu haussa les épaules, s'appuya contre un arbre, et plaçant son lorgnon sur. son œil :

« C'est fort drôle, dit-il. .

— fPas tant que cela, » murmura Ivon à part lui..

Parmi ces Indiens, qu'il était facile de reconnaître pour des Pieds-Noirs, se trouvait Natah- Otann.

Après avoir fait disparaître les armes de^blanjcs, afin qu'ils ne pussent à leur tour s'en rendre maîtres par surprise, il s'avança vers le chasseur.

« J'avais averti la Balle-Franche, » dit-il.

Le chasseur sourit avec mépris.

« Vous m'aviez averti à la mode des Peaux- Rouges, répondit-il.

— Que veut dire mon frère ?

— Je veux dire que vous m'avez averti qu'un danger nous menaçait, et non pas que vous méditiez une trahison.

— C'est la même chose, dit impassiblement l'Indien.

— Balle-Franche , mon ami , ne discutez donc pas avec ces drôles, » fit le comte.

Et se tournant avec hauteur vers le chef :

« En somme, que nous voulez-vous? » demandat-il.

Depuis son arrivée dans la prairie, en contact perpétuel avec les Indiens, le comte avait presque, sans s'en apercevoir, appris leur langue qu'il parlait assez couramment. !

« Nous ne voulons' vous faire aucun mal; seulement nous prétendons vous empêcher de vous mêler de nos affaires, répondit respectueusement Natah-

Otann; nous serions désespérés d'être obligés. d'avoir recours à des moyens violents, : » ■

Le jeune homme se mit à rire.

« Vous êtes des imbéciles. Je saurai vous échapper

malgré vous., ^

— Que mon frère essaye.

— Lorsque le moment sera arrivé ; quant à présent, ce n'est pas la peine, >

. Tout en parlant de ce ton léger, le jeune homme . sortit son ..étui de sa poche, choisit un cigare, et prenant une allumette chimique dans sa boîte, il se baissa et -là frotta sur unepierre.

Les Indiens, fort intrigues de savoir ce qu'il faisait, suivaient ses mouvements; avec anxiété..

Tout à coup ils poussèrent un cri de terreur et reculèrent brusquement de plusieurs pas.

L'allumette avait pris feu.au frottement; une charmante flamme bleue se balançait à son extrémité. Le comte faisait nonchalamment tourner le , léger morceau de bois entre ses doigts , en attendant que tout le soufre fût consumé.

Il ne remarqua pas la terreur des Indiens.

Ceux-ci , par un mouvement aussi prompt que la pensée, se baissèrent, et ramassant chacun le premier morceau de bois qu'il rencontra à ses pieds, ils commencèrent tous à. frotter ces morceaux de bois contre les/pierres*

Le comte, étonné, les regarda, ne comprenant pas encore ce qu'ils faisaient.

Natah-Otann sembla hésiter un instant; un sourire d'une expression étrange passa rapide comme l'éclair sur ses traits sombres; niais reprenant presque aussitôt sa froide impassibilité, il. fit un pas en avant , et s'inclinant respectueusement devant le comte:

« Mon père dispose du feu du soleil., » lui dit-il : avec toute l'apparence d'une crainte /mystérieuse en lui montrant l'allumette.

Le jeune homme sourit; il avait tout deviné/

« Qui de vous, dit-il avec hauteur, oserait lutter avec moi? »

Les Indiens se regardèrent interdits. ■ v

Ces hommes si intrépides, habitués à braver les dangers les plus terribles , : étaient vaincus: par ce pouvoir incompréhensible que possédait leur prisonnier. ' ■'-';■ * :

Comme tout en causant avec le chef, le comte n'avaitpas surveillé son allumette , : celle-ci s'était consumée sans qu'il pût s'en servir; il la jeta. -

Les Indiens se précipitèrent dessus, afin de s'assurer que la flammé était bien réelle.

Sans paraître attacher d'importance à cette action, le comte choisit une seconde allumette dans 'sa boîte et renouvela son .expérience. :: ,: / "'^ '■■'■ : ' ■■""

Son triomphe fût complet.

Les Peaux-Rouges, terrifiés, tombèrent à genoux en le suppliant de leur pardonner. Désormais ilpouvait tout oser. Ces natures primitives, atterrées à la vue des deux miracles qu'ils lui avaient vu faire, le considéraient comme un être supérieur à "eux et lui étaient complètement acquis.

Ballè^Fhànchë tààlt dans sa barbe de la simplicité des Indiens.

Le jeune homme profita habilement de son triomphe.

«Vous voyez ce que je puis, dit-il,

— Nous le voyons, répondit Natah-Otann.

— : Quand voulez-vous attaquer les émigrants? — Lorsque la lune sera couchée, les guerriers de notre tribu donneront l'assaut à leur camp,

— Et vous?-" "" '■'

— Nous devions garder notre -frère.

— Croyez-vous, encore que cela soit possible? » demanda fièrement le jeune homme.

Les Peaux-Rouges frissonnèrent sous l'éclat de son regard. .-

; « Notre frère nous pardonnera, répondit le chef, nous ne le connaissions encore qu'imparfaitement.

*— Et maintehant?

— Maintenant, nous savons qu'il est notre maître ; qu'il commande, nous obéirons. ' - "

— Prenez garde , dit-il d'un ton qui les fit frissonner, car je vais mettre votre obéissance à une rude épreuve.

— "Nos oreilles sont ouvertes pour recueillir les paroles de notre frère.

— Approchez-vous. »

Les Pieds-Noirs firent quelques pas en hésitant, ils n'étaient pas encore complètement rassurés.' ' « Et maintenant., écoutez-moi attentivement, dit-il, et lorsque vous aurez reçu mes ordres, prenez garde à bien les exécuter. »

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