‹ Balle francheChapitre 8 sur 27 · LE PROSCRIT · texte numérisé non relu

LE PROSCRIT

Nous sommes contraints, pour l'intelligence des faits qui vont suivre, d'interrompre un instant notre récit, afin de raconter une aventure étrange, qui s'était passée dahs les prairies de l'Ouest, trente

et quelques années avant l'époque où commence notre histoire.

Les Indiens, que Ton s'obstine, à tort selon nous, à considérer comme des sauvages, ont certaines coutumes qui montrent un bon sens rare et une connaissance approfondie du cœur humain.

Les Indiens Gommanches, qui semblent se rappeler que dans les temps anciens ils ont joui d'une civilisation relativement fort avancée, sont ceux qui ont conservé le plus grand nombre de ces coutumes frappées sans contredit au coin de l'originalité.

BALLB-FRAN'GHE.

Un jour du mois de février, qu'ils nomment Wame binni-quisis, lune des Aigles qui arrivent, de Tannée 1795 ou 1796, un village de la tribu de la Vache-Rouge, était en proie, à une agitation extraordinaire.

Le hachesto ou harangueur public, monté sur le toit d'une hutte, convoquait les guerriers pour la septième heure du jour, sur la place du village, auprès de l'arche du premier homme, où devait se tenir un grand conseil.

Les guerriers s'interrogeaient vainement entre eux four connaître la cause de cette convocation imprévue, mais nul ne pouvait les renseigner, le hachesto lui-même l'ignorait, et force leur fut d'attendre l'heure de la convocation, bien que les commentaires et les suppositions ne laissassent pas d'aller leur train.

Les Peaux-llouges, que des auteurs mal informés nous représentent comme des hommes froids, compassés et silencieux, sont au contraire trèsgais et surtout très-bavards lorsqu'ils sont entre eux. •

Ce qui a pu faire supposer le contraire, c'est que, dans leurs rapports avec les blancs, les Indiens sont arrêtés d'abord par les difficultés de langage insurmontables pour eux aussi bien que pour leurs interlocuteurs, et ensuite par cette méfiance que tout aborigène de l'Amérique apporte toujours dans ses relations avec les Européens, quels qu'ils soient, à cause de la haine invétérée qui séparé les deux races*

Pendant notre long séjour au milieu des tribus indiennes, nous avons; été souvent à même de reconnaître combien on se trompe sur le compte des Peaux-Rouges. En assistant à leurs longues causeries du soir dans les villages, ou pendant les expéditions de chasse, c'était un feu roulant de plaisanteries et de bons mots, souvent . durant des heures entières, à la grande joie de l'auditoire riant à gorge déployée, de ce bon rire indien, sans souci et sans arrière-pensée, qui fend la bouche jusqu'aux oreilles et tire des Jarmes de jubilation, rire qui ne peut se comparer pour les éclats métalliques qu'à celui des pègres, bien que le premier soit beaucoup plus spirituel que le second, dont les notes ont toujours quelque chose de bestial.

Vers le déclin du jour, heure choisie pour la convocation, la place du village de la Vache-Rouge présentait un aspect des plus animés.

Les guerriers, les femmes, les enfants et les chiens, ces hôtes inséparables des Peaux-Rouges, se pressaient autour d'un large, cercle, laissé vidé, au milieu de la place pour le feu du conseil,auprès duquel les principaux chefs de la nation étaient accroupis cérémonieusement. ; . '

À un signe d'un vieux sachem, dont les cheveux blancs comme de l'argent inondaient les épaules, le porte-pipe apporta le grand calumet dont il présenta à chaque chef le tuyau à tour de rôle, tout êrj conservant le foyer dans la paumejde la main. \ ;

Lorsque tous les chefs eurent fumé, le porte-pipe inclina le calumet vers les quatre points, cardinaux en murmurant des paroles mystérieuses que .nul.

n'entendit, puis il vida la cendre dans le feu en disant à haute voix :

« Chefs, guerriers, femmes et enfants de la Vache- Rouge, vos sachems sont réunis afin de juger une question fort grave ; priez le maître de la vie de leur inspirer des paroles sages.

— Que le maître de la vie inspire aux sachems de la nation des paroles sages, » répondirent en chœur les assistants.

Alors le porte-pipe ; après s'être respectueusement incliné devant les chefs, se retira en emportant le calumet.

Le conseil commença.

Sur un signe du vieux sachem, un chef se leva, salua l'assistance et prit la parole.

« Sachems vénérés, chefs et guerriers de ma nation, dit-il d'une voix haute, la mission dont je suis chargé est pénible pour mon cœur, écoutezmoi avec indulgence, ne vous laissez pas dominer par la passion, que la justice seule préside à l'arrêt sévère que peut-être vous serez forcé de prononcer; la mission dont je suis chargé est pénible, je le répète, elle gonfle mon cœur de tristesse : je suis contraint d'accuser devant vous deux chefs renommés appartenant à deux familles illustres, qui tous deux à titre égal ont bien mérité de nous dans maintes occasions en rendant des services signalés à la nation ; ces chefs, puisqu'il me faut les nommer devant tous, sont la Panlhère-Bondissante et YEpervier. »

En entendant prononcer ces noms si connus et si justement estimés, un frémissement d'étorinement et de douleur parcourut les rangs de la foule.

Mais, sur un geste du plus ancien sachem, le silence se rétablit presque immédiatement, et le chef continua :

* Gomment un nuage a-t-il passé subitement sur l'esprit de ces deux guerriers, dit-il, et a-t-il terni à ce point leur intelligence, que ces deux hommes qui si longtemps s'étaient chéris comme deux frères, dont l'amitié était citée dans la nation, sont devenus tout à coup ennemis implacables, comment le Grand-Esprit s'est-il si complètement retiré d'eux, que lorsqu'ils s'aperçoivent, leurs yeux lancent des éclairs, leur poitrine se gonfle et leurs mains cherchent leurs armes pour s'entre- tuer? Nul ne peut le dire, nul ne le sait : ces chefs euxmêmes, interrogés par les sachems, qnt baissé les yeux et ont gardé un silence obstiné sans vouloir révéler les causes de cette inimitié cruelle, qui porte le trouble et la désolation dans la tribu. Un tel scandale ne doit paâ durer plus longtemps, le tolérer davantage serait donner un exemple pernicieux à nos enfants I Sachems, chefs et guerriers, au nom de la justice, je réclame que ces ennemis irréconciliables soient à jamais bannis de la tribu, ce soir même au coucher du soleil. J*ai dit. Ai-je bien parlé, hommes puissants? »

Le chef se rassit au milieu d'un silence lugubre; dans cetteréunion de près de deux mille individus, on aurait presque entendu les battements de ces 1 cœurs oppressés de tristesse, tant chacun appor-

tait une attention soutenue aux paroles prononcées dans le conseil.

« Y a-t-il un chef qui ait des observations à présenter sur l'accusation qui vient d'être portée ? » dit le vieux sachem d'une voix faible, mais qui fat parfaitement entendue dans toutes les parties de la

place.

Un membre du conseil se leva.

« Je prends la parole, dit-il, non pas pour réfuter l'accusation du Chat-Tigre^ malheureusement tout ce qu'il a dit est de la plus scrupuleuse exactitude; loin d'exagérer les faits, il a, avec cette bonté et cette sagesse qui résident en lui, amoindri au contraire tout ce que cette haine a d'odieux ; je viens seulement présenter une observation à mes frères. Les chefs sont coupables, ce n'est malheureusement que trop prouvé, une plus longue discussion sur ce point serait oiseuse ; mais, le Chat-Tigre nous Ta dit lui-même avec cette loyauté qui le distingue, ces deux hommes sont des chefs renommés, des guerriers d'élite, ils ont rendu à la nation des services signalés; tous à différents titres, nous les aimons et nous les chérissons; soyons sévères, mais ne soyons pas cruels, ne les rejetons pas du milieu de nous comme des coyotes immondes ; avant de les frapper, faisons encore une tentative pour les réconcilier ; cette dernière démarche, faite à la face de toute la nation, touchera sans doute leur cœur, et nous aurons le bonheur de conserver deux chefs illustres. S'ils demeurent sourds à nos prières, si nos observations n'obtiennent pas le succès que nous désirons, alors, comme le mal sera sans remède, soyons implacables devant un aveuglement que rien n'aura pu vaincre, faisons cesser le scandale qui règne depuis trop longtemps, et, ainsi que Ta demandé le Chat-Tigre, rejetons-les à jamais de notre nation qu'ils déshonorent. J'ai dit. Ai-je bien parlé, hommes puissants? »

Après s'être incliné devant les sachems, le chef reprit sa place au milieu d'un murmure de satisfaction causé par ses chaleureuses paroles.

Bien que ces deux discours fussent dans le programme de la cérémonie, que chacun sût à quoi s'en tenir sur le résultat de la séance, cependant les chefs incriminés avaient tant de sympathie dans la nation, que bien des personnes espéraient encore qu'ils se réconcilieraient au dernier moment, lorsqu'ils se verraient sur le point d'être bannis.

Ce qu'il y avait surtout d'étrange dans la haine qui séparait ces deux hommes, c'est que la cause en était complètement ignorée et que personne ne savait à quoi l'attribuer.

Lorsque le silence fut rétabli, le plus ancien sachem, après avoir consulté ses collègues à voix basse, prit la parole :

« Que la Panthère -Bondissante et l'Épervier soient introduits en notre présence. »

Alors, aux deux angles opposés de la place , la foule se fendit comme un fruit mûr et livra passage à un petit groupe de cinq ou six chefs au milieu desquels marchaient les deux accusés.

Lorsqu'ils se rencontrèrent, ils demeurèrent im-

passibles, une légère contraction des sourcils fut la seule preuve d'émotion qu'ils donnèrent en ce trouvant face à face.

C'étaient deux hommes de vingt-cinq à vingthuit ans à peu près, d'une taille, haute et bien découplée, d'une apparence martiale. Ils portaient leur grand costume et leurs peintures de guerre.

Leurs armes étaient ,tenues par leurs amis respectifs.

Ils se présentèrent au conseil avec un visage respectueux et une contenance modeste, qui leur attira des compliments unanimes de la part des assistants.

Après les avoir considérés, d'un air triste et bienveillant à la fois pendant un assez long laps de temps, le plus ancien sachem se leva avec effort, et, soutenu par deux de ses collègues qui le tenaient par-dessous les bras, il prit enfin la parole avec un accent mélancolique, d'une voix faible et entrecoupée :

« Guerriers, mes enfants chéris, dit-il, de l'endroit où vous vous teniez vous avez entendu l'accusation qui a été prononcée contre vous : qu'avez-vous à dire pour votre défense, ces paroles sont-elles vraies? Avez- vous, en effet, l'un pour l'autre cette haine cruelle et irréconciliable? Répondez. »

Les deux chefs baissèrent silencieusement la tête.

Le sachem reprit :

« Mes enfants chéris, j'étais bien vieux déjà, moi qui compte près de cent hivers, lorsque votre mère, une enfant que j'avais vue naître aussi, vous mit au monde; c'est moi qui, le premier, vous ai enseigné à vous servir des armes qui, plus tard, dans vos mains vigoureuses, sont devenues si redoutables. Lorsque je suis si près de mes derniers jours, au moment où je vais m'endormir du sommeil éternel pour ne me réveiller que dans les prairies bienheureuses, donnez-moi une consolation suprême qui me rendra le plus heureux des hommes et me payera de toutes les douleurs que vous m'avez causées. Voyons, mes enfants, un bon mouvement du cœur; vous êtes jeunes, aventureux, l'amour seul doit trouver place dans vos âmes, la haine est une passion de l'âge mûr, elle ne sied pas à la jeunesse; tendez-vous ces mains loyales, embrassez- vous comme deux frères que vous êtes, et que tout soit à jamais oublié entre vous, je vous en prie, mes enfants; on ne résiste pas aux prières d'un vieillard si près de la tombe que je le suis. »

Il y eut un moment d'anxiété suprême dans la foule, chacun attendait, la poitrine oppressée, le cœur serré, ce qui allait advenir.

Les deux chefs jetèrent un regard attendri sur le vieux sachem, qui les considérait avec des larmes dans les yeux, ils tournèrent la tête l'un vers l'autre; leurs lèvres tremblèrent comme s'ils avaient voulu parler; un mouvement nerveux agita tout leur corps, mais aucun son ne sortit de leur bouche, leurs bras restèrent inertes à leur côté.

« Répondez, reprit le vieillard, oui ou non v il le faut, je le veux, je vous l'ordonne!

— Non ! » dirent-ils ensemble d'une voix sourde mais ferme.

Le sachem se redressa.

« C'est bien , dit-il. Puisqu'il ne reste plus aucun sentiment généreux dans votre cœur, que la haine a tout dévoré en vous, que vous n'êtes -plus des hommes mais des monstres, écoutez l'arrêt irrévocable que vos sachems, vos égaux, vos parents et vos amis prononcent contre vous. La nation vous rejette de son sein, vous n'êtes plus les enfants de notre tribu, le feu et l'eau vous sont refusés sur les territoires de chasse de notre nation, nous ne vous connaissons plus ; des chefs qui répondent de vous sur leur tête vous conduiront à vingt-cinq lieues du village, vous, la Panthère-Bondissante, dans la direction du sud; vous, l'Épervier, dans la direction du nord ;- défense expresse vous est faite, sous peine de .mort, de remettre les pieds sur le territoire de la nation que vos mocksens maudits ne doivent plus fouler désormais ; que chacun de vous prenne une de ces deux flèches, elles sont peintes de diverses couleurs et vous serviront de passe-port dans les tribus où vous passerez ; cherchez une nation qui vous adopte, car désormais vous n'avez plus ni patrie ni famille; allez, maudits 1 ces flèches sont le dernier cadeau que vous recevez de vos frères; partez ; puisse le maître de la vie attendrir vos cœurs de tigre ; pour nous, nous ne vous connaissons plus. J'ai dit. Ai-je bien parlé, hommes puissants? »

Le vieillard se rassit au milieu de l'émotion générale, il se voila la face avec un pan de son manteau de bison et demeura immobile. Il pleurait.

Les deux chefs sortirent en trébuchant comme des hommes ivres, emmenés chacun par un point opposé de la place; entraînés et soutenus par les chefs qui les avaient amenés, ils traversèrent les rangs de leurs compatriotes, courbés sous les malédictions qui les accueillaient sur leur passage.

A la sortie du village, des chevaux les attendaient; ils se mirent en selle et partirent au galop, toujours suivis de leur escorte, qui ne devait les abandonner qu'au bout de vingt-cinq lieues.

Lorsqu'ils furent arrivés chacun à l'endroit où ils devaient être laissés, les guerriers mirent pied à terre, jetèrent sans parler leurs armes sur le sol el repartirent à fond de train .

Pas un mot n'avait été prononcé pendant cette longue course qui avait duré quatorze heures.

Nous suivrons l'Épervier. Quant à la Panthère Bondissante, nul ne sut jamais ce qu'il devint; ses traces se perdirent si complètement qu'il fut impossible de le retrouver.

L'Épervier était un homme d'une énergie et d'un courage à toute épreuve; cependant lorsqu'il ?e vit î^eul, abandonné de tous ceux qu'il avait aimés, il eut un moment de découragement et de rage froide qui faillit le rendre fou.

Mais bientôt son orgueil se révolta; il se roidit

contre la douleur, et, après avoir laissé prendre à son cheval le repos nécessaire, il se remit résolument en route.

Il marcha ainsi au hasard, pendant plus d'un mois, sans suivre de direction arrêtée, vivant de sa chasse, se souciant fort peu de l'endroit où il arriverait et des gens avec lesquels le hasard le mettrait en contact.

Un jour, après une assez longue coursé infructueuse à la poursuite d'un élan que, par une espèce de fatalité, il ne put jamais atteindre, il se trouva tout à coup en face d'un cheval mort; il regarda autour de lui ; non loin de ce cheval en gisait un second, auprès duquel était étendu un cadavre qu'à son costume il était facile de reconnaître pour un Européen, ou tout au moins pour un blanc.

L'Épervier sentit s'éveiller en lui sa curiosité.

Avec cette sagacité particulière aux Indiens, il commença immédiatement à fureter de tous les côtés v

Ses recherches furent presque immédiatement couronnées de succès ; il aperçut au pied d'un arbre un homme aux cheveux grisonnants, à la barbe inculte et touffue, revêtu de vêtements en lambeaux, qui était étendu sans mouvement.

L'Indien s'approcha vivement pour s'assurer de l'état de l'inconnu, et lui prodiguer ses soins, si par hasard il n'était pas mort.

La première chose que fit l'Épervier fut de poser la main sur le cœur de celui qu'il voulait secourir. Ce cœur battait, mais si faiblement qu'il semblait devoir bientôt s'arrêter.

Tous les Indiens sont un peu médecins, c'est-àdire qu'ils possèdent la connaissance de certaines plantes au moyen desquelles, du reste, soit dit entre parenthèse, ils opèrent souvent des cures réellement merveilleuses.

Tout en cherchant à ranimer l'inconnu, l'Indien l'examinait attentivement.

Bien que ses cheveux commençassent à grisonner, cet homme était jeune encore et ne paraissait pas âgé de plus de quarante à quarante-cinq ans ; sa taille étaithaute et bien prise; il avait le front large et bien bombé, le nez recourbé, la bouche grande et le menton carré.

Ses vêtements, quoique en lambeaux, avaient une coupe gracieuse et étaient faits dïm drap fin qui indiquait parfaitement qu'il devait appartenir à une classe aisée de la société ; le lecteur comprend que ces nuances délicates avaient échappé à l'Indien; lui n'avait vu qu'un homme d'apparence intelligente et décidée sur le point de mourir, et, bien qu'il appartenait à la race blanche, race que, de même que tous ses compatriotes, il détestait, et pour cause, devant une telle détresse il avait oublié ses antipathies pour ne plus songer qu'à le secourir.

Auprès de l'inconnu se trouvaient pêle-mêle, sur l'herbe, une trousse de chirurgien, une molette, des pistolets, un fusil, un sabre et un livre

ouvert.

Pendant assez longtemps les tentatives de l'Epervier n'eurent aucun résultat. Déjà il désespérait de

rappeler le mourant à la vie, lorsqu'il vit une fugitive rougeur teinter ses joues d'une nuance presque imperceptible, et sentit son cœur battre plus vite et plus fort.

, L'Épervier fit un geste de joie à ce succès pour lui inespéré.

Chose incroyable! ce guerrier, dont jusque-là toute la vie s'était écoulée à faire aux blancs une guerre d'embuscades et de surprises , commettant avec tous les raffinements de la cruauté la plus émériteles actes les plus barbares sur les malheureux Espagnols qui tombaient entre ses mains, cet homme se ré : ouissait de rappeler à la vie cet individu qui, pour lui, était un ennemi naturel.

Au bout de quelques instants, l'inconnu ouvrit lentement les yeux; mais, blessé probablement par l'éclat du jour, il les referma aussitôt.

L'Épervier ne se découragea pas et résolut de mener à bonne fin une œuvre si bien commencée.

Son attente ne fut pas trompée ; au bout de quelques minutes l'inconnu rouvrit les yeux; il fit un geste comme pour se redresser, mais il était trop faible; ses forces le trahirent, il retomba.

Alors l'Indien le souleva doucement par les épaules et l'assit contre le tronc du catalpas au pied duquel il était étendu primitivement.

L'inconnu le remercia d'un geste en murmurant d'une voix à peine articulée ce mot :

« Beber — boire — »

Les Gomanches, dont la vie se passe à faire périodiquement des incursions sur le territoire espagnol, savent tous au moins quelques mots de cette langue; l'Épervier la parlait assez couramment: 11 saisit la gourde pendue à l'arçon de sa selle et que deux heures auparavant il avait emplie, et il en glissa l'orifice entre les lèvres du malade.

Dès que cfclui-ci eut goûté l'eau, il commença à boire à longs traits.

Mais l'Indien, qui se doutait de ce qui était arrivé à l'homme qu'il secourait, ne lui laissa boire que quelques gorgées, puis il lui retira la gourde.

L'inconnu voulaii.boire encore, mais l'Ëpervier s'y opposa.

« Non, lui dit-il, il ne faut pas, mon père, le visage pâle est trop faible, il mangera d'abord. »

Le malade lui sourit et lui pressa la main.

L'Indien se releva tout joyeux, sortit de son sac aux provisions quelques fruits, et les présenta à celui qu'il venait presque de ressuciter.

Grâce à ces soins intelligents, au bout d'une heure, le malade se sentit assez bien pour se lever.

Alors il expliqua en mauvais espagnol à l'Ëpervier que lui et un de ses amis voyageaient de compagnie, que leurs chevaux étaient morts de fatigue, que son ami et lui manquant de tout dans ce désert où il leur avait été impossible de se procurer de l'eau et des vivres, son ami avait succombé dans ses bras, après des souffrances atroces, il y avait déjà un jour que lui-même était en train d'en faire autant, lorsque sa bonne étoile ou plutôt la Providence l'avait amené pour le sauver.

«Bon, répondit lTndien, lorsque l'inconnu eut terminé son récit, mon père est fort maintenant, e lui lacerai un cheval et je le conduirai jusqu'à la première habitation des hommes de sa couleur. » . A cette proposition l'inconnu fronça le sourcil, une expression de haine et de mépris hautain se peignit sur ses traits.

« Non, dit-il, je ne veux pas retourner auprès des hommes de ma couleur, ils m'ont rejeté, proscrit, je les hais : c'est au désert que désormais je vçux habiter.

— Ooah 1 s'écria l'Indien avec étonnement, mon père n'a plus de nation ?

— Non, répondit-il, je suis seul, sans patrie, sans parents, sans amis; la vue d'un homme de ma couleur excite ma haine et mon mépris : tous ils sont ingrats, je veux vivre loin d'eux.

— Bon, fit l'Indien, moi je suis aussi rejeté par ma nation, moi aussi je suis seul, je resterai avec mon père, je serai son fils. .

— Comment! s'écria l'inconnu, qui crut avoir mal compris, il serait possible ! parmi vos tribus errantes la proscription existe aussi? Vous comme moi, vous êtes rejeté par ceux de votre race, de votre sang, vous êtes abandonné, sans famille, condamné à errer désormais seul, tout seul?

— Oui , murmura l'Épervier, en baissant lentela tête.

— Oh 1 s'écria l'inconnu en lançant vers le ciel un regard d'une expression étrange, oh îleshommes! ils sont partout les mêmes, cruels, dénaturés, et sans cœur. »

Il se promena quelques instants en murmurant certaines paroles dans une langue que l'Indien ne comprenait pas, puis il revint vivement vers lui, et lui serrant fortement les mains :

« Eh bien oui! dit-il avec une énergie fébrile, j'accepte votre proposition, notre sort est le même, nous ne devons plus nous séparer : victimes tous deux de la méchanceté des hommes, nous vivrons ensemble; vous m'avez sauvé la vie, Peau-Rouge, dans le premier moment j'en étais fâché, mais maintenant j'en remercie la Providence, puisque je pourrai encore faire du bien efforcer les hommes à rougir de leur ingratitude. »

Ce discours était beaucoup trop alambiqué et trop bourré de préceptes philosophiques pour être compris complètement par l'Ëpervier ■: cependant il eh saisitle sens; cela lui suffit, car lui aussi étaitheureux de trouver dans son compagnon d'infortune un homme frappé des mêmes malheurs.

« Que mon père ouvre les oreilles, dit-il, il va rester ici pendant que moi je chercherai un cheval pour lui; les manadas sont nombreuses aux environs, j'aurai bientôt trouvé ce qu'il nous faut; mon père sera patient pendant l'absence de son fils l'Ëpervier ; du reste, je luilaisse à boire et à manger.

— Allez , » lui dit l'inconnu.

L'Indien revint deux heures après avec un magnifique cheval.

Quelques jours se passèrent ainsi en courses vagabondes, mais toutes dirigées de plus en plus vers le désert. L'inconnu semblait redouter de rencon-

trer les hommes blancs; cependant, à part le récit qu'il avait failli mourir, l'inconnu gardait un silence obstiné sur toutes les particularités de son existence. L'Indien ne savait ni qui il était, ni ce qu'il avait fait jadis, ni pourquoi il s'était enfoncé ainsi dans le désert au risque d'y périr.

Chaque fois que l'Épervier lui demandait quelques détails sur sa vie, il détournait la conversation, et cela si adroitement, que l'Indien ne pouvait plus là ramener à son point de départ.

Un jour que tous deux causaient en chevauchant aux côtés l'un de l'autre , l'Épervier qui, à part lui, était piqué du peu de confiance que lui témoignait l'étranger, lui dit tout à coup nettement et sans préambule :

« Mon père était un grand chef dans sa nation? »

L'inconnu sourit tristement.

« Peut-être, répondit-il ; mais maintenant je ne suis plus rien.

— Mon père se trompe, dit sérieusement l'Indien, les guerriers de sa nation peuvent l'avoir méconnu, mais sa valeur reste toujours la même.

— Fumée que cela, soupira l'inconnu.

— L'amour de la patrie est la plus grande et la plus noble passion que le maître de la vie ait mise au cœur de l'homme ; mon père avait un nom révéré par les siens. »

L'inccnnu fronça les sourcils, son visage prit une expression que l'Indien ne lui avait jamais vue.

« Mon nom est un anathème, dit-il, nul ne l'entendra prononcer désormais; il a été comme un stigmate cloué à mon front par les partisans de celui que j'ai aidé , moi infime, à abattre. »

L'Épervier fit un geste de suprême dédain.

« Le chef de la nation se doit à ses guerriers; s'il les. trahit, ils sont les maîtres de sa chevelure,» dit-il d'une voix ferme.

L'inconnu, surpris d'être si bien compris par cet homme primitif, sourit avec orgueil.

« En demandant sa tête, fit- il avec conviction, la mienne était là comme enjeu, je voulais sauver ma patrie. Qui pouvait me blâmer?

— Personne! répondit vivement l'Épervier, tout traître doit mourir. »

Il y eut un long silence.

L'Épervier reprit le premier la parole.

«Nous devons, dit-il, vivre de longs jours ensemble ; mon père veut que son nom demeure inconnu, je n'insisterai pas pour le connaître; cependant nous ne pouvons plus longtemps errer à l'aventure, il nous faut une tribu qui nous adopte, des hommes qui nous reconnaissent pour frères.

— À quoi bon? demanda l'inconnu.

— À être «forts et partout respectés; nous nous devons à nos frères , comme ils se doivent à nous ; la vie n'est qu'un prêt que nous fait le maître du monde , à la condition que cette vie soit profitable à ceux qui nous entourent. Sous quel nom présenterai-je mon père aux hommes auxquels nous demanderons asile et protection?

— Sous celui que vous voudrez, mon fils ; puisque je ne puis plus porter le mien , tout autre m'est indifférent. »

L'Épervier réfléchit un instant.

« Mon père est fort, dit-il, sa chevelure commence à se diaprer des neiges de l'hiver; il se nommera désormais le Bison-Blanc.

— Le Bison-Blanc , soit, répondit avec un soupir l'inconnu, autant ce nom qu'un autre; peut-être pourrai-je échapper ainsi aux Coups de ceux qui ont juré ma mort. »

L'Indien charmé de savoir comment il devait nommer dorénavant son ami, lui dit alors d'un ton joyeux:

« Dans quelques jours nous arriverons dans un village des Indiens du Sang ou Kenhàs où nous serons reçus comme si nous étions des fils de la nation; mon père est sage, moi je suis fort, les Kenhàs seront heureux de nous recevoir: courage, vieux père, cette patrie d'adoption vaudra peut-être la nôtre.

— France 1 adieu J » murmura l'inconnu , d'une voix étranglée.

Quatre jours plus tard , ils arrivèrent en effet au village des Kenhàs ; la réception qui leur fut faite fut amicale.

« Eh bien! dit l'Épervier à son compagnon lorsqu'ils eurent été adoptés selon tous les rites indiens, que pense mon père? N'est-il pas heureux?

— Je pense , repondit mélancoliquement l'autre, que rien ne peut rendre à l'exilé la patrie qu'il a perdue. »

FLEUR-DE-LIANK.

Cependant des jours, des mois, des années s'écoulèrent; le Bison-Blanc, puisque tel était le nom sous lequel l'inconnu était seul désigné, semblait avoir renoncé complètement à cette patrie, qu'il lui était défendu de revoir jamais. 11 avait adopté complètement les coutumes indiennes, s'était identifié à ces mœurs étranges, et, grâce à sa sagesse, il avait su tellement se concilier l'estime et le respect de la nation kenhà , qu'il était parvenu à compter au nombre de ses sachems les plus vénérés.

L'Épervier, après avoir donné dans maintes circonstances des preuves irréfragables de son courage et de ses talents militaires , avait conquis de son côté une belle et h onorable place dans la nation.

Si pour une expédition dangereuse il fallait un chef éprouvé , toujours il était choisi par le conseil des sachems , car on savait que le succès couronnait toujours ses entreprises.

L'Épervier était un homme d'un sens droit, qui avait compris de suite la valeur intellectuelle de son ami européen ; docile aux leçons du vieillard, il n'agissait jamais, dans quelque circonstance que

BA-LLE-FRANCH-E.

ce fût, sans avoir pris son avis, et toujours il se conformait aux sages conseils de cette rare intelligence; aussi, bien lui en avait pris, et il n'avait pas tardé à récolter les bénéfices de cette conduite adroite.

Aussi, lorsque deux ans après s'être marié à une jeune fille kenhà, toujours d'après les avis de son ami, lorsque sa femme 3e rendit père d'un garçon , il le prit dans ses bras et le présenta au vieillard en lui disant d'une voix émue :

« Mon père le Bison-Blanc voit ce guerrier, il est son fils, mon père en fera un homme.

— Je le jure, » répondit le vieillard d'une voix ferme.

Lorsque l'enfant fut sevré, Je père tint la promesse qu'il avait faite à son ami et lui donna son fils, en s'engageant à le laisser libre de l'élever comme bon lui semblerait.

Le vieillard, rajeuni par l'espoir de cette éducation qui lui donnait la perspective de faire, à une époque donnée, un homme selon son cœur de cette chétive créature, accepta avec joie cette mission difficile. •

L'enfant avait, de ses parents, reçu le. nom de Natah-Otann : nom significatif pour tous, puisque c'est celui que porte l'animal le plus redouté des habitants de l'Amérique du Nord, Tours gris.

Le Bison-Blanc se jura intérieurement que le jeune homme ne démentirait pas l'espoir que son père semblait avoir placé en lui.

Le Bison-Blanc était un fils du dix-huitième siècle, il résolut d'expérimenter sur cette jeune intelligence , qui lui était confiée sans contrôle, le système préconisé par Jean-Jacques, dans Emile. ■ ' i / . • .

Natah-Otann fit- des progrès rapides sous la férule du Bison-Blanc.

Le vieillard avait avec lui quelques livres, qui lui servirent à donner à son élève une éducation fort étendue et une érudition peu commune.

On vit alors ce fait étrange d'un Indien, qui, tout en suivant exactement les coutumes de ses pères, en chassant et en combattant comme eux, et sans avoir jamais quitté sa tribu, était cependant un homme distingué, qui n'aurait été déplacé dans aucun salon européen, et dont la vaste intelligence avait tout compris, tout apprécié, tout développé.

Chose singulière, Natah-Otann, dès qu'il fut devenu un homme, loin de mépriser ses compatriotes plongés dans l'abrutissement et l'ignorance la plus complète, se prit au contraire pour eux d'un amour ardent et du violent désir de les régénérer.

Dès ce moment, sa vie eut un but, une pensée, qui fut la préoccupation continuelle de son existence : replacer les Indiens au rang dont ils étaient descendus, en les réunissant, en formant un faisceau et les constituant en une nation grande, forte et libre.

Le Bison-Blanc, confident obligé des pensées du jeune chef, accepta d'abord ces projets avec le sourire sceptique- des vieillards qui, revenus de tout,

et blasés sur tout, n'ont plus conservé aucune. croyance au fond du cœur : il crut que Natah- Otann, sous l'impression du feu de la jeunesse, enthousiaste des- grandes choses, comme toutes les âmes généreuses, se laissait entraîner par un mouvement irréfléchi dont il reconnaîtrait bientôt la folie.

Mais lorsqu'il eut été à même d'apprécier combien ces idées étaient profondément enracinées dans le cœur du jeune homme, qu'il le vit se mettre, résolument à l'œuvre , alors le vieillard trembla, il. eut peur de son ouvrage, il se demanda s'il avait eu bien réellement le droit d'agir comme il i'avait fait, s'il n'avait pas eu tort de développer dans d'aussi énormes proportions cette intelligence d'élite, qui seule, et sans autre appui que sa volonté, allait entreprendre une lutte dans laquelle elle succomberait infailliblement.

Cet homme qui, dans sa jeunesse, pendant les orages d'une révolution terrible, avait sans froncer le sourcil, vu tomber autour de lui les hommes comme des épis mûrs, qui, pour assurer le triomphe de ses idées, n'avait pas craint de porter une main sacrilège sur les choses les plus saintes et les plus révérées, cet homme enfin qui, chargé de la haine de milliers d'individus, de la réprobation presque générale, forcé de se cacher comme un malfaiteur, poursuivi par une réaction puissante et implacable, levait fièrement la tête et disait, en mettant sur sa large poitrine sa main nerveuse : « J'ai fait mon devoir; ma conscience ne me reproche rien, parce que mes mains sont pures et mon cœur est resté fort ! » cet homme frémit en songeant aux conséquences incalculables des idées qu'il avait, comme en se jouant, inoculées au jeune homme.

11 comprit que cette éducation, en complet désaccord avec celle des individus qui l'entouraient, devait infailliblement causer la perte de Natah- Otann.

Alors il chercha à démolir de ses propres mains l'édifice qu'avec tant de peine il avait construit; il voulut tourner vers un autre point l'ardeur qui dévorait son élève, donner un autre but à sa vie en changeant ses projets. Il était trop tard, le mal était sans remède : Natah-Otann, en voyant son maître se démentir ainsi, le battait avec ses propres armes et l'obligeait à courber tout confus son front rougissant sous les coups de l'impitoyable logique que lui-même avait enseignée à son

élève,

Natah-Otann était un composé bizarre, de bien et de mal; chez lui, tout était extrême; parfois les plus nobles sentiments semblaient résider en lui : il était bon, généreux;: puis tout à coup, dans une autre circonstance, sans qu'il fût possible d'expliquer pourquoi il agissait ainsi, sa férocité et sa cruauté acquéraient des proportions gigantesques qui épouvantaient les Indiens eux-mêmes.

Cependant il était généralement bon et doux pour ses compatriotes qui, sans en connaître la cause, mais subissant à leur insu son influencé magnétique incontestable, le redoutaient et trem-

BALLE-FHANGHJS,

II se trouva tout à coup en face d'un cadavre. (Page 44, col. 2.J

blaient à une parole tombée de ses lèvres ou à un simple froncement de ses sourcils.

Les blancs, et surtout les Espagnols, et les Amé-

ricains du nord, étaient les ennemis implacables de Natah-Otann ; il leur faisait une guerre sans pitié ni merci, les attaquant partout où il pouvait les

. l ^Ji^ïj^sy i"*- 1 -» 1 n" '

Les Indiens lui enlevèrent l'enfant qu'elle pressait sur sa poitrine. (Page 50, col, %)

surprendre, et faisant expirer dans les plus horribles tortures ceux qui, pour leur malheur, tombaient entre ses mains.

Aussi sa réputation était-elle glorieusement faite dans les prairies; l'effroi qu'il inspirait était extrême : déjà plusieurs fois le gouvernement des États-Unis avait cherché à se débarrasser de ce redoutable et implacable ennemi, mais toutes les expéditions tentées contre lui avaient échoué, et le chef indien, plus audacieux et plus cruel que jamais, se rapprochait peu à peu des frontières

américaines, régnait sans contrôle au désert dont il était le roi absolu, et parfois venait, le fer et la flamme à la main, jusqu'au milieu des cités de l'Union, réclamer le tribut qu'il prétendait lever quand même sur les blancs.

Que l'on ne nous taxe pas d'exagération : tout ce que nous rapportons ici est de la plus scrupuleuse exactitude, et si parfois nous dénaturons les faits, c'est plutôt afin de les amoindrir; si nous voulions soulever l'incognito qui voile nos personnages, bien des gens les reconnaîtraient du premier coup

et certifieraient la vérité de ce que nous avançons.

Une horrible scène de massacre dont Natah- Otann avait été l'auteur avait surtout soulevé contre lui l'indignation générale.

Voici les faits :

Une famille américaine, composée du père, de 3a mère, de deux fils âgés d'une douzaine d'années, d'une petite fille de trois ou quatre ans et de cinq domestiques, avait quitté les États de l'ouest dans l'intention d'exploiter une concession qu'elle avait achetée dans le haut Missouri. .

À l'époque où se passent les événements que nous rapportons, les pas des blancs foulaient bien rarement ces parages laissés entièrement au pouvoir des Indiens, qui les parcouraient dans tous les sens, et, avec quelques chasseurs et trappeurs m£tis et canadiens, étaient lés seuls jnaîtreg. de ces vastes solitudes. : ..,

A leur départ des défrichements, leurs amis avaient averti les émigrants de se;, tenir sur leurs gardes; on leur avait conseillé,même^da,ne pas. s'aventurer en si petit nombre dans ces déserts, d'attendre d'autres. émigrants, .qui bientôt devaient se réunir pour se diriger du même côté, en leur faisant observer qu'une caravane de cinquante ou soixante individus déterminés en imposerait ;faci-> : lement aux Indiens, et .passerait. saine et sauve au milieu d'eux. ;; .;::

Le chef de cette famille américaine était un vieux soldat de la guerre de l'Indépendance, doué d'un courage de lion et d'un entêtement véritablement britannique; il répondit froidement à ceux qui lui donnaient ces conseils, queses domestiques et lui suffisaient amplement pour tenir tête à tous les Indiens des prairies, qu'ils avaient de bons rifles, des cœurs fermes, et qu'ils arriveraient k leur concession malgré tout. ■ :..-''

Puis il fit ses préparatifs- en homme qui, une fois sa résolution prise, n'admet pas de délais, et il partit au milieu des signes de désapprobation de ses amis, qui lui pronostiquaient des malheurs sans nombre.

Cependant les premiers jours se passèrent assez tranquillement; rien ne. vint corroborer les prédictions qui lui avaient été faites.

Les émigrants s'avançaient paisiblement à tra^vers un paysage délicieux, sans qu'aucun indice révélât rapproche des Indiens, qui semblaient être devenus invisibles.

Les Américains sont les hommes qui passent le plus facilement de la plus extrême prudence à la confiance la plus folle et la plus téméraire. Cette fois encore ils ne se démentirent pas.

^Lorsqu'ils virent que tout était tranquille autour d'eux, que nul obstacle ne se présentait sur leur passage, ils commencèrent à rire et à sa moquer des appréhensions de leurs amis; peu à peu ils se relâchèrent de leur surveillance, négligèrent les précautions en usage dans les prairies, et en arrivèrent à désirer presque d'être attaqués par les Peaux-Rouges, afin de pouvoir leur faire sentir la force de leurs armes T

Les choses allèrent ainsi pendant près de deux mois; les émigrants n'étaient plus éloignés que d'une dizaine ou d'une douzaine de journées de marches de leur concession, Sur laquelle ils comptaient bientôt arriver sains et saufs.

Ils ne songeaient plus aux Indiens; si parfois ils en parlaient entre eux, le soûv avant de se livrer au repos, c'était pour rire- des terreurs ridicules de leurs amis, qui se figuraient qu'on ne pouvait faire un pas au désert, sans tomber dans une embuscade de Peaux-Rouges.

. tfh soir, à la suite d'une journée fatigante, les émigrants s'étaient couchés après avoir placé des sentinelles autour de leur campement, bien plus disons-le, par acquit de conscience et afin d'éloigner les bêtes fauves, que pour toute autre cause.

Les sentinelles, habituées à ne jamais être troublées, fatiguées des travaux de leur journée, avaient pendant quelques instants veillé,, les yeux fixés sur lés étoiles, puis, peu à. peu, le sommeil avait . appesanti leurs paupières , et elles s'étaient endormies. -,

Leur -réveil devait être terrible* . Vers le milieu de la nuit, une cinquataine de Pieds-Noirs-,. -guidés par Natah-Otann, glissèrent coinme des démons dans l'ombre, s'introduisirent, dans le camp en escaladant les retranchements, et avant que les Américains pussent saisir leurs armes ou seulement -songer à' se défendre, ils furent garrottés.

,. .-.Alors il "se passa une scène horrible, dont la plume est impuissante h retracer les effroyables péripéties.

Natah-Otann organisa le massacre, s'il est permis d'employer, une telle expresion,'avec un sangfroid et une cruauté sans exemple.

Le chef de la caravane et ses cinq domestiques furent attachés nus à des arbres, flagellés et martyrisés, tandis que, devant eux, les deux jeunes garçons étaient littéralement cuits tout vivants, à petit feu.

La mère,: à demi folle de terreur, s'échappa emportant sa petite fille dans ses bras; mais, après avoir couru assez longtemps, les forces lui manquèrent, et elle tomba privée de sentiment. ■

Les Indiens la rejoignirent; la croyant morte, ils dédaignèrent de la scalper; mais ils lui enlevèrent l'enfant qu'elle pressait sur sa poitrine avec une force herculéenne. Cette enfant fut rapportée à Natah-Otann.

« Que faut-il en faire? lui demanda le guerrier qui la lui présentait. .

— Au feu, » répondit-il laconiquement.

Le Pied-Noir se mit impassiblement en mesure d'exécuter l'ordre impitoyable qu'il avait reçu.

a Arrêtez 1 s'écria le père d'une voix déchirante, ne tuez pas de cette horrible façon une innocente créature; hélas! n'est-ce pas assez des tortures atroces que vous nous infligez ? »

Le Pied-Noir s'arrêta indécis, en interrogeant son chef du regard.

Celui-ci réfléchissait.

« Attendez, dit-il en relevant la tête; et s'adres-

bl

sant à l'émigrant : Tu veux que ta fille vive, n'estce. pas?

— Oui, répondit le père. '

— Bien, fit- il, je te vendrai sa vie. »

L'Américain frémit h. cette proposition.

«À quelle condition? demanda-t-il.

— Écoute, et pesant sur chaque syllabe en dardant sur lui un regard qui le fit tressaillir jusque dans la moelle des os, mes conditions, les voici : je suis maître de votre vie à tous, elle m'appartient, je puis à mon gré la prolonger ou l'abréger sans qu'il vous soit possible de vous y opposer; cependant, je ne sais pourquoi, ajouta-t-il avec un sourire sardonique, je me sens aujourd'hui en veine de clémence : ta fille vivra. Seulement, souvienstoi de ceci : quel que soit le tourment que je t'inflige, la torture que tu subisses, au premier cri que tu pousseras, ta fille sera égorgée ; c'est à toi de garder le silence si tu tiens à la sauver.

— J'accepte, répondit-il. Que m'importent les plus atroces tortures, pourvu que mon enfant vive! »

Un rire sinistre plissa les lèvres du chef. « C'est bien, fit-il.

— Un mot encore, reprit l'émigrant.

— Parle.

— Accorde-moi une grâce. Laisse-moi donner un dernier baiser à cette pauvre créature.

— Portez-lui son enfant, » commanda le chef.

Un Indien présenta la petite fille au malheureux. L'innocente créature, comme si elle comprenait

ce qui se passait, jeta ses bras autour du cou de son père en éclatant en sanglots.

Celui-ci, étroitement attaché, ne pouvait que lui prodiguer des baisers, dans lesquels passait son âme tout entière.

Ce spectacle avait quelque chose de hideux, on aurait dit un épisode du sabbat.

Ces cinq hommes attachés nus à des arbres, ces enfants se tordant, en poussant des cris déchirants, sur des charbons ardents, et ces Indiens impassibles, éclairés d'une manière sinistre par les reflets rougeâtres des flammes du brasier, complétaient le plus épouvantable tableau que jamais l'imagination la plus folie d'un peintre ait pu inventer.

« Assez 1 dit Natah-Otann.

— Un dernier don, un dernier souvenir. »

Le chef haussa les épaules.

« A quoi bon? fit-il.

— A me rendre moins cruelle la mort que tu me réserves,

— Finissons-en; que veux-tu encore?

— Suspends au cou de ma fille cette boucle d'oreille attachée avec une mèche de mes cheveux.

— Est-ce bien tout?

— C'est tout.

— Soit. »

^ Le chef s'approcha , ôta de l'oreille droite de Témigrant l'anneau d'or qui la traversait, coupa avec son couteau à scalper une mèche de ses cheveux, et, se tournant vers lui avec un rire sardonique :

« Écoute bien , lui dit-il; tes compagnons et toi vous allez être écorchés vifs; c'est avec un lambeau de ta peau que je ferai le sac et la lanière qui serviront à suspendre tes cheveux et ta boucle d'oreille au cou de ta fille; tu vois que je suis généreux, je t'accorde plus que tune m'as demandé; seulement rappelle-toi nos conditions. »

L'émigrant lui lança un regard de mépris.

« Tiens tes promesses comme je saurai tenir les miennes, bourreau, lui dit-il d'une voix ferme : commence la torture, si cruelle qu'elle soit,, tu verras mourir un homme! »

Les choses s'exécutèrent comme cela avait été convenu,

L'émigrant et ses domestiques furent écorchés vifs devant les deux pauvres enfants qui rôtissaient à leurs pieds.

L'émigrant supporta le supplice avec un courage devant lequel le chef s'inclina avec admiration. Pas un cri, pas une plainte, pas un soupir ne sortirent de sa poitrine saignante : il fut de granit.

Lorsque toute la peau lui fut enlevée, Natah r Otann s'approcha de lui : le malheureux n'était pas mort.

« Tu es un homme, lui dit-il, meurs satisfait, je tiendrai la promesse que je t'ai faite. »

Et ému sans doute par un sentiment de pitié pour tant de constance, il lui brûla la cervelle.

Cet horrible supplice avait duré plus de quatre heures'.

Les Indiens pillèrent et saccagèrent tout ce que possédaient les Américains; ce qu'ils ne purent emporter, ils le brûlèrent,

Natah-Otann tint strictement le serment qu'il avait. fait à sa victime.

Comme il le lui avait dit, avec un lambeau de sa peau, tannée tint bien que mal, il confectionna lui-même un sachet dans lequel il p-aça la mèche de cheveux et la boucle d'oreille, puis il suspendit le tout au cou de l'enfant par une lanière faite aussi avec la peau de son père.

Pendant le. chemin pour retourner au village, Natah-Otann s'occupa seul de la pauvre petite créature, à laquelle il prodigua constamment les soins les plus assidus.

En arrivant à la tribu, le chef déclara devant tous qu'il adoptait cette enfant, et lui donna le nom de Fleur-de-Liane.

A l'époque où commence ce récit, Fleur-de-Liane avait quatorze ans; c'était une délicieuse créature, douce et naïve, belle comme la Vierge des dernières amours, dont les grands yeux bleus à fleur de tête, bordés de longs cils bruns, réfléchissaient l'azur du ciel, et qui parcourait, folle et insoucieuse, à la suite de sa tribu, les sentes inexplorées des forets de la prairie, rêvant parfois sous les voûtes ombreuses des arbres centenaires, vivant comme vivent les oiseaux, oubliant le passé qui, pour elle, était hier, ne se souciant pas de l'avenir qui n'exis-

1. Pour que Ton ne nous accuse pas de faire de l'horrible à froid, nous déclarons ici que cette scène est rigoureusement historique. (L'auteur*)

tait pas encore, et ne songeant au présent que pour être heureuse.

Cette charmante enfant était devenue, à son insu, Tidole de toute la tribu; le vieux Bison-Blanc surtout s'était épris pour elle d'une affection sans bornes; mais l'expérience qu'il avait acquise par la première éducation* qu'il avait tentée sur Natah- Otann, l'avait dégoûté d'en faire une seconde, seulement il surveillait la jeune fille avec un soin tout paternel, redressant ce que parfois il trouvait de défectueux en elle avec une patience et une bonté que rien ne pouvait lasser.

Ce vieux tribun, comme toutes les natures énergiques et implacables, avait un cœur d'agneau; ayant entièrement renoncé au monde qui l'avait méconnu, il avait retrempé son âme au désert et retrouvé les illusions et les élans généreux de ses jeunes années.

C'était avec un bonheur intime, une jouissance inouïe, qu'il suivait d'un œil jaloux les développements de cette plante vigoureuse, qui, poussant en liberté et regorgeant de sève, lançait à droite et à gauche de puissants rameaux qui faisaient bien augurer de l'avenir.

De ses premières années, Fleur-de-Liane n'avait conservé aucun souvenir; comme jamais devant elle nul n'avait fait allusion à la scène terrible qui l'avait amenée dans la tribu, d'autres impressions plus fraîches avaient complètement effacé celle-là.

Aimée et choyée par tous, Fleur-de-Liane se croyait enfant de la tribu.

Les longues et épaisses nattes de ses cheveux blonds et dorés comme des épis mûrs, la blancheur éclatante de sa peau, ne pouvaient l'éclairer ; dans nombre de nations indiennes on rencontre de ces anomalies.

Les indiens Mandans entre autres ont beaucoup de femmes et de guerriers qui, s'ils endossaient un costume européen, passeraient facilement pour des blancs.

Les Pieds-Noirs, séduits par les charmes de cette douce jeune fille, faisaient reposer sur elle les destins de leur tribu; ils la considéraient comme leur génie tutélaire, leur palladium; leur foi en elle était tout ensemble profonde, sincère et naïve.

Fleur-de-Liane était vraiment la reine des Pieds- Noirs; un signe de ses doigts roses, un mot de ses lèvres mignonnes étaient obéis avec une promptitude et un dévouement sans bornes; elle pouvait tout faire, tout dire, tout exiger sans craindre de voir une seconde discuter sa volonté ou contrôler ses actions.

Cette royauté despotique, elle l'exerçait sans la soupçonner; elle seule ne se doutait pas du pouvoir immense qu'elle possédait sur ces natures brutales et tout d'une pièce qui, en sa présence, se faisaient douces et dévouées.

Natah-Otann s'était attaché à sa fille âdoptive autant que les. organisations comme la sienne sont capables de se laisser surprendre par un sentiment quelconque»

D'abord, il avait joué avec la jeune fille, comme

avec un joujou sans importance, puis peu à peu, au fur et à mesure que l'enfant se transformait et devenait femme, ces jeux étaient devenus plus sérieux, son cœur s'était pris; pour la première fois de sa vie, cet homme à l'âme indomptable avait senti se remuer en lui un sentiment qu'il ne pouvait analyser, mais qui, par sa force et sa violence, l'étonnait et l'effrayait.

Alors une sourde lutte s'était engagée entre le cœur et la tête du chef.

Il se révoltait de cette influence qu'il subissait; lui, habitué jusque-là à briser tous les obstacles, était sans force devant une enfant qui, lorsque parfois il essayait de la brusquer, le désarmait par un sourire.

Cette lutte dura longtemps; enfin le terrible Indien s'avoua vaincu, c'est-à-dire qu'il se laissa emporter au courant qui l'entraînait, et sans tenter davantage une résistance impossible, il se prit à .aimer follement la jeune fille.

Mais cet amour lui faisait parfois éprouver des souffrances tellement horribles, lorsqu'il songeait à la façon dont Fleur-de-Liane était devenue sa fille âdoptive, qu'il se demandait avec terreur si cet amour si profond qui s'était emparé de son être et le maîtrisait n'était pas un châtiment imposé par le ciel.

Alors il entrait dans des fureurs insensées, redoublait de férocité avec les malheureux dont il surprenait les plantations, et tout couvert de sang, la ceinture garnie de chevelures, il rentrait au village et venait devant la jeune fille faire trophée de ses hideux exploits.

Fleur-de-Liane, étonnée de l'état dans lequel elle voyait un homme qu'elle croyait, non son père, il était trop jeune, mais son parent, lui prodiguait toutes les consolations et les naïves caresses que son attachement pour lui lui suggérait; malheureusement les caresses de la jeune fille augmentaient encore les souffrances du chef, qui s'échappait à demi fou de douleur, la laissant triste et presque épouvantée de cette conduite incompréhensible pour elle.

Les choses furent portées si loin, que le Bison- Blanc, dont l'œil vigilant était sans cesse fixé sur son élève, jugea qu'il fallait, coûte que coûte, couper le mal dans sa racine et soustraire le fils de son ami à la fascination mortelle exercée sur lui par son innocente enchanteresse.

Dès qu'il se crut certain de l'amour de Natah- Otann pour Fleur-de-Liane , le vieux tribun demanda un entretien particulier à son élève; celui-ci le lui accorda, sans se douter de la raison qui engageait le Bison-Blanc à faire cette démarche.

Un matin le chef se présenta à l'entr ie de la loge de son ami. Le Bison -Blanc lisait à demi couché auprès du foyer allumé au centre de la hutte.

« Sois le bienvenu , mon fils , dit-il au jeune homme; je n'ai que quelques mots à te dire, mais je les crois assez sérieux pour que tu les ente ( des sans retard. Assieds-toi préside moi. »

Le jeune homme obéit.

I Alors le Bison-Blanc changea complètement de

tactique; lui qui depuis si longtemps combattait les projets de régénération de son ami sur la race indienne, entra complètement dans ses vues, avec une ardeur et une conviction qui furent portées si loin, que le" jeune homme s'en étonna et ne put s'empêcher de lui demander d'où venait ce revirement subit dans son opinion.

« La cause en est bien simple, répondit le vieillard; tant que j'ai cru que ces projets ne t'étaient suggérés que par la fougue de la jeunesse, je ne les ai, ainsi que je devais le faire, considérés que comme des rêveries d'un cœur généreux qui se trompe, méconnaît le milieu où il se trouve, et ne se donne pas la peine de calculer les chances de réussite.

— Et à présent mon père? demanda vivement le jeune homme.

— A présent je reconnais tout ce qu'il y a de sérieux, de réellement noble et grand dans tes projets; non-seulement j'en admets la possibilité, mais encore je veux t'aider en m'y associant, alin d'en assurer la réussite.

— Ce que vous me dites là est-il bien vrai, mon père? demanda le jeune homme avec exaltation.

— Je te le jure; seulement il faut nous mettre immédiatement à l'œuvre. »

Le chef l'examina un instant av.ec soin; le vieillard resta impassible.

« Je vous comprends, dit-il enfin d'une voix lente, avec un accent profond ; oui, vous me tendez la main sur le bord de l'abîme : merci, mon père; je ne serai pas indigne de vous; à mon tour je vous le jure.

— Bien, je te reconnais; crois-moi, mon fils, dit le vieillard en hochant la tête avec mélancolie, la patrie est une maîtresse ingrate souvent; mais c'est la seule qui nous donne les vraies jouissances de l'âme, si nous la servons pour elle seule, avec abnégation et désintéressement. »

Les deux hommes se serrèrent affectueusement la main ; ils ne prononcèrent pas un mot de plus ; le pacte était conclu.

Nous verrons bientôt si Natah-Otann était aussi réellement vainqueur de son amour qu'il le supposait.

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