BalleFranche
L Amérique est la terre des^prodiges ! tout ) acquiert des proportions gigantesques qui effrayent 1 imagination et confondent la raison.
Trois bonnes élaïunl aj*:s suris bord du fleuve. (P. 2, col. 1.)
BAI.US-FHANCHE.
.Montagnes, rivières, lacs et fleuves, tout est taillé sur un patron sublime.
Voici un fleuve de l'Amérique septentrionale, non comme le Rhône, le Danube ou le Rhin dont les rives sont couvertes de villes, de plantations ou de vieux chût aux qui s'écroulent émiettés par les siècles, dont les sources et les tributaires sont des ruisseaux insignitiants, dont les eaux resserrées dans un lit trop étroit se précipitent, impatientes de se perdre au sein des mers; mais profond et silencieux, large comme un bras de l'Océan, calme et sévère comme la grandeur, il roule majestueusement ses eaux grossies par d'innombrables rivières, baignant mollement le3 bords d’un millier d’Iles qu'il a formées de son limon.
Ces lies, couvertes de hautes futaies, exhalent un parfum âcre ou délicieux que la brise emporte au loin. Rien ne trouble leur solitude, que l'appel doux et plaintif de la colombe ou la voix rauque et stridente du tigre qui s’ébat sous l’ombrage.
Çà et là les arbres tombés de vétusté, ou déracinés par l'ouragan, s'assemblent sur les eaux; alors unis parles lianes, cimentés par la vase, ces débris des forêts deviennent des lies flottantes; de jeunes arbrisseaux y prennent racine; le reilia et le Nénufar y étalent leurs roses jaunes, les serpents, les oiseaux, les caïmans viennent se reposer et se jouer sur ces radeaux verdoyants et vont avec eux s'engloutir dans l’Océan.
Ce fleuve n’a pas de nom!...
D’autres sous la même zone s’appellent : Ncobrasha, Plalle, Missouri.
Lui 11 est simplement Micha-Chibi, le vieux père des eaux, le fleuve par excellence! le Mississipi enfin !
Vaste et incompréhensible comme l'infini, plein de terreurs secrètes, comme le Gange et l'Irawadé, il est pour les nombreuses nations indiennes qui habitent scs rives le type de la fécondité, de l’immensité, de l’éternité!...
Le 10 juin 1834, entre dix et onze heures du matin, trois hommes étaient assis sur les bords du fleuve un peu au-dessus de son confluent avec le .Missouri , et déjeunaient d'une tranche d’clk rôti, en causant gaiement entre eux.
L'endroit où ils se trouvaient était on ne peut plus pittoresque. C’était un arcore du fleuve, gracieusement dessiné, formé de monticules émaillés de fleurs.
Les inconnus avaient choisi pour leur halte le sommet du monticule le plus élevé d'où la vue embrassait un panorama splendide.
D’abord d’épais rideaui de verdure qui ondulaient au loin sous le souffle de la brise ; sur les lies du fleuve des troupes innombrables de flamants aux ailes roses, perchés sur leurs longues jambes, des pluviers, des cardinaux qui voletaient de branche en branche, tandis que de monstrueux alligators se vautraient nonchalamment dans la vase.
Entre les fies, des nappes argentées faisaient miroiter les rayons du soleil. Au niiheu de ces reflets de lumière éblouissante, des poissons de
toutes sortes se jouaient au ras de l’eau et traçaient des sillons étincelants.
Puis enfin, aussi loin que le regard pouvait s’étendre, la cime des arbres qui bordaient la prairie et dont le vert sombre tranchait à peine au-dessus de l’horizon.
Mais les trois hommes dont nous avons parié semblaient se soucier fort médiocrement des beautés naturelles qui les environnaient, complètement absorbés par le soin d’assouvir un véritable appétit de chasseurs.
Leur repas ne fqt pas long, du reste, il dura à ! peine quelques minutes, puis, lorsque les dernieis morceaux eurent été dévorés, l’un alluma sa pipe indienne, le second sortitun cigare de sa poche, ils s'étendirent sur l’herbe et se mirent à digérer avec cette béatitude qui caractérise les fumeurs, en suivant d'un œil noyé de langueur les flots de fumée bleuâtre qui s’élevaient en longues spirales, à chaque bouffée qu’ils aspiraient. Üuant au troisième, il s'appuya le dos à un tronc d’arbre , croisa les bras sur sa poitrine et s'endormit tout prosaïquement.
.Nous profiterons de l’instant de répit que nous laissent ces personnages pour les présenter au lecteur et lui faire faire plus ample connaissance avec eux.
Le premier était un demi-sang canadien de cinquanteans à peu près, il se nommait Balle-Franche.
La vie de cet homme s'était entièrement écoulée dans la prairie parmi les Indiens, dont il connaissait à fond tontes les rnses.
Comme la plupart de ses compatriotes, Balle- Franche était d'une taille élevée, il avait phisdc six pieds anglais ; son corps était maigre et efflanqué, ses membres noueux mais garnis de muscles durs comme des cordes; son visage osseux et jaune, taille en biseau, avait une expression de franchise et de jovialité peu communes, et ses petits yeux gris, percés comme avec une vrille, pétillaient d'intelligence : ses pommelles saillantes, son nez recourbé sur sa large bouche garnie de dents longues et blunches, son menton pointu, lui formaient la physionomie la plus singulière et en même temps la plus sympathique qui se puisse imaginer.
Son costume n'avait rien qui le distinguât de celui des autres coureurs des bois, c'est-à-dire que c'était un bizarre assemblage des modes indiennes et européennes adoptées généralement par tous les chasseurs et trappeurs blancs de la prairie.
Ses armes se composaient d'un couteau , d’une paire de pistolets et d’un riflle américain en ce moment jeté sur l’herbe, mais placé cependant à portée de sa main.
Son compagnen était un homme de trente à trente-deux ans au plus, qui paraissait en avoir à peine vingt-cinq, d’une taille haute et bien prise.
Ses yeux bleus, au regard doux et voile comme celui d’une femme, les épaisses touffes de ses cheveux blonds qui s’échappaient en larges boucles sous les ajles de son chapeau de Panama et ondoyaieut en désordre sur ses épaules, la blancheur de sa peau qui trenchait avec le feint olivâtre et
bronxé du chasseur, indiquaient surabondamment qu'il n'avait pas vu le jour sous le chaud climat de l’Amérique. "
En effet, ce jeune homme était Français , il se nommait Charles-Édouard de Beaulieu et descendait de l'une des plus anciennes familles de Bretagne.
Les comtes de Bcanlien ont fait deux croisades.
Mais, sous cette enveloppe légèrement elfeminêe, Charles de Beaulieu cachait un courage de lion que rien ne pouvait émouvoir, ni même étonner. Adroit à tous les exercices du corps, il était en outre doué d'une force prodigieuse, et la peau fine de ses mains blanches et aristocratiques, aux ongles roses, recouvrait des nerfs d'acier.
Le costume du comte aurait avec raison semblé extraordinaire, dans un pays éloigné de toute civilisation , à ceux qui auraient eu le loisir de l’examiner.
Il poitait un habit de chasse de drap vert galonné, coupé à la française et boutonné sur la poitrine; une culotte de peau de daim jaune safran serrée aux hanches par un ceinturon de cuir verni supportant de magnifiques kukennrciters, une cartouchière et un couteau de chasse é fourreau d'acier bruni et à poignée admirablement ciselée; ses jambes étaient emprisonnées dans des bottes à l’écuyère montant au-dessus du genou.
Ainsi que son compagnon, il avait placé sur l’herbe, à portée de sa main, une carabine à canon rayé; cette arme, richement damasquinée et portant le nom de Lepage, devait être d'un prix fabuleux.
Le comte de Beaulieu, dont le père avait suivi les princes en émigration et les avait servis activement d'abord dans l'armée de Condé et ensuite dans toutes les machinations royalistes qui s’ourdirent sans relâche pendant l'ère impériale, était un royaliste ultra. Resté orphelin de lionne heure, possesseur d'une immense fortune, il avait été admis comme lieutenant dans les mousquetaires d’abord, puis dans les gardes du corps.
Après la chute du roi Charles X, le comte, dont la carrière sc trouva brisée , sentit un immense découragement s'emparer de lui, et un dégoût invincible de la vie le saisit au coeur. L'Europe lui devint odieuse, il résolut de la quitter pour toujours.
Aprèsavoir confié l'administration de sa fortune à un homme sèr.'le comte de Beaulieu s’embarqua pour les États-Unis.
Mais la vie américaine, étroite, mesquine el égoïste, n’était pas faite pour lui , le jeune homme ne comprenait pas plus les Américains que ceux-ci j ne le comprenaient. Avide d’émotions, le cœur ulcéré par les petites bassesses et les petites lâchetés qu'il voyait chaque jour commettre en sa présencé par les descendants des pèlerins de Plymouth, un jour il se résolut, pour échapper au .spectacle affligeant qu’il avait sans cesse devanl les yeux, de s'enfoncer dans l'intérieur des terres et de visiter ces savanes et ces prairies immenses, d où les premiers maîtres du sol ont été repoussés
à force de fourberies et de trahison parleiirs astucieux spoliateurs.
Le comte avait amené de Fiance avec lui un vieux serviteur de sa famille, dont les ascendants, depuis plusieurs siècles, avaient sans interruption servi les Beaulieu.
Avant de s’embarquer, le comte avait communiqué ses projets h Ivon Kergollec en le laissant libre de rosier ou de le suivre , le choix du domestique n’avait pas été long, il avait simplement répondu que son maitre avait le droit de faire ce que bon lui semblait sans le consulter, et quant à lui son devoir étant de le suivre partout, il n'y fallirait pas. Cependant lorsque le comte résolut de visiter | les prairies, il cnit devoir informer son serviteur ! de sa résolution, la réponse fut la même que la première fois.
Ivon avait quarante-cinq anscnviron.il résumait dans sa personne le type hardi, naïf et rusé à la fois du paysan breton ; il était petit et trapu, mais ses membres bien attachés, sa poitrine large, déno- ! taient une grande vigueur. Son visage couleur de brique, était éclairé par deux petits yeux qui pétillaient de finesse et brillaient comme des escarboucles.
Ivon Kergollec, dont la vie s’était constamment écoulée paisible et calme sous les lambris dorés de l'hôtel de Beaulieu, avait pris les habitudes tranquilles et régulières des valets de chambre de grande maison; n’ayant jamais eu occasion de faire preuve de courage, il ignorait complètement s’il I était doué de cette qualité, et bien que depuis ! plusieurs mois déjà, à la suite de son maître, il sc 1 fût trouvé dans des circonstances dingereuses, il en était encore au même point, c’est-à-dire qu’il doutait entièrement de lui-méme et avait l'intime conviction qu’il était poltron comme un lièvre; aussi rien n’était plus curieux à la suite d'une rencontre avec les Indiens, que de voir Ivon après avoir combattu comme un lion et fait des prodiges de valeur, s'excuser humblement auprès de son maître de s’être si mal comporté, n’ayant pas été habitué à se battre.
Il va sans dire que le comte l'excusait, en riant comme un fou, et en lui disant pour le consoler, car le pauvre diable étiit réellement fort malheureux de cette couardise supposée, que la première fois probablement il ferait mieux, et que peu à peu il s’accoutumerait à cette vie si différente de celle qu’il avait menée jusqu'alors.
A ces consolations le digne serviteur hochait la tête d’un air triste et répondait avec un accent des plus convaincus :
• Non, non, monsieur le comte, jamais je ne pourrai avoirdu courage, je le sens, c'est plus fort que moi, voyei-vous, je suis un poltron, je ne le sais que trop. •
Ivon Kergollec était revélo d'une livrée complète, seulement, vu les circonstances, il était, ainsi que ses compagnons, armé jusqu'aux dents, et sa carabine reposait sur le sol A portée de sa main.
Trois chevaux magnifiques, pleins de feu cl de race, entravés à l'amble à quelques pasdes voyageurs
que nous venons de faire connaître au lecteur, broyaient à pleine bouche et d’un air insouciant les pois grimpants et les jeunes pousses des arbres.
Nous avons oublié de signaler deux habitudes assez singulières deM.de Beaulieu : la première consistait à avoir toujours placé dans l'arcade sourcilière droite un charmant lorgnon, retenu à son cou par un ruban noir, puis il portait continuellement des gants glacés, lesquels, nous devons en convenir, au grand regret du gentilhomme, commençaient à beaucoup se défraîchir et se détériorer.
Maintenant, par quelle étrange combinaison du hasard ces hommes de naissance, d’habitude et d’éducation si disparates, se trouvaient-ils réunis à cent ou deux cents lieues de toute habitation civilisée, sur la rive d’un fleuve sinon complètement inconnu, du moins inexploré jusqu'alors, assis amicalement sur l’herbe et partageant fraternellement un déjeuner plus que frugal?
C’est ce que nous allons en quelques mots expliquer au lecteur, en racontant succinctement une scène qui s’était passée dans les prairies six mois environ avant l'époque où commence cette histoire.
Balle- Franche était un homme déterminé, qui, excepté le temps qu’il avait passé comme engagé au service de la société des pelleteries, avait toujours chassé et trappé seul, méprisant trop les Indiens pour les craindre, et trouvant à les braver cette volupté que l’homme courageux éprouve sans pouvoir s’en rendre compte, lorsque, seul et sous l’œil de Dieu, il lutte, livré à ses propres forces, contre un danger terrible et inconnu.
Les Indiens le connaissaient et le redoutaient de longue date. Maintes fois ils avaient eu maille à partir avec lui, et presque toujours ils s’étaient tout meurtris échappés de ses mains en laissant bon nombre des leurs sur le sol.
Aussi avaient-ils juré au chasseur une de ces bonnes haines indiennes que rien ne peut assouvir, si ce n’est le supplice de celui qui en est l’objet.
Mais comme ils savaient à quel homme ils avaient affaire, et qu’ils ne se souciaient nullement d’augmenter le nombre des victimes que déjà il avait sacrifiées, avec cette patience qui caractérise leur race, ils se résolurent à attendre le moment propice pour s’emparer de leur ennemi, et jusque-là à se borner à surveiller avec soin tous ses mouvements, afin, si l'occasion se présentait, de ne pas la laisser échapper.
Balle-Franche chassait en ce moment sur les bords du Missouri.
Se sachant observé, et soupçonnant instinctivement un piège, il prenait toutes les précautions que lui suggéraient son esprit inventif et la connaissance approfondie qu’il possédait des ruses indiennes.
Un jour qu’il explorait les rives du fleuve, il lui sembla apercevoir, à une légère distance devant lui, un mouvement presque imperceptible dans un taillis épais.
Il s’arrêta, s'allongea sur le sol et se mit à glisser doucement dans la direction du buisson.
Tout à coup la forêt sembla tressaillir jusque dans ses repaires les plus inexplorés : une nuée d’indiens surgit de terre, s’élança du haut des arbres, bôndit de derrière les rochers, et le chasseur, littéralement enseveli sous une masse d’ennemis, fut réduit à la plus complète immobilité avant même d'avoir pu essayer de faire un geste pour se défendre.
Balle-Franche fut désarmé en un cün d’œil; puis un chef s’avança vers lui, et lui tendant la main :
« Que mon frère se relève, dit-il froidement, les guerriers Peaux-Rouges l’attendent.
— Bon, bon, répondit en grommelant le chasseur; tout n'est pas fini encore, Indien, et j’aurai ma revanche. »
Le chef sourit.
« Mon frère est comme l’oiseau moqueur, dit-il avec ironie, il parle trop. »
Balle- Franche se mordit les lèvres pour ne pas laisser passer quelque injure qui lui montait à la bouche; il se leva et suivit ses vainqueurs.
II était prisonnier des Pit kanns, la plus guerrière tribu des Pieds-Noirs.
Le chef qui s’était emparé de lui était son ennemi ! personnel.
Ce chef se nommait \atah-Otann — l’ours gris. — C’était un homme de vingt cinq ans au plus, d’une physionomie fine, intelligente et empreinte de loyauté. Sa taille haute, ses membres bien proportionnés, la grâce de ses mouvements et son apparence martiale en faisaient un homme remarquable. Ses longs cheveux noirs séparés avec soin retombaient en désordre sur scs épaules. Comme tous les guerriers renommés de sa tribu, il portait derrière la tête une peau d’hermine et au cou un collier de griffes d’ours entremêlées de dents de bison, parure fort chère et très en honneur chez les Indiens. Sa chemise en peau de bison , à manches courtes, était garnie autour du col d’une manière de rabat en drap écarlate, ornée de franges et de soie de porc-épic; les coutures de ce vêtement étaient bordées avec des cheveux provenant de scalps; le tout rehaussé de petites bandes de peau d’hermine. Ses moksens, chacun d’une couleur différente, étaient surchargés de broderies très-fines. Son manteau , en peau de bison , était bariolé à l’intérieur d’une multitude de dessins informes, cherchant à retracer les hauts faits du jeune guerrier.
Natah-Otann tenait dans la main droite un éventail tout d’une aile d’aigle, et pendu au poignet de cette main par une gance, le fouet à manche court et à longue lanière particulier aux Indiens des prairies ; en bandoulière, son arc et ses flèches assemblées dans un étui de peau de jaguar ; à sa ! ceinture, sa gibecière, sa corne à poudre, son long couteau de chasse et son cacse-téte. Son bouclier pendait sur sa hanche gauche. Son fusil était placé en travers du cou de son cheval qui portait en guise de selle une superbe peau de panthère.
L’aspect de ce sauvage enfant des bois, dont le manteau et les longues plumes flottaient au vent, caracolant sur un coursier aussi indompté que Iuim£me, avait quelque chose de saisissant et de grand à la fois.
Nalah-Otann était le premier sachent de la tribu.
Il fit signe au chasseur de monter sur un cheval qu’un de ses guerriers tenait en bride, et toute la troupe se dirigea au galop vers le camp de la tribu.
Natah-Otann chassait en ce moment le bison dans les plaines du Missouri ; il avait depuis deux mois quitté les villages de sa nation avec cent cinquante guerriers d'élite.
La route, se lit silencieusement. Le chef ne parut nullement s'occuper de son prisonnier. Celui-ci, libre en apparence et monté sur un excellent coureur, n’essaya pas un instant de fuir. D’un coup d’œil il avait jugé la position, reconnu que les Indiens ne le perdaient pas de vue, et que s'il cherchait é s’échapper, il serait immédiatement repris.
Les Piekanns avaient établi leur camp sur le versant d'une colline boisée.
Pendant deux jours ils semblèrent avoir oublié leur prisonnier, auquel ils n'adressèrent pas une fois la parole.
Le soir du second jour, Balle-Franche se promenait de long en large en fumant insoucieusement son calumet.
Natah-Otann s'approche de lui :
« Mon frère est-il prétT lui dit-il.
— A quoi? répondit le chasseur en s’arrêtant et en laissant échapper une énorme bouffée de tabac.
— A mourir, reprit laconiquement le chef.
— Parfaitement.
— Bon; mon frère mourra demain.
— Vous croyez, * répondit le chasseur avec un grand sang-froid.
L'Indien le regarda un instant d’un air étonné; puis il reprit :
« Mon frère mourra demain.
— J'ai parfaitement entendu, chef, reprit A son tour le Canadien avec un sourire; et je vous répète, vous croyez ?
— Que mon frère regarde, • flt le sachem avec un geste significatif.
Le chasseur hocha la tète.
• Bah! dit-il insoucieusement, je vois que tous lps préparatifs sont faits, et faits en conscience même; mais qu’est-ce que cela prouve? Je ne suis pas encore mort, je suppose.
— Non; mais mon frère le sera bientôt.
— Nous verrons demain, » répondit Balle-Franche en haussant les épaules.
Et laissant là le chef ébahi, il se coucha au pied d’un arbre et s'endormit.
Le sommeil du chasseur était si réel que, le lendemain au point du jour, les Indiens furent contraints de l'éveiller.
Le Canadien ouvrit les yeux, bâilla deux ou trois fois à se démettre la mâchoire et se leva.
Les Peaux-Bouges le conduisirent au poteau de torture où il fut solidement attaché.
« Eh bien ! lui demanda en ricanant Natah-Otann, que pense mon frère, à présent?
— Ehl fit Balle -Franche avec ce magnifique aplomb qui ne se démentait pas, croyez-vous donc déjà que je sois mort?
— Non ; mais mon frère le sera dans une heure.
— Bah ! reprit insoucieusement le Canadien, il peut se passer bien des choses dans une heure. ■
Natah-Otann se retira intérieurement émerveillé de la contenance intrépide de son prisonnier.
Mais, après avoir fait quelques pas, le chef se ravisa, et revint auprès de Balle- Franche.
t Que mon frère écoute, dit-il; un ami lui parle.
— Allez, chef, répondit le chasseur, je suis tout oreilles.
— Mon frère est un homme fort; son cœur est grand, reprit Natah-Otann; c’est un guerrier redoutable.
— Vous en savez quelque chose, n'est-ce pas, chef? » répondit le Canadien.
Le sachem réprima un mouvement de mauvaise humeur.
• L’œil de mon frère est infaillible; son bras est sûr, reprit-il.
— Dites tout de suite où vous voulez en venir, chef, et ne vous perdez pas ainsi dans vos circonlocutions indiennes. •
Le chef sourit.
• Là Balle-Francbe est seul, dit il d'une voix douce, sa hutte est solitaire, pourquoi un si grand guerrier n’a-t-il pas une compagne? •
Le chasseur fixa un regard profond sur son interlocuteur.
« Qu'est-ce que cela vous fait? » répondit-il.
Natah-Otann continua :
« La nation des Pieds-Noirs est puissante, dit-il ; les jeunes femmes de la tribu des Piekanns sont belles. •
Le Canadien l'interrompit vivement.
• Assez, chef, lui dit-il ; malgré tous les biais que vous avez employés pour en venir à me faire votre singulière proposition, je vous ai deviné; jamais je ne prendrai pour compagne une femme indienne. Ainsi, dispensez-vous de plus longues offres, qui n’auraient aucun résultat satisfaisant. >
Natah-Otann fronça les sourcils.
. Chien des visages pâles f s’écria-t-il en frappant du pied avec colère; ce soir mes jeunes hommes feront des sifflets de guerre avec tes os, et moi je boirai l'eau de feu dans Ion crâne! •
Sur cette menace terrible, le chef quitta définitivement le chasseur, qui le regarda s’éloigner en haussant les épaules et en murmurant à voix basse:
• Le dernier mot n'est pas dit encore!... ce n’est pas la première fois que je me trouve dans une position désespérée, toujours j'en ai échappé!... Il n’y a pas de raisons pour qu’aujourd’hui je sois plus malheureux I... Hum! cela me servira de leçon; une autre fois je serai plus prudent I >
Cependant le chef avait donné l’ordre de commencer le supplice; les préparatifs s’achevaient rapidement.
Balle-Franche suivait d’un œil curieux, et abso-
lument comme s’il avait été désintéressé dans la question, tous les mouvements des Indiens.
« Oui, oui, reprit-il, mes gaillards, je vous vois; vous prépares tous les instruments de mon supplice ; voici le bois vert destiné à m'enfumer comme un jambon ; vous taillez les brochettes que vous m’enfoncerez sous les ongles. Ehl eh! ajouta-t-il d’un air parfaitement satisfait, vous commencez par le tir du fusil; voyons si vous êtes adroits! Oh! la bonne fête pour vous, allez-vous vous réjouir, un brave chasseur blanc à martyriser I... Le diable sait quelles sont les idées baroques qui peuvent passer dans vos cervelles indiennes ; seulement hétez-vous, sinon, il est bien possible quej’en réchappe ! •
Pendant ce monologue, une vingtaine de guerriers, les plus adroits de la tribu, avaient pris leurs fusils et s’étaient placés à cent pas à peu près du prisonnier.
Le tir commença.
Les balles arrivaient toutes à quelques lignes à peine du chasseur, qui, à chaque coup, remuait la tête comme un barbet mouillé, à la grande joie de l’assistance.
Ce divertissement durait depuis vingt minutes environ, et menaçait de se continuer longtemps encore à cause du plaisir qu’il procurait auz Pieds-Noirs, lorsque tout é coup un cavalier bondit au milieu de la clairière, dispersa à coups de fouet les Indiens qui se trouvaient sur son passage, et, profitant de la stupeur causée par sa présence imprévue, il s'élança vers le prisonnier, mit pied à terre, coupa tranquillement les liens qui l'attachaient, lui mit en main une paire de pistolets et remonta à cheval.
Tout cela s’était passé en moins de temps qu’il ne nous en a fallu pour l’écrire.
• Pardieu! s’écria joyeusement llalle-Franche, j'étais bien sur que je ne mourrais pas encore cette fois ! »
Les Indiens ne sont pas hommes h se laisser longtemps dominer par un sentiment quel qu’il soil ; le premier moment de surprise passé , ils enveloppèrent les deux hommes en criant, en gesticulant et en brandissant leurs armes avec fureur.
• Allons! allons! faites place, canailles! cria le nouveau venu d'un ton de commandement, en cinglant de rudes coups de fouet ceux qui avaient l’imprudence de trop s’approcher de lui. Allons, venez, ajouta-t-il en se tournant vers le chasseur.
— Je ne demande pas mieux, répondit celui-ci; mais cola ne me semble pus facile.
— Bah I essayons toujours, reprit l’inconnu en fixant tranquillement lin lorgnon dans son œil droit.
Essayons! • répondit Balle-Franche.
Cet inconnu , arrivé si providentiellement pour le chasseur, n'était antre que le comte Charles- Ëdouard de Beaulieu, que le lecteur a déjà sans doute reconnu.
• Holà ! cria le comte d’une voix forte, venez ici, Ivon.
— Me voici , monsieur le comte, » répondit une voit partant de la forêt.
Et un second cavalier, bondissant dans la clairière, vintfroidement se rangerauprés du premier.
Celui-ci était Ivon Kergollcc, valet de chambre du comte.
Il y avait quelque chose d’étrange dans le groupe formé parces trois hommes impassibles au milieu d’une centaine d'indiens qui hurlaient autour d’eux.
Le comte, le lorgnon à l'œil, fièrement campé sur son cheval, le regard superbe et la lèvre dédaigneuse, faisait jouer les batteries de son fusil.
Balle- Franche, un pistolet de chaque main, se préparait à vendre chèrement sa vie, tandis que le domestique attendait tranquillement l'ordre de charger les sauvages.
Les Indiens, furieux de l’audace des blancs, s'excitaient, avec force cris et gestes, à tirer une prompte vengeance des imprudents qui étaient venus si étourdiment se livrer entre leurs mains.
• Il «sont fort laids, ces Indiens, dit le comte. Maintenant que vous voilà libre, mon ami, nous n’avons plus rien à faire ici ; partons. *
Et il fit un geste pour s’ouvrir passage.
Les Pieds - Noirs firent un mouvement en avant.
« Prenez garde I s’écria Balle-Franche.
— Allons donc! reprit le comte en haussant les épaules ; est-ce que ces drôles prétendraient me barrer le passage, par hasard? •
Le chasseur le regarda de l'air d'un homme qui ne sait pas au juste s’il a affaire à un fou ou à un être doué de raison, tant cette réponse lui semblait extraordinaire.
Le comte fit sentir l’éperon à son cheval.
. Eh! murmura Balle-Franche, il va se faire tuer ; c'est égal, c'est un rude homme : je ne l'abandonnerai pas. »
En effet, le moment était critique; les Indiens, réunis en masse serrée, se préparaient à tenter unicharge désespérée contre les trois hommes :
Charge qui serait probablement décisive, car les Européens, sans abri et offrant leurs corps entiers à découvert aux coups de leurs ennemis, ne pouvaient prétendre leur échapper.
C'était cependant la conviction du comte. Sans remarquer les gestes et les cris hostiles des Peaux- Bouges, le lorgnon toujours & l’œil, il s'avança vers eux.
Depuis l’apparilion du comte, le sachem indien, comme frappé de stupeur à sa vue, n’avait pas fait un geste et était demeuré les yeux fixés sur lui, en proie à une émotion extraordinaire.
Soudain, au moment où les guerriers Pieds- Noirs èpaulai -nt leurs fusils ou ajustaient leurs üèches aux arcs, Natah-Otann sembla prendre une résolution subite; il se jeta en avant, et, levant sa robe de bison ;
• Arrêtez!.... • cria-t-il d'une voix forte.
Los Indiens, dociles à la voix de leur chef, obéirent immédiatement.
Le sachem fit trois pas, s'inclina respectueuse-
BALUt-FRANCHE.
ment devant le comte, et Hii dit d’une voix soumise :
, Que mon père pardonne à ses enfants, ils ne le connaissaient pas; mais mon père est grand, son pouvoir est immense, sa bonté infinie; il oubliera ce que leur conduite a eu d'offensant pour lui. »
Balle-Franche, étonné de cotte harangue, la traduisit au comte en lui avouant naïvement qu'il n’y comprenait rien.
• Pardieu 1 répondit le comte en souriant, ils ont peur.
— Ilum I grommela le chasseur, cela n'est pas clair, il y a autre chose! c’est égal, agissons de ruse. ■
Alors il se tourna vers Natah-Otann v ,
• Le grand chef pile est satisfait du respect de ses enfants rouges pour lui, dit-il, il leur pardonne. >
Natah-Otann lit un mouvement de joie.
Les trois hommes passèrent entre les rangs des Indiens, qui s'ouvrirent pour leur faire place, et s'enfoncèrent dans la forêt sans que leur retraite eût été troublée en aucune façon.
■ Ouf! fit Balle- Franche dès qu’il se vit en sûreté, m’en voilé hors; mais, ajouta-t-il en secouant la ti'le, il y a Ut-dessous quelque chose d’extraordinaire que je lie puis comprendre.
— Maintenant, mon ami, lui dit le comte, vous êtes libre ^’aHeihOÙ bon vous semblera. »
Le chasseur réfi. cl fit un instant.
•* jlatflïéÿwdit-il au bout de quelques minutes, je vous dois la vie bien que je ne vous connaisse pas: vous me fuites l’eifet d’un bon compagnon.
— Vous me fiai! ex, dit le comte en souriant.
— Ma foi, non, je dis ce que je pense; si vous y consentez, nous resterons ensemble au moins jusqu'à ce que j'aie soldé la dette que j’ai contractée envers vous, en vous sauvant la vie à mon lour. »
Le comte lui tendit la main.
• Merci, mon ami, fit-il avec émotion ; j’accepte votre offre.
— Va comme il est dit I » s’écria joyeusement le chasseur en serrant la main qui lui était tendue.
Le contrat était passé.
Bal le- Franche, hé d'abord au comte par la reconnaissance, se prit bientôt à éprouver pour lui une affection toule paternelle. Mais, pas plus que le premier jour, il ne comprenait rien aux façons du jeune homme, qui agissait en toutes circonstances comme il l’aurait fait en France, et déjouait sans cesse, pat' sa téméraire initiative et In franchise de ses actions, l’expérience indienne du chasseur.
Cela fut poussé si loin que ie Canadien, superstitieux comme toutes les natures primitives, en arriva bientôt à sc persuader que la vie du comteétaii protégée par un charme, tant il l’avait vu de fois sortir sain et sauf de positions où tout autre à s i place aurait infailliblement succombé.
Aussi rien ne lui semblait-il plus impossible avec un tel compagnon, et les propositions les plus extraordinaires que lui faisait le comte lui semblaient-elles toutes simples, d’autant plus que Ionjours, par un hasard incompréhensible el contre
toute prévision, le succès couronnait toutes leurs entreprises.
Les Indiens semblaient, par un accord tacite, avoir renoncé à lutter avec eux, on seulement & se rencontrer sur leur passage; si parfois ils en apercevaient, ceux-ci, à quelque nation qu’ils appartinssent, se confondaient en marques de respect envers le comte, et ne lui adressaient la parole qu’avec une expression de terreur mêlée d’amour dont le chasseur cherchait vainement l’explication, sans que nul des Peaux-Rouges voulût ou pût la lui donner.
Let élal de choses durait depuis six mois déjà au moment où nous avons rencontré les trois hommes assis et déjeunant sur les bords du Mississipi.
Nous reprendrons maintenant notre histoire au point où nous l'avons laissée, terminant ici ces explications indispensables pour l'intelligence de ce qui va suivre.
DÉCOUVERTE d'une PISTE. .
Nos personnages seraient «ans doute restés longtemps encore plongés dans l'état de béatitude où ils se trouvaient, si un léger bruit parti du fleuve u'était venu soudain les rappeler un peu brusquement aux exigences de leur position.
• Qu'est-ce? ■ demanda le comte en faisant avec l’ongle tomber In cendre de son regalia.
Balle-Franche se glissa parmi les buissons, regarda un instant, puis revint nonchalamment reprendre sa place.
« Rien, dit-il, deux alligators qui se jouent au milieu de la vase.
— Alu * fit le comte.
11 y eut un instant de silence pendant lequel le chasseur calcula mentalement la longueur de l'ombre des arbres sur le sol.
• Il est midi passé, dit-il.
— Vous croyez, reprit le jeune homme.
— Je ne le crois pas, j’en suis sûr, monsieur le comte. >
M. de Beaulieu se redressa.
« Mon cher Balle-Franche, dit-il, je vous ai prfé plusieurs fois déjà de ne plus m’appeler ni monsieur, ni comte, nous ne sommes pas à Paris, que diable, dans un salon du faubourg Saint-Germain. L quoi bon setrouverdans le désert, au milieu de celte grande nature, si ces dénominations aristocratiques doivent me poursuivre jusqu’ici? Qu’lvon dise monsieur le comte, je le comprends lui, c’est un ancien serviteur auquel il serait trop difficile de faire perdre cette habitude, mais vous, c'est autre chose, vous êtes mon ami, mon compagnon ; nommez-moi Charles ou Édouard, comme il vous plaira, mais plus de monsieur le comte entre nous, je vous en prie.
— Bon, répondit le chasseur, je tâcherai, monsieur le comte.
— Que le diable vous emporte! vous recom-
mencez encore , s’écria le jeune homme en riant, tenez, faites mieux, s'il vous en coûte trop de me donner mon nom de baptême, eh bien I appelez-moi comme les Indiens.
— Oh l se récria le chasseur.
— Quel sobriquet m’ont-ils donné déji, Balle- Franche, je l’ai oublié.
— Oh! je n’oserai jamais, monsieur...,
— Hein?
— Édouard , veux-je dire.
— Bien, ceci est déjà mieux, dit le jeune homme, en souriant, mais je tiens à ce que vous me disiez ce sobriquet.
— Ils vous nomment l’<r/l de verre.
— L’œil de verre, c'est cela? reprit le jeune homme en riant de tout son cœur; ma foi il n'y a que les Indiens pour avoir de pareilles idées.
— Oh ! reprit Balle-Franche, los Indiens ne sont pas ce que vous le supposez, ils ont la ruse du démon.
— Bah! laissez donc, Balle-Franche, je vous ai toujours soupçonné d'avoir un faible pour les Peaux-Rouges.
— Pouvez-vous dire cela, moi qui suis leur ennemi acharné, moi qui les combats depuis bientôt quarante ans.
— Pardieu! c’est justement parce que vous êtes leur ennemi acharné et que vous les combattez depuis quarante ans, que vous les défendez.
— Moi! comment cela? dit le chasseur étonné de cette conclusion à laquelle il était loin de s'attendre.
— Eh ! mon Dieu, par une raison toute simple : nul ne veut avoir à lutter contre des ennemis indignes de lui , il est donc naturel que vous cherchiez à réhabiliter ceux que vous avez passé votre vie à combattre. •
Le chasseur secoua la tête.
< Monsieur Édouard, dit-il d’un air pensif, les Peaux-Bouges sont des gens que l’on ne connaît bien qu’après de longues années ; ils ont tout à la fois la ruse de l’Opposum de leurs forêts, la prudence du serpent et le courage du couguar ; dans quelques années d’ici vous ne les mépriserez pas autant que vous le faites aujourd'hui.
— Vive pieu ! mon compagnon , se récria vivement le comte, j’espêre avant un an avoir quitté les prairies. Oh! oh ! je suis pour la vie civilisée, moi, il me faut Paris avec ses boulevards, son Opéra, ses bals et ses fêtes! Non, non, le désert n'est nullement mon fait. »
Le chasseur secoua une seconde fois la tête, puis il reprit avec un accent mélancolique, qui malgré lui frappa le jeune homme, et semblant plutôt se parler à lui-méme que répondre aux paroles du comte :
• Oui, oui, c’est ainsi que sont les Européens; lorsqu’ils arrivent dans la prairie, ils regrettent la vie civilisée, le désert ne s’apprécie que peu à peu ; mais lorsqu’on a respiré les senteurs des savanes, que pendant de longues nuits on a écouté le murmure du vent dans Tes arbres centenaires, les hurlements des bêtes fauves dans les forêts vierges,
que l'on a foulé les sentes inexplorées des prairies, que l’on a admiré cette nature grandiose qui ne doit rien à l’art, où le doigt de Dieu est empreint à chaque pas en caractères ineffaçables, lorsqu’on a assisté aux scènes sublimes qui, d'instants en instants, surgissent devant soi' alors peu à peu on se prend à aimer ce monde inconnu si plein de mystères et de péripéties étranges, les yeux s’ouvrent à la vérité, malgré soi on devient croyant, on répudie les mensonges de la civilisation, et transformé peu à peu, respirant par tous les pores l'air pur des montagnes et des prairies, on éprouve des émotions pleines de charmes inconnus, d’enivrantes voluptés, et ne reconnaissant plus d’autres maitres que ce Dieu devant lequel on se trouve si petit, on oublie tout pour vivre à jamais de la vie nomade et rester au dés- rl, parce que c'est là seulement où l’on se sent libre, heureux, homme enfin)... Oh! vous aurez beau dire, monsieur le comte, quoi que vous fassiez, le désert vous tient maintenant, vous avez goûté de ses joies, de ses douleurs, il ne vous léchera pas! ce n'est pas sitôt que vous reverrez la France ni Paris!... le désert saura vous retenir malgré vous. •
Lejeune homme avait écouté avec une émotion dont il ne pouvait se rendre compte celté tengtU' tirade du chasseur; tout bus dans son for intérieur, il reconnaissait, à travers l'exagérai»» du coureur des bois, la justesse de son raisonnement, t tse sentait effrayé d’étre obligé de lui doifipersî plehiemeni raison.
Lecomle, ne sachant que réponJra elreconnaissant tacitement qu’il était battu, changea brtisquementde conversation.
« Hum! fit-il, vous disiez donc, mon ami, qu'il est midi passé.
— Midi et quart à peu près, » répondit le chasseur.
Le comte consulta sa montre.
• C’est juste, dit-il.
— Oh ! reprit le chasseur en désignant le soleil du doigt, voilà la seule et vraie horloge, celle-là n’avance ni ne retarde jamais , car c’est Dieu qui la règle. •
Le jeune homme baissa affirmativement la tète.
• Nous remettons-nous en route, dit-il.
— A quoi hon, en ce moment? répondit le Canadien, rien ne nous presse.
— C’est vrai. Mais êtes-vous sûr que nous ne nous sommes pas égarés?
— Égarés! s’écria le chasseur avec un bond de surprise et presque de colère, non, non, cela n’est pas possible, je vous réponds que nous serons avant huit jours au lac Itasca.
— C’est réellement de ce lac que sort le Missis1 sipi?
— Oui, car quoi qu’on en dise, le Missouri n’esl que la branche principale de ce fleuve, les savants auraient mieux fait de s’en assurer par eux-mêmes avant d’afGrmerque le Missouri et le .Vlississipi sont deux rivières séparées.
— Que voulez-vous, Balle-Franche, fit le comte en riant, les savants de tous les pays sont les
BALLE-FRANCHB.
mêmes ; comme ils sont fort paresseux de leur nature, ils s’en rapportent les uns aux autres, et de là le nombre infini d'absurdités qu'ils mettent en circulation avecunuplomb superbe.
Il faut en prendre son parti.
— Les Indiens ne s'y trompinl pas, eux.
— C’est juste, mais les Indiens ne sont pas des savants.
— Non, ils se bornent à voir par eux-mêmes et à n'assurer que ce dont ils sont surs.
— C’est ce que je voulais dire, dit le comte.
— Si vous m’en croyez, monsieur Édouard, nous resterons ici encorcquelques heures, afin délaisser passer le plus fort de la chaleur, puis lorsque le soleil sera sur son déclin, nous nous remettrons en route.
— Parfaitement; reposons-nous donc. Du reste Ivon semble être complètement de notre avis, car il n’a pas bougé. >
En'eflet, le breton dormait à poings fermes.
Le comte s’était levé; avant de se laisser retomber sur le sol, il jeta machinalement un regard sur l’immense plaine qui sedéroulaitcalme et majestueuse à ses pieds.
• Eli! s’écria-t-il tout à coup, qu’y a-t-il là-bas?
voyez donc, Balle-Franche. •
Le chasseur se leva et regarda dans la direction que lui indiquait le èomte.
« Eh bien ! ne voyezvous rien? » fit le jeune homme.
Balle-Franche, la main placée en abat-jour sur ses yeux afin de les défendre de l'éclat du soleil, regardait attentivement sans répondre.
• Eh bien 1 reprit le
L’émigrant et ses fils escortent la voiture. (Page 13, col. 2.)
comte au bout d’un instant.
— Nous ne sommes plus seuls, répondit le chasseur, là-bas il y a des hommes.
— Comment des hommes? nous n'avons relevé aucune trace d’indiens.
— Je n’ai pas dit que ce fussent des Indiens, reprit Balle-Franche.
— llum! je suppose qu'àcettedistunceil vous serait assez difficile de reconnaître ce que cela peut être. »
Balle-Franche sourit.
« Vous jugez toujours avec vos connaissances a-quises dans le raondecivilisé, monsieur Edouard, répondit-il.
— Ce qui veut dire? fit le jeune homme intérieurement piqué de l’observation.
— Ce qui veut dire, que vous vous trompez presque toujours.
— Pardieu, mon ami, vous me permettrez de vous faire observer, toute incrédulité à part, qu'il est impossible à celle distance de reconnaître quoi que ce soit, surtout quand on ne distingue rien, sinon un peu de fumée blanchâtre.
— N’est-ce pas assez?
Croyez-vous donc que toutes les fumées se ressemblent !
— Voilà unedislinction un peu bien subtile, et je vous avoue que pour moi toutes les fumées se ressemblent?
— Voici où est l’erreur, réponditleCanadienavec un grand sang-froid, et lorsque vous aurez passé quelques années dans les prairies, vous ne vous tromperez plus. •
M. de Beaulieu le regarda attentivement , persuade qu'il se moquait de lui.
Celui-ci continua impassiblement :
• Ce que nous aperce.
vons là-has, ce n'est ni un feu d'indiens ni un feu de chasseurs, c’esL un leu d'hommes b'ancsqui ne sont pas encore accoutumés à la vie du désert.
— Oh! psr exemple vous allez vous expliquer, n’est ce pas?
— Je ne demande pas mieux; vous avouerez bientôt que j'ai raison. Écoutez bien, monsieur Édouard, car ceci est imporlaol à savoir.
— J'écoute, mon ami.
— Vous n’ignorez pas, reprit imperturbablement le chasseur, que ce que l'on est convenu d’appeler le désert est très-peuplé.
— C’est juste, dit le jeune homme en souriant.
— Bon, mais les ennemis les plusà craindre dans les prairies ne sont pas les bêtes fauves, ce sont les hommes; les Indiens et les chasseurs le savent si bien, qu'ils s'appliquent, autant que possible, à faire disparaître les traces de leur passage et à dissimuler leur présence.
— J'admets cela.
— Très-bien ; lorsque les Peaux-Rouges ou les chasseurs sont obligés d'allumer du feu, soit pour préparer leurs aliments, soit pour se garantir du froid, ils choisissent, avec le plus grand soin, le bois qu’ils veulent brûler, et ils ont la précaution de n'employer jamais que du bois sec.
— Hum! je ne vois pas pourquoi celui-là plutôt qu'un autre.
— Vous allez me comprendre, reprit le chasseur. Le bois sec ne produit qu'une fumée bleuâtre, qui sp confond facilement avec l'azur du ciel, ce qui, à uns faible distance, la rend invisible, au lieu que le bois vert, élan! humide, dégage une vapeur blanche et épaisse qui de loin dénonce la présence de ceux qui ont allumé le feu; voilà pourquoi à la simple inspection de cette fumée, je vous ai dit tout à l’heure que les gens qui sont là-bas sont des blancs, et des blancs étrangers à la prairie, sans ceia, ils n’auraient pas manqué de sc servir de bois sec.
— Parbleu I s'écria le jeune homme, voilà qui est curieux, et j'en veux avoir le cœur net.
— Qu'allez-vous faire?
— Eh mais, je vais aller voir quels son! le* gens qui ont allumé ce feu.
— Pourquoi vous déranger, puisqueje vous ledis ?
— C’est possible, mais ce que j’en fais, c'est pour ma satisfaction personnelle; depuis que nous vivons ensemble, vous me racontez des choses si extraordinaires, mon ami, que je ne serais pas fâché une fois pour toutes de savoir à quoi m'en tenir. *
El sans plus écouter les observations du Canadien , le jeune homme réveilla son domestique.
* Que désirez vous, monsieur le comte ? dit celuici en se frottant les yeux.
— Les chevaux , vivement, Ivon. »
Le Breton se leva et brida les chevaux.
Le comte se mit en selle, le chasseur l’imita en secouant la têt* et tous trois descendirent la colline au grand trot.
— Vons verrez, monsieur Édouard, disait Balle- Franche, vous verrez que j'ai raison.
— Je ne demande pas mieux, seulement je suis curieux de savoir ce qu’il en est.
— Allons donc, puisque vous le voulez; seulement permetlez-moi de marcher en avant, nous ne savons à quelles gens nous allons avoir affaire, il est bon de se tenir sur ses gardes. »
Le Canadien prit la tète de la petite troupe.
Le feu que le comte ai ait aperçu du haut du monticule, n'elait pas aussi rapproché qu’il le supposait; le chasseur était obligé de faire incessamment des détours dans les hautes herbes alin d’éviter les buissons et les taillis épais qui à chaque instant barraient le passage, ce qui allongeait encore la dislance; si bien qu'ils mirent près de deux heures avant d'atteindre l'endroit vers lequel ils se dirigeaient.
Lorsqu’ils arrivèrent enlin à peu de distance de ce feu qui intriguait si fort M. de Beaulieu, le Canadien s’arrêta en faisant signe à ses compagnons de l imiter.
Ceux-ci obéirent.
Balle-Franche mit pied à terre, confia la bride' de son cheval à lvon et, saisissant sa carabine de la main droite :
« Je vais à la découverte, dit-il.
— Allez répondit laconiquement le jeune homme.
M. de Beaulieu était un homme d'un courage éprouvé, mais, depuis qu’il était dans les prairies, il avait compris une chose : c’est que le courage sans prudence est une folie, en face d'ennemis qui n'agissent jamais sans appeler la ruse et la trahison à leur aide; aussi, renonçant peu à peu à ses idées chevaleresques, il commençait à adopter le système du désert, sachant fort bieu que, dans une embuscade, l’avantage reste presque toujours & celui qui le premier découvre ica adversaires que le hasard lui amène.
Le comte attendit donc patiemment le retour du diaiseur, qui s’était silencieusement glissé dans les buissons et avait dispara dans la direction du feu. Son attente fut assez longue.
Enfin, au bout d'une heure environ, les taillis s’agitèrent et Balle-Franche reparut à un point opposé à celui par lequel il était parti.
Le vieux coureur des bois avait été fort intrigué par l'apparition de ce feu lointain que le comte lui avait signalé du haut du monticule.
Dès qu’il s’élait trouvé seul, méfiant en pratique cet axiome : le plus court chemin d'un point à un antre est la ligne courbe, dont la vérité est prouvée dans la prairie, il avait fait un large détour, alin de tomber, si ceia était possible, sur les tracesdes hommes qu’il allait observer, et, sur ces indires, reconnaître à peu près en face de quelles gens il allait se trouver.
Au désert, la rencontre que l’on redoute le plus est celle de l’homme. Tout inconnu est d’abord un ennemi; aussi s'accoste-t-on généralement à dist nce, le canon du fusil en avant et le doigt sur la détente. •
Avec ce coup d'œil infaillible que l'habitude des sivanes lui avait donné, Balle-Frtmhe avait aperçu
de loin une zone où l'herbe était couchée et flétrie, cette zone marquait infailliblement l'endroit par lequel avaient passé les inconnus.
Le chasseur, toujours courbé afin de ne pas être dépisté, se trouva bientôt sur le bord d'un sillon large de quatre pieds, dont l’extrémité se perdait dans une forêt vierge peu distante I
Après s'être arrêté un instant pour reprendre haleine, le Canadien plaça la crosse de son rifle à terre et commença à étudier sérieusement les traces profondément creusées sur le sol.
Son investigaton ne dura pas plus de dix minutes, puis il releva la tête en souriant, jeta son rifle sur l’épahle tt regagna paisiblement la place où il avait laiséé scs compagnons, sans même se donner la peine d’aller jusqu'au feu.
Ce bref examen lui avait suffi pour le renseigner complètement: il savait tout ce qu'il voulait savoir.
« Eh bien I Balle-Franche, quoi de nouveau? lui demanda le comte en l’apercevant.
— Les gens dont nous avons aperçu le feu, répondit le chasseur, sont des émigrants américains, des pionniers qui viennent planter leur tente au désert. C’est une famille composée de six individus, quatre hommes et deux femmes. Ils ont un chariot qui traine leurs gros bagages, et emmènent avec eux un assez grand nombre de bestiaux.
— Remontez à cheval, Balle-Franche, allons souhaiter 4 ces braves gens la bienvenue du désert. •
Le chasseur resta immobile et pensif, appuyé sur son ritle.
« Eh bien ! reprit le comte, ne m'avez-vous pas entendu, mon ami?
— Si, monsieur Edouard, je vous ai parfaitement entendu , mais parmi les traces de ces émigrants, j'en ai découvert d’autres qui m’ont paru suspectes, et je voudrais, avant de nous aventurer dans leur camp, battre les environs.
— De quelles traces parlez -vous, mon ami? demanda vivement le jeune homme.
— Hum! fit le chasseur, vous savez qu’à tort ou 4 raison les Peaux-Rouges se prétendent les rois des prairies et qu'ils ne veulent pas y souffrir la présence des blancs.
— Mais je trouve qu'ils sont parfaitement dans leur droit; depuis la découverte de l'Amérique, les blancs les ont peu 4 peu dépossédés de leurs territoires et refoulés au désert : ils défendent ce dernier refuge, et ils font bien.
— Je suis entièrement de votre avis, monsieur Edouard, le désert ne devrait appartenir qu'aux chasseurs ot aux Indiens; malheureusement les Américains ne pensent pas ainsi, ce qui fait que tous les jours iis quittent les villes tt s’enfoncent dans l’intérieur, s'établissant tantôt ici, tantôt là, et confisquant 4 leur profit les contrées les plus fertiles et les plus riches en gibier.
— Que pouvons-nous y faire, mon ami? répondit le comte en souriant; c'est un mal sans remède dont nous devons prendre notre parti, mais je ne devine fias encore où vous voulez en venir avec ces réflexions fort justes, sans doute, bien qu’elles me semblent un peu hors de propos en ce moment, et ■
je serais charmé qne vous vous expliquassiez plus clairement.
— C'e.-t ce que je vais faire; eh hienl j’ai reconnu par certaines empreintes que les émigrants sont suivis 4 la piste par un parti indien qui n'attend probablement qu’une occasion pour les attaquer et les massacrer.
— Diable! fit le jeune homme, ceci est sérieux; vous avez averti sans doute ces braves gens du danger qui les menace?
— Moi!... pas du tout, je ne leur ai pas parlé, je ne les ai même pas vus.
— Comment! vous ne les avez pas vus?
— Non ; aussitôt que j’ai eu reconnu les traces des Indiens, je me suis hlté de revenir afin de me concerter avec vous.
— Fort bien, mais alors si vous n’étes pas allé jusqu'à leur camp, comment avez-vous pu reconnaître que ces voyageurs étaient des émigrants américains, qu'ils étaient six, quatre hommes et deux femmes; enfin, comment vous a-t-il été possible de me donner des renseignements si clairs et si précis sur eux?
— Oh! bien facilement, allez, répondit simplement le chasseur; le désert est un livre écrit tonl entier par le doigt de Dieu; et pour l'homme habitué à y lire, il ne peut guère cacher de secrets; il m’a suffi de regarder les empreintes pendant quelques minutes pour tout deviner. »
M. de Beaulieu fixa sur le chasseur un regard étonné; bien que depuis plus de six mois il habitât les prairies, il ne pouvait encore comprendre celle espèce de divination dont le chasseur semblait doué à l’égard de faits qui, pour lui, demeuraient lettre morte.
« Mais, dit-i), peut-être ces Indiens dont vous avez relevé les traces sont-ils des chasseurs inoffensifs? •
Balle-Franche secoua la tête.
« II n'y a pas de chasseurs inoffensifs parmi les Indiens, dit -il, surtout quand ils se mettent sur la piste des blancs. Ces Indiens appai tiennent à trois races pillardes, que je suis étonné de voir réunies, ils méditent sans doute quelque expédition extraordinaire, dont le massacre des émigrants ne sera qu’un des moins intéressants épisodes.
— Quels sont ces Indiens?... les croyez-vous nombreux? »
Le chasseur réfléchit un instant.
« Le parti que j’ai découvert n’est probablement que l’avant-garde d'une troupe plus nombreuse, répondit-il; autant que j'ai pu en juger, ils ne sont tout au plus qu’une quarantaine ; mais les guerrier» Peaux-Rouges marchent avec la rapidité de l'antilope, on ne peut jamais les compter complètement; ce parti se compose de Comanches, de Pieds-Noirs et de Scioux ou Dacotahs, c'est-à-dire les trois tribus les plus guerrières de la prairie.
— Hum ! fit le comte après un instant de réflexion, si ces démons en veulent réellement aux émigrants, ainsi que tout le fuit supposer, les pauvres Américains me paraissent dans une fâcheuse position
— A moins d’un mincie, ils sont perdus! dit nettement le chasseur.
— Que faire?... comment les avertir?
— Monsieur Édouard, prenez garde à ce que vous allez tenter.
— Nous ne pouvons cependant pas laisser ainsi égorger, presque sous nos yeux, des hommes de ni tre couleur, ce serait une lâcheté.
— Oui , mais ce serait une folie insigne que de nous joindre à eux; réfléchissez donc que nous ne sommes que trois.
— Je le sais bien, dit le jeune homme tout pensif; cependant, je ne consentirai jamais à abandonner ces pauvres gens sans chercher à les défendre.
— Tenez, il n'y a qu’une chose à faire, et, qui sait, peut-être Dieu nous viendra-t-il en aide.
— Voyons, soyez bref, mon ami, le temps presse.
— Selon toutes probabilités, les Indiens ne nous ont pas encore dépistés, bien qu'ils doivent se trouver à une courte distance de nous; retournons à l’endroit où nous avons déjeuné, de cette place on domine toute la prairie. l.es Indiens n'attaquent jamais leurs ennemis avant quatre heures du matin; tenons-nous cois; dés qu'ils tenteront leur assaut contre les émigrants, nous les attaquerons par derrière; surpris du secours imprévu qui arrivera aux Américains, il est probable qu'ils prendront la fuite; car l’obscurité de la nuit les empêchera de nous compter, et ils ne supposeront jamais que trois hommes soient assez fous pour les attaquer ainsi.
— Pardieu ! s'écria le comte en riant, voilé une bonne idée, Halle-Franche, et telle que je l'attendais d'un vaillant chasscurconime vous; regagnons promptement notre observai dre, afin d'être prêts à tout événement. •
Le Canadien sauta sur son cheval, et les trois hommes retournèrent sur leurs pas.
Mais, suivant son habitude, Balle-Franche, qui paraii- sait être un ennemi acharné de la ligne droite, leur lit faire un nombre infini de détours, dans le ! but évident de fourvoyer ceux que le hasard aurait ' amenés sur leur piste.
Ils arrivèrent au sommet du monticule au mo- | ment où le soleil finissait de disparaître à l'horizon.
Sous l’influence des derniers rayons de l’astre du jour, la dégradation des teintes imprimait aux objets des reflets changeants qui s'assombrissaient peu à peu. La brise du soir se levait et commençait îl agiter av. c de mystérieux murmures la cime houleuse des grands arbres. Les rauquementsdes tigres et des couguars se mêlaient déjà aux bramements des élans, aux mugissements des hisonset auxabois ' saccadés des loups rouges, dont on voyait les sombres silhouettes apparaître çà et là sur les rives du fleuve.
Le ciel s'assombrissait de plus en plus, et les étoiles commençaient à marquer de points brillants la voûté du ciel.
Les trois chasseurs s’assirent nonchalamment au sommet de la collineyà l'endroit même qu'ils avaient I quitté, quelques heurts auparavant, dans l’iulen- ]
tion de n'y plus revenir, et ils firent les apprêts de leur souper.
Apprêts qui ne furent pas longs, car la prudence leur commandait impérieusement de ne pas allumer un feu qui aurait immédiatement dénoncé leur présence aux yeux invisibles qui probablement scrutaient en ce moment le desert dans tous les sens.
Tout en mangeant quelques pincées de penneka ns ', ils restaient les yeux fixés sur le camp des émigrants dont le feu était parfaitement visible dans la nuit.
■ Hein! fit Balle-Franche, voilà des gens qui ignorent le premier mot de la vie du déserl , sans cela ils se garderaient bien d'allumer un feu que les Indiens peuvent voir à dix lieues à la ronde.
— Bah I cette espèce de phare nous guidera pour aller à leur secours, dit le comte.
— Dieu veuille que ce ne soit pas en vain ! •
Le repas achevé, le chasseur engagea le comte et son domestique à dormir pendant quelques heures.
■ Quant à présent, dit-il, nous n'avons rien à redouter, laissez-moi veiller pour tous, mes yeux sont accoutumés à voir dans les ténèbres. *
Le comte ne se fit pas répéter l’invitation, il se roula dans son manteau et s’étendit sur le sol.
Deux minutes plus tard lui et Ivon dormaient profondément.
Balle-Franche s'était assis au pied d'un arbre et avait allumé sa pipe afin de charmer à sa manière les ennuis de sa faction.
Soudain, il penolia le corps en avant, colla son oreille contre terre, et parut écouter avec soin.
Son ouïe exercée avait saisi un bruit presque imperceptible d’abord, mais qui semblait se rapprocher peu à peu.
Le chasseur arma silencieusement son rifle et attendit.
Au bout d’un quart d'heure, environ, il se fit un léger froissement dans les broussailles, les branches s'écartèrent et un homme parut.
Cet homme était Nalah-Otann, le sachent des Piekanns.