‹ BalleFrancheChapitre 4 sur 21 · RAI. LE- FR A ACTIF · texte numérisé non relu

RAI. LE- FR A ACTIF

répondit gaiement John Bright qui, tout en donnant , à sa tille celte assurance pour calmer ses craintes, n’en croyait pas un mot au.

fond du cfeur. Maintenant, ajoutîi-t'il, veuillez descendre, afin que nous puissions décharger la charrette.

— Décharger la charrette ï se récria la vieille dame, pourquoi donc!

— 11 est possible, répon- #

NbUii-OUnn uiurcbül sau» bruit A (rivent le» bruu»$4illa*. iPi^e |ÿ, col. 2.)

BAM.E-FRANCHB.

dit son mari qui ne voulait pas découvrir la raison véritable, que nous restions quelques jours ici atln de (aire reposer les bestiaux.

— Ah! fort bien, ' dit-elle.

Kt elle descendit, suivie de sa fille.

A peine les deux femmes eurent-elles mis pied à terre, que. les hommes commencèrent à décharger la voiture.

Ce travail dura près d'une heure. Scm avait eu le temps de ramener les bestiaux de l’abreuvoir et de les parquer au sommet du monticule.

« C'est donc là que nous campons? dit mistress Bright.

— Oui, répondit son mari.

— Venez, Diana, • dit la dame.

Les deux femtnps se chargèrent de quelques ustensiles de cuisine, et montèrent sur la colline, où, après avoir allumé du feu, elles se mirent en devoir de préparer le souper.

Dès que la charrette fut déchargée, les deux domestiques, aidés de William, la poussèrent par derrière, tandis que John Bright, restant en tète de l'attelage pour le diriger, commença à fouetter les chevaux.

La pente était assez rapide.

Mais, grâce à la vigueur des animaux et à l’impatience des hommes qui, à chaque pas, plaçaient des rouleaux derrière les roues, la charrette arriva enfin en haut.

Le reste n’était plus rien. I En moins d'une heure le camp fut établi de la manière suivante :

Les émigrants formèrent, avec des ballots et de? arbres qu’ils abattirent, un vaste cercle, au centre duquel les bestiaux furent attachés , puis ils dressèrent une tente pour abriter les femmes.

Lorsque cela fut fait, John Bright jeta un regard satisfait autoor de lui.

Sa famille était provisoirement à l'abri d’un coup de main ; grâce à la façon dont les ballots et les arbres avaient été disposés, tes émigrants pouvaient tirer à l'abri contre les ennemis qui les attaqueraient et se défendre assez longtemps avec succès.

Le soleil était couché déjà depuis une heure, lorsque ces différentes installations furent terminées. Le souper était prêt.

Lee Américains s'assirent en cercle autour du feu, et mangèrent avec cet appétit d’hommes habitués au danger, et que les plus grandes inquiétudes n'ont pas le pouvoir de leur enlever.

Après le repas, John Bright dit la prière, ainsi qu’il faisait chaque soir avant de se livrer au repos; les assistants, debout et le front découvert, écoutèrent avec, recueillement cette prière; puis, lorsqu'elle fut terminée, les deux dames entrèrent sous la tente préparée pour elles.

Maintenant, dit John Bright, veillons avec soin; la nuit est noire, la lune sé lève lard, et vous savez que c'est surtout le matin, moment où le sommeil' cstle plus profond, qoeles Indiens choisissent pour attaquer leurs ennemis. »

Le feu fut couvert, afin que sa lueur ne dénonçât pas la position exact-* du camp, et les deux domes-

tiques s’étendirent câte à côte suç l'herbe, où ils ne tardèrent pas à s’endormir, tandis que le père et le fils, debout chacun d’un coté opposé du camp, reiltaient au salut commun.

NATAH-OTANS (L'OURS GRIS).

Tout était calme dans la prairie, aucun bruit ne troublait le silence du désert.

A la subite apparition de Natah-Otann, quelle que fut l’émotion qu'éprouvât Balle-Franche, il fut impossible à l'Indien de s’en apercevoir.

Le visage du chasseur demeura calme, el aucun muscle ne bougea.

• Ah! dit-il, que lesachem des Piekanns soit -le bienvenu ; vient-il en ami ou en ennemi?

— Natah-Otann vient s’asseoir au feu de ses frères pâles, et fumer lo calumet avec eux, répondit . le chef en jetant un regard perçant autour de lui.

— Bon; si le chef veut atlendreun instant, j’allumerai le feu.

— Balle-Franche peut l'allumer, le chef l'attendra ; il est venu pour causer avec les visages pâles, la conversation sera longue. »

Le Canadien regarda fixement le J’eau-Itougp ; mais ainsi que lui l lndien était impassible ; il était impossible de rien lire sur ses traits.

Le chasseur ramassa quelques brassées de bois sec, battit le briquet et bientôt une flamme claire jaillit et éclaira le monticule.

L’Indien s'approcha du feu, s’accroupit devant, sortit son calumet de sa ceinture et se mit tranquillement à fumer.

Balle-Franche ne voulant pas demeurer en reste avec lui, l’imita de tout point avec une indiflèrence parfaitement jouée, et les deux hommes restèrent quelques minutes à s'envoyer réciproquement des bouffées de fumée au visage.

Natah-Otann rompit enfin le silence.

• Le chasseur pâle est un guerrier, dit-il, pourquoi cherche-t-il donc à se cacher comme le rat d’eau? •

Balle - Franche ne jugea pas à propos de répondre à cette insinuation, et continua à fumer philoso- <■ phiquement.touten jelant un regard de coté à son interlocuteur.

« Les Pieds-Noirs ont l’œil de l'aigle, reprit Natah- Otann; leurs yeux perçants voient toutcequi.sc passe dans la prairie. •

Le Canadien fit un geste d'assentiment, Axais ne répondu pas encore. *

Le chef continua : t

• Natah-Otann a vu les traces de sès amis-les visages pâles, son cœur a tressailli de plaisir dans sa poitrine et il est venu vers eux. »

B ALIlE- PR A N CHE.

IB

< Balle-Franche retira lenlçmentje tuyau de la pipe de sa bouche, et, tournant la tête vers l’Indien, : il l’examina avec soin un instant et répondit enfin :

• Je répète à mon frère qu'il est le bienvenu : je sais que c’est un grand chef, je suis heureux de le voir.

— Ooah I fit l’Indien avec un fin sourire; mon frère est-il aussi satisfaitqu’il le dit de ma présence?

— Pourquoi non, chef?

— Mon frèro' garde rancune aux Pieds-Soirs de l’avoir attaché au poteau de torture. *

Le Canadien haussa dédaigneusement les épaules et répondit froidement:

. * Allons donc , chef , moi garder rancune à vous ou à votre nation ! pourquoi le supposez-vous? La guerre est la guerre ; je n’ai pas de reproches à vous faire. Vous avez voulu me tuer, je vous ai échappé ; nous sommes quittes. -

— Boni mon frère dit-il vrai? a-t-il réellement publié? demanda le chef avec une certaine vivacité.

— Pourquoi non? répondit négligemment le Canadien; je n’ai pas la langue fourchue, les paroles que prononce ma bouche viennent de mon cœur; je n'ai pas oublié les traitements que vous m’avez fait souffrir, je mentirais si je le disais ; mais je les ai pardonnés.

— Ochi! mon frère est un grand cœur; il est généreux.

— Non; seulement je suis un homme qui connaît les mœurs indiennes, voilà tout; vous n’avez fait ni plus ni moins de ce que font les autres Peaux- Rouges en pareil cas ; je ne puis vous en vouloir de ce que vous avez agi selon votre nature. »

11 y eut un silence; les deux hommes s’étaient remis à fumer.

Ce fut encore l'Indien qui le premier reprit la parole.

• Ainsi, mon frère est un ami? dit-il.

— Et vous? » demanda le chasseur, répondunt à une question par une autre.

Le chef se leva d’un geste plein.de majesté; il écarta les plis de son manteau de bison.

« lin ennemi viendrait-il ainsi? ■ répondit-il d'une voix douce.

Le Canadien ne puf réprimer un mouvementée surprise : le Pied-Noir était sans armes, sa ceinture était vide; il n’avait même pas son couteau à scalper, cette arme dont les Indiens ne se séparent jamais.

Balle-Franche lui tendit la main.

< Touchez là, chef, lui dit-il, vous êtes un homme de cœur; maintenant parlez, je vous écoute; et d’abord voulez-vous boire un coup d’eau de feu?

— L’eau de feu est une mauvaise conseillère, répondit le chef en souriant; elle rend les indiens fous ; Natah-Otann n'en boit pas.

— Allons, allons, je vois que je m’étais trompéà votre égard, chef, cela me fait plaisir; parlez, mes oreilles sont ouvertes.

— Ce que j'ai à dire à Halle-Franche, d’autres oreilles ne doivent pas l'entendre.

— Mas amis ÜérSMnt profondément, vous pouvez parler sans cwiote, et puis; lors même qn’if# seraient éveillés , vous savez qu'ils ne comprennent pas votre langue. •

L’Indien Secoua la tête.

* L üEil-de- Verre sait tout, répondit-il, le' chef ne parlera pas devant lui.

— Comme il vous plaira, chef; seulement jè vous ferai observer que moi je n’ai rien à vous dire; vous êtes donc libre de parler ou de vous taire. *

Natah-Otann sembla hésiter un instant, puis il reprit :

• Balle-Franche suivra son ami sur les bords du fleuve, et là il écoutera les paroles du chef pied* noir.

— Hum 1 fit le chasseur ; et qui veillera sur mes compagnons pendant mon absence? Non , non , ajouta-t-il, chef, je ne puis faire cela. Les Peaux t Rouges ont la ruse de l'opossum ; pendant que je serai près du fleuve, mes amis peuvent être surpris. <jui me répondra de leur sécurité? »

L'Indien se leva.

■ La parole d’un chef, ■ dit-il d'une voix fièraj avec un geste rempli de majesté.

Le Canadien le regarda attentivement.

« Écoutez, Peau-Rouge, dit-il, je ne doute pas de votre loyauté, ne prenez pas en mauvaise part Ce que je vais vous dire.

— J’ecoute mon frère, répondit l'Indien.

— Je dois veiller sur mes compagnons. Puisque vous voulez absolument me parler en secret, je consens à vous suivre, mais à une condition, c’est que je ne quitterai pas mes armes; de cette façon*," s’il arrivait une de ces choses trop communes dans la prairie, et que la prudence humaine ne peut prévoir, je serai en mesure de faire face-au danger et de vendre chèrement ma vie ; si ce que je vous propose vous convient, je suis prêt à vous suivre, sinon non.

— Bon I fit l’Indien en souriant, mon frère pâle’ a raison : un vrai chasseur n’abandonne jamais ses armes ; que la Halle-Franche sui ve son arrü.

— Allons donc! » Répondit résolument le Canadien en jetant son rifle sur son épaule.

Natah-Otann commença à descendre le monticule, glissant sans bruit à travers les broussailles et les halliers.

Le Canadien marchait littéralement dans ses pas.

Bien que le chasseur feignit la sécurité la plus parfaite, cependant il ne laissait ]pas, malgré cela, de surveiller avec soin les environs, et de prêter l’oreillê au moindre bruit.

Mais tout était calme et silencieux dans le désert.

Après avoir marché pendant une dizaine de minutes, les deux hommes arrivèrent sur le bord du, lleuve.

Le Méchachébé roulait majestueusement seseaux sur un lit de sable jaune d'or, parfois quelques ombres vagues apparaissaient sur le rivage : c'élâient des betes fauves qui venaient boire au fleuye,

A deux liehes au plus en avant, au sommet d’une

. .BALLB-FWAèiCHE.

colline, brillaient les dernières ilammes d'un feu , mourant, qui apparaissaient par intervalles entre ! les branches des arbres.

Natah-Olann s'arrêta à l’extrémité d'une espèce | de petit promontoire dont la pointe s’avançait assez ! loin dans l'eau. Cet endroit était entièrement dénué de plantes; le regard pouvait, à Une assez grande distance, s'étendre sur la prairie et apercevoir les moindres mouvements du désert.

« Ce lieu convient-il au chasseur? demanda le chef. • >'

— Parfaitement, répondit Balle-Franche en posant la crosse de son rifle à terre et appuyant les mains croisés sur l'extrémité du canon ; je suis prêt à entendre la communication que veut me faire . , mon frère. •

L'Indien marchait de long en large sur le sable, les bras croisés et la tête basse, comme un homme qui réfléchit profondément.

Le chasseur le suivait de l'œil, attendant, impassible, qu'il lui plût de s’expliquer.

Il était facile de comprendre que Natah-Otann mûrissait dans si tète un de ces projets hardis . somme les Indiens en imaginent souvent, mais ii ne savait comment entrer en matière.

Le chasseur résolut d'en finir.

• Voyons, dit-il, mon frère m'a fait quitter mon *■ , camp, il m'a invité à le suivre; j’ai consenti à le faire. Maintenant que selon son désir nous sommes loin des oreilles humaines, ne veut-il plus parler? alors, qu’il me le dise, je retournerai auprès de mes compagnons. •

L'Indien s'arrêta devant lui.

« Non, dit-il, que mon frère reste. L'heure est venue d'une explication entre nous. Mon frère aime fOEil-de-Vorre? ■

Le chasseur regarda son interlocuteur d’un air narquois. .

-A quoi bon dette question* demanda-t-il. Que l'aime ou n'aime pas celui qu’il lui plaît d’appeler (jSjl-dc-Verre, cela, je suppose, doit lui être fort rtrdi fièrent,

,*t— U ii chef ne perd pas son temps en vains discours, dit péremptoirement l’Indien , les paroles que souille sn poitrine sont toujours simples et vont droit au but; que mon frère réponde donc aussi clairement que je l'interroge.

— Je ne vois pas grand inconvénient à le faire oui, j'aime l'IJKil -de-Verre, je l’aime non-seulement ptree qu'il m'a sauvé la vie, mais encore parce que c’est une des plus loyales natures que j'aie jamais ■ connues.

— Bon ! dans quel but l'OEll-de-Verre parcourt- , il la prairie, mon frère le sait sans douta?

' —Ma foi non; je vous avoue, chef, que mon ignorance est complète à ce sujet. Seulement je suppose que fatigué de la vie des villes, il est venu ici sans antre but que cehli de retremper son âme par les sublimes aspects de 1a nature et les grandioses mélodies du désert. ■

L’Indien secoua la tête. Les idées métaphysiques et les tournures de phrases poétiques du chasseur étaient de l'hebi eu pour lui, if ne comprenait pas.

• Natah-Otann est un chef, dü-il, il n'a pas lalangue fourchue, les paroles que souffle sa poitrine sont claires comme le sang de ses veines. Pourquoi lè chasseur ne lui parle-t-il pas sa langue?

Je réponds à ce que vous me demandez, chef, et voilà tout. Croyez-vous donc que je me suis amusé à interroger mon ami sur ses intentions? elles ne me regardent pas, je ne me reconnais pas le droit de chercher dans le cœur d'un homme les motifs qui le font agir.

— Bon! Mon frère parle bien, sa- tête est grise, son expérience est longue.

— Ceci est possible, chef; dans tous les cas, nous ne sommes pas assez amis, vous et moi, pour que nous nous confiions nos pensées sans restriction, je suppose; voilà plus d'une heure que vous me tenez là pour ne me rien dire, ainsi le mieux est de nous séparer.

— Pas encore.

— Pourquoi donc? Croyez-vous que je suis comme vous, moi, et qu'au lieu de dormir la nuit comme tout bon chrétien doit le faire, je m’amuse à courir U prairie comme un jaguar en quête d’une proie? •

L’Indien se mit à rire.

• Ooah! fit - il, mon frère est Irès-habile, rien ne lui échappe.

— Pardieu I il n'y a pas grande habileté à deviner ce que vous faites ici.

— Bon 1 que mon frère écoute alors.

— Je le veux bien, mais à la condition que vous mettrez de côte une fois pour toutes vos circonlocutions indiennes au milieu desquelles voua cachet si adroitement le fond de votre pensée.

— Mon frère ouvrira les oreilles, les paroles de son ami arriveront jusqu’à son cœur.

— Voyons, linissons-en.

— Puisque mon frère aime l'OEil-de- Verre, il lui dira de la part de Nalah-OUnn qu'un grand danger le menace.

— Ah! fit le Canadien en lançant un regard soupçonneux à son interlocuteur, et quel est ce danger?

— Je ne puis m'expliquer davantage.

— Fort bien, dit en ricanant Balie-Franche, le renseignement est bon, quoique pas très-explicite, et que faut-il que nous fassions pour conjurer ce grand danger qui nous menace?

— Mon frère réveillera son ami, iis monteront à cheval, et, aussi vite qu'ils pourront marcher, ils , s’éloigneront pt ne s'arrêteront qu’après avoir traversé le fleuve.

— Hum! et lorsque nous aurons fait cela, nous n'aurons plus rien à craindre?

— Plus rien.

— Voyez-vous cela? dit ironiquement le chasseur; et quand faut-il que nous partions?

— Tont de suite.

— De mieux en mieux! »

Balle-Franche lit quelques pas d’un air pensif, puis il revint se placer en face du chef dont les yeux brillaient dans l’ombre comme ceux d'un chat tigre, et qui suivait attentivement tous ses mouvements.

• Ainsi, reprit-il, vous ne pouvez pas me découvrir la raison qui nous oblige à partir?

>y -Ce socle

EA'LiP-PfcANÇM.

-7- Non.

-7- Il vous est aussi impossible, n'est-ce pas, de me renseigner sur l’espèce de danger qui nous menace ?

— Oui.

— C'est votre dernier mot? »

L'Indien baissa affirmativement la tète.

• Eb bien! puisqu’il en est ainsi, dit tout à coup Balle-Franche en frappant le sol de la crosse de son rifle, je vais vous le dire, moi.

— Vous?

— Oui , écoutez-moi bien , cela ne sera pas long et vous intéressera, je l’espère. »

Le chef sourit avec ironie.

. Mes oreilles sont ouvertes, dit-il.

— Tant mieux, car je vous les remplirai de nouvelles, qui peut-être ne vous plairont pas.

— l’écoute, répéta l’Indien impassible.

— Ainsi que vous me l’avez dit il y a un instant, et, entre parenthèses, cette conlidence de votre part était inutile, car je vous connais de longue date, dans la prairie les Peaux-Rouges ont des regards d’aigle, ce sont des oiseaux de proie à la vue desquels rien n’échappe.

— Après.

— M’y voici ; vos éclaireurs ont découvert, ce qui n’était pas difficile, la piste d’une famille d’émigrants; cette piste, vous la suivez depuis longtemps déjà, afin de ne pas manquer votre coup; supposant que le moment était arrivé d’en linir, vous vous êtes réunis, Gomanches, Sioux et Pieds-Noirs, tous démons de même race, afin de donner cette nuit même l’assaut aux gens que, depuis tant de jours, vous espionnez et dont vous convoitez les richesses, que vous supposez grandes, n’est-ce pas cela? >

Le visage de Natah-Otann ne dénonça aucune émotion, il demeura impassible, bien qu’il fût intérieurement inquiet et furieux de se voir si bien deviné.

« Il y a du vrai dans ce que dit le chasseur, répondit-il froidement.

— Tout est vrai, s’écria Balle-Franche.

— Peut-être, mais je ne vois pas là dedans pour quelle raison je serais venu avertir mon frère.

— Ah! vous ne le voyez pas, qu’à cela ne tienne, je vous expliquerai tout. Vous êtes venu me trouver, parce que vous savez fort bien que l'OEil-de- Verre, ainsi que vous le nommez, n’est pas homme à laisser impunément commettre en sa présence le crime que vous méditez. *

Le Pied-Noir haussa les épaules.

■ Un guerrier, si brave qu’il soit, peut-il tenir tête à cinq cents? dit-il.

— Non, certes, reprit Balle-Franche; mais il peut leur imposer par sa présence, user de son ascendant sur eux pour les obliger à renoncer à leurs projets, et c’est ce que fera sans doute l’QEil-de- Verre, pour des raisons que j’ignore. Tous vous avez pour lui un respect et une vénération incompréhensibles, et comme vous craignez au' premier coup de feu de le voir arriver au milieu de vous,

terrible comme l ange exterminateur, vous cherchez à l’éloigner sous un prétexte peut-être plausible pour tout autre, mais qui, sur lui, ne produira pas d'autre effet que de l’engager, au contraire, à se mêler de cette aBaire. Voyons, est-ce bien tout, vous ai-je complètement démasqué? Répondez.

— Mon frère sait tout, je le répète, sa sagesse est grande.

— Maintenant, vous n’avez rien à ajouter, n’estce pas? Eh bien, alors, bonsoir.

— Un instant.

— Encore ?

— IL le faut.

— Voyons, terminons vite.

— Mon frère a parlé en son nom, et pas en celui de TGEil-de- Verre ; qu’il réveille son ami et !uj communique notre conversation, peut-être s’est - il trompé.

— Je ne crois pas, chef, répondit le chasseur en secouant la tête.

— C’est possible, insista l’Indien, mais que mon frère fasse ce que je lui demande.

— Vous y tenez beaucoup, chef?

— Beaucoup.

— Je ne veux pas vous mécontenter pour si peu de chose, mais vous reconnaîtrez bientôt que j’ai raison.

— C'est possible; j'attendrai une demi-heure la réponse de mon frère.

— Très-bien; mais où faudra-t-il vous la porter!

— Nulle part , s'écria vivement l’Indien ; si j’ai raison, mon frère imitera le cri de la pie à deux reprises; si je me suis trompé, ce sera celui de ht chouette.

— Fort bien. C’est convenu; à bientôt, chef. »

L’Indien s’inclina avec grâce.

■ (lue le Wacondah soit avec mon frère, > dit-il.

Après s’être ainsi courtoisement salués, les deux hommes se séparèrent.

Le Canadien jeta insoucieusement son rifle sur l'épaule et reprit à grands pas le chemin de son campement, tandis que l'Indien le suivait attentivement des yeux, tout en restant insensible en apparence ; mais aussitôt que le chasseur eut disparu,' le chef s'allongea sur le sable, se glissa dans l'ombré comme un serpent et disparut à son tour dans les halliers, en suivant, bien qu’à une assez longue distance, la même direction que Balle-Franche.

Celui-ci ne se croyait pas suivi ; il ne faisait donc nulle attention à ce qui se passait autour de lui, et il regagna son campement sans avoir rien remarqué d’extraordinaire.

Si le Canadien n’avait pas eu l’esprit préoccupé et que sa vieille expérience n'eût pas été endormie' pour un moment, certes il lui eût été facile de re- connaître, avec cette pénétration qui le distinguait, que le désert ne jouissait pas de sa tranquillité or- ' dmaire; il aurait senti des bruissements insolites dans les fenillcs, et peut-être aurait-il aperçu des yeux briller dans l’ombre des hautes herbes.

Il arriva bientêtau campement; le comte et Ivon dormaient profondément.

Dalle-Franche hésita quelques secondes à réveiller le jeune homme dont le sommeil était si paisible; cependant, réfléchissant que la moindre im- , prudence pouvait avoir des conséquences terribles, dont il était impossible de calculer les suites, il se pencha vers lui et le toucha légèrement A l’épaule.

Quelque faible qu'eût été cet attouchement, il suffit pour réveiller le comte.

Il ouvrit les yeux, se leva sur son séant, et regardant le vieux chasseur :

« Est-ce qu'il y a du nouveau, Balle-Franche? lui demanda-t-il.

• — Oui, monsieur le comte, répondit sérieusement le Canadien.

— Oh 1 oh! comme vous êtes lugubre, mon ami. fit le jeune homme en riant; que se passe-t-il donc?'

— Ilien encore ; mais peut-être bientôt aurons- ’noys maille à partir avec les Peaux-Bouges.

— Tant micui, cela nous échauffera, car il fait un froid de loup, répondit-il en grelottant; mais comment le savez-vous?

— Pendant votre sommeil j’ai reçu une visite.

— Ah!

— Oui.

— Et quelle est la personne qui a choisi ce moment assez mal trouvé pour vous rendre cette visite?

— te sachem des Pieds-Noirs.

— Natah-Otannî

— Lui-même.

— Ahçà, mais il est donc somnambule pour s’amuser à se promener ainsi la nuit dans le désert?

— 11 ne se promène pas, il guette.

— Oht je m’en doute; ne me laissez pas plus longtemps en suspens; racontez-moi ce qui s’est passé entre vous. Natah-Otann n’est pas homme à se déranger sans avoir de fortes raisons pour cela, et je brûle de les connaître.

— Vous allez en juger. »

■ Sans autre préliminaire, le chasseur raconta dans les plus grands détails la conversation qu’il avait eue avec le chef. ' .

* Hum! c’est sérieux cela, dit le comte, lorsque Balle-Franche eut terminé son récit. Co .Natâh- Otann est un ténébreux coquin dont vous avez percé a jour les intentions; vous avez parfaitement fait de lui répondre catégoriquement. Pour qui ce drôle méprend-il? Se figure-t-il, par hasard, que je lui servirai de complice? Qu’il s'avise d’attaquer les pauvres diables d'èmigrants qui sont làbas, et vive Dieu! je vous jure, Balle-Franche, qu'il y aura du sang de répandu entre nous si vous jfl’aidoz.

'Kn doutez-vous?

— Non, mon ami, je vous remercie; avec vous et mun "poltron d’ivon nous suturons pour les mettre en fuite.

— Monsieur le comte m’appelle, dit le Breton en relevant la tête.

— Non, non, IvoD.monamipjc dis seulement que

bientét il fapdra bous battre. > • V,

j Le Breton poussa un soupir et murmura en se j recouchant :

« Ah ! si j'avais autanl de courage que de bonne volonté, monsieur le comte ; mais hélas ! vous le savez, je suis un insigne poltron, et je vous serai plutôt nuisible qu’utile.

— Vous ferez ce que vous pourrez, mon ami, cela suffira. >

Ivon soupira sans répondre. Balle-Franche avait écouté.en riantee colloque. Le Breton avait toujours le privilège de l’étonner, il ne comprenait rien à cette singulière organisation.

Le comte se retourna vers lui.

* Ainsi, c’est convenu? dit-il.

— Convenu, répondit le chasseur.

— Alors donnez le signal, mon ami.

— La chouette, n’est-ce pas ?

— Pardieu ! • fit le comte.

Balle-Franche approcha ses doigts de sa bouche,

1 1, ainsi que cela avait été arrêté avec Natah-Otann , il imita à deux reprises le cri de la chouette avec 1 une perfection rare.

A peine le second cri avait-il fini de retentir qu’un grand bruit s'opéra dans les broussailles, et avant que les trois hommes eussent le temps de se mettre en défense, une vingtaine d’indiens s’élancèrent brusquement sur eux, les désarmèrent en un clin d’œil et les réduisirent à la plus complète impossibilité de résister.

Le comte de Beaulieu haussa les épaules, s’appuya contre un arbre, et plaçant son lorgnon sur son œil :

« C’est fort drôle, dit-il.

— "Pas tant que cela, • murmura Ivon à part lui. Parmi ces Indiens, qu’il était facile de reconnaître pour des Pieds-Noirs, se trouvait Natah- Otann.

Après avoir fait disparaître les armes des blancs,' afin qu’ils ne pussent à leur tour s’en rendre maîtres par surprise, il s’avança vers le chasseur.

■ J’avais averti la Balle-Franche, » dit-il.

Le chasseur sourit avec mépris.

■ Vous m’aviez averti à la mode des Peaux- Bouges, rèpondit-il.

— Que veut dire mon frère?

— Je veux dire que vous m’avez averti qu’un , danger nous menaçait, et non pas que vous méditiez une trahison.

— C’est la même chose, dit impassiblement l’Indien.

— Balle-Franche, mon ami, ne discutez donc pas avec ces drôles, » fit le comte.

Et se tournant avec hauteur vers le chef :

« En somme , que nous voulez-vous? » demandat-il.

Depuis son arrivée dans la prairie, en contact perpétuel avec lus Indiens, le comte avait presque, sans s’en apercevoir, appris leur langue qu’il parlait assez couramment.

• Nous ne voulons vous faire aucun mal; seulementnous prétendons vous cmpécherde vous mêler de nos affaires, répondit respectueusement Natah-

Otann ; nous serions désespérés d’être obligés d'avOir recours à des moyens violents. »

Lejeune homme se mit à rire.

* Vousêtesdesimbéciles.Je sauraivous échapper malgré vous.

— Que mon frère essaye.

— Lorsque le moment sera arrivé ; quant à présent, ce n'est pas la peine. »

Tout en parlant de ce ton léger, le jeune homme sortit son étui de sa poche, choisit un cigare, et prenantune allumette chimique dans sa. boite, il se baissa et la frotta sur une pierre.

Les Indiens , fort intrigués de savoir ce qu’il faisait, suivaient ses mouvements avec anxiété.

Tout à coup ils poussèrent un cri de terreur et reculèrent hrusquement de plusieurs pas.

L’allumette avait pris feu au frottement; une •charmante flamme hloue se balançait à son extrémité. Le comte faisait nonchalamment tourner le léger morceau de bois entre ses doigts, en attendant que tout le soufre fût consumé.

Il ne remarqua pas la terreur des Indiens.

Ceux-ci , par un mouvement aussi prompt que la pensée, se baissèrent, et ramassant chacun le 'premier morceau de bois qu’il rencontra à ses pieds, ils commencèrent tous à frotter ces morceaux de bois contre les pierres.

Le comte, étonné, les regarda, ne comprenant pas encore ce qu’ils faisaient.

Naiah-Otann sembla hésiter un instant; un sourire d’une expression étrange passa rapide comme l’éclair sur ses traits sombres ; mais reprenant presque aussitôt sa froide impassibilité, il fit un pas en avant, et s'inclinant respectueusement devant le comte :

« Mon père dispose du fieu du soleil, > lui dit-il avec toute l'apparence d’une crainte mystérieuse en lui montrant, l’allumette.

Le jeune homme sourit ; il avait tout deviné.

« Qui de vous, dit-il avec hauteur, oserait lutter avec moi? «

Les Indiens se regardèrent interdits.

Ces hommes si intrépides, habitués à braver les dangers les plus terribles, étaient vaincus par ce pouvoir incompréhensible que possédait leur prisonnier.

Comme tout en causant avec le chef, le comte n'avait pas surveillé son allumette, celle-ci s'était consumée sans qu’il pût s’en servir; il la jeta.

Les Indiens se précipitèrent dessus, afin de s’assurer que la flamme était bien réelle.

Sans paratlreatlacherd'importanceàcette action, le comte choisit une seconde allumette dans sa boîte et renouvela son expérience.

Son triomphe fut complet.

Les Peaux-ltouges, terrifiés, tombèrent à genoux en le suppliant de leur pardonner. Désormais il pouvait tout oser. Ces natures primitives, atterrées ï la vue des deux miracles qu’ils lui avaient vu faire, le considéraient comme un être supérieur à eux et lui étaient complètement acquis.

Balle-Franche riait dans sa barbe de la simplicité des Indiens, »

Le jeune homme profita habilement de son triomphe.

* Vous voyez ce que je puis , dit-il.

— Nous le voyons, répondit Naiah-Otann.

— Quand voulez-vous attaquer les émigrants?

— Lorsque la lune sera couchée, les guerriers de notre tribu donneront l'assaut à leur camp.

— Et vous?

— Nous devions garder notre frère.

— Croyez-vous encore que cela soit possible? . demanda fièrement le jeune homme.

Les Peaux-Rouges frissonnèrent sous l'éclat de son regard.

« Notre frère nous pardonnera, répondit Je chef, nous ne le connaissions encore qu’imparfaitemeni. , — Et maintenant?

— Maintenant, nous savons qu’il est notre maitre; qu’il commande, nous obéirons.

— Prenez garde, dit-il d’un ton qui les fit fris-

AXMlliUI , Ldi

JC T»io Uivtuc »VUC uuLjbsdiiLt? il lIiR;

rude épreuve.

— Nos oreilles sont ouvertes pour recueillir les paroles de notre frère. v

— Approchez-vous. ■

Les Pieds-Noirs tirent quelques pas en hésitant, ils n'étaient pas encore complètement rassurés,

• El maintenant , écoutcz-moi attentivement, dit-il, et lorsque vous aurez reçu mes ordres, prenez garde à bien les exécuter. •

l’inconnue.

Nous sommes contraints maintenant deretourner au camp des Américains.

Ainsi que nous l’avons dit, John Bright èl son fils veillaient à la garde du camp.

Le pionnier n’était pas Iranquille.

Bien que ne possédant pas encore toute l’expérience qu’exige la vie du désert, malgré cela les quatre mois qui venaient de s'écOuleren marches pénibles et en alertes continuelles , *)ui avaient donné une certaine habitude de vigilance qui, dans les circonstances où il se trouvait, pouvait lui être fort utile, nonjpas pour prévoir une attaqué, mais au moins pour la repousser.

Du reste, la situation de son camp était excellente, d'autant mieux choisie que de l’endroit où il avait planté sa tente, il dominait la prairie à une grande distance et' pouvait facilement surveiller l’approche de l’ennemi.

Le père et le fils s’étaient couchés auprès du feu, se levant de temps en temj>s l'un après l’autre pour aller jeter un coup d’œit sur le désert et s’assurer que rien ne menaçait leur trànquillité.

RA ï.f.R-FR A NC H F.

John Bright veillait à la garde du camp. (Page 23, col. 2.)

John Bright était un homme doué d‘une volonté I naisons n’avaient pas réussi, et il avait juré, coûte de fer, d'un courage de lion ; jusque-là ses combi- | que coûte, de se faire une position honorable.

11 descendait d’une vieille famille desquelles.

Le squatter est une individualité particulière de l’Amérique et que l’on chercherait vainement autre part.

Disons en quelques mots ce que c’est.

Sur les terres appartenant aux États- Unis, qui n'ont encore été ni arpentées ni mises en vente, se trouvent des corps nombreux de population qui les ont occupées avec le désir de les acquérir le jour de la vente.

Ces habitants sont appelés squcllers.

Nous ne voulons pas dire qu’ils forment l’élite des émigrants de l’ouest, nous savons cependant que, dans certains endroits, ilsse sont constitués en gouvernement régulier et ont élu des magistrats pour veiller à l'exécution des lois draconiennes qu’eux-mémes ont élaborées pour assurerla tranquillité des territoires qu’ils ont envahis.

Mais à côté de ces squatters quasi -honnêtes, et qui courbent tant bien que mal leur tête sous un frein souvent bien dur, il existe une autre classe de squattersqui comprennent la possession de la terre dans son sens le plus large, c’est-àdire que lorsque, ce qui arrive souvent, dans leurs pérégrinations vagabondes le hasard lés l’ait rencontrer un terrain en friche qui soit A leur convenance, ils s'y installent sans plus ample information, s’y établissent sans plus se soucier du propriétaire que s’il n’existait pas, etquand

Elle su louait accroupis devant ]e leu. (Page St, col. ?. )

celui-ci arrive avec ses engagés pour travailler sa terre et la mettre en rapport, il est tout étonné de la trouver aux mains d’un individu qui, s’appuyant sur cet axiome élastique que possession vaut titre, refuse de la lui rendre, et qui, s’il insiste, le chasse à coups de ride et do revolver, celte ullima ratio des pionniers.

Nous connaissons une bonne histoire d’un gentleman qui , parti de New- York avec deux cents engagés pour défricher une forêt vierge dont il avait fait l’acquisition quelque dix ans auparavant, et dont il n'avait jamais songé à tirer parti jusque-li, trouva, lorsqu’il fut arrivé sur sa concession, une ville entière de quatre mille âmes, bâtie sur l’emplacement de sa forêt vierge, dont il ne restait plus un arbre.

Après maints pourparlers et discussions sans nombre, ledit gentleman s’estima fort heureux de pouvoir s'en aller sain et sauf et sans payer de dommages-intérêts à ses spoliateurs qu’il s’était pendantun instantbercé de l’espoir de déposséder.

Maison nedèpossède pas plus un squatter qu’on ne parvient à faire lâcher à un Yankee le dollar sur lequel il a une fois mis la main.

Nouscitonscetexemple entredix mille plus étranges encore que celui-là.

JohnDright appartenait à la première des deux classes que nous venonsdcdécrire. Lorsqu'il avaitatteint vingt ans, son père lui avait A

remis une hache, un rifle avec vingt charges de poudre et une bowie-knife en lui disant :

• Écoute, garçon, maintenant te voilà grand et fort ; il serait honteux pour toi de rester plus longtemps à ma charge. J'ai tes six frères & nourrir, l’Amérique est grande, le terrain ne manque pas; va avec Dieu, et que je n'entende plus parler de toi. Avec les armes que je te donne et l'éducation qus tu as reçue, si tu le veux, ta fortune sera bientôt faite; surtout évite les contestations désagréables, et tâche de ne pas te faire pendre. »

Après cette belle allocution, le père avait embrassé tendrement son fils, l'avait mis dehors par les épaules et lui avait fermé la porte au nez.

Depuis cette époque John Dright n'avait plus entendu parler de son père ; il est juste d'ajouter que le digne garçon n’avait jamais cherché à avoir de ses nouvelles.

Pour lui la vie avait été rude dans les commencements ; mais, grâce à son caractère et à une certaine élasticité de principes, seul héritage que lui eût donné sa famille, il était parvenu t int bien que mal à vivre et à élever ses enfants sans trop souffrir lui-même.

Seulement est-ce en raison de l'isolement dans lequel 11 avait passé sa jeunesse, est-ce pour toute autre cause que nous ignorons, John Bright adorait sa femme et ses enfants, et sous aucun prétexte n’aurait consenti à se séparer d’eux.

Lorsque la fatalité l'avait obligé;! partir du territoire qu’il occupait et à en chercher un autre, il s’était mis gaiement en route, soutenu par l'amour de sa famille, dont aucun des membres n’était ingrat pour les sacrilices qu’il s’imposait, et il avait résolu d'aller si loin cette fois que personne ne viendrait jamais le déposséder : car, avouons-le, il avait été obligé de céder la place au légitime propriétaire ; ce qu'il avait fait sur la simple exhibition des actes de propriété, sans songer un instant à résister, conduite qui avait été fort blâmée par tous ses voisins.

John Bright voulait voir sa famille heureuse. 11 veillait sur elle avec la tendresse jalouse d’une poule pour ses poussins.

Aussi ce soir-là une inquiétude extrême le dévorait sans qu’il pût en expliquer la cause; la disparition des Indiens ne lui semblait pas naturelle; autour de lui tout paraissait trop calme, le silence du désett lui semblait trop profond ; il ne pouvait demeurer en place, et, maigre les observations de son fils, qui l'engageait à prendre du repos, ti chaque instant il se levait pour aller jeter un regard par-dessus les retranchements.

William avait pour son père une tendresse extrême, mêlée de respect. L'étal dans lequel il le voyait le chagrinait d'autant plus que rien ne venait en apparence autoriser cette inquiétude extraordinaire.

• Mon Dieu! père, lui dit-il, ne vous tourmentez donc pas ainsi; vous laites réellement peine à voir : supposez-vous donc les Indiens assez fous pour venir nous attaquer par un clair de lune comme celui-ci ? Voyez '■ on distingue les objets comme

en plein jour ; si nous le voulions, je suis certain qus nous pourrions lire même la Bible A ses rayons argentés.

— Vous avez raison pour le moment présent , William, mon Bis, les Peaux-Rouges sont trop fins pour venir ainsi affronter nos rifles pendant le clair de lune; mais dans une heure la lune sera couchée, alors les ténèbres les protégeront suffisamment pour qu’ils puissent arriver jusqu’au pied des barricades sans être découverts.

— Bah ! ne croyez pas qu'ils l’essayent , cherpère ! Depuis qu'ils nous espionnent, ces diables rougesnous ont vus d’assez près pour savoir qu'avec nous ils n’ont à récolter que des coups.

— Hum I je ne suis pas de votre avis; nos bestiaux seraient pour eux une richesse ; je ne me soucie pas de les leur abandonner, d’autant plus que nous serions obligés de retourner aux plantations pour nous en procurer d'autres, ce qui serait, avouez-le, fort désagréable pour nous.

— C'est vrai; mais nous n'en serons pas réduits à cette extrémité.

— Dieu le veuille! mon fils; mais n’avez-vous rien entendu 1 •

Le jeune homme prêta attentivement l’oreille.

« Non, > dit-il au bout d’un instant.

L’émigrant soupira.

• J'ai visité les bords de la rivière ce soir, dit-il , j’ai rarement vu une position plus favorable pour un établissement. La forêt vierge, qui s'étend derrière nous, nous fournirait un bois de chauffage excellent, sans compter les magnifiques planches que l'on en tirerait; il y a là aux environs plusieurs centaines d’acres de terre qui, par leur proximité de l'eau, seraient, j'en suis convaincu, d'un excellent rapport.

— Seriez-vous donc dansl'intention de vous (lier ici, mon përef

— Auriez-vous quelque répugnance à y rester, dites-lo moi?

— Moi! aucunement; pourvu que nous puissions vivre et travailler ensemble, peu m’importe l’endroit où nous nous arrêterons. Ce lieu me semble tout aussi bon qu’un autre, d'autant plus qu'il est assez éloigné des plantations pour que nous ne craignions pas d'en être dépossédés, du moins d’ici à longues années.

— C’est aussi ce que je suppose. ■

En ce moment un léger frémissement parcourut les hautes herbes.

« Pour cette fois je suis convaincu que je ne me trompe pas, s'écria l'émigrant. J'ai entendu quelque hose.

— EL moi aussi, » dit le jeune homme en se levant vivement et en saisissant son rifle.

Les deux hommes s'élancèrent du côté des retranchements.

Ils n’aperçurent rien de suspect.

La prairie était toujours aussi calme.

* C'est quelque bête fauve qui va à l’abreuvoir uu qui en revient, dit William pour rassurer son père.

— Non, non, répondit celui-ci en hochant ta

ÈAI.LE-FRANCHE.

tête, ce n'est pas le bruit que fait un animal quelconque ; c’est l’écho du pas d’un homme, j’en suis sûr.

— Le plus simple est d’aller voir.

— Allons. »

Les deux hommes escaladèrent résolûment les retranchements, et, se tournant le dos, ils firent, le canon du rifle en avant, le tour du camp, fouillant avec soin les buissons et s'assurant qu’ils ne recélaient aucun ennemi.

c Eh bien? s'écrièrent-ils en même temps, lorsqu’ils se rencontrèrent.

— Rien, et vous?

— Rien.

— C’est étrange! murmura John llright, le bruit était pourtant assez distinct.

— C’est vrai ; mais je vous répète, père, que ce n’était pas autre chose qu’un animal qui a bondi aux environs. Par une nuit aussi calme que celleci, le moindre bruit s’entend à une grande distance; du reste, nous sommes bien certains à présent que personne ne se lient caché auprès de nous.

— Rentrons, » dit l’émigrant tout pensif.

Ils se mirent en devoir d’escalader les retranchements du camp; mais tous deux s’arrêtèrent soudain comme d'un commun accord en retenant avec peine un cri d’étonnement, presque d’effroi.

Ils venaient d'apercevoir un être humain, dont à cette distance il était impossible de distinguer nettement les contours; cet être était accroupi devant le feu .

« Pour cette fois, j'en aurai le cœur net, s’écria l'émigrant en s’élançant d’un bond prodigieux dans le camp.

— Moi aussi ! > murmura son fils en imitant son exemple. -

Mais lorsqu'ils furent en face de leur étrange visiteur, leur étonnement redoubla.

Malgré eux ils s’arrêtèrent à l’examiner avec curiosité, sans songer d’abord à l’interroger ni à lui demander comment il s’était introduit dans leur camp, et de quel droit il l’avait fait.

Autant qu’on pouvait le supposer, l'être extraordinaire qu'ils avaient devant eux était une femme; mais les années, le genre de vie qu’elle menait, et peut-être les chagrins, avaient sillonné son visage d'un tel réseau de rides croisées et enchevêtrées les unes dans les autres, qu’il était impossible de lui appliquer un ége quelconque ni do savoir si elle avait etc belle jadis.

Ses grands yeux noirs, surmontés d'épais sourcils qui se croisaient au-dessus de la naissance do son nez recourbé, profondément enfoncés sous l’orbite, brillaient d'un feu sombre; ses pommettes saillantes et violacées, sa bouche large garnie de dents éblouissantes et bordée de lèvres minces, son menton carré, loi donnaient au premier abord un aspect qui était loin d’éveiller la sympathie et d'appeler la confiance. Ile longs cheveux noirs pailletés de feuilles et de brins d'herbe tombaient en désordre sur ses épaules.

Elle portait un costume qui aurait aussi bien

convenu à un homme qu’à une femme. 11 se composait d’une longue robe en cuir de bison, & manches ouvertes, serrée aux hanches par une ceinture garnie de verroteries. Cette robe, cousue avec des cheveux attachés de distance en distance, avait le'bas frangé de plumes et bizarrement découpé; elle ne descendait que jusqu'aux genoux. Ses mii fisses, ou culottes, étaient serrées aux chevilles et montaient un peu au-dessus du genou, oû elles

étaient retenues par des jarretières de cuir de bi-

I son. Ses humpès, ou souliers, étaient unis et sans j ornements.

Elle avait des anneaux de fer aux poignets, deux ! ou trois colliers de grains de verre au cou et des pendants d'oreille.

A sa ceinture pendaient d’un colé une poire à poudre, une hache et un bowie-knife, de l’autre un sac à balles el une longue pipe indienne. Elle avait jeté en travers sur ses genoux un assez beau fusil de fabrique anglaise.

Elle se tenait accroupie devant le feu, qu'elle regardait fixement, le menton dans la paume de la main.

A l’arrivée des Américains elle ne so dérangea même pas, et sembla ne pas s'être aperçue de leur présence.

I Après l'avoir examinée attentivement pendant assez longtemps, John Bright s’approcha d'elle, et lui touchant légèrement l'épaule :

« Soyez la bienvenue, femme, lui dit-il; il parait

■ que vous avez froid et que le feu ne vous déplaît pas? ■

Elle releva lentement la tête en se sentant tou- ! chée, et, fixant sur son interlocuteur un regard sombre dans lequel il était facile de distinguer un peu d'égarement, elle répondit en anglais d’une voix creuse avec un accent guttural ;

• Les visages pâles sont fous; ils se croienl lou- ! jours dans leurs villes; ils ne pensent jamais que j dans la prairie les arbres ont des oreilles et les

feuilles ont des yeux pour voir et entendre tout ce I qui se dit et se fait. Les Indiens Pieds-Noirs enlè- I vent fort adroitement la chevelure. ■

Les deux hommes se regardèrent à ces paroles, dont ils redoutaient de deviner le sens, bien qu'elles parussent assez obscures.

■ Avez-vous faim? voulez-vous manger? reprit John llright, ou bien est-ce la soif qui vous presse? Je puis, si vous le désirez, vous donner un bon J coup d’eau de feu pour réchauffer votre corps. »

La femme fronça les sourcils.

• L’eau de feu est lionne pour les squaws inj diennes, dit-elle. A quoi me servirait-il d’en boire!

d'autres viendront qui l’auront bientôt épuisée.

■ Savez-vous combien d'heures vous avez encore à

’ vivre? »

L’émigrant tressaillit malgré lui à cette espèce ! de menace.

« Pourquoi me parler ainsi? répondit-il. Avez- ! vous à vous plaindre de moi?

j — Peu m’importe, reprit-elle; je ne suis pas du nombre des vivants, moi, puisque mon cœur est mort! ■

Ljigitized oy vjOO1

,gle

Page 1