SCENE VIII
COELTNA , sur le devant du théâtre , LAR- MOYER, dam le fond, prenant ses outils; bieH" tôt après, ADRIENNE.
COKLINA.
Allons, allons, mon p'tit homme, il n'y a plus qu'une heure de travail; dépêchons-nous.
LARMOYER
Oui, oui; ferme à l'outil, c'est ma devise... T'a-t-on rendu la monnaie chez le marchand de vin 7
J' crois bien... deux pièces vingt sous, au séquestre, dans ma poche, pour rire demain.
LARMOYER
0 femme économe, je te respecte !
11 se remet à l'ouvrage.
COELINA, regardant an fond.
Tiens! qu'cst-c' que c'est donc que c'te jeunesse qui vient la-bas, avec deux petits enfans?
LARMOYER
Une jeunesse!...
COELINA.
Ça n' te regarde pas... {A elle-même,) Elle lea laisse chez le portier... elle entre ici.
LARMOYER
Dans l'atelier?
MAGASIN THEATRAL
COELIKA.
Ça ne te regarde pas.
ADRiENNE, avec ilnidiié en entrant.
Pardon, madame, pourrais-je parler à M. Lanois, le chef d'atelier?
COELINA.
Le contre-maître?... Pas visible pour le moment.
LARMOYER
IMais, si c'est queuqu' chose qu'on peut lui dire? ( Regardant Cwlina. ) Grondez pas, marne ; comme il faut.
' COELINA, avec importance.
Si c'est pour de l'ouvraj^c, mon enfant, c'est inutile d'y penser, l'atelier est pleine, et on ne donne rien à faire en ville, ce n'est pas l'usage de la maison.
ADRIENNE
Oh! ce n'est pas pour cela que je viens... {La regardant avec uilention.) Eh! mais, je ne me trompe pas... je vous connais; vous êtes Coelina Prudhomme !
COELI>fA.
Mon nom de fiiUe.. . c'est moi-même.
LARMOYER
Nous la connaissons !
ADRIEKNE.
Comment! vous ne me remettez pas !... une petite 611e qui était en apprentissage, qui travaillait avec vous dans les châles... Adrienne...
COELINA.
La fille de Balochard... Embrasse-moi donc, ma mignonne!
ADRIENNE
Ohl bien volontiers!
Elle l'embrasse.
Mademoiselle Balochard, je vous rends mes devoirs.
COELlNA.
Ça, c'est mon mari que je te présente.
LARMOYER
Oui, mam'selle, c'est moi qui suis le mari d' ma femme, et en c'te qualité, permettez que j' vous embrasse.
COEHNA.
Veux-tu t'en aller cambrer, toi?
LARUOVER, retournant à son ouvrage.
Je cambre, mon épouse.
COELINA.
Voyons, voyons, mon enfant, approche donc que je te regarde... Sais-tu que te v'ià ben grande . et ben gentille?
ADRIENNE
J'ai dix-huit ans.
COELINA.
Tant qu* çaî... comme ça passe!... Il me semble encore te voir toute petite, et déjà bonne travailleuse et bien raisonnable.
! ADRIENNE, avec regret.
! Oh! oui, j'étais heureuse alors.
! Ali : du Domino Noir.
A ! je me rappelle ce tempa ; J'étaii, chez mes parens.
L'aine' de trois enfans !...
J'avais douze ans...
Nous o'avioDS rien.
Je m'en souvien; Mais, à défaut de bien.
Ma mer', notre trésor, Vivait encoi...
Comme sur nous elle Veillait I Comme au ménage cil' m'elevait !...
Quand Irup souvent mon père allait Au cabaret, Elle pleurait...
Mais en secret...
El travaillait.
Tant travaillait, Qu'eir se mourait.
Près d'elle étaient Mes deux p'titsfrèr's, qui jouaient ; Moi, qui la regardais,
El qui disais :
Ok ! mua Dieu, sauvez-la!
Sans cela.
Qui servira De mère a ces deux enfans-là?...
COELIKA.
Pauvre Madeleine!...
ADRIENNE
DEUXIÈME COUPLET
Vaine prière, hélas !
Le bon Dieu ne m'entendit pasl Le ciel Fut bien cruel!...
En un seul jour, A notre amour Il la ravit bientôt, et sans retoar...
Quand sa main me bénit, Elle me dit :
« Pour moi, fille, tout est fini, » Approche ici, >i Tes frèr's aussi...
n Ces pauvres innocens M Deviennent tes enfans, » Sur terr' tu seras leur soutien, » Moi là-haut votre ange gardien... * Puis, après ça Elle pressa Ma main, qui se glaça; Son ame s'envola.
Elle expira...
Et moi seule déjà.
Avec mes douze ans, me voilà La mère de ces enfins-là...
COELINA.
Pauvre chère amie!,., comme ça, c'est toi qui depuis ce temps-là leur sers de père et de mère; car, Balochard, on n' peut pas trop compter...
ADRIENNE
C'est vrai... Mon pauvre père, il ne faut pas lui en vouloir; mais vraiment il me désole. Il n'y a presque jamais d'argent a la maison, et cepeo-
dant il faut payer le loyer, les mois d'école ; je ne ' sais plus comment faire, et puisqu'il faut tout vous dire: je venais ici pour consulter M. Lanois, le contre-maître, lui demander s'il pouvait m'aider un peu, sans que mon père le sache, et surtout sans que ça lui fasse de peine.
COELINA.
Mais, mieux que ça... adresse-toi donc tout de suite à M. Victor Morel, notre jeune bourgeois.
ADRIE>NE.
M. Victor... celui qui a ses magasins rue de Sèvres ?
COELINA.
Sans doute, un brave jeune homme, qui a le cœur sur la main, et qui a de quoi... qui va bientôt se marier, et qui comprendra ta position. ADRIENHE, émue.
Non, non, j'aime mieux parler au contre-maître.
LARMOYER, quia été chercher un outil pendant ce qui précède, à part.
Qu'est-ce donc qu'ell's peuvent avoir à jaboter ensemble?
COELIKA.
Yeux-tu nous laisser tranquilles, toi, et ne pas écouter?
LARHOTER.
J'ai égare mon compas. Qui est-ce qui m'a effarouché mon compas?
COELir^A.
Tiens, mon enfant, le moyen est tout simple : ne parle à personne, et fais comme moi ; regarde ce carabreur-la, qu'est mon homme, il serait bachique aussi, si je le laissais faire.
LARMOYER
Mais, oui... je gobeleterais... je gobelèterais...
COELINA.
Je n'entends pas qu'il s'amuse sans moi... je suis là le samedi... je touche la paie... et le dimanche, nous portons nos économies...
LARHOTBB.
A la barrière...
COELINA.
Silence!... toi , ma fille, retiens mes conseils... l'homme n'est rien, la femme est tout... v'ia bientôt l'heure d'ia paie... reviens... et méfie-toi... je te ferai signe.
ADRIENNB.
Oh ! je n'oserai jamais...
COELINA.
J'oserai pour toi... moi'.... sois tranquille... j'suis pas peureuse... Tiens, il me semble justement que j'entends la voix d' M. Victor... tu n'auras pas besoin d'attendre...
ADRIENNE, troublée, à part.
M. Victor!... [Haut.) Je reviendrai, Cœlina... je vous remercie... je suivrai vos conseils... mais en ce moment il faut que je reconduise mes frères.. , je reviendrai... je reviendrai...
Elle tort vivement.
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