‹ Balzac chez luiChapitre 3 sur 14 · DO · texte numérisé non relu

DO

— Comment quels brigandages?

— Mais sans doute; j'ignore...

— Y a-t-il d'autres brigands que les Belges au monde?

— Il y a bien un peu les Allemands...

— Ah! oui, me dit-il, les Allemands aussi contrefont mes livres. Mais qui dit Belges dit Allemands. »

C'est cela, me dis-je, il s'agit de ses livres. « Et les Italiens, ne contrefont-ils pas?

— Oui, les Italiens aussi.

— Et les Américains?

— Oui, oui... mais les Belges!!...

— Alors pourquoi les Belges seuls?

— Il n'y a qu'un Belge qui ait pu me jouer le mauvais tour de m'adresser ici, aux Jardies, ce ballot de livres, ce ballot uniquement formé de toutes les contrefaçons faites, en Belgique et partout, de mon César Birotteau. Quelle insolence de coupeurs de bourses! quelle impertinence de lazzaroni ! quelle raillerie de bohèmes ! C'est une vengeance. Je les traite autant que je le puis, c'est vrai, de voleurs et de détrousseurs de livres, mais c'est me narguer par trop, que de ra'envoyer ici, aux Jardies, vingt- cinq contrefaçons de César Birotteau. El je ne me vengerai pas ! Si fait! je ne veux pas mourir sans avoir tiré une vengeance magistrale de ces bandits-là. Que faut-il faire, ditesmoi, pour être de la Société des gens de lettres? J'en ferai une armée, et avec cette armée je marcherai contre la Belgique. Elle a un Waterloo chez elle, elle en aura deux! Oui, je veux être de la Société des gens de lettres : que faiit-il faire, dites, pour cela?

— Il faut être un peu homme de lettres. Ce n'est pas toujours de rigueur, mais enfin...

— Que donne-ton en y entrant?

— Yîprrt francs.

— Il fallait exiger vingt mille francs ! et l'on n'aurait pas eu tout le fretin de la littérature ; mais passons, le mal est fait. Je veux faire partie de votre Société.

— Je m'en réjouis grandement pour notre Société.

— Je veux en êlre cette semaine.

— Rien n'est plus facile, monseigneur.

— Vous me présenterez, n'est-ce pas?

— Ce sera un immense honneur pour moi, sire. » Balzac prit une poignée de contrefaçons et me les

lança à la tête.

« Ne plaisantons pas, je veux être reçu, immédiatement, membre de la Société des gens de lettres, afin de faire prévaloir quelques bonnes et vigoureuses idées que j'ai contre la contrefaçon. C'est très-sérieux. Que ce soit le plus tôt possible !

— Il y a séance samedi prochain...

— Je veux être reçu samedi.

— Vous le serez.

— Gare ensuite à tous les pirates, sous quelques noms qu ils se cachent : contrefacteurs, imitateurs, traducteurs, colporteurs, éditeurs, brocheurs, plieurs, satineurs et tous autres écornifleurs, voleurs ; malheur! »

C'est en 1859 que Balzac demanda ouvertement à faire partie de la Société des gens de lettres dont, jusqu'alors, il ne s'était pas montré fort émerveillé, parce que, selon lui, elle ne marchait pas assez vite, parce qu'elle ne remplissait pas le monde du bruit de ses travaux, parce qu'elle ne dominait pas l'Etat de toute sa hauteur.

C'est sans doute pour avoir apprécié la société de cette manière peu mesurée et surtout peu contenue, que son admission réunit à peine, à l'assemblée générale, le nombre de voix suffisant. Il fallait quarante-cinq voix pour être élu, et il en eut cinquantetrois, tandis que des membres, beaucoup moins célèbres au dehors, en comptèrent jusqu'à quatrevingts.

On fut, sans doute, fier de le voir, aussitôt reçu, siéger au comité, mais on craignait, sans se le dire, son impopularité dans une assez forte partie de la presse dont on avait le plus grand besoin de se rallier les difficiles sympathies. L'homme supérieur sut bien vite déchirer ces nuages. Tout en justifiant, à certains égards les appréhensions de quelques membres, il donna à la Société une impulsion inaccoutumée. Son souffle souleva l'inertie générale.

Balzac apportait à la compagnie une connaissance

profonde, presque diabolique, de la misère chronique de la profession; une habileté rare, sans égale, à traiter avec les aristocrates de la librairie ; un indomptable désir de limiter leurs déprédations par des lois qu'il avait méditées sur le mont Sinaï d'une longue expérience personnelle; et, avant toutes choses, une admirable conviction de la dignité de l'homme de lettres.

Sa parole était écoutée, si elle n'était pas toujours obéie.

Balzac s'exprimait avec une grande chaleur et une intarissable prodigahté d'idées dans les assemblées générales, dans le comité, et particulièrement au sein des commissions. C'était souvent de la fumée, mais le foyer était large, le feu ardent; s'il n'est rien resté de ce torrent de belles paroles qui coulait de ses grosses lèvres enÛées d'éloquence, les archives de la Société ont été du moins assez heureuses pour conserver quelques-uns de ses projets gigantesques, babyloniens, projets étonnants par leur vaste ensemble et.par la ténuité des détails.

Nous donnerons plus loin un morceau considérable, tout écrit de sa main , intitulé le Code littéraire. A notre avis, ce travail, complètement inconnu, comme tant d'autres élaborés par Balzac, est un chef-d'œuvre de

logique, de déductions, unvraichefd'œuvresurtoutpar la science de la matière qu'il traite. Le filet est ourdi par les doigts d'un tisserand rompu à la finesse des poissons subtils qu'il veut prendre. Pas un n'échapperait. Seulement, on peut reprocher à ce projet de l'aire aux auteurs la part du lion : on nous permettra celte fois d'être de l'avis du lion .

Ce colossal travail de législation, sans précédents dans les annales littéraires, prouve en outre, par une absence presque totale de ratures et de surcharges, que Balzac n'avait pas la première rédaction aussi difficile, aussi pierreuse qu'on l'a tropconstammentsupposé, et comme il le prétendait, d'ailleurs, lui-même.

Il nous reste à dire, avant d'exposer ce Code litté- RAioE dans toute son étendue, la grande dispute de Balzac avec la Gazette des Écoles, dispute malsaine, qu'il convient de placer comme date entre le moment oiî il proposa le Code littéraire et celui où la Société des gens de lettres fulmina un superbe manifeste auquel il fut appelé à prendre part.

La dispute de Balzac avec la Gazette ou Journal des Écoles, — journal ou gazette, peu importe, l'un et l'autre avant disparu, et disparu sans laisser sur la terre d'inconsolables regrets, — naquit d'un article attentatoire à riionneur de l'écrivain, article dont la

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violence paraît aujourd'hui inexplicable SOUS un autre régime politique.

Ce journal publiait, pour le plus grand charme de ses lecteurs de la rue Saint-Jacques et de la place du Panthéon, des lithographies qu'il classait sous une légende déjà assez difficile à dire. Le dessin dont Balzac eut à se plaindre, et que nous avons en ce moment devant nous, le représente dans une cellule de Clichy, vêtu en robe de moine et assis à une table sur laquelle on voit deux bouteilles de vin et un long verre à Champagne. De sa main gauche il tient une pipe, — Balzac une pipe! — qu'il est en train de fumer, et de son bras droit il entoure la taille d'une jeune femme; jeune, sans doute, mais beaucoup trop laide pour faire absoudre à quelque degré celui à qui le lithographe se permet d'attribuer cette mensongère légèreté. Sous cette abominable débauche d'un crayon stupide, on lit quatre lignes, impossibles à faire passer entièrement du langage des lieux équivoques dans celui que veulent entendre les honnêtes gens. Après les avoir lavées trois fois à la chaux, nous ne donnons ici au lecteur que ce que la soude et le chlore ont désinfecté. Yoici ces quatre lignes, réduites à deux par la chimie : « Le révérend père domSéraphitus myslkus Goriot, de l'ordre ré(jidier des frères de

CHchy, mis dedans par tous ceux qu'il y a mis, reçoit dans sa solitude forcée les consolations de Santa Séraphita.

« Scènes de la vie cachée, pour faire suite à celles de la vie privée. »

Comment Balzac eut-il connaissance de cette insulte, lui si souvent en voyage, lui si souvent à la campagne? Probablement un ami charitable, trop charitable, lui fit parvenir, — charmante attention, — ' le numéro où elle se trouvait. C'est toujours de cette manière que les choses arrivent à leur adresse. Si, sur l'enveloppe de chaque lettre qu'on écrit, — notez ceci avec douleur, — on mettait quelque chose d'offensant pour la personne destinée à la recevoir, il no s'égarerait pas une seule lettre par année en France.

C'est par Balzac lui-même que j'appris en même tempset l'existence derarticle et l'existence du journal. On verra pourquoi j'ai eu plus tard, pourquoi j'ai encore aujourd'hui, un souvenir si exact des moindres particularités de cette méchante affaire, que Balzac retint avec des intentions de vengeance à faire reléguer les Borgia dans la dernière classe des âmes vindicatives. Jamais, il est vrai, la presse en France n'était allée aussi loin et aussi effrontément dans la voie des personnalités. G était plaisir. On appelait alors cela

YÉcole Américaine, comme en peinture on appelle certaines manières de composer avec énergie ou avec éclat, l'école de Michel-Ange, l'école du Titien. L'école américaine allait bien, très-bien, ma foi! Beau style, belle couleur; assassinats à la Rubens.

Nous touchions aux derniers jours du mois d'août de l'année 1839, je quittais la place Saint-Georges pour entrer dans la rue Bréda. Déjà je mettais le pied sur cette affreuse place qui s'appelle aussi Bréda, et qui a toujours l'air d'entrer dans des convulsions, tant elle prend des attitudes effrayantes et affecte des haut-le-corps insensés, quand je vis descendre du sommet de la rue, en compagnie d'un autre homme, Balzac, mais Balzac étrange d'aspect, rouge comme un sonneur de trompe le mardi gras, Igs joues inondées de sueur, les habits couverts d'une poussière blanche. Son compagnon était un homme gros comme lui, mais beaucoup moins grand, trapu, bien entripaillé, vêtu de gris des pieds à la tête, large chapeau blanc, souliers pris dans des guêtres blan.ches. Je crus voir deux poissons roulés dans la farine.

Le soleil d'août foudroyait en ce moment la place Bréda, et lui donnait une teinte carrières Montmartre tout à fait en harmonie avec les personnages blafards du tableau. Balzac ne me vit pas, tant il était tout

entier à sa conversation, ou à son monologue, car jo n'entendis d'abord que lui; et lui, Balzac, disant vingt fois au moins par seconde le nom de l'homme côte ù côte duquel il marchait. « Non, non ! monsieur Jacquin... disait-il. — C'est de toute impossibilité, monsieur Jacquin. — Vous n'êtes pas raisonnable du tout! monsieur Jacquin. — Vous n'y songez pas, monsieur Jacquin! — Ah! monsieur Jacquin! — Il faut en rabattre énormément, monsieur Jacquin. — Mais, monsieur Jacquin! monsieur Jacquin! où me conduiriez-YOUs si je vous laissais faire ! — Pas de cela, monsieur Jacquin! »

Au risque d'écraser une demi-douzaine de Jacquin, j'interrompis Balzac par mon salut et le fait de ma présence.

«Ah! j'allais chez vous! me dit-il en me prenant vivement par le bras sans pourtant lâcher celui de M. Jacquin; cette lettre était pour vous, — il tira une lettre de sa poche, — dans le cas où je ne vous aurais pas rencontré. Vous savez ce qui m'arrive?

— Je ne sais pas ce qui vous arrive. »

Balzac fut presque fâché de ma réponse; il croyait déjà tout Paris au courant de révùncment dont il allait m'entretenir,

« Que vous arrive -t-il? »

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Avant de me repondre, Balzac reprit avec]\i. Jncquin :

« Voyons, petit père Jacquin, mon bon petit père Jacquin, vous mettez sur votre note, — je sais bien ce que je dis : — « Enlèvement des teires et (jravois provenant des fouilles et démolitions. »

— Oui, monsieur de Balzac.

— Vous mettez ensuite sur celte note quarante ■voies à un cheval, soixante francs.

— Oui, monsieur de Balzac.

— Eh bien! voilà, père Jacquin, ce que je ne tolère pas.

— Trente sous la voie à un clicva! , quarante voies, cela fait bien soixante francs, monsieur de Balzac : soixante francs.

— Parbleu !

— Eh bien alors?

— Mais je ne veux pas vous les payer trente sous la voie, farceur de père Jacquin. Jamais de la vie! Voilà pourquoi cela ne fait pas soixante francs. »

Je compris alors que le père Jacquin était un maçon que Balzac faisait travailler aux iardies, et je sus plus tard que lui et ce M. Jacquin sortaient ce jour-là de l'entrepôt d'un de ces nombreux marchands de plâtre en gros échelonnés autour des barrières ai'

pied dû la bulle Monimartre, source de leur commerce et de leurs richesses.

Quiltant tout à coup le fil de la conversation établie entre lui et M. Jacquin, Balzac me dit en sortant de sa poche un numéro de la Gazette des Écoles ;

« Voyez, voyez cela. J'en aurai vengeance! »

Il ouvrit ce journal d'assez vilaine apparence, et il reprit :

« Cela ne vous paraît-il pas infâme?

— Je vous dis, monsieur de Balzac, que c'est le prix, le plus juste prix.

- Quel pays ! quel pays ! celui oij l'on se permet, de sang-froid, pareilles abominations contre un homme.

— Faites régler mon mémoire, si vous ne m.'cn croyez pas.

— Qui vous parle de voire mémoire! Qui donc s'occupe de votre mémoire? »

Le père Jacquin devint magnifique de stupidité.

«Oui, c'est un peu vif, dis-je à de Balzac, car c'est vous évidemment qu'il ont voulu faire là. Vous pourriez être plus ressemblant.

— Çà, M. de Balzac! interrompit sans permission le père Jacquin. Laissez donc! M. de Balzac n'est pas

habillé en moine, M. de Balzac ne fume pas, M. de Balzac...

— Ce ne sont pas là des affaires où vous compreniez quelque chose, père Jacquin.

— Eh bien! alors, je vous dirai, quant à l'enlèvement des terres, qu'il n'y a pas un sou à rabattre. Mais songez donc que les bêtes fatiguent horriblement dans ce temps-ci; elles fondent sur leurs boulets.

— Elles fatiguent! s'écria de Balzac, revenant brusquement aux terres enlevées et aux gravois, elles fatiguent pour aller jusqu'à la rivière qui est à quatre pas des Jardiesl

— A quatre pas, à quatre pas... ça vous plaît à dire, monsieur de Balzac!

— Je vous donnerai vingt sous par voie : quarante voies, quarante francs, monsieur Jacquin.

— Ça n'est pas possible, monsieur de Balzac.

— Il est de la dignité du comité de la Société des gens de lettres de poursuivre cette affaire, ccmtinua de Balzac, laissant M. Jacquin se débattre au milieu de ses gravois; j'investirai le comité de ma demande, il adressera une requête au procureur du roi, et l'honneur de la littérature sera vengé. Il le faut !

— Réfléchissez auparavant, dis-je à Balzac, réfléchissez.

— C'est tout réfléchi! Quelle pitié aurait-on ^our de pareils drôles?

— Je ne m'occupe pas d'eux, mais de vous.

— Ne me trouvez- vous pas, j)ar hasard, assez lésé dans ma considération personnelle?

— Là n'est pas la question.

— Là est toute la question.

— N'allez-vous pas faire connaître, par tant de publicité, ce que tout le monde ignore?

— Personne ne l'ignore! »

Et Balzac frappa un grand coup sur l'épaule du père Jacquin, ce qui nous couvrit d'un beau nuage de plâtre.

« Ah! voilà où je ne suis pas de votre avis, » repris-] e.

ïacquin se mit à s'cpousseler tranquillement.

« Yous ne croyez donc pas à ma grande notoriété?

— J'y croirai tant que vous voudrez, mais ce n'est pas une raison pour que je vous conseille de faire une sottise.

— Une sottise! Yous appelez une sottise le juste châtiment infligé à des misérables, à d'al'frcux grcdins qui se jouent de ma réputation d'homme et d'écrivain. »

Nouveau coup sur l'épaule de Jacquin, nouveau

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nuage de poussière s'élevant de l'épaule de Jacquin.

« Mais si vous leur faites un procès, vous allez d'abord, dis-je de nouveau à Balzac, populariser l'existence de ce journal; un procès lui dresse un piédestal; un procès lui vaudra cinq cents abonnés. »

Jacquin recommença à s'épousseter avec le même calme, le calme du chien qui se lèche après avoir reçu un coup de pied de son maître.

« Ce procès lui vaudra l'infamie et la prison, répliqua Balzac.

— Ce n'est pas sûr; les lois ne sont pas déjà si prolectrices à cet endroit. Ce n'est pas sûr du tout!

— Ah! vous voilà bien, me dit-il, je reconnais bien en vous le journaliste! il ne faut jamais effleurer leur délicate peau devant vous. Allez! vous êtes comme la caque, vous sentirez toujours le hareng : quia été journaliste, lésera toujours. Tous ces coupejarrets de la grande et de la petite presse sont vos confrères.

— Vous allez loin... Tous, non! Je n'ai pas qu'à me louer d'eux moi non plus... Vous allez bien loin.

— Mais non... je vous connais, vous dis-je; le roi vous nommerait pair de France, — pair de France! entendez-vous, — que vous vous lèveriez la nuit pour

faire du journalisme contre quelqu'un ou contre quelque chose, contre le roi lui-mcme qui vous aurait nommé pair de France !

— Mettez-moi de côté, je vous prie. Voyons, que voulez-vous faire?

— Je vous l'ai dit, un procès retentissant! » Troisième coup de poing plus terrible sur le dos

de Jacquin, qui disparut cette fois dans le plâtre.

« Pardon, dit le père Jacquin, derrière le rideau de poussière qui le rendit pour l'instant invisible, pardon, monsieur de Balzac; que disons-nous pour terminer?

— Nous disons, pour terminer, répondit Balzac, vinçrt sous la voie.

— Trente sous ! monsieur de Balzac.

— Vingt sous! père Jacquin.

— Trente sous! monsieur de Balzac.

— Mais donnez-lui donc vingt-cin(| sous de sa voie de cheval, et terminez-en ou vous ne tcrmiiioroz jamais, dis-je à Balzac. »

Je crus que Balzac me dévorerait.

« Vingt-cinq sous ! jamais! Comme vous y allez ! mais vous ne connaissez pas le père Jacquin, c'est un filou, un voleur; il compte sur son imporlunilé, il compte sur ma lassitude; il compte sur tous les man-

vais sentiments pour me voler des pieds à la tête,

— Ah ! monsieur de Balzac, ça vous plaît à dire.

— C'est un journaliste, reprit Balzac, en matière de gravois. Tenez, crachons-nous toutes nos vérités à la face, père Jacquin; vous ne chargez pas même vos tombereaux à moitié quand vous emportez les démolitions et les gravois. Donc, quarante voies, c'est vingt voies, et encore! et encore! Il y aurait, je gage, de la place pour la grosse madame Jacquin dans le tombereau, quand vous le dites plein, si elle voulait y prendre place. Conséquemment, quand je paye quarante voies, je ferme les yeux,

— Ah! pour ça non, bigre! vous les avez bien trop ouverts. Une fois, deux fois, et pour être agréable à monsieur, dit Jacquin en me regardant, ça sera vingt-trois sous.

— Nous verrons ça demain, répondit Balzac, mais je ne promets rien. Vingt-trois sous !

— Viendrez-vous là-bas ?

— Oui, je verrai où en sont les fouilles, et je jaugerai les tombereaux.

— C'est votre droit, monsieur de Balzac, vous jaugerez. Adieu donc! à demain !

— A demain, père Jacquin; sept heures, premier convoi.

— Oui, à la fraîche I monsieur de Balzac ! »

Le père Jacquin s'éloigna et Balzac et moi descendîmes alors vers le boulevard.

La conclusion de notre entrevue fut ceci ; il m'écrirait dans la soirée une lettre contenant sa plainte contre le Journal des Ecoles; je me chargerais de la lire le lendemain au comité; le comité prendrait ensuite telle résolution qui lui paraîtrait le plus convenable dans l'intérêt blessé de l'un de ses membres.

Le lendemain, en effet, je lus au comité une lettre que Balzac m'avait écrite dans la soirée de la veille, ainsi que nous en étions convenus.

On va voir, par le procès-verbal même de la séance, quels furent les résultats de ma démarche en faveur de Balzac.

On lit ceci au procès -verbal .

« M. Léon Gozlaii donne lecture d'une lettre que lui a écrite M. de Balzac, et par laquelle il se plaint de la publication d'une gravure faile par la Gazette des Ecoles, avec un texte qui contient des énonciations outrageantes et diffamatoires. M. de Balzac réclame l'intervention du comité auprès de M. le procureur du roi de Paris.

« Le comité, après en avoir délibéré, décide qu'une démarche sera préalablement tentée auprès du gérant du journal les Écoles^ par deux de ses membres, pour obtenir

par les voies amiables les réparations qui sont dues à M. de Balzac; et, dans le cas où cette démarche serait infructueuse, il en sera donné avis officiellement par lettre à M. de Balzac, qui suivra alors l'affaire comme bon lui semblera et qui fera de la lettre l'usage qu'il voudra.

a Messieurs Caucliois Lemaire et David sont désignes ponr les démarches à faire auprès du gt'^ranl du Journal des Écoles. »

Les démarches faites par ces deux membres du comité auprès du Journal des Ecoles furent si loin d'être satisfaisantes, que le comité adressa la lettre suivante au procureur du roi :

Paris, ce 51 août 1859,

A M. le procureur du roi près le tribunal civil de première instance de la Seine.

« Monsieur le procureur du roi,

« Le comité de la Société des gens de letlres, dont le devoir est de protéger l'honneur de chacun des membres de la Société plus encore que leurs intérêts, se voit forcé, par la gravité toute exceptionnelle du cas, d'appeler votre attention sur le délit de calomnie et d'outrage que renferme la lithographie ci-jointe, publiée avec le numéro 40 du Journal des Ecoles. Outre la ressemblance grossière qu'offre le dessin, l'inscription mise au bas désigne trop clairement M. de Balzac, pour que personne puisse se méprendre sur rintenlion diffamatoire qu'ont eue les autours

de cette publication. Nous devons encore vous faire observer, monsieur, qu'indépendamment de son caractère injurieux et obscène, le texte contient une calomnie, en faisant entendre que M. de Balzac a été incarcéré pour dettes. M. de Balzac se trouve ainsi blessé à la fois dans son honneur et dans ses intérêts. En conséquence, nous vous prions de vouloir bien livrer à la justice des tribunaux les auteurs et les complices du délit.

« Agréez, monsieur le procureur du roi, etc.. »

Suivent les signatures des membres du comité.

Pour que cette pièce fût légalement formulée, il fallait que Balzac l'appuyât lui-même de sa plainte, ce qu'il fit. Nous donnons ici le texte de cette plainte.

Paris, le \" septembre 1859.

A M. leprocîireur du roi en son parquet.

« Monsieur,

« Je sais que le comité de la Société des gens de lettres a dû vous dénoncer un fait de diffamation grave, commise envers moi, eu vous transmettant le corps du délit, mais, comme vous ne seriez pas suffisamment saisi, j'ai l'honneur, monsieur le procureur du roi, de me porter par cette lettre partie plaignante auprès de vous et partie civile. M. Benazet, avoué de la Société, sera constitué et fera les diligences nécessaires.

«r Trouvez ici, monsieur le procureur du roi, l'expression de mon profond respect.

« DE Balzac. »

Ni cette lettre, que je copie d'après l'original, ni celle du comité, que je copie pareillement d'après l'original, ne furent envoyées au parquet du procureur du roi, qui, par conséquent, n'eut jamais connaissance de l'affaire. Balzac demanda quelques jours de réflexion avant de recourir à cette mesure extrême; ilalla les passer je ne sais plus où; les semaines s'écoulèrent; le sang-froid revint; et il finit par où il aurait dû commencer s'il avait suivi mes conseils, c'està-dire par ne rien faire du tout. L'affaire tomba à l'endroit le plus profond de l'océan de l'oubli, bien digne, celui-là, d'être appelé pacifique.

M. Jacquin, cet excellent M. Jacquin, eut-il vingttrois sous de Savoie à un cheval, pour l'enlèvement des démolitions et gravois? Ce n'est pas nous qui le dirons; à cet égard notre ignorance demeure complète.

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