FÉLIX
« A quel talent nourri de larmes devronsnous un jour la plus émouvante élégie, la peinture des tourments subis en silence par les âmes dont les racines tendres encore ne rencontrent que de durs cailloux dans le sol domestique, dont les premières floraisons sont déchirées par des mains haineuses, dont les fleurs sont atteintes par la gelée au moment où elles s'ouvrent? Quel poëte nous dira les douleurs de l'enfant dont les lèvres sucent un sein amer, et dont les sourires Sont réprimés parle feu dévorant d'un œil sévère ? La fiction qui représenterait ces pauvres cœurs opprimés par les êtres placés autour d'eux;pour favoriser les. développements de leur sensibilité serait la véritable histoire de ma jeunesse. Quelle vanité pouvais-
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je blesâGi*, mol,, nouveâu-nê? gilôlle disgrâce physique ou morale me valait la froideur de ma mère? étais-je donc renfantdu devoir, celui dont la naissance est fortuite, ou celui dont la vie est un reproche ? Mis eti nourrice à la campagne, oublié par ma famille pendant trois ans, quand je revins à la maison paternelle, je comptais pour si peu de chose que j'y subissais la compassion de» gens. Je ne connais ni le sentiment ni l'heureux hasard à l'aide desquels j'ai pu me relever de cette première déchéance :
chez moi l'enfatit ignore, et Thomme né Sait rien. Loin d*adôuclr mon sort, mon frère et me^ deux soeurs s*âmusérent â me faire souffrir. Le pacte en vertu duquel les enfanta éacheiït leurs I
peccadilles, et qui leur apprend déjà l'honueurj fut nul à mon égard; bien plus, je me vis Souvent ptihi pour les fautes de mon frérè, sans pouvoir réclamer contre cette injustice; la eourfîsanerîe, en germe chez les enfants, leur conseillait-elle de Contribuer aux persécutions qui m'afttigeaient , pour se ménager les bonnes grâces d'une mère également redoutée par eux? était-ce un effet de leur penchant à Timitâtion? . était-ce besoin d'essayer leur forces, ou manque de pitié 1 Peut-être ces causes réunies me prlvérent-elleg de la douceur de la fraternité. Déjà
déshérité de toute aflfeciion, je ne pouvais riea aimer, et la nature m'avait fait aimant ! Un ange recueille-t-il les soupirs de cette sensibilité sans cesse rebutée ? Si dans quelques âmes les' sentiments méconnus tournent en haine, dans la mienno ils se concentrèrent et s'y creusèrent un lit d'où, plus tard, ils jaillirent sur ma vie. Suivant les caractères, l'habitude de trembler relâche les fibres, engendre la crainte ; et la crainte oblige à toujours céder. De là vient une faiblesse qui abâtardit l'homme et lui communique je ne sais quoi d'esclave.
Mais ces continuelles tourmentes m'habituèrent à déployer une force qui s'accrut par son exercice et prédisposa mon âme aux résistances morales. Attendant toujours une douleur nouvelle, comme les martyrs attendaient un nouveau coup, tout mon être dut exprimer une résignation morne sous laquelle les grâces et les mouvements de l'enfance furent étouffés, attitude qui passa pour un symptôme d'idiotie et justifia les sinistres pronostics de ma mère. La certitude de ces injustices excita prématurément dans mon âme la fierté, ce fruit de la raison, qui sans doute arrêta les mauvais penchants qu'une semblable éducation encourageait. Quoique délaissé par ma mère, j'étais
parfois l'objet de ses scrupules, parfois elle parlait de mon instruction et manifestait le désir de s'en occuper ; il me passait alors des frissons horribles en songeant aux déchirements que me causerait un contact journalier avec elle. Je bénissais mon abandon, et me trouvais heureux de pouvoir rester dans le jardin à jouer avec des cailloux, à observer des insectes, à regarder le bleu du firmament. Quoique Tisolement dût me porter à la léverie, moè goût pour les contemplations vint d'une aventnre qui vous peindra mes premiers malheurs. Il était si peu question de moi que souvent la gouvernante oubliait de me faire coucher. Un soir, traûquillement blotti sous un figuier, je regardais une étoile avec cette passion curieuse qui saisit les enfants, et à laquelle ma précoce mélancolie ajoutait une sorte d'intelligence sentimentale. Mes SGôurs s'amusaient et craient; j'entendais leur lointain tapage comme un accompagnement à mes idées. Le bruit cessa, la nuit vint. Par hasard, ma mère s'aperçut démon absence.
Pour éviter un reproche, notre gouvernante, une terrible mademoiselle Caroline, légitima les fausses appréhensions de ma mère en prétendant que j'avais la maison en horreur ; que si elle n'eût pas attentivement veillé sur moi,
je me serais enfui déjà; je n'étais pas imbécile, mais sournois ; parmi tous les enfants soumis à ses soins, elle n'en avait jamais rencontré dont les dispositions fussent aussi mauvaises que les miennes. Elle feignit de me cherclfer et m'appela, je répondis; elle vint au figuier où elle savait que j'étais. — Que faisiezvous donc là ? me dit-elle. — Je regardais une étoile. — Vous ne regardiez pas une étoile, dit ma mère qui nous écoutait du haut de son balcon; connaîtron l'astronomie à votre âge? — Ahl madame, s'écria mademoiselle Caroline, il a lâché le robinet du réservoir, le jardin est inondé. Ce fut une rumeur générale. Mes sœurs s'étaient amusées à tourner ce robinet pour voir couler l'eau ; mais, surprises par l'écartement d'une gerbe qui les avait arrosées de toutes parts, elles avaient perdu la tête et s'étaient enfuies sans avoir pu fermer le robinet. Atteint et convaincu d'avoir imaginé cette espièglerie, accusé de mensonge quand j'affirmais mon innocence, je fus sévèrement puni. Mais, châtiment horrible 1 je fus persiflé sur mon amour pour les étoiles, et ma mère me défen dit de rester au jardin .le soir. Les défenses tyranniques aiguisent encore plus une passion chez les enfants que chez les hommes ; les en-
fants ont sur eux l'avantage de ne penser qu'à ]ft chose défendue, qui leur offre des attraits Irrésistibles, J'eus donc souvent le fouet pour mon étoile. Ne pouvant me confier à personne, je lui disais mon chagrin dans ce délicieux ramage intérieur par lequel un enfant bégaye ses pre* mières idées, comme naguère il a bégayé ses premières pafoles. A l'âge de douze ans, au col* lége, je la contemplais encore en éprouvant d'indicibles délices, tant les impressions reçues au matin de la vie laissent de profondes traces au cœur.
9 De cinq ans plus âgé que moi, Charles fut aussi bel enfant qu'il est bel homme ; il était le privilégié de mon père, l'amour de ma mère, l'espoir de ma famille, partant le roi de la malson. Bien fait et robuste, il avait un précepteur. Moi, chétif et malingre, à cinq ans je fus envoyé comme externe dans une pension de la ville, conduit le matin et ramené le soir par le valet de chambre de mon père. Je partais en emportant un panier peu fourni, tandis que mes camarades apportaient d'abondantes provisions.
Ce contraste entre mon dénûment et leur richesse engendra mille souffrances. Les célèbres rillettes et rillons de Tours forjnaient l'élément principal du repas que nous faisions au milieu
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de la journée, entre le déjeuner du matin et le dîner de la maison, dont l'heure coïncidait avec notre rentrée. Cette préparation, si prisée par quelques gourmets, paraît rarement â Tours sur les tables aristocratiques; si j'en entendis par/* 1er avant d'être mis en pension, je n'avais jamais eu le bonheur de voir étendre pour moi cette brune confiture sur une tartine de pain; maïs elle n'aurait pas été de mode à la pension, mon envie n'en eût pas été moins vive, car elle était devenue comme une idée fixe, semblable au désir qu'inspiraient à Tune des plus élégan-^ tes duchesses de Paris les ragoûts caisinés par les portières, et qu'en sa qualité de femme, elle satisfit. Les enfants devinent la convoitise dans les regards aussi bien que vous y lisez l'amour ; je devins alors un excellent sujet de moquerie. Mes camarades, qui presque tous appartenaient à la petite bourgeoisie, venaient me présenter leurs excellentes rillettes en me demandant si je savais comme elles se faisaient, où elles se vendaient, pourquoi je n'en avais pas. Ils se pourléchaient en vantant les rillons, ces résidus de porc sautés dans sa graisse et qui ressemblent â des truffes cuites ; ils douanaient mon panier, n'y trouvaient que des fromages d'Olivet ou des fruits secs, et m'assassinaient d'un : — - Tu n'as
donc pas de quoi? qui m'apprit à mesurer ]a différence mise entre mon frère et moi. Ce contraste entre mon abandon et le' bonheur des autres a souillé les roses de mon enfance et flétri ma verdoyante jeunesse. La première fois que, dupe d'un sentiment généreux, j'avançai la main pour accepter la friandise tant souhaitée qui me fut offerteii'un^ir hypocrite, mon mystificateur retira sa tartine aux rires des camarades prévenus de ce dénoûment. Si les esprits les plus distingués sont accessibles à la vanité, comment ne pas absoudre l'enfant qui pleure de se voir méprisé,, goguenarde 1 A ce jeu, combien d'enfants seraient devenus gourmands, quêteurs, lâches 1 Pour éviter les persécutions, je me battis. Le courage du désespoir me rendit redoutable; mais je fus un objet de haine, et restai sans ressources contre les traîtrises. Uu soir, en sortant, je reçus dans le dos un coup de mouchoir roulé, plein de cailloux. Quand le valet de chambre, qui me vengea rudement, apprit cet événement à ma mère, elle s'écria : — Ce maudit enfant ne nous donnera que des chagrins ! J'entrai dans une horrible défiance de moimême, en trouvant là les répulsions que j'inspirais en famille. Là, comme à,la maison, je me repliai sur moi-même. Une seconde tombée de
neige retarda la floraison des germes semés en mon âme. Ceux que je voyais aimés étaient de francs polissons, ma fierté s'appuya sur cette observation, je demeurai seul. Ainsi se continua l'impossibilité d'épancher les sentiments dont mon cœur était gros. En me voyant toujours assombrii haï, solitaire, le maître confirma les soupçons erronés que ma famille avait de ma mauvaise nature. Dès que je sus écrire et lire, ma mère me fit exporter à Pont-Levoy, collège dirigé par les Oratoriens, qui recevaient les enfants de mon âge dans une classe nommée la classe des Pas latins , où restaient aus*si les écoliers de qui l'intelligence tardive se refusait au rudiment. Je demeurai là huit ans, sans voir personne, et menant une vie de paria. Voici comment et pourquoi. Je n'avais que trois francs par mois pour mes menus plaisirs, somme qui suflisait à peine aux plumes, canifs, règles, encre et papier dont il fallait nous pourvoir. Ainsi, ne pouvant acheter ni les échasses, ni les cordes, ni aucune des choses nécessaires aux amusements du collège, j'étais banni des jeux; pour y être admis, j'aurais dû flagorner les riches ou flatter les forts de ma division. La moindre de ces lâchetés, que se permettent si facilement les enfants, me faisait bondir le cœur. Je se-
journais poiis un arbre, perdu dans de plaintives rêveries, je lisais là les livres que nous distribuait mensuellement le bibliothécaire. Combien de douleurs étaient cachées au fond de cette solitude monstrueuse! quelles angoisses engendrait mon abandon! Imaginez ce que mon âme tendre dut ressentir à la première distribution de prix où j^obtins les deux plus estimés, le prix de thème et celui de version I En venant les recevoir sur le théâtre au milieu des acclamations et des fanfares, je n'eus ni mon père ni ma mère pour me fêter, alors que le parterre était rempli par les parents de tous mes camarades. Au lieu de baiser le distributeur, suivant l'usage, je me précipitai dans son sein et j'y fondis en larmes. Le soir, je brûlai mes couronnes dans le poêle. Les parents demeuraient en ville pendant la semaine employée par les exer»cices qui précédaient la distribution des prix, ainsi mes camarades décampaient tous joyeuse^ ment le matin -, tandis que moi, de qui les parents étaient à quelques lieues de là, je restais dans les cours avec les outre-mer, nom donné aux écoliers dont les familles se trouvaient aux îles ou à l'étranger. Le soir, durant la prière, les barbares nous vantaient les bons dîners faits avec leurs parents. Vous verrez toujours mon
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malheur s^agrandissant en raison dé la cîrcotiféfence des sphère^ êocialesoûj^efitrerai. Corn* Wén d*éffi)ns fl'al-je pâg(^ tfmtés pour infirmer Vtrtèt (lui nie condamnait à fie Vivre qu'en moi ! Combten d'espérances longtempi^ conçues avec mille élancements d'âme et détruites en Un jour ! Pour décider mes parents à venir au collège, je leur écrivaiê des éplires pleines de sentiment peut-être emphatiquement expi-lmes, mais ces lettres auralent*elles dû m'aiii* ref les reprocher de ma mère qui me réprlman* dail avec ironie sur mon style ? Sans mc^ découi^ë^^i je promettais de remplir les conditions que ma mère et mon père mettaient à leur arrivée, j'Implorais rasslstance de mes sœurs a qui
j'écrivais aux jours de leur fête êft de leur naissance, avec l'exactitude des pauvres enfants délaissés, mais avec une vaine persistance. Awt approches de la distribution deé pri^^, je redou* biais mes prières, je parlais de triomphes pressentis. Trompé par le silence de mes parents, je les attendais en m'exaltant le cœur, je lès annonçais â mes camarades ;et quand, à 1 -arrivée dès familles, le pas du vieux portier qui appe* lait les écoliers retentissait dans les cours, j'éprouvais' alors des palpitations maladives. Jâ=» mais ce Vieillard ne prononça mon nom. Le jour
OÙ je m'accusai d'avoir maudit l'existence, mon confesseur me montra le ciel où fleurissait la palme promise pour les Beati qui lugent \ du Sauveur. Lors de ma t)remière communion, je me jetai donc dans les mystérieuses profondeurs de la prière, séduit par les idées religieuses dont les féeries morales enchantent les jeunes esprits. Animé d'une ardente foi, je priais Dieu de renouveler en ma faveur les miracles fascinateursque je lisais dans le Martyrologe. A cinq ans je m'envolais dans uue étoile, à douze ans j'allais frapper aux portes du sanctuaire. Mon extase fit éclore en moi des songes inénarrables qui meublèrent mon imagination, enrichirent ma tendresse et fortifièrent mes facultés pensantes. J'ai souvent attribué ces sublimes visions à des anges chargés de façonner mon âme à de divines destinées ; elles ont doué mes yeux de la faculté de voir l'esprit intime des choses ; elles ont préparé mon cœur aux magies qui font le poète malheureux, quand il a le fatal pouvoir de comparer ce qu'il sent à ce qui est, les grandes choses voulues au peu qu'il obtient ; elles ont écrit dans ma ^ête un livre où j'ai pu lire ce que je devais exprimer, elles ont mis sur mes lèvres le charbon de l'improvisateur.
» Mon père conçut quelques doutes sur la portée de Tenseignemeut oratorieu, et vint m'enlever de Pont Levoy pour me mettre à Paris dans une institution située au Marais. J'avais quinze ans. Examen fait de ma capacité, le rhéforicien de Pont-Levoy fut jugé digne d'être en troisième. Les douleurs quej-avais éprouvées en famille, à l'école, au collège, je les retrouvais sous une nouvelle forme, peiidant mon séjour à la pension Lepître. Mon père ne m'avait point donné d'argent. Quand mes parents savaient que je pouvais être nourri, vêtu, gorgé de latin, bourré de grec, tout était résolu. Durant le cours de ma vie collégiale, j'ai connu mille camarades environ, et n'ai rencontré chez aucun l'exemple d'une pareille indifférence.
Aitaché fanatiquement aux Bourbons, M. Lepître avait eu des relations avec mon père à l'époque où des royalistes dévoués essayèrent d'enlever au Temple la reine Marîe-Antoi nette ; ils avaient renouvelé connaissance; M. Lepître se crut donc obligé de réparer l'oubli de mon père ; mais la somme qu'il me donna mensuellement fut médiocre, car il ignorait les intentions de ma famille. La pension était installée à l'ancien hôtel Joyeuse, où, comme dans toutes les anciennes demeures seigneuriales, il se trouva.it une
loge de suisse. Pendant la récréation qui précédait rheure où le gâcheuœ nous con<luisait au lycée Charlemagne, les camarades opulents allaient déjeuner chez notre portier, nommé Doisy. M. Lepître ignorait ou soufifeait le commerce de Doisy, véritable contrebandier que les élèves avaient intérêt à choyer; il était le secret chaperon de nos écarts, le confident des rentrées tardives, notre intermédiaire entre les loueurs de livres défendus. Déjeuner d'une tasse de café au lait était un goût aristocratique, expliqué par le prix excessif auquel moulèrent les denrées coloniales sous Napoléon. Si lusage du sucre et du café constituait un luxe chez les parents, il annonçait parmi nous une supériorité vaniteuse qui aurait engendré notre passion, si la pente à Timitation, si la gourmandise, si la contagion de la mode n'eussent pas suffi. Doisy nous faisait crédit, il nous supposait à tous des sœurs ou des tantes qui approuvent le point d'honneur des écoliers et payent leurs dettes. Je résistai longtemps aux blandices de la buvette., ^ Si mes juges eussent connu la force des séductions, les héroïques inspirations de mon àme vers le stoïcisme, les rages contenues pendant ma longue résistance, ils eussent essuyé mes pleurs au lîeu de les faire couler. xMais, enfant,
pouvais-je avoir cette grandeur d'âme qui fait mépriser le mépris d'autrui? »
On retrouve dans cette épître la plupart des circonstances, racontées par sa sœur, dans le commencement de cet entretien. Ce sont des pages des Confessions de J.-J. Rousseau, à la déclamation près.
Ce style consacré continue ainsi jusqu'au retour de Balzac en Touraine, où ses parents le ramènent après le retour de Napoléon de Tîle d'Elbe en 1815, Sa famille, royaliste, exige qu'il aille la représenter au bal que la bourgeoisie de Tours offre au duc d'Angoulôme. Il y va; il y- aperçoit une fcrame miraculeuse de beauté, qui s'assied à côté de lui pendant le tumulte de la fête. Elle le fascine tellement qu'il effleure involontairement d'un mouvement de tête ses blanches épaules. Elle se lève et s'éloigne avec un mouvement d'indignation concentrée.
Quelque temps après un arai de sa famille lui propose de visiter avec lui les bords do la ri-
vière. Voici cette délicieuse description qui le ramène à son idéal. Ni Rousseau, ni Chateaubriand, ni Byron, ni Gœthe, ne le dépassent.
Lisez-la tout entière.
« Donc, un jeudi matin je partis de Tours par la barrière Saint-Éloy, je traversai les ponts Saint-Sauveur, j'arrivai dans Poncher, en levant le nez à chaque maison, et gagnai la routé de Chinon. Pour la première fois de ma vie, je pouvais m'arrêter sous un arbre, marcher lentement ou vite à mon gré, sans être questionné par personne. Pour un pauvre être écrasé par les différents despotismes qui, peu ou prou, pèseift sur toutes les jeunesses, le premier usage du libre arbitre, exercé même sur des riens, apportait à Tâihe je ne sais quel épanouissemeçit. Beaucoup de raisons se réunirent pour faire de ce jour une fête pleine d'enchantements. Dans mon enfance^ mes promenades ne m'avaient pas conduit à plus d'une Heue hors la ville. Mes courses aux environs de Pont-Levoy, ni celles que je fis dans Paris, ne m'avaient point gâté sur les beautés de la nature champêtre. Néanmoins il me restait, des premiers souvenirs de ma vie, le sentiment du beau qui respire dans le paysage de Tours avec lequel je m'étais familiarisé. Quoique complètement ueuf
à la poésie des sites, j'étais donc exigeant à mon insu, comme ceux qui, saus avoir la pratique d'un art, en imaginent tout d'abord l'idéal. Pour aller au château de Frapesle, les gens à pied ou à cheval abrègent la route en passant par les landes dites de Gharlemague, terres en friche, situées au sommet du plateau qui sépare le bassin du Cher et celui de l'Indre, et où mène un chemin de traverse que l'on prend à Champy. Ces landes plates et sablonneuses, qui vous attristent duranf une lieue environ, joignent par un bouquet de bois le chemin de Sache, nom de la commune d'où dépend Frapesle. Ce chemin, qui débouche sur la route de Chiuon, bien au delà de Ballan, longe une plaine ondulée sans accidents remarquables, jusqu'au petit pays d'Artanne. Là se découvre une vallée qui commence à Montbazon, finit à la Loire, et semble bondir sous les châteaux posés sur ces doubles collines, une magnifique coupe d'émeraude, au fond de laquelle l'Indre se roule par des mouvements de serpent. A cet aspect, je Fus saisi d'un étonnement voluptueux que Teunui des landes ou la fatigue du chemin avait préparé. '- Si cette femme, la fleur de son soxe, habite un lieu dans le monde, ce lieu, le voici ! A celte pensée je m'appuyai contre un
noyer sous lequel, depuis ce jour, je, me repose toutes les fois que je reviens, dans ma chère vallée. Sous cet arbre, confident de mes pensées, je m'interroge sur les changements que j'ai subis pendant le temps qui s'est écoulé depuis le dernier jour où j'en suis parti. Elle demeurait là, mon cœur ne mé trompait point : le premier castel que je vis au penchant d'une lande était son habitation. Quand je m'assis sous mon noyer, le soleil de midi faisait pétiller les ardoises de son toit et les vitres de ses fenêtres. • Sa robe de percale produisait le point blanc que je remarquai dans ses vignes sous un hallebergier. Elle était, comme vous le savez déjà, sans rien savoir encore, le lis de cette vallée où elle croissait pour le ciel, en la remplissant du parfum de ses vertus. L'amour infini, sans autre aliment qu'un objet à peine entrevu dont mon âme était remplie, je le trouvais exprimé par ce long ruban d'eau qui ruisselle au soleil entre deux rives vertes, par ces lignes* de peupliers qui parent de leurs dentelles mobiles ce val d'amour, par les bois de chênes qui s'avancent entre les vignobles sur des coteaux que la rivière arrondit toujours différemment, et par ces horizons estompés qui fuient en se contrariant. Si vous voulez voir la nature belle et
vierge • ooratne «né iflaTioée; alle^ " là par uti jour de printemps ; si vous voulez calmer les plaies saignantes de votre cœur, revenez-y par les derniers jours de l'automne : au printemps, l'amour y bat des ailes à plein ciel ; en automne on y songe à ceux qui ne sont plus. Le poumon malade v respire une bienfaisante fraîcheur, la vue s'y repose sur des touffes dorées qui communiijuent à l'âme leurs paisibles douceurs. En ce moment, les moulins situés sur les chutes de l'Indre donnaient une voix à cette vallée frémis-
' santé, les peupliers se balançaient en riant, pas un nuage au ciel, les oiseaux chantaient, les cigales criaient, tout y était mélodie. Ne me demandez plus pourquoi j'aime la Touraine: je
. ne l'aime ni comme on aime son berceau, ni comme on aime une oasis dans le désert; je l'aime comme un artiste aime l'art ; je Taime moins que je ne vous aime; mais sans la Touraine, peut-être ne vivrais-je plus. Sans savoir pourquoi, mes yeux revenaient au point blanc, à la femme qui brillait dans ce jardin comme au milieu des buissons éclatait la clochette d'un convolvulus, flétrie si l'on y touche. Je descendis, l'âme émue, au fond de cette corbeille, et vis bientôt un village que la poésie qui surabondait en moi me fit trouver sans pais.
reil. Figurez-vous trois moulins posés parmi des lies gracieusement découpées, couronnées de quelques bouquets d'arbres au milieu d'une prairie d'eau ; quel autre nom donner à ces végétations aquatiques, si vivaces, si bien colorées, qui tapissent la rivière, surgissent audessus, ondulent avec elle, se laissent aller à ses caprices et se plient aux tempêtes de la rivière fouettée par la roue des moulins? Çà et là, s'élèvent des masses de gravier sur lesquelles l'eau se brise en y formant des franges où reluit le soleil. Les amaryllis, le nénufar, le lis d'eau, les joncs, les flox, décorent les rives de leurs magnifiques tapisseries. Un poût tremblant coniposé de poutrelles pourries, dont les piles sont couvertes de fleurs, dont les garde-fous, plantés d'herbes vivaces et de mousses veloutées, se penchent sur la rivière et ne tombent point; des barques usées, des filets de pêcheurs, le chant monotone d'un berger, les canards qui voguaient entre les îles ou s'épluchaient sur le jard, nom du gros sable que charrie la Loire; des garçons meuniers, le bonnet sur Toreille, occupés à charger leurs mulets ; chacun de ces détails rendait cette scène d'une naïveté surprenante. Imaginez au-delà du pont deux ou trois fermes, un colombier,
des tourterelles, une trentaine de masures séparées par des jardins, par d(»s haies de chèvrefeuilles, de jasmins, de clématites; puis du fumier fleuri devant toutes les portes, des poules et des coqs par les chemins : voilà le village du Pont-du-Ruan, joli village surmonté d'une vieille église du temps des croisades, et comme les peintres en cherchent pour leurs tableaux. Encadrez le tout de noyers antiques, de jeunes peupliers aux feuilles d'or pâle, mettez de gracieuses fabriques au milieu de longues prairies où l'œil se perd sous un ciel chaud et vaporeux, vous aurez une idée d'un des mille points de vue de ce beau pays. Je suivis le chemin de Sache, sur la gauche de la rivière, en observant les détails des collines qui meublent la rive opposée. Puis enfin, j'atteignis un parc orné d'arbres centenaires qui m'indiqua le château de Frapesle. J'arrivai précisément à l'heure où la cloche annonçait le déjeuner. Après le repas, mon hôte, ne soupçonnant pas que j'étais venu de Tours à pied, me fit parcourir les alentours de sa terre, où de toutes parts je vis la vallée sous toutes ses formes : ici par une échappée, là tout entière; souvent mes yeux furent attirés à l'horizon par la belle lame d'or de la Loire où, parmi les roulées, les voiles dessinaient de fantasques figures
qui fuyaient emportées par le vent. En gravissant une crête, j'admirai pour la première fois le château d'Azay, diamant taillé à facettes, serti par rindre, monté sur des pilotis masqués de fleurs. Puis je vis dans un fond les masses romantiques du château de Sache, mélancolique séjour plein d'harmonies, trop graves pour les gens superficiels, chères aux poëtes dont l'âme est endolorie. Aussi, plus tard, en aimai-je le silence, les grands arbres chenus, et ce je ne sais quoi mystérieux épandu dans son vallon solitaire I Mais chaque fois que je retrouvais au penchant de la côte voisine le mignon castel aperçu, choisi par mon premier regard, je m'y arrêtais complaisamment.
» — Hé I me dit mon hôte, en lisant dans mes yeux l'un de ces pétillants désirs toujours si naïvement exprimés à mon âge, vous sentez de loin une jolie femme comme un chien flaire le gibier.
» Je n'aimai pas ce dernier mot, mais je demandai le nom du castel et celui du propriétaire.
» — Ceci est Clochegourde , me diWl , une jolie maison appartenant au comte de Mortsauf, le représentant d'une famille historique en Touraine, dont la fortune date de Louis XI, et dont le nom indigue l'aventure à laquelle il doit
et ses armes el âou illut^lralion. Il descend d'un homme qui survécut à la potence. Au<si les Mortsanf portent-ils d'or^ à la croiœ de sable alzée potencée et contre-pntencée^ chargée en cœur d'une fleur-de-lis d'or au pied nourri^ avec : Di^u saulve le Roi notre Sire, pour devise. Le comte est venu s'établir sur ce domaine au retour de l'émigration. Ce bien est à sa femme, une demoiselle de Lenoucourt, de la maison de Lenoncourt Givry qui va s'éteindre : madame de Mortsauf est fille unique. Le peu de fortune de cette famille contraste si singulièrement avec l'Illustration des .noms, que, par orgueil ou par nécessité peut-être, ils restent toujours à Clochegourde et n'y voient personne. Jusqu'à présent, leur attachement aux Bourbons pouvait justifier leur solitude; mais je doute qi;e le retour du roi change leur manière de vivre. En venant m'établir ici, l'année dernière, je suis allé leur faire une visite de politesse; ils me l'ont rendue et nous ont invités à dîner; l'hiver nous a séparés pour quelques mois ; puis les événements politiques ont retardé notre retour, car je ne suis à Frapesle que depuis peu de temps. Madame de Mortsauf est une femme qui pourrait occuper partout la première place.
» — Vient-elle souvent à Tours ?
» — Elle n'y va jamais. Mais, dit-il en- se reprenant, elle y est allée dernièrement, au passage du duc d'Angoulême, qui s'est montré fort gracieux pour monsieur de Mortsauf.
» — C'est elle 1 m'écriai-je.
» — Qui, elle?
» — Une femme qui a de belles épaules,
» — Vous rencontrerez en Touraine beaucoup de femmes qui ont de belles épaules, dit-il m riant. Mais si vous n'êtes pas fatigué, nous pouvons passer la rivière, et monter à Clochegourde, où vous aviserez à reconnaître vos épaules.
» J'acceptai, non sans rougir de plaisir et de honte. Vers quatre heures nous arrivâmes au petit château que mes yeux caressaient depuis longtemps. Cette habitation, qui fait un bel effet dans le paysage, est en réalité modeste. Elle a cinq fenêtres de face; chacune de celles qui terminent la façade exposée au midi s'avance d'environ deux toises, artifice d'architecture qui simule deux pavillons et donne de la grâce au logis; celle du milieu sert de porte, et on en descend par un double perron dans des jardins étages, qui atteignent à une étroite prairie située le long de l'Indre. Quoiqu'un chemin communal
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sépare cette prairie de la dernière terrasse ombragée par une allée d'acacias et de vernis du Japon, elle semble faire partie des jardins ; car le chemin est creux, encaissé d'un côté par la terrasse, et bordé de l'autre par une baie normande. Les pentes bien ménagée&mettent assez de distance entre Thabitation et la rivière pour sauver les inconvénients du voisinage des eaux, sans en ôter l'agrément. Sous la maison' se trouvent des remises, des écuries, des resserres, des cuisines, dont les diverses ouvertures dessinent des arcades. Les toits sont gracieusement contournés aux angles, décorés de mansardes à croisillons sculptés et de bouquets en plomb sur les pignons. La toiture, sans doute négligée pendant la Révolution, est chargée de cette rouille produite par les mousses plates et rougeàtres qui croissent sur les maisons exposées au midi. La porte-fenêtre du perron est surmontée d'un campanile où reste sculpté Técusson des Blamont-Chauvry : écartelé de gueules à un pal de vair^ flanqué de deux mains appaumées de carnation et d'or à deux lances de sable mises en chevrons. Le devise : Voyez tous, nui ne touche I me frappa vivement. Les supports, qui sont un griffon et un dragou de gueules enchaînées d'or, faisaient un joli effet
sculptés. La Révolulion avait endommagé la couronne^ducale et le cimier, qui se compose^ d'uD palmier de sinople fruité d'or. Senart, secret iire du comité de salut public, était bailli de Sache avant 1781, ce qui explique ces dévastations.
» Ces dispositions donnent une élégante physionomie à ce castel ouvragé comme une fleur, et qui semble ne pas peser sur le sol. Vu de la vallée, le rez-de-chaussée semble être au premier étage; mais, du côté de la cour, il est de plainpied, avec une large allée sablée donnant sur un boulingrin amimé par plusieurs corbeilles de fleurs. A droite et à gauche, les clos de vignes, les vergers et quelques pièces de terres labourables plantées de noyers, descendent rapidement, enveloppent la maison de leurs massifs et atteignent les bords de rindre, que garnissent, en cetendroit, des touffes d'arbres dont les verts ont été nuancés par la nature elle-même. En montant le chemin qui côtoie Clochegourde , j'admirais ces masses si bien disposées, j'y respirais un air chargé de bonheur. La nature morale a-t-elle donc, comme la nature physique, ses communications électriqm s et ses rapides changements de température? Mon cœur pal- ' I
pitait â l'approche des événements secrets qui
devaient le modifier à jamais, comme les animaux s'é^ayeiiten prévoyant un beau temps. Ce jour si marquant dans ma vie ne fut dénué d'aucune des circonstances qui pouvaient le solenniser. La nature s'était parée comme une femme allantà larencontredu bien-aimé, mon âme avait pour la première fois ent(*ndu sa voix, mes yeux l'avaient admirée aussi féconde, aussi variée que mon imagination me la représentait dans mes rêves de collège, dont je vous al dit quelques mots, inhabiles à vous en expliquer l'influence, car ils ont été comme une Apocalypse où ma vie me fut figurativement prédite : chaque événement heureux ou malheureux s'y rattache par des images bizarres, liens visibles aux yeux de l'âme seulement. Nous traversâmes une première cour entourée des bâtiments nécessaires aux exploitations rurales, une grange, un pressoir, des stables, des écuries. Averti par les aboiements du chien de garde, uu domestique vint à notre rencontre, et nous dit que monsieur le comte, parti pour Azay dès le matin, allait sans doute revenir, et que madame la comtesse était au logis. Mon hôte me regarda. Je tremblais qu'il ne voulût pas voir madame de Mortsauf en l'absence de son mari, mais il dit au domestique de nous annoncer. Poussé par une avidité
d'enfant, je me précipitai dans la longue antichambre qui traverse la maison.
» — Entrez donc, messieurs, dit alors une voix d'or.
» Quoique madame de Mortsauf n'eût prononcé qu'un mot au bal, je reconnus sa voix qui pénétra mon âme et la remplit comme uu rayon de soleil remplit et dore le cachot d'un prisonnier. En pensant qu'elle pouvait se rappeler ma figure, je voulus m'enfuir;il n'était plus temps, elle apparut sur le seuil delà porte, nos yeux se rencontrèrent. Je ne s^is qui d'elle ou de moi rougit le plus fortement. Assez interdite pour ne rien dire, elle revint s'asseoir à sa place devant un-métier à tapisserie, après que le domestique eut approché deux fauteuils; elle acheva de tirer son aiguille afin de donner un prétexte à son silence, compta quelques points, et releva la tête, à la fois douce et altière, vers monsieur de Chessel, en lui demandant à quelle heureuse circonstance elle devait sa visite.
Quoique curieuse de savoir la vérité sur mon apparition, elle ne nous regarda r^i Tun ni l'autre; ses yeux furent constamment attachés sur la rivière; mais à la manière dont elle écoutait, vous eussiez dit que, semblable aux aveugles, elle savait reconnaître les agitations de l'âme
dans les imperceptibles accents de la parole. Et cela était vrai. Monsieur de Chessel dit mon nom et fit ma biographie. J'étais arrivé depuis quelques mois à Tours, où mes parents m'avaient ramené chez eux quand la guerre avait menacé Paris. Enfant delà Touraine à qui la Touraine était inconnue , elle voyait en moi un jeune homme affaibli par des travaux immodérés, envoyé à Frapesle pour s'y divertir, et auquel il avait montré sa terre, où je venais pour la première fois. Au bas du coteau seulement, je lui avais appris ma course de Tours à frapesle, et craignant pour ma santé déjà si faible, il s'était avisé d'entrer à Clochegourde, en pensant qu'elle me permettrait de m'y reposer.
m; de Chessel disait la vérité, mais un hasard heureux semble si fort cherché que madame de Mortsauf garda quelque défiance; elle tourna sur moi des yeux^ frdids et sévères qui me firent baisser les paupières, autant par je ne sais quel sentiment d'humiliation que pour cacher des larmes que je retins entre mes cils. L'imposante châtelaine me vit le front en sueur; peut-être aussi de vina-t-elle les larmes, car elle m'offrit ce dont je pouvais avoir besoin, en exprimant ' une bonté consolante qui me rendit la parole. Je rougissais comme une jeune fille en faute.
et d'une voix chevrotante comme celle d'un vieillard, je répondis par un remercîment négatif.
» — Tout ce que je souhaite, lui dis-je en levant les yeux sur les siens que je rencontrai pour la seconde fois, mais pendant un moment aussi rapide qu'un éclair, c'est de n'être pas renvoyé d'ici ; je suis tellement engourdi par la fatigue^ que je ne pourrais marcher.
»• — Pourquoi suspectez-vous l'hospitalité de notre beau pays ? me Tdit-elle. Vous nous accorderez saîis doute le plaisir de dîner à Clochegourde? ajouta-t-elle, en se tournant vers son voisin.
Je jetai, sur mon protecteur un regard où éclatèrent tant de prières qu'il se mit en mesure d'accepter, cette proposition, dont la formule voulait un refus. Si l'habitude du monde permettait à M. de Ghessel de distinguer ces nuances, un jeune homme, sans expérience, croit si fermement à l'union de la parole et de la pensée chez une belle femme, que je fus bien étonné quand, en revenant le soir, mon hôte me dit:
— Je suis resté, parce que vous en mouriez d'envie ; mais si vous ne raccommodez pas les choses, je suis brouillé peut-être avec mes voisins. Ce H vous ne raccomnvçdez pas les choses me fit
longtemps rêver. Si je plaisais à madame de Morlsauf, elle ne pourrait pas en vouloir à celui qui m'avait introduit chez elle. M. de Chessel me supposait donc le pouvoir de l'intéresser, n'était-ce pas me le danner? Celte explication corrobora mon espoir en un moment où j'avais besoin de secours.
» — Ceci me semble difficile, répondit-il, madame de Chessel nous attend.
» — Elle vous a tous les jours, reprit la comtesse, et nous pouvons l'avertir. Est-elle seule?
» — Elle a M. l'abbé de Quélus.
» — Eh bien, dit-elle en se levant pour sonner, vous dînez avec nous.
» Cette fois M . de Chessel la crut franche et me jeta des regards complimenteurs. Dès que je fus certain de rester pendant une soirée sous ce toit, j'eus à moi comme une éternité. Pour btiaucoup d'êtres malheureux,. demain est un mot vide de sens, et j'étais alors au nombre de ceux qui n'ont aucune foi dan le lendemain; quand j'avais quelques heures à moi, j'y faisais tenir toute une vie de voluptés. Madame de Mortsauf entama sur le pays, sur les récoltes, sur les vignes, une conversation à laquelle j'étais étranger. Chez une maîtresse de maison, cette façon d'agir atteste un manque d'éducation ou son
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mépris pour celui qu'elle met ainsi comme à la porte du discours ; mais ce fut embarras chez la comtesse. Si d'abord je crus qu'elle affectait de me traiter en enfant, si j'enviai le privilège des hommes de trente ans qui permettait à M. de Chessel d'entretenir sa voisine de sujets aussi graves auxquels je ne comprenais rien, si je me dépitai en me disant que tout était pour lui, à quelques mois de là, je sus combien est significatif le silence d'une femme, et combien de pensées couvre une diffuse conversation.
D'abord j'essayai de me mettre à mon aise dans mon fauteuil, puis je reconnus les avantages de ma position en me laisant aller au charme d'entendre la voix de la comtesse. Le souffle de son âme se déployait dans les replis des syllabes, comme le son se divise sous les clefs d'une flûte; il expirait onduleusement à l'oreille d'où il précipitait l'action du sang. Sa façon de dire les terminaisons en i faisait croire à quelque chant d'oiseau ; le ch prononcé par elle était comme une caresse, et la manière dont elle attaquait le t accusait le despotisme du cœur. Elle étendait ainsi, sans le savoir, le sens des mots, et vous entraînait l'âme dans un monde surhumain. Combien de fois n'ai-je pas laissé continuer une discussion que je pouvais finir, combien de fois
ne me suis-je pas fait injustement gronder pour écouter ces concerts de voix humaine, pour aspirer Tair qui sortait de sa lèvre chargée de son âme, pour étreindre cette lumière parlée avec l'ardeur que f aurais mise à serrer la comtesse sur mon sein! Quel chant d'hirondelle joyeuse, quand elle pouvait rirel mais quelle voix de cygne appelant ses compagnes, quand elle parlait de ses chagrins! L'inattention de la comtesse me permit de l'examiner. Mon regard se régalait en glissant sur la belle parleuse, il pressait sa taille,^ baisait ses pieds, et se jouait dans les boucles de sa chevelure. Cependant j'étais en proie à une terreur que comprendront ceux qui, dans leur vie, ont éprouvé les joies illimitées d'une passion vraie. J'avais peur qu'elle ne me surprît les yeux attachés à la place de ses épaules que j'avais si ardemment embrassées. Cette crainte avivait la tentation, et j'y succombais, je les regardais! mon œil déchirait Tétoffe, je revoyais la lentille qui marquait la naissance de la jolie raie par laquelle son dos était partagé, mouche perdue dans du lait, et qui depuis le bal flamboyait toujours le soir dans ces ténèbres où semble ruisseler le sommeil des jeunes gens dont Timagination est ardente, dont la vie est chaste.
» Je puis vous crayonner les traits principaux qui partout eussent signalé la comtesse aux regards; mais le dessin le plus correct, la couleur la plus chaude n'en exprimeraient riea encore. Sa figure est une de celles dont la ressemblance exige l'introuvable artiste de qui la main sait peindre le reflet des feux intérieurs, et sait rendre cette vapeur lumineuse que nie la science, que la parole ne traduit pas, mais que voit un amant. Ses cheveux fins et cendrés la faisaient souvent souffrir, et ces souffrances étaient sans doute causées par de subites réactions du sang vers la tête. Son front arrondi, proéminent comme cejui de la Joconde, paraissait plein d'idées inexprimées , de sentiments contenus, de fleurs noyées dans des eaux amères. Ses yeux veidâtres, semés de points bruns, étaient toujours pâles ; mais s'il s'agissait de ses enfants, s'il lui échappait de ces vives effusions de joie ou de douleur, rares dans la vie des femmes résignées, son œil lançait alors une lueur subtile, qui semblait s'enflammer aux sources de la vie et devait les tarir; éclair qui m'avait arraché des larmes quand elle me couvrit de son dédain formidable et qui lui suffisait pour abaisser les paupières- aux plus hardis. Un nez ^rec, comme dessiné par Phidias
et réuni par un dquble arc à des lèvres élégam^ ment sinueuses, spiritualisait son visage de forme ovale, et dont le teint, comparable au tissu des camellias blancs, se rougissait aux joues par de jolis tons roses. Soii embonpoint ne détruirait ni la grâce de sa taille, ni la rondeur voulue, pour Que ses formes demeurassent belles, quoique développées. Vous comprendrez soudain ce, geore de perfection^ lorsque vous saurez ^qu'w^lurij^santàravant-brafi, les éblouissants trésors^^ qui m'avaient fasciné paraissaient ne devoir , forme? aucun pli. Le. bas de sa tête n'offrait point ces creux qui font ressembler la tête de certaines femmes à des troncs d'arbres, ses muscles n'y dessinaient point de cordes, et partout le$,lignes; s'arrondissaient en flexuosités désespérantes pour le regard comme pour le pincea,u. -Un duvet follet se mourait le long de ses joues, dans }es méplate du col, en y retenant la lumière. qui s'y faisait soyeuse. Ses oreilles petites et bien contournées étaient, suivant son expression , des oreilles d'esclave et de mère. J?lus tard, quand j'habitai son cœur elle me disait : « Voici M. de Mortsauf 1 » et avait raison, tandis que je n'entendais rien encore, moi dont l'ouïe possède une remarquable étendue. Ses bras étaient p-^ux, sa main aux
doigts recourbés était longue, et, comme dans les statues antiques, la chair dépassait ses ongles à fines côtes. Je vous députetirais en donnant aux tailles plate» l'avantage sur les tailles rondes, si vous n'étiez pas une exception. La taille ronde est un signe de force, mais les femmes aûnsi construites sont -impérieuses, volontaires, plu& voluptueuses que ^ndres. ift contraire, les femmes à taille plate sont dévouées^ pleines de finesse, enclines à la n|'éian€olié^|ii4^^ sont mieux femmes que les autres. ija^tlÀle plate est soiçle et mollei l^i Uili^ ronde est inflexible et jalouse. Vous savez maintenant comment elle^|: était 'faite. Elle avait le pied d'une femme %i comme il faut, ce pied qui marche peu, se fatigue promptement et réjouit la vue quand il dépasse la robe. Quoiqu'elle fût mère de deux enfants, je n'ai jamais rencontré dans son sexe personne de plus jeune fille qu'elle. Son air exprimait une simplesse, jointe à je ne sais quoi d'interdit et de songeur qui ramenait à elle comme le peintre ramène à la figure où son génie a traduit un monde de sentiments. Ses qualités visibles ne peuvent d'ailleurs s'exprimer que par des comparaisons. Rappelez-vous le parfum chaste et sauvage de cette - bruyère que nous avons cueillie en revenant de la villa
Diodatt, cette fleur dont vous avez tant loué le noir et le rose; vous devinerez comment cette femme pouvait être élégante loin du monde, naturelle dans ses expressions, recherchée dans les chogeepi Revenaient siennes, à la fois rose et noire. . î^^jiiDrps avait la verdeur que nous admiroB^jpsÊ les feuilles nouvellement dépliée», f»0ii esprit avait la profonde concision du siuvage, elle était enfant par le sentiment, grave par la souffrance , châtelaine et bâchelette. '
» Aussi plaisait-elle sans artifice, par sa manière de s'asseoir, de se lever, de se taire ou de jeterunmot. Hat>tj^ellement recueillie, attentive comme La sei^^ysi^ sur qui repose le salut de tous^et qiiî épîe^Ië malheur, il lui échappait parfois des sourires qui trahissaient en elle un naturel rieur, enseveli sous le maintien exigé par sa vie. Sa coquetterie était devenue un mysti^re, elle faisait rêver au lieu d'inspirer l'attention galsâtfi.que sollicitent les femmes, et laissait apercevoir sa première nature de flamme vive, ses premiers rêves bleus, comme on voit le ciel par des éclaircies de nuages. Cette révélation involontaire rendait pensifs ceux qui ne sentaient pas une larme intérieure séchée par le feu des désirs. La rareté de ses gestes, et sur-
tout celle de ses reg^i^ds '(excepté ses enfants, elle ne regardait personne), donnait une incroyable solennité à ce qu'elle faisait ou disait, quand elle faisait ou disait une chose avec cet air que savent prendre les femmes au moment où elles compromettent leur dignité par un aveu. Ce jour-là madame de Mortsauf avait une robe rose â mille raies, une collerette à large ourlet, une ceinture noire et des brodequins de "môme couleur. Ses cheveux simplement tôrûm sun;sa tête étaient retenus par un peigne d'écaillé. Telle était l'imparfaite esquisse promise. Mais la constante émanation de son âme sur les siens, cette essence nourrissante répandue à flots comme le soleil émet sa lumière ; mais sa naturei-intime, son attitude aux heures se'reines, aai résignation aux heures nuageuses; tous ces 'ferarERftements die la vie où le caractère se déploie,; tiennent, comme les effets du ciel, à des circonstances inattendues et fugitives qui ne se ressemblent entre elles que par le fond d où elles détachent, et dont là.peintùre sera nécessairement mêlée aux événeMeuls dé cette histoire; véritable épopée domestique, aussi grande aux yeux du sage que le sont les tragédiesaux yeux de la foule, et dant le récit vous attachera autant pour la part que j'y ai prise, que par sa simili-
tude avec un grand n^mbye de destinées féminines.
» Tout à Clochegourde portait le cachet d'une propreté vraiment anglaise. Le salon où restait la comtesse était eatièreraent l)oisé, peint en gris de deux nuances. La cheminée avait pour ornement une pendule contenue dans un bloc d'acajou, surmonté d'une coupe, et deux grandsvases en porcelaine blanche à filets d'or, d'où s'élevaient des bruyères du Gap. Une lampe était sur la console. Il y avait un trictrac en face de la cheminée. Deux larges embrasses en coton retenaient les rideaux de percalq blanche, sans franges. Dos housses grises, bordées d'un galon vert, recouvraient les sièges, et la tapisserie tenduersur) le i^étier de la comtesse disait assez pourquoi son meuble était ainsi caché. Cette simplicité arrivait à la grandeur. Aucun appartement> parmi ceux que j'ai vus depuis, ne m'a causé des impressions aussi fertiles, aussi touffues que celles dont j'étais saisi dans ce salon de CloGb^N[>urde, calme et recueilli comme la vie de, la comtesse, et où l'on devinait la régularité conventuelle de ses occupations. La plupart de mes idées, et même les plus audacieuses en science ou en politique, sont nées là, comme les parfums émanent des (leurs;, mais là vcr-
doyait la plante inconnue qui jeta sur mon âme sa féconde poussière ; là brillait la chaleur solaire qui développa mes bonnes et dessécha mes mauvaises qualités. De la fenêtre, l'œil embrassait la vallée depuis la colline où s'étale Pontde-Ruan, jusqu'au château d'Azay, en suivant les sinuosités de la côte opposée que varient les tours de Frapesie, puis l'église, le bourg et le vieux manoir de Sache, dont les masses dominent la prairie. En harmonie avec cette vie reposée et sans autres émotions que celles données par la famille, ces lieux communiquaient à l'âme leur sérénité. Si je l'avais rencontrée là pour la première fois, entre le comte et ses deux enfants, au lieu de là trouver splendide dans sa robe de bal, je ne lui aurais pas ravi ce délirant baiser dont j'eas alors des remords, en croyant qu'il détruirait l'avenir de mon amour 1 Non, dans les noires dispositions où me mettait le malheur, j'aurais plié le genou, j'aurais baisé ses brodequins, j'y aurais laissé quelques larmes, et je serais allé me jeter dans l'Indre. Mais après avoir effleuré le frais jasmin de sa peau et bu le lait de cette coupe pleine d'amour, j'avais dans l'âme le goût et l'espérance de voluptés humaines ; je voulais vivre et atteadte l'heure du plaisir comme le sauvage é^îe l'heure de la ven-
geance; je voulais me suspendre aux arbres, ramper dans les vignes, me tapir dans l'herbe; je voulais avoir pour con^lices le silence de la nuit, la lassitude de la vje^ la chaleur du soleil, afin d'achever la pomme délicieuse où j'avais déjà mordu. M'eùt-ellé dertiandé la fleur qui chante ou les richesses enfouies par les compagnons de Morgan Texterminateur, je les lui aurais apportées, afin d'obtenir les richesses certaines et la fleur muette que je souhaitais 1 Quand cessa le rêv^ où m'avait plongé la longue contemplation de mon idole, et pendant lequel un domestique vint et lui parla, je l'entendis causant du comte. Je pensai seulement alors qu'une femme devait appartenir à son mari.
Cette pensée me donna des vertiges. Puis j'eus une rageuse,et sombre curiosité de voir le possesseur de ce trésor. Deux sentiments me dominèrent, la haine et la peur : une haine qui ne connaissait aucun obstacle et les mesurait tous sans les craindre; une peur vague, mais réelle, du combat, de son issue, et d'ELLE surtout. En proie à d'indicibles pressentiments, je redoutais ces poignées d« main qui déshonorent, j'entrevoyais les dilHcultés élastiques où se heurtent les plus ruiles volontés et^ù elles s'émoussent; je craignais cette force d'inertie qui dépouille
anjottrdlrnl la vie sacialn des dénoùihents qtie recherchent les âmes passionnées. »
Lâpmmièreentrévuevavec madame de Warens et la première joarnée des Charmettes n'ont pas cd fini de dé^criolion. Le siècle a fait dés pas. Il a aatantiie charmes, et plus de'pudeur.
On dîne, et on se sépare.
« Le contentement qui enflait toutes mes voiles m'empêcha de voir les inextricables difficultés mises entre elle et moi par la vie si cohérente de la solitude de la campagne. J'étais près d'elle, à sa droite, je lui servais à boire . Oui, bonheur inespéré! je frôlais sa robe, je mangeais son pain. Au bout de trois heures, ma vie se mêlait à sa vie I Enfin, nous étions liés par ce terrible baiser, espèce de secret qui nous inspirait une honte mutuelle. Je fus d'une lâcheté glorieuse : je m'étudiais à plaire au comte, qui se prêtait à toutes mes courtisaneries ; j'aurais caressé le chien, j'aurais fait la cour aux moindres désirs
des enfants ; je leur aurais apporté des cerceaux, des billes d'agate ; je leur aurais servi de cheval, je leur en voulais de ne pas s'emparer déjà de moi comme d'une chose à eux. L'amour a ses intuitions comme le génie a les siennes, et je voyais confusément que la violence, la maussaderie," l'hostilité, ruineraient mes espérances. »
Balzac accepte rbospitalité d'un château voisin d'où il voit de près Clochegourde. Il se promène, rencontre M. de Mortsauf, se lie avec lui et acquiert son amitié. Les scènes douces et amères qui suivent ce moment sont remarquablement écrites, mais ressemblent à toutes. On peut dire que le chef-d'œuvre finit là. Le reste est beau, mais vulgaire; la femme n'a ni assez de vertu pour congédier Tamant, ni assez d'amour pour s'y livrer tout entière. Cela n'est plus chaud, cela devient tiède; la tiédeur amène la froideur, et la dernière partie du roman fait douter de la première. Évidemment cela me ressemble, quand, voulant associer l'hypocrisie du monde au délire
de la passion, j'écrivis ce livre, à moitié vrai, à moitié faux, intitulé Raphaël. Le public se sentit trompé et m'abandonna. Je Tavais mérité:
la passion est belle, mais c'est à condition d'être sincère. Il en est ainsi du Lis dans la vallée. Ou renoncez à peindre l'amour, ou sacriflez-le à la vertu. Ces caractères hermaphrodites commencent par le charme et finissent par le dégoût.
Mais la première moitié du Lis dans la vallée ressemble au Cantiqurs des Cantiques terminé par une homélie de courtisans ambitieux de la cour de Charles X. On ne s'intéresse plus à personne ; et on sent que l'auteur se désintéresse à la fin de lui-môme. ,
Balzac revint enfin à son véritabi e type : la vérité. Il écrivit le chapitre le plus vaste, le plus divers et le plus véridique de sa Comédie humaine, les Parents pauvres. Ce fut son œuvre capitale, hélas! interrompue par la mort. C'était un homme de la race de Shakspeare, dont la sève était variée, large et profonde comme le monde. Il mourut, comme lui, entre cinquante et soixante ans, beureui: à la fin de sa carrière, retiré du monde dans son repos, soigné par une femme aimée, et ne regrettant rien que ses rêves.
On fut longtemps «â le juger, il était trop audessus de ses juges.
En laissant de côté ces livres futiles et un peu
•Hi«^MaaM.Ma
cyniques, les Contes drôlaiiqueSy écrits dans le commencement de sa vie pour avoir du pain et un habit, qu'il ne faut pas compter pour des monuments, mais excuser comme des haillons de misère, son caractère était probe et religieux au fond, comme les leçons de sa mère et les souvenirs de sa sœur. "On sentait en lui Thomme de bonne maison, incapable de s'avilir, si ce n'est par plaisanterie passagère. Il aimait les Bourbons et l'aristocratie de la Restauration par tradition paternelle. La démagogie lui soulevait le cœur. On n'en voit pas trace dans ses innombrables livres. Il était gentilhomme de cœur, incapable de flatter une populace ou une cour. Il aurait eu plutôt des indulgences et des faiblesses pour les vices d'en haut; carii était pédant par la grandeur et jamais par larbassesse. Je l'ai vu plusieurs fois professer ces^doctrines, môme .contre sa popularité. Il renonçait à être populaire pour rester juète et honorable. L'incorruptibilité était son essence ; écrivain léger et trop indulgent pour lui-môme en matière légère, mais au fond un honnête homme. Il concédait beaucoup au métier, rien à l'honneur. Tel était Balzac.
Quant à son talent, il est incomparable.
LesTomanciers français n'ont pas une sphère bien arrêtée dans laquelle oii puisse délimiter Taction de leur plume. Les uns, tels que les romanciers du siècle de Louis WN^'Télémaque^ les œuvres de mademoiselle de Scudéry, la Prmcessede Clboes, etc., débordent dans le large lit des aventures fabuleuses et des poëm^ épiques. Les autres, tels que Fabbé Prévost, serrrent de plus près la réalité et la nature ; ils écrivent les mémoires imaginaires d'tm Homme de qualité, le Doyen de KUlerine, ou tes amours beaucoup trop cyniques de Manon Lescaut et du Chevalier des Grieux; d'autres, tels que J.-J. Rous-
'- ^\iȴ^^ eu.