FERRAGUS
religieux qui grandit de strophe en strophe, qui tournoie vers le ciel, et qui épouvante, qui rapetisse, qui élève l'âme et vous laisse un sentiment de l'éternité dans la conscience, au moment où le dernier vers s'achève. Vous avez été aux prises avec la grande idée de l'infini, et alors tout se tait dans l'église. Il ne s'y dit pas une parole ; les incrédules eux-mêmes ne savent pas ce quils ont. Le génie espagnol a pu seul inventer ces majestés inouïes pour la plus inouïe des douleurs. Quand la suprême cérémonie fut achevée, douze hommes en deuil sortirent des six chapelles, et vinrent écouter autour du cercueil le chant d'espérance que l'Eglise fait entendre à l'âme chrétienne avant d'aller ensevelir la forme humaine. Puis chacun de ces hommes monta dans une voiture drapée ; Jacquet et M. Desmarets prirent la treizième ; les serviteurs suivirent à pied. Une heure après les douze inconnus étaient au sommet du cimetière nommé populairement le Père-Lachaise, tous en cercle autour d'une fosse où le cercueil avait été descendu, devant une foule curieuse accourue de tous les points de ce jardin public. Puis après de courtes prières, le prêtre jeta quelques grains de terre sur la dépouille de cette femme; et les fossoyeurs, ayant demandé leur pourboire, s'empressèrent de combler la fosse pour aller à une autre.
Le Médecin
de campagne
Le Docteur Benassis
En 1829, un chef d'escadron en garnison à Grenoble, Genestas, est venu trouver le médecin d'un petit village pittoresquement perché dans la montagne, non loin de la grande Chartreuse, pour lui confier son fils malade. Ce médecin, poussé par la soif de dévouement que donne à certaines âmes la foi chrétienne a consacré sa fortune et sa vie au relèvement matériel et moral des montagnards. Il explique son œuvre à l'officier muet d'admiration.
— Quand je vins m'établir dans ce bourg, on y comptait cent trente familles de paysans, et dans la vallée deux cents feux environ. Au milieu de cette belle nature, les habitants croupissaient dans la fange et vivaient de pommes de terre et de laitage ; les fromages que la plupart d'entre eux portaient sur de petits paniers à Grenoble ou aux environs constituaient les seuls produits desquels ils tirassent quelque argent. Les plus riches ou les moins paresseux semaient du sarrazin pour la consommation du bo*urg, quelquefois de l'orge ou de l'avoine, mais point de blé. Le seul industriel du pays était le maire, qui possédait une scierie et achetait à bas prix les coupes de bois pour les débiter. Faute de chemins, il transportait ses arbres un à un dans la belle saison, en les traî-
nant à grand'peine au moyen d'une chaîne attachée au licou de ses chevaux, et terminée par un crampon de fer enfoncé dans le bois. Pour aller à Grenoble, soit à cheval, soit à pied, il fallait passer par un large sentier situé en haut de la montagne : la vallée était impraticable. D'ici au premier village que vous avez vu en arrivant dans le canton, la jolie route par laquelle vous êtes sans doute venu ne formait en tout temps qu'un bourbier. Aucun événement politique, aucune révolution, n'étaient arrivés dans ce pays inaccessible, et complètement en dehors du mouvement social. Napoléon seul y avait jeté son nom : il y est une religion, grâce à deux ou trois vieux soldats du pays r .venus dans leurs foyers, et qui, pendant les veillées, racontent fabuleusement à ces gens simples les aventures de cet homme et de ses armées. Ce retour est d'ailleurs un phénomène inexplicable. Avant mon arrivée, les jeunes gens partis à l'armée y restaient tous. Ce fait accuse assez la misère du pays pour me dispenser de vous la peindre. Voilà, monsieur, dans quel état j'ai pris ce canton, duquel dépendent, au delà des montagnes, plusieurs communes bien cultivées, assez heureuses et presque riches. Je ne vous parle pas des chaumières du bourg, véritables écuries où bêtes et gens s'entassaient alors pêle-mêle. Je passai par ici en revenant de la Grand, -Chartreuse. N'y trouvant pas d'auberge, je fus forcé de coucher chez le vicaire, qui habitait provisoirement cette maison, alors en vente. De questions en questions, j'obtins une connaissance superficielle de la déplorable situation de ce pays, dont la belle température, le sol excellent et les productions naturelles m'avaient émerveillé. Monsieur, je cherchais alors à me faire une vie autre que celle
dont les peines m'avaient lassé. Il me vint au cœur une de ces pensées que Dieu nous envoie pour nous faire accepter nos malheurs. Je résolus d'élever ce pays comme un précepteur élève un enfant. Ne me sachez pas gré de ma bienfaisance, j'y étais trop intéressé par le besoin de distraction que j'éprouvais. Je tâchais alors d'user le reste de mes jours dans quelque entreprise ardue. Les changements à introduire dans ce canton, que la nature faisait si riche et que l'homme rendait si pauvre, devaient occuper toute une vie ; ils me tentèrent par la difficulté même de les opérer. Dès que je fus certain d'avoir la maison curiale et beaucoup de terres vaines et vagues à bon marché, je me vouai religieusement à l'état de chirurgien de campagne, le dernier de tous ceux qu'un homme pense à prendre dans son pays. Je voulus devenir l'ami des pauvres sans attendre d'eux la moindre récompense. Oh ! je ne me suis abandonné à aucune illusion, ni sur le caractère des gens de la campagne, ni sur les obstacles que l'on rencontre en essayant d'améliorer les hommes ou les choses. Je n'ai point fait des idylles sur mes gens, je les ai acceptés pour ce qu'ils sont : de pauvres paysans, ni entièrement méchants, auxquels un travail constant ne permet point de se livrer aux sentiments, mais qui parfois peuvent sentir vivement. Enfin, j'ai surtout compris que je n'agirais sur eux que par des calculs d'intérêt et de bien-être immédiats. Tous les paysans sont fils de saint Thomas, l'apôtre incrédule : ils veulent toujours des faits à l'appui des paroles. — Vous allez peut-être rire de mon début, monsieur, reprit le médecin après une pause. J'ai commencé cette œuvre difficile par une fabrique de paniers. Ces pauvres gens achetaient
à Grenoble leurs clayons à fromages et les vanneries indispensables à leur misérable commerce. Je donnai l'idée à un jeune homme intelligent de prendre à ferme, le long du torrent, une grande portion de terrain que les alluvions enrichissent annuellement, et où l'osier devait très bien venir. Après avoir supputé la quantité de vanneries consommées par le canton, j'allai dénicher à Grenoble quelque jeune ouvrier sans ressource pécuniaire, habile travailleur. Quand je l'eus trouvé, je le décidai facilement à s'établir ici en lui promettant de lui avancer le prix de l'osier nécessaire à ses fabrications jusqu'à ce que mon planteur d'oseraies pût lui en fournir. Je lui persuadai de vendre ses paniers au-dessous des prix de Grenoble, tout en les fabriquant mieux. Il me comprit. L'oseraie et la vannerie constituaient une spéculation dont les résultats ne seraient appréciés qu'après quatre années. Vous le savez sans doute, l'osier n'est bon à couper qu'à trois ans. Pendant sa première campagne, mon vannier vécut et trouva ses provisions en bénéfice. Il épousa bientôt une femme de Saint-Laurent-du- Pont qui avait quelque argent. Il se fit alors bâtir une maison saine, bien aérée, dont l'emplacement fut choisi, dont les distributions se firent d'après mes conseils. Quel triomphe, monsieur ! J'avais créé dans ce bourg une industrie, j'y avais amené un producteur et quelques travailleurs. Vous traiterez ma joie d'enfantillage !... Pendant les premiers jours de l'établissement de mon vannier, je ne passai point devant sa boutique sans que les battements de mon cœur ne s'accélérassent. Lorsque dans cette maison neuve, à volets peints en vert, et à la porte de laquelle étaient un banc, une vigne et des bottes d'osier, je vis une femme
propre, bien vêtue, allaitant un gros enfant rose et blanc au milieu d'ouvriers tous gais, chantant, façonnant avec activité leurs vanneries, et commandés par un homme qui, naguère pauvre et hâve, respirait alors le bonheur, je vous l'avoue, monsieur, je ne pouvais résister au plaisir de me faire vannier pendant un moment en entrant dans la boutique pour m'informer de leurs affaires, et je m'y laissais aller à un contentement que je ne saurais peindre. J'étais joyeux de la joie de ces gens et de la mienne. La maison de cet homme, le premier qui crût fermement en moi, devenait toute mon espérance. N'était-ce pas l'avenir de ce pauvre pays, monsieur, que déjà je portais en mon cœur ?
Ses innovations n'ont pas toujours reçu bon accueil. Il a dû souvent lutter contre la routine des paysans. Mais sa ténacité et ses efforts patients ont triomphé.
Nous avons maintenant un marché par semaine : il s'y conclut des affaires assez considérables en bestiaux et en blé. L'année prochaine, il nous viendra sans doute un pharmacien, puis un horloger, un marchand de meubles et un libraire, enfin les superfluités nécessaires à la vie. Peut-être finirons-nous par prendre tournure de petite ville et par avoir des maisons bourgeoises. L'instruction a tellement gagné, que je n'ai pas rencontré dans le conseil municipal la plus légère opposition quand j'ai proposé d3 réparer, d'orner l'église,, de bâtir un presbytère, de tracer un beau champ de foire, d'y planter des arbres, et de déterminer un alignement pour obtenir, plus tard, des rues saines, aérées et bien percées. Voilà, monsieur, comment nous sommes arrivés à avoir dix-neuf
cents feux au lieu de cent trente-sept ; trois mille bêtes à cornes au lieu de huit cents, et, au lieu de sept cents âmes, deux mille personnes dans le bourg, trois mille en comptant les habitants de la vallée. Il existe dans la commune douze maisons riches, cent familles aisées, deux cents qui prospèrent. Le reste travaille. Tout le monde sait lire et écrire. Enfin nous avons dix-sept abonnements à différents journaux. Vous rencontrerez bien encore des malheureux dans notre canton : j'en vois, certes, beaucoup trop ; mais personne n'y mendie, il s'y trouve de l'ouvrage pour tout le monde. Je lasse maintenant deux chevaux par jour à courir pour soigner les malades ; je puis me promener, sans danger, à toute heure dans un rayon de cinq lieues, et qui voudrait me tirer un coup de fusil ne resterait pas dix minutes en vie. L'affection tacite des habitants est tout ce que j'ai personnellement gagné à ces changements, outre le plaisir de m'entendre dire par tout le monde, d'un air joyeux, quand je passe : « Bonjour, monsieur Benassis ! » Vous comprenez bien que la fortune involontairement acquise dans mes fermes modèles est, entre mes mains, un moyen et non un résultat.
— Si, dans toutes les localités, chacun vous imitait, monsieur, la France serait grande et pourrait se moquer de l'Europe ! s'écria Genestas exalté.
— Mais il y a une demi-heure que je vous tiens là, dit Benassis ; il est presque nuit : allons nous mettre à table.
Taboureau
Le médecin ne s'occupe pas seulement des intérêts maté^ riels de ses paysans, Sans doute il a dû commencer pa» donner plus de bien-être à ces pauvres gens abrutis par la misère noire. Mais il les relève aussi moralement Ce n'est pas toujours facile. Genestas s'en aperçoit à cette intéressante scène qui nous fait connaître un type de paysan usurier tout à fait curieux.
Le commandant examina le paysan, et vit dans Taboureau un homme maigre, à demi voûté, au front bombé, très ridé. Cette figure creuse semblait percée par de petits yeux gris tachetés de noir. L'usurier avait une bouche serrée, et son menton effilé tendait à rejoindre un nez ironiquement crochu. Ses pommettes saillantes offraient ces rayures étoilées qui dénotent la vie voyageuse et la ruse des maquignons. Enfin, ses cheveux grisonnaient déjà. Il portait une veste bleue assez propre, dont les poches carrées rebondissaient sur ses hanches, et dont les basques ouvertes laissaient voir un gilet blanc à fleurs. Il resta planté sur ses jambes en s'appuyant sur un bâton à gros bout. Malgré Jacquotte, un petit chien épagneul suivit le marchand de grains et se coucha près de lui.
— Eh bien ! qu'y a-t-il ? lui demanda Benassis.
Taboureau regarda d'un air méfiant le personnage inconnu qui se trouvait à table avec le médecin, et dit : — Ce n'est point un cas de maladie, monsieur le maire ; mais vous savez aussi bien panser les douleurs de la bourse que celles du corps, et je viens vous consulter pour une petite difficulté que nous avons avec un homme de Saint- Laurent.
— Pourquoi ne vas-tu pas voir M. le juge de paix ou son greffier ?
— Eh ! c'est que monsieur est bien plus habile, et je serais plus sûr de mon affaire, si je pouvais avoir son approbation.
— Mon cher Taboureau, je donne volontiers gratis aux pauvres mes consultations médicales, mais je ne puis examiner pour rien les procès d'un homme aussi riche que tu l'es. La science coûte cher à ramasser.
Taboureau se mit à tortiller son chapeau.
— Si tu veux mon avis, comme il t'épargnera des gros sous que tu serais forcé de compter aux gens de justice à Grenoble, tu enverras une poche de seigle à la femme Martin, celle qui élève les enfants de l'hospice.
— Dame, monsieur, je le ferai de bon cœur si cela vous paraît nécessaire. Puis-je dire mon affaire sans ennuyer monsieur ? ajouta-t-il en montrant Genestas. — Pour lors, monsieur, reprit-il à un signe de tête du médecin, un homme de Saint-Laurent, y a de ça deux mois, est donc venu me trouver : — « Taboureau, qu'il me dit, pourriez- vous me vendre cent trente-sept setiers d'orge ? — Pourquoi pas, que je lui dis, c'est mon métier. Les faut-il tout de suite ? — Non, qu'il me dit, au commencement du printemps, pour les mars. — Bien ! » Voilà que nous disputons le prix, et, le vin bu, nous convenons qu'il me les payera sur le prix des orges au dernier marché de Grenoble, et que je les lui livrerai en mars, sauf les déchets du magasin, bien entendu. Mais, mon cher monsieur, les orges montent, montent ; enfin voilà mes orges qui s'emportent comme une soupe au lait. Moi, pressé d'argent, je vends mes
orges. C'était bien naturel, pas vrai, monsieur ?
— Non, dit Benassis, tes orges ne t'appartenaient plus : tu n'en étais que le dépositaire. Et, si les orges avaient baissé, n'aurais-tu pas contraint ton acheteur à les prendre au prix convenu ?
— Mais, monsieur, il ne m'aurait peut-être point payé, cet homme. A la guerre comme à la guerre I le marchand doit profiter du gain quand il vient. Après tout, une marchandise n'est à vous que quand vous l'avez payée, pas vrai, monsieur l'officier ? car on voit que monsieur a servi dans les armées.
— Taboureau, dit gravement Benassis, il t'arrivera malheur. Dieu punit tôt ou tard les mauvaises actions. Comment un homme aussi capable, aussi instruit que tu l'es, un homme qui fait honorablement ses affaires, peut-il donner dans ce canton des exemples d'improbité ? Si tu soutiens de semblables procès, comment veux-tu que les malheureux restent honnêtes gens et ne te volent pas ? Tes ouvriers te déroberont une partie du temps qu'ils te doivent, et chacun ici se démoralisera. Tu as toit. Ton orge était censée livrée. Si elle avait été emportée par l'homme de Saint-Laurent, tu ne l'aurais pas prise chez lui : tu as donc disposé d'une chose qui ne t'appartenait plus, ton orge s'était déjà convertie en argent réalisable suivant vos conventions. Mais continue.
Genestas jeta sur le médecin un coup d'œil d'intelligence pour lui faire remarquer l'immobilité de Taboureau. Pas une fibre du visage de l'usurier n'avait remué pendant cette semonce, son front n'avait pas rougi, ses petits yeux restaient calmes.
— Eh bien ! monsieur, je suis assigné à fournir l'orge au prix de cet hiver ; mais moi, je crois que je ne la dois point.
— Ecoute, Taboureau, livre bien vite ton orge ou ne compte plus sur l'estime de personne. Même en gagnant de semblables procès, tu passerai» pour un homme sans foi ni loi, sans parole, sans honneur.
— Allez, n'ayez point peur, dites-moi que je suis un fripon, un gueux, un voleur, En affaires, ça se dit, monsieur le maire, sans offenser personne. En affaires, voyez-vous, chacun pour soi.
— Eh bien ! pourquoi te mets-tu volontaire ment dans le cas de mériter de pareils termes ?
— Mais, monsieur, si la loi est pour moi.
— Mais la loi ne sera point pour toi.
— Etes-vous bien sûr de cela, monsieur, là, sûr sûr ? car, voyez-vous, l'affaire est importante.
— Certes, j'en suis sûr. Si je n'étais pas à table je te ferais lire le Code. Mais, si le procès a lieu, tu le perdras, et tu ne remettras jamais les pieds chez moi : je ne veux point recevoir des gens que je n'estime pas. Entends-tu ? tu perdras ton procès.
— Ah ! nenni, monsieur, je ne le perdrai point, dit Taboureau. Voyez-vous, monsieur le maire, c'est l'homme de Saint-Laurent qui me doit l'orge ; c'est moi qui la lui ai achetée, et c'est lui qui me refuse de la livrer. Je voulions être bien certain que je gagnerions avant d'aller chez l'huissier m'engager dans des frais.
Genestas et le médecin se regardèrent en dissimulant la surprise que leur causait l'ingénieuse combinaison cherchée par cet homme pour savoir la vérité sur ce cas judiciaire.
— Eh bien ! Taboureau, ton homme est de mauvaise foi, et il ne faut point faire de marchés avec de telles gens.
— Ah ! monsieur, ces gens-là entendent les affaires.
— Adieu, Taboureau.
— Votre serviteur, monsieur le maire et la compagnie.
— Eh bien ! dit Benassis quand l'usurier fut parti, croyez-vous qu'à Paris cet homme-là ne serait pas bientôt millionnaire ?
L'abbé Janvier
Survient M. Janvier, le nouveau curé, qui applaudit à l'œuvre du médecin, et met à son service son âme de prêtre dévoué : « Il a su donner aux mœurs du bourg un esprit doux et fraternel qui semble faire de la population une seule famille. »
La figure du prêtre absorba l'attention du militaire par l'expression d'une beauté morale dont les séductions étaient irrésistibles. Au premier aspect, le visage de M. Janvier pouvait paraître disgracieux, tant les lignes en étaient sévères et heurtées. Sa petite taille, sa maigreur, son attitude, annonçaient une grande faiblesse physique ; mais sa physionomie, toujours placide, attestait la profonde paix intérieure du chrétien et la force qu'engendre la chasteté de l'âme. Ses yeux, où semblait se refléter le ciel, trahissaient l'inépuisable foyer de charité qui consumait son cœur. Ses gestes, rares et naturels, étaient ceux d'un homme modeste ; ses mouvements avaient la pudique simplicité de ceux des jeunes filles. Sa vue inspirait le respect et le désir vague d'entrer dans son intimité.
— Ah ! monsieur le maire ! dit-il en s'inclinant comme pour échapper à l'éloge que faisait de lui Benassis.
Le son de sa voix remua les entrailles du commandant, qui fut jeté dans une rêverie presque religieuse par les deux mots insignifiants que prononça le prêtre inconnu.
— Messieurs, dit Jacquotte en entrant jusqu'au milieu du salon, et y restant le poing sur la hanche, votre soupe est sur la table.
Sur l'invitation de Benassis, qui les interpella chacun à son tour pour éviter les politesses de préséance, les cinq convives du médecin passèrent dans la salle à manger et s'y attablèrent, après avoir entendu le Benedicite que le curé prononça sans emphase à demi-voix...
A table, les convives causent. Le commandant, toujours désireux d'apprendre, interroge M. Janvier.
— Alors, dit Genestas, vous devez être assez content de vos fantassins, monsieur le curé ?
— Monsieur le capitaine, répondit le prêtre, il ne faut s'attendre à trouver des anges nulle part, ici-bas. Partout où il y a misère, il y a souffrance. La souffrance, la misère, sont des forces vives qui oit leurs abus comme le pouvoir a les siens. Quand les paysans ont fait deux lieues pour aller à leur ouvrage et reviennent bien fatigués le soir, s'ils voient des chasseurs passant à travers les champs et les prairies pour regagner plus tôt la table, croyez-vous qu'ils se feront le scrupule de les imiter ? Parmi ceux qui se frayent ainsi le sentier dont se plaignaient ces messieurs tout à l'heure, quel sera le délinquant ? celui qui travaille ou celui qui s'amuse ? Aujourd'hui les riches et les pauvres nous donnent autant de mal les uns que les autres. La foi, comme le pouvoir, doit toujours descendre des hauteurs ou célestes
ou sociales ; et certes, de nos jours, les classes élevées ont moins de foi que n'en a le peuple, auquel Dieu promet un jour le ciel en récompense de ses maux patiemment supportés. Tout en me soumettant à la discipline ecclésiastique et à la pensée de mes supérieurs, je crois que, pendant longtemps, nous devrions être moins exigeants sur les questions du culte, et tâcher de ranimer le sentiment religieux au cœur des régions moyennes, là où l'on discute le christianisme au lieu d'en pratiquer les maximes. Le philosophisme du riche a été un bien fatal exemple pour le pauvre, et a causé de trop longs interrègnes dans le royaume de Dieu. Ce que nous gagnons aujourd'hui sur nos ouailles dépend entièrement de notre influence personnelle ; n'est-ce pas un malheur que la foi d'une commune soit due à la considération qu'y obtient un homme ? Lorsque le christianisme aura fécondé de nouveau l'ordre social en imprégnant toutes les classes de ses doctrines conservatrices, son culte ne sera plus alors mis en question. Le culte d'une religion est sa forme, les sociétés ne subsistent que par la forme. A vous des drapeaux, à nous la croix...
— Monsieur le curé, je voudrais bien savoir, dit Genestas en interrompant M. Janvier, pourquoi vous empêchez ces pauvres gens de s'amuser à danser le dimanche.
— Monsieur le capitaine, répondit le curé, nous ne haïssons pas la danse en elle-même ; nous la proscrivons comme une cause de l'immoralité qui trouble la paix et corrompt les mœurs de la campagne. Purifier l'esprit de la famille, maintenir la sainteté de ses liens, n'est-ce pas couper le mal dans sa racine ?
— Je sais, dit M. Tonnelet, que dans chaque
canton il se commet toujours quelques désordres ; mais dans le nôtre ils deviennent rares. Si plusieurs de nos paysans ne se font pas grand scrupule de prendre au voisin un sillon de terre en labourant, ou d'aller couper des osiers chez autrui quand ils en ont besoin, c'est des peccadilles en les comparant aux péchés des gens de la ville. Aussi trouvé-je les paysans de cette vallée très religieux.
— Oh ! religieux, dit en souriant le curé, le fanatisme n'est pas à craindre ici.
— Mais, monsieur le curé, reprit Cambon, si les gens du bourg allaient tous les matins à la messe, s'ils se confessaient à vous chaque semaine, il serait difficile que les champs fussent cultivés, et trois prêtres ne pourraient suffire à la besogne.
— Monsieur, reprit le curé, travailler, c'est prier. La pratique emporte la connaissance des principes religieux qui font vivre les sociétés.
Le Napoléon du Peuple
Dans le village habite Goguelat, un ancien soldat de la grande armée. Il raconte à la veillée les épisodes des nombreuses campagnes qu'il a faites. Benassis, un soir, mène son hôte, qui a fait également toutes les campagnes de l'Empire, écouter les pittoresques récits de Goguelat. Les deux hommes regardent par une lucarne dans la grange où a lieu la veillée, sans être vus eux-mêmes.
— Voyez-vous, mes amis, Napoléon est né en Corse, qu'est une île française chauffée par le soleil d'Italie, où tout bout comme dans une fournaise, et où l'on se tue les uns les autres, de père en fils, à propos de rien : une idée qu'ils ont. Pour vous commencer l'extraordinaire de la chose,
sa mère, qui était la plus belle femme de son temps et une finaude, eut la réflexion de le vouer à Dieu pour le faire échapper à tous les dangers de son enfance et de sa vie, parce qu'elle avait rêvé que le monde était en feu le jour de son accouchement» C'était une prophétie ! Donc elle demande que Dieu le protège, à condition que Napoléon rétablira sa sainte religion, qu'était alors par terre. Voilà qu'est convenu, et ça s'est vu.
Maintenant, suivez-moi bien, et dites-moi si ce que vous allez entendre est naturel.
Il est sûr et certain qu'un homme qui avait eu l'imagination de faire un pacte secret pouvait seul être susceptible de passer à travers les lignes des autres, à travers les balles, les décharges de mitraille qui nous emportaient comme des mouches, et qui avaient du respect pour sa tête. J'ai eu la preuve de cela, moi, particulièrement à Eylau. Je le vois encore, monte sur une hauteur, prend sa lorgnette, regarde sa bataille et dit : Ça va bien ! Un de mes intrigants à panaches qui l'embêtaient considérablement et le suivaient partout, même pendant qu'il mangeait, qu'on nous a dit, veut faire le malin, et prend la place de l'empereur quand il s'en va. Oh ! raflé I plus de panache. Vous entendez bien que Napoléon s'était engagé à garder son secret pour lui seul. Voilà pourquoi tous ceux qui l'accompagnaient, même ses amis particuliers, tombaient comme des noix ; Duroc, Bessières, Lannes, tous hommes forts comme d^s barres d'acier et qu'il fondait à son usage... Enfin, à preuve qu'il était l'enfant de Dieu, fait pour être le père du soldat, c'est qu'on ne l'a jamais vu ni lieutenant ni capitaine ! Ah bien oui ! en chef tout de suite. Il n'avait pas l'air d'avoir plus de vingttrois ans, qu'il était vieux général, depuis la prise
de Toulon, où il a commencé par faire voir aux autres qu'ils n'entendaient rien à manœuvrer les canons. Pour lors, nous tombe tout maigrelet général en chef à l'armée d'Italie, qui manquait de pain, de munitions, de souliers, d'habits ; une pauvre armée nue comme un ver. — « Mes amis, qui dit, nous voilà ensemble. Or, mettez-vous dans la boule que d'ici à quinze jours vous serez vainqueurs, habillés à neuf, que vous aurez tous des capotes, de bonnes guêtres, de fameux souliers ; mais mes enfants, faut marcher pour les aller prendre à Milan, où il y en a. » Et l'on a marché. Le Français, écrasé, plat comme une punaise, se redresse. Nous étions trente-mille va-nu-pieds contre quatre-vingt mille fendants d'Allemands, tous beaux hommes, bien garnis, que je vois encore. Alors Napoléon, qui n'était encore que Bonaparte, nous souffle je ne sais quoi dans le ventre. Et l'on marche la nuit, et l'on marche le jour, l'on te les tape à Montenotte, on court les rosser à Rivoli, Lodi, Arcole, Millésime, et on ne te les lâche pas» Le soldat prend goût à être vainqueur. Alors Napoléon vous enveloppe ces généraux allemands qui ne savaient où se fourrer pour être à leur aise, les pelote très bien, leur chippe quelquefois des dix mille hommes d'un seul coup en vous les entourant de quinze cents Français qu'il faisait foisonner à sa manière. Enfin leur prend leurs canons, vivres, argent, munitions, tout ce qu'ils avaient de bon à prendre, vous les jette à l'eau, les bat sur les montagnes, les mord dans l'air, les dévore sur terre, les fouaille partout. Voilà des troupes qui se remplument ; parce que, voyez- vous, l'empereur, qu'était aussi un homme d'esprit, se fait bien venir de l'habitant, auquel il dit qu'il est arrivé pour le délivrer. Pour lors le péquin
nous loge et nous chérit. Fin finale, en ventôse 96, qu'était dans ce temps là le mois de mars d'aujourd'hui, nous étions acculés dans un coin du pays des marmottes ; mais après la campagne nous voilà maîtres de l'Italie, comme Napoléon l'avait prédit. Et au mois de mars suivant, en une seule année et deux campagnes, il nous met en vue de Vienne : tout était brossé. Ncus avions mangé trois armées successivement différentes, et dégommé quatre généraux autrichiens, dont un vieux qu'avait les cheveux blancs,- et qui a été cuit comme un rat dans les paillassons, à Mantoue. Les rois demandaient grâce à genoux. La paix était conquise. Un homme aurait-il pu faire cela ? Non. Dieu l'aidait, c'est sûr. Il se subdivisionnait comme les cinq pains de l'Evangile, commandait la bataille de jour, la préparait la nuit, que les sentinelles le voyaient toujours allant et venant, et ne dormait ni ne mangeait. Pour lors, reconnaissant ces prodiges, le soldat te l'adopte pour son père, et en avant... !
L'orateur continue son récit enthousiaste de l'épopée napoléonienne, et il arrive à la campagne de France.
Mais à cette heure il s'agit de défendre la France, la patrie, la belle France enfin, contre toute l'Europe qui nous en voulait d'avoir voulu faire la loi aux Russes, en les poussant dans leurs limites pour qu'ils ne nous mangeassent pas, comme c'est l'habitude du Nord, qui est friand du midi, chose que j'ai entendu dire à plusieurs généraux. Alors l'empereur voit son propre beau-père, ses amis qu'il avait assis rois, et les canailles auxquelles il avait rendu leurs trônes, tous contre lui. Enfin, même des Français et des alliés qui se tournaient,
par ordre supérieur, contre nous, dans nos rangs,, comme à la bataille de Leipzig. N'est-ce pas des horreurs dont seraient peu capables de simplts soldats ? Ça manquait à sa parole trois fois par jour, et ça se disait des princes ! Alors l'invasion se fait. Partout où notre empereur montie sa face de lion, l'ennemi recule, et il a fait dans ce temps-là plus de prodiges en défendant la France qu'il n'en avait fait pour conquérir l'Italie, l'Orient, l'Espagne, l'Europe et la Russie. Pour lors il veut enterrer tous les étrangers, pour leur apprendre à respecter la France, et les laissevenir sous Paris, pour les avaler d'un coup, et s'élever au dernier degré du génie par une bataille encore plus grande que toutes les autres : une mère bataille enfin ! Mais les Parisiens ont peur pour leur peau de deux liards et pour leurs boutiques de deux sous, ouvrent leurs portes ; voilà les ragusades qui commencent et les bonheurs qui finissent, l'impératrice qu'on embête, et le drapeau blanc qui se met aux fenêtres. Enfin les généraux qu'il avait fait ses meilleurs amis, l'abandonnent pour les Bourbons, de qui on n'avait jamais entendu parler. Alors il nous dit adieu à Fontainebleau. — ■ Soldats ! » Je l'entends encore, nous pleurions tous comme de vrais enfants ; les aigles, les drapeaux étaient inclinés comme pour un enterrement, car, on peut vous le dire, c'étaient les funérailles de l'Empire, et ses armées pimpantes n'étaient plus que des squelettes ; donc il nous dit de dessus le perron de son château : « Mes enfants,, nous sommes vaincus par la trahison, mais nous nous reverrons dans le ciel, la patrie des braves. Défendez mon petit, que je vous confie : vive Napoléon II 1 » Il avait l'idée de mourir ; et,, pour ne pas laisser voir Napoléon vaincu, prend.
du poison de quoi tuer un régiment, parce que, comme Jésus-Christ avant sa passion, il se croyait abandonné de Dieu et de son talisman ; mais le poison ne lui fait rien du tout. Autre chose ! se reconnaît immortel. Sûr de son affaire et d'être toujours empereur, il va dans une île pendant quelque temps étudier le tempérament de ceux-ci, qui ne manquent pas à faire des bêtises sans fin. Le 1er Mars, Napoléon débarque avec deux cent hommes pour conquérir le royaume de France et de Navarre, qui, le 20 Mars, était redevenu l'Empire français. L'homme se trouvait ce jour-là dans Paris, ayant tout balayé ; il avait repris sa chère France, et ramassé ses troupiers en ne disant que deux mots : « Me voilà ! » C'est le plus grand miracle qu'a fait Dieu ! Avant lui jamais un homme avait-il pris d'empire rien qu'en montrant son chapeau ? L'on croyait la France abattue ! Du tout. A la vue de l'aigle, une armée nationale se refait, et nous marchons tous à Waterloo. Pour lors, là, la garde meurt d'un seul coup. Napoléon au désespoir se jette trois fois au-devant des canons ennemis à la tête du reste sans trouver la mort. Nous avons vu ça, nous autres ! Voilà la bataille perdue. Le soir, l'empereur appelle ses vieux soldats, brûle dans un champ plein de notre sang ses drapeaux et ses aigles ; ces pauvres aigles, toujours victorieuses, qui criaient dans les batailles : — En avant ! et qui avaient volé sur toute l'Europe, furent sauvées de l'infamie d'être à l'ennemi. Les trésors de l'Angleterre ne pourraient pas seulement lui donner la queue d'un aigle. Plus d'aigles ! Le reste est suffisamment connu. L'Homme Rouge passe aux Bourbons comme un gredin qu'il est. La France est écrasée, le soldat n'est plus rien, on le prive de son dû,
on te le renvoie chez lui pour prendre à sa place des nobles qui ne pouvaient plus marcher, que ça faisait pitié. L'on s'empare de Napoléon par trahison, les Anglais le clouent dans une île déserte de la grande mer, sur un rocher élevé de dix mille pieds au-dessus du monde. Fin finale, est obligé de rester là, jusqu'à ce que l'Homme Rouge lui rende son pouvoir pour le bonheur de la France. Ceux-ci disent qu'il est mort. Ah bien ! oui, mort ! on voit bien qu'ils ne le connaissent pas. Ils répètent c'te bourde-là pour attraper le peuple et le faire tenir tranquille dans leur baraque de gouvernement. Ecoutez. La vérité du tout est que ses amis l'ont laissé seul dans le désert pour satisfaire à une prophétie faite sur lui, car j'ai oublié de vous apprendre que son nom de Napoléon veut dire le lion du désert. Et voilà ce qui est vrai comme l'Evangile. Toutes les autres choses que vous entendrez dire sur l'empereur sont des bêtises qui n'ont pas forme humaine. Parce que, voyezvous, ce n'est pas à l'enfant d'une femme que Dieu aurait donné le droit de tracer son nom en rouge comme il a écrit le sien sur la terre, qui s'en souviendra toujours ! Vive Napoléon, le père du peuple et du soldat !
— Vive le général Eblé ! cria le pontonnier.
— Comment avez-vous fait pour ne pas mourir dans le ravin de la Moskowa ? dit une paysanne.
— Est-ce que je sais ? Nous y sommes entrés un régiment ; nous n'y étions debout que cent fantassins, parce qu'il n'y avait que des fantassins capables de le prendre ! L'infanterie, voyez-vous, c'est tout dans une armée...
— Et la cavalerie donc ! s'écria Genestas en se laissant couler du haut du foin et apparaissant avec une rapidité qui fit jeter un cri d'effroi aux
plus courageux. Eh ! mon ancien, tu oublies les lanciers rouges de Poniatowski, les cuirassiers, les dragons, tout le tremblement. Quand Napoléon, impatient de ne pas voir avancer sa bataille vers la conclusion de la victoire, disait à Murât : « Sire, coupe-moi ça en deux ! » nous partions d'abord au trot, puis au galop ; une, deux ! l'armée ennemie était fendue comme une pomme avec un couteau. Une charge de cavalerie, mon vieux, mais c'est une colonne de boulets de canon !
— Et les pontonniers ! cria le sourd.
— Ah ça! mes enfants, reprit Genestas tout honteux de sa sortie en se voyant au milieu d'un cercle silencieux et stupéfait, il n'y a pas d'agents provocateurs ici ! Tenez, voilà pour boire au petit caporal.
— Vive l'empereur ! crièrent d'une seule voix les gens de la veillée.
— Chut ! enfants, dit l'officier en s'efforçant de cacher sa profonde douleur. Chut ! il est mort en disant : « Gloire, France et bataille. » Mes enfants, il a dû mourir, lui, mais sa mémoire... jamais.
Goguelat fit un signe d'incrédulité, puis il dit tout bas à ses voisins : — L'officier est encore au service, et c'est leur consigne de dire au peuple que l'empereur est mort. Faut pas lui en vouloir, parce que, voyez-vous, un soldat ne connaît que sa consigne.
Et sortant de la grange, Genestas entendit la Fosseuse qui disait : — Cet officier-là, voyez-vous, est un ami de l'empereur et de M. Benassis. Tous les gens de la veillée se précipitèrent à la porte pour revoir le commandant, et, à la lueur de la lune, ils l'aperçurent prenant le bras du médecin.
— J'ai fait des bêtises, dit Genestas, rentrons
vite ! Ces aigles, ces canons, ces campagnes... ! je ne savais plus où j'étais.
— Eh bien ! que dites-vous de mon Goguelat ? lui demanda Benassis.
— Monsieur, avec des récits pareils, la France aura toujours dans le ventre les quatorze armées de la République, et pourra parfaitement soutenir la conversation à coups de canon avec l'Europe. Voilà mon avis.
Genetas retourne chez lui, après avoir laissé son fils au médecin : huit mois après, il apprend la mort foudroyante de Benassis. Il revient chercher son fils, mais promet de revenir au bourg, lorsqu'il aura sa retraite, auprès du cimetière rustique où repose le bienfaiteur du pays.
Le Père Goriot
Pension Bourgeoise
Madame Vauquer, née de Conflans, est une vieille femme qui, depuis quarante ans, tient à Paris une pension bourgeoise établie rue Neuve- Sainte-Gene^ève, entre le quartier latin et le faubourg Saint-Marceau.
La maison où s'exploite la pension bourgeoise appartient à madame Vauquer. Elle est située dans le bas de la rue Neuve-Sainte-Geneviève, à l'endroit où le terrain s'abaisse vers la rue de l'Arbalète par une pente si brusque et si rude que les chevaux la montent ou la descendent rarement. Cette circonstance est tavorable au silence qui règne dans ces rues serrées entre le dôme du Val-de-Grâce et le dôme du Panthéon, deux monuments qui changent les conditions de l'atmosphère en y jetant des tons jaunes, en y assombrissant tout par les teintes sévères que projettent leurs coupoles. Là, les pavés sont secs, les ruisseaux n'ont ni boue ni eau, l'herbe croît le long des murs. L'homme le plus insouciant s'y attiiste comme tous les passants, le bruit d'une voiture y devient un événement, les maisons y sont mornes, les murailles y sentent la prison. Un Parisien égaré ne verrait
là que des pensions bourgeoises ou des institutions, de la misère ou de l'ennui, de la vieillesse qui meurt, de la joyeuse jeunesse contrainte à travailler. Nul quartier de Paris n'est plus horrible, ni, disons-le, plus inconnu. La rue Neuve-Sainte- Geneviève surtout est comme un cadre de bronze, le seul qui convienne à ce récit, auquel on ne saurait trop préparer l'intelligence par des couleurs brunes, par des idées graves ; ainsi que, de marche en marche, le jour diminue et le chant du conducteur se creuse, alors que le voyageur descend aux Catacombes...
Le rez-de-chaussée se compose d'une première pièce éclairée par Jes croisées de la rue. et où l'on entre par une porte -fenêtre. Ce salon communique à une salle à manger qui est séparée de la cuisine par la cage d'un escalier dont les marches sont en bois et en carreaux mis en couleur et frottés. Rien n'est plus triste à voir que ce salon meublé de fauteuils et de chaises en étoffes de crin à raies alternativement mates et luisantes. Au milieu se trouve une table ronde à dessus de marbre Sainte-Anne, décorée de ce cabaret en porcelaine blanche ornée de filets d'or effacés à demi, que l'on rencontre partout aujourd'hui. Cette pièce, assez mal planchetée, est lambrissée à hauteur d'appui. Le surplus des parois est tendu d'un papier verni représentant les principales scènes de Télémaque, et dont les classiques personnages sont coloriés. Le panneau d'entre les croisées grillagées offre aux pensionnaires le tableau du festin donné au fils d'Ulysse par Calypso. Depuis quarante ans cette peinture excite les plaisanteries des jeunes pensionnaires, qui se croient supérieurs à leur position en se moquant
du dîner auquel la misère les condamne. La cheminée en pierre, dont le foyer toujours propre atteste qu'il ne s'y fait du feu que dans les grandes occasions, est ornée de deux vases pleins de fleurs artificielles, vieillies et encagées, qui accompagnent une pendule en marbre bleuâtre du plus mauvais goût. Cette première pièce exhale une odeur sans nom dans la langue, et qu'il faudrait appeler Yodeur de pension. Elle sent le renfermé, le moisi, le rance ; elle donne froid, elle est humide au nez, elle pénètre les vêtements ; elle a le goût d'une salle où l'on a dîné ; elle pue le service, l'office, l'hospice. Eh bien ! malgré ces plates horreurs, si vous le compariez à la salle à manger, qui lui est contiguë, vous trouveriez ce salon élégant et parfumé comme doit l'être un boudoir. Cette salle, entièrement boisée, fut jadis peinte en une couleur indistincte aujourd'hui, qui forme un fond sur lequel la crasse a imprimé ses couches de manière à y dessiner des figures bizarres. Elle est plaquée de buffets gluants sur lesquels sont des carafes échancrées, ternies, des ronds de moiré métallique, des piles d'assiettes en porcelaine épaisse, à bords bleus, fabriquées à Tournai. Dans un angle est placée une boîte à cases numérotées qui sert à garder les serviettes, ou tâchées ou vineuses, de chaque pensionnaire. Il s'y rencontre de ces meubles indestructibles, proscrits partout, mais placés là comme le sont les débris de la civilisation aux Incurables. Vous y verriez un baromètre à capucin qui sort quand il pleut, des gravures exécrables qui ôtent l'appétit, toutes encadrées en bois noir verni à filets dorés ; un cartel en écaille incrustée de cui\re ; un poêle vert, des quinquets d'Argand où la poussière se combine avec l'huile, une longue table couverte
en toile cirée assez grasse pour qu'un facétieux externe y écrive son nom en se servant de son doigt comme de style, des chaises estropiées, de petits paillassons piteux en sparterie qui se déroule toujours sans se perdre jamais, puis des chaufferettes misérables à trous cassés, à charnières défaites, dont le bois se carbonise. Pour expliquer combien ce mobilier est vieux, crevassé, pourri, tremblant, rongé, manchot, borgne, invalide, expirant, il faudrait en faire une description qui retarderait trop l'intérêt de cette histoire, et que les gens pressés ne pardonneraient pas. Le carreau rouge est plein de vallées produites par le frottement ou par Ls mises en couleur. Enfin, là règne la misère sans poésie ; une misère économe, concentrée, râpée. Si elle n'a pas de fange encore, elle a des tâches ; si elle n'a ni trous ni haillons, elle va tomber en pourriture.
Cette pièce est dans tout son lustre au moment où, vers sept heures du matin, le chat de madame Vauquer précède sa maîtresse, saute sur les buffets, y flaire le lait que contiennent plusieurs jattes couvertes d'assiettes, et fait entendre son ronron matinal. Bientôt la veuve se montre, attifée de son bonnet de tulle sous lequel pend un tour de faux cheveux mal mis ; elle marche en traînassant ses pantoufles grimacées. Sa face vieillotte, grassouillette, du milieu de laquelle sort un nez à bec de perroquet ; ses petites mains potelées, sa personne dodue, sont en harmonie avec cette salle où suinte le malheur, où s'est blottie la spéculation, et dont madame Vauquer respire l'air chaudement fétide sans en être écœurée. Sa figure fraîche comme une première gelée d'automne, ses yeux ridés, dont l'expression passe du sourire prescrit aux danseuses à l'amer
renfrognement de l'escompteur, enfin toute sa personne explique la pension, comme la pension implique sa personne. Le bagne ne va pas sans Targousin, vous n'imagineriez pas l'un sans l'autre. L'embonpoint blafard de cette petite femme est le produit de cette vie, comme le typhus est la conséquence des exhalaisons d'un hôpital. Son jupon de laine tricotée, qui dépasse sa première jupe faite avec une vieille robe, et dont la ouate s'échappe par les fentes de l'étoffe lézardée, résume le salon, la salle à manger, le jardinet, annonce la cuisine et fait pressentir les pensionnaires.
Les hommes portaient des redingotes dont la couleur était devenue problématique, des chaussures comme il s'en jette au coin des bornes dans les quartiers élégants, du linge élimé, des vêtements qui n'avaient plus que l'âme. Les femmes avaient des robes passées, reteintes, déteintes, de vieilles dentelles raccommodées, des gants glacés par l'usage, des collerettes toujours rousses et des fichus éraillés. Si tels étaient les habits, presque tous montraient des corps solidement charpentés, des constitutions qui avaient résisté aux tempêtes de la vie, des faces froides, dures, effacées, comme celles des écus démonétisés. Les bouches flétries étaient armées de dents avides. Ces pensionnaires faisaient pressentir des drames accomplis ou en action ; non pas de ces drames joués à la lueur des rampes, entre des toiles peintes, mais des drames vivants et muets, des drames glacés qui remuaient chaudement le cœur, des drames continus.
La vieille demoiselle Michonneau gardait sur ses yeux fatigués un crasseux abat-jour en taffetas vert, cerclé par du fil d'archal qui aurait effarouché
l'ange de la Piété. Son châle à franges maigres et pleurardes semblait couvrir un squelette, tant les formes qu'il couvrait étaient anguleuses.
Monsieur Poiret était une espèce de mécanique. En l'apercevant s'étendre comme une ombre grise le long d'une allée au jardin des Plantes, la tête couverte d'une casquette flasque, tenant à peine sa canne à pomme d'ivoire jauni dans sa main, laissant flotter les pans flétris de sa redingote qui cachait mal une culotte presque vide, et des jambes en bas bleus qui flageolaient comme celles d'un homme ivre, montrant son gilet blanc sale et son jabot de grosse mousseline recroquevillée qui s'unissait imparfaitement à sa cravate cordée autour de son cou de dindon, bien des gens se demandaient si cette ombre chinoise appartenait à la race audacieuse des fils de Japhet qui papillonnent sur le boulevard des Italiens. Quel travail avait pu le ratatiner ainsi ? quelle passion avait bistré sa face bulbeuse, qui, dessinée en caricature, aurait paru hors de vrai ? Ce qu'il avait été ? mais peut-être avait-il été employé au ministère de la Justice, dans le bureau où les exécuteurs des hautes-œuvres envoient leurs mémoires de frais, le compte des fournitures de voiles noirs pour les parricides, de son pour les paniers, de ficelle pour les couteaux. Peut-être avait-il été receveur à la porte d'un abattoir, ou sous-inspecteur de salubrité. Enfin, cet homme semblait avoir été l'un des ânes de notre grand moulin social, l'un de ces Ratons parisiens qui ne connaissent même pas leurs Bertrands, quelque pivot sur lequel avaient tourné les infortunes ou les saletés publiques, enfin l'un de ces hommes dont nous disons, en les voyant : Il en faut pourtant comme ça. Le beau Paris ignore ces figures blêmes-
de souffrances morales ou physiques. Mais Paris est un véritable océan. Jetez-y la sonde, vous n'en connaîtrez jamais la profondeur. Parcourez-le, décrivez-le, quelque soin que vous mettiez à le parcourir, à le décrire ; quelque nombreux et intéressés que soient les explorateurs de cette mer, il s'y rencontrera toujours un lieu vierge, un antre inconnu, des fleurs, des perles, des monstres, quelque chose d'inouï, oublié par les plongeurs littéraires. La maison Vauquer est une de ces monstruosités curieuses.
Décadence du père Goriot
Le père Goriot, vieillard de soixante-neuf ans environ, s'était retiré chez madame Vauquer, en 1813, après avoir quitté les affaires. Il y avait d'abord pris l'appartement occupé par madame Couture, et donnait alors douze cents francs de pension, en homme pour qui cinq louis de plus ou de moins étaient une bagatelle. Madame Vauquer avait rafraîchi les trois chambres de cet appartement moyennant une indemnité préalable qui paya, dit-on, la valeur d'un méchant ameublement composé de rideaux en calicot jaune, de fauteuils en bois vernis couverts en velours d'Utrecht, de quelques peintures à la colle, et de papiers que refusaient les cabarets de la banlieue. Peut-être l'insouciante générosité que mit à se laisser attraper le père Goriot, qui vers cette époque était respectueusement nommé monsieur Goriot, le fit-elle considérer comme un imbécile qui ne connaissait rien aux affaires. Goriot vint muni d'une garde-robe bien fournie, le trousseau
magnifique du négociant qui ne se refuse rien en se retirant du commerce. Madame Vauquer avait admiré dix-huit chemises de demi-hollande, dont la finesse était d'autant plus remarquable que le vermicellier portait sur son jabot dormant deux épingles unies par une chaînette, et dont chacune était montée d'un gros diamant. Habituellement vêtu d'un habit bleu-barbeau, il prenait chaque jour un gilet de piqué blanc, sous lequel fluctuait son ventre piriforme et proéminent, qui faisait rebondir une lourde chaîne d'or garnie de breloques. Ses ormoires (il prononçait ce mot à la manière du menu peuple) furent remplies par la nombreuse argenterie de son ménage. Les yeux de la veuve s'allumèrent quand elle l'aida complaisamment à déballer et ranger les louches, les cuillers à ragoût, les couverts, les huiliers, les saucières, plusieurs plats, des déjeuners en vermeil, enfin des pièces plus ou moins belles, pesant un certain nombre de marcs, et dont il ne voulait pas se défaire. Ces cadeaux lui rappelaient les solenmtés de sa vie domestique. « Ceci, dit-il à madame Vauquer, en serrant un plat et une écuelle dont le couvercle représentait deux tourterelles qui se becquetaient, est le premier présent que m'a fait ma femme, le jour de notre anniversaire. Pauvre bonne ! elle y avait consacré ses économies de demoiselle. Voyez-vous, madame ? j'aimerais mieux gratter la terre avec mes ongles que de me séparer de cela. Dieu merci ! je pourrai prendre dans cette écuelle mon café tous les matins durant le reste de mes jours. Je ne suis pas à plaindre, j'ai sur la planche du pain de cuit pour longtemps. »
Madame Vauquer songe à épouser M. Goriot. Elle a
amassé 40.000 francs sou à sou. Elle sera une dame notable du quartier. Mais elle se heurte à une indifférence complète» Elle s'exaspère de ce refus.
Elle alla nécessairement plus loin en aversion qu'elle n'était allée dans son amitié. Sa haine ne fut pas en raison de son amour, mais de ses espérances trompées. Si le cœur humain trouve des repos en montant les hauteurs de l'affection, il s'arrête rarement sur la pente rapide des sentiments haineux. Mais monsieur Goriot était son pensionnaire, la veuve fut donc obligée de réprimer les explosions de son amour-propre blessé, d'enterrer les soupirs que lui causa cette déception, et de dévorer ses désirs de vengeance. Les petits esprits satisfont leurs sentiments, bons ou mauvais, par des petitesses incessantes. La veuve employa sa malice de femme à inventer de sourdes persécutions contre sa victime. Elle commença par retrancher les superfluités introduites dans sa pension. « Plus de cornichons, plus d'anchois : c'est des duperies ! » dit-elle à Sylvie, le matin où elle rentra dans son ancien programme. Monsieur Goriot était un homme frugal, chez qui la parcimonie nécessaire aux gens qui font eux-mêmes leur fortune était dégénérée en habitude. La soupe, le bouilli, un plat de légumes, avaient été, devaient toujours être son dîner de prédilection. Il fut donc bien difficile à madame Vauquer de tourmenter son pensionnaire, de qui elle ne pouvait en rien froisser les goûts. Désespérée de rencontrer un homme inattaquable, elle se mit à le déconsidérer, et fit ainsi partager son aversion pour Goriot par ses pensionnaires, qui, par amusement, servirent ses vengeances. Vers la fin de la première année, la veuve en était venue à un tel degré de
défiance, qu'elle se demandait pourquoi ce négociant, riche de sept ou huit mille livres de rente, qui possédait une argenterie superbe, demeurait chez elle, en lui payant une pension si modique relativement à sa fortune. Pendant la plus grande partie de cette première année, Goriot avait souvent dîné dehors une ou deux fois par semaine ; puis, insensiblement, il en était arrivé à ne plus dîner en ville que deux fois par mois. Les petites parties fines du sieur Goriot convenaient trop bien aux intérêts de madame Vauquer pour qu'elle ne fût pas mécontente de l'exactitude progressive avec laquelle son pensionnaire prenait ses repas chez elle. Ces changements furent attribués autant à une lente diminution de fortune qu'au désir de contrarier son hôtesse. Une des plus détestables habitudes de ces esprits lilliputiens est de supposer leurs petitesses chez les autres. Malheureusement, à la fin de la deuxième année, monsieur Goriot justifia les bavardages dont il était l'objet, en demandant à madame Vauquer de passer au second étage, et de réduire sa pension à neuf cents francs. Il eut besoin d'une si stricte économie qu'il ne fit plus de feu chez lui pendant l'hiver. La veuve Vauquer voulut être payée d'avance ; à quoi consentit monsieur Goriot, que dès lors elle nomma le père Goriot. Ce fut à qui devinerait les causes de cette décadence. Exploration difficile. Le père Goriot était un sournois, un taciturne. Suivant la logique des gens à la tête vide, tous indiscrets parce qu'ils n'ont que des riens à dire, ceux qui ne parlent pas de leurs affaires en doivent faire de mauvaises. Ce négociant si distingué devint donc un fripon, ce galantin un vieux drôle. Tantôt, selon Vautrin, qui vint vers cette époque habiter la maison Vauquer, le père Goriot était
un homme qui allait à la Bourse, et qui, suivant une expression assez énergique de la langue financière, carottait sur les rentes après s'y être ruiné. Tantôt c'était un de ces petits joueurs qui vont hasarder et gagner tous les soirs dix francs au jeu. Tantôt on en faisait un espion attaché à la haute police ; mais Vautrin prétendait qu'il n'était pas assez rusé pour en être. Le père Goriot était encore un avare qui prêtait à la petite semaine, un homme qui nourrissait des numéros à la loterie. On en faisait tout ce que le vice, la honte, l'impuissance, engendrent de plus mystérieux. Seulement, quelque ignoble que fussent sa conduite ou ses vices, l'aversion qu'il inspirait n'allait pas jusqu'à le faire bannir : il payait sa pension. Puis il était utile, chacun essuyait sa bonne ou mauvaise humeur par des plaisanteries ou par des bourrades.
Vers la fin de la troisième année, le père Goriot réduisit encore ses dépenses, en montant au troisième étage et en se mettant à quarante-cinq francs de pension par mois. Il se passa de tabac, congédia son perruquier et ne mit plus de poudre. Quand le père Goriot parut pour la première fois sans être poudré, son hôtesse laissa échapper une exclamation de surprise en apercevant la couleur de ses cheveux ; ils étaient d'un gris sale et verdâtre. Sa physionomie, que des chagrins secrets avaient insensiblement rendue plus triste de jour en jour, semblait la plus désolée de toutes celles qui garnissaient la table.
Quand son trousseau fut usé, il acheta du calicot à quatorze sous l'aune pour remplacer son beau linge. Ses diamants, sa tabatière d'or, sa chaîne, ses bijoux, disparurent un à un. Il avait quitté l'habit bleu-barbeau, tout son costume cossu,
pour porter, été comme hiver, une redingote de drap marron grossier, un gilet en poil de chèvre, et un pantalon gris en cuir de laine. Il devint progressivement maigre ; ses mollets tombèrent : sa figure bouffie par le contentement d'un bonheur bourgeois, se rida démesurément ; son front se plissa, sa mâchoire se dessina. Durant la quatrième année de son établissement rue Neuve-Sainte- Geneviève, il ne se ressemblait plus. Le bon vermicellier de soixante-deux ans, qui ne paraissait pas en avoir quarante, le bourgeois gros et gras, frais de bêtise, qui avait quelque chose de jeune dans le sourire, semblait être un septuagénaire hébété, vacillant, blafard. Ses yeux bleus si \ivaces prirent des teintes ternes et gris-de-fer, ils avaient pâli, ne larmoyaient plus, et leur bordure rouge semblait pleurer du sang. Aux uns, il faisait horreur ; aux autres, il faisait pitié. De jeunes étudiants en Médecine, ayant remarqué l'abaissement de sa lèvre inférieure, mesuré le sommet de son angle facial, le déclarèrent atteint de crétinisme, après l'avoir longtemps houspillé sans en rien tirer.
Eugène de Rastignac
Après le père Goriot, le personnage principal de la pension bourgeoise, est Eugène de Rastignac, qui paraît dans plusieurs romans de la comédie humaine. Il est le type de l'Ambition. Fils d'un pauvre baron de province, il est venu étudier son droit à Paris. Il a échoué dans la misérable pension de Madame Vauquer. Mais il compte en sortir bientôt, après fortune faite.
Ses illusions d'enfance, ses idées de province avaient disparu. Son intelligence modifiée, son
ambition exaltée lui firent voir juste au milieu du manoir paternel, au sein de la famille. Son père, sa mère, ses deux frères, ses deux sœurs, et une tante dont la fortune consistait en pensions, vivaient sur la petite terre de Rastignac. Ce domaine d'un revenu d'environ trois mille francs était soumis à l'incertitude qui régit le produit tout industriel de la vigne, et néanmoins il fallait en extraire chaque année douze cents francs pour lui. L'aspect de cette constante détresse qui lui était généreusement cachée, l'avenir incertain de cette nombreuse famille qui reposait sur lui, la parcimonieuse attention avec laquelle il vit serrer les plus minces productions, la boisson faite pour sa famille avec les marcs du pressoir, enfin une foule de circonstances inutiles à consigner ici, décuplèrent son désir de parvenir et lui donnèrent la soif des distinctions. Comme il arrive aux âmes grandes, il voulut ne rien devoir qu'à son mérite. Sa tante, madame de Marcillac, autrefois présentée à la cour, y avait connu les sommités aristocratiques. Tout à coup le jeune ambitieux reconnut, dans les souvenirs dont sa tante l'avait si souvent bercé, les éléments de plusieurs conquêtes sociales, au moins aussi importantes que celle qu'il entreprenait à l'Ecole de Droit ; il la questionna sur les liens de parenté qui pouvaient encore se renouer. Après avoir secoué les branches de l'arbre généalogique, la vieille dame estima que, de toutes les personnes qui pouvaient servir son neveu parmi la gent égoïste des parents riches, madame la vicomtesse de Beauséant serait la moins récalcitrante. Elle écrivit à cette jeune femme une lettre dans l'ancien style, et la remit à Eugène, en lui disant que s'il réussissait auprès de la vicomtesse, elle lui
ferait retrouver ses autres parents. Quelques jours après son arrivée, Rastignac envoya la lettre de sa tante à madame de Beauséant. La vicomtesse répondit par une invitation de bal pour le lendemain.
La vicomtesse de Beauséant accepte de protéger son jeune cousin. Toutefois l'étudiant trop pauvre éprouve quelques déconvenues dans le monde élégant du faubourg Saint-Germain. Un autre pensionnaire, Vautrin, dit Trompe-la-mort, échappé du bagne — une des plus belles créations de Balzac — le vivant symbole de la révolte au milieu de la société armée, mais corrompue, veut s'associer ce jeune homme ambitieux et énergique.
— Vous voudriez bien savoir qui je suis, ce que j'ai fait, ou ce que je fais, reprit Vautrin. Vous êtes trop curieux, mon petit. Allons, du calme, Vous allez en entendre bien d'autres ! J'ai eu des malheurs. Ec»utez-moi d'abord, vous me répondrez après. Voilà ma vie antérieure en trois mots. Que suis-je ? Vautrin. Que fais-je ? Ce qui me plaît. Passons. Voulez-vous connaître mon caractère ? Je suis bon avec ceux qui me font du bien ou dont le cœur parle au mien. A ceux-là tout est permis, ils peuvent me donner des coups de pied dans les os des jambes sans que je leur dise : Prends garde ! Mais, nom d'une pipe ! Je suis méchant comme un diable avec ceux qui me tracassent, ou qui ne me reviennent pas. Et il est bon de vous apprendre que je me soucie de tuer un homme comme de ça ! dit-il en lançant un jet de salive. Seulement je m'efforce de le tuer proprement, quand il le faut absolument. Je suis ce que vous appelez un artiste. J'ai lu les Mémoires de Benvenuto Cellini, tel que vous me voyez, et en italien encore ! J'ai appris de cet homme-là,
qui était un fier luron, à imiter la Providence, qui nous tue à tort et à travers, et à aimer le beau partout où il se trouve. N'est-ce pas d'ailleurs une belle partie à jouer que d'être seul contre tous les hommes et d'avoir la chance ? J'ai bien réfléchi à la constitution actuelle de votre désordre social. Mon petit, le duel est un jeu d'enfant, une sottise. Quand de deux hommes vivants l'un doit disparaître, il faut être imbécile pour s'en remettre au hasard. Le duel ! croix ou pile ! voilà. Je mets cinq balles de suite dans un as de pique on renfonçant chaque nouvelle balle sur l'autre, et à trentecinq pas encore ! quand on est doué de ce petit talent-là, l'on peut se croire sûr d'abattre son homme. Eh bien ! j'ai tiré sur un homme à vingt pas, je l'ai manqué. Lj drôle n'avait jamais de sa vie manié un pistolet.
Je n'obéis à rien, est-ce clair ? Savez-vous ce qu'il vous taut, à vous, au train dont vous allez ? un million, et promptement ; sans quoi, avec notre petite tête, nous pourrions allez flâner dans les filets de Saint-Cloud. Ce million, je vais vous le donner. Il fit une pause en regardant Eugène. — Ah ! ah ! vous faites meilleure mine à votre papa Vautrin. A la bonne heure. Allons donc ! A nous deux ! Voici votre compte, jeune homme. Nous avons là-bas, papa, maman, grand'tante, deux sœurs (dix-huit et dix-sept ans), deux petits frères (quinze et dix ans), voilà le contrôle de l'équipage. La tante élève vos sœurs. Le curé vient apprendre le latin aux deux frères. La famille mange plus de bouillie de marrons que de pain blanc, le papa ménage ses culottes, maman se donne à peine une robe d'hiver et une robe d'étér nos sœurs font comme elles peuvent. Je sais tout> j'ai été dans le Midi. Les choses sont comme cela
chez vous, si l'on vous envoie douze cents francs par an, et que votre terrine ne rapporte que trois mille francs. Nous avons une cuisinière et un domestique, il faut garder le décorum, papa est baron. Quant à nous, nous avons de l'ambition, nous avons les Beauséant pour alliés et nous allons à pied, nous voulons la fortune et nous n'avons pas le sou, nous mangeons les ratatouilles de maman Vauquer et nous aimons les beaux dîners du faubourg Saint-Germain, nous couchons sur un grabat et nous voulons un hôtel. Je ne blâme pas vos vouloirs. Avoir de l'ambition, mon petit cœur, ce n'est pas donné à tout le monde.
Vautrin propose à Eugène un sûr moyen de réussir : épouser une riche héritière, Victorine Taillefer, qui loge aussi à la pension Vauquer ; il n'y a qu'un obstacle, le frère, que Vautrin se charge de faire disparaître. Un de ses amis cherchera querelle à Taillefer : un bon duel, et « à l'ombre ! » Rastignac, surpris, ne dit ni oui ni non. Il a horreur de ces propositions criminelles. Mais il voudrait tant être riche ! L'ambition fera peu à peu pénétrer en lui l'idée du crime qu'il repoussait d'abord.
Les filles du père Goriot
Le père Goriot est un ancien vermicellier qui a fait iortune. Il a donné tout son bien à ses filles, pour leur procurer de riches mariages. Il a gardé 12.000 francs de rente. Mais ces filles, qu'il a gâtées, pour les trop aimer, se laissent entraîner à une vie dissipée. Lui, toujours faible, se réduit à la misère pour satisfaire leurs coûteux caprices. A la pension, il est devenu l'ami d'Eugène de Rastignac, qui voit ses filles dans le monde ; il est heureux de parler d'elles avec lui:
c'est son seul plaisir, car ses ingrates filles, honteuses de sa pauvreté, ne veulent plus le recevoir chez elles.
L'étudiant frappa rudement à la porte du père Goriot.
— Mon voisin, dit-il, j'ai vu madame Delphine.
— Où ?
— Aux Italiens.
— S'amusait-elle bien ? Entrez donc. Et le bonhomme qui s'était levé en chemise, ouvrit sa porte et se recoucha promptement. — Parlez-moi donc d'elle, demanda-t-il.
Eugène, qui se trouvait pour la première fois chez le père Goriot, ne fut pas maître d'un mouvement de stupéfaction en voyant le bouge où vivait le père, après avoir admiré la toilette de la fille. La fenêtre était sans rideaux ; le papier de tenture collé sur les murailles s'en détachait en plusieurs endroits par l'effet de l'humidité, et se recroquevillait en laissant apercevoir le plâtre jauni par la fumée. Le bonhomme gisait sur un mauvais lit, n'avait qu'une maigre couvertuie et un couvre-pied ouaté fait avec les bons morceaux des vitilles robes de madame Vauquer. Le carreau était humide et plein de poussière. En face de la croisée se voyait une de ces vieilles commodes en bois de rose à ventre renflé, qui ont des mains en cuivre tordu en façon de sarments décorés de feuilles ou de fleurs ; un vieux meuble à tablette de bois sur lequel était un pot à eau dans sa cuvette et tous les ustensiles nécessaires pour se faire la barbe. Dans un coin, les souliers ; à la tête du lit, une table de nuit sans porte ni marbre ; au coin de la cheminée, où il n'y avait pas trace de feu se trouvait la table carrée, en bois de noyer, dont la barre avait servi au père Goriot à dénaturer
son écuelle en vermeil. Un méchant secrétaire sur lequel était le chapeau du bonhomme, un fauteuil foncé de paille et deux chaises complétaient ce mobilier misérable. La flèche du lit, attachée au plancher par une loque, soutenait une mauvaise bande d'étoffe à carreaux rouges et blancs. Le plus pauvre commissionnaire était certes moins mal meublé dans son grenier, que ne l'était le père Goriot chez madame Vauquer. L'aspect de cette chambre donnait froid et serrait le cœur, elle ressemblait au plus triste logement d'une prison. Heureusement Goriot ne vit pas l'expression qui se peignit sur la physionomie d'Eugène quand celui-ci posa sa chandelle sur la table de nuit. Le bonhomme se tourna de son côté en restant couvert jusqu'au menton.
— Eh bien ! qui aimez-vous mieux de madame de Restaud ou de madame de Nucingen ?
— Je préfère madame Delphine, répondit l'étudiant, parce qu'elle vous aime mieux.
A cette parole chaudement dite, le bonhomme sortit son bras du lit et serra la main d'Eugène.
— Merci, merci, répondit le vieillard ému. Que vous a-t-elle donc dit de moi ?
L'étudiant répéta les paroles de la baronne en les embellissant, et le vieillard l'écouta comme s'il eût entendu la parole de Dieu.
— Chère enfant ! oui, oui, elle m'aime bien. Mais ne la croyez pas dans ce qu'elle vous a dit d'Anastasie. Les deux sœurs se jalousent, voyezvous ; c'est encore une preuve de leur tendresse. Madame de Restaud m'aime bien aussi. Je le sais. Un père est avec ses enfants comme Dieu est avec nous ; il va jusqu'au fond des cœurs, et juge les intentions. Elles sont toutes deux aussi aimantes^
Oh ! si j'avais eu de bons gendres, j'aurais été trop heureux. Il n'est sans doute pas de bonheur complet ici-bas. Si j'avais vécu chez elles, mais rien que d'entendre leurs voix, de les savoir là, de les voir aller, sortir, comme quand je les avais chez moi, ça m'eût fait cabrioler le cœur. Etaientelles bien mises ?
— Oui, dit Eugène. Mais, monsieur Goriot, comment, en ayant des filles aussi richement établies que sont les vôtres, pouvez-vous demeurer dans un taudis pareil ?
— Ma foi, dit-il, d'un air en apparence insouciant, à quoi cela me servirait-il d'être mieux ? Je ne puis guère vous expliquer ces choses-là ; je ne sais pas dire deux paroles de suite comme il faut. Tout est là, ajouta-t-il en se frappant au cœur. Ma vie, à moi, est dans mes deux filles. Si elles s'amusent, si elles sont heureuses, bravement mises, si elles marchent sur des tapis, qu'importe de quel drap je sois vêtu, et comment est l'endroit où je me couche ? Je n'ai point froid si elles ont chaud, je ne m'ennuie jamais si elles rient. Je n'ai de chagrin que les leurs. Quand vous serez père, quand vous direz, en oyant gazouiller vos enfants : C'est sorti de moi ! que vous sentirez ces petites créatures tenir à chaque goutte de votre sang, dont elles ont été la fine fleur, car c'est ça ! vous vous croirez attaché à leur peau, vous croirez être agité vous-même par leur marche. Leur voix me répond partout. Un regard d'elles, quand il est triste, me fige le sang. Un jour vous saurez que l'on est bien plus heureux de leur bonheur que du sien propre. Je ne peux pas vous expliquer ça : c'est des mouvements intérieurs qui répandent l'aise partout. Enfin, je vis trois fois. Voulez-vous que je vous dise une drôle de chose ? Eh bien
quand j'ai été père, j'ai compris Dieu. Il est tout entier partout, puisque la création est sortie de lui. Monsieur, je suis ainsi avec mes filles.
Le père Goriot était sublime. Jamais Eugène ne l'avait pu voir illuminé par les feux de sa passion paternelle. Une chose digne de remarque est la puissance d'infusion que possèdent les sentiments. Quelque grossière que soit une créature, dès qu'elle exprime une affection forte et vraie, elle exhale un fluide particulier qui modifie la physionomie, anime le geste, colore la voix. Souvent l'être le plus stupide arrive, sous l'effort de la passion, à la plus grande éloquence dans l'idée, si ce n'est dans le langage et semble se mouvoir dans une sphère lumineuse. Il y avait en ce moment dans la voix, dans le geste de ce bonhomme, la puissance communicative qui signale le grand acteur. Mais nos beaux sentiments ne sont-ils pas les poésies de la volonté ?
Arrestation de Vautrin
Un coup de théâtre met la pension en émoi. La police a découvert le forçat Vautrin, grâce à Melle Michonneau. On vient l'arrêter au moment où il plaisante avec les pensionnaires.
— Ah ! ma foi ! dit Bianchon, mademoiselle Michonneau parlait avant-hier d'un monsieur surnommé Trompe-la- mort ; ce nom-là vous irait bien.
Ce mot produisit sur Vautrin l'effet de la foudre : il pâlit et chancela, son regard magnétique tomba comme un ravon de soleil sur mademoiselle Michonneau, à laquelle ce jet de volonté cassa
les jarrets. La vieille fille se laissa couler sur une chaise. Poiret s'avança vivement entre elle et Vautrin, comprenant qu'elle était en danger, tant la figure du forçat devint férocement significative en déposant le masque bénin sous lequel ^e cachait sa vraie nature. Sans rien comprendre encore à ce drame, tous les pensionnaires restèrent ébahis. En ce moment, l'on entendit le pas de plusieurs hommes, et le bruit de quelques fusils que des soldats firent sonner sur le pavé de la rue. Au moment où Collin cherchait machinalement une issue en regardant les fenêtres et les murs, quatre hommes se montrèrent à la porte du salon. Le premier était le chef de la police de sûreté, les trois autres étaient des officiers de paix.
— Au nom de la loi et du roi, dit un des officiers dont le discours fut couvert par un murmure d'étonnement.
Bientôt le silence régna dans la salle à manger, les pensionnaires se séparèrent pour livrer passage à trois de ces hommes, qui tous avaient la main dans leur poche de côté et y tenaient un pistolet armé. Deux gendarmes qui suivaient les agents occupèrent la porte du salon, et deux autres se montrèrent à celle qui sortait par l'escalier. Le pas et les fusils de plusieurs soldats retentirent sur le pavé caillouteux qui longeait la façade. Tout espoir de fuite fut donc interdit à Trompe-la- Mort, sur qui tous les regards s'arrêtèrent irrésistiblement. Le chef alla droit à lui, commença par lui donner sur la tête une tape si violemment appliquée qu'il fit sauter la perruque et rendit à la tête de Collin toute son horreur. Accompagnées de cheveux rouge-brique et courts qui leur donnaient un épouvantable caractère de force mêlée de ruse, cette tête et cette face, en harmonie
avec le buste, furent intelligemment illuminées comme si les feux de l'enfer les eussent éclairées. Chacun comprit tout Vautrin, son passé, son présent, son avenir, ses doctrines implacables, la religion de son bon plaisir, la royauté que lui donnaient le cynisme de ses pensées, de ses actes, et la force d'une organisation faite à tout. Le sang lui monta au visage, et ses yeux brillèrent comme ceux d'un chat sauvage. Il bondit sur lui-même par un mouvement empreint d'une si féroce énergie, il rugit si bien qu'il arracha des cris de terreur à tous les pensionnaires. A ce geste de lion, et s'appuyant de la clameur générale, les agents tirèrent leurs pistolets. Collin comprit son danger en voyant briller le chien de chaque arme, et donna tout à coup la preuve de la plus haute puissance humaine. Horrible et majestueux spectacle ! sa physionomie présenta un phénomène qui ne peut être comparé qu'à celui de la chaudière pleine de cette vapeur fumeuse qui soulèverait des montagnes, et que dissout en un clin d'œil une goutte d'eau froide. La goutte d'eau qui froidit sa rage fut une réflexion rapide comme un éclair. Il se mit à sourire et regarda sa perruque.
— Tu n'es pas dans tes jours de politesse, dit-il au chef de la police de sûreté. Et il tendit ses mains aux gendarmes en les appelant par un signe de tête. Messieurs les gendarmes, mettez-moi les menottes ou les poucettes. Je prends à témoin les personnes présentes que je ne résiste pas. Un murmure admiratif, arraché par la promptitude avec laquelle la lave et le feu sortirent et rentrèrent dans ce volcan humain, retentit dans la salle. — Ça te la coupe, monsieur l'enfonceur, reprit le forçat en regardant le célèbre directeur de la police judiciaire.
— Allons qu*on se déshabille, lui dit l'homme de la petite rue Sainte-Anne d'un air plein de mépris.
— Pourquoi ? dit Collin. Je ne nie rien, je me rends.
Il fit une pause, et regarda l'assemblée comme tin orateur qui ve dire des choses surprenantes.
— Ecrivez papa Lachapelle, dit-il en s'adressant à un petit vieillard en cheveux blancs qui s'était assis au bout de la table après avoir tiré d'un portefeuille le procès-verbal de l'arrestation. Je reconnais être Jacques Collin, dit Trompe-la- Mort, condamné à vingt ans de fers ; et je viens de prouver que je n'ai pas volé mon surnom. Si j'avais seulement levé la main, dit-il aux pensionnaires, ces trois mouchards-là répandaient tout mon raisiné sur le trimar domestique de maman Vauquer. Ces drôles se mêlent de combiner des guets-apens !
Madame Vauquer se trouva mal en entendant ces mots. — Mon Dieu ! c'est à en faire une maladie ; moi qui étais hier à la Gaîté avec lui ! dit-elle à Sylvie.
— De la philosophie, maman, reprit Collin. Est-ce un malheur d'être allée dans ma loge hier, à la Gaîté ? s'écria-t-il. Etes-vous meilleure que nous ? Nous avons moins d'infamie sur l'épaule que vous n'en avez dans le cœur, membres flasques d'une société gangrenée : le meilleur d'entre vous ne me résistait pas. Ses yeux s'arrêtèrent sur Rastignac, auquel il adressa un sourire gracieux qui contrastait singulièrement avec la rude expression, de sa figure. — Notre petit marché va toujours, mon ange, en cas d'acceptation, toutefois ! Vous savez ?...
— Ne soyez pas embarrassé, reprit-il, je sais
faire mes recouvrements. L'on me craint trop pour me flouer, moi !
Le bagne avec ses mœurs et son langage, avec ses brusques transitions du plaisant à l'horrible, son épouvantable grandeur, sa familiarité, sa bassesse, fut tout à coup représenté dans cette interpellation et par cet homme qui ne fut plus un homme, mais, le type de toute une nation dégénérée d'un peuple sauvage et logique, brutal et souple. En un moment Collin devint un poème infernal où se peignirent tous les sentiments humains, moins un seul, celui du repentir. Son regard était celui de l'archange déchu qui veut toujours la guerre. Rastignac baissa les yeux en acceptant ce cousinage criminel comme une expiation de ses mauvaises pensées.
— Qui m'a trahi ? dit Collin en promenant son terrible regard sur l'assemblée. Et l'arrêtant sur mademoiselle Michonneau : C'est toi, lui dit-il, vieille cagnotte, tu m'as donné un faux coup de sang, curieuse ! En disant deux mots je pourrais te faire scier lj cou dans huit jours. Je te pardonne, je suis chrétien. D'ailleurs ce n'est pas toi qui m'as vendu. Mais qui ? — Àh ! ah ! vous fouillez là-haut, s'écria-t-il en entendant les officiers de la police judiciaire qui ouvraient ses armoires et s'emparaient de ses effets. Dénichés les oiseaux, envolés d'hier. Et vous ne saurez rien. Mes livres de commerce sont là, dit-il, en se frappant le front. Je sais qui m'a vendu maintenant. Ce ne peut être que ce gredin de Fil-de-Soie. Pas vrai père l'empoisonneur ? dit-il au chef de la police. Ça s'accorde trop bien avec le séjour de nos billets de banque là-haut. Plus rien, mes petits mouchards. Quant à Fil-de-Soie, il sera terré sous quinze jours, lors même que vous le feriez garder par toute votre
gendarmerie. — Que lui avez-vous donné, à cette Michonnette, dit-il aux gens de la police, quelque millier d'écus ! Je valais mieux que ça ! Si tu m'avais prévenu, tu aurais eu six mille francs. Ah ! tu ne t'en doutais pas, vieille vendeuse de chair, sans quoi j'aurais eu la préférence. Oui, je les aurais donnés pour éviter un voyage qui me contrarie et qui me fait perdre de l'argent, disait-il, pendant qu'on lui mettait les menottes. Ces genslà vont se faire un plaisir de me traîner un temps infini pour rcxotolondrer. S'il m'envoyaient tout de suite au bagne, je serais bientôt rendu à mes occupations, malgré nos petits badauds du quai des Orfèvres. Là-bas, ils vont tous se mettre l'âme à l'envers pour faire évader leur général, ce bon Trompe-la-Mort ! Y a-t-il un de vous qui soit, comme moi, riche de plus de dix mille frères prêts à tout faire pour vous ? demanda-t-il avec fierté. Il y a du bon là, dit-il en se frappant le cœur ; je n'ai jamais trahi personne ! Tiens, cagnotte, vois-les, dit-il en s'adressant à la vieille fille. Ils me regardent avec terreur, mais toi tu leur soulèves le cœur de dégoût. Ramasse ton lot. Il fit une pause en contemplant les pensionnaires. — Etes-vous bêtes, vous autres ! n'avez-vous jamais vu de forçat ? Un forçat de la trempe de Collin, ici présent, est un homme moins lâche que les autres, et qui proteste contre les profondes déceptions du contrat social, comme dit Jean- Jacques, dont je me glorifie d'être l'élève. Enfin, je suis seul contre le gouvernement avec son tas de tribunaux, de gendarmes, de budgets, et je les roule.
— Diantre ! dit le peintre, il est fameusement beau à dessiner.
— Dis-moi, menin de monseigneur le bourreau
[ouverneur de la VEUVE (nom plein de terrible >oésie que les forçats donnent à la guillotine), ijouta-t-il en se tournant vers le chef de la police le sûreté, sois bon enfant, dis-moi si c'est Fil-dejoie qui m'a vendu ! Je ne voudrais pas qu'il )ayât pour un autre, ce ne serait pas juste.
En ce moment les agents qui avaient tout ouvert jt tout inventorié chez lui rentrèrent et parlèrent i voix basse au chef de l'expédition. Le procès- /erbal était fini.
— Messieurs, dit Collin en s'adressant aux pensionnaires, ils vont m'emmener. Vous avez été :ous très aimables pour moi pendant mon séjour ci, j'en aurai de la reconnaissance. Recevez mes idieux. Vous me permettrez de vous envoyer des figues do Provence. Il fit quelques pas, et se retourna pour regarder Rastignac. Adieu, Eugène, dit-il d'une voix douce et triste qui contrastait singulièrement avec le ton brusque de ses dicours. Si tu étais gêné, je t'ai laissé un ami dévoué. Malgré ses menottes, il put se mettre en garde, fit un appel de maître d'armes, cria : Une, deux I et se fendit. En cas de malheur, adresse-toi là. Homme et argent, tu peux disposer de tout.
Ce singulier personnage mit assez de bouffonnerie dans ces dernières paroles pour qu'elles ne pussent être comprises que de Rastignac et de lui. Quand la maison fut évacuée par les gendarmes, par les soldats et par les agents de la police, Sylvie, qui frottait de vinaigre les tempes de sa maîtresse; regarda les pensionnaires étonnés.
— Eh bien ! dit-elle, c'était un bon homme tout de même.
Mort du père Goriot
Les filles du père Goriot, Anastasie de Restaud et Delphine de Nucingen, poussées par le besoin d'argent, sont venues se disputer chez leur père. Le malheureux en fait une maladie qui va le mener au tombeau.
— Ah ! c'est vous mon cher enfant, dit le père Goriot en reconnaissant Eugène.
— Allez-vous mieux ? demanda l'étudiant en lui prenant la main.
— Oui, j'avais la tête serrée comme dans un étau, mais elle se dégage. Avez-vous vu mes filles ? Elles vont bientôt venir, elles accourront aussitôt qu'elles me sauront malade, elles m'ont tant soigné rue de la Jussienne ! Mon Dieu ! Je voudrais que ma chambre fût propre pour les recevoir. Il y a un jeune homme qui m'a brûlé toutes mes mottes.
— J'entends Christophe, lui dit Eugène, il vous monte du bois que ce jeune homme vous envoie.
— Bon ! mais comment payer le bois ? je n'ai pas un sou, mon enfant. J'ai tout donné, tout. Je suis à la charité. La robe lamée était-elle belle au moins ? (Ah ! je souffre !) Merci Christophe, Dieu vous récompensera, mon garçon ; moi, je n'ai plus rien.
— Mes filles vous ont dit qu'elles allaient venir, n'est-ce pas, Christophe ? Vas-y encore, je te donnerai cent sous. Dis-leur que je ne me sens pas bien, que je voudrais les embrasser, les voir encore une fois avant de mourir. Dis-leur cela, mais sans trop les effrayer.
Christophe partit sur un signe de Rastignac.
— Elles vont venir, reprit le vieillard. Je les connais. Cette bonne Delphine, si je meurs, quel chagrin je lui causerai ! Nasie> aussi. Je ne voudrais
pas mourir, pour ne pas les faire pleurer. Mourir, mon bon Eugène, c'est ne plus les voir. Là où l'on s'en va, je m'ennuierai bien. Pour un père, l'enfer, c'est d'être sans enfants, et j'ai déjà fait mon apprentissage depuis qu'elles sont mariées. Mon paradis était rue de la Jussienne. Dites donc, si je vais au paradis, je pourrai revenir sur terre en esprit autour d'elles. J'ai entendu dire de ces choses-là. Sont-elles vraies ? Je crois les voir en ce moment telles qu'elles étaient rue de la Jussienne. Elles descendaient le matin. Bonjour, papa, disaient-elles. Je les prenais sur mes genoux, je leur faisais mille agaceries, des niches. Elles me caressaient gentiment. Nous déjeunions tous les matins ensemble, nous dînions, enfin j'étais père, je jouissais de mes enfants. Quand elles étaient rue de la Jussienne, elles ne raisonnaient pas, elles ne savaient rien du monde, elles m'aimaient bien. Mon Dieu ! pourquoi ne sont-elles pas toujours restées petites ? (Oh ! je souffre, la tête me tire). Ah ! ah ! pardon I mes enfants ! Je souffre horriblement, et il faut que ce soit de la vraie douleur, vous m'avez rendu bien dur au mal. Croyez-vous qu'elles viennent ? Christophe est si bête ? J'aurais dû y aller moi-même. Il va les voir, lui. Mais vous avez été hier au bal. Dites-moi donc comment elles étaient ? Elles ne savaient rien de ma maladie, n'est-ce pas ? Elles n'auraient pas dansé, pauvres petites ! Oh ! je ne veux plus être malade. Elles ont encore trop besoin de moi. Leurs fortunes sont compromises. Et à quels maris sont-elles livrées ! Guérissez-moi, guérisstzmoi ! (Oh ! que je souffre ! Ah ! ah ! ah !) Voyezvous, il faut me guérir, parce qu'il leur faut de l'argent, et je sais où aller en gagner. J'irai faire de l'amidon en aiguilles à Odessa. Je suis un malin,
je gagnerai des millions. (Oh ! je souffre trop I) Goriot garda le silence pendant un moment, et paraissant faire tous ses efforts pour rassembler ses forces afin de supporter la douleur.
— Si elles étaient là, je ne me plaindrais pas, dit-il. Pourquoi donc me plaindre ?
Un léger assoupissement survint et dura longtemps. Christophe revint. Rastignac, qui croyait le père Goriot endormi, laissa le garçon lui rendre compte à haute voix de sa mission.
— Monsieur, dit-il, je suis d'abord allé chez madame la comtesse, à laquelle il m'a été impossible de parler, elle était dans de grandes affaires avec son mari. Comme j'insistais, monsieur de Restaud est venu lui-même, et m'a dit comme ça : Monsieur Goriot se meurt, eh bien, c'est ce qu'il a de mieux à faire. J'ai besoin de madame de Restaud pour terminer des affaires importantes, elle ira quand tout sera fini. Il avait l'air en colère, ce monsieur-là. J'allais sortir, lorsque madame est entrée par une porte que je ne voyais pas, et m'a dit : Christophe, dis à mon père que je suis en discussion avec mon mari, je ne puis pas le quitter ; il s'agit de la vie ou de la mort de mes enfants ; mais aussitôt que tout sera fini, j'irai. Quant à madame la baronne, autre histoire I je ne l'ai point vue, et je n'ai pas pu lui parler. Ah ! me dit la femme de chambre, madame est rentrée du bal à cinq heures un quart, elle dort ; si je l'éveille avant midi, elle me grondera. Je lui dirai que son père va plus mal quand elle me sonnera. Pour une mauvaise nouvelle il est toujours temps de la lui dire. J'ai eu beau prier l Ah ! ouin ! j'ai demandé à parler à monsieur le baron, il était sorti.
— Aucune de ses filles ne viendrait ! s'écria Rastignac. Je vais écrire à toutes deux.
— Aucune, répondit le vieillard en se dressant sur son séant. Elles ont des affairss, elles dorment, elles ne viendront pas. Je le savais. Il faut mourir pour savoir ce que c'est que des enfants. Ah ! mon ami, ne vous mariez pas, n'ayez pas d'enfants ! Vous leur donnez la vie, ils vous donnent la mort. Vous les faites entrer dans le monde, ils vous en chassent. Non, elles ne viendront pas ! Je sais cela depuis dix ans. Je me le disais quelquefois, mais je n'osais pas y croire.
Une larme roula dans chacun de ses yeux, sur la bordure rouge, sans en tomber.
— Ah ! si j'étais riche, si j'avais gardé ma fortune, si je ne la leur avais pas donnée, elles seraient là, elles me lécheraient les joues de leurs baisers 1 je demeurerais dans un hôtel, j'aurais de belles chambres, des domestiques, du feu à moi ; et elles seraient tout en larmes, avec leurs maris, leurs enfants. J'aurais tout cela. Mais rien. L'argent donne tout, même des filles. Oh I mon argent, où est-il ? Si j'avais des trésors à laisser, elles me panseraient, elles me soigneraient ; je les entendrais, je les verrais. Ah ! mon cher enfant, mon seul enfant, j'aime mieux mon abandon et ma misère I Au moins quand un malheureux est aimé, il est bien sûr qu'on l'aime. Non je voudrais être riche, je les verrais. Ma foi, qui sait ? Elles ont toutes les deux des cœurs de roche. J'avais trop d'amour pour elles pour qu'elles en eussent pour moi. Un père doit être toujours riche, il doit tenir ses enfants en bride comme des chevaux sournois. Et j'étais à genoux devant elles I Les misérables ! elles couronnent dignement leur conduite envers moi depuis dix ans. Si vous saviez comme elles
étaient aux petits soins pour moi dans les premiers temps de leur mariage ! (Oh ! je souffre un cruel martyre !) Je venais de leur donner à chacune près de huit cent mille francs, elles ne pouvaient pas, ni leurs maris non plus être rudes avec moi. L'on me recevait : « Mon bon père, par ici ; mon cher père, par là. » Mon couvert était toujours mis chez elles. Enfin je dînais avec leurs maris, qui me traitaient avec considération. J'avais l'air d'avoir encore quelque chose. Pourquoi ça ? Je n'avais rien dit de mes affaires. Un homme qui donne huit cent mille francs à ses filles était un homme à soigner. Et l'on était aux petits soins, mais c'était pour mon argent. Le monde n'est pas beau. J'ai vu cela, moi ! L'on me menait en voiture au spectacle, et je restais comme je voulais aux soirées. Enfin elles se disaient mes filles, et elles m'avouaient pour leur père. J'ai encore ma finesse, allez, et rien ne m'est échappé. Tout a été à son adresse et m'a percé le cœur. Je voyais bien que c'étaient des frimes ; mais le mal était sans remède. Je n'étais pas chez elles aussi à l'aise qu'à la table d'en bas. Je ne savais rien dire. Aussi quand quelques-uns de ces gens du monde demandaient à l'oreille de mes gendres : — Qui est-ce que ce monsieur-là ? — C'est le père aux écus, il est riche. — Ah ! diable ! disait-on, et l'on me regardait avec le respect dû aux écus. Mais si je les gênais quelquefois un peu, je rachetais bien mes défauts ! D'ailleurs, qui donc est parfait ? (Ma tête est une plaie !) Je souffre en ce moment ce qu'il faut souffrir pour mourir, mon cher monsieur Eugène, eh bien ! ce n'est rien en comparaison de la douleur que m'a causée le premier regard par lequel Anastasie m'a fait comprendre que je venais de dire une bêtise qui l'humiliait : son regard m'a
ouvert toutes les veines. J'aurais voulu savoir, mais ce que j'ai bien su, c'est que j'étais de trop sur terre. Le lendemain, je suis allé chez Delphine pour me consoler, et voilà que j'y fais une bêtise qui me l'a mise en colère. J'en suis devenu comme fou. J'ai été huit jours ne sachant plus ce que je devais faire. Je n'ai pas osé les aller voir, de peur de leurs reproches. Et me voilà à la porte de chez mes filles. O mon Dieu ! puisque tu connais les misères, les souffrances que j'ai endurées ; puisque tu as compté les coups de poignard que j'ai reçus, dans ce temps qui m'a vieilli, changé, tué, blanchi, pourquoi me fais-tu donc souffrir aujourd'hui ? J'ai bien expié le péché de les trop aimer. Elles se sont bien vengées de mon affection, elles m'ont tenaillé comme des bourreaux ! Eh bien ! les pères sont si bêtes ! je les aimais tant que j'y suis retourné comme un joueur au feu. Mes filles, c'était mon vice à moi. Elles avaient toutes les deux besoin de quelque chose, de parures ; les femmes de chambre me le disaient, et je les donnais pour être bien reçu ! Mais elles m'ont fait tout de même quelques petites leçons sur ma manière d'être dans le monde. Oh ! elles n'ont pas attendu le lendemain. Elles commençaient à rougir de moi. Voilà ce que c'est que de bien élever ses enfants. A mon âge je ne pouvais pourtant pas aller à l'école. (Je souffre horriblement mon Dieu ! les médecins, les médecins ! Si l'on m'ouvrait la tête, je souffrirais moins). Mes filles, mes filles, Anastasie, Delphine ! je veux les voir. Envoyez-les chercher par la gendarmerie, de force ! la justice est pour moi, tout est pour moi, la nature, le code civil. Je proteste. La patrie périra si les pères sont foulés aux pieds. Cela est clair. La société, le
monde roule sur la paternité, tout croule si les enfants n'aiment pas leurs pères. Oh ! les voir, les entendre, n'importe ce qu'elles me diront, pourvu que j'entende leur voix, ça calmera mes douleurs, Delphine surtout. Mais dites-leur, quand elles seront là, de ne pas me regarder froidement comme elles font. Ah ! mon bon ami, monsieur Eugène, vous ne savez pas ce que c'est que de trouver l'or du regard changé tout à coup en plomb gris. Depuis le jour où leurs yeuxn'ontplus rayonné sur moi, j'ai toujours été en hiver ici ; je n'ai plus eu que des chagrins à dévorer, et je les ai dévorés î J'ai vécu pour être humilié, insulté. Je les aime tant, que j'avalais tous les affronts par lesquels elles me vendaient une pauvre petite jouissance honteuse. Un père se cacher pour voir ses filles ! Je leur ai donné la vie, elles ne me donneront pas une heure aujourd'hui ! J'ai soif, j'ai faim, le cœur me brûle, elles ne viendront pas rafraîchir mon agonie, car je meurs, je le sens. Mais elles ne savent donc pas ce que c'est que de marcher sur le cadavre de son père ? Il y a un Dieu dans les cieux, il nous venge malgré nous, nous autres pères. Oh ! elles viendront ! Venez, mes chéries, venez encore me baiser, un dernier baiser, le viatique de votre père, qui priera Dieu pour vous, qui lui dira que vous avez été de bonnes filles, qui plaidera pour vous ! Après tout, vous êtes innocentes. Elles sont innocentes, mon ami ! Dites-le bien à tout le monde, qu'on ne les inquiète pas à mon sujet. Tout est de ma faute, je les ai habituées à me fouler aux pieds. J'aimais cela, moi. Ça ne regarde personne, ni la justice humaine, ni la justice divine. Dieu serait injuste s'il les condamnait à cause de moi. Je n'ai pas su me conduire, j'ai fait la bêtise d'abdiquer mes droits. Je me
serais avili pour elles ! Que voulez-vous ! le plus beau naturel, les meilleures âmes auraient succombé à la corruption de cette facilité paternelle. Je suis un misérable, je suis justement puni. Moi seul ai causé les désordres de mes filles, je les ai gâtées. Elles veulent aujourd'hui le plaisir comme elles voulaient autrefois du bonbon. Je leur ai toujours permis de satisfaire leurs fantaisies de jeunes filles. A quinze ans, elles avaient voiture ! Rien ne leur a résisté. Moi seul suis coupable, mais coupable; par amour. Leur voix m'ouvrait le cœur. Je les entends, elles viennent. Oh ! oui, elles viendront. La loi veut qu'on vienne voir mourir son père, la loi est pour moi. Puis ça ne coûtera qu'une course. Je la payerai. Ecrivez-leur que j'ai des millions à leur laisser ! Parole d'honneur. J'irai faire des pâtes d'Italie à Odessa. Je connais la manière. Il y a, dans mon projet, des millions à gagner. Personne n'y a pensé. Ça ne se gâtera point dans le transport comme le blé ou comme la farine. Eh î eh ! l'amidon ? il y aura là des millions î Vous ne mentirez pas, dites-leur des millions, et quand même elles viendraient par avarice, j'aime mieux être trompé, je les verrai. Je veux mes filles ! elles sont à moi ! dit-il en se dressant sur son séant, en montrant à Eugène une tête dont les cheveux blancs étaient épars et qui menaçait par tout ce qui pouvait exprimer la menace.
— Allons, lui dit Eugène, recouchez-vous, mon bon père Goriot, je vais leur écrire. Aussitôt que Bianchon sera de retour, j'irai, si elles ne viennent pas.
— Si elles ne viennent pas ? répéta le vieillard en sanglotant. Mais je serai mort, mort dans un
accès de rage, de rage ! La rage me gagne ! En ce moment, je vois ma vie entière. Je suis dupe I elles ne m'aiment pas, elles ne m'ont jamais aimé ! cela est clair. Si elles ne sont pas venues, elles ne viendront pas. Plus elles auront tardé, moins elles se décideront à me faire cette joie. Je les connais. Elles n'ont jamais su rien deviner de mes chagrins, de mes douleurs, de mes besoins, elles ne devineront pas plus ma mort ; elles ne sont seulement pas dans le secret de ma tendresse. Oui, je le vois, pour elles, l'habitude de m'ouvrir les entrailles a ôté du prix à tout ce que je faisais. Elles auraient demandé à me crever les yeux, je leur aurais dit : « Crevez-les ! » Je suis trop bête. Elles croient que tous les pères sont comme le leur. Il faut toujours se faire valoir. Leurs enfants me vengeront. Mais c'est dans ljur intérêt de venir ici. Prévenez-les donc qu'elles compromettent leur agonie. Elles commettent tous les crimes en un seul. Mais allez donc, dites-leur donc que, ne pas venir, c'est un parricide ! Elles en ont assez commis sans ajouter celui-là. Criez-donc comme moi : « Hé ! Nasie ! hé ! Delphine ! venez à votre père qui a été si bon pour vous et qui souffre ! » Rien, personne. Mourrai-je donc comme un chien ? Voilà ma récompense, l'abandon. Ce sont des infâmes, des scélérates ; je les abomine, je les maudis ; je me relèverai la nuit de mon cercueil pour les remaudire, car, enfin, mes amis, ai-je tort ? elles se conduisent bien mal ! hein ? Qu'est-ce que jti dis ? Ne m'avez vous pas aveiti que Delphine est là ? C'est la meilleure des deux. Vous êtes mon fils, Eugène, vous ! aimez-la, soyez un père pour elle. L'autre est bien malheureuse. Et leur fortune ! Ah ! mon Dieu ! j'expire, je souffre un peu trop : Coupez-moi la lête, laissez-moi seulement le cœur.
— Christophe, allez chercher Bianchon ! s'écria Eugène épouvanté du caractère que prenaient les plaintes et les cris du vieillard, et ramenezmoi un cabriolet.
— Je vais aller chercher vos filles, mon bon père Goriot, je vous les ramènerai.
— De force ! de force ! Demandez la garde, la ligne, tout ! tout, dit-il en jetant à Eugène un dernier regard où brilla la raison. Dites au gouvernement, au procureur du roi qu'on me les amène, je le veux !
— Mais vous les avez maudites.
— Qui est-ce qui a dit cela ? répondit le vieillard stupéfait. Vous savez bien que je les aime, je les adore ! Je suis guéri si je les vois... Allez, mon bon voisin, mon cher enfant, allez, vous êtes bon, vous ; je voudrais vous remercier, mais je n'ai rien à vous donner que les bénédictions d'un mourant. Ah ! je voudrais au moins voir Delphine pour lui dire de m'acquitter envers vous. Si l'autre ne peut, pas, amenez-moi celle-là. Dites-lui que vous ne l'aimerez plus si elle ne veut pas venir. Elle vous aime tant qu'elle viendra. A boire ! les entrailles me brûlent ! Mettez-moi quelque chose sur la tête. La main de mes filles, ça me sauverait, je le sens... Mon Dieu ! qui refera leurs fortunes si je m'en vais ? Je veux aller à Odessa pour elles, à Odessa, y faire des pâtes.
— Buvez ceci, dit Eugène en soulevant le moribond et le prenant dans son bras gauche tandis que de l'autre il tenait une tasse pleine de tisane.
— Vous devez aimer votre père et votre mère, vous ! dit le vieillard en serrant de ses mains défaillantes la main d'Eugène. Comprenez-vous que je vais mourir sans les voir, mes filles ? Avoir soif toujours, et ne jamais boire, voilà comment
j'ai vécu depuis dix ans... Mes deux gendres ont tué mes filles. Oui, je n'ai plus eu de filles après qu'elles ont été mariées. Pères, dites aux chambres de faire une loi sur le mariage ! Enfin, ne mariez pas vos filles si vous les aimez. Le gendre est un scélérat qui gâte tout chez une fille, il souille tout. Plus de mariage ! C'est ce qui nous enlève nos filles, et nous ne les avons plus quand nous mourons. Faites une loi sur la mort des pères. C'est épouvantable, ceci ! Vengeance ! Ce sont mes gendres qui les empêchent de venir. Tuez-les ! A mort le Restaud, à mort l'Alsacien, ce sont mes assassins ! La mort ou mes filles ! Ah ! c'est fini, je meurs sans elles î Elles ! Nasie, Fifine, allons> venez donc ! votre papa sort...
— Mon bon père Goriot, calmez-vous, voyons, restez tranquille, ne vous agitez pas, ne pensez pas.
— Ne pas les voir, voilà l'agonie î
— Vous allez les voir.
— Vrai ! cria le vieillard égaré. Oh ! les voir ! je vais les voir, entendre leur voix. Je mourrai heureux. Eh bien ! oui, je ne demande plus à vivre, je n'y tenais plus, mes peines allaient croissant. Mais les voir, toucher leurs robes, ah ! rien que leurs robes, c'est bien peu ; mais que je sente quelque chose d'elles ! Faites-moi prendre les cheveux... veux...
Il tomba la tête sur l'oreiller comme s'il recevait un coup de massue. Ses mains s'agitèrent sur la couverture comme pour prendre les cheveux de ses filles.
— Je les bénis, dit-il en faisant un effort... bénis. Il s'affaissa tout à coup. En ce moment Bianchon
entra. — J'ai rencontré Christophe, dit-il, il va t'amener une voiture. Puis il regarda le malade,
lui souleva de force les paupières, et les deux étudiants lui virent un œil sans chaleur et terne. — Il n'en reviendra pas, dit Bianchon, je ne crois pas. Il prit le pouls, le tâta, mit la main sur le cœur du bonhomme.
— La machine va toujours ; mais, dans sa position, c'est un malheur, il vaudrait mieux qu'il mourût !
— Ma foi, oui, dit Rastignac.
— Qu'as-tu donc ? tu es pâle comme la mort.
— Mon ami, je viens d'entendre des cris et des plaintes. Il y a un Dieu ! Oh ! oui ! il y a un Dieu, et il nous a fait un monde meilleur, ou notre terre est un non-sens. Si ce n'avait pas été si tragique, je fondrais en larmes, mais j'ai le cœur et l'estomac horriblement serrés.
— Dis donc, il va falloir bien des choses ; où prendre de l'argent ?
Rastignac tira sa montre.
— Tiens, mets-la vite en gage. Je ne veux pas m'arrêter en route, car j'ai peur de perdre une minute, et j'attends Christophe. Je n'ai pas un liard, il faudra payer mon cocher au retour.
Rastignac se précipita dans l'escalier, et partit pour aller rue du Helder, chez madame de Restaud. Pendant le chemin, son imagination, frappée de l'horrible spectacle dont il avait été témoin, échauffa son indignation. Quand il arriva dans l'antichambre et qu'il demanda madame de Restaud, on lui répondit qu'elle n'était pas visible.
Eugène court chez Mme de Nucingen. Il lui arrache la promesse de venir bientôt.
Eugène, heureux de pouvoir annoncer au moribond la présence d'une de ses filles, arriva presque
joyeux rue Neuve-Sainte-Geneviève. Il fouilla dans la bourse pour pouvoir payer immédiatement son cocher. La bourse de cette jeune femme, si riche, si élégante, contenait soixante-six francs. Parvenu en haut de l'escalier, il trouva le père Goriot maintenu par Bianchon, et opéré par le chirurgien de l'hôpital, sous les yeux du médecin. On lui brûlait le dos avec du moxaf, dernier remède de la science, remède inutile.
— Les sentez-vous ? demandait le médecin. Le père Goriot, ayant entrevu l'étudiant,
répondit : — Elles viennent, n'est-ce pas ?
— Il peut s'en tirer, dit le chirurgien, il parle.
— Oui, répondit Eugène, Delphine me suit.
— Allons ! dit Bianchon, il parlait de ses filles, après lesquelles il crie comme un homme sur le pal, crie; dit-on, après l'eau..,
— Cessez, dit le médecin au chirurgien, il n"y a plus rien à faire, on ne le sauvera pas.
Bianchon et le chirurgien replacèrent le mourant à plat sur son grabat infect.
— Il faudrait cependant le changer de linge, dit le médecin. Quoiqu'il n'y ait aucun espoir, il faut respecter en lui la nature humaine. Je reviendrai, Bianchon, dit-il à l'étudiant. S'il se plaignait encore, mettez-lui de l'opium sur le diaphragme.
Le chirurgien et le médecin sortirent.
— Allons, Eugène, du courage, mon fils ! dit Bianchon à Rastignac quand ils furent seuls, il s'agit de lai mettre une chemise blanche et de venir nous aider.
Eugène descendit, et trouva madame Vauquer occupée à mettre le couvert à Sylvie. Aux premiers mots que lui dit Rastignac, la veuve vint à lui, en prenant l'air aigrement doucereux d'une
marchande soupçonneuse qui ne voudrait ni perdre son argent, ni fâcher le consommateur.
— Mon cher monsieur Eugène, répondit-elle, vous savez tout comme moi que le père Goriot n'a plus le sou. Donner des draps à un homme en train de tortiller de l'œil, c'est les perdre, d'autant plus qu'il faudra bien en sacrifier un pour le linceul. Aussi, vous me devez déjà cent quarantequatre francs ; mettez quarante francs de draps, et quelques autres petites choses, la chandelle que Sylvie vous donnera, tout cela fait au moins deux cents francs, qu'une pauvre veuve comme moi n'est pas en état de perdre. Dame, soyez juste, monsieur Eugène, j'ai bien assez perdu depuis cinq jours que le guignon s'est logé chez moi. J'aurais donné dix écus pour que ce bonhomme-là fût parti ces jours-ci, comme vous le disiez. Ça frappe mes pensionnaires. Pour un rien, je le ferais porter à l'hôpital. Enfin, mettez-vous à ma place. Mon établissement avant tout, c'est ma vie, à moi.
Eugène remonta rapidement chez le père Goriot.
— Bianchon, l'argent de la montre ?
— Il est sur la table, il en reste trois cent soixante et quelques francs. J'ai payé sur ce qu'on m'a donné tout ce que nous devions. La reconnaissance du Mont-de-Piété est sous l'argent.
— Tenez, madame, dit Rastignac après avoir dégringolé l'escalier avec horreur, soldez nos comptes. Monsieur Goriot n'a pas longtemps à rester chez vous, et moi...
— Oui, il sortira les pieds en avant, pauvre bonhomme, dit-elle en comptant deux cents francs, d'un air moitié gai, moitié mélancolique.
— Finissons, dit Rastignac.
— Sylvie, donnez des draps, et allez aider ces messieurs, là-haut.
— Vous n'oublierez pas Sylvie, dit madame Vauquer à l'oreille d'Eugène, voilà deux nuits qu'elle veille.
Dès qu'Eugène eut le dos tourné, la vieille courut à sa cuisinière : — Prends les draps retournés, numéro sept. Par Dieu, c'est toujours assez bon pour un mort, lui dit-elle à l'oreille.
Eugène, qui avait déjà monté quelques marches de l'escalier, n'entendit pas les paroles de la vieille hôtesse.
— Allons, lui dit Bianchon, passons-lui sa chemise. Tiens-le droit.
Eugène se mit à la tête du lit, et soutint le moribond auquel Bianchon enleva sa chemise, et le bonhomme fit un geste comme pour garder quelque chose sur sa poitrine, et poussa des cris plaintifs et inarticulés, à la manière des animaux qui ont une grande douleur à exprimer.
— Oh ! oh ! dit Bianchon, il veut une petite chaîne de cheveux et un médaillon que nous lui avons ôtés tout à l'heure pour lui poser ses moxas. Pauvre homme ! il faut la lui remettre. Elle est sur la cheminée.
Eugène alla prendre une chaîne tressée avec des cheveux blond-cendré, sans doute ceux de madame Goriot. Il lut d'un côté du médaillon : Anastasie ; et de l'autre : Delphine. Image de son cœur qui reposait toujours sur son cœur. Les boucles contenues étaient d'une telle finesse qu'elles devaient avoir été prises pendant la première enfance des deux filles. Lorsque le médaillon toucha sa poitrine, le vieillard fit un han prolongé qui annonçait une satisfaction effrayante à voir. C'était un des derniers retentissements de sa sensibilité, qui sem-
blait se retirer au centre inconnu d'où partent et où s'adressent nos sympathies. Son visage convulsé prit une expression de joie maladive. Les deux étudiants, frappés de ce terrible éclat d'une force de sentiment qui survivait à la pensée, laissèrent tomber chacun des larmes chaudes sur le moribond, qui jeta un cri de plaisir aigu.
— Nasie ! Fifine ! dit-il.
— Il vit encore, dit Bianchon.
— A quoi ça lui sert-il ? dit Sylvie. — - A souffrir, répondit Rastignac.
Après avoir fait à son camarade un signe pour lui dire de l'imiter, Bianchon s'agenouilla pour passer ses bras sous les jarrets du malade, pendant que Rastignac en faisant autant de l'autre côté du lit afin de passer les mains sous le dos. Sylvie était là, prête à retirer les draps quand le moribond serait soulevé, afin de les remplacer par ceux qu'elle apportait. Trompé sans doute par les larmes, Goriot usa de ses dernières forces pour étendre les mains, rencontra de chaque côté de son lit les têtes des étudiants, les saisit violemment par les cheveux, et l'on entendit faiblement : — « Ah ! mes anges ! » Deux mots, deux murmures accentués par l'âme qui s'envola sur cette parole.
— Pauvre cher homme, dit Sylvie attendrie de cette exclamation où se peignit un sentiment suprême que le plus horrible, le plus involontaire des mensonges exaltait une dernière fois.
Le dernier soupir de ce père devait être un soupir de joie. Ce soupir fut l'expression de toute sa vie, il se trompait encore. Le père Goriot fut pieusement replacé sur son grabat. A compter de ce moment, sa physionomie garda la douloureuse empreinte du combat qui se livrait entre la mort et la vie dans une machine qui n'avait plus cette
espèce de conscience cérébrale d'où résulte le sentiment du plaisir et de la douleur pour l'être humain. Ce n'était plus qu'une question de temps pour la destruction.
— Il va rester ainsi quelques heures, et mourra sans que l'on s'en aperçoive, il ne râlera même pas. Le cerveau doit être complètement envahi.
Un instant après survient la comtesse de Restaud.
Ce fut une apparition grave et terrible que celle de la comtesse. Elle regarda le lit de mort, mal éclairé par une seule chandelle, et versa des pleurs en apercevant le masque de son père où palpitaient encore les derniers tressaillements de la vie. Bianchon se retira par discrétion.
— Je ne me suis pas échappée assez tôt, dit la comtesse à Rastignac.
L'étudiant fit un signe de tête affirmatif plein de tristesse. Madame de Restaud prit la main de son père, la baisa.
— Pardonnez-moi, mon père ! Vous disiez que ma voix vous rappellerait de la tombe ; eh bien 1 revenez un moment à la vie pour bénir votre fille repentante. Entendez-moi. Ceci est affreux, votre bénédiction est la seule que je puisse recevoir ici-bas désormais. Tout Je monde me hait, vous seul m'aimez. Mes enfants eux-mêmes me haïront. Emmenez-moi avec vous, je vous aimerai, je vous soignerai. Tl n'entend plus, je suis folle. Elle tomba sur ses genoux, contempla ce débris avec une expression de délire.
En ce moment le père Goriot ouvrit les yeux, mais par l'effet d'une convulsion. Le geste qui révélait l'espoir de la comtesse ne fut pas moins horrible à voir que l'œil du mourant.
— M'entendrait-il ? cria la comtesse. Nonr se dit-elle en s'asseyant auprès du lit.
Madame de Restaud ayant manifesté le désir de garder son père, Eugène descendit pour prendre un peu de nourriture. Les pensionnaires étaient déjà réunis.
— Mon père est mort ! cria la comtesse.
A ce cri terrible, Sylvie, Rastignac et Bianchon montèrent et trouvèrent madame de Restaud évanouie. Après l'avoir fait revenir à elle, ils la transportèrent dans le fiacre qui l'attendait...
Rastignac et Christophe accompagnèrent seuls, avec deux croque-morts, le char qui menait le pauvre homme à Saint-Etienne-du-Mont, église peu distante de la rue Neuve-Sainte-Geneviève. Arrivé là, le corps fut présenté à une petite chapelle basse et sombre, autour de laquelle l'étudiant chercha vainement les deux filles du père Goriot ou leurs maris.
Cependant, au moment où le corps fut placé dans le corbillard, deux voitures armoriées, mais vides, celle du comte de Restaud et celle du baron de Nucingen se présentèrent et suivirent le convoi jusqu'au Père-Lachaise. A six heures, le corps du père Goriot fut descendu dans sa fosse autour de laquelle étaient les gens de ses filles, qui disparurent avec le clergé aussitôt que fut dite la courte prière due au bonhomme pour l'argent de l'étudiant. Quand les deux fossoyeurs eurent jeté quelques pelletées de terre sur la bière pour la cacher, ils se relevèrent, et l'un d'eux s'adressant à Rastignac, lui demanda leur pourboire. Eugène fouilla dans sa poche et n'y trouva rien, il fut forcé d'emprunter vingt sous à Christophe. Ce fait, si léger en lui-même, détermina chez Eugène un accès d'horrible tristesse. Le jour tombait, un
humide crépuscule agaçait ses nerfs, il regarda la tombe et y ensevelit sa dernière larme de jeune homme, cette larme arrachée par les saintes émotions d'un cœur pur, une de ces larmes qui, de la terre où elles tombent, rejaillissent jusque dans les cieux.
La Recherche de l'Absolu
Un dévot de la Chimie
Un ancien élève de Lavoisier, Balthazar Claës, après avoir été excellent mari et père, oublie sa famille pour se consacrer à la chimie.
Les sentiments profonds qui animent les grands hommes respiraient dans ce pâle visage fortement sillonné de rides, sur ce front plissé comme celui d'un vieux roi plein de soucis, mais surtout dans ces yeux étincelants dont le feu semblait également accru par la chasteté que donne la tyrannie des idées et par le foyer intérieur d'une vaste intelligence. Les yeux profondément enfoncés dans leurs orbites paraissaient avoir été cernés uniquement par les veilles et par les terribles réactions d'un espoir toujours déçu, toujours renaissant. Le jaloux fanatisme qu'inspirent l'art ou la science se trahissait encore chez cet homme par une singulière et constante distraction dont témoignaient sa mise et son maintien, en accord avec la magnifique monstruosité de sa physionomie. Ses large» mains poilues étaient sales, ses longs ongles avaient à leur extrémité des lignes noires très foncées. Ses souliers ou n'étaient pas nettoyés
ou manquaient de cordons. De toute sa maison, le maître seul pouvait se donner l'étrange licence d'être si malpropre. Son pantalon de drap noir plein de taches, son gilet déboutonné, sa cravate mise de travers, et son habit verdatre toujours décousu complétaient un fantasque ensemble de petites et de grandes choses qui, chez tout autre, •eût décelé la misère qu'engendrent les vices, mais qui, chez Balthazar Claës, était le négligé du génie. Trop souvent le vice et le Génie produisent des effets semblables, auxquels se trompent le vulgaire. Le Génie n'est-il pas un constant excès qui dévore le temps, l'argent, le corps et qui mène à l'hôpital plus rapidement encore que les passions mauvaises ? Les hommes paraissent même avoir plus de respect pour les vices que pour le génie, car ils refusent de lui faire crédit. 11 semble que les bénéfices des travaux secrets du savant soient tellement éloignés que l'état social craigne de compter avec lui de son vivant ; il préfère s'acquitter en ne lui pardonnant pas sa misère ou ses malheurs. Malgré son continuel oubli du présent, si Balthazar Claës quittait ses mystérieuses contemplations, si quelque intention douce et sociale ranimait ce visage penseur, si ses yeux fixes perdaient leur état rigide pour peindre un sentiment, s'il regardait autour de lui en revenant à la vie réelle et vulgaire, il était difficile de ne pas rendre involontairement hommage à la beauté séduisante de ce visage, à l'esprit gracieux qui s'y peignait.
Le chimiste poursuit la découverte de l'Absolu, du principe qui forme tous les corps, et qui est le dernier mot de la création. Il n'apparaît plus que pour dîner. Il passe tout son temps, enferme dans son laboratoire, avec un dômes-
LA RECHERCHE DE l'àBSOLU 157
tique, Lemulquinier. Un jour, sa femme veut pénétrer dans ce sanctuaire interdit à tous.
Elle vint donc tremblante et presque heureuse ; mais, pour la première fois de sa vie, elle connut la colère de Balthazar ; à peine avait-elle entr'ouvert la porte, qu'il fondit sur elle, la prit, la jeta rudement sur l'escalier, où elle faillit rouler du haut en bas. — Dieu soit loué, tu existes ! cria Balthasar en la relevant. Un masque de verre s'était brisé en éclats sur Madame Claës, qui vit son mari pâle, blême, effrayé. — Ma chère, je t'avais défendu de venir ici, dit-il en s'asseyant sur une marche de l'escalier, comme un homme abattu. Les saints t'ont préservée de la mort. Par quel hasard mes yeux étaient-ils fixés sur la porte ? Nous avons failli périr. — J'aurais été bien heureuse alors, dit-elle. — Mon expérience est manquée, reprit Balthazar. Je ne puis pardonner qu'à toi la douleur que me cause ce cruel mécompte. J'allais peut-être décomposer l'azote. Va, retourne à tes affaires. Balthazar rentra dans son laboratoire.
— J'allais peut-être décomposer V azote ! se dit la pauvre femme en revenant dans sa chambre, où elle fondit en larmes.
Mort de Madame Claës
Balthazar, absorbé par ses travaux, ne remarque pas les terribles effets de la maladie sur sa femme abandonnée. Elle reçoit le viatique.
Quelques instants après, le clergé vint, précédé -de l'abbé de Solis, et le parloir fut rempli par les
gens de la maison. Quand la cérémonie commença, madame Claës, que son confesseur avait réveillée, regarda toutes les personnes qui étaient autour d'elle, et n'y vit pas Balthazar.
— Et monsieur ? dit elle.-
Ce mot, où se résumait et sa vie et sa mort, fut prononcé d'un ton si lamentable, qu'il causa un frémissement horrible dans l'assemblée. Malgré son grand âge, Martha s'élança comme une flèche, monta les escaliers et frappa durement à la porte du laboratoire.
— Monsieur, madame se meurt, et l'on vous attend pour l'administrer, cria-t-elle avec la violence de l'indignation.
— Je descends, répondit Balthazar.
Lemulquinier vint un moment après, en disant
que son maître le suivait. Madame Claës ne cessa de regarder la porte du parloir, mais son mari ne se montra qu'au moment où la cérémonie était terminée. L'abbé de Sorlis et les enfants entouraient le chevet de la mourante. En voyant entrer son mari, Joséphine rougit, et quelques larmes roulèrent sur ses joues.
— Tu allais sans doute décomposer l'azote, lui dit-elle avec une douceur d'ange qui fit frissonner les assistants.
— C'est fait, s'écria-t-il d'un air joyeux. L'azote contient de l'oxygène et une substance de la nature des impondérables qui vraisemblablement est le principe de la...
Il s'éleva des murmures d'horreur qui l'interrompirent et lui rendirent sa présence d'esprit.
— Que m'a-t-on dit ? reprit-il. Tu es donc plus mal ? Qu'est-il arrivé ?
— Il arrive, monsieur, lui dit à l'oreille l'abbé
LA RECHERCHE DE l'aBSOLU 159
de Solis indigné, que votre femme se meurt et que vous l'avez tuée.
Sans attendre de réponse, l'abbé de Solis prit le bras d'Emmanuel et sortit suivi des enfants qui le conduisirent jusque dans la cour. Balthazar demeura comme foudroyé et regarda sa femme en laissant tomber quelques larmes.
— Tu meurs et je t'ai tuée ! s'écria-t-il. Que ditil donc ?
— Mon ami, reprit-elle, je ne vivais que par ton amour, et tu m'as, à ton insu, retiré ma vie.
— Laissez-nous, dit Claës à ses enfants au moment où ils entrèrent. Ai-je donc un seul instant cessé de t'aimer ? reprit-il en s'asseyant au chevet de sa femme et lui prenant les mains qu'il baisa.
— Mon ami, je ne te reprocherai rien. Tu m'as rendue heureuse, trop heureuse ; je n'ai pu soutenir la comparaison des premiers jours de notre mariage qui étaient pleins, et de ces derniers jours pendant lesquels tu n'as plus été toi-même et qui ont été vides. La vie du cœur, comme la vie physique a ses actions. Depuis six ans, tu as été mort à l'amour, à la famille, à tout ce qui faisait notre bonheur. Je ne te parlerai pas des félicités qui sont l'apanage de la jeunesse, elles doivent cesser dans l'arrière-saison de la vie ; mais elles laissent des fruits dont se nourrissent les âmes, une confiance sans bornes, de douces habitudes ; eh bien ! tu m'as ravi ces trésors de notre âge. Je m'en vais à temps : nous ne vivions ensemble d'aucune manière, tu me cachais tes pensées et tes actions. Comment es-tu arrivé à me craindre ? T'ai-je jamais adressé une parole, un regard, un geste empreints de blâme ? Eh bien ! tu as vendu
tes derniers tableaux, tu as vendu jusqu'aux vins de ta cave, et tu empruntes de nouveau sur tes biens sans m'en avoir dit un mot. Ah ! je sortirai donc de la vie, dégoûtée de la vie. Si tu commets des fautes, si tu t'aveugles en poursuivant l'impossible, ne t'ai-je donc pas montré qu'il y avait en moi assez d'amour pour trouver de la douceur à partager tes fautes, à bien toujours marcher près de toi. Tu m'as trop bien aimée ; là est ma gloire et là ma douleur. Ma maladie a duré longtemps, Balthazar ; elle a commencé le jour qu'à cette place où je vais expirer tu m'as prouvé que tu appartenais plus à la Science qu'à la Famille. Voici ta femme morte et ta propre fortune consumée. Ta fortune et ta femme t'appartenaient, tu pouvais en disposer ; mais le jour où je ne serai plus, ma fortune sera celle de tes enfants, et tu ne pourras en rien prendre. Que vas-tu donc devenir ? Maintenant, je te dois la vérité, les mourants voient loin ! où sera désormais le contre-poids qui balancera la passion maudite de laquelle tu as fait ta vie ? Si tu m'y as sacrifiée, tes enfants seront bien légers devant toi, car je te dois cette justice d'avouer que tu me préférais à tout. Deux millions et six années de travaux ont été jetés dans ce gouffre ; et tu, n'as rien trouvé...
A ces mots, Claës mit sa tête blanche dans ses mains et se cacha le visage.
— Tu ne trouveras rien que la honte pour toi, la misère pour tes enfants, reprit la mourante. Déjà l'on te nomme par dérision Claës l'alchimiste, plus tard ce sera Claës le fou ! Moi, je crois en toi. Je te sais grand, savant, plein de génie ; mais pour le vulgaire, le génie ressemble à de la folie. La gloire est le soleil des morts ; de ton vivant, tu seras malheureux comme tout ce qui fut grand,