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CHAPITRE III

Si Balzac avait beaucoup travaillé depuis 1829, il avait travaillé à peu près au hasard et sans vue d'ensemble. Il n'existait aucun lien entre ses multiples récits. Tout ce qu'on peut dire, et je l'ai dit, c'est qu'au, milieu d'une production si hâtive et si confuse, se remarquaient déjà quelques fortes études de mœurs, comme le portrait de l'usurier dans Gobseck ou celui de la dévote dans Une double famille; c'est, en d'autres termes, que son génie commençait à s'affirmer et tendait de plus en plus à se rapprocher du réel. Telle était en particulier la tendance des six petits romans qui, au lieu de paraître comme ses autres écrits dans des revues ou des journaux, avaient paru le 13 avril 18.30 en deux volumes intitulés Scènes de la vie privJe K En 1832, les Scènes de la vie privée avaient eu une seconde édition, celle-là en quatre volumes et grossie de quelques romans, les uns inédits, les autres qui venaient d'être publiés dans la Revue de Paris ou dans la Mode -.

1. La Vendclta, Gobseck, le Uni de Sceaux, la Maison du Chatfjui-pelole, Une double famille^ la Paix du ménage.

2. Le Messar/e, la Bourse, VAdieu, le Curé de Tours, v[ iilusiciirs l'Ii.-iiiilrcs (le la Femme de Ireiile ans.

GENÈSE ET PLAN DE « LA COMEDIE HUMAINE » il3

Rien de plus épars, jusque-là, rien de plus fragmentaire et de plus composite que l'œuvre de Balzac.

Mais, à la fin de 1832, il est en pleine possession de ses dons, il touche au point culminant de sa carrière. Il vient d'écrire le Curé de Tours et un admirable chapitre de la Femme de trente ans ' ; il va écrire en 1833 le Médecin de campagne et Eugénie Grandet, en 1834 la Recherche de l'absolu et le Père Goriot. Ses lettres d'alors nous le montrent tout frémissant d'ardeur et d'espérance, et nous font assister au travail qui s'accomplissait dans sa tête. Elles sont pleines de mots comme ceux-ci : « Je sens l'avenir », — « Je suis dans une grande veine », — « Me voilà entre trente et quarante, c'est-à-dire dans toute ma force; il faudrait maintenant écrire mes plus beaux sujets », — « Je vis dans une almos{)hèrc de pensées, d'idées, de plans, de travaux, de conct-ptions, qui se croisent, bouillent, pétillent dans ma tiHe à me rendre fou »; — et enfin ce mot qui résume tout le reste : « J'ai aujourd'hui la conscience de ce que je suis et de ce que je serai. »

Il dit vrai : son heure était venue. « Ce ne fut, raconte ]y[mo Surville, «pie vers 1833, lors de la publication de son Médecin de campagne, qu'il pensa à relier tous ses personnages pour former une société complète. Le jour où il fut illuminé de cette idée fut un beau jour pour lui! 11 part de la rue Cassiiii,... et accourt au faubourg Poissonnière (pie j'habitais ah^rs : Saluez-moi, nous dit-il joyeusement, car je suis tout bonnement en train de devcnii' un génie! — Il nous déroule alors son plan, (pii l'elTrayait bien un jjcu : (|ucl(pie vaste que fût

1. Le Iroisii'iiic dans le Icxti- ilcliiiilir de cet clrniip- {iiiviajrc tant do fois rofondii.

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son cerveau, il fallait bien du temps pour y emménager ce plan-là! — Que ce sera beau si je réussis! disait-il en se promenant par le salon (il ne pouvait tenir en place, la joie resplendissait sur tous ses traits). Comme je me laisserai tranquillement traiter de faiseur de nouvelles, à présent, tout en taillant mes pierres! Je me réjouis d'avance de 1 etonnement des myopes, quand ils verront le grand édifice qu'elles forment. »

Le Médecin de campagne, achevé le 26 mai 1833, a été publié en septembre; c'est probablement entre ces deux dates qu'il faut placer la scène rapportée par M"""^ Surville. C'est à ce moment que Balzac a eu la révélation de son génie, et que, dans une espèce de vision à la Hugo, il a vu devant lui toute la Comédie humaine,. comme une immense cité dont les toits et les clochers émergent soudain de la brume. C'est à ce moment qu'il a pour la première fois couru le projet de rassembler ses premières esquisses, à partir des Chouans et de la Physiologie du mariage, de les rassembler et de les compléter, de façon que rcnseml)lc constituât le tableau de la société française au .\i.v' siècle '.

Mais dès lors il ne lui suffisait plus d'intituler ses romans : Scènes de la vieprivée; il lui fallait une formule plus compréhensivc. Il en trouve une en 1833, celle (l'Éludes de mœurs au xix" siècle, titre sous lequel il propose au libraire Gosselin d'entreprendre une édition do ses œuvres en douze volumes; et les Études de mœurs au xw^ siècle paraissent effectivement, quoique avec un peu de retard et chez un autre édibun-, de 1834 à 1837,

1. A la rigueur, on iiiiiiir.iil \oir une prciiiirri^ ;iniionce de la Comédie hutnuina dans sa IcLlrc d'adùL is:il ù iMouliilcmbort (lieviie hlfun du 14 iinvcMihrc l'.lOl]). Mais l'auuonco est bien rnprécisc, et sa lellro ne prouve que son désir de « l'aire grand >•.

GENESE ET PLAN DE « LA COMEDIE HUMAINE » 115 divisées en Scènes de la vie privée. Scènes de la vie de province. Scènes de la vie parisienne. La formule était encore insuffisante, elle ne pouvait embrasser toutes ses productions de la veille ou du lendemain. Parallèlement à la série des Études de mœurs au xix" siècle, il en publie une autre, d'abord sous le titre de Contes et romans philosophiques, puis, de 1835 à 1840, sous celui d'Études philosophiques. Restait toujours à trouver le titre collectif sous Icfiuel il réunirait les deux séries en cours de publication. Il hésite, il cherche. Il est sur le point de s'arrêter au titre d'Études sociales ,11 en parle dès 1834àM™''Hanska, il lui en reparle en 1837, et annonce que les Études sociales auront à peu près cinquante volumes. En réalité, aucune édition de ses œuvres n'a porté le titre d'Études sociales. Mais en 1841, Auguste de Belloy qui revenait d'Italie, et qui en revenait fort épris de Dante, ému d'une récente lecture de la Divine comédie, lui suggère le mot de « Comédie humaine * » dans lequel Balzac reconnaît aussitôt la formule si longtemps cherchée, la formule magique, et il s'en empare. « La Comédie humaine, écrit-il en septembre 1841 à M""^ Hanska, tel est le titre de mon histoire de la société peinte en action. » Et sous ce titre, en effet, jjaraît de 18i2 à 184G. en seize volumes in-8'', la grande édition illustrée où viennent se fondre les deux séries ant(''ri(!ures des Éludes de vururs nu xix" siècle et des Études phil(miphi(iucs; sous ce titre paraîtra en 18'j5. cinq ans api'ès la mort de Balzac, l'i^dilioii plus coniplèle d(; la m;usr»u lloiissiaux; sous ce lilic encore paraîtra, (h'

I. I.i- r.iil parait cortniii ; vtiir Vlli.tloire <h's œuvres, p. 414. Mais n- iiiul (iniiii ami hii a soufllô en 1841, on lient dire (jnc Balzac, l'avait depuis luii^lenips sur les lèvres. Il avait dit en IS:i4, dans la Fillr aux yeux d'or : •> l'aris, enfer ipii iienl-èlre un jour aura soti Dante »...

1869 à 1876, l'édition Calmann-Lévy dite « édition définitive » et conforme aux dernières annotations de Balzac : à dater de 1842 et pour toujours Balzac s'appelle l'auteur de la Comédie humaine.

Le titre était heureux, et plus on étudie Tteuvre, plus on pénètre dans l'enfer balzacien, plus on en goûte l'appellation dantesque. Mais, sous un titre ou sous un autre, le fait est que depuis 1833 Balzac avait tendu constamment au même but, constamment aspiré à nous donner a une histoire de la société peinte en action ». Sur ce point, ses affirmations sont formelles, elles sont fréquentes, et elles sont invariables. « Mon œuvre, écrit-il en 1834 à M™"^ Carraud, doit contenir toutes les figures et toutes les positions sociales » ; elle doit « représenter tous les effets sociaux, sans que ni une situation de la vie, ni une physionomie, ni un caractère d'homme ou de femme, ni une manière de vivre, ni une profession, ni une zone sociale, ni un pays français, ni quoi que ce soit de l'enfance, de la vieillesse, de l'Age mûr, de la politique, de la justice, de la guerre, ait été oublié ». Même définition à peu près, en 1840, dans un petit billet adressé à un directeur de journal, en 1842 dans Y Avant-propos de la Comédie humaine, et en 184G dans une curieuse lettre adressée à Hippolyte Castille, où il dit entre autres choses: « J'ai entrepris l'histoii'e de toute la société. Jai exprimé souverd. mon plan dans cette seule phrase : une génération est un drame à quatre ou cinq mille personnages saillants. Ce drame, c'est mon livre. »

Ouoique de si imposantes déclarations sentcMit un peu le prospectus, personne ne blâmera Balzac d'avoir cru à la grandeur de son onivrc et de s'en être enivré. Personne ne raillera le soin qu'il a piis de dédier chacun

des romans rassemblés dans l'édition de 1842 à quelque célébrité de son temps, Geoffroy Saint-Hilaire ou Victor Hugo, Mm'' Sand ou Berlioz, pour achever de faire de la Comédie humaine la représenta lion exacte et glorieuse de l'humanité contemporaine. Il y a quelque chose de plus surprenant que les fanfaronnades de Balzac, et c'est la puissance de son génie. Oui, il avait le droit d'être enivré de son entreprise. Il est très vrai qu'elle lui a fait gravir tous l(^s étages de l'édilice social, qu'il a observé, décrit, l'empreinte de presque toutes les professions ou de presque tous les milieux sur l'homme et sur la femme, sur leur corps aussi bien que sur leur Ame, et que jamais romancier, jamais écrivain ou artiste n'avait tenté si long voyage à travers la société. — Peut-être, cependant, cette grande histoire de la vie française dans la première moitié du nix*" siècle n'est-ellc pas aussi cohérente ni aussi comi)lète qu'il la voulu, qu'il l'a dit, et que ses admirateurs l'ont dit après lui.

Dans 1(! discours (pie \'ictor Hugo a prononcé le 22 août 18'jO, sur la tondje de Balzac, il y a x^nc magnilique phrase, une pliras(! comme en savait éci'ire Hugo, et dans laquelle il résume ainsi l'o'uvre du rf>mancier :

Tous SCS livres ne l'oniiciil ([u'uii livre, li\ r>'' vivant, luiniiicux, jjrofond, où l'on voit aller cl venir cl marcher cl. se mouvoir, avec je ne sais quoi (reff.irc et de Icrrililc mêle au réel, loulc iiotn; ('Ivilisalion coiilcmpoi'.'iiiic : livre iiicrvcillcnx, (|iic le [)()cl,e inlilulc Comédie et <iu'il aur.iil i)u iiililiiler ilisloirc, qui pi-cini loiilcs les formes cL tous les styles, qui (li'qcisse T.wilc cl (|iii v.i jiisciu'à Siiélonc, qui l,r;iV(M'sc Hcaum.'in-li.'iis cl qui \n jusqu'à lî;ili('l.ii-<; li\ic qui c--l, l'oliscr- \alioii cl i|iii est. rimaginulion ; (|iii inodii^iic le vr.ii, rintime,

le bourgeois, le trivial, le matériel, et qui, par moments, à travers toutes les réalités brusquement et largement déchirées, laisse tout à coup entrevoir le plus sombre et le plus tragique idéal.

La phrase eût été bien agréable à Balzac, s'il eût pu l'entendre ; car faire de tous ses livres un seul livre, en faire les diverses parties d'un tout harmonieux et donner à ce tout la vivante unité de l'œuvre d'art, c'avait été sa grande ambition et son grand souci. De là sa joie le jour où il avait rencontré le titre qui lui semblait unifier l'œuvre; de là, huit ans plus tôt, son cri de triomphe, son : « Saluez-moi! » le jour où l'idée lui était venue de lier ses romans les uns aux autres en y faisant reparaître les mêmes personnages.

Créer tout un monde fictif qui serait limage du monde réel, et où chaque classe sociale serait représentée par un certain nombre d'individus, que le lecteur retrouverait de volume en volume dans des situations et à des âges différents, mais toujours sous le même nom et toujours reconnaissables, — l'idée, assurément, était grande et originale. Elle a été reprise depuis par un romancier qui n'est que la grossière caricature de Balzac; mais au temps de Balzac elle était neuve. Elle consistait à assimiler le roman aux travaux de l'historien qui écrit les annales de son épocpie. aux Mémoires de Saint-Simon par exemple, ces Mémoires que Balzac venait i)récisémenl de demander à son éditeur Gosselin et qu'il lisail dniis Vr[r de 1833 "... Oui sait? sa géniale insj)ii'ation lui est peut-être venue de Saint-Simon. Chez celui-ci, toute une société revit en quelques centaines (le lii^iii'cs, soigncMisciiiciil cliiiisit's et piiiss;iiunu'nt

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