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qu'il admirait en elles, il est presque vrai de dire qu'il la possédait. Il est presque vrai de dire qu'il en est arrivé à pénétrer dans le moi d'autrui, à réaliser le rêve de Fantasio, à être « ce monsieur qui passe », et à s'identifier avec tous les gens, jeunes ou vieux, riches ou pauvres, qu'il observait.
Je demeurais alors, raconle-l-il au début de Facino Cane, dans une petite rue que vous ne connaissez sans doute pas, la rue de Lesdiguières : elle commence à la rue Saint-Antoine, en face d'une fontaine, près de la place de la Bastille, et débouche rue de la Cerisaie. I^'amour de la science m'avait jeté dans une mansarde où je travaillais pendant la nuit, et je jtassais le jour dans une bibliothèque voisine, celle de Monsieur. Je vivais frugalement, j'avais accepté toutes les conditions de la vie monastique, si nécessaire au travailleur. Quand il faisait beau, à ])eine me pronienais-je sur le boulevard Bourdon. Une seule passion m'entraînait en dehors de mes habitudes studieuses; mais n'était-ce pas encore l'étude? j'allais observer les mœurs du faubourg, ses habitants et leur caractère. Aussi mal velu que les ouvriers, indifférent au décorum, je ne les mettais point en garde contre moi; je pouvais me mêler à leurs groupes, les voir concluant leurs marchés, et se querellant à l'heure où ils quittent le travail. Chez moi. l'observation était déjà devenue intuitive, elle jjénétrait l'Ame sans négliger le corps; ou plutôt elle saisissait si bien les détails extérieurs, (lu'elle allait sur-le-champ au delà; elle me donnait la faculté de vivre de la vie de l'individu sur lequel elle s'exerçait, en me permettant de me substituer à lui, comme le derviche des Mille el une miilf: prenait le corps et l'ànie des personnes sur lesquelles il prononçait certaines paroles.
Lorsque, entre onze heures et minuit, je rencontrais un ouvrier et sa femme revenant ensemble de V Ambigu-Comique, Je m'amusais à les suivre dej)uis le boulevard du Pont-aux- Choux juscpi'au boulevard Beaumarchais. Ces braves gens parlaient d'abord de la pièce ([u'ils avaient vue; de fil en. aiguille, ils arrivaient à leurs alTaires; la mère lirait son enfant par la main, sans écouter ni ses plaintes ni ses demandes; les deux époux comptaient l'argent qui leur serait l»ayé le lendemain, ils le dépensaient de vingt manières différentes. C'était alors des détails de ménage, des doléances
sur le prix excessif des pommes de terre, ou sur la longueur de l'hiver et le renchérissement des mottes, des représentalions énergiques sur ce qui était dû au boulanger; enfin, des discussions qui s'envenimaient, et où chacun d'eux développait son caractère en mots pittoresques. En entendant ces gens, je pouvais épouser leur vie, je me sentais leurs guenilles sur le dos, je marchais les pieds dans leurs souliers percés; leurs désirs, leurs besoins, tout passait dans mon âme, ou mon âme passait dans la leur. C'était le rêve d'un homme éveillé. Je m'échauffais avec eux contre les chefs d'atelier qui les tyrannisaient, ou contre les mauvaises pratiques qui les faisaient revenir i)lusieurs fois sans les payer. Quitter ses habitudes, devenir un autre que soi par l'ivresse des facultés morales, et jouer ce jeu à volonté, telle était ma distraction. A quoi dois-je ce don? Est-ce une seconde vue? est-ce une de ces qualités dont l'abus mènerait à la folie? Je n'ai jamais recherché les causes de cette puissance; je la possède et je m'en sers, voilà tout.
Comment ne pas se souvenir, en lisant cela, de ce qu'écrivait jadis, en Tannée 16G3, le sieur Donneau de Visé dans une venimeuse petite pièce dirigée contre Molière, conln" celui (|uc lînileaii allait surnommer le Conlemplaleuri « l)ei)uis ([ue je suis descendu, Elomire (Molière] n'a |)as dit une parole. .lefai trouvé appuyé sur inie boulitine, dans la poslure d"un homme cpii rêve. Il tenait les yeux collés sur ii'ois ou (|uatre personnes de qualité (\m marchandaient des deidelles; il paraissait altcntir à Icni's discours, et il scmblaii i)ar le mouvement de ses yeux (pi'il regardait jusqu'au lond de leurs àmcs pour y voir ce (ju'elles ne disaient pas. Je crois même (luil avail di's lal)lel tes, et qu'à la faveur de sounnudeau il a éo'il sans èlre ai)ercu ce qu'elles ont dit de |)lus remar([ualile... ('/est un dangereux personnage; il y en a (Mii ne von! puinl sans leurs mains '; mais Ton peni dii-(>
1. r.c (pii sifiiiilic, l'ii l.iiii;ii,:;i' (lu xvri" siècle, ipii' de Visé (issiniile Miiiiére à un lileii el relisi'rv.iliiPh ;i nii vol ilr runsciciicr.
de lui qu'il ne va pas sans ses yeux ni sans ses oreilles. » Balzac ressemble d'assez près à Elomire, et il faut bien le croire lorsqu'il vante ainsi son pouvoir de pénétration et de métempsycose : si nous ne le croyions pas, son œuvre nous deviendrait inexplicable. Il n'a pu créer des centaines d'êtres, et d'êtres si vivants, qu'à la condition, comme il le dit ici, « d'épouser leur vie et de marcher dans leurs souliers ». Du moins ne ment-il pas en disant que l'observation a été pour lui une passion. On a sur ce point bien d'autres témoignages que le sien, ceux, par exemple, de Gozlan et de Werdet qu'il entraînait de gré ou de force dans ses voyages d'exploration à travers Paris, les faisant marcher tout le jour elles obligeant à déchiffrer avec lui je ne sais combien d'enseignes, jusqu'à ce qu'il y eût découvert un nom, un nom authentique, approprié au type qu'il était en train de créer '.
Ses lettres nous en apprennent plus long encore sur son universelle et insatiable curiosité, sur son amour du vrai.
A la rigueur, et quand il se voit dans l'impossibilité absolue de se renseigner par ses propres yeux, il s'adresse à ses amis. Pour son petit roman de l'Aubenjc voiujc, il écrit de Nemours à Charles Rabou en le [)riaiit de chercher « en quel mois, en quelle
1. liulzac en. panlau/les; l'o7 Irait inlime de llalzac, pjir Ediiioiul Wcrdcl. — Sur l'inipdrlaïu'c (|ii'il iiUacliiiil au choix dos noms, voir les iirciiiicii's papes de Z. Marcas et le livre de M"'" Suivillc : ■• Il picleiidail, dil-cllc, que 1(>k noms inventés ne donnent pas la \ ir au\ êtres iniafiiuaires. tandis (|ue ceux (jui ont réellemenl été poitrs les douent de réalité >•, etc. Il a pourtant pris certains noms dans les romans de ses dexanciers : la Fosseuse [Médecin de c(i)ii/i<i;/>ir), Molineiix {('rsar llirolfcui/), seuil des noms pris ciu'z Sterne.
l'observation dans « LA COMÉDIE HUMAINE » 147
année et sous quel général républicain les Français ont pénétré au commencement de la Révolution en Allelemagne, à Dusseldorf »: ou bien, pour son roman des Illusions perdues, il écrit de Paris à M""' Carraud qui habite Angoulème : « Je voudrais savoir le nom de la rue par laquelle vous arriviez sur la place du Mûrier et où était votre ferblantier, i)uis le nom de la rue qui longe la place du Mûrier et le Palais de Justice, etc. -. » En toute occasion, c"cst chez lui le même désir, les mêmes scrupules d'exactitude, et il est rare c{u"il s'en rapporte aux souvenirs ou aux recherches d'un ami. S'il songe à composer les Souffrances d'un inventeur, dont primitivement Bernard Palissy devait être le héros, il se fait envoyer tous les ouvrages cités dans une Biographie universelle à l'article Palissy ^. Il n'écrit Séraphila qu'après avoir « dévoré tout le mysticisme '' ». Se propose-t-il d'entreprendre une de ses Scènes de lavie mililaire'i II ne lui suffît pas d'avoir dans son cabinet de travail une collection d'uniformes de la République et de l'Knqjire : en allant à Menue, et l)ien qu'il y aille pour voir M""" Hanska, bien ({u'il lui en coûte de rien sacrifier du peu de temps qu'ils ont à passer ensemble, il fait un détour pour visiter le cliamp de bataille de Wagram ; il en fait un autre, en revenant de chez elle, pour visiter le champ de l)ataille de Dresde -'.
De ces d(''|()ui's, il eu fait sans cesse. En 184ii, au milieu