‹ Balzac: l'homme et l'œuvreChapitre 59 sur 73 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Quand on lit en entier la Comédie humaine^ — ce qui n'est pas une petite affaire, — quand on lit successivement les quatre-vingt-seize romans ou nouvelles dont elle se compose, on est stupéfait des inégalités qu'elle présente. On passe d'un chef-d'œuvre à un roman-feuilleton, d*un petit récit simple et vrai à d'interminables et mélodramatiques histoires. Inégalités, à vrai dire, auxquelles il faut s'attendre avec Balzac; inégalités et contrastes qui tiennent à la nature même de son génie et à sa méthode de travail, mais qui sont d'autant plus visibles qu'il a classé ou entassé ses romans dans la Comédie humaine sans tenir aucun compte de la date à laquelle il les avait écrits. On trouve au tome premier Modeste Mignon qui a paru en 1844, et au tome dernier la Physiologie du mariage qui est de 1829; au tome II Albert SavaruSy publié en 1842, au tome XVI El Verdugo, VElixir de longue vie, publiés en 1830, — et ainsi de suite. On voit juxtaposées dans le môme volume les œuvres vigoureuses de l'âge mûr, comme Un début dans la vie, Une fille d'Eve, et des essais qui sont d'un novice, comme la Paix

LES CHEFS-D'ŒUVRE D'ART REALISTE l83

du ménage et Madame Firmiani. Les divisions en Scènes de la vie privée, Scènes de la vie de province, etc., ne laissent rien subsister de l'ordre chronologique dans lequel ses écrits se sont succédé, et ce n'est pas un des moindres inconvénients du plan, d'ailleurs si arbitraire et si factice, qu'il a cru devoir adopter.

Pour connaître Balzac et pour le juger, il faudrait replacer ses ouvrages dans l'ordre où ils se sont produits*; et même ainsi on remarquerait chez lui des hauts et des bas qui déconcertent; on remarquerait, par exemple, que l'absurde Histoire des Treize a été écrite et publiée en même temps qu'Eugénie Grandet et le Père Goriot; mais on pourrait, néanmoins, distinguer des époques dans son travail de création, et entrevoir ce qu'un très artificiel classement nous cache : l'évolution de son talent et de ses idées depuis le jour où il a commencé la Comédie humaine, jusqu'au jour où la mort est venue l'interrompre. Une constatation s'imposerait aussitôt. On n'hésiterait point à placer le point culminant de sa carrière, son point de maturité, entre J832 et 1840, aux années qui ont vu paraître, — pêle-mêle avec bien des œuvres hâtives et bizarres, — mais enfin qui ont vu paraître le Curé de Tours (1832), le Médecin de campagne et Eugénie Grandet (1833), le Père Goriot et la Recherche de Vabsolu (1834), la Vieille fille (1836), César Birolleau (1837), le Cabinet des antiques (1838), Pierre Grassou (1840).

Non qu'il ne puisse se rencontrer des morceaux excellents dans, certaines œuvres antérieures à 1832, comme les Chouans, Gobseck, Une double famille-, non, surtout, qu'il ne s'en rencontre, et de plus nombreux et de plus

1. Voir, à V Appendice, la liste par ordre chronologique des œuvres qui composent la Comédie humaine»

remarquables encore, dans certaines œuvres ou peutêtre même dans toutes les œuvres postérieures à 1840, dans Ursule Mirouet, dans la Muse du département, dans les Parents pauvres, les Paysans, les Petits bourgeois^ et jusque dans V Envers de V histoire contemporaine.

Mais, d'une façon générale, il est vrai de dire qu'avant 1832 l'observation est chez Balzac assez courte et superficielle, — de même qu'après 1840 elle s'altère, elle se fausse sous l'action de jour en jour plus forte et plus despotique de son imagination et de son pessimisme; et nous verrons, en effet, qu'à la fin de sa vie ce que son art avait gagné en puissance dans d'énormes compositions telles que la Cousine Bette ou le Cousin Pons, il l'avait perdu en vraisemblance et en vérité.

Il y a eu dans sa vie un moment heureux, entre 1832 et 1840, où s'équilibraient plus naturellement et plus fréquemment en lui ses dons intellectuels; où les trois éléments que l'analyse discerne dans le roman balzacien, — observation, imagination et pensée, — se combinaient de façon plus heureuse et en de plus fidèles expressions de la vie; où naissaient, en un mot, sous la plume de Balzac, les chefs-d'œuvre d'art réaliste.

Commençons donc par eux, et s'il nous est impossible de les étudier tous, donnons-nous du moins le plaisir d'en savourer un, le plus parfait de tous, le plus vrai peut-être, certainement le plus simple : Eugénie Grandet.

Eugénie Grandet a été publiée en décembre 1833 ; elle formait le tome V des Études de mœurs au X/X® siècle, titre primitif de la Comédie humaine, et le tome I des Scènes de

la vie de province, subdivision des Études de mœurs. Commencé en juin ou juillet, le livre était achevé à la fin de novembre ; Balzac en a rédigé les cent dernières pages du 20 au 30 novembre, tout en corrigeant les épreuves des premiers chapitres *. Ce sont là des tours de force dont il est coutumier ; mais selon sa coutume aussi, il est probable qu'il avait depuis longtemps conçu Touvrage, et qu'il l'a longtemps porté dans sa tête avant de l'écrire. Il l'a écrit avec l'ardeur, la fougue, qu'il apportait toujours dans son travail, et au milieu des plus cruels embarras d'argent : le 23 novembre, il avait 2 400 francs à payer dans six jours dont il ne possédait pas « le premier sou' >.

Comment il a pu produire si vite, et dans de telles conditions, et tandis qu'il terminait ou ébauchait six ou sept autres romans ^, une œuvre d'art si réfléchie et de tout point si achevée, j'avoue que je n'en sais trop rien. J'inviterais toutefois ceux que le problème intéresse, à relire dans sa correspondance avec M^e Hanska les lettres qui portent la date de 1833. Vraies lettres d'amour que celles-là, surtout celles de septembre et d'octobre, après la première rencontre à Neuchâtel; lettres où il y a de la vraie tendresse jeune et débordante, une joie ivre d'aimer et d'être aimé. Car, pour la première fois, il se sentait ou se croyait aimé comme il avait toute sa -v^ie souhaité de l'être. Quelques mois

1. Corr,, p. 176, 188, 190; Lettrà à VÉtrangère, p. 33, 40, 52, 54, 67-68, 78-79-80, 89-90-91.

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