‹ Balzac: l'homme et l'œuvreChapitre 61 sur 73 · Corr.y p. 170; Lettres à VÈirangère^ p · texte numérisé non relu

Corr.y p. 170; Lettres à VÈirangère^ p

Tout le monde a lu ce petit livre, et il suffira d'en rappeler brièvement l'action. La scène est à Saumur, aux environs de 1820. Là, tout en haut de la ville, au bout de la rue qui monte au château, dans une grande maison sombre et froide, habite une riche héritière, la fille d'un vieil avare, d'un ancien tonnelier qui s'est enrichi pendant la Révolution en achetant des biens nationaux. Le bonhomme Grandet est plusieurs fois millionnaire, sa fille Eugénie est le plus beau parti de la ville, et déjà les prétendants se disputent sa main, ce qui veut dire en général, et ici en particulier, sa doL Deux familles, deux factions rivales, guettent une si belle proie : les Cruchottins et les Grassinrstes. La faction des Cruchottins comprend maître Cruchot, notaire à Saumur, son frère l'abbé, et son fils, président au tribunal de première instance, lequel se fait appeler Cruchot de Bonfons, en attendant qu'il se « décruchotte » tout à fait. La faction des Grassinistes comprend M. des Grassins, sa femme et leur fils Adolphe. Qui l'emportera du notaire ou du banquier, de cet intrigant d'abbé Cruchot ou de cette fine mouche de M™« des Grassins, — et des deux grands dadais dont ils sont les champions, d'Adolphe ou du président, lequel deviendra le gendre de M. Grandet? — Le soir où le drame s'engage, tous sont rassemblés dans la salle basse qui sert à la fois de salon et de salle à manger; ils sont assis autour d'une table de loto, et, en ayant l'air d'écouter les plaisanteries du notaire qui ne tire pas un numéro sans faire une facétieuse remarque, ils pensent tous aux millions de Grandet. Soudain, un coup frappé à la porte les fait tressaillir : c'est le troisième larron de la fable qui entre en scène, sous les traits d'un jeune dandy parisien, Charles Grandet, le cousin d'Eugénie. Charles est élé-

gant, bien tourné; il a les jolies manières, la désinvolture et le babil d'un agréable viveur que Paris et les Parisiennes ont façonné ; et à peine a-t-il fait son apparition dans la salle, que les Cruchot et les Grassins, avec leurs jabots mouchetés de tabac, leurs cols recroquevillés et à plis jaunâtres, leurs habits défraîchis, leurs figures éteintes, apparaissent tels qu'ils sont aux yeux étonnés d'Eugénie. Ils cessent d'exister pour elle. Elle n'a plus de pensées, elle ne vit plus que pour le charmant cousin qui vient de lui tomber du ciel. Elle s'éprend, elle aime, sans se douter seulement qu'elle aime : elle l'a aimé dès le premier regard, parce qu'il était aimable, et elle va l'aimer plus encore lorsqu'elle le saura malheureux. Charles est ruiné; tandis qu'il cheminait vers Saumur sur l'ordre de son père, négociant à Paris, celui-ci, obligé de déposer son bilan, se brûlait la cervelle pour échapper au déshonneur de la faillite. Charles est ruiné, Charles est pauvre, et Eugénie entend Grandet dire à Maître Cruchot : « J'aimerais mieux jeter ma fille dans la Loire que de la donner à son cousin. » — Elle ne l'en aime que davantage, et avec tant d'innocence, tant de dévouement, que le cœur frivole et sec de l'ex-dandy en est un instant presque ému. Ils échangent des serments, un baiser : elle le force d'accepter ses économies de jeune fille, les belles pièces d'or que son père lui donnait une par une à son jour de fête ou de naissance; et Charles lui confie en retour un précieux coffret qui contient les portraits de ses parents. — Puis, l'heure de la séparation arrive : Charles s'expatrie avec l'espoir de refaire sa fortune aux Indes ; tout redevient terne et muet dans la grande maison de Saumur. Les années s'écoulent, tristes années d'attente et de réclusion, assombries encore par

la mort de M™<* Grandet, par l'avarice chaque jour plus âpre et plus défiante de Grandet. 11 meurt, lui aussi; Eugénie reste seule, avec la vieille servante Nanon qui est le chien de garde du logis. Elle attend, elle espère toujours, quoiqu'elle n'ait pas reçu une seule fois des nouvelles de l'absent. La première lettre qu'elle reçoit de lui annonce à la fois qu'il revient et qu'il ne l'aime plus, qu'il épouse la fille du marquis d'Aubrion. Eugénie se venge noblement en payant les dettes qu'avait laissées le père de Charles et que Charles n'avait point voulu reconnaître. Après quoi, déçue, meurtrie, mais résignée, n'attendant plus rien de l'avenir, elle donne sa main au président de Bonfons qui s'est engagé à n'être son mari que de nom et qui, du reste, a le bon goût de la laisser bientôt veuve ; — et elle continue sa vie morte, sa vie sans joie, sans but, entre les vieux murs où elle a silencieusement grandi, où silencieusement elle vieillira :

M"' de Bonfons fut veuve à trente-trois ans, riche de huit cent mille livres de rente, encore belle, mais comme une femme est belle à près de quarante ans. Son visage est blanc, reposé, calme. Sa voix est douce et recueillie, ses manières sont simples. Elle a toutes les noblesses de la douleur, la sainteté d'une personne qui n'a pas souillé son âme au contact du monde, mais aussi la raideur de la vieille fille et les habitudes mesquines que donne l'existence étroite de la province. Malgré ses huit cent mille livres de rente, elle vit comme avait vécu la pauvre Eugénie Grandet, n'allume le feu de sa chambre qu'aux jours où jadis son père lui permettait d'allumer le foyer de la salle, et l'éteint conformément au programme en vigueur dans ses jeunes années. Elle est toujours vêtue comme l'était sa mère. La maison de Saumur , maison sans soleil, sans chaleur, sans cesse ombragée, mélancolique, est l'image de sa vie. Elle accumule soigneusement ses revenus, et peut-être semblerait-elle parcimonieuse si elle ne démentait la médisance par un

noble emploi de sa fortune. De pieuses et charitables fondations, un hospice pour la vieillesse et des écoles chrétiennes pour les enfants, une bibliothèque publique richement dotée, témoignent chaque année contre l'avarice que lui re|)rochent certaines personnes. Les églises de Saumur lui doivent quelques embellissements. M"* de Bonfons que, par raillerie, on appelle mademoiselle, inspire généralement un religieux respect. Ce noble cœur, qui ne battait que pour les sentiments les plus tendres, devait donc être soumis aux calculs de l'intérêt humain. L'argent devait communiquer ses teintes froides à cette vie céleste, et donner de la défiance pour les sentiments à une femme qui était tout sentiment. — Il n'y a que toi qui m'aimes, disait-elle à Nanon...

SU fallait dire en quoi consiste ici l'art de Balzac et d'où vient l'intérêt, je dirais tout d'abord que l'intérêt du récit vient de son air d'absolue vérité, de son exacte conformité avec la vie. Quel que soit le sujet d'une œuvre littéraire, elle nous intéresse, elle nous captive, si elle nous donne l'illusion de la vie, et peu d'œuvres nous la donnent aussi complète qu'Eugénie Grandet. En lisant cette histoire si simple, si banale même, nous croyons lire une histoire vraie, il nous semble impossible qu'elle ne soit pas vraie.

Aussi n'a-t-on pas manqué de chercher dans la réalité les originaux des divers personnages que Balzac avait mis en scène. Récemment, un spirituel chroniqueur du Journal des Débats, M. André Hallays, s'est livré à une enquête; il a exploré Saumur et le Saumurois, questionné les vieillards, recueilli des traditions locales, et il est arrivé à des conclusions dont il a trop d'esprit pour ne pas douter lui-même quelque peu. Que la rue montueuse où habitait Grandet, que son petit pavé caillouteux et sonore, que ses vieilles maisons tristes, aient été peints fidèlement et peints d'après nature dans Eugénie Grandet, en d'autres termes, que Balzac ait visité

Saumur avant de composer son roman, j'en demeure d'accord avec M. Hallays, et j'ai assez dit que Balzac ne décrit que ce qu'il a vu. Et je veux bien également, puisque M. Hallays l'affirme, qu'il y ait eu à Saumur, au commencement du xix^ siècle, un certain Jean Niveleau sorti de rien comme Grandet, comme lui devenu riche en 93, et comme lui amoureux de ses écus, — qu'il ait acheté le château de Montreuil-Bellay, comme Grandet achète le château de Froidfond, — qu'il ait eu une fille, et qu'elle fût t d'une beauté imposante ». Mais, à supposer que Grandet soit le portrait de Niveleau, suffît-il de savoir que Niveleau avait une fille et qu'elle était belle, pour être en droit de conclure que son âme, que sa destinée ont été celles d'Eugénie? Et que devient dans cette hypothèse la dédicace du livre à Maria, à la € pauvre, simple et délicieuse bourgeoise » qui s'était attachée à Balzac en 1833 et qui môme l'avait rendu père, à Maria « dont le portrait est le plus bel ornement de cet ouvrage * »?

Que de telles recherches sont hasardeuses, et, au fond, comme elles sont décevantes, comme elles sont vaines !... Oui, je le sais bien, c'est un besoin de notre esprit ou de notre cœur, quand nous lisons un beau roman, que d'y voir une réalité ; il nous déplaît de nous être intéressés à des ombres, à des créatures de rêve; nous voulons que ces créatures aient vécu, et, si leur destin nous a touchés jusqu'aux larmes, que nos larmes ne nous aient point été dérobées, volées, par un montreur de lanterne magique; nous voulons, nous réclamons leur vrai nom et leur extrait de naissance. Quel chef-

1 . Voir, outre la dédicace d'Eugénie Grandet^ la lettre de Balzac, du 12 octobre 1833, à sa sœur, et le commentaire qu'en donne M. de Spœlberch de Lovenjoul dans Un roman d^amour.

d'œuyre est demeuré à l'abri de ces naïves curiosités? Est-ce Manon Lescauti Les anecdo tiers ont mis des noms sous les initiales de monsieur de B. et du vieux G. M., les deux rivaux de Des Grieux. Lorsque Tolstoï publia son Anna Karénine, les mondains de Saint-Pétersbourg substituèrent aussitôt au nom de Karénine, au nom du mari trompé, celui d'un très haut dignitaire de l'Église russe, celui, précisément, de ce président du Saint- Synode qui devait vingt ans plus tard, le 31 mars 1900, excommunier Tolstoï, — si bien que l'excommunication de Tolstoï serait un peu une vengeance de mari ! Ceci est assez imprévu... Mais vraiment, ce qui doit étonner, ce n'est pas qu'on ait trouvé des noms à mettre sous le portrait d'Anna Karénine ou de son mari; c'est bien plutôt qu'on en ait trouvé qu'un, quand leur histoire est celle de tant de ménages et ailleurs même, je pense, qu'à Saint-Pétersbourg ou à Moscou. Un roman qui ne serait rien de plus que le récit d'une aventure authentique, rien de plus qu'une effigie individuelle, ah ! le pauvre livre, et comme nous nous garderions de le relire ! Il en existe, il en paraît chaque année ou chaque mois, de ces romans qui ne sont que de la chronique scandaleuse, que l'adaptation plus ou moins adroite de quelque procès ou la biographie de quelque célébrité d'un jour : il en paraît sans cesse, et autant en emporte le vent. Disons-nous donc bien, résignons-nous donc à comprendre que l'art est une création véritable, qu'il ne suffit pas qu'un personnage ait vécu dans la réalité pour qu'il soit vivant dans le roman ou dans le drame, et que l'existence à Saumur, en 1820, d'un monsieur ou d'une mademoiselle Niveleau, n'explique à peu près rien de ce que nous admirons dans Eugénie Grandet Si Balzac les a connus, s'il a entendu parler d'eux à Saumur, il a pu leur

emprunter quelques traits, comme il en a emprunté à un si grand nombre de ses contemporains *. Mais on a vu déjà combien il se défendait de faire des personnalités, et s'il s'est toujours efforcé de créer des types, toujours efforcé d'atteindre à la vérité générale, où y a-t-il jamais mieux réussi que dans Eugénie Grandeti

Et en effet, ce qu'il y raconte est si loin d'être particulier à telle ou telle famille de Saumur que nous retrouvons là à peu près tous les thèmes familiers à son génie, à peu près tous les thèmes classiques du roman balzacien. Les soudaines fortunes édifiées en 93 sur les ruines de la noblesse et du clergé ; la montée au pouvoir d'une humanité nouvelle (le tonnelier Grandet est devenu maire de Saumur); l'artisan ou le petit bourgeois transformé en capitaliste, mais qui garde de sa condition première l'esprit de défiance, de ruse et de parcimonie ; les monomanes de l'argent et les courtisans de l'argent; les rapaces à l'affût d'une dot ou d'une succession, les êtres de proie, et, en face d'eux, les faibles, les € ilotes >, qui se laissent exploiter et torturer; tout le drame de l'argent, de l'argent qui tue l'homme dans le cœur de l'homme et qui donne tout, sauf le bonheur; des désastres financiers, une faillite, de louches trafics de créances, des spéculations sur les terrains ou sur la rente qui se chiffrent par des millions de bénéfice; une danse de millions, perdus, retrouvés, multipliés : — s'il y a tout cela dans Eugénie Grandet, rien de tout cela ne lui appartient en propre, tout cela est

1. Il se borne à dire, quant à lui, dans une lettre de 1833 à sa sœur : « L'histoire est vraie », sans préciser davantage ni donner aucun nom. Il résulte d'une autre lettre, adressée la même année à M" Hanska, qu'une offre généreuse de celle-ci lui avait suggéré la scène dans laquelle Eugénie oblige son cousin èbaccepter son petit trésor.

aussi dans Gobseck, dans Ursule Mirouet, la Muse du départementy le Cabinet des antiques, la Vieille fille, et maint autre roman de Balzac ; tout cela est le fond même et la substance du roman balzacien.

Mais ici, par bonheur, rien ou presque rien n'est outré. Point de fabuleuses complication d'intrigues, point de violents réquisitoires contre la bourgeoisie et la société. Les Cruchot et les des Grassins, Eugénie et sa mère, Charles, Nanon, ne sont pas des colosses de vice ou de vertu, tels qu'en a si souvent créé Balzac; ils ne sont ni des monstres ni des anges : ils sont de l'humanité moyenne, des gens comme nous en rencontrons à chaque pas. Seul, Grandet dépasse la commune mesure. Il est moins un individu qu'un caractère de théâtre, un autre Harpagon. Encore l'excès n'est-il guère sensible que dans la seconde moitié du récit, à mesure que Grandet se fait vieux. Jusque-là, s'il est un avare, il est néanmoins un homme et même un assez bon homme ; il rit, il plaisante, en fêtant les vingt-trois ans de sa fille; et en regardant la grosse Nanon, qui n'a connu ni ne connaîtra jamais d'autre joie que de le servir, il lui arrive d'avoir pitié d'elle et de s'écrier : < Cette pauvre Nanon!.. »

Quelle vérité dans les moindres détails, et quelle science de la vie ! Balzac voit tout, observe tout, depuis la loupe qui se colore et remue sur le nez de Grandet,, quand sa colère va éclater, jusqu'aux grandes choses mystérieuses de la vie morale, l'empreinte, le reflet d'une âme sur une autre âme, le reflet de Grandet sur Nanon *, ou ces ressemblances entre le père et la fille

1. Voir également, dans la Recherche de V absolu, Claës et Lemulquinier ; — tels, dans le Don Juan de Molière, Don Juan et Sganarelle.

qui ne s'accuseront que longtemps après la mort du père.

Il voit tout, et dans sa façon de peindre il faudrait tout louer. Les portraits sont admirables dans Eugénie Grandet, et d'autant plus qu'ils sont très courts et peu nombreux. Ailleurs, Balzac en a fait un terrible abus. Béatrix, pour ne citer qu'un exemple, commence par cent pages de descriptions et de portraits : portaits de M. du Guénic, de sa femme, de sa sœur, de son valet Gasselin, de sa servante Mariotte, de son curé l'abbé Grimont, de sa vieille amie M"'' de Pen-Hoël, de son vieil ami le chevalier du Halga, de son fils Calyste, de M"« Camille Maupin, de Béatrix, du musicien Conti, du romancier Claude Vignon, de M"®^ de Kergarouet... Ces portraits sont vrais, ils sont puissants, ils sont ce qu'il y a de meilleur ou même tout ce qu'il y a de bon dans Béatrix; mais quel lecteur a la patience de les lire tous? Il y en a trop, et dans chacun d'eux il y a trop de détails, trop de minuties; le seul portrait physique de Camille Maupin remplit plusieurs pages : vingt-cinq lignes pour ses yeux, quinze pour son nez, autant pour sa bouche, pour son menton, pour ses oreilles...

Rien de semblable dans les quelques portraits que renferme Eugénie Grandet, Nulle affectation pédantesque. Le trait saillant et caractéristique est seul mis en lumière, et les visages ne s'en dessinent que plus nettement à nos yeux. Le portrait de M»»® Grandet tient en peu de mots :

M"* Grandet était une femme sèche et maigre, jaune comme un coing, gauche, lente ; une de ces femmes qui semblent faites pour être tyrannisées. Elle avait de gros os, un gros nez, un gros front, de gros yeux, et offrait, au premier

aspect, une vague ressemblance avec ces fruits cotonneux qui n*ont plus ni saveur ni suc. Ses dents étaient noires et rares, sa bouche était ridée, son menton affectait la forme dite en galoche. C'était une excellente femme, une vraie la Berthelière. L'abbé Cruchot savait trouver quelques occasions de lui dire qu^elle n'avait pas été trop mal, et elle le croyait. Une douceur angélique, une résignation d'insecte tourmenté par des enfants, une piété rare, une inaltérable égalité d*âme, un bon cœur, la faisaient universellement plaindre et respecter... M"* Grandet mettait invariablement une robe de levantine verdâtre, qu'elle s'était accoutumée à faire durer près d'une année; elle portait un grand flchu de cotonnade blanche, un chapeau de paille cousue, et gardait presque toujours un tablier de taf]^tas noir.

Le portrait de Mathilde d'Aubrion, la jeune fille qu'épousera Charles Grandet, est plus court encore :

M"' d'Aubrion était une demoiselle longue comme l'insecte, son homonyme i ; maigre, fluette, à bouche dédaigneuse sur laquelle descendait un nez trop long, gros du bout, flavescent à l'état normal, mais complètement rouge après les repas, espèce de pliénomène végétal plus désagréable au milieu d'un visage pâle et ennuyé que dans tout autre.

Quelques lignes plus loin, Balzac nous montre Charles faisant son entrée dans le faubourg Saint-Germain t à l'ombre du nez bleu de M"® Mathilde >, — et je ne sais trop pourquoi ce mot m'en rappelle un autre, de la Peau de chagrin, le mot de Rastignac sur la jeune personne qu'il a failli épouser : < J'ai découvert qu'elle a six doigts au pied gauche, et elle n'a que dix-huit mille francs de rente : sa fortune diminue et ses doigt augmentent. Au diable! > — Du bon comique, des trouvailles d'expression, il y en a et presque à chaque page dans Eugénie Grandet, Et peut-être serait-ce le

1. C'est à dire comme la « demoiselle », nom vulgaire de la libellule.

LES chefs-d'œuvre D'ART RÉALISTE 197

moment d'insister un peu sur le style de Balzac. On a souvent critiqué son style, et il est bien vrai que quand il veut rivaliser avec nos grands lyriques, quand il écrit Séraphita ou Louis Lambert, il tombe dans le galimatias. Le mot de galimatias ne s'appliquerait à aucune page ô^ Eugénie Grandet ; encore les meilleures ne sont-elles pas celles où l'auteur parle en son nom. Lorsqu'il parle en son nom, il lui arrive de faire du style, ce qui est la plus sûre manière d'écrire mal; il compare Eugénie amoureuse et tenant tête à son père à « la Parisienne qui*, pour faciliter la fuite de son amant, soutient de ses faibles bras une échelle de soie », ou bien il appelle les multiples objets de toilette et les mille bibelots que Charles Grandet a emportés avec lui en venant à Saumur, t les instruments aratoires dont se sert un jeune oisif pour labourer sa vie ». Métaphores dont nous nous passerions bien. En revanche, dès qu'il fait parler ses personnages, il ne leur fait pas dire un mot qui détonne, pas un mot qui ne soit celui de leur caractère ou de leur situation, pas un mot qui ne soit expressif et d'une vérité admirable. Il est dominé, en quelque sorte, par ses personnages, il écrit sous leur dictée, ou plutôt disons qu'il les voit, qu'il les entend, et ne fait que sténographier leurs entretiens. Car s'ils nous semblent si vrais, s'ils vivent pour nous, c'est qu'ils ont d'abord vécu pour Balzac lui-même; c'est qu'autant ou plus qu'aucun romancier ou auteur dramatique, Balzac est de bonne foi ; c'est qu'il croit à ce qu'il invente. Il est le grand créateur sincère et naïf, comme l'abbé Prévost, comme tous les grands créateurs; il est celui qui pleurait en composant le Lys dans la vallée, celui qui écrivait à M"® Hanska en achevant le second chapitre de la Femme de trente ans : t C'est à faire frémir; tout cela est

vrai ; jamais je n'ai tant été remué par une œuvre », — et après le Père Goriot : c Oh ! madame, il y avait en moi un sentiment de souvenir et un sentiment d'horrible douleur qui m'ont déchiré pendant dix jours que je me suis reposé du Père Goriot ! » — Grandet, M°»« Grandet, Eugénie, Nanon, tous étaient là, agissant et parlant en sa présence, tandis qu'il écrivait les dialogues épars dans le livre, et qui sont vrais, qui sont beaux comme du Molière. N'est-ce pas du Molière que le mot de Grandet au médecin qui soigne sa femme : < Sauvez-la, quand même il faudrait dépenser pour ça cent ou deux cents francs! » Et tous les propos de la grosse Nanon, n'est-ce pas aussi du Molière?

— Quoi qu'il a donc, notre maître, dit Nanon en entrant chez sa maîtresse pour y allumer du feu. D*abord, il m'a dit : « Bon jour, bon an, grosse bête! Va faire du feu chez ma femme, elle a froid. » Ai-jc été sotte quand je l'ai vu me tendant la main pour me donner un écu de six francs qui n'est quasi point rogné du tout. Tenez, madame, regardez-le donc. Ohî le brave homme! C'est un digne homme, tout de même. 11 y en a qui, pus y deviennent vieux, pus y durcissent; mais lui, y se fait doux comme votre cassis, et y rabonit. C'est un ben parfait, un ben bon homme.

Nanon disait à Eugénie : « Si j*avais eu un homme à moi, je l'aurais... suivi dans l'enfer. Je l'aurais... quoi... Enfin j'aurais voulu m'exterminer pour lui, mais... rin. Je mourrai sans savoir ce que c'est que la vie. Croiriez-vous, mademoiselle, que ce vieux Cornoiller, qu'est un bon homme tout de même, tourne autour de ma jupe, rapport à mes rentes, tout comme ceux qui viennent ici flairer le magot de monsieur en vous faisant la cour? Je vois ça, parce que je suis encore fine, quoique je sois grosse comme une tour; eh bien, mamzelle, ça me fait plaisir, quoique cane soye pas de Tamour. »

De Molière aussi on a dit qu'il écrivait mal; mais à quoi bon relever de telles sottises? Il n'y a pas à discuter avec ceux qui ignorent à ce point ce qui constitue

rexcellence du style dans un dialogue, et qui se délectent peut-être à la lecture de Qm Vadis en soupirant : € Comme c'est bien écrit ! » — mais qui ne pardonnent pas aux paysans ou aux bourgeois de Balzac et de Molière de parler comme des bourgeois et comme des paysans.

Confessons donc qu'Eugénie Grandet est un chefd'œuvre d'art réaliste, que ce serait même le chefd'œuvre du roman réaliste, si Flaubert n'avait écrit Madame Bovary, si Tolstoï n'avait écrit la Guerre et la Paix, Anna Karénine, et tous ses romans. Mais cet art réaliste, cet air de vérité, ce pouvoir de créer des figures vivantes, est-ce tout ce qu'il faut goûter dans Eugénie Grandeti Non certes! Ce qu'il y faut goûter surtout et avec délices, et avec surprise, c'en est le sens profond, et disons le mot, le mot bien inattendu à propos de Balzac, c'en est la secrète et discrète poésie.

Eugénie Grandet n'est pas seulement une étude de Tavarice (le père Grandet meurt avant la fin du livre) ; elle n'est pas seulement un roman d'amour, et si elle n'était rien de plus, les divers romans d'amour qu'a écrits Balzac nous disent ce qu'elle vaudrait. Elle n'est pas seulement un de ces drames de la vie commune, un de ces drames du foyer qu'il a eu le mérite de substituer dans le roman aux récits d'aventures ou aux évocations historiques. Elle est plus et mieux, elle est le poème des existences recluses et sans horizon, elle est le poème des vies muettes. Pourquoi chercher si loin les origines et les sources d'Eugénie Grandetf L'auteur les a indiquées lui-même aux premières lignes du premier chapitre :

Il se trouve dans certaines villes de province des maisons dont la vue inspire une mélancolie égale à celle que provoquent les cloîtres les plus sombres, les landes les plus ternes

OU les ruines les plus tristes. Peut-être y a-t-il à la fois dans ces maisons et le silence du cloître, et l'aridité des landes, et les ossements des ruines ; la vie et le mouvement y sont si tranquilles qu'un étranger les croirait inhabitées, s'il ne rencontrait tout à coup le regard pâle et froid d'une personne immobile dont la figure à demi monastique dépasse l'appui de la croisée au bruit d'un pas inconnu. Ces principes de mélancolie existent dans la physionomie d'un logis situé à Saumur, au bout de la rue montueuse qui mène au château par le haut de la ville...

Peu m'importe, après cela, que Jean Niveleau lui ait fourni quelques traits de son bonhomme Grandet : il me suffît de savoir qu'il avait vu à Saumur une des maisons dont il parle ici, et j'estime que tel a été son unique point de départ, ce point de départ pris dans la réalité que suppose tout roman de Balzac. Son imagination et sa pensée ont fait le reste; son imagination lui a ouvert les portes de la vieille maison, et sa pensée s'est pénétrée d'une vérité qu'il a formulée quelque part : « Aucun homme n'a une vie aussi simple que les envieux la lui font. »

Devant ces maisons-là, devant ces figures < à demi monastiques », aperçues, en passant, à travers les vitres d'une fenêtre close, nous sommes assez tentés de sourire dédaigneusement, et de traiter de fossiles ceux ou celles qui végètent ainsi loin du bruit et de la lumière, loin de la vie et de l'humanité. Des fossiles, oui, quelquefois ce sont des fossiles, et Balzac l'a dit ailleurs. Il ne s'est pas fait faute, dans la Vieille fille ou dans la Muse du départemeniy de caricaturer la vie provinciale, et d'en railler la monotonie ou l'immobilité. Mais devant la vieille maison de Saumur il a été mieux inspiré ; il s'est dit que les prétendus fossiles pouvaient bien avoir une âme, une âme inquiète et douloureuse, sans cesse

heurtée aux barreaux de sa prison. Est-ce à dire qu'il ait transformé son Eugénie en femme incomprise? A Dieu ne plaise! L'honnête et bourgeoise fille de Balzac, son Eugénie aux yeux francs, n'est pas une incomprise ; elle est une silencieuse, ce qui n'est pas du tout la môme chose, ce qui est peut-être même absolument le contraire. Il y a très peu de paroles d'amour dans son histoire; le lyrisme de la passion, qui a toujours si mal réussi à Balzac, ne pouvait ici trouver place, puisque, d'une part, il n'y a point d'âme plus sèche et plus frivole que celle de Charles Grandet, et puisque, d'autre part, il n'y a point d'âme plus contenue, plus voilée, plus timide, que celle d'Eugénie. Où les aurait-elle apprises, les belles phrases de roman? Elle n'a rien lu, elle ne sait rien de la vie. Ses journées se sont toujours passées auprès de sa mère, dans la salle basse, un tricot ou une broderie à la main, et quelques mots s'échangeaient à peine entre les deux femmes. Quelques mots, il ne s'en échangera pas davantage entre elle et Charles, quelques mots qui suffiront, aux yeux d'Eugénie, à les lier pour toute la vie l'un à l'autre :

Charles dit à Eugénie en l'attirant sur le vieux banc où ils s'assirent sous le noyer : — Dans cinq jours, Eugénie, il faudra nous dire adieu, pour toujours peut-être, mais au moins pour longtemps. Ma pacotille et dix mille francs que m'envoient deux de mes amis, sont un bien petit commencement. Je ne puis songer à mon retour avant plusieurs années. Ma chère cousine, ne mettez pas en balance ma vie et la vôtre, je puis périr, peut-être se présentera-t-il pour vous un riche établissement...

— Vous m'aimez?... dit-elle.

— Oh ! oui, bien ! répondit-il avec une profondeur d'accent qui révélait une égale profondeur dans le sentiment.

— J'attendrai, Charles. Dieu! mon père est à sa fenêtre, dit-elle en repoussant son cousin, qui s'approchait pour l'embrasser.

Elle se sauva sous la voûte, Charles l'y suivit; en le voyant, elle se retira au pied de Fescalier et ouvrit la porte battante ; puis, sans trop savoir où elle allait, Eugénie se trouva près du bouge de Nanon, à l'endroit le moins clair du couloir; là, Charles, qui l'avait accompagnée, lui prit la main, l'attira sur son cœur, la saisit par la taille et l'appuya doucement sur lui. Eugénie ne résista plus, elle reçut et donna le plus pur, le plus suave, mais aussi le plus entier de tous les baisers.

— Chère Eugénie, un cousin est mieux qu'un frère, il peut t'épouser, lui dit Charles.

— Ainsi soit-il! cria Nanon en ouvrant la porte de son taudis.

Les deux amants, effrayés, se sauvèrent...

Ne craignons pas, après le départ de Charles, qu'Eugénie lui écrive des lettres sentimentales, ou qu'elle épanche dans un journal Intime, emphatique et maniéré, tout ce qui se mêle en son cœur de crainte et d'espérance, de joie et de tristesse. Le drame est tout intérieur; si l'amour chante au fond de son cœur, il y chante à mi-voix une romance sans paroles, et seuls les yeux d'Eugénie parleront, la trahiront parfois, t Ah! je le voudrais voir ici, dit un jour Nanon qui songeait à Charles. C'était un ben doux, un ben parfait monsieur, quasiment joli, moutonné, comme une fille. — Eugénie regarda Nanon. — Sainte Vierge, mademoiselle, vous avez les yeux à la perdition de votre âme! Ne regardez donc pas le monde comme ça. >

Est-il besoin de faire remarquer quelle peut être, en une vie comme celle-là, l'importance des lieux et des objets qui en forment le cadre, et combien, par conséquent, un tel sujet convenait au génie descriptif de Balzac? D'ordinaire, ses descriptions nous ennuient; nous enrageons du soin qu'il prend de joindre à chaque portrait le plan d'une maison ou d'un appartement;

visiter des appartements est un supplice connu de tous ceux qui ont eu à déménager, et qu'un romancier devrait épargner à ses lecteurs. D'autant qu'avec Balzac, la visite, € assez insupportable », comme disait Célimène,

Traîne en une longueur encore épouvantable,

et que tous les devis d'architecte, tous les catalogues de tapissier épars dans la Comédie humaine nous font, en somme, assez mal voir ce que l'auteur veut peindre. Mais dans Eugénie Grandet, de même que dans le Curé de Tours et dans le Cousin Pons^ la description est à sa place, et il y a un rapport si étroit entre la demeure et ses hôtes, entre les objets et les êtres, qu'au lieu de nous ennuyer, les détails d'ailleurs sobres que donne le romancier, nous frappent et nous émeuvent. Ni la vieille maison de Saumur ne se comprendrait sans les deux femmes qui s'y étiolent, ni celles-ci sans la vieille maison. M">« Grandet et sa fille y ont leurs racines, elles y tiennent comme le lierre tient à l'arbre. Leur âme est mêlée à l'âme des choses, et tout ce que nous peint Balzac, — la rue, dont leurs yeux connaissent les rares passants et dont leurs oreilles connaissent tous les bruits, — les panneaux de la salle, dont les teintes grises semblent s'être à la longue reflétées sur leur visage, — dans l'angle de la croisée, la chaise de paille haussée sur des patins qui permet à M™« Grandet de regarder au dehors, — à côté de la chaise, le petit fauteuil d'Eugénie, — tout cela fait partie de leur histoire morale et en est un élément essentiel.

Une longue attente d'un bonheur qui ne vient pas ou qui s'envole dès qu'il est venu, la déception, la souffrance, mais la souffrance sans révoltes, sans cris, presque sans voix, telle est, en résumé, l'histoire d'Eu-

ie Grandet; — et n'est-ce pas celle de la plupart itre nous? Pour la plupart d'entre nous, la vie ouïe et s'écoulera comme pour elle sans grands lements et sans bruit; nous aussi, nous sommes des îs muettes, des cœurs silencieux dont la blessure ^ne en dedans; tout notre drame, à nous aussi, est drame intérieur dont seuls nous savons les péries, les secrets héroïsmes ou les secrètes défaites. — i bien pourquoi le roman de Balzac garde et gardera jours des lecteurs.

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