BALZAC INDUSTRIEL
Ce n'était certes pas cette liberté politique qui manquait au jeune Balzac en ce moment. Il est probable qu'il ne s'en inquiétait guère. Il semblQ même, d'après sa correspondance, qu'il s'intéressait peu aux luttes de partis qui agitaient Paris et le pays.
S'il a raconté la manifestation qui signala l'anniversaire de la mort du jeune Lalemand, c'est sans doute parce qu'il s'y trouva mêlé ; mais je constate avec surprise qu'il n'est question dans aucune de ses lettres de 1820, de 1821, de 1822, d'aucun des événements, ni des noms à sensation qui durent évidemment impressionner vivement l'opinion publique.
Pas un mot de l'assassinat du duc de Berry, de la naissance du duc de Bordeaux, du procès et de l'exécution des quatre sergents de la Rochelle ; rien de l'attitude de l'opposition, de Manuel; rien des chansons de Eéranger, des pamphlets de Paul-
Louis Courier, le grand écrivain, Tourangeau comme lui !
Non, la liberté qu'ambitionnait, que voulait le jeune apprenti romancier, c'était la liberté d'écrire, en dehors de toute commande, de tout programme arrêté d'avance par une volonté étrangère, les conceptions, les combinaisons, les récits, les pensées, à mesure que son cerveau les produisait, de voir imprimé ce qu'il écrivait, d'en élaguer les scories, les boursouflures, ajouter à son gré les idées nouvelles qui peuvent jaillir de la revision de la première composition, de se livrer enfin à ce prodigieux travail de remaniement sur épreuves qui fut à la fois une des plus absorbantes occupations et un des plus grands bonheurs de sa vie d'artiste.
S'aperçut-il que, pour atteindre ce but, il avait pris une mauvaise voie? Espéra-t-il avoir trouvé un moyen d'y arriver plus directement? Sa correspondance, dans laquelle on remarque une lacune de près de trois ans (1822 à 1825), est absolument muette à cet égard. Les hypothèses, d'ailleurs assez vagues, de madame Surville ne jettent que fort peu de lumière sur cette époque de la vie de son frère.
Ce qu'il y a de certain, c'est que d'auteur de romans il s'improvisa éditeur-libraire, prévoyant peut-être que ce pourrait être la façon la plus expéditive d'être certain de pouvoir lui-même faire imprimer et publier ses propres ouvrages, sans autre contrôle que son contrôle personnel.
Avant cette transformation, dont une lettre adressée à un graveur permet de fixer l'époque à 1825, il avait écrit en 1824, vraisemblablement sur commande aussi, une brochure en faveur du Droit d!aU
nesse et son Histoire impartiale des Jésuites^ — en 1825, en collaboration avec Horace Raisson, le Code des gens honnêtes, — en 1826, le Petit Dictionnaire des enseignes de Paris, au moins s'il faut en croire le savant et laborieux auteur de V Histoire des œuvres de Balzac, M. de Lovenjoul.
Que les mânes de l'immortel peintre de la société contemporaine pardonnent à ses éditeurs posthumes le crime d'avoir accolé de pareils factums et bien d'autres encore à la Comédie humaine, la seule composition que, de son vivant, il ait jugée digne de son génie et de la gloire de son nom !
Libraire-éditeur, il veut débuter par une entreprise originale et utile. Il conçoit la pensée de populariser les grands chefs-d'œuvre et les grands génies de la littérature française, en réunissant en un seul volume les œuvres complètes de Molière et en appliquant le même procédé aux œuvres complètes de La Fontaine.
Il commençait par les deux grands maîtres de la poésie française. Et, comme il ne jugeait pas nécessaire de faire appel à une autre plume que la sienne pour écrire des notices sur ces deux grands hommes, il écrivit lui-même ces deux introductions qui n'ont guère plus de valeur littéraire que de simples prospectus, sauf toutefois la première page du Molière, parce qu'on y trouve, en quelques lignes, une sorte de résumé, de programme, de l'œuvre que rêve déjà peut-être, qu'accomplira, en grande partie, l'auteur de la Comédie humaine,
« S'il était possible, écrit-il, de corriger entièrement les hommes en les faisant rougir de leurs ridicules, de leurs défauts et de leurs vices, quelle
société parfaite n'eut pas fondée ce législateur sublime! II eut banni du sein de la nation l'esprit faux, le jargon, l'équivoque, la jalousie, tantôt folle, tantôt, et plus souvent cruelle, l'amour honteux des vieillards, la haine de l'humanité, la coquetterie, la médisance, la fatuité, la disproportion des mariages, la basse avarice, l'esprit de chicane, la corruption, la frivolité des magistrats, la petitesse qui fait aspirer à paraître plus grand qu'on n'est, l'empirisme ignorant des médecins et la risible imposture des faux dévots. »
Sauf l'épithète de risible appliquée à l'imposture, épithète que lui-même aurait sans doute changée, quelques années plus tard, en celle de terrible ou de monstrueuse, ne croirait-on pas lire le plan de la campagne qu'il entreprendra bientôt contre les travers, les ridicules, les vices, soit communs à l'humaine nature, soit propres à la société de son temps ?
Mais, en écrivant ces deux notices, Balzac semble oublier qu'il est écrivain, pour ne se souvenir que de sa nouvelle profession et de ses intérêts d'éditeur. Tout entier à ses affaires industrielles, il n'écrit ou du moins il ne publie rien, car il est certain que son cerveau et sa plume ne chômaient pas pendant ces années d'apparente stérilité.
Dès 1824, il avait conçu le plan de la Physiologie du Mariage, On comprend qu'une œuvre d'une telle importance et d'une si puissante originalité comportât une gestation de plusieurs années.
De même le roman les Chouans, dont la première version parut en 1829, porte la date de 1827.
Enfin, si Ton songe à l'exorbitante quantité (70
à 80) de compositions diverses, dont plusieurs n'ont pas moins d'un volume, articles, études critiques, historiques, analytiques, romans, que vit éclore Pan 1830, avec quel étonnement respectueux on admire ce silence fécond de cinq années pendant lesquelles ce cerveau si magnifiquement organisé a eu la force de concentrer, d'étudier, de mettre au point tant dMdées, sur des sujets si variés et d'en préparer l'explosion presque simultanée.
C'est une curieuse et instructive étude que celle de la formation et des progrès de ce talent pendant cette période de la vingt-cinquième à la trentième année.
Comme celui de Molière, son génie semble avoir attendu la maturité pour se manifester; comme lui il reste longtemps enveloppé dans les langes de la médiocrité; tout à coup il se met à marcher, et quels pas de géant I Et encore, je crois qu'il y a plus loin des romans d'Horace de Saint-Aubin aux premières Scènes de la vie privée que de la Jalousie de Barbouillé à YEtourdi,
Pourtant c'est au milieu des plus cruelles angoisses morales et matérielles que s'était achevée cette formation intellectuelle.
En s'improvisant éditeur dans l'espoir d'arriver promptement à la fortune qui devait lui assurer l'indépendance, Balzacne s'était préoccupé que delà pensée de faire imprimer sous une forme nouvelle de beaux et bons livres bien corrigés, d'un prix modique. La vente prompte et facile de ces ouvrages ne lui paraissait pas devoir être un instant douteuse. Aussi ne s'était-ilnuUemeni inquiété des débouchés, des moyens d'écoulement ; il s'était figuré que tous
les libraires, marchands et commissionnaires allaient s'empresser de s'approvisionner, eux et leurs correspondants de la province et de l'étranger, de volumes si consciencieusement fabriqués; il ignorait encore, qu'à cette époque surtout, la plupart des négociants en librairie qui faisaient leur commerce au moyen de courtiers, de commis-voyageurs et de correspondants et en accordant de longs crédits, ne s'occupaient avec zèle du placement, de la vente d'un livre que quand ce livre avait été fabriqué à leurs risques et périls, c'est-à-dire lorsque leurs propres capitaux étaient engagés.
II se trouva donc, au bout de quelques mois, en possession de plusieurs milliers d'exemplaires du Molière et du La Fontaine, qu'il fallait vendre à la hâte à un prix bien inférieur au prix de revient s'il voulait faire face aux engagements pris envers l'imprimeur, le marchand de papier, le brocheur, etc., et satisfaire son bailleur de fonds.
Celui-ci, qui a un de ses parents enrichi dans l'imprimerie, conseille au jeune éditeur déconcerté de chercher à se rattraper dans cette lucrative industrie.
Balzac s'enthousiasme pour le métier de typographe ; il se rappelle que l'auteur de Clarisse Har^ lowe a acquis en même temps fortune et gloire en imprimant son chef-d'œuvre ; il rêve peut-être de devenir un Richardson français. On bat le rappel des capitaux pour acheter un brevet et un matériel.
Le père, qui avait refusé d'allouer à son fils quinze cents francs de rente pour le mettre à même de s'essayer dans l'art de la composition littéraire en dehors de toute préoccupation mercantile, le père
fournit aisément le capital de cette rente, trente mille francs.
De peur de manquer de connaissances pratiques, on a la prudence d'associer à la maison un jeune ouvrier distingué et très habile dans le métier.
On s'installe largement rue des Marais-Saint-Germain, petite rue très étroite, mais alors très commerçante, dans une grande maison voisine de celle qu'habitèrent Racine et la Champmeslé, et dans la cour de laquelle ils plantèrent une vigne qui, diton, existe encore.
Mais ni Balzac ni son jeûna associé ne sont initiés aux conditions commerciales et financières de l'industrie typographique.
On a tant dépensé en frais d'installation et en achats de matériel qu'il ne reste plus de fonds de roulement. Les clients viennent, mais ils règlent à longues échéances. Plusieurs sont véreux, leur papier est inescomptable. Il faut emprunter pour payer les banques des ouvriers.
Bientôt on rencontre une magnifique occasion de joindre à rimprimerie une fonderie de caractères, et Ton assume de nouvelles et lourdes charges, au lieu de trouver dans cette opération un moyen de se procurer de nouveaux capitaux ou de contracter un emprunt important.
Le père et la mère viennent bien encore au secours du fils pour parer aux plus pressants besoins, mais la perspective d'une ruine complète les effraie et ils se refusent à faire de plus grands sacrifices.
C'est alors que le spectre de la faillite apparaît à Bakac.
L'honneur de son nom, de ce nom qu'il rêve entouré d'une auréole de gloire, il veut le sauvegarder à tout prix. II a supputé sou actif et son passif: il ne peut avoir d'espoir de se tirer d'affaire honorablement qu'en vendant son établissement. C'est renoncer à la fortune industrielle. Il se résigne enfin à céder sa maison moyennant le prix très minime qui lui en avait été offert par des spéculateurs, à un de ses amis, M. Deberny, qui sut faire fortune avec la fouderie.
Le voilà donc détaché des affaires industrielles, mais non point libéré ; il a au pied un boulet qu'il traînera pendant presque toute la durée de sa vie : les dettes qu'il a contractées envers ses parents et des amis qui lui ont donné des preuves d'intérêt et de confiance.
Le chiffre de ces dettes est colossal, si on le compare aux seules ressources qui lui restent pour lea payer.
Il n'a que sa plume. Mais cette plume est dirigée par un cerveau armé d'une volonté énergiquement agissante ; il est, il va être par excellence le tenax profiositi VÎT 1
Il va engager contre les choseSj contre les hommes, parfois contre lui-même, une série de luttes dont il sortira glorieux, mais si fali.^ué, si énervé, que la mort ne lui laissera pas le temps de compléter son œuvre et de jouir de son triomphe I
Suivons riiomrae dans ces héroïques combats pour la vie et pour la gloire.
Ici se pose une question : Est-ce à ses malheurs indu-tîtriels, à la nécessité qui s'ensuivit, qu'il dut son génie de penseur, d'observateur et d'écrivain,
ainsi que sa sœur et quelques critiques après elle l'ont donné à entendre ?
Je ne le crois pas. Je serais plutôt enclin à penser que le poids de la chaîne qu'il portait, la conscience des responsabilités qu'il avait assumées furent pour lui des entraves, au moins durant les premiers temps, à la rapidité du développement de ses hautes facultés, parce qu'elles le contraignirent à disséminer son esprit, à le dépenser en petite monnaie et le détournèrent de sa tendance à la concentration des idées, qui fut une de ses maîtresses forces.
Non, ce ne fut ni l'adversité, ni la nécessité qui éveilla, qui surexcita son génie, ce fut sa volonté. Il aurait pu s'appliquer cette devise latine : ô voluntate genium et gloria I Du reste, n'est-on pas fondé à penser que telle est réellement la signification profonde de ce qu'il raconte dans Louis Lambert à propos de ce fameux Traité de la volonté, confisqué et brûlé par les Pères.
l'éhcption littéraire
Les deux années 1S30 et ]b31 sont celles qui paraissent de beaucoup lea plus fécondes en raison du nombre des tilres d'ouvrages et d'arlicles. La première comprend soixante-dix numéros, la seconde soixante-quinze. Et je remarque, parmi ces numéros :
En 1830, El Verdvgo, — Etude de femvie, — la Paix du ménage, — la Maison du Cliat-quî-pelole, — ■ le Bal de Sceaux, — la Vendelta, — Gobseck, — Une double Famille, — Adieu, — les Deux Réaes, — Eludes publiées dans le feuillelon des journaux politiques (un recueil hebdomadaire fonilé par Balzac eu société avec Emile de Girardin, Varaigne et Hippolyte Auger, où il publia quarante-neuf articles de critique littéraire, scientiûque, philosophique, historique et théâtrale, entre autres une longue et violente diatribe contre Hernani). — Jésus -Christ en Flandre, — Une Passion dans le désert, — Un Épisode sous la Terreur, — Lettres sur Paris.