‹ Balzac: sa vie-son œuvreChapitre 19 sur 38 · Le père Goriot. — Celui-ci n'a pas été retouché · texte numérisé non relu

Le père Goriot. — Celui-ci n'a pas été retouché

Admirable et complet de tout point quand il sortit de l'imagination qui Ta conçu, de l'esprit qui l'a façonné, admirable il reste pour la postérité!

C'est une merveilleuse création que celle de ce père enflammé de tendresse paternelle, ce Desgrieux de la paternité, ce roi Lear de la petite bourgeoisie parisienne, qui, à force d'écus gagnés à vendre du vermicelle, à réussi à marier l'une de ses filles au comte de Restaud, l'autre au millionnaire baron de Nucingen et finit, — après s'être ruiné pour satisfaire les fantaisies de ses deux anges, pourvoir à leur luxe, aux besoins de leurs amants. — par mourir dans la misère, abandonné, oublié d'elles I

Quelle école des pères I Et quelle profondeur physiologique, quelle variété infinie dans ces tableaux

du Paris de la Restauration ! Tous les mondes s'y croisent, s'y coudoient, s'y heurtent: maison Vauquer, salons du faubourg Saint-Germain, de la Chaussée d' Antin montrent vivante avec ses vices, ses travers, ses ridicules, leur population d'étudiants, de petits bourgeois, de gentilshommes, de grandes dames, de financiers. La vérité de la vie est prise là sur le fait avec une justesse de coup d'œil inouïe.

La vérité de la mort n'y est pas exprimée avec une moins grande intensité de sentiment ; l'agonie de Goriot est un magistral chef-d'œuvre.

Et toutes ces figures inoubliables qui circulent dans ce beau livre, et se retrouvent dans tant d'autres œuvres de Balzac et comptent parmi les premieirs rôles de la Comédie humaine : Vautrin, Rastignac, Bianchon, de Marsay, Maxime de Trailles, le comte de Restaud, Nucingen, Franchessini, le marquis d'Ajuda-Pinto, madame de Restaud, Delphine de Nucingen, madame de Beauséant, la maman Vauquer, etc.

L'eff'et produit par ce roman, lors de sa première publication, fut immense. Presque tous les théâtres de Paris voulurent avoir des Père Goriot, qu'ils firent accommoder par leurs fournisseurs habituels.

27. Pierre Grassou. — Dans cette courte étude sur la peinture et les peintres, où il personnifiait en Grassou la médiocrité unie à la persévérance, Balzac fait preuve d'une grande sagacité d'observation. On sent qu'il a étudié avec sa finesse ordinaire les ai*ts, les mœurs et les procédés des artistes.

Malheureusement il ne me parait pas s*ôtre aussi

bien rendu compte des facultés de sentiment intuitif des masses en matière d'art. Dans son antipathie voulue et de parti pris contre la liberté et l'égalité, il prétend réserver exclusivement aux académies la mission -de signaler le mérite des artistes et d'éclairer le goût du public ; il se déclare pour les anciens salons n'exposant que deux cents tableaux de choix, contre les halls, où tout ce qui tient pinceau, crayon, ébauchoir, pointe ou burin, a la faculté de se produire. Il semble craindre que- le jugement des petits bourgeois, du vulgum pecus^ ne favorise que la médiocrité et proscrive Toriginalité, le génie.

Mais, derrière le bourgeois, n'y a-t-il pas la foule, ce qu'on appelle le gros public, qui, sans s'y connaître par raisonnement, juge d'instinct, devine, sent le beau là où il est véritablement ?

Il l'a bien prouvé, à propos de la musique, — cet art qui semble par excellence réservé à la haute appréciation des élites sociales, — en faisant le succès des Concerts populaires où l'on n^exécutait que des chefs-d'œuvre sym phoniques. C'était la multitude entassée aux troisièmes à soixante-quinze centimes qui donnait le signal des applaudissements aux plus beaux passages.

Et cependant, avant l'heureuse initiative de Pasdeloup, bien des essais avaient été tentés infructueusement pour organiser, avec d'excellents orchestres, des concerts symphoniques dignes de faire concurrence à ceux du Conservatoire et qui fussent accessibles à la bourgeoisie parisienne, mais on avait eu le tort de négliger d'y réserver des places à bon marché pour le gros public.

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