III. — Un curé bourguignon
l'abbé Brossettes.
L'abbé Brossettes, des Paysans, nous repre'sente assez bien, lui aussi, ce qu'ont dû être, vers ce temps-là, les humbles cure's de campagne qu'avait conquis à son esprit, sinon à toutes ses doctrines, la jeune et brillante école de V Avenir. « Cet abbé, quatrième fils d'une bonne famille bourgeoise d'Autun, était un homme d'esprit, portant le rabat très haut. Petit et fluet, il rachetait sa piètre figure par cet air têtu qui sied aux Bourguignons. Il avait accepté ce poste secondaire par dévouement ; car sa conviction religieuse était doublée d'une conviction politique. Il y avait en lui du prêtre des anciens temps; il tenait à l'Eglise et au clergé passionnément; il voyait l'ensemble des choses, et l'égoïsme ne gâtait pas son ambition : servw était sa devise ; servir l'Eglise et la monarchie sur le point le plus menacé, servir au dernier
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rang comme un soldat qui se sent destine', tôt ou tard, au ge'néralat par son désir de bien faire et par son courage. »
Il causait bien et avait, au reste, des ide'es. Il fre'quentait au château où il trouvait noble compagnie : avec le comte de Montcornet, ancien géne'ral de l'Empire, la comtesse et Blondet, un écrivain parisien, il faisait assidûment « le quatrième au whist. » Le whist, il est vrai, ne l'empêchait pas de remplir son devoir à Te'gard des riches si, peut-être, il contribuait à lui aliéner l'esprit de ses paroissiens. Car le château était le cauchemar des paysans, ameutés par les cabaretiers, les beauxparleurs et les usuriers du village. Il y avait des prétextes, sinon de bonnes raisons. Le général de Montcornet avait succédé dans sa propriété des Aiguës, à Blangy, à une actrice opulente qui avait, par son égoïsme, « trahi la cause de ceux qui possèdent, tous en butte à la haine de ceux qui ne possèdent pas. » Luimême sans outrepasser son droit, mais en s'y tenant strictement, sans léser les autres, mais en n'adoucissant point par des concessions spontanées les rigidités légales, s'était attiré la haine sourde des pauvres gens.
Le curé, par contre-coup, en" souffrait. Il avouait un jour à Blondet : « Je suis un paria ;
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on m'espionne comme l'ennemi commun; je suis forcé d'ouvrir à tout moment les yeux et les oreilles de la prudence pour e'viter les pièges qu'on me tend, afin de se débarrasser de moi. J'en suis, entre nous, à me demander s'ils ne me tireront pas un coup de fusil... »
Ces paysans sournois qui se défiaient de lui, sans jamais le lui dire en face, il les aimait pourtant. Dévoué à leurs intérêts, il avait l'intelligence de leurs besoins, et, comme l'abbé Janvier, il excusait leurs fautes ou leurs crimes par leur misère qui était, disait-il, leur «. raison d'Etat. » Si l'instabilité de leur situation économique et morale lui apparaissait comme un péril grave et une menace perpétuelle, il y voyait aussi un champ d'action immense et nouveau pour son zèle. Il discerne et dépeint à merveille cet amour profond de la terre qui est toute la conscience du paysan. C'est à la ténacité de cet amour, — une passion, — qu'il attribue les troubles de Blangy et les explosions de haine qu'il pressent ; et il en rejette sur l'émancipation révolutionnaire de 1789 toute la responsabilité.
Ah! comme il souhaiterait de trouver enfin l'homme riche et bienfaisant tout ensemble qui saurait comprendre les besoins du peuple d'aujourd'hui ! En s'efforçant de les satisfaire
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dans la juste mesure, il se sauverait lui-même en même temps qu'il serait pour le prêtre l'auxiliaire ne'cessaire de son apostolat.
« Comment, Madame, est-ce que la difficulté' de faire le bien ici vous de'tournerait de le tenter? Voici cinq ans que je couche sur un grabat, que j'habite un presbytère sans meubles, que je dis la messe sans fidèles pour l'entendre, que je prêche sans auditeurs, que je suis desservant sans casuel ni supple'ment de traitement, que je vis avec les six cents francs de l'Etat, sans rien demander à Monseigneur, et j'en donne le tiers en charite's... Enfin, je ne de'sespère pas ! Si vous saviez ce que sont mes hivers ici, vous comprendriez /toute la valeur de ce mot ! Je ne me chauffe qu'à l'ide'e de sauver cette vallée, de la reconque'rir à Dieu ! Il ne s'agit pas de nous. Madame, mais de l'avenir. Si nous sommes institue's pour dire aux pauvres : Sachez être pauvres, c'est-à-dire : souflrez, résignez-vous et travaillez ! nous devons dire aux riches : Sachez être riches ! c'est-à-dire : soyez intelligents dans la bienfaisance, pieux et dignes de la place que Dieu vous assigne! Eh bien, Madame, vous n'êtes que les de'positaires du pouvoir que donne la fortune et, si vous n'obe'issez pas à ses charges, vous ne la trans-
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mettrez pas à vos enfants comme vous l'avez reçue. Vous dépouillez votre poste'rité. Si vous continuez l'e'goïsme de la cantatrice qui, certes, a cause' par sa nonchalance le mal dont l'e'tendue vous effraie, vous reverrez les e'chafauds où sont morts vos prédécesseurs pour les fautes de leurs pères. Faire le bien obscurément dans un coin de terre, comme Rigou (i), par exemple, y fait le mal ! ah ! voilà des prières en action qui plaisent à Dieu !... Si, dans chaque commune, trois êtres voulaient le bien, la France, notre beau pays, serait sauvée de l'abîme où nous courons, et où nous entraîne une religieuse indifférence à tout ce qui n'est pas nous !... Changez d'abord, changez vos mœurs et vous changerez alors vos lois... »
L'abbé Brossettes a beau supplier, menacer, prophétiser ; la comtesse répond : Nous verrons et prépare tranquillement le repas du soir. Comme le curé avait raison de méditer, en s'en retournant, sur le festin de Balthazar et d'y voir « le symbole éternel des derniers Jours d'une caste, d'une oligarchie, d'une domination ! »
A vrai dire, pourtant, le général et sa femme
(i) Un moine renégat.
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finissent par « essayer de la bienfaisance. » Essai timide et tardif, dernier expédient de la peur, alors qu'il eût fallu l'initiative hardie et l'abandon ge'ne'reux de l'amour ! Tous deux s'appliquent, sous la direction du cure', à secourir les pauvres et à les assister par le travail; on les compte, on en dresse la liste, on les reçoit « dans une belle salle d'attente, dallée en marbre blanc et rouge, ornée d'un beau poêle en faïence, garnie de longues banquettes couvertes en velours rouge. » Il est trop tard. Ces efforts, plutôt inspirés par l'intérêt personnel et l'instinct de la conservation, n'arrêtent pas la lutte et lui donnent même un aliment nouveau. Les vaincus, à leur tour, deviennent les vainqueurs. Les rôles sont changés : les « maîtres » obéissent et cèdent au prestige de la force et du nombre. A bout de ressources, les châtelains vendent les Aiguës et abandonnent enfin la place à leurs ennemis.
§ IV. — Un curé limousin : l'abbé Bonnet.
Le Curé de village est, au point de vue de Fœuvre et des résultats, la contre-partie des Paysans et le comple'ment du Médecin de campagne. Le curé des montagnes dauphinoises qui met ses paroles et ses œuvres en harmonie avec l'entreprise sociale du me'decin ; le cure' bourguignon qui rêve une amélioration des paysans par les châtelains et qui, faute d'avoir obtenu ce concours re'pute' nécessaire, échoue dans son ministère : l'abbé Janvier et l'abbé Brossettes sont, en des milieux différents et dans des situations opposées, des esquisses et comme des préparations de l'abbé Bonnet, le curé limousin. Ils sont l'ébauche : il est le portrait.
, La pensée initiale de M. Benassis, le 'médecin, est une pensée chrétienne : le repentir d'une faute ancienne et le désir de la prière active, de la vie laborieuse et bienfaisante. Finalement, c'est pour la civilisation
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qu'il travaille et pratique ce patriotisme humain qui consiste, comme l'a explique' Balzac, là se de'vouer dans le rang le plus obscur au I salut social. Avec l'entrée en scène du cure', la question s'étend ; et si c'est toujours de la civilisation qu'il s'agit, elle est du moins envisage'e ici au point de vue nouveau des rapports et du rapprochement de l'Eglise et du peuple.
Dans le passe' de l'abbe' Bonnet, il n'y a pas l'ombre d'un roman ; et Balzac met, à nous l'apprendre, une telle insistance qu'on croirait qu'il s'en e'tonne. — Quand il entra, vers l'âge de dix-neuf ans, au se'minaire de Saint- Sulpice, on e'tait en 1807. Au se'minaire, il pense et il prie. Or, voilà que, peu à peu, de ses me'ditations et de ses prières, une vision se lève, se de'gage, se pre'cise : un village abandonne'; et un rêve, puis un de'sir, puis une re'solution s'affirme, toujours plus impe'rieusement : être cure' ! « Initié peut-être par mes peines aux secrets de la charité, comme l'a définie le grand saint Paul dans son adorable épître (i), je voulus panser les plaies du pauvre dans un coin de terre ignoré, puis
(i) Il est fait ici allusion, comme on le voit, au chapitre treizième de la première Epître de saint Paul aux Corinthiens.
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prouver par mon exemple, si Dieu daignait bénir mes efforts, que la religion catholique, prise dans ses œuvres humaines, est la seule vraie, la seule bonne et belle puissance civilisatrice. »
Ce n'e'tait pas une ide'e banale. Faire de sa propre vie une décisive et perpétuelle démonstration de la vérité religieuse : c'était beau, noble et grand. Car cette apologie pratique et individuelle n'est-elle pas encore, au demeurant, l'une des plus efficaces? Se consacrer tout entier, pour la doctrine et le fait chrétiens, à une propagande agissante : n'est-ce pas tirer le parti qu'il faut de l'existence ? L'abbé Bonnet disait, un peu plus tard : « J'aurais voulu que mon exemple fût suivi par des hommes distingués qui ont cru faire mieux en devenant philanthropes... Au lieu de décrire la maladie et d'étendre ses ravages par des plaintes élégiaques, chacun aurait dû mettre la main à l'œuvre, entrer en simple ouvrier dans la vigne du Seigneur. »
Tout autant qu'ils sont de philanthropes et d'idéologues, ils ne valent pas un homme qui se donne aux autres sans retour et sans rien dire.
Le curé de village fut cet homme. Peu de temps après sa prêtrise, il rend visite à l'un de
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ses parents. On cause. Par hasard, en causant, on parle de Monte'gnac. Monte'gnac, en ce temps-là, était ce'lèbre au pays limousin. Il n'y avait point, d'une extrémité' à l'autre de la Haute-Vienne, un seul canton qui, autant que Montégnac, « se recommandât par ses mauvaises mœurs. Le parquet de Limoges disait proverbialement que, sUr cent condamnés du département, cinquante appartenaient à l'arrondissement dont dépend Montégnac... Cette commune était le foyer des mauvais sujets qui désolaient la contrée. »
Il se pourrait qu'un autre eût été détourné d'ambitionner un tel poste. Mais, — il arrive souvent qu'on n'est pas grand à moins, — l'abbé Bonnet n'était point comme les autres. Ces horreurs l'attirent : dès qu'il en entend le récit, il est séduit ; il reconnaît l'image de ses rêves ; et, comme il l'a raconté lui-même, « une pensée jaillie avec l'éclat de la lumière me dit intérieurement : Voilà ta vigne! Et j'y suis venu. »
L'y voilà donc, à vingt-six ans, curé de campagne et de canton tout ensemble, et tout prêt à engager avec les voleurs et les assassins, les criminels et les vauriens de l'endroit une lutte apostolique où nous allons voir s'il triompha.
Que Montégnac ait surtout produit, de temps imme'morial, des brigands et des forçats, il n'y a pas là de quoi e'tonner un penseur. Infertile, abandonne', inculte, ce pays était l'un de ceux d'où l'on part, comme naturellement, vers les prisons. « Laissées à leur sauvage et primitif e'tat, ces jachères sociales engendrent le découragement, la paresse, la faiblesse par de'faut de nourriture, et le crime quand les besoins parlent trop haut. Ce peu de mots est l'histoire ancienne de Monte'gnac. Que faire dans une vaste friche ne'glige'e par l'administration, abandonne'e par la noblesse, maudite par l'industrie? La guerre à la socie'te' qui méconnaît ses devoirs! Aussi les habitants de Monte'gnac subsistaient-ils autrefois par le vol et l'assassinat comme jadis les Ecossais des hautes terres. »
C'est dire par où il faudrait commencer l'œuvre moralisatrice. Là, comme, au reste, « sur plusieurs points semblables, planter, ce serait évangéliser » ; planter et arroser, donner du travail et du pain. Voilà la manière d'aller au peuple ; voilà la méthode. Balzac a fort bien noté ici, une fois de plus, ce qu'on peut appeler les conditions matérielles de la croyance religieuse et de la moralité, et les obstacles que peut rencontrer, dans l'ordre