LABBE BONNET
— « Vous avez une bien pauvre église, Monsieur le Cure' !
— « Elle est trop petite...
— « Si les habitants sont si religieux, comment la laissez-vous dans un pareil e'tat de nudité'?
— « He'las ! Monsieur, Je n'ai pas le courage d'y dépenser des sommes qui peuvent secourir les pauvres. Les pauvres sont l'e'glise... Ah! Monsieur, le bourg de Monte'gnac est pauvre, mais il est catholique. Autrefois, on y dépouillait les passants; aujourd'hui le voyageur peut y laisser tomber un sac plein d'écus, il le retrouverait chez lui... »
Si beaux qu'ils soient, ces résultats ne satisfont point le prêtre. Tout progrès qu'il réalise l'excite à en concevoir et à en réaliser d'autres : il est toujours en marche. — • Mais, pour compléter son œuvre et achever d'écarter les obstacles économiques qu'il rencontre; pour retirer de ces terres, en les fertilisant, « une moisson de vertus », il lui faut des auxiliaires et des ressources : où les trouver? Le ciel, que les romanciers savent prévoyant et sage, adresse en temps opportun au bon curé une dame pieuse de Limoges qui n'attend, pour bien faire, que d'en avoir l'occasion. Fille d'un marchand heureux dont Balzac nous apprend que le front ressemblait au front même de saint Pierre, « le
plus rude, le plus peuple et aussi le plus fin des apôtres » ; — parvenue de la richesse, elle perd son mari et gagne à sa mort trois millions qu'elle souhaite d'employer au profit des humbles.
Si le cure' de Monte'gnac rencontre M""* Graslin (ainsi se nommait cette femme), c'est grâce à l'interme'diaire amical d'un vicaire ge'néral de Limoges, prêtre e'minent et qu'il faut connaître. Ce qu'est l'abbe' Bonnet dans l'ordre pratique «t dans les faits, l'abbe' Dutheil l'est dans l'ordre intellectuel et dans les idées : « Ce prêtre appartenait à cette minime portion du clergé français qui penche vers quelques concessions, qui voudrait associer l'Eglise aux intérêts populaires pour lui faire reconquérir, par l'application des vraies doctrines évangéliques, son -ancienne influence sur les masses... (i). »
Idée suspecte, en ce temps-là, et de peu de rapport. A parler humainement, le vicaire général n'avait pas d'avenir « à moins d'une révolution. » Mais que lui importait, pourvu que le monde prît la bonne direction ? Ses vertus et «on savoir, enviés peut-être, empêchaient toute persécution; il était impossible de se plaindre
(i) Balzac ajoute : «... Qu'elle pourrait alors relier à la monarchie. >