SCENE II CLÉMENT, BLANCHE
BLANCHB
Eh bien, monsifiur?...
Eh bien. Blanche?...
BLANCHE
Est-ce que?...
CLÉMENT, comme s'il comprenait tout à coup.
Oh! évidemment!... {Détaché.) Non-lieu.
BLANCHE, satisfaite.
Ah!...
Le juge a conclu au suicide, aucun doute n'était possible.
BLANCHE
Bien sûr...
{Il va poser sa serviette.)
CLÉMENT
Vous ne sauriez croire. Blanche, combien jesuis ému : c'est la première fois que je reviens dans cette chambre depuis.. .3
BLANCHE
Vous y passez pourtant chaque matin pour aller faire votre toilette...
CLÉMENT
Oui, mais sans m'arrèter. Aujourd'hui, je suis très ému. Je ne peux pas vous dire à quel point. Il me semble que, pour la première fois, le calme
revenu, je vais pouvoir me laisser aller tout entier à mon cliagrin; le chagrin que je lui dois et que je suis, hélas! en mesure de lui offrir! {Changeant de ton.) Voyons, Blanche, nous allons ranger un peu cette chambre... (// regarde autour de lui.) J'ai apporté des fleurs.
BLANCHE
Vous avez bien fait, les autres se sont fanées depuis six semaines.
cLKMENT, hochant la tête.
Six semaines!... Il y a déjà six semaines... {Presque sur le même ton.) Voulez-vous changer l'eau? Blanche entre dans le cabinet de toilette. Clément resté seul monte vers la fenêtre, taie les barreaux, hoche la tête de nouveau. Blanche revient avec le vase rempli d'eau; elle tient un balai à la main et, pendant que Clément dispose les fleurs, Blanche balaie.) Vous avez raison, il y a beaucoup de poussière. {Il souffle sur le portrait.) Whhou... whho-u... {Remontant vers Blanche.) J'ai ouvert la fenêtre, c'est plus gai!... Voyez!... La poussière danse dans le rayon de soleil... On dirait... des paillettes d'argent ! (Bianc/ie s'arrête de balnjer.) Elle n'aimait pas le soleil... {Il lui tend une fleur.)
BLANCHE
Merci.
{Tous deux contemplent le portrait. Blanche respire son œillet. Clément lui prend a main, puis le bras.)
CLÉME.NT
Ma pauvre femme! Au fond, elle ne manquait pas de bonnes intentions. {Regardant Blanche.) J'ai beaucoup de chagrin. {Il l'attire contre lui. Un silence.) Enfin, la vie est la vie!... {Il la presse davantage.) Rien n'est stérile comme les regrets !
BLANCHE
Je vais aller jeter ce feuillage.
{Clément s'assied, puis il se lève et va chercher sa serviette.)
CLÉMENT, à Blanche qui revient.
Blanche, Lucien doit venir aujourd'hui prendre connaissance des dernières volontés de ma femme et j'ai fait demandera M. Lacourelle que j'ai aperçu de loin, en ville, de bien vouloir passer également. Comme ces messieurs auront sans doute très chaud, j'aimerais que vous nous serviez des rafraîchissements.
BLANCHE
A l'étude, monsieur?
CLÉM. NT
Oh! non. Il ne s'agit pas d'une cérémonie officielle, mais de quelques lignes, fort pénibles... fort cruelles... dont je donnerai lecture ici même. {Ses yeux s'arrêtent sur le portrait.) Apportez donc une ou deux bouteilles de bière.
BLANCHE
Bien, monsieur.
{Un temps.)
CLÉMENT
Voyez-vous, Blanche, je crois que je n'aurai plus le courage de vivre ici, maintenant. Penser que avons habité vingt ans ensemble dans cette maison! que c'est dans cette chambre même qu'elle a mis fin à ses jours {Baissant le ton.) et que j'en suis en quelque sorte responsable ! Non ! Je ne le pourrais supporter ! Je me disais justement, tout à l'heure, en revenant du palais de justice, qu'il vaudrait mieux que je change complètement d'existence, quitte à sacrifier ma carrière, — à laquelle, d'ailleurs, je ne tiens pas du tout. — J'irais simplement achever ma vie à la campagne. Je vendrais l'étude. J'ai une icoque à Flins. Vous connaissez?
BLANCHE
Oui.
CLÉMENT
Je pourrais faire mettre la maison en état ; elle est louée, mais je m'entendrais avec le locataire. Il suffirait d'arranger gentiment une chambre ou deux... Oh! du pitchpin, des étoffes claires... Vous verrez, le jardin est charmant, il y a des ombrages, des petites tonnelles... Qu'en pensez-vous, Blanche? Ma vie est brisée...
BLANCHE
C'est gentil, du côté de Flins...
CLÉMENT
Oui, pendant les mois d'été... jusqu'à la minovembre... On pêche... on se repose sous les arbres... les jours passent... {Il caresse sa barbe, puis cherche dans sa poche et en tire un écrin.) Blanche...
BLANCHE
Monsieur ?
CLÉMENT, lui remettant l' écrin.
C'est un petit souvenir que je vous ai apporté.
BLANCHE
Oh! monsieur...
CLÉMENT
Regardez-le...
BLANCHE
Oh! c'est trop joli!...
CLÉMENT
Vous avez eu tant de prévenances, tant d'attentions pour moi pendant mon chagrin!... Laissez-moi vous en remercier.
BLANCHE
C'est moi qui vous remercie, monsieur! {Admirant la broche.) Elle est très belle! CLÉMENT, simple.
Elle est en or... {Blanche la pique à son corsage et se regardedans la glace. Un temps.) Oui, je crois que
l'idée d'aller à Flins n'est pas mauvaise... Nous pourrions, en ce cas, faire nos préparatifs et nous en aller d'ici peu... Il commence à faire très chaud...
BLANCHE
En effet.
CLÉMENT, assurant sa voix.
Alors, tîlanche, voici qui est décidé... Dès la semaine prochaine...
BLANCHE
Écoutez, monsieur, il y a longtemps que j'aurais dû vous le dire... Je n'ai pas osé à cause des circonstances... Je vais être obligée de vous quitter... {Clément sursaute.) Vous comprenez, cela ne dépend pas de moi... C'est convenu... Nous devons aller vivre à Paris. Alors, aussitôt qu'il sera libre, après la distribution des prix... (Se reprenant.) Je veux dire, vers le milieu du mois, il faudra que je le suive.
CLÉMENT
Mais c'est dans trois jours, le milieu du mois!...
BLANCHE
Je sais.
{Silence.)
CLÉMENT se tamponne le front, puis :
Voyons, Blanche 1... Vous ne parlez pas sérieusement? Vous n'allez pas me laisser ainsi du jour au lendemain?... dans lasituation où je me trouve! Ce n'est pas possible!... H y a là une question de... que vous devez sentir! Je ne peux pas vous empêcher de vous en aller si vous le désirez, mais un départ aussi précipité! en un tel moment !... Ah! je vous avoue que j'étais bien loin de m'attendre à ce que vous m'annoncez! J'en suis très surpris, et je ne vous le cache pas...
BLANCHE
Monsieur ..je n'y puis rien.
CLÉMENT
Mais si, mais si! Vous n'êtes pas une enfant... Vous êtes libre de vos actes! Je ne sais pas, moi... Parlez-en à votre ami. Dites-lui qu'il vous faudra au moins trois semaines ou un mois. Je suis persuadé qu'il comprendra... Alors, dans un mois, six semaines, nous verrons, nous en reparlerons, nous aurons eu le temps de réfléchir,
BLANCHE
Ce sera bien difficile...
CLÉMENT
Pourquoi? Vous lui expliquerez... Ce que je vous demande est tellement naturel, tellement raisonnable!... Il ne peut pas vous le refuser. [Blanche se tait.) D'ailleurs, je vous le dis sincèrement, je serais très peiné de vous voir partir ainsi, comme les autres! J'ai de la sympathie pour vous, Blanche, bien qu'il y ait peu de temps que vous soyez chez moi... Puis, vous avez connu ma femme... {Blanche fait un geste vague.) Allons, vous ferez ce que je
vous demande. Fine comme vous l'êtes, je suis persuadé que vous obtiendrez gain de cause. Si, si! je n'écoute plus rien, nous sommes d'accord! BLANCHE, souriant.
Vous avez une manière d'arranger les choses!... CLÉMENT, enjoué.
C'est mon métier... un notaire! les arranger ou les embrouiller, au besoin! [Un silence. Il regarde autour de lui.) Tout est en ordre, maintenant. Il nous faudrait une table et quelques chaises... Apportez donc la petite table qui est dans l'entrée. {Blanche sort et revient aussitôt avec la table.) Veuillez me chercher aussi la pendule du salon.
BLANCHE
La pendule de bronze?
CLÉMENT
Et les deux candélabres. {Il a tiré de sa serviette une enveloppe de large format et disposé sur la table les feuillets qu'elle contient. A Blanche qui rentne avec la pendule.) Blanche, c'est une dernière épreuve qu'il me reste à subir. Je me l'impose à moi-même en toute humilité et je la veux publique : devant M. Lacourelle et Lucien réunis, je vais Jire ce testament avec tout ce qu'il contient de douloureux pour moi.
BLANCHE
OÙ faut-il mettre la pendule, monsieur?
CLÉMENT
Ici... Il est des devoirs devant l'accomplissement desquels il ne faut pas reculer, quoi qu'ils puissent remuer en nous de chagrins et de regrets.
BLANCHE
Certainement.
[Elle pose la pendule avec précaution. Clément l'observe un instant, puis se rapproche.) ^
CLÉMENT
Dites-moi, Blanche, est-ce que vous n'avez pas de la famille à Flins?
BLANCHE
Mon frère et ma belle-sœur... Us ont une petite ferme...
CLÉMENT
A Flins même?
BLANCHE
Tout à côté.
{Un silence. Entre Lucien.)