‹ Barbe-blonde, comédie en trois actesChapitre 14 sur 26 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

CLÉMENT, LUCIEN, LACOURELLE

puis BLAN( HE

LACOURELLE

Comment allez-vou?, mon cher Clément? {Apercevant Lucien.) J'espèr« que je ne vous défange pas?

Je vous attendais. Voulez-vous me permettre? [Présentant.) Le cousin de ma pauvre femme, mxnsieur Lacourelle.

LACOURELLE

Monsieur... Eh bien, mon cher, où en ètes-vcus de vos dérr.êlés avec la justice?

CLÉMENT

L'enquête s'est terminée ce matin.

LACOURELLE

Ahl tout de même! Je ne jeux pas vous féliciter, mais vous devez être heureux que ces formalités aient pris fin.

CLÉMENT

Elles m'étaient bien pénibles.

LACOURELLE

Vcus allez retrouver, maintenant, un peu de calme et de tranquillité.

CLÉMENT

Je me le demande ' Quand je suis revenu ici, tout à l'heure... j'étais bouleversé!... Cette maison vide!... Tenez! je me suis surpris à pleurer, là, devant la glace.

LACOURELLE

Vous vous regardiez pleurer?

CLÉMENT

Je pleurais et je me suis vu.

C'était pour vous donner le change... Vous pleuriez de joie !...

CLÉMENT

Pardon?... [Lacourelle sourit.) Asseyez-vous, je vous en prie... (7/ monte vers la table.) Lucien... [lllui indique un siège; tous trois s'asseyent.) Mes chers amis, je vous ai demandé d'être aujourd'hui témoins d'une épreuve bien douloureuse pour moi ; j'ai tenu à m'y soumettre devant vous par un scrupule de conscience que vous comprendrez et dont vous ne me blâmerez certainement pas quand vous aurez pris connaissance du testament de ma femme, — testamei.t, si je puis dire, car elle a écrit ses dernières volontés sous forme de leltre, il y a presque un an, alors qu'elle ne songeait nullement à mourir. Vous

y verrez qu'elle n'avait guère d'amitié pour moi. Elle était capable d'en éprouver cependant, puisqu'elle vous en donne l'éclatant témoignage, mon cher Lucien .. C'est donc dans un esprit dépouillé de tout amour-propre, comme de toute amertume, que je vais vous lire ces lignes... Ma femme n'avait aucune fortune. Elle dispose simplement de quelques objets personnels. (Il lit.) Pour Clément. — Comme on ne sait ni qui vit ni qui meurt, je veux, ce soir d'hiver, écrire mon testament, fait en toute liberté d'esprit, ce onze courant. (La date est en bas sous la signature.) Je suis rentrée, ce soir, plus tôt que d'habitude... La pluie bat sur l'auvent son rappel nostalgique. Je suis seule... Ne l'ai-je pas toujours été?... N'ayant ni ascendants ni descendants directs, — la surprime dignité de la femme, qui est de procréer, m'a été refusée, — n'ayant contracté d'obliaations envers qui que ce soit, je lègue mes biens aux personnes sous-nommées : Primo. — A madame Tourvel, présidente de l'Œuvre des Petites Orphelines, la somme de cent cinquante francs, platée à mon nom à la caisse d'épargne; secundo. — A notre Société de Théosophie, rue Saint-Hubert, immeuble Lacourelle {Ilseretourne vers Lacourelle.) tousmes ouvrages esotériques. (J'en passe l'énumération, il y en a une vingtaine.); tertio. — Je laisse 'à celui qui] fut mon Seul ami en ce inonde, le confident intelligent et affectueux de tant de longues journées, à montrés cher cousin Lucien, trois pièces en bronze doré, signées Barbedienne, soit : une pendule et deux candélabres formant garniture de cheminée. Us me viennent de mon pè?'e. Je lui laisse aussi un petit coffret de nacre dans lequel il trouvera une topaze brûlée qu'il pourra faire monter en épingle de cravate; quarto. — Cinqrtante francs à mademoiselle Marie-Thérèse Groux, ma filleide. Tu m; pardonneras. Clément, ces différents legs et ne t'en estimeras pas lésé. Leur valeur est en somm" médiocre et pour toi elle serait nulle, je le crains... Malgré vingt ans de vie commune... — dirai-je à cause de ces vingt ans... — tout souvenir venant de moi devant ne t'étre d'aucun prix. Que Dieu m'absolve si j'ai transgressé sa loi. — Ta femme, Honorine.

{Il rejette les feuillets. Un silence.)

LACOURELLE

Je vous demande pardon... {Souriant.) loin de moi la pensée de briguer le titre de légataire... est-ce uniquement en qualité de propriétaire d'immeuble que je suis nommé dans cette lettre?

CLÉMENT

Oui... {Il reprend les feuilles.) Je n'ai pas convoqué madame Tourvel, ni mademoiselle Groux, bien qu'elles fussent légataires l'une et l'autre : le courage m'en a manqué.

LACOURELLE

J'ai donc à vous remercier, mon cher Clément, de l'amitié et de la confiance dont vous avez bien

voulu m'honorer en me jugeant digne d'assister à une lecture qui a dû vous causer beaucoup de peine... car c'est bien, n'est-ce pas, un témoignage d'amitié que vous avez entendu me donner, en me conviant aujourd'hui ?

CLÉMENT

Je n'ai pas voulu taire ce document posthume. Il m'a semblé que je devais à la mémoire de ma femme de le faire connaître dans son intégrité. {Il se lève, et très ému.) Lucien, je vous remets ces objets, selon son désir. Con?ervez-les avec soin, ils vous rappelleront votre malheureuse parente. Je vais vous chercher de quoi les envelopper. (// sort.)

LACOURELLE, api'ès un temps.

Vous étiez cousin g^ rmain dej la défunte, monsieur.

LUCIEN

Nous étions cousins issus de germains... Depuis que j'ai été nomm au lycée, nous nous voyions souvent... Je déjeunais ici tous les dimanches.

LACOURELLE

Vous étiez très liés... Faites attention, vous a'Iez renverser un des candélabres.

{Lucien le remet d'aplomb. Revient Clément.)

LUCItN

Je vous en prie.

{Il enveloppe les objets. Clément reste au milieu de la chambre, la tête basse.)

LACOURELLE

Allons, Clément, quittez cet air lugubre ! Nous compatissons sincèrement à votre chagrin, mais il serait excessif que vous jouiez les veufs inconsolables... N'est-ce pas, monsieur?

LUCIEN

C'est mon avis.

LACOURELLE

Votre femme ne vous a pas rendu tellement heureux...

CLÉMENT, levant la tête.

Et moi?ai-je su la rendre heureuse? comprendre ce caractère? (J/ regarde le testament.) Pas toujours... On devrait faire la part des natures de chacun. Les plus déconcertantes ne sont st uvent que les plus malheureuses et l'on prend pour de !a méchanceté, ce qui est, avant tout, le regret de ne pouvoir participer au bonheur. {Lacourelle le considère, un [eu surpris.) Un jour, — il y a douze ans, — je trouvai en rentrant, jeté sur mon lit, un gilet qu'Honorine m'avait brodé. Elle avait mis six mois à le broder en cachette. [Il prend en main le testament.) C'était là une preuve d'affection...

{Ses yeux se mouillent, il le repose.)

LACOURELL

Décidément, Clément, vous êtes l'homme de

toutes les surprises I II y a un mois, quand je suis venu vous voir, — le jour même de l'accident, — vous ne rêviez que divorce, miraculeuses délivrances ; vous faisiez intervenir dans vos rêves des clercs opportuns qui enlevaient votre femme. Pour un peu vous l'eussiez vous-même jetée par la fenêtre et, maintenant, vous nous racontez des histoires de... gilets brodés!

LUCIEN, achevant son paquet.

Vous étiez ici, monsieur, le jour de l'accident?

LACOURELLE

Oui, monsieur.

LUCIEN

Et vous avez trouvé Clément à ce point... découragé ■?

LACOURELLE

Un peu nerveux.

LUCIEN

.Quand nous nous sommes rencontrés, Clément, ce même matin, vous paraissiez pourtant assez content de votre sort...

CLÉMENT

Après votre départ, monsieur Lacourelle me mit au fait d'un incident qui me contraria. [A Lacourelle.) Vous vous souvenez ?4

LAGOURELLS

Parfaitement.

LUCIEN, près de la fenêtre, son paquet sous le bras.

La balustrade est haute... votre femme a dû s'élancer avec une violence !

CLÉMENT

Non, elle était montée sur une chaise.

Ah I elle était montée sur une chaise?

CLÉME.V

Vous ne le saviez pas ?

^LUCIEN

Vous ne me l'aviez jamais dit.

LACOURELLE

Je crois que personne n'en est encore à ignorer les péripéties de cette triste histoire... Comme vous pensez, Clément, depuis un mois, elle alimente bien des conversations. (Se levant.) Mais ce son! là de pénibles souvenirs et je crois qu'il est préférable de nejpas les faire revivre.

CLÉMENT

11 est bon parfois de parler du passé !

LACOURELLE

Mais combien inutile I [Lui tendant la main. ) Allons, Clément, du courage I... Et puis, ne pleurez plus devant les glaces... Défiez-vous des anamorphoses !

CLÉME.NT

Pardon !

LACOURELLE

Le mirage ! Changez d'air, allez ! cela vous fera du bien. (A Lucien.) Monsieur...

CLÉMENT, qui reconduit Lacourelle, s'arrête devant la porte. Prenant une chaise.

Tenez, la voilai... Ah! je ne regretterai jamais assez mon malheureux geste !

LUCIEN, de loin. Quel gest.

CLÉMENT, très simple.

Mais... celui d'avoir tendu à ma femme cette

chaise.

LUCIEN

C'est vous qui la lui avez tendue ?

CLÉMENT

Hélas!... c'est moi-même qui l'ai placée devant la fenêtre... dans un mouvement de colère... de défi... Toute l'instruction a roulé là-dessus et c'est ce qui a fait conclure au suicide.

LACOURELLE

Hemm!... Vous jouiez là un jeu dangereux. Clément >

CLÉMENT

J'étais si loin de croire que ma femme mettrait à exécution ses menaces... qui n'étaient pas les premières !... Oh ! je ne nie pas ma responsabilité... mais, — ainsi que le juge me l'a dit lui-même, — puisque j'avais la certitude que ma femme ne passerait jamais des paroles aux actes, je suis surtout coupable d'une imprudence, d'une imprudence tragique que je regretterai toute ma vie, mais enfin, d'une imprudence.

LUCIEN

Je ne comprends pas! Du fait que vous avez mis la chaise devant la fenêtre, l'instruction a conclu à un suicide?

CLÉMEN

Oui. Attendu que ma femme avait menacé de se suicider, qu'elle était montée sur une chaise dans ce but, que je l'avais défiée, il a bien fallu se rendre à l'évidence... d'ailleurs... {Il hésite.) ma femme, depuis quelque temps, témoignait d'une certaine mélancolie...

LACOURELLE

... qui n'avait pas de cause précise?

{Clément ne répond pa\)

LUCIEN

Monsieur Lacourelle vous a posé une question, Clément.

CLÉMENT

J'ai entendu, Lucien... (A Lacourelle.) De cause précise?... je ne crois pas... Ma responsabilité en est d'autant plus lourde !

[Un temps.)

LACOURELLE

On a complètement écarté la possibilité d'un accident survenu au dernier moment? J'entends que votre femme ait glissé... qu'elle ait perdu l'équilibre?...

CLÉMENT

Oli ! tout à fait! La question a été discutée à fond.

LULIIÎN

Suicide ou accident, la responsabilité de Clément est la même !

AGOURELLE

Je ne suis pas de voire avis. Elle se trouverait,

à mon sens, notablement diminuée si l'on pouvait

prouver que la chute avait été fortuite. 11 ne serait

plus question, en ce cas, d'un acte de désespoir

suscité par les paroles imprudentes de Clément.

LUCIEN, revenant.

Ecoutez, puisque ce point vous intéresse, — et, en effet, maintenant que j'y rétléchis.je crois qu'il , est, pour Clément, capital, — nous devrions chercher à l'éclaircir... Quelle a été votre impression, Clément? Vous avez certainement dû en avoir une.

CLÉMENT

Bien vague! .. Je n'ai pas eu l'impression positive que ma femme se jetait par la fenêtre, mais, étant donné les circonstances, l'hypothèse d'un accident ne me parait guère admissible.

LUCIEN

Peut-être pourrions-nous tout de même l'examiner?

LACOURELLE, revenant à son tour.

Voyons, monsieur, voici un passant qui monte sur un parapet après avoir déclaré qu'il allait se jeter dans la rivière, il tombe effectivement dans l'eau : comment prouvez-vous qu'au dernier moment il a glissé, ou, qu'au contraire, il a donné suite à son projet?

LUCIEN, posant son paquet. Le cas n'est pas le même. [Il va chercher une chaise.) Nous aurions ici tous les éléments nécessaires à la reconstitution du... drame. Cette chaise, par exemple, pourrait être boiteuse... {Il la remue.) Elle ne l'est pas. Le tapis n'est pas déchiré... [A Clément.) Où était exactement la chaise?

CLEMENT

LUCIEN

Et vous?

CLÉMENT

Là.

LUCIEN

Au moment où votre femme est tombée?

CLEMENT

J'étais là. J'avançais pour la retenir,

LUCIEN

Vous vous rendiez compte qu'elle était en danger?

CLÉMENT

Oui.

LUCIEN, négligemment.

Vous vous en rendiez compte; vous étiez là; et vous n'êtes pas arrivé à temps ?

CLÉMENT, assurant sa voix.

Non. [Entre Blanche avec un plateau et des bouteilles de bière. A Lacourelle.) Peut-être pourrions-nous passer dans le salon?

Si vous voulez.

CLÉMENT, désignant le plateau, à Ltic'en.' Cela vaut mieux, n'est-ce pas? ( Lucien ne répond pas. Après une seconde d'hésitation.) Posez le plateau, . Blanche.

{Il remplit les verres.)

LACr URELLE

A votre santé. Clément!

CLÉMENT

A la vôtre! (,7 trinque avec Lacourelle et se retourne Vf rs Lucien qui reste distrait Tous trois boivent.) Encore un verre?

ACOURELLE

Merci.

LUCIEN, regardant Blanche.

Si Clément désire lever le dernier doute... qui paraît subsister malgré tout, dans son esprit, nous pourrions profiter de la présence de mademoiselle. (A Blanche.) Vous avez assisté à la scène? |

CLIÎMENT

A la fin seulement.

T.ACOURELLE

Clément suffit à nous donner toutes les explications; il est même le seul qui puisse nous les donner.

Toutes celles que vous voudrez. Je suis à votre disposition. {A Lucien.) Et si vous pensez q-ue Blanche puisse nous aider...

LUCIEN

J'en suis convaincu. Mademoiselle pourra nous l'ournir^les précisions qui nous manquent et venir au secours de votre mémoire si celle-ci vous fait défaut... Approchez, mademoiselle...

BLANCHE

Je n'ai pas vu graud'chose.

LUciF.N, plaçant la chaise au milieu de la pièce.

Voilà, nous reprenons le drame au moment où vous avez défié votre femme et où elle est montée sur la chaise.

CLEMENT

Parfartement. (S'avançant.) Eh bien... (Il regarde autour de lui.) Tenez, Blanche, montez sur la chaise.

LUCIEN

Pour quoi faire?

CLÉMENT, détournant la tête.

La reconstitution sera plus exacte.

LAGouRBLLE, souriaut.

L'idée est excellente ! Montez, mademoiselle, vous allez personnifier la victime.

Merci ! Je n'ai pas envie de tomber!

LUCIEN, méchant.

Vous ne tomberez pas. Mais cette mise en scène est absurde 1

LACOURELLE

Montez, mademoiselle.

[Blanche hésite.)

CLÉMENT

Montez, Blanche, montez !

{Elle obéit.)

LACOURELLE

Clément, vous avez la parole.

CLÉMENT, après s'être recueilli.

Vous n'attendez pas de moi, messieurs, que je me rappelle textuellement les propos qui ont été échangés entre ma femme et moi pendant cette triste scène. Le souvenir que l'on garde des heures d'exaltation est forcément confus ; je vais vous en rapporter l'essentiel.

LACOURELLE

C'est cela, l'essentiel.

CLÉMENT

Voici l'essentiel : ma femme est là, debout sur cette chaise. [Il fait lever Blanche qui s'était assise sur le dossier.] Elle se possède aussi peu que je me possède moi-même. Elle crie : Clément! Clément! Je vais me jeter par la fenêtre! » Alors, moi : « Fais ce que tu veux... » ou « jette-toi... » Peutêtre ai-je dit « jette-toi ». Elle me répond : « Tu es un monstre, un misérable, tu es un infâme, je te hais! »

{Il s'arrête.)

Eh bien, mademoiselle, dites-lui toutcela... vous êtes M»* Clément !

BLANCHE

Je préfère descendre.

I AcouRELLE, la retenant.

Mais non, mais non... monsieur est votre mari |

avec qui vous vous disputez... ou votre amant, si j

vous aimez mieux... Vous ne pouvez pas imaginer 1

que monsieur soit votre amant ?... I

LUCIïN

Ces suppositions sont ridicules !

LACOURELLE

Voyons, faites un effort!... dites-lui quelque chose... répondez-lui.

BLANCHE

Je ne sais pas, moi ! je ne sais pas !... Tenez !... {Elle fait le geste de saisir un objet et d'en menacer Clément).

LUCIEN

Qu'est-ce que vous faites?

BLANCHE

Je prends la potiche ?

Quelle potiche?

BLANCHE

Celle qui était là...

LACOURELLE

y* tre femme vous a menacé d'une potiche?

CLÉMENT

Oui. Elle m'a menacé de me la lancer à la tête. Elle ne l'a pas fait parce que je la lui ai prise. LUCIEN, à Blanche.

C'est alors que ma cousine est tombée ?

BLANCHE

Oui.

LUCIEN, à Clément.

Vous étiez donc tout près d'elle?

CLÉUKNT

Mais non. Blanche se trompe ! Ma femme n'est pas tombée à ce moment-là, elle est tombée p4us tard, bien plus tard...

LUCIEN

Je croyais. Blanche, que vous n'aviez assisté qu'à

la fin de la scène ?

BLANCHE

Certainement, à la fin. Tout s'est passé si rapidement, c'était la fin.

{Silence.)

LUCIEN, très sinple.

C'est la première fois que vous parlez de la potiche?

CLÉMENT

Nullement. Comme de tout le reste, j'en ai parlé à l'instruction.

LACOURELLE, CnjOUé.

Eh bien I nous avons la preuve que nous cherchions : votre femme ne s'est pas suicidée.

CLÉMENT, nei^eiix.

Si... si...

LACOURELLE

Elle est peut-être montée sur la chaise dans celte

intention, mais aussitôt elle change d'idée, puisqu'elle se retourne contre vous... qu'elle vous menace de vous jeter une potiche au visage. Elle n'a donc plus l'idée de se tuer,

LUCIEN

En effet. Alors, pourquoi a-t-on conclu au suicide ?

CLÉMENT

Le juge a fait la même remarque que vous... mais, malgré tout... ( Nouveau silence. Lucien et Lacourelle le regardent. Clément déplus ai plus nerveux.) Tenez, je vais vous montrez exactement tout ce qui s'est passé. Refaites le geste, Blanche... le geste de me lancer la potiche... Je la lui prends des mains: « Laisse cela I... Veux-tu laisser cela !... » Je la pose sur le meuble. Pour en finir, je fais trois pas vers la porte... J'entends : « Clément! » Je me retourne et je vois ma femme dans un état de rage inexprimable. Je ne me rappelle pas les injures qu'elle m'a dites...

LUCItN

Pardon. C'est le fait de lui avoir enlevé la potiche qui a déterminé chez elle ce second accès de fureur ?

LACOURELLE

Ou le fait d'avoir vu Clément faire mine de partir, se dérober à la discussion.

LUCIEN, plus doux.

Voyons, Clément, tâchons de voir clair. Comme l'a fait remarquer très justement monsieur Lacourelle, quand votre femme a pris ce vase, elle n'avait pas l'idée de se jeter par la fenêtre et, deux secondes après, vous dites l'avoir vue prête à s'y jeter. Que s'est-il passé pendant ces deux secondes ?

CLÉMENT

Je vous le répète: j'ai pris la potiche et je me suis dirigé vers la porte.

LACOURELLE

Dans l'état où se trouvait votre femme, ces deux mouvements peuvent à la rigueur expliquer chez elle une résolution soudaine et désespérée.

CLÉMENT

Alors, voyant le danger, je me suis avancé, disant: « Descends, tu vas tomber! »

{Il tend les bras en avant.)

C'est tout ?

CLÉMENT

Oui.

{U7i temps.)

LUCIEN

Par conséquent, votre femme s'est suicidée parce que vous lui avez enlevé une potiche des mains et que vous avez fait mine de partir ?

CLEMENT

Absolument!... Je ne vois rien d'autre... {Comme s'il cherchait, presque à lui-même.) J'ai pris la potiche... je l'ai replacée...

(// reste en suspens.)

LUCIEN

Eh bien, Clément?

CLÉMENT

Ecoutez... Ceci n'a aucun rapport avec ce que nous cherchon .

LUCIEN

Parlez...

CLÉMENT

N'est-ce pas, je n'ai jamais manqué de patience envers ma femme... je le crois, du moins... Je me suis toujours montré plein de modération... très conciliant. Mais parfois, que voulez-vous?... la patience a des limites !... En sorte que, s'il arrivait à cette pauvre Honorine de me taquiner un peuplusque de coutume, j'usais d'un... stratagème... stupide et dont vous allez rire, mais qui la faisait taire et mettait fin à notre différend : je la chatouillais en lui disant: « Coucou... coucou... ma belle ! » C'est ridicule... mais ça la calmait.

LUCIEN

Dites que c'était pour elle un supplice. Et c'est quand votre femme est là, frémissante sur cette chaise, que vous la chatouillez ?

CLÉMENT

Pas du tout. Je ne l'ai pas chatouillée !... j'ai esquissé le geste !... de loin.

LUCIEN

Vous avez avoué au juge que vous aviez « esquissé » le geste ?

CLÉMENT

Oui. De prime abord, j'ai préféré ne pas lui en parler, craignant un peu le ridicule, mais pour que rien ne fût caché, en partant je le lui ai dit, spontanément.

LUCIEN

« Spontanément » quand il n'écoutait plus !

CLÉMENT

Quoi ? D'ailleurs, ce geste a été sans conséquence... puisque j'ai eu le temps de m'éloigner... d'écouter les injures de ma femme... et c'est alors seulement que, voyant le péril, je me suis avancé... {Et il s'avance comme il l'avait fait en réalité, les bras tendus et agitant la main. Lucien la lui saisit brusquement. Tous deux sont face à /"ace.) Mais... c'était pour la retenir !

LUCIEN, lui rejetant le bras avec violence.

Allons !... j'en étais sûr!

CLÉMENT

Quoi?... quoi? Mais vous ne comprenez pas! Mais vous n'avez pas compris !...

LUCIEN, à Blanche.

Je t'attends. {A Lacourelle.) Monsieur... {Il sort.)

CLÉMEi^T, les mains au front, éclatant.

Mais non, ce n'est pas ça ! ça ne peut pas être ça ! ça n'est pas comme ça! Il n'a pas compris!... il n'a pas...

{Il s'effondre.)

LACOURELLE vient à lui.

Mon ami...

CLÉMENT

Laissez-moi !

LACOURELLE, à Blaiiche.

Ne le quittez pas tout de suite.

BLANCHE

Oh ! non, monsieur !

{Il sort.)

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