EXTRAIT DU « DEUXIÈME MEMORANDUM
(Port-Vendres), Mardi 21 (Septembre 1858).
Nous avons appris hier la mort du docteur Rocaché, un des hommes de France peut-être le plus excellent dans son art. — Je l’ai connu en A... (Armagnac) où il vivait depuis cinquante ans, sans plus se soucier des capitales et de la gloire, pour lesquelles il était fait, que s’il avait été sans génie, qui est toujours (le génie), plus ou moins, une ambition. — Il.était de l'Ecole de Montpellier, autrefois si fameuse, et il avaït connu Barthez. — C'était un vrai et grand médecin. — Médecin avant tout, tandis qu’il y a tant de gens, (et même de beaucoup de-talent) qui, avant d’être médecins, sont physiologistes, anatomistes, vitalistes, etc., etc. — Il ne faisait pas de livres, — trop grand praticien pour cela, et par la raison qu’étant toujours sur la brèche, c’està-dire au lit du malade, il n’avait pas le temps de faire des phrases.pour le public ou les Instituts, qui sont aussi des publics. — D'ailleurs, l’âme de cet homme était logée là où les.autres âmes ne pénètrent pas. [l est impossible de dire à personne quel motif, passion, sentiment ou manie, l'avait, tout jeune, fixé dans ce désert des Landes qu’il n’a jamais quitté. — On l’appelait le Médecin des Landes. — Peut-être n’était-il que médecin, et ne jouissait-il que par la vocation. satisfaite. Or, il y avait dés malades dans. les Landes comme partout, et c'était assez pour intéresser sa vie et pour ne la déplacer jamais.
Il est mort à plus de quatre-vingts ans, et on peut dire de lui qu’il a vécu par la force de son génie.et par la perpétuelle surveillance de lui-même, car il était né faible, petit, délicat comme la plus. délicate des femmes, et il a passé soixante ans,. peut-être, à cheval, par tous les. mauvais chemins. des Landes et les mauvais temps, et la nuit et le jour! — Fa vie du médecin de campagne est pire, en fatigue, que, celle. d’un officier de cavalerie ou d’un postillon. — Quand je lai connu, il n'avait plus. qu’un souffle, mais jamais le plus habile flûtiste n’a conduit son haleine dans son instrument comme: lui conduisait son souffle de vie. Je l’appelais le docteur Pneuma. Les Grecs croyaient que l’âme était un souffle, mais moi, je crois que le souffle de mon docteur
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Pneuma était une âme, une âme pleine d’impersonnalité, de patience et de sagesse. IL était né violent, à force de nerfs, mais, éolien d'impression par sa délicatesse de femme (il devait ressem- bler à sa mère). Quelle colophane il avait passée sur ses chanterelles nerveuses pour les adoucir jusqu’à leur étonnante suavité. On dit qu'il avait aimé les femmes longtemps et que les jupons rouges des Landes, qui sont les jupes de dessous, le connaissaient aussi bien que les jupons noirs, mais je ne croirai jamais au libertinage dans un pareil homme! — Le libertinage de l’abeille qui cueille des fleurs, — voilà tout! — il a butiné ici et là quand son souffle ardent avait l’ardeur de toute jeunesse; et puis, le souffle s’est détiédi et il a fini par devenir pur — quoique curieux et vif encore peut-être — des indiscrétions de Zéphyr! Tout cela très modulé, comme toute sa vie, à cet homme, qui savait ce que c’est que les sensations!
S'il n'avait pas été spiritualiste, il aurait été le plus habile et le plus profond des Epicuriens, mais il était spiritualiste, et c’est même le spiritualisme qui l’a rendu, en ces derniers temps, au christianisme, dont ses études spéciales, sa vie occupée, et les influences humaines qui nous passent sur la tête à tous, l'avaient un peu, et longtemps, écarté. Il avait traversé une époque effroyable pour l’impiété et le mauvais ton dans l’impiété, l’époque du Directoire et de l’Empire, cet arrière-faix de la philosophie du xvir siècle. Mais il était dans les Landes et à ses malades avec la spiritualité de l'Ecole de Montpellier autour du cerveau, et il échappa aux doctrines qui pourrissaient tout, alors, . dans les sciences naturelles et physiques; aussi, quand plus tard la réaction se fit, se trouva-t-il de niveau avec la réaction. Il Tisait Tessier et y prenait grand goût. D'ailleurs, très au courant de la littérature de sa science, et, quoiqu’au fond des Landes et dans la bourgade la plus prosaïque, la plus plate et la plus ignorante, suivant, de cét œil lucide qu’il avait dans l’esprit comme dans le visage, les observations et les progrès de la médecine générale en Europe et dans le monde. Et il la jugeait d’autant plus haut qu’il ne tenait à rien, ni par les relations ni par les Académies, et qu’il ne voyait que la vérité.
Les services qu'il a rendus, l’imposante réputation qu’il avait, depuis Bordeaux jusqu'aux Pyrénées, le réspect de sa science parmi les hommes qui la cultivent, tout cela était grand, et le souvenir s’en gardera longtemps, malgré la précipitation avec laquelle l’homme se porte à l’oubli et à l’ingratitude! Mais, hélas! il n’appartiendra pas à la grande histoire, et, dans un siècle, par
exemple, qui saura qu’un homme supérieur comme lui — un grand médecin digne des plus grandes époques — aura existé ?.… Nul ne le saura. — Mort tout entier, comme ces hommes qui
portent tout dans leur tête et l’emportent, sans avoir jamais déposé, dans un livre ou un commenatire, le fardeau de leur supériorité!
Quand je l’ai connu, c'était un petit vieillard pâle, mince à se rompre, dont le corps flottait dans une longue redingote hleue dont les manches très larges et à parements à bottes, comme on disait autrefois, laissaient passer deux petites mains, d’un blanc nacré, et azuré par les veines, très spirituelles, très fines, très artistiques, comme dirait le capitaine d’Arpentigny, notre grand chiromancien; — des mains d’un toucher presque incorporel, faites, de toute éternité, pour palper l’infirmité et la souffrance et interroger les frêles balanciers de la vie. — Le corps, à l’œil, n'existait pas, il ne se révélait que par ses mains, qui devaient se fondre dans l’accouchement pour tenir moins de place et subtiliser (belle expression du peuple) le secret des artères. Le visage, qui avait été très beau (d’une beauté tout à la fois sagace et placide), était long et mince, avec un nez d’une finesse et d’un mouvement de narines qui, seul, l’aurait fait nommer le Docteur Pneuma, quand l’être tout entier de cet homme, fragile et puissant, n'aurait pas eu la diaphanéité d’un souffle. Ordinairement coiffé d’un bonnet de soie noire, par-dessus un bonnet de coton, lequel laissait échapper vers la tempe une mèche de cheveux, luisants et purs comme l’argent, il ressemblait à quelque alchimiste occupé de choses surnaturelles, et, comme tous les hommes d’une physionomie très noble, qui transmutent les choses en les portant, il donnait je ne sais quelle noblesse à ce bonnet de soie noire, si grotesque sur les têtes communes. Pour mon compte, je n'aurais pas plus respecté la calotte du Grand Corneille que ce bonnet noir!
Le visage, d’un blanc de porcelaine, aigu dans l’en bas comme celui des êtres plus intelligents que passionnés, s’élargissait dans l'en haut, et un front étoffé et dont on sentait la voûte, largement développé sous les deux bords des deux bonnets, couronnaïit bien ce visage, âme et esprit bien plus que chair. — Il était sillonné de rides qu’on appelle les marches du palais et qui sont les rides ordinaires des esprits droits, le sillage de la vie sans bouleversements et sans tempêtes! — Les yeux, pleins de lumière et très doux, étaient ceux d’un voyant inaltérable. C'étaient de ces yeux dont la couleur disparaît dans la physionomie. — Mais le trait caractéristique du docteur Rocaché était la bouche, fine comme tout le reste de sa personne et démeublée par le Temps, qui n’y avait laissé qu’une grande palette blanche, laquelle y brillait dans un charmant rire silencieux, plus spirituel cent fois que s’il avait été sonore! Ce rire, sans vibration et pour les yeux, — qui rappelait le rire de Bas de Cuir de Cooper, appuyé sur un fusil de chasse, mais qui s’idéalisait sur les lèvres de cette créature transcendante, — donnait à mon docteur Pneuma quelque chose de mystérieux, de solennel, et d’étrangement comique tout à la fois. Evidemment, il avait pris l’habitude de ce rire au lit des malades, dans ces chambres où tout bruit doit s’éteindre, où l’on marche sur la pointe du pied et où l’on parle bas. — Le
Docteur riait bas. Dans l’instantanéité du rire (tout ce qui semble le plus involontaire), cet homme, de vocation si spéciale, se retrouvait médecin!
Je ne crois pas que pour un romancier qui voudrait peindre, avec les nuances les plus décomposées, la médecine, le génie -médical incarné dans un homme, on pât trouver un type plus riche, plus varié, plus un, et plus complet.
Le docteur Tessier
[Cette étude, parue d’abord dans le Pays, le 4 février 1856, a été reproduite dans le premier volume de la collection « Les Œuvres et les Hommes »: Les Philosophes et les Ecrivains religieux (Paris, Amyot, 1861). Elle montre à quel point Barbey d’Aurevilly s’intéressait aux questions médicales et médico-philosophiques. Il connaissait les œuvres de La Mettrie! et de Cabanis, dont son oncle Pontas du Méril était le disciple. Il admirait Broussais, qu’il appelle « le tribun médical ».
[Jean-Paul TESsIER, né à Nonancourt (Eure) en 1811, fut d’abord un brillant élève de Dupuytren. Interne en 1832, il fut reçu docteur en 1836, après une thèse sur le Mode de propagation de l’Infammation et de ses produits. Il échoua au concours de l’agrégation, mais fut nommé médecin des Hôpitaux. Précurseur de la Société Médicale d’enseignement des Hôpitaux, il ouvrit un cours à l’Hôtel-Dieu, mais dut cesser ses leçons parce qu’il y professait des opinions catholiques et défendait les doctrines de l’homéopathie. Il continua son enseignement dans des cercles privés et
fonda un journal l’Art médical. Tessier est mort à Paris en 1852.
Barbey d’Aurevilly attribue au D° Tessier le mérite d’avoir préparé la réaction spiritualiste en médecine. Tessier a été, en effet, l’un des artisans de ce grand mouvement intellectuel? et médical qui sera illustré, plus tard, par les noms de Claude Bernard, de Trousseau, de Grasset, et qui, dégageant la médecine du
1. Sur La Mettrie, précurseur de la Médecine expérimentale, V. notre étude de la Chronique Médicale (1** octobre 1929).
2. Parmi les disciples de Tessier, il faut citer le D’ Charles Ozanam, frère de l'illustre fondateur des Conférences de Saint-Vincent-de-Paul (Cf. Le Docteur Charles Ozanam, ancien bibliothécaire de l’Académie de Médecine, ancien chirurgien de l’Hôpital Saint-Jacques, par le D’ LaNDRY. Paris, Bloud, s. d. hors commerce).
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Ée BARBEY D'AUREVILLY E
matérialisme pour la replacer sur le seul terrain scientifique de l'observation et de l’expérimentation, tracera « les limites de la biologie », affirmera l’autonomie des forces vitales et des droits de l'esprit. ; . Si Barbey d’Aurevilly a eu raison de rendre hommage à Tessier, il est un nom, cependant, qu’on ne saurait injustement passer sous silence, c’est celui de Philippe Buchez. Sans doute, Buchez fut avant tout un sociologue et un homme politique. Il est surtout connu comme tel. Mais Buchez, médecin et philosophe, qui avait ouvert un cours libre de médecine dans lequel il professa des leçons curieuses de neurologie, a, le premier, réagi avec vigueur contre les doctrines matérialistes qui étaient enseignées quasi officiellement à la Faculté de Paris. PA
Enfin il serait injuste de ne pas citer les noms de Laënnec et de Récamier. Leur œuvre fut strictement médicale, mais leur exemple reste éloquent, au point que Laënnec a pris figure de < patron spirituel ».
. Barbey d’Aurevilly' semble avoir méconnu, sinon ignoré, Laënnec. Ce n’est pas surprenant. Toutes les sympathies de son oncle allaient à Broussais, l’implacable adversaire du génial médecin breton.]
Les Etudes de Médecine, dont M. le docteur Tessier a publié la première partie, sont, avant tout, un livre de discussion ardente, sous des formes sévères, une polémique corps à corps et mortelle contre des hommes célèbres et des doctrines malheureusement professées; mais cette discussion est, en bien des points, si détaillée et si spéciale, le langage qui l’exprime est d’une propriété si technique et si profonde qu’au premier abord elle semblait, par cela même, échapper à notre examen. C’est à la réflexion seulement que nous avons compris qu'un livre de cette importance et de cette portée ne pouvait être passé sous silence. Les Etudes de M. le docteur Tessier n’intéressent pas, en effet, que les hommes d’une science déterminée. Elles méritent d’être signalées à l’attention de tout ce qui pense. ;
Elles s’appuient sur ces grandes généralités qui soutiennent tout, dans le monde intellectuel et moral. À travers les lignes droites ou les sinuosités de l’argumentation supérieure de
3. Cf. Foisser. Vie de Lacordaire. Tome 1, p. 452. Paris, Lecoffre, 1878.