ACTE IL SCENE VIIL
Henri, se rapprochant pour écouter, et à part. Qu'est-ce qu'elle va lui dire ?
La comt., à Henri. Qu'est-ce que vous faites là?... vous écoutez, je crois... achevez donc votre service!... {A Montrichard.) Vous rappelez-vous, monsieur le baron, qu'il 5 y a, hélas !... dix-huit ans, un jeune magistrat plein de talent et de zèle, fut envoyé au château de Kermadio, pour y arrêter trois chefs vendéens...
MoNTR. Si je me le rappelle, madame, ce magistrat? c'était moi ! 10
La comt., aî)ec moquerie. Vous!... vous étiez alors procureur de la république, ce me semble...
MoNTR. Vous croyez ?
La comt. J'en suis sûre.
MoNTR. C'est possible. 15
La comt. Or donc, puisque c'était vous, monsieur le baron, vous souvenez-vous qu'une petite fille de treize ou quatorze ans...
Montr. Fit évader les trois chefs vendéens à ma barbe, et avec une adresse... 20
La comt. Epargnez ma modestie, monsieur le baron ; cette petite fille, c'était moi !
Montr. Vous?... madame?...
La comt. Douze ans après, en Normandie... où vous étiez, je crois fonctionnaire sous l'empire... 25
Montr., avec embarras. Madame !. . .
La comt. Eh ! mon Dieu !... qui n'a pas été fonctionnaire sous l'empire ! Vous rappelez-vous ces compagnons du général Moreau qui allèrent rejoindre une frégate anglaise?...
Montr. Sous prétexte d'un déjeuner, d'une promenade 30 en rade...
La comt. Ou je vous avais invité... Ne vous fâchez pas... Vous voyez, comme je vous le disais, que nous avons déjà combattu l'un contre l'autre sur terre et sur mer... aujourd'hui, nous voici de nouveau en présence, vous, cher- 35 chant toujours, moi, cachant encore, du moins à ce que vous croyez... Rien de changé à la situation, sinon que vous êtes aujourd'hui préfet de la royauté. Mais ce n'est là qu'un détail. Eh bien ! baron, suivez mon raisonnement... ou monsieur de Plavigneul est ici, ou il n'y est pas ! 40
MoNTR. Il y est, madame !
La comt. a moins qu'il n'y soit pas.
MoNTR. Il y est I
La comt. Décidément?... Eh bien ! vous savez comme 5 je cache, cherchez !. . . \Elle se lève.]
MoNTR. (// se levé) Vous verrez comme je cherche... cachez !... Ah ! madame la comtesse, vous me prenez pour le novice de '98, ou pour l'écolier de 1S04, mais j'étais jeune alors, je ne le suis plus !
10 La comt. Hélas!... je le suis moins!
MoNTR. L'ardent et crédule jeune homme est devenu homme !
La comt. Et la jeune fille est devenue femme ! Ah ! monsieur le baron, vous venez m'attaquer... chez moi! 15 dans mon château ! Pauvre préfet ! quelle vie vous allez mener ! je ris d'avance de toutes les fausses alertes que je vais vous donner... Vous serez en plein sommeil !... debout ! le proscrit vient d'être aperçu dans une mansarde. Vous serez assis devant une bonne table, car vous êtes fort 20 gourmet, je me le rappelle... à cheval ! Monsieur de Flavigneul est dans la forêt!... Allons, parcourez le château, fouillez, interrogez... et surtout de la défiance! défiez-vous de mes larmes! défiez-vous de mon sourire!... quand je parais joyeuse, pensez que je suis inquiète... à moins que je 25 ne prévoie cette prévoyance, et que je ne veuille la déconcerter par un double calcul... Ah ! ah ! ah !
Henri, à part. Par le ciel, cette femme est ravissante !
La comt., à Henri. Servez des rafraîchissements à monsieur le baron... Prenez des forces, baron... Prenez... 30 vous en aurez besoin... (^Voyant qti Henri rit encore et n^ apporte rien) Eh bien ! que faites-vous là avec vos bras pendants et votre mine bêtement réjouie... Servez donc! {A Montrichard en s'en aUa?it.) Adieu ! baron... ou plutôt au revoir !... car si vous devez rester ici jusqu'à capture faite... 35 vous voilà chez moi en semestre... {Lui faisant la révérence) ce dont je me félicite de tout mon cœur... Adieu ! baron, adieu ! . . . \Elle sort par la porte dufond.\