‹ Bâtard d'empereurChapitre 5 sur 47 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

'est une renommée de scandales^ une suite d'esclandres de procédure, qui, au second Empire, à ses petits secrets, à son histoire intime et quasi-clandestine, rattache le nom du curieux et plaisant héros dont [entreprends de fixer la biographie. Par Léon, le comte Léon, enfant de père inconnu, le règne de Napoléon Illti'ouveson contact avec celui de Napoléon /", et c'est une page de l'histoire de l'oncle qui s'écrit en même temps que celle du neveu. On objectera peut-être que le personnage, mince d'influence politique, nul comme rôle ojficiel, ne méritait pas l'honneur d'un compact in-8, et qu'un article de galette ou de revue y eût pu sujjire. C'est témoigner d'une ignorance encyclopédique en admettant ce pauvre raisonnement ; attester que rien ne se sait de cette vie retentissante en procès, duels et menues filouteries, et que sur ce sujet on peut s'en tenir au croquis de M. Paul Ginisty ou aux notations sommaires de M. le docteur Max Billard, les deux seuls auteurs qui se soient occupés du co7nte Léon. J'entends bien que tous deux se refusaient à entrer au cœur de cette biographie inconnue, car sinon comment admettre que le champ de leurs investigations soit demeuré si

étroitement borné? Je ne veux point faire ici F inutile procès de leur travail. Ce que sur le même sujet f apporte ici et aujourd'hui convaincra du jugement que je suis en droit de porter sur ces deux tentatives incotnplètes. Je pense ainsi administrer la preuve de l'intérêt du sujet qui m'occupe et démontj-er que le roman de Léon est inconnu dans ses grandes lignes, insoupçonné dans ses détails. Pour l'écrire, je n'ai en aucune manière renoncé à mes procédés habituels, au systètne de mes recherches antérieures. Je crois que ces procédés et ce système ont quelque chose de bon et d'utile, puisque jusqu'à présent les critiques m'ont fait la grâce de in'épargner à leur égard ces coups de pointe amers et venimeux par quoi ils déjnontrent le sens aigu de leur entendement. Ces messieurs sont bien honnêtes et je m'en tiens pour leur très obligé. Mais, faute de grives, les merles ont eu leur attention. D'aucuns m'ont reproché d'éc7'ire pour le grand public, de lui livrer des sujets dont la mode le rendait friand. Il paraît que pour être un bon historien, il faut écrire des livres qui ne se vendent pas et sur lesquels trois macrobites peuvent ergoter à plaisir. Cela c'est l'Histoire, avec la majuscule ; la seule, l'unique, pareille au chocolat vanté, qui ne blanchisse pas en vieillissant. Mais ce n'est point tout de trouver le sujet d'un livre confidentiel, il y a encore la manière de l'écrire. Pour moi, au direde ces messieurs, je les écris 7nal.Il convient d'y apporter un bon petit style terne, à quatre pattes et à plat ventre. Un pédagogue havrais, M. Roger Levy, me reproche de tomber facilement dans l'emphase, et d'être grandiloquent. Dans le recueil de lettres inédites du roi Joseph que j'ai publié, naguère, je n'ai pas le droit d'écrire, d'après M. Roger Levy : « La mort, qui déjà étend la main sur lui, ne lui laisse plus rien à dire. Pour lui tout est consommé. Il entre dans la ténèbre. » Qu'est-ce cela ? Du galimatias ! Et conceve\-vous un auteur qui prend la liberté de dire, en plus : « Un marbre français était appelé à garder captif le fantôme de celui qui, par ses actes, par ses paroles.

apparaît comme un exemple de droiture, de Jranchise et d'honfiêteté. » Imagine-t-on cela ? Du style ? De récriture ? Digne M. Roger Levy, et que désigné pour brandir sa férule [i) I Ah! si comme lui f écrivais avec une solennelle et familière platitude, dans un livre dont le titre à lui seul est une curiosité (2), V histoire de « Vescamotage » d'une statue de Napoléon! Si, comme lui, j'analysais en un style départemental un livide récent : « Ou, pour mieux dire, comme un Journal qui serait bienfait, c'est à savoir tout à la fois précis, concis et complet, et dépouillé de tout l'appareil extérieur du verbiage [3)... »Ce Zoile de Seine-Inférieure n'en tient pas, selon toute évidence, pour le verbiage. Tient-il davantage pour l'exactitude historique ?^ Exemple, en passant : à py^opos du poète Pierre Lebrun, il a écrit que ce « dramaturge » devint « plus tard receveur principal au Havre (4) ». Pour un professeur havrais, voilà qui est être mal renseigné, car Pierre Lebrun fut d'abo?-d receveur particulier, et non principal, avec fonctions fiscales et non financières, au Havre ; et ce fut plus tard qu'il devint dramaturge, puisque fonctionnaire vers 1808 il ne fit jouer sa première tragédie qu'en 18 14. Fariboles! Il vaut mieux apprendre à ses confrères ce que c'est que le grandiloquent et l'emphatique. Mais si, comme le dit le prince de Ligne, je suis « entraîné jnalgré moi à un peu de déclamation », c'est que. Dieu merci ! je sais encore in émouvoir et demeurer sensible aux draines de l'histoire. Aux romans de l'imagination on demande des émotions, et vous ne prétende^ pas les chercher dans ce qui leur est bien supérieur : les romans de la vie, de l'histoire, de la réalité morte et vivante, cependant, encore! Vous voulez tout ramener à la

(i) Revue des études napoléoniennes, mars igiS, pp. 286, 288.

(2) Roger Levy, Le Havre entre trois révolutions ([789-1848) ; Paris, 1912, in-8°.

(3) Revue des études napoléoniennes, mars igiS, p. 290.

(4) Revue des études napoléoniennes, mars igiS, p. 289.

sécheresse hostile d'uii procès-verbal ! L'histoire devient un cabinet de sciences naturelles. Il me déplaît, à moi, d'y demeurer fossile.

Je me suis, un instant, arrêté à ces haines de pédagogues pour montrer sur quels misérables motifs elles se basent. Uimpuissance, la sécheresse, et je ne sais aussi quelle envie à l'égard des auteurs dont les livres ne tnoisissent pas sur les rayons des éditeurs, dictent ces raisons hostiles. Elles font que, puisqu'un livre ne peut être déclaré mauvais dans sa docu?nentation, on s'attaque à son style, voire à son orthographe. Il y a tnême, sur ce poi7it,un certain M. Emile Magne... Mais de ce grammairien aigri, je parlerai peut-êtj-e wi jour. Ce sera pour plus tard. « Je plains fort le tnalheur d'un homme qui travaille pour le public », disait, en tête de la première édition de Britannicus, Jean Racine. Peut être était-ce aux Roger Levy et aux Emile Magne de son temps que songeait alors le divin enfant de la douce Ferté-Milon. Je le déclare tout net et sans plus : je ne suis pas à plaindre. Un rnodeste orgueil m'autorise, au seuil du quarayitième de mes volumes d'histoire, à inscrire cet aveu. Je me refuse à admettre et à reconnaître que c est pour un public de critiques de ce bord que j'écris. La récompense de mon effort, la louange que je désire à mon labeur, le succès qu'on veut bien leur assurer, je les trouve dans ce public à qui je me flatte d'avoir, après et avec quelques autres, donné le goût de la curiosité historique. La preuve en est dans le nombre des volumes d'histoire qui a pu être publié depuis quelque temps et à qui une faveur, qui n'a point fléchi, a été garayitie. Avec un sûr instinct le public a laissé de côté ces productions où la lourdeur avait engagé la gageure de le disputer à l'ennui. Ce n'est plus qu'un propos de brasserie littéraire ou de lycée provincial, que celui qui assure que le meilleur ouvrage est celui qui ne se vend pas. Si le succès garantit la médiocrité, que de méchants livres, en allant de M. Henry Houssaye à M. Frédéric Masson ! Que de

chefs-d'œuvre ignorés eL méconnus en passant de M. Roger Levy à M. Emile Magne! Gara deum soboles...

Je ne réclame donc pour ce livre ni plus ni moins d'indulgence que pour les précédents. Il n'est que ma gratitude qui doit s'exagérer envers ceux-là qui aux recherches de cet ouvrage apportèrent leur amicale et affectueuse collaboration. Je dirai d'abord tout ce que Je dois à M. le baron de Meneval qui, de ses riches archives de famille, a bien voulu tij'er pour moi ce qui constitue l'essentiel et Finédit de mon récit, et à qui l'histoire devra d'avoir, enfin, des éclaircissements définitifs sur les conséquences d'une heure d'amour de Napoléon. Je n'oublierai point ici M. Monin, qui m'a fourni un précieux dossier sur les difficultés de Léon à Saint-Denis, avec le colonel de la Garde Nationale, épisode comique et chapitre piquatit d'une vie fertile en avetitures baroques ; M. Joachim Kûhn, dont les recherches laborieuses et intelligentes m'ont permis de suivre la destinée de la mère de Léon et de son troisième mari, jusqu'à sa fin ; M. Pierre Bart, qui, tandis que M. Joachim Kûhn poussait ses investigations en Allemagne, les menait parallèlement en France, et les fit aboutir à d'heureuses trouvailles ; MM. Saffroy frères, grâce à qui je publie ici des lettres inédites ; tous, enfin, collaborateurs désintéressés, à qui revient le mérite de la neuve curiosité de cet ouvrage. De tels concours peuvent consoler des plus venimeuses attaques. Mais n'y suis-je point habitué ? J'ai accepté ce sort ordinaire de l'homme de lettres et, de la variété des attaques comme de leur perfide platitude, j'ose tirer quelque vanité. « Passez-moi, je vous prie, cette bouffée de tonpérament », comme dit Caillot-Duval. Cela m'oblige à plus de gratitude encore envers ceux qui m'aidèreîit dans ma tâche, et, en particulier, dans celle-ci. Si ce livre ne doit pas demeurer indigne de l'attention ordinaire de mes lecteurs, que la large part de cet intérêt leur revienne. Et, qu'au reste, les plus chers de mes ennemis personnels en prennent leur parti : je ne vais pas au

café ; je rejuse de dîner en ville, et cela me permettra, je l'imagine, d'arriver à écrire les dix volumes qui manquent à mon œuvre pour la chiffrer par la cinquantaine. Mes renseignements personnels jn'autorisent à l'affirmer.

Août igiS.

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