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Baudelaire, toute réelle qu'elle est, serait tout au plus un stoïcisme orgueilleux ou, à la rigueur, un jansénisme impénitent (ce qui, entre parenthèses, nous ramènerait encore à Pascal). Mais il ne faut pas oublier cette autre prière où, cette fois, il a vrainent fait acte d'humilité :

Hygiène. Conduite. Méthode. — Je me jure à moi-même de prendre désormais les règles suivantes pour règles étemelles de ma vie :

Faire tous les matins ma prière à Dieu, réservoir de toute force et de toute justice, à mon père, à Mariette et à Poe, comme intercesseurs ; les prier de me communiquer la force nécessaire pour accomplir tous mes devoirs, et d'octroyer à ma mère une vie assez longue pour jouir de ma transformation : travailler toute la journée, ou du moins tant que mes forces me le permettront ; me fier à Dieu, c'est-à-dire à la Justice même, pour la réussite de mes projets ; faire, tous les soirs, une nouvelle prière, pour demander à Dieu la vie et la force pour ma mère et pour moi; faire, de tout ce que je gagnerai, quatre parts, — une pour la vie courante, une pour mes créanciers, une pour mes amis et une pour ma mère ; — obéir aux principes de la plus stricte sobriété, dont le premier est la suppression de tous les excitants quels qu'ils soient.

Résolutions vraiment touchantes que la vie

ne devait pas lui permettre, hélas I de réaliser.

De toutes façons l'œuvre de Baudelaire nous apparaît aujourd'hui comme l'œuvre d'un spiritualiste, blessé par les horreurs de la «ma-

tière » et se vengeant d'elle à sa façon, c'est-àdire en peignant, avec une rancune jalouse, ses stupres et ses gangrènes, ses hideurs et ses décompositions, sans oublier pourtant de nous montrer, à la fin, le fantôme ailé qui s'échappe du réseau dissous des apparences :

Alors, ô ma Beauté, dites à la vermine

Qui vous mandera de baisers Que j'ai çardt^ la forme et V essence divirn'

De mes amours décomposés !

Cette finale de La charogne est du plus pur idéalisme platonicien.

Mais entre le culte du spiritualisme et l'adhésion à une confession définie la route est longue encore, et je ne sais si Baudelaire a franchi Fétape. Malgré ses sympathies pour la religion catholique (dans laquelle il est né et dans laquelle il est mort), il avait un sens si aigu de la réalité qu'il en fut repoussé peut-être par certains compromis pharisaïques auxquels la religion, pour lui, n'avait pas toujours échappé. Religieux certes, il le fut, mais à la façon des grands indépendants qui placent plus haut que les éghses leur propre idéal.

Et enfin Baudelaire est avant tout un artiste, un merveilleux artiste, auquel aucune des branches de l'art ne semble avoir été fermée : littérature, peinture et musique î Or l'artiste est souvent plus éloigné qu'un autre homme peut-

être des confessions trop définies. Et pourquoi? Parce qu'il voit en chacune d'elles, et même dans la plus large, une limitation, — limitation du cœur, limitation de l'esprit, — tandis que dans chaque ordre son âme d'artiste demande Fillimité ! L'auteur des Fleurs du Mal sentait cela mieux que personne, lui qui a écrit dans son Hymne à la Beauté :

Que tu viennes du ciel ou de l'enfer, qu'importe ! O Beauté ! monstre énorme, effrayant, ingénu ! Si ton œil, ton souris, ton pied m'ouvre la porte De l'Infini que j'aime et n'ai jamais connu?

lui qui a répété aux derniers vers de son livre ce même désir de

Plong-er au fond du çoufFre, enfer ou ciel, qu'importe! Au fond de l'iLiconnii, pour trouver du nouveau !

Mais ce même homme, ce même poète a fait entrer ailleurs dans une définition de la Beauté '( quelque chose d'ardent et triste, des besoins spirituels, des ambitions ténébreusement refoulées, l'idée d'une puissance grondante et sans emploi... » Et dans ces mots, qui pourraient servir à caractériser les œuvres les plus hautes de l'esprit humain, d'Eschyle à Michel Ange et de Dante à Beethoven, se trouve défini, mieux que nulle part ailleurs en effet, ce qu'on pourrait appeler : la Beauté dans la Grandeur.

« Des besoins spirituels et des grondements de génie captif, » c'est aussi ce que nous cher-

— léchons dans l'œuvre de Baudelaire, miroir pathétique de sa vie. Portée par une mélodie, voluptueuse et grave à la fois comme certains registres d'orgue, sa voix nous parle sur le ton de la confidence, mais d'une confidence qui nous pousse sans cesse à sortir de nous-mêmes. C'est dans ce sentiment que nous célébrons, même en pleine guerre, l'anniversaire du poète en qui ses contemporains ne virent d'abord qu'un roué ou qu'un dandy. Sans doute serait-il absurde d'en faire maintenant un saint. Mais nous sommes nombreux à le considérer comme une façon de héros, un héros du drame intérieur dont il a connu l'angoisse et dit la grandeur.

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