I. — Le Cycle de la Vénus noire
(( Qu'est-ce que l'enfant, a écrit Baudelaire, aime passionnément dans sa mère? Est-ce simplement l'être qui le nourrit, le peigne, le lave et le berce? C'est aussi la caresse et la volupté sensuelle ». Il parlait d'après ses propres souvenirs. Tout enfant, il avait ressenti le « goût précoce des femmes ». Le collège accrut cette sensualité en la forçant à se dissimuler. Il se rappellera, de cette époque, les « soirs malsains, les nuits fiévreuses » et il pensait sans doute à
lui-même en écrivant, dans le Crépuscule du Matin :
C'était l'heure où l'essaim des rêves malfaisants Tord sur leurs oreillers les bruns adolescents...
On a prétendu qu'à l'âge où il termina ses études, cette sensualité faillit s'égarer. Pure légende, car Baudelaire, par la suite, fréquenta beaucoup d'hommes, et ses liaisons furent irréprochables.
C'est vers cette époque, sans doute, qu'il connut l'amour. La première maîtresse que ses amis lui ont attribuée est cette Sarah — ou Lpuchetle — de la rue Saint-Antoine. Elle,élait laide et provocante :
Elle louche ; et l'effet de ce regard étrange Qu'ombragent deux cils noirs plus longs que ceux
[d'un ange, Est tel que tous les yeux pour qui l'on s'est damné Ne valent pas pour moi son œil juif et cerné.
Déjà, ce catholique mêlait à cet amour une volupté de sacrilège, et se comparait à Madeleine baisant les pieds du Sauveur. Sarah ressemblait plutôt à la Muse de Joseph Delonne, que son amant lisait beaucoup alors; elle était malade rt probablement tuberculeuse ; ses nuits — troublées d'insomnies et de cauchemars douloureux — n'ont pas laissé à Baudelaire un doux souvenir de r (( affreuse juive ». Est-ce alors qu'il con-
tracta la maladie qui devait tant assombrir ses dernières années avant de le conduire à la mort? La juive fut vite oubliée. D'autres femmes passèrent, comme la petite « mendiante rousse » qui fut chantée aussi par Banville et qui a inspiré à Baudelaire quelques vers; leur rythme fatigué semble trahir une âme déjà morose :
Pour moi, poète chétif, Ton jeune corps maladif Plein de taches de rousseur A sa douceur.
Baudelaire n'avait pas vingt ans alors. Le voyage aux Indes interrompit cette chasse.
« Sans vouloir pénétrer plus qu'il ne convient, a écrit Gautier, dans la vie privée du poète, on peut supposer que ce fut pendant le voyage qu'il prit cet amour de la Vénus Noire, pour laquelle il eut toujours un culte. »
La légende veut qu'il en ait ramené une maîtresse. Il n'en est rien. Il était revenu à Paris majeur et désœuvré. Son goût du bizarre le poussait vers des filles difformes, naines ou géantes ; il le poussa aussi vers une femme de couleur. Soit par hasard, soit par Tentremise de ^nville, il fit la connaissance d'une quarteronne, qui s'appelait Jeanne Duval.
Sa peau était bronzée, d'une nuance de
110 BAUDELATRE
cuivrer Tous les témoignages concordent sur sa haute taille, sa physionomie sérieuse, rendue plus grave encore par sa voix de contralto. A Baudelaire, qui n'aimait pas la gauloiserie, cette femme vénale parut pleine de « majesté » ; et Banville, contre son usage, ne semble pas avoir exagéré quand il affirme sa « grâce farouche », son air « divin et bestial ».
Nous avons d'elle un portrait : il est éloquent. La poitrine est saillante, le bassin porté en avant ; les lèvres épaisses avancent ; des larges yeux noirs, au regard bestialement langoureux ^ on croit voir, comme il Ta dit, « couler des ténèbres' ». Au-dessus du portrait, la devise écrite par Baudelaire : « Quaerens quem devoret ».
Elle vivait de galanterie. Peu après sa rencontre du poète, elle parut comme soubrette, et sans succès, dans un théâtre de la rive gauche. Nadar la remarqua au spectacle, et vint la voir. Elle habitait, avec une servante, rue Saint- Georges, un appartement modeste. Nadar l'entretint de son amant; le rire des deux femmes lui fit croire que Baudelaire était d'une extrême réserve. Et c'est sur des témoignages pareils que quelques critiques, aujourd'hui encore,
(») Le Léthé.
(') « Son regard de vigueur et de grâces armé ». {Sed non satiata). Nous avouons ne pas le voir dans le portrait (G., 61).
(«) Promesses d'un visage.
': parlent de la a virginité » de Baudelaire ! Peu ç importe. Cette courtisane de bas étage, en qui [( reparut bientôt la passivité de la prostituée I noire, cette fille infidèle et alcoolique futjïour ' Baudelaire, durant des années, l'aspect tangible de ridéal. Non de l'Idéal qu'on oppose communément à la matière ; mais de cet idéal baudelairien que nous avons tenté de définir, fait de sensualité impatiente et toujours renouvelée, que l'on soutient par le vin, les parfums, les caresses d'une femme. Que Baudelaire l'ait aimée, nul n'en saurait douter. Elle fut sa grande, et, malgré ses infidélités à lui aussi, sa constante passion. « La femme était belle, écrira-t-il en 1862, on peut soupçonner que mon indulgence était très intéressée ^ ». L'amour des voluptés exotiques répandu à travers lefe Fleun du Mal, tout le « cycle de la Vénus Noire » pro- I cèdent de Jeanne Duval.
Moralement, elle était ignoble. Nous ne par- ' Ions pas de la facilité de ses mœurs, naturelle à sa race, mais de sa sécheresse de cœur, de sa méchanceté calculée qui, par éclairs, l'égalait aux coquettes de nos climats. Sans doute, Baudelaire se flattait de ne pas être un tendre ; pourtant, si charnelle que fût cette liaison à son origine, des éléments spirituels ne tardèrent pas à y prendre place. L'âme qu'il opprimait luimême, selon la profonde formule de Veuillot, {'] I., 17 mars 1862.
eut sa furlive revanche sur les appétits du corps ; il aima Jeanne Duval avec dévouement. Dès 1848, il affirme à sa mère — mais sa sincérité est clou teuse — qu'il n'est plus lié à Jeanne que par (( devoir », pour récompenser les « quelques étin celles de bon vouloir » qui ont jailli en elle. Ceétincelles, nous pouvons les compter une à une ; elle a quelquefois écrit ses vers sous sa dictée ; elle lui a laissé vendre, dans des jours de misère ses bijoux et ses meubles ; elle a même subi santrop se plaindre une violente correction. Mette/ en regard ces scènes perpétuelles qui chassent Baudelaire de sa maison, sa méchanceté aigu» — (elle instruisait Poulet-Malassis de leurs di> sentiments intimes, pour embarrasser la pudeur de son amant) — sa sensualité furieuse, et surtout sa constante, monstrueuse avidité d'argent. (( La Vénus Noire, écrira un jour M°^® Aupick. Ta tourmenté de toutes les manières. Oh ! si vousaviez 1 Et que d'argent elle lui a dévoré 1 Dans ses lettres — j'en ai une masse — je ne vois jamais un mot d'amour. Si elle l'avait aimé, je lui pardonnerais, je l'aimerais peut-être, maisc» sont d'incessantes demandes d'argent ».
Telle est la femme avec qui il vécut vingt ans, jusqu'à son départ pour la Belgique, jusqu'à sa mort.
Elle-même, d'ailleurs, se flétrit vile comme les créoles, et tomba de plus en plus bas. Couverte de haillons — ses fugues étaient nombreuses, et
elle s'y ruinait 7-^ dégradée par ralcqolisme, (Baudelaire n'osait plus la montrer) presque aveugle, fuyant la maison de santé où son ancien amant, par bonté d'âme l'avait fait entrer, elle ne tarda pas, lui mort, à terminer ses jours, dans la crapule, on ne sait où.
Et c'est de ce « vil animal » que fut « pétri » le « génie » du poète.
Le prince Ourousof^ a rangé dix-sept pièces dans ce qu'il appelle « le cycle de Jeanne Duval » ; pas un document formel ne l'y autorise, mais, pour la plupart, aucun doute ne subsiste. Il est permis de penser que d'autres figures féminines ont pu, en des alliances capricieuses, se mélanger à Jeanne Duval, et c'est pourquoi la noire héroïne n'est pas, en toutes circonstances, ressemblante à elle-même.
Elle est, d'abord, un plaisir des yeux ou de l'oreille. Sa démarche, que les Goncourt trouvaient inélégante, présentait, aux yeux de Baudelaire, une grâce ondoyante tempérée de froideur. Le Serpent qui dam^e ne comprend guère que des notations visuelles :
Que j'aime à voir, chère indolente,
De ton corps si beau Comme une étoile vacillante Miroiter la peau 1 etc.
(*; Dans le Tombeau, de Charles liiudelaire.
Une des pièces condamnées en 1857, le- Bijoux, est une très remarquable rêveri» visuelle, mélangée d'impressions auditives.
Image de harem : une femme nue, parée, étendue sur un divan ; un homme, un sultan inconnu, la regarde de ses yeux froids :
Elle n'avait gardé que ses bijoux sonores, Dont le riche attirail lui donnait l'air vainqueur Qu'ont dans leurs jours heureux les esclaves des
[Mores.
Quand il jette en dansant son bruit ^if et moqueur, Ce monde scintillant de métal et de pierre Me ravit en extase, et j'aime à la fureur Les choses où le son se mêle à la lumière. '
Il note le « poli » de ses membres et de se.^ gestes ; il s'attarde à des réminiscences :
Je croyais voir uni par un nouveau dessin
Les hanches de l'Antiope au buste d'un imberbe
Tant sa taille faisait ressortir son bassin.
Il a des exclamations de peintre en face d'une riche alliance de couleurs; c'est ici l'auteur de- Salons qui parle :
Sur ce teint fauve et brun le fard était superbe I
Et il s'arrête à une vision rare, un peu farouche : le foyer mourant faisant jouer sa lueur de sang sur la peau ambrée de la femme.
Rien dans ce poème qui ne soit couleur oo
(•) C'est un exemple du goût des « Correspondances 9*
son. Il est extrêmement sensuel, mais le poète n'y trahit aucun abandon ; 'ses yeux restent « clairvoyants et sereins » ; son âme est en repos. Chez Baudelaire ne résulte aucune ivresse | de Texcitation, même voluptueuse, de la vue ou | de Touïe.
"Autrement troublante est, nous le savons, l'influence des odeurs. La Vénus Noire traîne un cortège de senteurs capiteuses, qui dissolvent la volonté de l'homme. Elles sont souvent composites. Elles mélangent volontiers une odeur familière aux hommes — et grisante elle-même — celle du tabac, à un parfum qu'on respire auprès des élégantes d'alors : le musc. Souvent ces odeurs évoquent des ports d'embarquement, des voyages exotiques : ainsi le goudron, l'huile de coco, auxquels le musc se joint avec une obsédante persistance. Mais plus souvent encore, il ne monte d'elle qu'un parfum animal de bête jeune et chaude, ce qu'il appelle, ici, le parfum du sang, ailleurs, l'odeur du sein. C'est dans la « riche toison » de cette femme, sa chevelure noire et élastique, qu'il a puisé le parfum, comme un homme altéré puise à une gourde ; il s'exalte follement à ce souvenir :
0 toison, moutonnant jusqu'à l'encolure ! 0 boucles î 0 parfum chargé de nonchaloir ! Extase î
Il voyait (c'est le titre d'un poème en prose),
116 BAUDELAIRH
(( un hémisphère dans une chevelure » ; c'est dans cette chevelure, nous l'avons vu, qu'a él accompli son véritable voyage aux Indes.
Evocation de parfums, Jeanne est parfois elle même évocatrice d'autres femmes ; dans do visions plus libres, le poète se représente um (( dame créole » :
Son teint est pâle et chaud ; la brune enchanteresst A dans le col des airs noblement manières ; Grande et svelte et marchant comme une chasse
1 ressf Son sourire est tranquille et ses yeux assurés.
(.4 une dame créole).
Plus souvent, l'Orient s'incarne dans un. femme d'humble rang, une servante malabaraise :
Ta tâche est d'allumer la pipe de ton maître,
De remplir les llacons d'eaux fraiches et d'odeurs.
C'est sans doute à Jeanne qu'il songe (-mais ; une Jeanne qu'il a à peine connue), avant qu'elh ne fût dégradée par les brouillards et la prosti tution ; — ailleurs, c'est à une courtisane, lell' Dorothée, « le type de la beauté noire », la lill» à l'ombrelle rouge, pour qui fut composé ui poème en prose :
De haut en bas, avec grand soin, Sa peau délicate est frottée iriuiile odorante et de benjoin.
Des Heurs se pâment dans un coin.
{liien loin d ici).
Obsession de parfums, vision d'Orient, attente de Târyoiupté, ces trois éléments sont inséparables de la rêverie baiidelairienne, quand la Vénus Noire la conduit.
'Mais, avant tout, cette « mère de souvenirs » a été la « maîtresse des maîtresses ». Elle apporte à l'amour, pour réveiller des ardeurs parfois défaillantes*, les raffinements d'une courtisane et l'apparente simplicité d'un enfant. Le poème des Bijoux nous la montre « essayant des poses )) avec cetfe langueur orientale qui était un de ses attraits :
Et la candeur unie à la lubricité
Prêtait un charme neuf à ses métamorphoses.
Elle était coquette et savait se faire désirer. Il l'appelle « reine des cruelles » ; il lui dit :
Tu me déchires, ma brune,
Avec un rire moqueur, Et puis tu mets sur mon cœur Ton œil doux comme la lune.
(Chanson d'après-midi) .
Tour à tour, sa sensualité l'enivre et l'indigne :
Ah ! les philtres les plus forts Ne valent pas ta paresse, Et tu connais la caresse Qui fait revivre les morts !
') Le D' Michaut [Chronique médicale, 15 mars 1902), va jusqu'à afifirmer : « Jamais homme de lettres ne fut plus sobre et moins porté aux excès sensuels ». C'est aller beaucoup trop loin. Baudelaire lui-même a confessé sa débauche, à maintes reprises.
118 BAUDELAIIIE
Ailleurs :
Tu mettrais l'univers entier dans ta ruelle, Femme impure!
Un sonnet posthume renferme ces vers :
Lorsque de volupté s alanguissent tes yeux. Tes yeux noirs flamboyants de panthère amoureus\ Dans ta chair potelée, et chaude et savoureuse, J'enfonce à belles dents les baisers furieux.
Et je goûte, au milieu des spasmes frénétiques, L'atroce volupté des vieux fakirs hindous. Les extases sans fin des brahmes fanatiques.
Elle a sans doute inspiré le Balcon, ce poème admirable et brûlant de tendresse sensuelle, dont le symbolisme audacieux retrace, strophe par strophe, les phases d'une scène d'amour, depuis. réveil des sens, à Theure où le soleil se couche, jusqu'à la mélancolie qui suit la volupté. Elle a certainement dicté le sonnet .SV(/ /H)// satinfn où il exprime, en termes bien précieux, son laborieux .désir et son renoncement. Aii sortir de ce lit qui était, il Ta dit, un « enfer », il comprenait sa déchéance, et criait, du fond du gouffre, vers la rédemption.
^§ 2. La VÉNts Blanche
Il crut à la rédemption en rencontrant M"® Sabatier.
M™** Sabatier s'appelait, en réalité. M"*' Hcr-
belot. Née d'ime famille bourgeoise, instruite et bien élevée, elle avait rompu de bonne heure srrec ta société régulière, pris un nom de guerre
^t vécu en demi-mondaine. Vers 1852, elle était depuis dix ans la maîtresse d'un banquier juif, M. Mosselmann.
v^ Elle était grande et bien en chair. Ses cheveux souples^d^m châtain doré, une bouche rieuse, « son air triomphant, mettaient autour d'elle, au témoignage de Judith Gautier, comme de la lumière et du bonheur ». Un observateur moins galant n'a retenu d'elle que la splendeur charnelle, l'entrain « bas, trivial, populacier » « de cette belle femme un peu canaille » . Le témoignage est des Concourt : il date de 1864, M"^*' Sabatier ayant 43 ans. Contemplons son portrait par Ricard : « Eà femme au chien » ; la (ace est opulente et lourde : les yeux regardent bien en face, avec une franchise provocante de femme sûre d'elle-même ; le menton est un peu gras, les épaules sont magnifiques. Malgré la finesse des mains, on a l'impression d'être en face de la courtisane classique, sans que rien de délicat relève ce visage ; rien de ce mystère ardent et triste que Baudelaire lui-même cherchait à voir dans la beauté féminine. Celle que Meissonnier a peinte le poing sur la hanche, dans un geste de « vivandière », que Glésinger sculpta sous les traits d'une bacchante, n'était pas une créature de rêve.
C'était une belle bête humaine, d'une bonté /de créature heureuse, et qui aime le plaisir pour V autrui comme pour elle-même.
M'"® Sabatier changea d'amant plusieurs fois, et se laissait écrire par Th. Gautier des lettres parfaitement ordurières * ; mais elle avait gardé de son origine une curiosité des choses intellec- '" tuelles qui attirait autour d'elle un groupe nombreux de littérateurs épris de liberté. « Tous les dimanches, dans son coquet et lumineux logis de la rue Frochot, aux clairs vitrages peints de lleurs, et qu'emplissait un bruit de volière, elle tenait table ouverte » -. On peut appliquer à sa maison ce que Gautier a dit de l'hôtel Pimodan, dont elle était aussi une habituée : « Des décamérons de poètes, d'artistes et de belles femmes se réunissaient pour causer d'art, de littérature et d'amour, comme au siècle de Boccace ». Chacun y avait son surnom, plaisamment accepté : le « beau Théo », c'était l'auteur des Emaux et Camées ; « Monseigneur », c'était Houilhet, gras comme un évèque ; « le connétable », Barbey d'Aurevilly, toujours empanaché et prêt au combat ; « la Présidente », enfin, c'était M'"^' Sabatier elle-même.
Bue Frochot, c'était la richesse : éclat des cristaux, (inesse du linge, opulence de la table;
(*) Séché, La Présidente, Mercure de France, 16nov. 1910. (*) Raynaud, o. c, 50.
le tout payé par Mosselmann, qui avait le bon goût de ne pas gêner beaucoup ni sa maîtresse, ni les invités. Rue Frochot, c'était l'esprit pétillant autour de tant de convives, où se coudoyaient Dumas, Gautier, Flaubert, Barbey d'Aurevilly et beaucoup d'autres. C'était la liberté totale, dans la pensée et dans la parole, à l'époque où la pruderie officielle faisait poursuivre Madome Bovary et les Fleurs du Mal. C'était enfin, sur les lèvres et dans les yeux de VI™« Sabatier, dans les gestes de ses blanches nains, et la grâce de ses éblouissantes épaules, a bonté charnelle, le refuge pour les âmes lasses, it l'espoir, peut-être, d'une intimité morale.
Voilà ce que Baudelaire dut y voir, dès qu'il ut introduit près d'elle.
L'amour étrange qu'inspira M""® Sabatier s'ex- )lique moins peut-être par ses propres charmes (ue par le malaise moral de son futur amant, .eluxe? Mais il allait d'hôtel en hôtel, « vivant lans le plâtre, dormant dans les puces »', balotté entre tous les hasards d'une existence rrante et médiocre, souscrivant des billets, upphant sa mère ou ses confrères de lui prêter uelque argent, dans l'ignorance perpétuelle de e confort stable, anglais, qui flattait Un aspect e sa nature, par où le dandy rejoignait en lui
(^) I., 5 avril 1855.
122 HAUDELAIRE
le bourgeois. 11 souhaitait d'avoir uiit- hicn>nr tranquille et belle : M"^^ Sabatier lui ouvrait cet! maison.
Baudelaire ignorait le grand monde : 1< excentricités de sa nature et la modestie de st ressources le forçaient de s'en écarter. Du demi monde, il ne connaissait pas grand'chose, saii le salon de Fernand Boissard à l'hôtel Pimodan où se tenaient des amateurs de sensations rare (les membres du Club des Haschischins). C'est là que Baudelaire vit sans doute M'"^ Sabatiei pour la première fois. Mais à l'hôtel Pimodan on ne se sentait pas chez une femme. Rue Fro chot au contraire, M"^« Sabatier était bien che elle. Baudelaire, fuyant son douteux logis, s'attar dait avec délices dans ce foyer hospitalier, e peut-être, involontairement, à l'idée du bonheu qu'il aurait à être le maître de cette maison glissait-il, avant que les sens eusst'nf parl.V su la pente de l'amour.
Rue Frochot, c'était l'esprit. Songe-l-on quelle compagnie s'arrachait le poète? Faut-i rappeler l'attitude de sa sinistre muhUrrsst assise, presque hébétée, « dans un fauteuil ba près de la cheminée » en proie à une v^m nostalgie de créole ou d'alcoolique, surtout ^ mesure que les années la dépouillaient de so charme ancien ; si incapable de comprendre so amant, qu'elle aurait, il l'adit.brôlé ses vers, si el) avait cru pouvoir tirer (|uolquo argent de leu
destruction? EnM'^® Sabatier, Baudelaire voyait, pour la première fois peut-être, Tintelligence animer un corps de femme.
"Car elle était aussi l'amour, et le dénouement de l'aventure Ta bien prouvé ! Elle était la femme- « trop gaie » : on la soupçonnait, elle aussi, d'être insatiable. Que Baudelaire se soit sincèrement trompé sur Tarrière-sens de l'émotion qu'il éprouvait en face d'elle, nous le croyons volontiers ; il était trop las de l'amour facile pour ne pas ressentir une délectation à fréquenter une femme qu'il savait une femme de plaisir, et à se dire qu'il ne la posséderait jamais. Durant des années, il a mêlé, en vrai lecteur de lolupté, le respect au désir, l'espoir vague aux protestations de chasteté, tout ce qui excite l'amour à tout ce qui le retient. Qu'on relise Les Bijoux, ce poème baudelairien par excellence, où l'homme joue avec un désir qu'il recouvre d'indifférence : ses relations avec M'^^ Sabatier furent longtemps comme la transposition morale de ce poème. Il a joué avec son amour ; il l'a déguisé de respects : il a feint de rester sans espoir ; était-il sans espjpir vraiment?
Car M"^® Sabatier était bonne. Elle l'a montré, en marquant au poète, jusqu'à sa mort, une amitié vraiment, désintéressée. L'affection de Baudelaire n'avait pas d'objet, sauf sa mère, dont le joug lui pesait, et Jeanne, quand le dégoût n'était pas trop fort. Il ne se croyait aimé
124 HAUDELAinE
de persoane : sa mère lui gardait rigueur, et il savait à quoi s'en tenir sur sa maîtresse; il en souffrait silencieusement. Il lui sembla que j,M™® Sabatier pourrait être sœur et amant€ tout à la fois, et il commença tout bas, à ses pieds, comme un collégien, son timide monologue d'amour.
Pendant cinq ans, de l(S52à 1857, le poète lui envoya des billets en prose non signés, oîi passe un respect fervent de très jeune bomme. Il lui demande pardon d'élever ses regards jusqu'à elle ; il s'excuse des admirables vers qu'il joint à ses billets ; il la conjure de ne pas rire, parce que, si elle ne rit pas, il sera sauvé.
Pauvre grand Baudelaire! 11 parlait ainsi à sa mère, dix ans avant, quand il promettait que l'envoi d'un peu d'argent lui rendrait à tout jamais l'équilibre de sa vie. Maintenant, il promettait que l'octroi d'un peu d'amour rétablirait son âme malade. Le mal était de ceux qu'aucun remède ne peut guérir ; il était dans son incapacité à vouloir, et, il faut bien le dire, à aimer. « L'artiste, a-t-il écrit, ne sort jamais de lui-môme ». Chez lui, l'homme non plus ne sortait pas de lui-même. Ce qu'il aimait dans M'"^ Sabatier, ce n'était pas un autre être, c'était les biens absents de son logis dont la privation le faisait souffrir, et qu'il crut être un amour d'essence nouvelle, très pure, jusqu'au jour où la poss('ssio!i !)nlny;i l«^ î))ir;Hr,v
Mais lui ne s'en doutait point. Rajeuni par I cette illusion de tendresse qui lui prêtait le langage et les rêves de l'enfance, il sentit renaître en lui d'anciennes pudeurs, d'anciennes espéi rances mi-sentimentales, mi-religieuses ; ce premier idéal que nous avons esquissé au début de sa formation s'incarne un moment en M°^« Sabatier avec une vigueur singulière ; toutefois on se trompe, selon nous, en détachant l'image de la présidente de l'univers sensuel où avait vécu le ^ . poète. Elle a été l'Idéal, mais ce mot, nous le ^ savpns, est pour Baudelaire chargé de sensua- - Uté\heureuse. Elle a été, non la Madone, mais la Vénus Blanche. Sa position sociale elle-même, son genre de vie mêlaient à l'attrait qu'elle inspirait des sous-entendus libertins.
Si on lit l'ensemble des poèmes qui constituent le cycle — assez facile à définir — de M'^*^ Sabatier, on y trouve, semble-t-il, trois éléments distincts, ^v
Elle a été, pour Baudelaire, un réconfort. Il se sentait très bas :
J'implore ta pitié, toi, l'unique que j'aime.
Du fond du goufïe obscur où mon être est tombé...
[De profondis clamavi).
Le poème de Réversibilité est uiL^Joag cri^de p souJD[raj[ice. Le poètq „çqnuaî.L rinsqimi[e^^^^^^^l^ V
soulïrancels vagues de son corps surmené, tout le spleen que donne Tusure précoce de la vie. Quel miracle s'accomplirait si ï « ange plein de bonheur, de joie et de lumière » voulait jeter le.< yeux sur lui !
L' (( aube spirituelle » luisait donc au sortir de
dégoûtantes débauches, et il a pris pour le retour
à un chaste idéal cette protestation de ses nerf^
excédés. Il a cru de bonne foi que le culte de
M"^* Sabatier pourrait « le sauver de tout piègt
et de tout péché grave ))'èl le conduire sur la
« route du Beau », mais nous savons combien il
est malaisé de vider cette notion du Beau de son
contenu sensuel. Ce triple mélange de tendresse
,: honteuse, de sensualité cachée et de ferveur
|rehgieuse se retrouve dans le sonnet suivant -
t, faut-il en signaler la beauté?
Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire. Que diras-tu, mon cœur, cœur autrefois flétri, A la très-belle, à la très-bonne, à la très-chère, Dont le regard divin t'a soudain refleuri ?
Nous mettrons notre orgueil à chanter ses louanges, Rien ne vaut la douceur de son autorité : Sa ciiair spirituelle a le parfum des anges Et son œil nous revêt d'un habit de clarté.
Que ce soit dans la nuit et dans la solitude Que ce soit dans la rue et la dans la multitude, Son fantôme dans l'air danse comme un flambeau
Parfois, il parle et dit : Je suis belle et j'ordonne Que pour l'amour de moi vous n'aimiez que 1»' np:ni Je suis l'Ange gardien, la Muse et la Madon
Cette inspiration, un peu trouble, malgré tout,
e retrouve dans VHymne joint à la lettre du
S mai 1854 et qui respire une singulière allé-
^^resse.
A la très chère, à la très belle Qui remplit mon cœur de clarté, A l'ange, à l'idole immortelle.
Salut en immortalité !
Voilà qui est presque mystique. Mais plus loin range n'est qu'un
Sachet toujours frais qui parfume L'atmosphère d'un cher réduit,
un « grain de musc » comme on en respire l'odeur auprès d'une femme terrestre ; la Madone est redevenue charnelle. Il n'en reste pas moins que M"^« Sabatier a donné à Baudelaire, incroyant, le genre de réconfort qu'il eût pu attendre d'une fervente espérance religieuse.
La Madone incorruptible était pourtant proche de lui par certaines souffrances. Tout jeune, Baudelaire avait témoigné de quelque estime romantique pour la prostituée : il rapprochait cet état de celui "de l'homme de lettres, et disait de Sarah :
Le bon Dieu rirait si, près de cette infâme, Je tranchais du tartufe et singeais la hauteur, Moi qui vends ma pensée et qui veux être auteun
Plus tard, dans le sonnet de la Muse Vénale, il s'attendrit ironiquement sur sa muse, forcée,
saltimbanque à jeun, d'étaler ses appas Et son rire trempé de pleurs qu'on ne voit pas Pour faire épanouir la rate du vulgaire.
Cette disposition le rendit plus propice à entendre les confidences que, dès ISo^^^Mj"»* Sabatier s'avisa de lui faire, et qu'il a racontées^Vec une étrange puissance d'émotion :
Une fois, une seule, aimable et douce femme,
A mon bras votre bras poli S'appuya : (sur le fond ténébreux de mon âme
Ce souvenir n'est point pâli) ;
Il était tard ; ainsi qu'une médaille neuve
La pleine lune s'étalait, Et la solennité de la nuit, comme un lleuve
Sur Paris dormant ruisselait ;
Et le long des maisons, sous les portes cochères. Des chats passaient furtivement,
L'oreille au guet, ou bien, comme des ombres chères, Nous accompagnaient lentement {Confession).
Et soudain, avec une plaiiilc iM/arre ou il ue reconnaissait pas sa voix, elle çon/essa^jqu 'elle aussi faisait entendre un rire trempé de pleuni invisibles ; |
Que c'est un dur métier que d'être belle femme; ;
que la beauté mentira un jour à ses promesses, comme r.amour a menti ; que la destruction est certaine ; -^ à quoi sert de lutter ?
— J'ai souvent évoqué cette lune enchantée,
Ce silence et cette langueur, Et cette confidence horrible chuchotée Au confessionnal du cœur.
Par cet aveu de faiblesse, cet appel à la protection, il ne nous paraît pas douteux que M"^® Sabatier ait involontairement éveillé chez le poète ridée de la possession. Il fut long, cependant, à s'y accoutumer.
Le 18 août 1857, il répète encore : « Quand je fais quelque chose de bien, je me dis : Voilà quelque chose qui me rapproche d'elle, en esprit ».
Depuis longtemps toutefois, par brusques accès suivis de repentirs, il pensait à prendre sur elle sa revanche charnelle. La pièce A celle qui est trop gaie — qu'il eut l'insolence de lui dédier, témoigne d'une audace d'imagination singulière. Tant que Baudelaire crut son amour secret, il se contint, mais l'anonymat de ses lettres était depuis longtemps découvert; et, en août 1857 — un mois après la publication des Fleurs du Mal,
— la (( petite sœur » de M°^« Sabatier lui éclate de rire au nez, en disant : « Êtes-vous toujours amoureux de ma sœur, et lui écrivez-vous toujours de si superbes lettres ?» —
130 lUUDELAIllE
Etait-ce une mise en demeure? La lettre du 18 août est encore très respectueuse, presque repentante; celle du 31 ne respire qu'une gratitude enivrée : l'Ange n'était plus qu'une femme. M. Ernest Raynaud, luttant contre l'évidence, afïirme que cet « amour de tête » se termina par un « procès-verbal de carence ». Or, on lit dans la lettre du 31 août
(( ..... Manque absolu de pudeur.
C'est pour cela que tu m'es encore plus chère.
Il y a quelques jours, tu étais une divinité. Te voilà femme maintenant...
Quand j'emporte le parfum de vos bras et de vos cheveux, j'emporte aussi le désir d'y revenir. Et alors, quelle insupportable obses sion ! »
Ces textes me paraissent clairs.
Il est vrai que Baudelaire ne jouit pas long temps de celte possession.
On a voulu chercher à son dégoût une raisoi physiologique \ Il en est peut-être une plus déci sive : l'amour de Baudelaire pour M^^ SabatiCi reposait sur un malentendu.
Où le poète croyait, de iioiuie.Jp.ij caresser ui
(•) Mauclair, o. c, 39.
;<( Idfial » sur humamp celui qui, n'étant jamais âîlèiîït, ne connaît jamais la lassitude, il ne trouvait brusquement qu'une femme de chair, sans mystère, d'une fibre aussi grossière, ou peu s'en faut, que celles qu'il connaissait déjà, la femme à qui Gautier écrivait des « porqueries ».
Il fut d'abord ravi dans sa sensualité. « C'est pour cela que tu m'es encore plus chère. » Puis il réfléchit. La sensuahté n'est pas inépuisable. En n'offrant qu'un aliment normal à sa sensuahté assoiffée de surhumain, M°^« Sabatier est descendue de son niveau pour être replacée à celui des autres femmes : et il n'est pas sûr qu'elle parle à la mémoire de ses sens une langue aussi riche et aussi savoureuse que Jeanne Duval elle-même. Il aime en elle aussi la bonté, et sans doute elle a « une belle âme, mais c'est une âme féminine ». Entendez : une âme gouvernée par la nature. « La femme est le contraire du dandy. » A trente-cinq ans, Baudelaire n'a plus conservé de son dandysme que l'horreur du naturel et du connu (ce qui, avec le temps, va devenir un élément de spleen) ; M""« Sabatier, mystérieuse, flattait cette horreur ; maîtresse, elle s'en trouve enveloppée. Idéal de sensuahté inaccessible, bonté mal définie qu'il suffit à Baudelaire de trouver vulgaire pour qu'il y devienne insensible, voilà deux des éléments de cet amour qui s'évanouissent ; reste le dernier, la sympathie que causait à Baude-
laire la vue du cadre de sa beaulc, >e» loilelles ou sa maison ; il était de ceux qu'on avoue difficilement à une femme amoureuse et sincère. Aussi, la pauvre M"« Sabatier eut beau s'étonner et se plaindre, presser son amant de questions, s'irriter même de jalousie à la pensée de la « face noire » qui recommençait à hanter la rêverie du poète, il se borna à répondre : « Je n'ai pas la foi ». Ce n'était que trop vrai. Il avait aimé sans amour, pendant cinq ans. S'il n'avait pas eu auprès de lui Jeanne Duval — je ne parle pas de ses liaisons éphémères, — il est probable que l'illusion eût été beaucoup plus brève.
§ 3. Le Cycle de L'A^î^f•^; rjuvL
Ils restèrent amis. Elle sut comprimer sa jalousie, pourtant cruelle; mais elle avait uq tempérament de bonne fille, qui pardonne et se fait pardonner. Elle devint camarade, et on a d'elle des lettres très sages où elle parle eu sœur aînée. Le poète, plus qu'elle, garda le deuil de son rêve. Ce Pétrarque ne rencontra point d'autre Laure. Depuis l'aventure aveé M"^« Sabatier, l'amour redevint ce qu'il était avant de la connaître, une spirale infernale où il descendait lentement
Non qu'on ne trous»- lu»/. lUi .im.nM <.;... c figure féminine idéalisée. Il eut des tendresses
passagères sur lesquels nos renseignements sont incomplets. Ainsi, le 11 août 1854, il signale à sa mère, le nom d'une jeune femme, une actrice qu'il appelle Marie, et qui, à peine finis ses « cinq stupicles actes », passe le reste de sa nuit à veiller ses parents agonisants. Le poète lui envoie des fleurs. Il est plus que douteux, en l'état actuel des textes, que cette personne ait inspiré le troisième type de figure féminine nettement distinct dans les Fleurs du Mal et qui apparaît en quelque sorte entre la Vénus Noire et M°^^ Sabatier : elle n'a ni le relief de la première, ni la pureté savante de la seconde : iiles^t Mar-, guérite,. ou « la femmeaux yeux vert&j)^
Plusieurs poèmes, S Chant d'autômn^^ Sonnet d'automne, le Poison, etc., évoquent une femme aux yeux d'un gris-vert très limpide (c'est son détail caractéristique^) qu'on suppose pâle et nonchalante.
Elle est douce, sans la frénésie sensuelle de Jeanne, encore que sur ce point un texte soit obscur % sans la candeur artificielle de M°^^ Sabatier. Elle est amoureuse. Elle sait parler au
(*) J'aime de vos longs yeux la lumière verdâtre.
[Chanson d'automne).
Ton œil mystérieux, est-il bleu, gris ou vert ?
[Ciel brouillé).
(2) La strophe 3 du Poison associe les yeux verts à l'idée de la plus terrible volupté. Mais il s'y mêle aussi l'idée de la « salive qui mord o (str. 4) et cette notation bizarre se retrouve dans le Serpent qui
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corps plus qu'à rame. Mais elle berce le corps lassé, et sa main invite aux « longs sommeils ». / -L'idée de l'automne s'associe constamment à l'idée de cette femme. On voudrait la croire passée dans la vie du poète, quand il ne cherchait plus que le repos sur des genoux aimés.
Je hais la passion et l'esprit me fait mal.
(Sonnet d'Automne).
Amante ou sœur, soyez la douceur éphémère D'un glorieux automne ou d'un soleil couchant. Courte tâche ! La tombe attend ! Elle est avide ! Ah, laissez-moi, le front posé sur vos genoux, Goûter, en regrettant l'été blanc et torride De l'arrière-saison le rayon jaune et doux I
(Chant d'automne).
Baudelaire est si las qu'il en vient à regretter la libre nature et
.. .le soleil rayonnant sur la mer.
C'est un amour d'arrière-saison. « Aimons^ nous doucement » dit le poète.
Comme moi n'es|-tu pas un soleil automnal, 0 ma si blanche, o ma si froide Marguerite ?
{Sonnet d'automne).
danse, pièce inspirée par Jeanne. N'y a-t-il pas confusion dans l'esprit du poète, et la femme du Poiton est-elle un être imaginaire empruntant ses attributs partie à la « femme aux yeux verts », partie à la Vénus Noire ? (Sur la confusion des figures féminines, cf. ce que nous disons de A celle qui est trop gaie, plus bas).
Blanche et froide, et cependant ardente. Contraste attirant. Elle invite au repos, mais comme l'hiver, elle est « dangereuse » et recèle
Des plaisirs "plus aigus que la glace et le fer.
Voilà tout ce que le poète nous dit d'elle ; ses amis ne lui ont pas connu de maîtresse de ce nom et M'"*^ Sabatier n'a jamais montré de jalousie pour aucune rivale blanche.
Il est certain qu'après avoir connu M"'« Sabatier, Baudelaire cessa de croire à la rédemption par la femme et revint aux théories dédaigneuses où chez lui le dandy rejoignait l'homme de plaisir. Il méprisait profondément la femme, non seulement parce qu'elle est a naturelle », mais parce qu'elle est charnelle sans repentir, alors que pour Baudelaire, la jouissance physique s'accompagne toujours d'une dégradation. Cette opinion peut procéder de sa formation catholique, mais elle a été en quelque sorte rajeunie et recréée par sa théorie personnelle, profonde et brutale, du caractère éternellement meurtrier des relations sexuelles \ Cet homme qui admirait tant le style des jésuites n'avait pas la morale des jésuites. Le péché pour lui ne commençait pas au scandale, ni le meurtre à
(i)cf. Œ. P., 100, 101, 107,116.
Tassassiiiat en pleine rue. A ses yeux, ia suii un sang est inséparable de l'amour. Son expérience privée, très probablement de la Vénus Noire, — lui permettait d'écrire : « Cruauté et volupté, sensations identiques, comme l'extrême chaud et l'extrême froid ». Il est d'ailleurs hanté par l'idée du sang répandu. Il sent l'affinité entre l'amour physique et le caractère brutal des révolutions, avec leur cortège de viol et de sadisme. M. Ernest Raynaud, après avoir fort bien montré cette attitude de Baudelaire, en tire la conclusion suivante : « Il est indéniable que partout chez Baudelaire se respire la peur de l'amour agissant ». La peur? Non. Mais l'horreur enivrée, le délire honteux. M. Raynaud, qui nie les relations de Baudelaire avec M"™*^ Sabatier, nie également ses relations avec Jeanne Duval ; mais comment dire que ses débauches furent toutes a imaginaires », et que la lubricité de ses peintures n'est qu'un « calcul de prudence » (?) destiné à faire au Malin « la part du feu » (?) Baudelaire a tracé du spectacle de l'amour physique un tableau extrêmement dramatique — je ne parle pas de quelques vers, pourtant suggestifs, du Balcon (str. \); mais voici. dnii< -on iom'K<l intime :
« Entendez-vous ces soupirs, prélude d'uni| tragédie de déshonneur, ces gémissements, ces^ cris, ces rAles? Qui ne lésa proférés, qui ne le^
a irrésistiblement extorqués ? Ces yeux de somnambule révulsés, ces membres dont tous les muscles jaillissent et se raidissent comme sous l'action d'une pile galvanique, l'ivresse, le délire, l'opium, dans leurs plus furieux résultats, ne vous en donneront certes pas d'aussi affreux, d'aussi curieux exemples. Le visage ne porte plus qu'une expression de férocité folle, on se détend dans une espèce de mort. )){Œ.P.., 77-78). Voilà l'épouvantable jeu auquel il s'est livré en sachant qu'il allait au gouffre, tourmenté dans sa chair, qui était lasse, son ancienne pudeur, honteuse de ces souillures, son cœur, blessé par l'indifférence hautaine des femmes — et sa crainte du châtiment réveillée par le premier supplice, terrestre, de l'amour. Et il s'y est Hvré cependant.
L'oBuvre érotique,.ile Baudelaire forme donc un cycle de l'amour cruel, ou maudit — au sens religieux du mot, puisqu'il se termine infailliblement par la ruine du corps et de l'âme — .L'inspiration de M""® Sabatier seule s'en détache, parce que, nous l'avons vu, le poète s'y est trompé sur lui-même. Si la Vénus Noire vit d'une vie propre, surtout exotique — elle ne fut pas seulement inspiratrice de volupté, — dans la mesure où elle est voluptueuse, elle participe évidemment du cycle de cet amour
maudit. D'autres ligures féminines, le plus souvent savantes et corrompues, « ne trouvant le plaisir que dans la méchanceté satisfaite », s'y glissent à sa suite, et on ne peut dire dans quelle mesure — probablement assez large, — elles sont imaginaires.
Ce cycle va de l'émotion douce à la fureur sadique.
Jusqu'à la fin de sa vie, Baudelaire sera sensible à la musique des carillons, à Ja chanson de l'eau dans une vasque, à la caresse d'une nuit calme : le Jet d'Eau est une pénétrante élégie sensuelle, où la volupté se mélange tellemenl de repos qu'elle s'en purifie.
L.'-amQUE.-eiidort. Baudelaire a composé le Léthé dans une heure de fatigue morale où l'amour et la vie le lassaient à la fois. Lt rythme berceur du poème semble inviter au sommeil.
Viens sur mon cœur, âme cruelle et sourde, Tigre adoré, monstre aux airs indolents; Je veux longtemps plonger mes doigts tremblant- Dans l'épaisseur de ta crinière lourde ;
Nous reconnaissons, à ce trait. Jonnu»' Omv ni Mais nulle volonté de -jouir : il hi comme il palpe le dos jde^^on chat : de tellesimilitudes l'éclairaient su F la Jbestiaiilé deamours. Celui-ci n'aspire plus (|u'au repos fu nèbre.
Je veux dormir, dormir plutôt que vivre ! Dans un sommeil douteux comme la mort * J'étalerai mes baisers sans remords Sur ton beau corps poli comme le cuivre
Ce n'est plus tant le sommeil que l'oubli; l'abdication de la volonté qui ne sait plus ni jouir, ni se refuser.
A mon destin, désormais mon délice, J'obéirai comme un prédestiné...
Il obéira, en effet. Il s'abandonnera à des filles cruelles qui le blesseront dans ses sentiments intimes, dans l'orgueil de sa beauté, dans sa fierté d'homme enfin, avec la sauvagerie d'une négresse et les raffinements d'une courtisane. Qu'importe?
... La beauté du corps est un sublime don Qui de toute infamie arrache le pardon (Tu mettrais l'univers).
V Hymne à la Beauté, qui mélange des accents superbes à des vers de mauvais goût, porte la marque de cette inspiration trouble :
Viens-tu du ciel profond, ou sors-tu de l'abîme, 0 beauté ?
(*) La correction de la2« éd. Aussi doux enlève au vers son mystère, sans lui donner un sens plus clair : car les V. 3 et 4 ne se concilient guère avec l'idée du « sommeil ».
140 HAUDELAIRE
La femme est brutale comme l'alcool, pltine de senteur comme un soir d'été, irritante avec l'ostentation de ses bijoux affreux ; qu'importe? — L'homme ressemble à l'insecte qui va se brûler en crépitant au flambeau nocturne ; ou plus encore au « moribond caressant son tombeau » : qu'importe encore? Pour ne pas sentir la honte des concessions forcées, il feindra de rechercher l'abjection, et, par un douloureux artifice, dira son « amour du mensonge » à une courtisane inconnue :
Son cœur, meurtri comme une pêche, Est mûr, comme son corps, pour le savant amour. (L'amour du mensonge).
Le poète ne cherche pas m elle une confidente :
Je sais qu'il est des yeux, des plus mélancoliques. Qui ne recèlent point de secrets précieux ;
Qu'importe ta bêtise ou ton indifiérence ! Masque ou décor, salut !
Mais ce salut commence un duel.
Le plaisir n'a pas rapproché les âmes; le gouffre infranchissable reste infranchi. La « fureur des cœurs mûrs par l'amour nlr»T«'« » éclate en haine sensuelle.
LA FEMME 14i
D'abord, il se réjouit de la savoir triste. Par là, il se sent proche d'elle, puisque lui-même souffre : n'est-ce pas la première phase de la revanche obscure qu'il poursuit ?
Je t'aime surtout quand la joie S'enfuit de ton front terrassé ; Quand ton cœur dans l'horreur se noie ; Quand sur ton présent se déploie Le nuage afïreux du passé.
J'aspire, volupté divine, Hymne profond, délicieux, Tous les sanglots de ta poitrine !
Cette joie, déjà un peu sadique, se dérobe encore sous le masque des convenances. Descendons plus bas l'escalier de la haine. L'homme et la femme se dressent maintenant comme deux belluaires prêts à s'entr'égorger.
Deux guerriers ont couru l'un sur l'autre : leurs
[armes Ont éclaboussé l'air de lueurs et de sang.
Les corps trébuchent, tombent et se perdent dans le ravin. C'est la iMort et c'est encore la Haine. Mais la haine est un gouffre sans fond : elle est « le tonneau des pâles Danaïdes » ; faudra-t-il attendre que la mort venge les vivants?
Par delà le tombeau, Baudelaire poursuit en
imagination son double rêve de désir et de fureur : il campe Don Juan à Tarrière du bateau funèbre, muet et impassible comme le rameur qui l'emporte; les femmes se tordent sous le ciel noir, leurs gémissements roulent à travers le Styx. Parmi elles, voici Elvire, l'éternelle victime ! Qu'importe! Le sombre cavalier dédai gnera de la voir ; elle expiera pour ses sœurs criminelles.
Descendons plus bas encore. Le mépris n'est qu'une arme trop lente, les châtiments que l'on voit en rêve sont d'un monde irréel : la vengeance sied aux cœurs vivants. Désir d'autant plus âpre que l'homme sent la vie lui échapper; « le poison » qui enivre son àme
La roule défaillante aux rives de la mort;
la femme qui vient de sucer ses moelles apparaît dans son cauchemar comme le symbole de «ce qu'il deviendra lui-même, pourriture immonde ou squelette desséché (les Mi'tamnr' phoses du Vampire). Dans ce gouffre où ils s'enfoncent tous deux, emportés comme au sein de ce Maelstrom qu'avait décrit Edgar Poe *, le poète ne pousse plus que des cris furieux et macabreSi Le Vampire, A celle qui est trop gaie, Une charogn&è
(') cf. E. Poe : Une descente dam le Maelstrom. Baudelaire dut y goûter l'impression do l'attirance du vide, qui le hantait.
L'horreur l'y dispute au frénétique. Il envisage le meutre :
Maudite ! Maudite sois-tu !
J'ai prié le glaive rapide De conquérir ma liberté, Et j'ai dit au poison perfide De secourir ma lâcheté.
Les armes lui répondent :
Imbécile ! De son empire Si noç elïorts te délivraient, Tes baisers ressucite raient Le cadavre de ton vampire !
{Le Vampire),
Il s'évoque dans le rôle de bourreau, de boucher plutôt, avec une préciosité de forme qui cache mal la fureur du sentiment :
Je ferai sept couteaux ^
Bien affilés...
Je les planterai tous dans ton cœur pantelant •
Dans ton cœur sanglotant, dans ton cœur ruisselant !
{A une Madone).
Mais le couteau glissera de sa main défaillante : mieux vaut appeler la ruse à son aide, enlacer la femme des caresses mortelles du Serpent :
Et je te donnerai, ma brune,
Des baisers froids comme la iune...
S'il pouvait mêler le poison à ces baisers, el venger sur ce beau corps son corps malade? Rien de plus atroce, rien de plus puissant que la pièce A celle qui est trop gaie K
Elle s'ouvre par une évocation de radieuse jeunesse :
Le rire joue en ton visage
Comme un vent frais dans un ciel clair.
La femme rit, se fait admirer ; il la contemple en ravalant son amertume. Il songe à lui ; à sa
(<) Ce poème accompagne une lettre du 9 déc. 1852 à M"' Sabatier : il lui est formellement dédié. Il a embarrassé tous les critiques par son accent de haine et leB énormités qu'il contient, u On y retrouve toute l'impertinence que seuls les timides sont capables d'avoir », écrit M. de Reynold (o. c 50). « Impertinence » est trop jieii dire. A titre d'hypothèse, nous proposons d'y voir un phénomène de double substitution d'une personnalité à une autre dans la pensée de Baudelaire : 1® il a pris la plume pour écrire à M™«* Sabatier, poussé par un élan sensuel (d'où le portrait charnel qu'il en trace, alors que d'ordt naire il l'adore comme uu être incorporel) : 2*» peut-être à l'évocation de ses toilettes (a robes folles ») l'image d'une autre femme, probablement Jeanne Duval, qu*fl continuait à fréquenter, s'est imposée à lui (cf. t folle et parée » dans le Vampire) ; c'est à Jeanne, et non à M™* Sabatier, que s'adresse le vers : a Je te liais autant que je t'aime. » 3° La fureur sensuelle éveillée par l'évocation de Jeanne se mélange au désir (primitivement exempt de haine), qu'il professe pour M"' Sabatier : et c'est à un être mythitjue participant des deux fcmmfî» qu'il adresse les dernières strophes, incompnl >
s'il ne s'agit que de M"* Sabatier. Plus cxactt . i
désire M*"* Sabalier avec un sentiment complexe où M
ténébreuse langueur, à son dégoût, et surtout à son corps malade; la haine se relève de sadisme et triomphe dans ces trois terribles strophes :
Ainsi, je voudrais, une nuit, Quand l'heure des voluptés sonne, Vers les trésors de ta personne Comme un lâche ramper sans bruit,
Pour châtier ta chair joyeuse, Pour meurtrir ton sein pardonné, Pour faire à ton flanc étonné Une blessure large et creuse,
Et, vertigineuse douceur, A travers ces lèvres nouvelles, Plus éclatantes et plus belles, T'infuser mon venin, ma sœur !
Vaine fureur peut-être. Mais la nature se chargera bien de le venger.
Un jour viendra où, par un beau soleil aussi,
souvenir de Jeanne Duval a mis de la haine, et que l'opulente beauté de M"*' Sabatier rehausse d'une pointe de sadisme. Il est probable qu'en écrivant ces vers, il se donnait l'illusion maladive delà possession.
La pièce faite, il en a eu vaguement honte ; il a qualifié ces vers de « ridicules », ce qui est un mot bien impropre, et a invoqué la « pudeur » de ses « sentiments profonds » alors qu'il n'y avait là ni « pudeur » ni « sentiment ». Il parle d'un « état de rêverie » dans lequel il a composé le poème, et bien que le mot de « rêverie » soit certainement un terme adouci, il évoque, selon nous, l'hallucination erotique qui a présidé à la composition de cette pièce.
Une martyre est un autre exemple de rêverie sadique, sans objet désigné par son nom.
ViQ BAUDELAIRE
Ton enfouira sous la terre celle qu'il appelait railleusement a son ange et sa passion ». Et elle sera pareille à cette « Charofjne », dont la puanteur faillit la faire évanouir sur l'herbe « par ce matin d'été si doux » :
Oui, telle vous serez, o la reine des grâces, Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l'herbe et les floraisons
[grasses Moisir parmi les ossements î
Et c'est sur cette vision de cimetière, non de larmes versées dans un cimetière, mais de vers acharnés à un cadavre, que s'achève le cycle magnifiquement sinistre de cette poésie d'amour.
1 I |t plus,