L'HELLÉNISME
ou ÉTAT DANS LEQUEL NOUS EST ARRIVÉ CET ECRIT DE JULIEN
Plus curieux des lulles d'idées qui renouvellent sourdement le monde moral, que de ces bouleversements qui font tant de bruit et qui ne changent que la face extérieure du monde politique, nous avons été attiré de bonne heure vers la plus grande révolution qui, avec la révolution française, se soit faite dans notre occident, l'institution du christianisme. Mais, comme nous ne sommes pas absolument pour le Vco viciisl et que nous ne croyons pas devoir moins de justice aux vaincus qu'aux vainqueurs, notre attention s'est concentrée un moment sur la polémique des païens contre la foi nouvelle , polémique très-mal connue et très-faussement appréciée, mais qui prouve que la raison a toujours ses droits, même au milieu des persécutions qui répugnent le plus à notre sens du vrai et de la liberté. En voyant les objections auxquelles répondent les Pères de l'Église, nous nous sommes souvent pris à regretter que les livres d'où elles étaient tirées ne nous fussent
point parvenus. C'est ce qui nous a fait ramasser miette à miette le peu qui nous reste de ces ouvrages, plus nombreux qu'on ne croit généralement, parce que l'on est habitué à ne voir dans les païens que des bourreaux, et dans les chrétiens que des martyrs, sans avoir le courage de ramener celte lutte à ce que sont toutes les luttes humaines , c'està-dire à une lutte d'intérêts et d'idées: tant la vieille manière de concevoir miraculeusement l'histoire ecclésiastique pèse encore sur les esprits !
Nous avons donc résolu de réunir, sous le titre d'Apologistes païens, ou de Mémoires pour servir à l'histoire de la polémique du paganisme contre le christianisme, tous les débris qu'on peut recueillir des écrits des vaincus dans cette lutte mémorable. Nous avons cherché à déterminer ici-même l'état dans lequel nous était parvenu I'ÂàyjOyjç ~kôyoq de Celse. Nous nous proposons aujourd'hui de faire le même travail d'investigation sur le livre de Julien , dont le titre nous est moins connu que la matière.
Julien nous est arrivé par la même voie que Celse, je veux dire dans une réfutation. C'est dans Origène qu'on peut lire I'ÂAyjOy]; Xô^oq ; c'est par Cyrille d'Alexandrie que l'on connaît ce qui reste de l'ouvrage de Julien pour l'hellénisme ou contre le christianisme. Le texte de Julien n'a jamais été publié à part , que je sache, non plus que celui de Celse. Mais les éditeurs de Cyrille ont eu soin de séparer son texte de celui qu'il réfute. Le marquis d'Argens n'eut donc pas de peine à découvrir Julien; il lui suffit pour cela d'ouvrir, peut-être au hasard, le dernier volume des œuvres de Cyrille. Il en donna
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une traduction que Voltaire reproduisit dans ses œuvres, ruais en se défendant constamment, comme il pouvait le faire avec vérité, d'être pour rien dans ce travail. Cette traduction tomba au milieu de la grande mêlée intellectuelle qui signala la seconde partie du XVIIIe siècle; aussi est-elle pleine de contre-sens voulus, cherchés, et s'accordant avec les objections plus ou moins naturalistes que les philosophes élevaient contre les dogmes chrétiens et contre l'histoire ecclésiastique. Tourlet , dans sa traduction des œuvres complètes de Julien, n'a fait que reprendre le travail de d'Argens, en corrigeant les contre-sens volontaires du marquis, mais trop souvent par d'autres contre-sens. L'un ne se doutait peut-être pas, l'autre soupçonnait plutôt qu'il ne savait, que ce qu'ils présentaient au public sous le nom de discours de Julien n'était que des fragments d'un grand ouvrage : tous les deux ils semblent nous donner ces débris comme un tout continu dans lequel il n'y aurait que quelques lacunes : de sorte que si l'on se fiait à ce qu'on a sous les yeux, on pourrait croire que l'on a à peu près les idées de Julien dans l'ordre où il les avait lui-même exposées. Le dernier traducteur sait si bien que ee sont là de simples fragments, qu'il a eu soin de numéroter, et cela livre par livre , les citations extraites du gros ouvrage de Cyrille. Mais rien chez lui n'indique que ces fragments soient ici dans Tordre adopté par le réfutatenr, et non dans celui que l'auteur avait suivi. C'était pourtant chose facile à établir; il n'y avait qu'à lire le texte de Cyrille au lieu de lire simplement les citations qu'il fait et qui sont notées par les
éditeurs. Trois passages que je vais traduire fournissent à ce sujet tous les renseignements qu'on peut demander. L'un nous apprend le nombre de livres dont se composait l'ouvrage de Julien : « Le trèspuissant Julien, ayant la langue naturellement bien affilée, l'a aiguisée contre Notre Seigneur le Christ et a fait trois livres (Tp?y. (Ji(JX(a) contre les saints Évangiles et contre la vénérable religion des chrétiens, » nous dit Cyrille dans la préface de son premier livre. Jérôme , dans une de ses lettres , compte sept lirres ; mais il se trompe sans doute en citant de mémoire , et l'on doit plus se fier à Cyrille, qui devait avoir l'ouvrage de Julien sous les yeux, puisqu'il le réfutait, qu'à Jérôme, qui n'en parle qu'accidentellement et en passant. Dans tous les cas, il ne peut plus être question d'un discours de Julien contre les chrétiens , comme le croyait Voltaire , trompé par le travail de d'Argens. Les deux autres textes ont trait à la manière dont cite Cyrille. « Abordons maintenant l'ouvrage de Julien, dit-il au commencement de son second livre. Après en avoir cité les lignes mot à mot (ï/.'-'S)ï[iv)z: es tcj; g-'/cù; e~l XeÇéwç atrrr,;), nous opposerons nos réponses à ses chicanes dans l'ordre qui nous a paru le plus convenable ( èv xécpu :w cécvT'. ). » Il n'y a aucun doute: les citations qui nous restent sont dans l'ordre que Cyrille a cru devoir substituer à celui de l'auteur. Il s'explique encore plus nettement quelques lignes plus bas. « Puis donc que (Julien), comme je l'ai dit, ayant ouvert comme à deux battants sa bouche effrénée, a fait une longue diatribe calomnieuse contre Notre Seigneur le Christ, et qu'il a lancé contre lui
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force paroles infâmes, je ne ferai pas mention de ces infamies. Mais passant , et avec raison , par dessus tout ce qui pourrait souiller quiconque prêterait la moindre attention à ses paroles, je ne réfuterai que les choses indispensables , en montrant que c'est partout un bouffon et un homme qui parle au hasard, et qui est complètement incapable de dire quoi que ce soit de vrai. Voici ce qu'il faut encore savoir. Dans son premier livre, il erre deçà et delà, à travers toute espèce de pensées, et ne cesse de tourner et de retourner les mêmes objections pêlemêle et sans ordre. Répétant et au milieu et à la fin ce qu'il a déjà dit au commencement, il rendrait , si on voulait le suivre, la réfutation désordonnée et confuse. Ce serait donc une nécessité pour celui qui répondrait à toutes ses chicanes, de paraître dire les mêmes choses non pas une fois , mais mille fois , et de se répéter sans fin. Au lieu de cela , divisant son discours selon l'ordre ie plus convenable (8teX6vTeç toc'vuv èv xcxçet TcperccoBécTepa tov ^ap' aùxoy X6yov) et rapportant par genres et par espèces les idées qui y sont contenues (/.al xàç èv aùxw S'.âvoiaç aovévs-pwv'eeç y.ax' etâoç) . nous les réfuterons chacune à sa place, non pas plusieurs fois, mais une seule, d'une manière suffisante et conforme aux règles de l'art. » Nous aurons occasion plus tard de tirer toutes les conséquences de ce précieux texte. Bornons-nous pour le moment à constater la méthode de Cyrille dans ses citations.
Nous n'avons plus à nous demander si les fragments de Julien forment ou à peu près un tout continu qui représente l'ordre suivi par l'auteur;
nous savons que non. Il nous reste à rechercher trois choses : 1° Jusqu'à quel point l'ouvrage de Julien a-t-il été défiguré par les déplacements que son adversaire a fait subir à son discours? 2° Toutes les indications et tous les fragments que fournit Cyrille ont-ils été soigneusement recueillis par les traducteurs, les seuls qui, à ma connaissance, aient tiré l'œuvre du polémiste païen de l'énorme fatras où elle est enfouie ? 3° Avons-nous des fragments de tout son livre ou seulement d'une partie? Nous raisonnerons d'abord sans nous préoccuper de cette dernière question,
I. Que les citations de Cyrille soient, en général, littérales et textuelles , c'est ce qui ne peut faire aucun doute. Nous avons sa parole expresse, que rien ne nous autorise à récuser; et d'ailleurs, si l'on compare ces fragments avec les autres écrits de Julien, on y reconnaît facilement une même main, pour peu qu'on lise plusieurs pages de suite. Si donc le docteur Alexandrin est inexact , c'est contre sa volonté; et pourtant je crois qu'il commet la plus grave des inexactitudes pour obéir à ce que la logique lui paraît exiger; et l'on voudrait qu'il eût suivi l'exemple d'Origène , qui réfute Celse pas à pas , sans prétendre lui imposer un ordre plus rigoureux, mais qui n'était pas celui de sa pensée.
Julien n'est pas de ces écrivains que l'on résume , et je ne crains pas d'affirmer que Cyrille n'était pas de ceux qui savent résumer. Julien était un esprit vif, capricieux , plus alerte et plus subtil que capable de serrer une idée d'une forte prise et d'en pour-
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suivre longuement la déduction. Sa mobile imagination, qui aurait été accablée et comme paralysée d'une logique trop sévère, aimait à sauter d'une considération à une autre, sauf à revenir sur ses pas par des tours et des détours qui pouvaient fatiguer l'attention , mais qu'après tout il n'était pas difficile de suivre. Ses associations d'idées ne sont pas d'un logicien ou d'un philosopbe ; mais elles ne sont pas non plus d'un homme sans habitude de penser et d'écrire. Sans être fortement liées entre elles par le rapport tout rationnel de conséquence à principe, elles sont formées par des analogies assez naturelles et assez saisissables, quoique parfois trèssubtiles; et s'il se répète souvent, c'est plutôt vivacité d'esprit que faiblesse de raison ou intempérance de langage, quoique Grégoire de Naziance se moque avec emportement de sa loquacité. Il aperçoit le rapport de certaines idées qu'il a déjà exprimées avec d'autres qu'il est en train de développer, et il y revient non plus pour les expliquer en elles-mêmes, mais pour s'en servir comme d'arguments ou de raisons à l'appui de ce qu'il dit présentement : de sorte que non-seulement il les emploie dans des rencontres différentes , mais encore qu'il les emploie différemment. Les déplacer, c'est rompre ces rapports plus ou moins exacts qui les unissent et leur donnent un sens nouveau dans son esprit ; les supprimer purement et simplement, c'est détruire les développements divers de son discours. Cyrille, d'ailleurs, quoiqu'il se pique de connaître les règles de l'art, ne parait pas avoir une logique beaucoup plus serrée et plus sûre que Julien. Il ne sait pas
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séparer les propositions générales du flux de paroles ou de considérations secondaires où Julien les noyait.
11 compte les idées ou les apparences d'idées, et non les raisonnements ; et procédant ainsi par coupures arbitraires, il se croit Qdèle parce qu'il cite des pages tout au long, sans s'apercevoir qu'il n'y a pas d'infidélité pire que d'ôter tout air de raison à son adversaire. Sans doute, il régnait dans l'ouvrage de Julien beaucoup de diffusion et de confusion : c'est la marque des écrits de cette époque, et les dix livres de Cyrille en fourniraient une preuve au besoin. Sans doute, il fallait faire disparaître autant que possible les répétitions inutiles et fastidieuses , mais cela demandait d'autres procédés que celui de Cyrille, et surtout moins de mépris pour l'ouvrage qu'il se proposait de combattre. A force de croire que l'ennemi des chrétiens pense au hasard, il finit par citer lui-même au hasard et par multiplier les répétitions en rapprochant les idées par ses coupures. Tout ce qu'il nous donne est donc du Julien, mais c'est loin d'être Julien même.
Je m'explique par des exemples. Il n'est pas vraisemblable que le défenseur de l'hellénisme ait commencé par livrer , en le raillant , ce qu'il voulait défendre. A défaut de logique , il avait , et l'on ne peut lui refuser, de la rhétorique et quelque sens commun. A-t-il pu mettre immédiatement après son exorde les phrases suivantes? « Les Grecs donc (les traducteurs ont tort de remplacer ce donc, qui marque la fin d'un développement, par j'en conviens, qui en indiquerait, au contraire, le commencement), les Grecs donc ont imaginé sur les dieux des fahles in-
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croyables et monstrueuses. Ils ont dit que Cronos avait dévoré ses enfants et les avait ensuite rcvomis. Ils ont raconté des mariages incestueux entre les dieux et débité que Zeus eut commerce avec sa mère ; qu'en ayant eu des enfants, il épousa sa propre fille , et qu'après s'être uni avec elle , il la donna à un autre. Puis , c'est le décbirement en morceaux de Dionysos et la ressouduve de ses membres. Voilà l'espèce de contes que font les traditions des Grecs. » Ou bien Julien rattachait ces phrases tant bien que mal à son exorde et devait dire : Répondez à mes accusations, au lieu d'y échapper par des récriminations contre nous, récriminations d'ailleurs ridicules, parce qu'elles confondent l'hellénisme avec des fables qui n'en sont que l'enveloppe. Ou bien il exprimait la pensée générale qui résulte de la plupart de ses fragments, à savoir que les Galiléens préféraient sans raison les traditions juives à l'hellénisme ; et par hellénisme, devait-il ajouter, je n'entends pas les contes de vieille femme qui remplissent les ouvrages des poètes , si l'on prend ces fables à la lettre ; j'entends le sens profond qu'en ont tiré les principaux représentants de l'esprit grec ou les philosophes. C'est cette seconde hypothèse qui doit être la vraie ; car il n'est pas habituel de courir d'abord au-devant des objections avant d'avoir énoncé et quelque peu développé la proposition capitale que l'on veut établir. D'ailleurs, si je ne me trompe , j'avance ici un fait et non pas une hypothèse. Julien avait annoncé « qu'il rechercherait d'abord en peu de mots d'où et comment nous vient l'idée de la divinité , puis qu'il comparerait ce qui se
dit à ce sujet parmi les Grecs et parmi les Hébreux. » Il devait donc entrer en matière par un développement dont le fond nous a été conservé dans ce passage de Cyrille, moitié résumé et moitié citation : « Julien soutient que l'idée de Dieu n'est pas chose qui nous vienne de l'enseignement , mais que c'est une notion spontanée et innée (àutoçuïjç). Que cette croyance n'ait pas été apprise, dit-il, mais qu'elle soit naturelle, nous en trouvons d'abord la preuve dans une prédisposition commune à tous les hommes, et en public et en particulier, et dans les individus et dans les peuples , celle qui fait concevoir la divinité. Tous, en effet, sans l'avoir appris de personne, nous croyons à quelque chose de divin , dont il n'est ni facile à tout le monde, ni même possible à ceux qui en ont une claire vue , de parler avec exactitude A cette pensée universelle des hommes s'en
joint une autre. Tous, tant que nous sommes, nous nous sentons tellement dépendants du ciel et des dieux visibles dans le ciel que , si quelqu'un vient à se former l'idée d'un dieu autre que ceux-là, il lui assigne pourtant le ciel pour demeure, non pas qu'il prétende le séparer de la terre ; mais il croit devoir placer le roi de l'univers, pour ainsi dire, dans la partie la plus honorable du tout , pensant qu'il voit de là tout ce qui se passe ici-bas. » La vérité , la gloire , la grande supériorité de l'hellénisme , selon Julien , c'est d'avoir conçu le dieu premier et de n'avoir point méconnu les dieux secondaires qui sont visibles dans le ciel. C'est précisément en cela que consiste l'hellénisme ; et qu'on ne vienne pas se prévaloir, devait-il ajouter, des fables des poètes.
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Elles sont absurdes en elles-mêmes, mais elles recèlent un sens profond sous le voile de symboles. Toutes les fois qu'on lui objectait la mythologie ou la religion populaire, il répondait habituellement que c'était là des inventions poétiques (icpoêaXeîtat S'Faœç xà cuvyjGyj icàXiv, xxl u.u6o),OYtav toiïjxixyjv eivai ib xpr^xx Ipei). Cyrille fait de plus allusion, dans son premier livre, aux allégories d'Homère ; et il était impossible que Julien n'eût point parlé de ces allégories et de l'interprétation qu'on en donnait. Tout le monde , à cette époque ( les chrétiens aussi bien que les païens) , interprétait, allégorisait. On eût dit que la parole n'avait été donnée aux premiers hommes que pour déguiser leur pensée, et que la sagesse antique n'avait dû parler que par énigmes, afin d'exercer la sagacité future des Origène ou des Jamblique. Donc, plus le sens naturel d'une fable était absurde , plus il devait y avoir sous ce symbole un sens mystérieux et profond. Julien ne faisait donc pas difficulté d'avouer l'absurdité apparente des traditions helléniques : l'allégorie était là pour tout sauver, pour tout ramener au bon sens et à la vérité. Qu'on replace dans ce courant d'idées la citation que Cyrille met , je ne sais pourquoi , en tête de son exposé , et l'on verra que la pensée de l'auteur païen se suivait beaucoup plus correctement dans son livre que dans les extraits soi-disant méthodiques de son adversaire.
Je veux énumérer rapidement quelques autres causes du désordre qui paraît régner dans les fragments de Julien. Souvent les citations que fait Cyrille sont formées de deux ou trois morceaux rapportés ,
sans que nous ayons les idées intermédiaires, ce qui rend insaisissable la suite du discours. Par exemple , Julien soutenait que tout ne se fait pas par le seul ordre de Dieu , mais qu'il doit y avoir dans les natures quelque chose qui corresponde à cet ordre. « Je m'explique, ajoute-t-il : Dieu a commandé que le feu fût porté en haut et la terre en bas. Pour que l'ordre de Dieu s'exécutât, n'a-t-il point fallu que le feu fût léger et la terre pesante ? De même pour tout le reste. » Puis, entre celte partie de la citation et la suivante, il y a une lacune dont les traducteurs effacent la trace, mais qui est marquée par ces mots de Cyrille : « Et après ces choses , il dit encore. » Il n'y a donc aucun rapport logique , comme le donnent à croire les traductions, entre ces mots : » De même pour tout le reste », et ceux par lesquels recommence la cilalion textuelle des paroles de Julien : « Il y a quelque chose d'analogue dans les choses divines. » Cette dernière phrase ne se rapporte exactement ni à ce qui précède, ni à ce qui suit : « La cause en est que , tandis que l'espèce humaine est faible et corruptible, et par conséquent ses œuvres corruptibles et sujettes à toute espèce de vicissitudes , les ordres de Dieu sont éternels comme lui. » Évidemment , le désordre tient ici aux coupures pratiquées dans la texte original plutôt qu'au manque de logique de l'auteur. D'autres fois, Julien annonce qu'il va parler de telle chose , puis il conclut comme s'il en avait parlé ; et pourtant , il n'en est rien dit dans les fragments. Ainsi, « je vais démontrer, dit-il , et par Moïse et par les prophètes et par Jésus , que ( votre ) Dieu n'est que le Dieu
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d'Israël et de la Judée. » Et il cite , en effet, des textes de Moïse d'où semble résulter celte conséquence; mais de paroles de Jésus, point: ce qui n'empêclie pas Cyrille de nous conserver cette conclusion : « Que Dieu ne se soit occupé dès l'origine que des Juifs, que tel ait été son partage, c'est ce qu'ont dit manifestement Moïse et Jésus , comme on voit. » Julien citait certainement quelques paroles de l'Évangile, qu'il faisait suivre peut-être de commentaires insolents ; Cyrille a supprimé le tout, sans s'inquiéter s'il prêtait des manques de logique à celui qu'il réfutait. Le défaut le plus habituel de ses citations , c'est qu'elles débutent par des mots qui se rapportaient à des idées antérieures que nous ignorons , mais sans rapport aucun avec celles que nous avons sous les yeux : de sorte que le discours de Julien a souvent l'air de n'être composé que de débris ou que de propos interrompus.
II. Ce désordre a encore été augmenté par les traducteurs. Je ne parle point des transitions artificielles ou à contre-sens, qui abondent dans d'Argens et dans Tourlet, et que M. Talbol ne s'est pas toujours défendues. Mais ils sont loin d'avoir receuilli tout ce que Cyrille nous a conservé de Julien, soit mot à mot, soit sous forme de résumés plus ou moins exacts. Il faut le dire , les éditeurs, pour faciliter aux lecteurs l'étude du texte, leur ont tendu sans le vouloir un piège , où les traducteurs ont donné tête baissée. Chaque fois qu'il se rencontre une citation de quelque étendue qui peut se détacher facilement de l'argumentation de Cyrille, ils ont eu
soin de la mettre à la ligne et de la faire précéder du mot IouXtavcç ; de sorte que l'on peut s'imaginer qu'il n'y a qu'à recueillir et à mettre bout à bout ces citations, ainsi placées en évidence, pour avoir tout ce qui reste du livre contre les chrétiens. C'est une erreur. Celui qui réfute ne se borne pas toujours à ce qu'il cite textuellement ; comme il a sous les yeux ou dans l'esprit le livre à réfuter , sa pensée et sa discussion s'y reportent continuellement , et il fait fréquemment intervenir dans ses argumentations ou des résumés ou des demi-citations , qui complètent ou éclaircissent les pages qu'il a plus particulièrement citées. Si l'adversaire de Julien l'eût pressé de plus près, il nous l'eût conservé beaucoup plus intégralement , au moins quant au fond et à l'ordre des développements. Mais tel qu'il est , il n'est pas possible qu'il ne fasse quelquefois ce que font tous les bons argumentateurs. Sans doute les renseignements qu'il nous fournit ainsi peuvent paraître trop peu nombreux ; il y a pourtant un double avantage à lire concurremment la réfutation et les pages réfutées. D'abord on évite un certain nombre de contre-sens qui viennent d'un texte ou fautif ou tronqué; en second lieu, on entrevoit mieux le dessein et la marche de l'ouvrage de Julien.
On évite des contre-sens. Par exemple, si le dernier traducteur, aussi bien que ceux qui l'ont précédé, se fût donné la peine de lire le texte entier de Cyrille, il n'aurait pas écrit cette phrase qui, dans la suite des idées, forme un non-sens : « Voilà pourquoi les Scythes accueillirent Anacharsis comme un insensé. » Il est vrai que le passage de Julien n'a
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point la négation oôx devant iBé;avxo; mais la réfutation qui vient ensuite porte : « Ot 2x,66at, çyjciv, où/. âoèÇavTo (Bay.'/eûovTx xcv Aviyjzpaiv : » ce qui est la vraie leçon et ce qui signifie : « Les Scythes repoussèrent les mystères de Bacchus que leur proposait Anacharsis. » En effet , ces mystères qu'Anacharsis leur apportait de la Grèce leur étaient étrangers , et les Scythes devaient les rejeter par fidélité pour les traditions qu'ils tenaient de leurs ancêtres ou, pour parler comme Julien , des dieux chargés de présider à leur nation. Cela est parfaitement conséquent à ce que Julien développe, à savoir que chaque peuple a ses dieux protecteurs, et par suite ses lois et ses coutumes propres et originelles. Autre exemple : Julien parlant quelque part de la plus excellente des divinations ou de l'astrologie, se sert des mots rj c-.à Touitov àpfrroj, sans qu'on voie à quel mot se rapporte ce toutwv. Les traducteurs , pour tirer un sens de ce texte tronqué, ont parlé de la divination par les sacrifices, ce qui parait d'ahord très-admissible. Mais Cyrille , qui avait l'ouvrage de Julien sous les yeux, parle de la divination par les astres (cY àcrrpwv), et la suite des idées de Julien confirme cette interprétation. Il y a plus : Julien, qui attribue à Abraham, et par suite aux Juifs, la divination par les astres et la divination par les oiseaux, leur refuse la divination par les sacrifices. Car en quoi consistait-elle ? Dans l'examen de l'intérieur et plus spécialement du foie des victimes. Or, Julien dit formellement, dans quelques lignes jetées au milieu de l'argumentation de Cyrille, mais que les traducteurs n'y ont pas été chercher ; a (Les Juifs) admettent un dieu particulier
à l'exclusion de tous les autres, et ne connaissent point l'usage du sacrifice appelé hépatoscopique » , c'est-à-dire du sacrifice où l'on devine par l'examen du foie des victimes. En voilà assez sur les contresens qu'on pourrait éviter par une lecture de Cyrille.
Mais surtout les indications qu'on recueille dans cette lecture jettent souvent une vive lumière sur les fragments déjà connus. S'il y a encore trop de ces citations dont on ne voit pas bien la raison , il y en a beaucoup d'autres qui sont naturellement amenées par le mouvement de la discussion et par certains mots de Julien , cités ou résumés par Cyrille , mais non notés par les éditeurs. Tantôt c'est une courte citation ou même un mot de la réfutation qui éclaire le sens de certains fragments, tantôt c'est une analyse qui nous montre nettement la marche du discours de Julien. Tantôt ce sont des indications sur certains développements, considérables à tous égards, que les fragments ne laisseraient même pas soupçonner. Enfin, il y a telle erreur de Cyrille qui nous met sur la voie de la pensée de son adversaire.
Je n'entends pas citer toutes les bribes que nous rend ainsi le texte de Cyrille : quoique la moisson n'en soit pas très-abondante, elles sont encore en trop grand nombre pour être exposées ici. Je me contenterai de quelques exemples, en les rangeant sous les quatre chefs que je viens d'indiquer.
1° On trouve à plusieurs reprises dans les fragments l'expression de Tcpacs^rjç appliquée au créateur ou plutôt au démiurge ou artisan du monde. Le dernier traducteur la supprime ; les autres la rendent très-obscurément ou par des contre-sens ; moi-même
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je ne serais pas assuré de me faire entendre en traduisant par le créateur ou le démiurge immédiat , si Cyrille ne me fournissait l'explication de ce terme obscur. «Ils disent, écrit-il, que le Bien (c'est-àdire le dieu premier) est immobile, et écartant de lui tout soin à notre égard, ils imaginent un second dieu qu'ils appellent aussi icpore^rj , c'est-à-dire continu , tenant ou touchant immédiatement aux choses créées (cv vm rcpoffejç*] /.aXouac xor.q XTÎqwwi ). » Et ailleurs : a Le premier est le Bien ; de lui est engendré le Nouç ou le Penser, qu'ils appellent encore second dieu et auteur ou démiurge immédiat du monde. » On ne doit pas se laisser troubler par ce çaaiv (ils disent); car cette opinion n'était point particulière à Julien , mais il la partageait certainement, comme le prouve ce dernier texte : « Mettant le Bien au-dessus du Démiurge, il dit que le Bien est immuable, immobile dans son inaltérable impassibilité , éloigné de toute volonté comme de toute nécessité de s'occuper des choses qui viennent à l'existence , et qu'il délègue la création à un second dieu qui vient de lui et après lui (;û de-' xoxoS xat \j.i-.' aôrbv Seutépw ôeto). » Nous voici en plein alexundrinisme ; et supprimer le mot îcpoae^rjç , c'est supprimer toute une théorie. Le dieu premier, pour Julien, comme pour Platon, comme pour les Alexandrins , est le Bien en soi ; il n'a aucun rapport immédiat avec le monde, auquel il ne touche, en quelque sorte, que par sa seconde hypostase ou par la Pensée ou Nouç ou A^yoç, qui est engendré de lui. Comparé au premier, ce second dieu est le démiurge immédiat du monde , dont le Bien n'est créateur que
par son intermédiaire. Aussi Julien Pappelle-t-il indifféremment ou Ar^ovp^hç Tcpocejçïjç toiç xxiqjWKHV , ou Syjijl'.oupysç TCpoce^ç j ou 6ebç icar/jp, xùpioç twv oXwv. Encore bien que le Démiurge se serve lui-même de dieux ou de puissances intermédiaires, il est immédiat, comparé à son père ; et d'un autre côté , il est universel , par rapport aux dieux inférieurs , dont le pouvoir est limité à telle ou telle fonction, soit dans l'arrangement, soit dans l'administration du monde. Prenons un autre exemple. Je lis dans toutes les traductions : « Qu'est-il besoin d'appeler ici les Grecs et les Hébreux en témoignage? Il n'y a personne qui n'étende les mains vers le ciel en priant , qui ne se tourne vers le ciel, lorsqu'il jure par Dieu ou par les dieux , en un mot, lorsqu'il a l'idée du divin, etc. » Que veut prouver l'auteur ? Est-ce l'existence de Dieu ou des dieux, ou leur habitation dans le ciel, ou la divinité du ciel? On peut hésiter, quoique tout le développement nous incline vers la dernière hypothèse. Mais rétablissez en tête de cette citation la ligne qui la précède immédiatement : « Affirmant que le ciel est Dieu , Julien continue ainsi ; » et toute espèce de doute s'évanouira.
2° On voit bien par les fragments que, malgré sa prédilection pour l'Hellénisme, Julien accepte volontiers le Judaïsme comme religion particulière «t inférieure , ayant d'ailleurs de nombreux points de contact avec celle des Grecs, tandis qu'il ne peut souffrir la nouveauté chrétienne qui s'écarte à la fois des Grecs et des Juifs. Mais nu 'le part cette marche de la fin de son ouvrage ( au moins de son ouvrage tel que nous l'avons ) n'est exprimée aussi claire-
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ment que dans le résumé qui suit : « 11 dit que les institutions chrétiennes ne conviennent pas avec le Mosaïsme et que nous ne voulons pas vivre selon les mœurs et les lois des Juifs, parce qu'elles s'accordent avec celles des Grecs. Les uns et les autres , selon lui, ont les mêmes institutions et les mêmes coutumes, et non des institutions et des coutumes différentes , à l'exception de deux ou trois points à peine. Par exemple , les Juifs n'admettent que leur Dieu particulier à l'exclusion de tous les autres, et ne reconnaissent point l'usage du sacrifice appelé Hépatoscopique. Le reste est commun et sans aucune différence essentielle chez les uns et chez les autres, au moins à ce qu'il prétend. Chez les Juifs, la circoncision est tenue pour une pratique excellente. Mais elle est en usage chez les prêtres les plus saints de l'Egypte, chez les Chaldéens et chez les Sarrazins. Les différents modes de sacrifices sont également en honneur auprès des Juifs et des Nations : prémices, holocaustes, confessions, actions de grâces, offrandes et purifications. » Un mot peut nous arrêter dans ce résumé et dans les fragments traduits, c'est le nom de Dieu particulier ou partiel , donné au Jéhovah de Moïse. Un autre fragment que je trouve mêlé à la discussion de Cyrille explique nettement la pensée de Julien, et montre en outre qu'il avait longuement insisté sur ce point, qui ne nous apparaît qu'en passant dans les citations, Comme « passant par-dessus toute pudeur, dit Cyrille , et lâchant la bride à ses blasphèmes contre Dieu, il imagine toujours quelque chose de plus impie que ses premières pensées. C'est ainsi qu'il s'efforce de démontrer
que le Dieu dont il est parlé dans les écrits de Moïse doit être quelqu'un de ces Dieux de la plèbe (1) qu'il appelle Dieux particuliers ou partiels ( ji^ptxol), qu'il est nommé ainsi et qu'il n'est que cela, qu'aussi bien il n'a eu en partage qu'une faible portion de ce qui existe sous le soleil, je veux dire la Judée, qu'il ne s'est soumis que la seule et unique race d'Israël, que cela a suffi à ses forces, et que même il a pourvu à grand'peine au gouvernement de ce qui lui était échu. » On chercherait vainement parmi les fragments traduits quelque chose qui nous fit voir plus nettement comment Julien rattachait le Judaïsme à son système théologique. Un Dieu premier qui , pour ainsi dire , règne et ne gouverne pas ; au-dessous de lui, un second Dieu, le Ncjç, qui règne et gouverne, tant par lui-même que par ses ministres, et dont l'empire souverain s'étend sur l'universalité des choses ; et au-dessous de ce second dieu ou de ce Démiurge universel, une foule de dieux particuliers, présidant à telle ou telle partie de la création, au gouvernement et au salut de tel ou tel peuple , sans compter les anges ou démons et les héros, qui sont capables de passion, tandis que les dieux sont impassibles. Les idées de Julien peuvent être absurdes à les considérer métaphysiquement et absolument , mais elles forment un tout parfaitement logique, et certes beaucoup plus logique dans leur ordre primitif que dans les citations ou tronquées ou déplacées de son adversaire , lequel le plus souvent ne s'évertue que contre des détails, et par
(i) Ex plèbe Dcos, comme dit Ovide.
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conséquent ne cite textuellement que des détails parfois insignifiants.
3° J'arrive à des indications de développements dont les fragments traduits ne conservent pas la moindre trace. Après avoir soutenu et, à ce qu'il croyait, démontré que le Dieu des Juifs n'est qu'un Dieu partiel, un Dieu de la plèbe des Dieux, Julien veut bien admettre toutefois par hypothèse que Jéhovah est le Dieu du monde ou le Démiurge universel. Mais alors, dit-il, « si les nations étaient quelque chose à ses yeux , il était nécessaire qu'il les gratifiât, elles aussi, de l'esprit prophétique, ou au moins qu'il leur envoyât des prophètes pour les initier aux mystères , et avant tout qu'il fit briller à leurs regards les saintes lois, je veux dire celles du tout sage Moïse, et qu'enfin il leur manisfestât des signes de sa divinité. » Et un peu plus loin, Cyrille ajoute: «Il continue ses invectives et ses diatribes en demandant pourquoi le Père n'a pas envoyé aux nations son Fils comme sauveur et comme rédempteur au lieu d'en gratifier par privilège ceux du sang d'Israël. » Autre argumentation absolument disparue des citations textuelles: après avoir reproché aux Chrétiens de s'adonner aux lettres profanes qui pourtant , à les en croire , ont Satan pour père et pour inspirateur (ce qui rappelle le rescrit sournois et taquin par lequel il défendait aux grammairiens et rhéteurs chrétiens d'enseigner la littérature des Gentils) , « il insistait, nous dit Cyrille , et se raillait de l'Écriture Sainte, inspirée de Dieu, parce qu'elle est composée dans la langue des Hébreux ; et il déversait le mépris sur cette langue et sur
toutes les autres, a l'exception de la grecque et de la latine. » Citons encore une lacune considérable. « La résurrection des morts, nous dit Cyrille, était plus que tout le reste un objet de dérision pour cet ennemi de la vérité. » Et il n'y en a pas un mot dans les fragments , qu'il s'agisse ici de la résurrection particulière du Christ, qui n'est qu'un fait, ou de la résurrection universelle, qui est une doctrine. 4° J'arrive à la fin de cette recherche minutieuse. J'ai dit que la réfutation de Cyrille, même par quelques erreurs évidentes qu'il commet, nous mettait sur la trace de certains développements de Julien. Je n'en citerai qu'un exemple. Cyrille dit que Julien « supprimait l'existence ou la réalité ((faapljtv) du fils de Dieu, qu'il niait qu'il fût Dieu, et de plus qu'il se riait du mode de l'Incarnation », il faudrait dire de V humanisation (èvavQpwTrrçctç) pour traduire littéralement. Julien avait sans doute insisté sur ce point , puisque son adversaire répète à plusieurs reprises cette phrase ou mot à mot ou à peu près dans les mêmes termes. Or, bien que je ne connaisse sa pensée que par cette indication sommaire, j'ose pourtant affirmer qu'il ne disait pas, qu'il ne pouvait pas dire ce que Cyrille lui prêle. Tous les Alexandrins faisaient le Aoyoç ou le Ncjç fils de l'Un ou du Premier ou du Bien en soi; et Julien, comme nous l'avons vu plus haut, ne s'écartait pas en cela de ses maîtres; car selon lui le Nouç est le Dieu second , issu du Premier ou du Bien. Il ne pouvait donc nier absolument le Fils ou le Verbe ; ce qu'il devait rejeter de toutes ses forces, c'était le Fils, Homme-Dieu.
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Il attaquait de deux manières la doctrine chrétienne du Fils. D'abord il s'efforçait de prouver que le Dieu d'Israël était absolument unique selon Moïse et les prophètes , et qu'il n'est nulle part question de son fils comme Dieu , puisque tous les textes où il est parlé de ce fils se rapportent à Israël. Mais après ces arguments tirés de l'Écriture, il devait employer et employait effectivement d'autres raisons a priori plus ou moins solides pour démontrer l'impossibilité de l'existence du Fils, dans le sens chrétien du mot. Ce qui me confirme dans cette interprétation, c'est que je vois Cyrille, immédiatement après avoirditque Julien rejetait l'existence et la divinité du Fils, ajouter qu'il se riait du mode de l'Incarnation. Tel devait être, en effet, le point de divergence entre le disciple des Alexandrins et les Chrétiens ; et tout le fort du combat portait sur rTSvavôp'jMïYjfftç. Cyrille nous a conservé quelques-uns des arguments a priori de Julien qui , comme tant d'autres choses, manquent dans les traductions, a Ils disent (Julien et ses partisans) que le corps de l'homme est trop vil et trop plein d'ordure pour que Dieu y descende », et ailleurs : « Nos adversaires diront peut-être : mais pourquoi Dieu s'est-il fait homme, et mêlé à la chair et à nos souillures, lorsqu'il pouvait et facilement, s'il est un Dieu véritable, comme vous le soutenez, faire seulement un signe et , par sa puissance ineffable, changer les cœurs sur la terre et les porter à faire ce qui lui plaît, à vivre saintement? » Ces deux arguments, je l'avoue, ne sont pas sous le nom de Julien ; le premier est annoncé par le
mot çâc;:v, et le second par les mots àXV i<jwç Ipouoiv ci 8i'èv<mtaç. Mais il ne faut voir laque des artifices de langage pour ne pas répéter éternellement la mot çYjs-.v. Cyrille, en effet, emploie assez souvent les formules ças'.v, l'awç èpîu^.v ou epeï, ?a(ev àv oî O'.'èvav-txç ou çaw] o'àv ô ci'èvavxlaç, et autres semblables; traduisez-les toutes hardiment, à ne considérer que le sens, par Julien a dit. Car, en examinant les arguments qui suivent ces formules, on se convainc bientôt qu'ils sont purement et simplement tirés de son ouvrage. Ainsi, pour ne pas sortir des citations qui ont donné lieu à cette remarque, la phrase : « Le corps de l'homme est trop vil et trop plein d'ordure », n'est pas de Cyrille, mais elle est empruntée à Celse, d'où Julien l'a transportée sans doute toute vive dans son livre ; et la question : a pourquoi Dieu a-t-il pris la forme de l'homme ? >» n'a pas d'autre origine.
III. On voit comment et combien le texte de Cyrille peut servir à éclaircir et jusqu'à un certain point à compléter ce qui nous reste de l'œuvre de Julien. Mais j'ai raisonné jusqu'ici dans l'hypothèse que les citations de Cyrille sont tirées de l'ouvrage entier et non pas d'une partie seulement de l'ouvrage qu'il réfute. C'est cette hypothèse qu'il faut maintenant examiner. Pour ne négliger aucun moyen d'investigation , déterminons , autant que possible, le plan de la polémique de Julien, à supposer qu'elle se bornât aux idées fondamentales que Cyrille a conservées. Heureusement qu'il n'y a pour cela aucun effort d'induction à faire ; car je me défierais de mes conjec-
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tures; mais Julien nous a tracé lui-même le plan de sa démonstration : toute la question est de savoir «i c'est là le plan de l'ouvrage tout entier ou seulement du premier livre, comme j'ai de fortes raisons de le croire.
« Il vaut la peine, dit-il , d'expliquer d'abord en peu de mots d'où et comment nous vient l'idée de Dieu ; ensuite de comparer ce qui se dit chez les Grecs et chez les Hébreux au sujet de la Divinité ; et après cela de demander à ceux qui ne sont ni Grecs ni Juifs, mais de la secte des Galiléens, pourquoi ils ont préféré les croyances juives aux nôtres, et ensuite pourquoi, au lieu de s'y tenir, ils s'en sont séparés pour se frayer une voie particulière. Loin de s'attacher dans leur confession à ce qu'il y a de bon et de beau dans les Hébreux de Moïse, ils n'ont pris que les vices inhérents aux deux nations. Empruntant l'athéisme à la criminelle sottise des Juifs (t), le dérèglement et la confusion à notre insouciance et à notre relâchement (2), ils en ont fait ce qu'ils appellent la religion par excellence. »
En effet, soit parmi les fragments anciens, soit parmi ceux que j'ai relevés pour la première fois, il n'en est pas un seul qui ne renlre facilement dans ce cadre. C'est d'abord l'innéité de l'idée du divin, comprenant et la notion du Dieu suprême (Bien en soi et Raison universelle) et celle des puissances inférieures (dieux ou démons), puis l'opposition de cette grande
(1) C'est-à-dire le mépris et la négation, non de Dieu , mais des Dieux.
(2) C'est-à-dire le mépris des pratiques , et entre autres la violation des lois qui défendaient de manger de certains animaux.
idée tant avec les traditions des Juifs qu'avec la mythologie des Grecs. Julien avait-il comparé métaphysiquement le Dieu de Moïse et celui des philosophes, ces vrais représentants de l'Hellénisme? Nous l'ignorons. Mais il oppose le Démiurge du Timée au créateur de la Genèse ; l'un , auteur de toute existence ou spirituelle ou corporelle ; l'autre, auteur seulement des êtres matériels; et concentrant la discussion sur la création de l'homme, il critique tout le second chapitre de la Bible, le paradis terrestre, la formation de la femme, le commandement de Dieu, la ruse du serpent et la chute ; puis, transformant la question, il explique sa théorie des Dieux particuliers et tâche de prouver que Jéhovah n'est qu'un de ces Dieux; et encore lui attribue-t-on des passions qui ne conviennent pas aux dieux, mais aux démons : il entremêle à tout cela la plus singulière des philosophies de l'histoire, où la diversité des peuples et des langues est expliquée non par la fable ridicule de la tour de Babel, mais par une double cause, par des nécessités naturelles et primordiales inhérentes aux essences, et par la différence des Dieux particuliers qui président aux nations. Quelle distance de cette théologie pauvre, étroite et exclusive des Juifs qui n'admet qu'un Dieu partiel et qui rejette tous les autres, à l'Hellénisme qui maintient le Bien absolu au sommet du monde divin et reconnaît au-dessous de lui le Démiurge, père et seigneur de l'univers, sans méconnaître les dieux partiels ni toutes les autres puissances célestes, de quelque ordre qu'elles soient. La question se transforme de nouveau ; c'est maintenant la supériorité des Grecs et des Romains sur
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les Hébreux dans les arts, dans les sciences, dans la législation, dans la politique et dans la guerre : supériorité qui est une récompense de Dieu et le fruit de la sagesse religieuse des adhérents de l'Hellénisme. Mais les Hébreux conservaient quelque ombre de la religion véritable ; ils avaient des sacrifices, des cérémonies saintes, des pratiques respectables et des lois exactes sur les aliments permis ou défendus. Les Chrétiens ont tout abandonné. Et non-seulement ils se sont séparés des Juifs, mais ils se sont écartés des préceptes de Jésus et des apôtres , et n'ont fait qu'innover, tant dans les pratiques en s'éloignant de plus en plus de celles des Juifs, que dans les croyances, en imaginant la divinité de Jésus et le culte d'un mort. Telles sont les thèses fondamentales auxquelles se ramènent sans peine les développements en apparence si capricieux de la pensée de Julien.
Je dis que ce n'est point là le combat qu'il a livré au christianisme , que ce n'en est que le prélude. C'est à peine si cela dépasse le discours de Celse, en renversant l'ordre des deux parties qui le composent. Celse oppose d'abord les Juifs aux Chrétiens; Julien oppose d'abord les Gentils ou les Grecs aux Juifs, pères des Galiléens. Mais avec un peu plus de connaissance des Écritures , particulièrement des prophètes , Julien ne fait guère que reproduire l'argumentation de Celse : ce n'était pas la peine de venir après Porphyre et d'avoir passé par le christianisme pour s'en tenir à ces généralités.
Moralement certain qu'il avait fait autre chose, je me suis demandé, en arrivant à la fin de la réfu-
iation de Cyrille , si nous l'avions complète ou s'il ne l'avait pas poussée au-delà du premier livre de Julien. J'ai soupçonné un moment que nous n'avions pas toute l'œuvre de l'évêque d'Alexandrie. Je ne me fondais pas dans cette supposition sur des apparences logiques ou littéraires; car si ce livre n'a point l'air de finir, cela prouverait tout au plus que Cyrille, comme la plupart des écrivains de l'époque, manque de cette logique droite et ferme qui fait qu'une œuvre a bien réellement un commencement, un milieu et une fin. Mais à la suite du reproche que Julien fait aux Chrétiens d'adorer les morts, je lisais cette phrase qui m'arrêtait : « J'ai employé, disait Cyrille, un long discours à réfuter toutes ses accusations si nombreuses à ce sujet. » Mais où? Cette longue réfutation (jjiaxpbç Xé-yoç) ne se trouve ni dans son livre contre Julien , ni dans le reste de ses œuvres. N'était-elle pas dans une partie perdue du livre que j'examinais? En y réfléchissant, je vis que le temps du verbe employé par l'auteur (àr/jXwy.a) résistait à une pareille supposition , car cette partie perdue aurait dû venir après celle que nous possédons ; il faudrait donc le futur et non le parfait. Je conclus finalement que Cyrille n'avait cité et critiqué que le premier des trois livres de Julien.
Sinon , comprendrait-on qu'il nous dit que Julien avait composé trois livres , je ne dis pas seulement contre la religion des Chrétiens , mais contre les Évangiles? A peine est-il question en passant des événements et des discours évangéliques dans les fragments qu'il nous a conservés. Jésus, Marie, Joseph, Pierre, Paul, Jean, Luc et Mathieu y sont
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nommés ; il y est fait allusion à la naissance de Jésus, à l'incarnalion , à la résurrection et à la divinité du Christ; mais le peu que Julien en dit rentre dans ses thèses générales sur les Grecs , les Juifs et les Chrétiens, et ne saurait en aucune manière passer pour une critique des évangiles, des écrits apostoliques et de tout le dogme. Et pourtant, si nous nous en rapportons à Cyrille , « Julien attaquait tout le christiatisme, et les mœurs et les lois et les mystères; parmi les faits les plus beaux et les paroles les plus sages de l'Écriture , il n'était rien qu'il n'eût eu l'impudeur de dénigrer et de tourner en mal par ses accusations. » Si telle était la portée de l'œuvre que lisait Cyrille, il faut avouer qu'elle ne ressemblait en rien à ce que nous lisons aujourd'hui. Où donc est cette critique, ou si l'on aime mieux cette diatribe universelle dont il nous parle ? On serait en droit de soupçonner que non-seulement il a fait de larges coupures dans les bavardages de Julien, mais qu'il s'est permis de supprimer à peu près tout l'ouvrage en se donnant l'air de le réfuter. Mais il ne mérite pas l'injure d'un pareil soupçon ; et nous verrons tout à l'heure qu'il a fait tout ce qu'il a promis. Établissons d'abord par Julien luimême que toutes les citations qui nous restent n'appartiennent qu'à son premier livre.
A deux reprises différentes le Julien que nous avons nous renvoie au Julien que nous n'avons plus, la première fois , sans rien préciser ; la seconde , en nous marquant la partie même de son ouvrage où les matières dont il ne dit qu'un mot en passant étaient amplement développées. « Celui que vous
célébrez sous le nom de Christ, dit-il, fut lui-même un des sujets de César. Si vous ne le croyez pas, je vous le démontrerai un peu plus tard , ou plutôt disons le tout de suite. Vous dites vous-mêmes qu'il fut compris avec son père et sa mère dans le recensement de Cyrénius. Or, après sa naissance, quels biens si merveilleux a-t-il procurés à ceux de sa race?.... Mais nous reparlerons de cela un peu plus tard, quand nous commencerons à traiter des impostures et des prodiges des Évangiles. » Ces lignes appartenaient évidemment à son premier livre; elles font partie du développement où Julien opposait les bienfaits que les Grecs et les Romains tenaient de leurs Dieux en récompense de leur religion , à ceux que les Juifs avaient reçus de leur Jéhovah, afin de prouver la supériorité des peuples helléno-latins sur les Hébreux et de l'Hellénisme sur le Judaïsme. Maintenant, qu'il fasse allusion à son second livre dans le membre de phrase « nous reparlerons de cela un peu plus tard », c'est ce qui va devenir évident par notre second texte. Il est ainsi conçu : « Jésus n'est point sorti de Judas. Comment en serait-il sorti, puisque, selon vous, il n'est point le fils de Joseph, mais du Saint-Esprit? Vous vous efforcez de rapporter la généalogie de Joseph à Judas , et cette fiction elle-même ne vous réussit point. Car Mathieu et Luc sont convaincus d'être en contradiction l'un avec l'autre sur cette descendance. Mais laissons là celte question (de généalogie), puisque la vérité de ce que nous avançons ici sera examinée exactement dans notre second livre ( èv osu-Épw ffWtOYJMPW ). » C'est donc avec le second livre que commençait l'examen ou la critique des Ëvan-
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giles, puisque la question de généalogie est la première qui se présente dans les récits évangéliques. C'était donc aussi dans les deux derniers livres qu'il traitait de ces « prodiges et impostures des Évangiles » , dont il est question dans le texte précédent, la question des miracles ne devant naturellement venir qu'après celle des généalogies divergentes données par Luc et par Mathieu. Or, remarquons que le texte où Julien nous renvoie à son second livre appartient aux dix-huit dernières citations de Cyrille , et au développement de la question subsidiaire des variations des Chrétiens, laquelle se rattache à la troisième, c'est-à-dire à la dernière des thèses générales indiquées ci-dessus, à savoir que les Galiléens n'ont pri3 des Grecs et des Juifs que ce qu'ils avaient de mauvais ; et nous arriverons nécessairement à cette conclusion, que le plan de démonstration que nous avons cité plus haut n'était que le plan général de son premier livre, et non de son ouvrage tout entier ; et que les fragments conservés par Cyrille, n'allant pas au-delà de ce plan, ne vont point par conséquent au-delà du premier livre de l'apologiste païen.
C'est ce que Cyrille, si je ne me trompe grossièrement, nous dit lui-même, pourvu que nous nous don nions la peine de l'entendre , au lieu de le lire à la légère. Je reprends le passage où il nous explique son dessein , afin de l'examiner de plus près et d'en tirer les légitimes conséquences. « Puisque Julien , ainsi que je l'ai dit, ouvrant comme à deux battants sa bouche effrénée , a fait une longue et interminable diatribe calomnieuse contre notre Sauveur le
Christ et qu'il a lancé contre lui toutes sortes de propos infâmes, je ne ferai pas mention de ces infamies ( xwv [J.ev toio'jtwv oij 2>.a;;.s;.wjGC[j.ai ). Mais passant et avec raison par-dessus tout ce qui pourrait souiller, racpsXâijaç es xac y.ihx Ijjuppovwç là. Si ' wv xa-ca^iaîvs'.TO, si l'on donnait la moindre attention à ses paroles , je ne répondrai qu'aux choses indispensables. » Mais qu'était-ce que cette longue diatribe calomnieuse contre le Christ ( icXewnfj ouxoçavtte) , que ces paroles infâmes ( rcaXiu.<p)|wt çwval ) qu'il suffisait d'écouter avec quelque attention pour en être souillé? C'était la critique plus ou moins pénétrante, mais certainement insolente et injurieuse, des récits évangéliques et des discours de Jésus; et cette critique, comme nous l'avons déjà prouvé, ne commençant qu'avec le second livre, devait remplir les deux dernières parties de l'ouvrage de Julien. Lors donc que Cyrille nous annonce qu'il ne rappellera point ces insultes ou ces propos infâmes, c'est comme s'il nous disait en toutes lettres qu'il ne parlera point du contenu des deux derniers livres. En effet, après avoir dit qu'il ne répondra qu'aux choses indispensables, il réduit encore cette proposition en ajoutant aussitôt : « Il faut savoir aussi ceci : c'est que, dans son premier livre ( èv yàp -rw Ttpiîrap X6y<p)j il va deçà et delà à travers toute espèce de pensées, et ne cesse de tourner et de retourner les mêmes objections au hasard et sans ordre, etc. » Les chicanes confuses et pleines de répétitions auxquelles Cyrille répondra par ordre et selon les règles de l'art en les rangeant sous certaines espèces ou sous certains chefs, sont donc les objections entassées pêle-mêle dans le premier livre de Julien,
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et ne peuvent être que ces objections, si le langage de Cyrille a quelque suite et quelque logique. Autrement pourquoi borner au premier livre le reproche de défaut d'ordre ? Les autres étaient-ils donc moins confus et moins pleins de répétitions? Et pourquoi insister par cette formule : « il faut encore savoir ceci : loréov xaxsCvo, si l'on ne croyait pas que l'avertissement que l'on donne vaut la peine d'être remarqué. « Je vais réfuter et accabler l'invincible Julien , dit Cyrille à ses lecteurs. Mais je vous avertis d'abord que je ne répondrai pas à. la longue diatribe calomnieuse et impie de Julien contre le Christ , parce que loin d'être nécessaire, ce serait dangereux d'y répondre par la publicité qu'une réfutation lui donnerait. Je vous avertis de plus que, dans le premier livre, le seul auquel j'opposerai des réponses conformes à l'art, je réduirai de beaucoup les bavardages sans fin de Julien. » Ainsi se dissipe tout soupçon de mauvaise foi de la part du réfutateur; mais ainsi se confirme aussi du même coup, par ses paroles expresses , la conclusion à laquelle nous étions arrivés par l'examen du contenu des citations. On peut s'étonner sans doute que Cyrille ait borné là sa réfutation et qu'il n'ait point voulu répondre aux deux derniers livres. Car il nous apprend lui-même l'effet pernicieux de l'ouvrage de l'Apostat : a Les fidèles dont la foi est encore légère tombent ; ceux qui y sont mieux affermis se sentent parfois troublés. Ils pensent que (Julien) a la connaissance des Écritures saintes et divines, parce qu'il entasse dans son propre discours nombre de témoignages qu'il en tire, sans savoir pourtant ce qu'il dit. Beaucoup de ses supers-
titieux (corréligionnaires), lorsqu'ils rencontrent des hommes qui tiennent pour la doctrine chrétienne, les insultent et les traitent de haut en bas , en leur opposant triomphalement ses écrits et en disant qu'ils ont une force de démonstration irrésistible. » Puisque c'est là ce qui porte Cyrille à prendre sa plume vengeresse, il semble qu'il n'aurait pas dû négliger les objections les plus dangereuses, celles qui portaient sur les Évangiles et sur les fondements de la foi. Je crois pourtant qu'il se conduisit en slratégiste habile. Outre qu'il pouvait craindre avec raison de répandre davantage les impiétés et les blasphèmes de Julien , en les répétant même pour les réfuter, il faisait comme tous les apologistes chrétiens qui d'instinct n'aimaient pas la défensive; mais qui, se sentant les plus forts et ayant conscience que l'avenir était à eux, reportaient sans cesse, par une offensive hardie et vigoureuse, la guerre sur le terrain de l'ennemi. L'attaque était la plus sure et la plus victorieuse de toutes les défenses , tant le polythéisme était usé ! Il ne s'appuyait plus que sur la philosophie qui, après l'avoir miné et détruit avant l'avènement du Christ, s'efforçait maintenant de le renouveler en lui infusant à haute dose l'idéalisme le plus contraire à sa nature. Le principal était de renverser les thèses philosophiques dont Julien et ses amis prétendaient élayer le vieux culte en ruine ; et dans cette époque de lassitude intellectuelle et de mysticisme emporté, montrer que le polythéisme n'était qu'absurdités et jongleries , c'était avoir assez montré la vérité du christianisme : car on voulait à toute force une religion bien positive. Les âmes n'aspiraient qu'à
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croire ; en proie , si je puis le dire , à une crise de surnaturel, si on leur ôtait une croyance, elles se jetaient avidement sur l'autre. C'est pour cela que Cyrille passe tout son premier livre à décrier, pour ne pas dire à calomnier tout le vieil hellénisme , et surtout les philosophes et la philosophie, ces sources empoisonnées, selon lui , de l'impiété et de la plus funeste ignorance. C'est pour cela aussi qu'il s'acharne pendant neuf longs livres sur les préliminaires soi-disant philosophiques de la polémique de Julien , sans toucher , si ce n'est par accident , au vif de cette polémique. C'est qu'il s'agissait moins de se défendre que d'ôler à l'ennemi déjà vaincu les derniers restes de son armure d'emprunt, et que de le forcer dans l'étrange retranchement où il s'était retiré. Quoi qu'il en soit, je crois avoir démontré que toutes les citations que fait Cyrille sont empruntées uniquement au premier livre de l'écrit de Julien. Que deviennent alors les jugements qu'on en a portés sur une trompeuse apparence. Développant une idée déjà indiquée par M. Jules Simon, M. Vacherot a écrit dans sa savante histoire du Platonisme Alexandrin : « Celte courte analyse des fragments qui nous restent de la polémique de Julien contre les chrétiens, montre l'esprit de sa critique. Il se garde hien d'opposer le vrai polythéisme au vrai christianisme. Le titre même de son livre (mais qui donc le connaît?) révèle toute l'habileté de sa méthode. C'est une défense de l'hellénisme qu'il entreprend plutôt que du polythéisme. Dans l'hellénisme, il s'attache surtout aux doctrines philosophiques et ne prend jamais
les mythes dans leur sens populaire. Quant au christianisme, il aime mieux , et pour cause, le considérer dans son origine , dans sa tradition judaïque que dans les doctrines et les institutions qui lui sont propres. C'est du reste la tactique de tous les grands apologistes du paganisme, de Celse, de Porphyre, aussi bien que de Julien. » Il est très-vrai que ni Julien, ni Porphyre, ni Celse n'admettent et ne défendent le polythéisme populaire ; que Celse ne connaît que médiocrement le christianisme , quoiqu'il ait quelque connaissance des Évangiles qu'il a peut-être lus ; que Porphyre s'attachait beaucoup plus aux antécédents et à l'origine judaïque du christianisme qu'à ses dogmes et à ses mystères, puisque sur ses quinze livres contre la foi nouvelle, il y en avait au moins douze consacrés à la Loi et aux Prophètes. Mais l'erreur consiste à croire que Julien n'avait fait que répéter ses devanciers. Son originalité précisément, c'est je ne dis pas de comprendre, mais de connaître ce qu'il attaque. Sans admettre les contes de Théodoret et des autres écrivains ecclésiastiques, on ne peut disconvenir qu'il ait été chrétien, et peut-être, comme le dit Théodoret, lecteur de l'Église. Forcé de dissimuler longtemps ses sentiments, tandis qu'on pouvait le croire fidèle fervent, il avait lu et relu les Évangiles et les écrits apostoliques avec l'attention de la haine , et n'avait pas dû assister sans un intérêt mêlé d'une maligne joie aux disputes religieuses d'Arius et d'Athanase. Il pouvait donc, avec plus de vérité que Celse, se vanter de connaître ce dont il parlait. Et de
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fait, à moins que Cyrille n'exagère, il avait attaqué tout le christianisme , dogme , morale et discipline, mais quelle était la portée de cette critique? C'est ce qu'il est difficile de savoir, faute non-seulement de textes authentiques, mais encore de toute espèce d'indications un peu claires.
On peut se faire une idée assez exacte du premier livre de Julien, si l'on ajoute aux fragments déjà recueillis et traduits ceux qui sont cachés dans le corps même de la discussion de Cyrille. Mais nous ignorons absolument comment se composaient les deux autres. Le second comprenait-il tout l'examen critique de la vie de Jésus? Le troisième était-il tout entier consacré aux variations des Chrétiens dans la discipline , dans la morale et dans le dogme, depuis le temps des apôtres jusqu'au concile de Nicée ? Où les deux choses se mêlaient-elles perpétuellement? il est certain que Julien devait revenir longuement sur Pierre, qu'il traite d'hypocrite, parce qu'il vivait en juif avec les Juifs, et en gentil avec les Gentils , et principalement sur Paul et sur Jean , les deux principaux auteurs, selon lui, de la folie des Galiléens : Paul, qu'il considérait comme le plus hardi des magiciens et des imposteurs ; Jean , qu'il accusait d'avoir glissé sournoisement et subrepticement dans la doctrine la divinité du Christ ou l'identité de Jésus de Nazareth avec le Verbe. La question des variations des Chrétiens n'était qu'une question secondaire de son premier livre ; elle faisait partie de sa troisième thèse , que les Galiléens n'avaient pris que ce qu'il y avait de mauvais dans les Juifs et dans les Grecs. Julien devait la reprendre plus à