Béatrix d'Este, duchesse de Milan
A la fin du xve siècle, la plupart des cours princières d’Italie étaient devenues le centre d’un développement extraordinaire de la littérature et des arts ; mais si ce grand mouvement auquel on a donné le nom de Renaissance était encouragé et dirigé par des hommes éminents, il faut reconnaître qu’une bonne part de cet enthousiasme revient à certaines femmes de cette époque les « Dotte eroine » comme on les appelait alors.
Parmi ces belles protectrices, car elles étaient toutes divinement belles, au dire des nombreux poètes qui les ont célébrées, quelques-unes ont joué un rôle prépondérant ; on pourrait citer : à Urbin, Battista Sforza, femme de Frédéric de Montefeltro,
puis Elisabeth de Gonzague, femme de Guidobaldo fils et successeur de Frédéric; à Milan, Bonne de Savoie, femme du duc Galeas-Marie Sforza ; à Ferrare, Eléonore d’Aragon, femme d’ Hercule Ier; à Mantoue, Isabelle d’Este la célèbre marquise, celle qui brilla au plus haut degré comme protectrice des arts, et bien d’autres encore. Toutes sont intéressantes à étudier, mais dans ce groupe de femmes remarquables on peut en choisir une dont la personnalité nous semble peut-être la plus curieuse. Elle n’est pas la plus belle, mais elle est la plus jeune et attire surtout parce que, mêlée à des événements politiques d’une très grande importance, en relation journalière avec des littérateurs, des poètes et des artistes de grand mérite, elle exerça une autorité presque despotique sur la cour la plus somptueuse de l’Italie .
Béatrix d’Este, la seconde fille du duc Hercule Ier de Ferrare et d’Eléonore d’Aragon, sa femme, naquit à Naples le 20 janvier 147b-
Eléonore, étant retournée quelques temps après cette naissance rejoindre le duc Hercule à Ferrare, la petite Béatrix resta à Naples, aux soins de sa grand’mère, Isabelle de Clermont, femme du roi Ferdinand Ier, et y séjourna plusieurs années.
Pendant ce temps, il se passait à Milan un fait d une importance exceptionnelle ; le duc Galeas- Marie Sforza, fils de François Sforza, le fondateur de la nouvelle dynastie, tombait assassiné le 26 décembre 1476 et laissait pour gouverner le Milanais, un fils à peine âgé de huit ans sous la tutelle de sa mère la duchesse Bonne de Savoie, aidée des conseils du chancelier Cecco Simoneta. Mais Galeas avait des frères, et l’un d’eux, Ludovic que son teint basané avait fait surnommer le More, homme d’une extrême ambition, vint se placer aux côtés de la duchesse et ne tarda pas à prendre dans l’Etat une situation prépondérante . Bientôt , il réussit par ses intrigues à faire mettre à mort Simoneta et à éloigner de Milan la duchesse Bonne elle-même.
Alors sous le nom de Régent, Ludovic le More, régna de fait sinon de droit sur le Milanais tout entier.
En i48o, désirant contracter une alliance avec la cour de Ferrare, Ludovic, duc de Bari, titre que le roi de Naples avait conféré à son père, faisait demander, par l’intermédiaire de ce souverain, la main d’Isabelle, fille aînée du duc Hercule ; il avait alors vingt neuf ans, Isabelle atteignait à peine sa sixième année. Ces projets de mariages disproportionnés, dont la seule politique était le prétexte, pouvaient être rompus au gré de cette même politi-
que ; c’êst en effet ce qui arriva. Isabelle fut promise à François fils de Frédéric marquis de Mantoue, mais comme dédommagement, et pour maintenir l’alliance des deux cours, Hercule offrit au duc de Bari sa seconde fille Béatrix âgée de cinq ans ; et Ludovic s’empressa d’accepter.
Cette négociation matrimoniale serait à peine croyable si une lettre du duc de Ferrare adressée au marquis de Mantoue le 23 avril i48o, n’attestait la réalité de ces transactions.
Du reste, ce n’était pas la première fois qu’un prince de la maison Sforza, s’alliait à une princesse de la famille d’Este; en 1 454 Tristan Sforza, fils naturel de François Sforza, avait épousé une Béatrix, fille naturelle du marquis d’Este Nicolas III.
Naples, où se trouvait encore à cette époque la petite Béatrix, était devenue, sous les rois d’Aragon, un centre littéraire important; la célèbre Académie de Pontanus, fondée par Antoine Beccatelli et Lorenzo Yalla, était dans toute sa gloire, le roi Ferdinand et son fils Frédéric s’intéressaient à ses travaux, les poètes Sannazar, Cariteo, l’évêque, également poète, Gabriel Altilius étaient honorés parles principales familles du royaume. Béatrix passa sa première enfance au milieu de cette cour luxueuse, savante et lettrée. A son arrivée à Ferrare, elle
trouva les mêmes traditions, le même luxe, le même goût pour les lettrés et les arts.
Hercule, fils légitime du marquis d’Este Nicolas, n’avait que neuf ans à la mort de son père; trop jeune pour lui succéder il fut envoyé à Naples à la cour du roi Alphonse le Magnanime, et Lionel, l’aîné des enfants naturels de Nicolas, prit le gouvernement. Après la mort de Lionel, en i45o, Borso, autre fils naturel de Nicolas, fut encore choisi pour lui succéder au détriment d’ Hercule. Borso, créé duc de Ferrare par le pape Paul II, régna jusqu’en 1471- Pendant ce temps Hercule était devenu un parfait chevalier. Rappelé à Ferrare en 1 463 , nommé gouverneur de Modène, il se trouvait bien placé à la mort de Borso pour revendiquer ses Etats. Il s’en empare et devient à son tour duc de Ferrare. Non seulement Hercule avait acquis à la cour de Naples les qualités d’un chevalier, mais il y avait contracté le goût des lettres et des arts ; de plus il s’était souvent rencontré avec une princesse d’un mérite remarquable, Eléonore fille du roi Ferdinand, successeur d’Alphonse. A peine assuré de pouvoir régner sans conteste sur le duché de Ferrare, il demande sa main et l’épouse le 17 août 1472.
Eléonore d’Aragon avait reçu une éducation solide et brillante ; devenue duchesse de Ferrare elle put développer toutes ses qualités et par son énergie se-
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conda son mari dans toutes ses entreprises, aussi bien pendant la paix qu’en temps de guerre. Elle estimait les lettres et encourageait les savants, elle admirait la peinture et rassemblait auprès d’elle les œuvres de Mantegna, de Giovanni Bellini, et de quelques maîtres allemands, elle aimait la musique et jouait elle-même de la harpe ; l’inventaire, dressé après sa mort, indique, à côté de livres de piété, un grand nombre de classiques latins.
Hercule, de son côté, aimait les fêtes; quand la guerre lui en laissait le loisir, il conviait toute sa jeune noblesse à des tournois, des joutes, des courses, recevait les dames, soit a Ferrare, dans son palais, soit au parc de Belfiore ; souvent il donnait des chasses ou combinait d’importantes cérémonies religieuses; et toujours et partout Eléonore accompagnait son mari.
Grand bâtisseur, protecteur éclairé des peintres, à sa cour la musique était en grande faveur ; il avait créé une chapelle ducale avec des chanteurs et des chanteuses, des joueurs de luth et des violonistes ; à la cathédrale, il avait fait placer des orgues et nommé un organiste. Mais le théâtre était sa principale distraction ; on peut dire qu il le régénéra, et Ferrare resta longtemps la ville par excellence des représentations dramatiques ; toutes les pièces de Plaute et de Térencey furent représentées, et même l’illustre
Mantegna peignit un décor pour les « Triomphes » de Pétrarque. Autour de lui, la société littéraire était nombreuse et florissante ; l’Université comptait d’éminents professeurs tels que Aide Manuce, Tito Strozzi, et parmi les poètes on peut citer Boiardo, mort en 1 4q4 , Antonio Tebaldeo, Francisco Bello, Carbone et bien d’autres.
Il n’est pas étonnant qu’élevés par des parents de goûts si délicats, les enfants du duc aient reçu une éducation soignée ; ils avaient pour maîtres les plus célèbres littérateurs et les plus habiles artistes : Battista Guarino, Lorenzo Costa, Lodovico Mazzolini etErcole Grandi précepteur particulier du jeune Alph onse ; Isabelle et Béatrix, presque du même âge, grandissaient ensemble, participaient aux mêmes travaux et aux mêmes divertissements sous la direction d’un écrivain distingué nommé Equicola d’Alveto. Toutes deux, fiancées à des princes, appelées à jouer un rôle important dans la société italienne, devaient, pour s’y préparer, suivre les mêmes chemins ; en tous cas cette intimité de l’enfance et de la jeunesse fit naître entre les deux sœurs une affection qui ne se démentit jamais. La future marquise de Mantoue et la future duchesse de Milan, alliaient à l’esprit le plus viril la plus rare élévation de vues et la plus rare sûreté de critique .
Le moment approchait où Ludovic le More, le
puissant Régent du Milanais, allait réclamer l’exécution des projets relatifs à son mariage avec Béatrix. Le duc et la duchesse de Ferrare, désirant, en prévision de leur prochaine séparation, conserver le souvenir et l image de leur fille, firent exécuter son portrait.
A défaut de sculpteur ferrarais, on s’adressa à un étranger, Gian Cristoforo, fils d’un sculpteur Pisan nommé Isaia de’ Ganti, était né à Rome, ce qui lui fit donner le surnom de Romano, il suivit les leçons de son père et du célèbre Paolo Romano, devint un habile artiste et quittait Rome pour chercher fortune lorsque son bon génie le conduisit à Ferrare. Il fit le buste de Beatrix et créa une œuvre remarquable.
On peut voir au Louvre, dans la galerie des sculptures de la Renaissance, ce précieux morceau d’un art plein d’une délicatesse encore toute florentine. Il faisait autrefois partie de la collection d’un célèbre amateur, Debruge-Duménil ; le marquis de Laborde, conservateur au Musée du Louvre, l’acheta pour le compte de l’Etat en 1847* D’où venait-il? A qui appartenait-il avant son arrivée en France? On ne sait. Debruge-Duménil en connaissait peutêtre l’origine, mais il a emporté ce secret dans la tombe. Le marquis de Laborde l’acheta, à la vente de la collection parce qu il trouvait l’œuvre charmante et digne d’entrer dans notre musée national,
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Beatrix d’Este «
Buste de marbre par Gian. Cristoforo Roman o — 1490
Musée du Louvre.
mais on ne possédait aucun indice sur sa paternité, Les conservateurs du Louvre, très embarrassés, avaient tout d’abord pensé à attribuer ce beau marbre à Desiderio da Settignano ; mais plus tard, un savant critique ayant démontré que Desiderio était mort avant la naissance de Béatrix, il fallut chercher ailleurs; on hésita pendant quelque temps, on nomma même Léonard de Vinci, mais sans rien de positif. Aujourd’hui il est démontré et admis par tout le monde que l’auteur du buste est Gian Cristoforo Romano; Isabelle, marquise de Mantoue l’indique clairement dans une lettre écrite le 22 juin 1491, à son beau-frère Ludovic le More. Elle désirait faire faire son buste en marbre par le même Cristoforo, qui avait fait celui de sa sœur, mais il avait depuis longtemps quitté Ferrare pour venir s’installer à Milan, et Isabelle demandait à Ludovic de lui renvoyer le sculpteur. Au reste, ce désir ne put être réalisé, Cristoforo exécutait alors de grands travaux qu’il ne pouvait abandonner, tant a Crémone où il sculptait cette superbe porte du palais Stanga que nous possédons au Louvre, qu’à la Chartreuse de Pavie où il travaillait au monument funéraire de Jean Galeas Visconti, d’après Tordre de Ludovic. Cristoforo ne vint à Mantoue que vers i4g8 et exécuta, non plus un buste mais une belle médaille de la marquise.
Nous sommes donc en possession d’une image bien réelle de Beatrix jeune fille ; elle devait avoir quatorze ou quinze ans environ, car elle n’avait que quinze ans et six mois lorsqu’elle épousa Ludovic. Ce n’est pas une jolie personne, elle n’avait pas dans le visage cette pureté classique que l’on admirait chez sa sœur, et dont on peut encore se rendre compte en examinant au Musée du Louvre dans la collection des dessins de maîtres, un magnifique portrait de la marquise, fait par Léonard de Vinci. Il existe cependant un air de famille bien marqué entre les deux sœurs.
Le front de Béatrix était dégagé, un peu bombé, ses joues semblent boursouflées et tombantes, le menton arrondi et les lèvres fortes pourraient faire croire à de la lourdeur d’esprit, a une certaine apathie de caractère si le nez petit et retroussé ne donnait à sa physionomie un air de spirituelle gaminerie complété par la vivacité du regard. Le buste nous montre ses abondants cheveux séparés sur le front en deux bandeaux retenus par une ferronnière et réunis en arrière pour former une natte épaisse. Cette natte en torsade entourée de cordonnets se retrouve dans tous les portraits de Béatrix ; elle ne quitta donc jamais le genre de coiffure qu elle avait adopté dans sa jeunesse. Sur l’épaule gauche elle porte une écharpe ornée de broderies en soutache,
suivant la grande mode alors en faveur auprès des dames milanaises, et, sur le devant de sa robe, on voit un emblème brodé adopté par Borso d’Este, consistant en deux mains tenant une nappe d’où s’échappe une poussière retombant sur le calice d’une fleur ; cet emblème rappelait le mystère de la fécondation des fleurs. Sur le piédoucheon lit l’inscription : DIVAE BEATRICI D. HERC. F.
Le départ d’Isabelle, mariée quelque temps avant elle, fut pour Béatrix un véritable chagrin. La fille aînée d’Hercule et d’Eléonore était adorée de tous ses concitoyens et de tous les artistes ; en quittant Ferrare elle laissait un vide immense, non seulement dans sa famille, mais dans la ville entière.
Que d éloges n’a-t-on pas donnés à cette princesse accomplie qui alliait aux plus hautes qualités morales une grande fermeté de caractère, un goût exquis et une ardeur extrême pour les arts. Epouse, mère, patriote et artiste, elle fit l’admiration de tous les poètes, de tous les écrivains de son temps.
Béatrix était loin d’atteindre k toutes ces perfections, mais la hauteur et l’originalité de son caractère faisaient aussi d’elle une princesse remarquable. L’époque de son mariage allait, au reste, bientôt également arriver, car les entreprises des Vénitiens obligeaient le duc de Ferrare et Ludovic, pour s’y opposer, a sceller entre eux une étroite alliance,
Le io mai 1489, un seigneur milanais Giacomo Trotii part pour Ferrare, envoyé par Ludovic le More, avec mission de signer les conventions matrimoniales ; et au mois d’avril de l’année suivante, Francesco Casati, secrétaire du duc de Bari vient demander à Hercule de fixer l’époque du mariage, et de réaliser ainsi la promesse faite depuis dix ans. Ses instructions sont contenues dans deux documents conservés aux archives d’Etat à Milan, portant la date du 12 avril 1490.
Dans le premier : « Francesco Casati est envoyé à Ferrare auprès de l’Illme et Sereme Duc de Ferrare, notre beau-père, pour demander de faire venir auprès de nous notre épouse Illme, considérant que pour avoir des enfants de notre sang et pour laisser a la postérité une image de nous-même, rien ne peut nous être plus agréable que la société et le commerce de notre susdite épouse... Mais jusqu’ici son âge tendre a retardé notre désir, 11e nous semblant pas convenable de la demander avant qu elle ne soit mieux conformée. «. Cette même exposition doit être faite à la Duchesse, notre bellemère, ainsi qu’à notre épouse. »
Le second document est intitulé : Instructio parti calaris. Il comprend plusieurs articles : i° Somme et spécification de la dot ; 20 Augmentation à faire à la dot ; 3° Révisions dans le cas de restitution de
dot ; 4° Obligation par Ludovic de pourvoir à l’entretien de sa femme et de sa famille ; 5° Consentement à ce que Beatrix emmène pour la servir quatre des gouvernantes qui l’ont élevée, plus quelques jeunes filles de son entourage intime et deux hommes ; 6° Composition du trousseau ; 7° Quels bijoux recevra-t-elle ; 8° Fixer l’époque et la manière de célébrer les noces. Casati doit en outre exprimer à Hercule et à Eléonore les sentiments d’affection et de respect de Ludovic, choisir les vêtements et les joyaux qu’il doit offrir à sa fiancée et faire préparer un superbe coffre sculpté et peint pour les renfermer.
On fixa le départ de Béatrix au 2 9 décembre 1 490 ; Galeas Visconti qui signait Galeazzo Visconti Sforza, ami intime et parent de Ludovic, était chargé d’organiser le voyage ; la future épouse devait être accomgnée de la duchesse Eléonore sa mère, de la marquise de Mantoue sa sœur, d’Alphonse d’Este son frère et de Sigismond d’Este frère du duc Hercule.
Ce fut une bien pénible odyssée ; l’hiver était extrêmement rigoureux, le Pô était en partie gelé et toute navigation sur le fleuve était impraticable (' ) ,
(1) Muratori. Hiver exceptionnellement rigoureux. La nuit de Noël il était tombé tant de neige qu’elle s’élevait à 3 pieds de hauteur. Le Pô resta gelé jusqu’au 3 février i49i
on plaça donc des litières sur des chars de campagne pour parcourir les mauvais chemins couverts de neige et l’on arriva ainsi jusqu’à Brecello où le Pô se trouvait navigable. Toute la compagnie se transporta dans de grandes barques de pêcheurs auxquelles on donnait alors le nom de Bucentaures et l’on arriva ainsi jusqu’à Plaisance où les princesses purent prendre un peu de repos. Elles y passèrent une journée, admirablement accueillies. Mais il fallait avancer : on repartit donc, toujours sur les bateaux, neuf jours durent être employés pour arriver à PaA^ie, et l’on peut facilement se figurer les souffrances et les privations de tous genres, que ces pauvres gens, princes ou serviteurs endurèrent pendant ces neuf journées et ces neuf nuits passées sur de mauvaises barques par cette température glaciale. Enfin la caravane atteignit Pavie le dimanche 1 5 janvier ; Ludovic le More s’y était rendu pour la reçevoir .
La duchesse Eléonore avait dû souvent pendant ce pénible voyage se rappeler celui qu elle avait fait en semblable circonstance pour aller à Ferrare épouser le duc Hercule : une brillante compagnie était venue la chercher à Naples, deux cents seigneurs napolitains l’ avaient accompagnée à Rome, elle avait reçu chez le cardinal Riario une somptueuse hospitalité, le pape Sixte IV avait dit la messe à Saint-Pierre en son honneur, et à son départ quinze cents cavaliers
réunis autour d’elle escortaient sa marche triomphale à travers l’Italie. Isabelle pouvait également faire appel à ses récents souvenirs : sans avoir voyagé d’une façon aussi brillante que sa mère, elle était allée de Ferrare à Mantoue sur un bucentaure tout doré suivi de quatre autres portant les seigneurs et les dames, un cinquième contenant tout un orchestre de musiciens suivait le cortège. Rappeler ces beaux jours pouvait distraire les pauvres princesses mais ne leur évitait aucune des fatigues, aucun des embarras de leur pénible situation.
A Pavie on signa le contrat nuptial et la cérémonie religieuse eut lieu le mardi 17 janvier dans la chapelle du vieux palais ducal restaurée par le dernier duc Galeas Marie Sforza ; Ludovic remit l’anneau a sa fiancée et le mariage fut consommé la nuit suivante. Puis le prince se hâta de partir le lendemain pour Milan afin d’y préparer à sa femme une entrée solennelle.
La duchesse de Milan, Isabelle d’Aragon femme du jeune duc Jean Galeas vint au devant des princesses ferraraises. Le duc de Bari était monté sur un cheval magnifique vêtu d’un costume resplendissant d’or et de pierreries, le cortège était accompagné de quarante-six couples de trompettes ; sur son parcours toutes les maisons étaient tendues de tapisseries.
Les fêtes données à Milan à l'occasion de ce mariage furent splendides. Tristiano Galco, fils du secrétaire du duc de Bari . en a laissé la description : bal au Castello, dans la fameuse loggia que Ludovic avait fait décorer par les peintres les plus habiles, spectacles, triomphes sous la direction du poète Belinzoni et de Léonard de Vinci qui, à ses fonctions de peintre de la cour, ajoutait celle de grand mécanicien en chef. A eux deux, ils imaginèrent de représenter ce qu’ils appelaient « le Paradis ». C’était une sorte de colossal planétaire où les constellations étaient figurées par des personnages vivants qui tournaient autour de la jeune princesse et célébraient ses louanges. Il y eut aussi des joutes et des tournois auxquels prirent part les plus brillants cavaliers, entre autres le marquis François Gonzague de Mantoue. Il avait été naturellement invité à venir assister aux noces de sa belle-sœur, mais une décision du sénat de Venise, toujours hostile à ce qui pouvait donner quelque importance aux Sforza, l’en avait empêché. François, habile aux armes, ne put cependant résister au désir de paraître en semblable circonstance, il vint incognito à Milan et ne se fit connaître qu après avoir triomphé le jour du tournoi.
On profita de la réunion de toute la famille d’Este à Milan pour célébrer quelques jours après
le mariage d’Alphonse, frère de Beatrix, avec Anna Sforza, nièce de Ludovic. Ce projet de mariage datait de loin, il remontait à l’année 1/177, et au mo~ ment de la ratification des conditions de cette alliance le fiancé, tout enfant, était encore porté dans les bras de son gentilhomme, Anna Sforza avait été laissée aux soins de sa nourrice. Non seulement depuis elle était devenue bellissima e gentilissimo, mais recevait en dot i5o 000 écus, ce qui constituait un fort beau parti. Peu de temps après, ces nouveaux époux retournèrent à Ferrare, le grand froid avait cessé et le voyage se fit agréablement cette fois.
Voici donc la petite Béatrix, car elle était petite et toute mignonne, la piu zentile madona dell’ Italia, devenue duchesse de Bari, femme de l’omnipotent régent du Milanais, installée dans le château de Milan, l’antique Castello, luxueusement décoré par le duc Galeas Marie, résidence vraiment royale ; elle pouvait dès lors donner libre cours à ses fantaisies et à ses goûts. Or, Béatrix aimait les fêtes et les plaisirs, les beaux vêtements et les joyaux ; de plus, elle était d’une activité exubérante et il lui fallait des divertissements de toute sorte; mais, hâtonsnous de le dire, Ludovic adorait sa femme et Béatrix aimait son mari. Galeas Visconti pouvait écrire à la marquise Isabelle à Mantoue : <( Non credo che
doe persone piu se posse amare » « Je ne crois pas qu il soit possible à deux personnes de s’aimer davantage ». Beatrix montait à cheval accompagnée de toute sa cour, ou sortait en carrela qu elle conduisait elle-même pour faire des excursions aux environs de la ville ; mais la villa de Cuxago était son séjour de prédilection, elle pouvait s’y livrer à la pêche, à la chasse au faucon, au jeu de balle et de ballon. Souvent, l’intrépide amazone faisait courir son cheval a toute bride à travers la campagne ; il fallait la suivre et les dames payaient quelquefois par une chute plus ou moins grave cet excès de vitesse. A Milan, les jours de pluie, c’était autre chose: accompagnée de quelque bonne amie elle courait les rues de la ville, masquée et mal vêtue, s’arrêtait dans les boutiques, marchandait, se disputait, recevait quelquefois des insultes, les rendait, toute prête à en venir aux mains et rentrait au palais épuisée « ce qui était beau à voir » dit Ludovic dans la lettre adressée à sa belle-sœur où il lui raconte toutes ces folies ; mais, ajoute-t-il, « les choses iront mieux lorsque vous viendrez à Milan » ce à quoi la sage Isabelle répond : « qu elle n’est pas étonnée, car si quelqu’un l insultait, elle ferait bien pire encore » .
Ludovic ne négligeait rien pour amuser sa chère Béatrix et lui prodiguait les plaisirs que préférait
son active jeunesse. La chasse était chez elle une véritable passion ; dans sa correspondance avec sa sœur, elle lui parle toujours de ses chasses au faucon et de ses prouesses au jeu de mail dans lequel elle surpassait quelquefois son mari. Mais il ne lui suffisait pas de faire voler le faucon, elle suivait avec ardeur les grandes chasses au cerf, au sanglier et au loup. Ludovic rendant compte à la marquise Isabelle d’une chasse qui eut lieu à Vigevano, le 8 juillet 1491, écrit : « Nous comprîmes que le cerf allait se jeter sur le cheval de mon épouse et on la vit lever en l’air une bonne lance et rester toujours droite sur sa selle, et lorsque nous arrivâmes pour voir si elle n’avait pas de mal nous la trouvâmes riant, 11’ ayant éprouvé aucune peur, cependant le cerf lui avait touché la jambe, mais ne lui avait fait aucun mal. » L’année suivante, elle porta ellemême le premier coup à un sanglier qu’acheva Galeas Visconti.
Cette vaillance, cette ardeur qui faisaient alors l’admiration de Ludovic finirent par lui en imposer et préparèrent l’empire que Béatrix devait prendre sur lui dans les affaires d’Etat. En attendant il ne faisait que rire de toutes les folies de sa femme ; c’est ainsi qu’il raconte dans une lettre à sa bellesœur cette visite à la Chartreuse de Pavie pendant laquelle la petite duchesse de Bari et toutes les
dames de sa suite s'étaient travesties en turques pour venir le surprendre tandis qu il examinait les travaux.
Toutes ces folles équipées eurent pour résultat une légère maladie que Béatrix éprouva vers la fin de septembre, et Ludovic pour la sauvegarder lui fit faire un petit voyage et l’envoya se reposer à Gênes. Gian Cristoforo Romano, appelé à Milan à la recommandation de Béatrix, travaillait alors à la Chartreuse de Pavie ; n’étant pas seulement sculpteur de grand mérite, mais aussi beau parleur, habile musicien et très versé de plus dans les belles lettres, il fut choisi pour accompagner la duchesse de Bari pendant ce voyage.
L’année i 4q3 débuta par un grand événement : le 25 janvier, Béatrix mit au monde un fils d’abord appelé Hercule comme son grand-père, mais auquel on donna plus tard le nom de Maximilien en l’honneur de l’amitié que l’empereur témoignait à Ludovic. Les réjouissances publiques données à l’occasion de cette naissance durèrent plus de huit jours, on fit des processions solennelles à travers toute la ville, les cloches de toutes les églises sonnèrent à grande volée, et toutes les peines encourues pour des dettes impayées envers la Chambre ducale furent levées.
L’année précédente, le 1 8 juin 1/I92, la duchesse
Beatrix d’Este Buste par Gian. Cristoforo Romano
Musée du Louvre.
de Milan, Isabelle d’Aragon, avait mis au monde un fils, mais les fêtes qui eurent lieu à cette époque avaient été beaucoup plus modestes. Cette différence marquée avait même été un sujet de plainte et de jalousie de la part de la duchesse mais le puissant régent entendait éclipser en tout son neveu. Déjà au moment du mariage de Ludovic, l’ambassadeur de Ferrare, Y oratore comme on disait alors, avait pu écrire à son maître : (( On fit de si dignes et si somptueuses décorations que les brodeurs, les peintres et les orfèvres n’en ont pas fait la moitié autant pour la duchesse. » Et ceci est à retenir.
Pendant ce temps Béatrix occupait , dans la partie du Castello nommée la Rochetta, une vaste chambre tout entière tendue de tapisseries, son grand lit très richement décoré en occupait le milieu ; tout autour pouvaient prendre place sa mère venue pour assister à ses couches et les dames de la cour ; le bambino couvert de brocart d’or, couché dans un superbe berceau doré surmonté d’un baldaquin de soie turque porté par quatre colonettes d’or, était placé dans la pièce voisine.
Le 4 février, les ambassadeurs, les gentilshommes et les dames vinrent présenter leurs hommages à la duchesse de Bari et à son fils premier-né. Le 20 février, Béatrix faisait ses rele vailles en allant entendre un Te Deum chanté à l’Eglise de Sainte-
Marie-des-Grâces ; il y eut encore à cette occasion des réjouissances publiques et une fête splendide au palais délia Torre. La présence peut-être un peu forcée de la duchesse de Milan ajoutait encore à l’éclat de ces démonstrations de joie.
Dans les premiers j ours de mars , Ludovic emmena sa femme et son fils à sa résidence de Vigevano. Cette arrivée fut l’occasion de nouvelles fêtes. Vigevano, vieux château construit par les Visconli mais depuis considérablement embelli, était le séjour favori de Ludovic, et Béatrix s’y était installée avec tout le luxe et tout le confort imaginable.
La duchesse de Ferrare voulut se rendre compte de cette installation ; et accompagnée du chambellan Bernardino Prosperi visita la somptueuse garde-robe de sa fille ; elle en fut tellement émerveillée qu’en écrivant a son mari, elle compare la pièce qui la renfermait à une sacristie toute garnie d’ornements religieux. A côté, Béatrix avait fait aménager deux autres salles destinées a recevoir les objets qui lui étaient particuliers. Dans Lune se trouvait les verres de Venise, les porcelaines, les ivoires, les collerettes, les bourses ; dans l'autre, les parfums, les eaux de toilette et autres ustensiles d’or, de cristal ou d’émail ; laboratoire nécessaire à sa beauté, car elle était coquette et avait coutume une fois par semaine de dorer ses cheveux ; elle les faisait sécher au soleil
sur la terrasse du château, vêtue d’une longue tunique blanche et coiffée d’un large chapeau de paille sans fond qui, tout en protégeant son visage, laissait à découvert sa magnifique chevelure.
La naissance d’un fils donnait à la présence de Béatrix auprès de Ludovic une tout autre autorité. Certes elle aimait les fêtes et les plaisirs, le luxe des vêtements, la richesse autour d’elle, mais, en vraie femme de la Renaissance, elle étendait ce goût de magnificence à toutes les manifestations de l’esprit, aux arts aussi bien qu’aux lettres, honorant de sa protection les nombreux poètes qui, du reste, ne lui marchandaient pas les éloges, non seulement à Milan mais dans l’Italie entière. Elle s’immisçait dans toutes les affaires politiques oii son caractère énergique soutenait l’irrésolution de son mari et dans toutes les questions artistiques où elle l’encourageait à prendre le rôle de Mécène. Au reste, Ludovic, riche, superbe, libéral, ami des plaisirs, du luxe et des arts, était bien le mari qui convenait le mieux à Béatrix et si on peut reprocher à cette jeune femme de s’être attachée à la conquête du pouvoir, il est juste de dire qu elle parvint à faire redouter de tous ses voisins un prince pusillanime et peureux.
Le jeune duc Jean Galeas Sforza, écarté systématiquement du gouvernement et passant tristement une existence solitaire et maladive, avait épousé, le 2
février 1/189, princesse Isabelle d’Aragon, fille d’Alphonse, duc de Calabre, et petite fille du roi de Naples, Ferdinand. Dès le premier jour de son mariage, Béatrix s’était donc trouvée en présence de la duchesse. Elle dut lui céder le pas, mais son juvénile orgueil en conçut un affreux dépit, et de ce jour commença entre les deux jeunes femmes une rivalité terrible, rivalité de beauté et d’élégance, mais aussi rivalité de puissance, car si le jeune duc était incapable de régner par lui-même Isabelle voulait le faire à sa place, tandis que Béatrix se sentait être la femme et la conseillère écoutée du véritable maître de l’Etat.
Pendant quelque temps, la bonne harmonie sembla néanmoins régner à la cour, harmonie toute de surface car de chaque côté de trop grands intérêts étaient enjeu, mais la discorde finit par éclater et, devant les humiliations que lui faisait subir Béatrix, la fille du duc de Calabre crut devoir se plaindre de nouveau à son père et lui demander aide et protection contre ces insolents usurpateurs. Ludovic sentit qu il fallait se mettre a l’abri de la vengeance paternelle, et, en prévision d’une lutte devenue imminente, rechercha des alliés.
C’est alors que l’on voit la folle Béatrix se transformer en homme d’état et jouer ouvertement un rôle dans les combinaisons politiques de son mari.
Ludovic vint à Ferrare afin d’engager son beaufrère à le soutenir et envoya Beatrix à Venise avec mission de préparer une entente avec la Serenissime République. Isabelle accompagna sa sœur, et le i3 mai i493, les deux princesses arrivaient à Chioggia. Elles y furent reçues avec tous les honneurs par le podestat, et le lendemain elles s’embarquaient pour Malamocco. Le doge en habit de gala vint au-devant d’elles monté sur le fameux Bucentaure ; puis elles firent à Venise une entrée triomphale par le grand canal au son des trompettes et des cloches, accompagnées par un nombre considérable de barques.
Le jour suivant, réception solennelle, Béatrix dut prononcer un grand discours en latin au palais ducal; le soir, rendant compte de sa journée à son mari, elle ajoute : « Ayez compassion de moi car je n’ai jamais été aussi fatiguée. » Elle eut sans doute préféré une chasse au cerf. Cependant ses devoirs d’ambassadrice ne l’empêchaient pas de jouer avec les seigneurs vénitiens et de leur gagner leur argent. On a même écrit à ce propos qu elle avait la passion du jeu ; en tout cas elle n’y était pas encouragée par Ludovic, car, à l’annonce de ses succès, il répond : « J’espère bien qu’à votre retour vous me remettrez tout ce que vous avez gagné, mais je vous préviens que dans le cas oii vous perdriez, je ne veux entendre parler de rien. »
Trois jours après, les princesses retournaient à Ferrare. Ludovic vint, ainsi que tous les seigneurs ferrarais à leur rencontre, il y eut pendant toute une semaine des réjouissances publiques, des danses, des joutes, des banquets, des représentations théârales ; tous les prétextes étaient bons à Ferrare pour donner des fêtes. Enfin le 2 5 mai, à dix heures du matin, heure prescrite par 1 astrologue de la cour pour que le voyage se fit heureusement, Béatrix, Eléonore, Anna Sforza, Alphonse et le marquis de Mantoue, quittèrent Ferrare, tandis qu’ Hercule et Ludovic, retenus par les affaires sérieuses, venaient s’installer à Belriguardo. C’est là que le duc de Bari reçut les ambassadeurs de Venise, l’invitant de la part du Sénat à venir exposer luimême ses projets ; ce qu il se garda bien d’accepter, s’en fiant plus à l’adresse et à la sagacité de sa femme qu’à sa propre éloquence ; et se réservant ainsi de pouvoir la désavouer au besoin.
Le 1 1 octobre, Eléonore d’Aragon, duchesse de Ferrare, mourait enlevée par une maladie d’estomac. Ame élevée, pieuse, énergique, amie des lettres et des arts, digne enfin de l’éloge qu’en fit l’Arioste sur son tombeau, elle laissait des regrets universels. Nous devons supposer que la mort de la duchesse de Ferrare fit éprouver à ses deux filles une profonde douleur, mais nous savons qu’à travers leurs
larmes, la coquetterie féminine ne perdait pas ses droits car les deux sœurs s’écrivaient au sujet de leurs toilettes, et discutaient sur la forme du voile qu elles devaient porter.
Ce deuil fut interrompu par le mariage de Blanche Marie Sforza, sœur du duc Jean Galeas, et nièce de Ludovic le More, avec l’empereur Maximilien. Il fallut préparer les fêtes; immédiatement Béatrix dépêche à sa sœur un courrier chargé de lui rapporter le modèle d’une toilette, car Isabelle était la coquette élégante dont Béatrix enviait le goût délicat, elle lui disputait même, à un certain moment, à prix d’or, la possession d’un brodeur espagnol nommé Sorba ; malgré les 200 ducats que lui donnait chaque année Isabelle, Béatrix le lui enleva et l’installa à Mdan afin de l’avoir tout à fait à son service.
Le mariage de Blanche Marie était un événement d’une importance capitale, bien fait pour flatter l’amour-propre du régent ; il fut célébré par procuration à Milan et béni par l’archevêque, Guido Antonio Archimboldi le 3o novembre i4g3. La mariée arriva à la cathédrale dans un char traîné par six chevaux blancs, accompagnée du duc et de la duchesse de Milan, de la duchesse Bonne, de Ludovic et de Béatrix. Les rues étaient d’un bout k l’autre de la ville tendues de tapisseries et ornées
de guirlandes, de festons et d’écussons ; devant le Castello, on avait dressé sous un arc de triomphe le modèle de la statue équestre de François Sforza auquel travaillait Léonard de Vinci. La frivole Béatrix, dans une longue lettre adressée à sa sœur, se plaît à raconter en grand détail toutes ces cérémonies, décrit minutieusement les toilettes les plus remarquables. La lettre, datée du 29 décembre 1 4 9 3 , est signée : Soror Beatrix Sfortia Vicecomes Estensis Ducissa Bri.
L’année 1 4g4 commença pour Béatrix sous d’heureux auspices. Ludovic toujours épris de sa femme, voulant à tout événement lui assurer un douaire en rapport avec sa situation, fit établir par-devant notaire un acte désignant les terres et biens qui devaient lui être destinés. Cet acte écrit sur parchemin blanc a été passé à Vigevano, en présence de Stefano Giusperti de Cremone, chancelier et de Gian Galeazzo Sforza Visconti, il porte la date du 28 janvier 1 4g4 • Sur la première feuille, de chaque côté des armoiries de Ludovic portées par des anges, deux médaillons représentent les portraits du duc et de la duchesse de Bari peints en miniature ; des rinceaux, des arabesques comprenant des figurines, des fleurs, des fruits, et des pierres précieuses, complètent la décoration. Ce beau travail est l’œuvre du célèbre miniaturiste Fra
Acte de donation de Ludovic Sforza Portrait de Beatrix d’Este par Fra. Antonio da Monza
British Muséum — Londres.
Antonio da Monza, auteur de nombreux travaux en ce genre, et entre autres du beau missel du pape Alexandre VI, avec lequel cet acte de donation a une très grande analogie. Cette pièce si importante fait aujourd’hui partie des collections du British Muséum de Londres. Le portrait de Beatrix reproduit très fidèlement les traits de la femme arrivée à son entier développement ; ce n’est plus la jeune fille que son buste nous a fait connaître, c’est la duchesse de Bari, la femme de Ludovic le More, l’impérieuse rivale de la duchesse de Milan. Elle est la, vue de profil, droite, raide, arrogante et fière, ses longs cheveux sont séparés en deux bandeaux retenus par une résille et une ferronnière ; comme dans le buste, ds retombent par derrière en une grosse torsade ; un collier de perles entoure son col laissé à découvert ; la robe de velours foncé est agrémentée de broderies et de crevés d’étolfe claire. Ce n’est pas la Béatrix familière, enjouée, écervelée peutêtre, mais charmante de jeunesse et d’entrain, c’est la princesse, la femme politique, la vraie régente du Milanais qui devait bientôt faire appel à toutes ses facultés d’énergie et de savoir faire pour soutenir et conseiller son mari dans de graves circonstances.
En effet, vers le milieu de cette même année i494, les premiers soldats français pénétraient en Italie ; le 10 juin, le duc d’Orléans entrait à Asti et
Charles VIII y arrivait le 9 septembre. Le duc de Ferrare et Ludovic le More vinrent à sa rencontre, Beatrix F attendit au château d’Annoma, sur la frontière du Milanais. Elle y reçut le roi avec une grande magnificence, entourée de quatre-vingt dames de Milan, d’Asti et d’Alexandrie. Le roi, le béret à la main les « baisa » toutes à commencer par la duchesse de Bari et Bianca, fdle naturelle de Ludovic, femme de Galeas Sanseverino, puis il voulut voir danser Béatrix avec ses « demoiselles », elle y consentit et déploya en cette occasion toutes les grâces dont elle était capable afin de conquérir les faveurs du futur maître des destinées de F Italie. Tout ceci est rapporté dans une ancienne chronique, composée par un poète nommé André de la Vigne, et qui a pour titre «Le Vergier d’honneur» ; nous en extrayons le passage suivant :
Avec lui fit venir sa partie
Qui de Ferrare fille du duc estait
De fin drap d’or en tout ou en partie,
De jour en jour volontiers se vestait,
Ghaines, colliers, affiquets, pierreries,
Ainsi qu’on dit en un commun proverbe,
Tant en avait que c’était diablerie Brief mieux valait le lyen que la gerbe ;
Autour du col, bagues, joyaulx, carcans,
Et pour son chief de richesse officier Bordures d’or, devises et brocans.
La duchesse de Bari avait encore ordonné pour éblouir le roi, « di far bellissima festa a tromba e pifferari con quelle donne esa in sua compagnia. » Cette fête n’eut pas lieu à cause de la maladie du roi.
Charles VIII, pour lequel la fière petite duchesse déployait ainsi toutes ses grâces, pouvait être un puissant monarque, mais il était loin d’être beau; petit, jambes maigres, épaules étroites, l’une plus haute que l’autre, poitrine rentrée, nez fort long, cheveux blonds roux, barbe clairsemée et jaunâtre, lèvres épaisses, gros yeux pâles à fleur de tête, expression ordinaire triste, parole difficile, tel était le pauvre prince dont les belles dames se disputaient les faveurs, mais, sous cette vilaine enveloppe, le roi de France avait l’âme haute et était galant homme. « Petit de corps et grand d’esprit», selon l’expression de Louis de la Trémoille dans ses Mémoires.
Charles VIII ne voulut pas entrer à Milan et se dirigea vers la Toscane. A peine quittait-il Plaisance que le duc de Milan, Jean Galeas Sforza, mourait à Pavie le 21 octobre 1 4 9 4 - Ludovic le More qui accompagnait le roi se hâta de revenir et de se faire proclamer duc de Milan, au détriment de l’héritier naturel, usurpation préparée de longue main, à laquelle Béatrix avait largement contribué par ses conseils et ses encouragements.
Voici donc Béatrix arrivée au comble de ses vœux,
devenue duchesse de Milan, elle n’éprouvait plus de jalousie vis-à-vis delà pauvre Isabelle, aussi, lorsque cette princesse accompagnant le corps de son mari arriva à Milan, elle alla à sa rencontre, l'embrassa affectueusement et pleura avec sa rivale désolée « di cuore abbracio e pianse insieme colla desolata rivale » dit l’historien Magenta (1).
A cette satisfaction, toute d’amour-propre, allait bientôt s’en ajouter une autre d’un ordre plus intime : Béatrix devait s’occuper de préparer un nouveau berceau. Le 4 février elle mit au monde un second fils que la marquise de Mantoue, invitée à venir assister sa sœur, tint sur les fonds baptismaux ; l’enfant reçut quinze noms, mais n’a été connu que sous ceux de François-Marie. Avec lui devait s’éteindre en i535 la race des Sforza et disparaître l’existence politique du duché de Milan. A l'occasion de cette naissance il y eut de grandes fêtes tant dans la ville qu’au Castello et au Giardino. Bramante, l’architecte favori du duc, fut chargé de régler quelque procession décorative. Mais de toutes ces fêtes, celle qui devait faire la plus grande impression sur l’esprit de Béatrix et réjouir le plus profondément son cœur de femme ambitieuse ne fut célébrée qu’un peu plus tard. On attendit en effet, jusqu’au 25 avril
(i) Magenta : Visconti e Sforza.
Ludovic Sforza et Beatrix d’Este
avec leurs deux fils Maximilien et François aux pieds de la MADONE entourée de Saints Tableau votif peint en 1495 par Bernardino Zenàle
Musée Brera — Milan.
Photo» Anderson.
pour proclamer solennellement l’investiture du duché de Milan en faveur de Ludovic, et du haut du balcon de l’Hôtel de Ville, le chef des hérauts put lire à haute voix le décret impérial commençant par les mots : « Maximilianus divina favente clementia, Romanorum rex, semper Augustus. » En écrivant à sa sœur retournée à Mantoue, Béatrix lui donne tous les détails de la cérémonie et ajoute: « que ce fut le plus beau spectacle et la plus grande solennité qu elle ait jamais vu. »
C’est peut-être en témoignage de reconnaissance pour cette faveur insigne que Ludovic commanda au peintre Bernardino Zenale le très remarquable tableau votif, conservé aujourd’hui au musée Brera à Milan, représentant Ludovic et Béatrix agenouillés de chaque côté du trône de la Madone et accompagnés chacun d’un de leurs fils ; Maximilien est un petit garçonnet et François, bien qu’encore enveloppé de ses langes, se trouve aux côtés de sa mère.
Béatrix avait alors vingt ans, deux enfants, était mariée depuis cinq ans, et portait le titre de duchesse de Milan. Ce portrait marque donc une nouvelle phase de son existence; c’est toujours la même petite femme, mince, à la poitrine étroite, au menton rond, aux lèvres fortes, ses abondants cheveux roulés et pendant jusqu’à terre en une forte natte derrière elle, mais le mouvement de la tête est impérieux,
dans le regard de ses yeux bruns on lit la fermeté de son caractère. L’ambassadeur de Venise, dans ses lettres à la Seigneurie, assurait « qu’en politique elle était un véritable silex et beaucoup plus arretée que son époux qui du reste, fort raisonnablement, lui obéissait en toute chose. » Au mois d’octobre 1496, elle prenait part a toutes les conférences qui précédèrent le traité de Verceil par lequel Ludovic faisait sa paix particulière avec le roi de France à son retour d'Italie.
Vincenzo Calmeta qui fut secrétaire de Béatrix nous trace de la duchesse et de son entourage ce portrait peut-être un peu flatté : « C’était, dit-il, une femme de beaucoup de talent, vive, pleine d’alfabilité, de grâces, de libéralité, de générosité, elle n’employait son temps qu’à des choses louables, sa cour était remplie d’hommes de grand mérite, musiciens, poètes surtout, et il ne se passait pas de mois sans qu elle ne fit représenter un de leurs ouvrages ; on y remarquait trois cavaliers accomplis : Niccolo da Corregio, Gasparo Visconti et moi. Non seulement elle encourageait les écrivains qui vivaient auprès d’elle, mais elle accueillait avec bienveillance et honneur les compositiojis poétiques qui lui étaient adressées de tous côtés » Quant au poète milanais Bernardo Bellinzoni, sa lyre était à la solde de Ludovic et en toute circonstance il ne se faisait pas
Tableau votif de Bernardino Zenale
Détail
Portrait de Beatrix d'Este
rhoto. Anderson
faute de la faire raisonner. Il ne faut pas oublier de noter que Beatrix fut en relations suivies avec Cassandra Fedele, cette femme célèbre, philosophe et lettrée, dont tous les érudits de son temps ont fait l’éloge. Bien que Cassandra habitât Venise, Ludovic et Béatrix s’étaient déclarés ses protecteurs (').
C’est a cette époque glorieuse de son existence qu’il faut rapporter le beau portrait de Béatrix fait à Milan par Lorenzo Costa et conservé k la galerie Pitti a Florence. Lorenzo Costa, peintre ferrarais, travailla beaucoup pour la maison d’Este, mais surtout pour le marquis Frédéric de Mantoue dont il décora le magnifique palais de San-Sebastiano.
Non seulement Béatrix aimait la musique, mais elle était elle-même bonne musicienne. Dans la lettre qu’elle écrivait de Venise a son mari, elle lui raconte qu’étant k Chioggia elle est allée entendre la messe chantée par les chanteurs qu elle avait amenés avec elle et qu’entre autres un certain flamand nommé Messer Cordier de Bruxelles chanta si bien que c’était un véritable plaisir de l’entendre chanter seul, « sentirlo fora deli altri ». Nous savons en outre par une lettre de la marquise de Mantoue datée du
(i) Correspondance publiée par Gilippo Commassini dans le volume : Cassandra Fidelis Epistolae et Orationes. Patavi,
12 mars i 4q6 , que Lorenzo Gusnaco fabricant d’ instruments de musique avait fait pour Beatrix un clavecin de grande perfection ; Isabelle dit à sa sœur qu’elle en a commandé un pareil, facile à jouer (( car nous avons la main si légère que nous ne pouvons pas bien jouer lorsqu’il faut faire des efforts à cause de la dureté des touches » . Songez qu’il y a quatre siècles de cela !
Le 22 novembre 1 4q6 , Béatrix perdait une de ses amies les plus chères, Bianca Maria, fille naturelle de Ludovic et de Lucia Visconti comtesse de Melzi, mariée depuis six ans à Galeas Sanseverino, général des armées de Sforza. Il ne faut pas oublier que Ludovic le More, né en i45i, avait trente neuf ans lorsqu’il épousa Béatrix, il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’il ait eu une fille de l’âge de sa femme et même un peu plus âgée. Nous venons de voir les deux amies aux côtés l’une de l’autre pour recevoir le roi de France, une mort prématurée devait les séparer. Bianca fut ensevelie dans le caveau particulier des Sforza à l’église de Santa Maria delle Grazie.
C’était une très ancienne église privilégiée dans laquelle se trouvait une image miraculeuse de la Vierge très vénérée par le peuple de Milan. Gaspard Vimercati, vieux guerrier, à son retour de France où il avait servi sous Louis XI avec Galeas Marie Sforza, avait fait commencer par l’architecte Guini-
forte Solari des travaux d agrandissement et d’embellissement dans cette église. Ludovic le More fit continuer ces travaux, chargea Bramante de leur exécution, et Béatrix, adoptant la dévotion populaire pour ce sanctuaire, en fit son oratoire favori. Dès lors, il n’y fut plus employé que des artistes de premier ordre, sculpteurs, peintres, orfèvres, luttent d’efforts et de talent pour décorer cette église déclarée sépulture officielle des membres de la famille régnante. C’est à qui composera les plus riches ornements, les portraits des deux époux sont sculptés à f extérieur sur le portail et peints par Léonard de Vinci à l’intérieur du réfectoire des moines. La sollicitude de Béatrix pour Sainte-Mari edes-Gràces ne se ralentit jamais et depuis la mort de Bianca elle y allait souvent prier.
Avant de rapporter l’événement funeste qui mit fin à une si heureuse existence, il vous paraîtra peutêtre intéressant de prendre connaissance d’une lettre adressée à cette époque par Béatrix à sa sœur. Elle s’y découvre tout entière, gaie, enjouée, enfantine, crédule, vindicative même, c’est une Béatrix toute familière qui se peint elle-même en des termes charmants (’).
(i) Lettre publiée par Bertolotti dans le journal de Mantoue « Il Mendico », 1880, n° 8, p. 6.
L’original de cette lettre est conservé aux Archives de Mantoue. En voici la traduction :
Lettre de Beatrix, duchesse de Milan, à sa sœur Isabelle, marquise de Mantoue.
« Serenissime Madonna, ma petite sœur bien aimée, moi et mon époux le seigneur Ludovic, vous souhaitons heureuse santé à vous et au très-renommé seigneur Francesco. En réponse à votre prière, je vous envoie le portrait de mon fils Maximilien. Seulement ne croyez-pas je vous prie qu’il soit aussi petit. Nous voulions prendre sa mesure exacte afin de la soumettre à votre Seigneurie, mais la nourrice nous a assuré que cela empêcherait la croissance. Il grandit étonnament ; lorsque je ne le vois durant plusieurs jours, quand je le regarde il me semble qu’il a encore poussé et j’en reste infiniment contente et consolée, car nous avons eu une grande douleur, notre bouffon Nannino est mort. Vous l’avez connu et aimé, aussi comprendrez-vous que si j ’avais perdu tout autre chose j aurais essayé de la remplacer, mais pour refaire un nouveau Nannino. la nature elle-même serait impuissante, car elle a épuisé en lui toutes ses forces en unissant en un seul être pour l’amusement des rois la plus rare des bêtises et la plus charmante des horreurs. Le poète Bellinzoni dans son épitaphe a dit que « si son
Beatrix d’Este — Duchesse de Milan Portrait par Lorenzo Costa
Galerie Pitti — Florence
Photo. Anderson
âme est au ciel il doit faire rire tout le paradis, si elle est en enfer, Cerbère se tait et se réjouit». Je bai fait inhumer dans notre caveau à Santa Maria delle Grazie, à côté de mon faucon favori et de mon inoubliable chienne Puttina afin de ne pas être séparée après notre mort d’aussi agréables choses (1). J’ai pleuré pendant deux nuits, et le seigneur Ludovic afin de me consoler m’a promis pour la Noël une magnifique chaise en argent pour les débarras de l’estomac, représentant la bataille des Centaures et des Lapithes. A l’intérieure se trouve un bassin en or pur et le baldaquin est de velours cramoisi avec l’écusson ducal ; bref ma chaise est pareille en tout point à celle de la duchesse de Lorraine. Non seulement aucune duchesse d’Italie, mais le pape, l’empereur et même le Grand Turc ne possèdent de siège semblable ; il est plus beau que le siège de Bazade décrit dans les épigrammes de Martial. Le seigneur Ludovic voulait que le peintre florentin Léonard de Vinci installât à l’intérieur une machine a musique à l’instar d’un petit orgue, mais Léonard a refusé prétextant qu il était trop
(i) Il y avait toute sorte de gens et d’animaux rares à la Cour de Ludovic. A côté du bouffon Nannino on voyait un nain que le duc avait fait venir de l’Ile de Chio (Archivio Storico Lombardo, 1874, p. 485).
occupé par le colosse (on appelait ainsi à Milan la Statue équestre de François Sforza que Léonard était en train d’exécuter) et par la Sainte Cène. Vous me demandez, sœur chérie, de vous envoyer pour quelque temps ce maître; j’aurais aimé me rendre à votre prière et vous l’ envoyer non seulement pour quelque temps mais pour toujours, mais le seigneur Ludovic, je ne sais pourquoi, lui témoigne une grande amitié et ne veut pas se séparer de lui. Cependant ne le regrettez outre-mesure, car ce Léonard est adonné à l’alchimie, à la magie, à la mécanique et aux autres utopies du même genre beaucoup plus qu’à la peinture et se distingue par une telle lenteur dans l’exécution des commandes qu’il en arriverait à impatienter un ange. De plus, d’après ce que j’ai ouï-dire, c’est un hérétique et un impie. Dernièrement nous avons chassé le loup, on ne me permet pas de monter à cheval vu que je suis enceinte, j’ai suivi la chasse montée sur une caretta. Vous souvenez-vous, petite sœur, comme nous galopions ensemble ? Et nos chasses au sanglier ? Et nos pêcheries ? Ah ! c’était le bon temps ! Maintenant nous nous amusons comme nous pouvons ; nous jouons aux cartes, nous patinons ; un jeune Seigneur des Flandres nous a appris cette nouvelle distraction. L’hiver est rude, non seulement les lacs mais toutes les rivières sont gelées. Sur la glissade
du parc du palais, Léonard a modelé une superbe Léda avec son cygne en neige blanche et ferme comme du marbre. Quel grand dommage qu’elle doive fondre au printemps. Et comment vous portezvous ? La race des chats à longs poils a-t-elle réussie ? Si vous avez dans la portée un chat roux à yeux bleus envoyez-le moi en même temps que la naine promise. Moi je vous ferai cadeau de petits chiens de ma Sita. N’oubliez pas surtout de m’expédier le patron du mantelet de satin bleu à col en biais doublé de zibeline. Je vous l’ai demandé dans ma dernière lettre. Envoyez-le moi par courrier monté dès demain. Envoyez-moi aussi un flacon de votre merveilleux fluide contre les boutons et du bois d’outre-mer pour vernir les ongles. Nos astrologues prédisent la guerre et un été très chaud. Les chiens deviendront enragés et les empereurs furieux. Que dit votre astrologue? On croit toujours davantage celui des autres que le sien.
« Moi et le seigneur Ludovic, nous confions à vos bienveillantes attentions, bien aimée sœur, et à celle de votre époux le renommé marquis Francesco.
« Béatrix Sforza. »
A travers ce commérage assez insignifiant mais très curieux de femme désœuvrée, à côté de l’enfant,
du nain, de la chaise, du chat et du mantelet, il est une chose à retenir, c’est que Beatrix détestait Léonard. Elle le détestait non seulement parce qu’elle le croyait hérétique et impie, mais surtout parce qu’il avait peint le portrait d’une certaine dame milanaise avec laquelle, Ludovic, avant son mariage, avait entretenu des rapports d’assez longue durée. Cette dame nommée Cœcilia Gallerani appartenait à une famille noble de Milan et avait reçu une brillante éducation ; poète et lettrée, sa beauté et ses talents avaient été célébrés de tous côtés, et bien qu’elle fût devenue la femme du vieux Comte Ludovico Bergamino, sa présence à Milan suffisait pour exciter la jalousie de Béatrix. Elle avait déclaré un certain jour qu elle ne porterait pas une robe en toile d’or offerte par Ludovic, parce qu’elle savait qu’il en avait fait faire une semblable pour Cœcilia. Cette jalousie donna même lieu à des scènes violentes entre les deux époux, qui se terminaient il faut le dire à la satisfaction de l’épouse offensée.
De plus, Léonard, avec son intelligence supérieure, toujours en mouvement, toujours à la recherche de quelque nouveauté, toujours absorbé par quelque vaste conception, exerçait depuis longtemps un ascendant marqué sur l’esprit de Ludovic, et Béatrix, malgré sa finesse et sa ténacité
n’avait jamais pu réussir à l’éloigner d’auprès du duc. La statue équestre de François Sforza, le Colosse, comme on disait à Milan, et le grand tableau de la Sainte Cène qu’il peignait dans le réfectoire des moines à Santa-Maria delle Grazie, sans compter nombre d’autres travaux, donnaient à Léonard de nombreuses occasions d’entretenir le duc au détriment de l’influence unique que Béatrix voulait se réserver en toute circonstance : c’était la une des principales causes de son ressentiment. Aussi Béatrix traitait Léonard en ennemi véritable.
Comme nous venons de le voir, par la lettre de Béatrix, la duchesse de Milan éprouvait les fatigues d’une nouvelle grossesse. Le mardi 2 janvier 1497, elle était allée faire une promenade en carrozetta ; avant de rentrer au Castello, où il y avait fête, elle avait voulu aller à Santa-Maria delle Grazie pour prier, comme elle en avait l’habitude, sur la tombe de son amie Bianca ; de retour au palais elle avait même pris part à quelque danse lente. Vers deux heures du matin elle ressentit les premières douleurs et à cinq heures elle mettait au monde un enfant mort. A six heures et demie la pauvre mère rendait le dernier soupir ; elle avait juste vingt-deux ans.
Ludovic fut véritablement terrifié par cette mort
foudroyante, malgré ses écarts de conduite il adorait sa femme : elle était même la seule personne qu’il aimât avec ardeur et désintéressement ; et pendant vingt-quatre heures il ne quitta pas la chambre mortuaire, absorbé, anéanti dans sa douleur, refusant toute nourriture ; pendant quinze jours il resta enfermé dans une chambre toute tendue de noir, les fenêtres fermées, éclairée à la lueur des lampes et des cierges ; il fit dire i oo messes à Sainte-Marie-des Grâces, sur un autel illuminé de ioo cierges et assistait chaque matin à l’une de ces messes. La cérémonie funèbre eut lieu le vendredi 5 janvier dans la soirée. Marino Sanuto, le méticuleux secrétaire, a soin de noter dans son Diario que la veille de la mort de la duchesse des présages funestes avaient été constatés.
Sur l’ordre de Ludovic, on couvrit le corps de Béatrix de ses plus beaux atours et la couronne ducale fut placée sur sa tête pour indiquer que le duc de Milan ne perdait pas seulement une épouse mais son « associée au principat » suivant l’expression employée par l’empereur Maximilien dans sa lettre de condoléance. Ainsi parée, Béatrix fut déposée dans un double cercueil de plomb et de bois enfermé dans un grand coffre couvert d’une draperie brodée d’ornements et de l’écusson des Sforza. Cette sorte de sarcophage était élevé bien en évi-
Par Cristoforo Solari (il Gobbo) Eglise de la Chartreuse de Pavie
dence au fond du chœur de l’église de Sainte-Mariedes-Grâces.
Maximilien en qualifiant Beatrix d’associée au principat ne pouvait se douter de quels désastres allait être suivie la rupture de cette association. Ludovic le More, entraîné sans guide et sans appui au travers d’événements qu’il ne pouvait plus dominer, n’éprouva que des malheurs. Sa défection de l’ alliance française lui coûta la couronne et la liberté. Le 21 septembre i 499 , Louis XII entré en vainqueur à Milan le forçait à s’enfuir et se faisait proclamer duc à sa place. Rappelé à Milan l’année suivante, il était fait prisonnier devant Novare, et allait finir ses jours au fond d’un cachot du château de Loches.
Après la mort de Béatrix, les travaux de reconstruction de l’église de Sainte-Marie-des-Grâces, un moment abandonnés, furent poussés avec activité et Ludovic commanda un double tombeau afin, disaitil, que : « s’il plaît à Dieu, nous puissions reposer ensemble jusqu’au moment de la résurection. » Ce désir ne devait se réaliser que beaucoup plus tard. L’artiste chargé par Ludovic de l'exécution de ce monument funèbre se mit de suite à l’œuvre, il s’appelait Cristoforo Solari, surnommé « il Gobbo » le bossu,
Ce Solari appartenait a une famille d’artistes qui
s’étaient déjà fait connaître par de nombreux travaux. L’un d’eux, Giovanni Solari, avait été architecte de la Chartreuse de Pavie ; un autre, Guiniforte Solari, avait pris une part importante à la construction de la cathédrale de Milan et à la reconstruction de l’église de Sainte-Marie-des-Grâces. Cristoforo était sculpteur de grand mérite et travaillait a la décoration de la Chartreuse au moment de la mort de Béatrix. On a retrouvé aux Archives de l’église de San Fedele, aujourd’hui réunies aux Archives d’Etat, deux documents relatifs à ce mausolée, ce sont deux pièces datées des i4 et 27 septembre 1497, dans lesquelles Solari constate avoir reçu des moines de la Chartreuse de Pavie, dont le chantier était toujours abondamment pourvu, les marbres nécessaires a la construction du monument de Sainte-Marie-des-Grâces.
Il est impossible de se rendre compte de ce que pouvait être ce tombeau, le dessin dû au talent de Giovanni délia Porta n’a pas été conservé. On sait seulement par une lettre de Pasquier Lemoine, valet de chambre de François Ier relatant une visite faite par le roi à Sainte-Marie-des-Grâces que (( la sépulture de Béatrix femme du More était élevée en haut, bien richement et dessous, près terre notre seigneur le duc au tombeau ». En effet, le corps de Ludovic Sforza, mort en France pendant sa captivité
Ludovic Sforza
Duc de Milan
Statue funéraire par Cristoforo Solari (il Gobbo)
Chartreuse de Pavie
Duchesse de Milan
Statue funéraire par Cristoforo Solari (il Gobbo)
Chi-trcure de Envie
au château de Loches, avait été réclamé par son fils Maximilien, devenu duc de Milan en 1 5 1 2 , et déposé dans le caveau de famille. La statue de Béatrix était donc terminée en 1 5 1 5 ; celle de Ludovic achevée postérieurement par le meme artiste compléta plus tard le mausolée.
La dernière visite faite par Ludovic au tombeau de sa femme est particulièrement touchante.
Les Français arrivaient à Milan en 1499, Ludovic se préparait à fuir ; il prend congé de ses courtisans qui partent et l’abandonnent ; lui-mème se dirige vers la ville de Corne, mais il revient à l’église des Grâces, y fait une longue station et ne s’éloigne qu’après s’être retourné trois fois le visage couvert de larmes. Larmes de regret et d’expiation, ajoute bien justement Corio, le secrétaire du duc, à qui nous devons ces détails.
Les restes de Ludovic et de Béatrix reposent toujours dans le même caveau creusé au fond du chœur de Sainte-Marie-des-Grâces. Une dalle de marbre noire portant cette seule inscription: Béatrix DYX, en marquait il y a encore peu d’années la place, elle a été enlevée et se trouve aujoud’hui incrustée dans le mur du petit cloître attenant â l’église. Quant aux deux statues, admirable spécimen de la scu Pit ure milanaise à la fin du xve siècle, et document très précieux rappelant avec une finesse
remarquable toutes les somptuosités des costumes de gala à la cour de Milan, on peut les voir dans l’abside de l’église de la Chartreuse de Pavie ; un hasard étrange les y a fait parvenir.
Par suite d’une prescription particulière du Concile de Trente, défendant de placer sous les autels ou contre les autels des églises la sépulture de personnages n’ayant pas été canonisés et auxquels il n’y aurait pas de culte à rendre, les moines dominicains de Sainte-Marie-des-Gràces furent obligés, en i554, de faire démolir le tombeau des Sforza qui était adossé à l’autel principal. Les débris en furent vendus et un certain Oldrado da Lampugnano acheta les deux statues moyennant la modique somme de trente huit ducats. Cet Oldrado avait-il fait cette acquisition pour son compte ou pour celui des Chartreux de Pavie P On ne sait. Mais il est certain que d’une .manière ou d’une autre ceux-ci en devinrent propriétaires, et, en souvenir du grand intérêt que Ludovic et Béatrix avaient pris à la construction du couvent, les encastrèrent debout dans le mur du chœur de leur église, auprès du magnifique monument funéraire de Jean Galeas Visconti. Elles restèrent dans cette situation jusqu’en i83o; à cette époque elles furent déplacées et couchées sur le sol. Soixante ans plus tard, en 1891 , on prit enfin le parti de disposer les deux statues comme elles
devaient l’être dans le monument primitif, c’està-dire gisantes sur un même socle.
Après trois siècles de séparation, ce mari et cette femme qui s’étaient tant aimés se trouvent enfin réunis selon le désir qu’en avait exprimé le duc de Milan. Ils sont là côte à côte ; Ludovic grand, fort, comme tous les Sforza, la tête appuyée sur un riche coussin brodé avec les lettres L. D. Ludovic Dux, les cheveux abondants séparés sur le milieu de la tête, enveloppé tout entier dans les plis d’un ample vêtement de soie tenant son chapeau de ses mains croisées sur sa poitrine. Béatrix, petite, la tête également appuyée sur un coussin moins orné, les cheveux frisés retombant en boucles sur ses épaules ; elle est vêtue d’une longue robe à traîne dont la jupe et le corsage sont ornés de dessins soutachés, ses mains croisées sur sa poitrine sont cachées par une sorte de fourrure qui semble lui servir de manchon ; ses pieds sont chaussés de souliers à hautes semelles pour atténuer l’exiguïté de sa taille.
Cette disposition nouvelle des statues de Ludovic Sforza et de Béatrix d’Este est due à l’initiative de 1 Ufjicio régionale per la conservazione dei monumenli délia Lombardia, car les Chartreux ont été dispersés en 1866, et en 1881 les derniers moines ont quitté le couvent devenu depuis lors monument national ; mais il faut surtout attribuer cet heureux résultat au
beau talent de Solari, dont on a pu ainsi Conserver et honorer une des œuvres maîtresses.
En dehors de quelques pièces de monnaies, on ne connaît pas de médadle de la duchesse de Milan ; Ludovic le More avait fait graver les traits de Beatrix sur une cornaline qui lui servait à sceller certains actes officiels. On conserve au musée du prince Trivulce à Milan un beau camée représentant la duchesse Béatrix. Dans l’église de la Chartreuse de Pavie, au-dessus de la porte du lavabo des moines, on voit les médaillons de quatre duchesses de Milan, celui de Béatrix d’Este doit être parfaitement ressemblant car il se rapporte exactement au portrait peint sur l’acte de donation. Zenale avait peint la duchesse dans le grand tableau votif dont nous avons parlé. Léonard de Vinci avait représenté de chaque côté du grand crucifiement, peint par Montorfano, dans le réfectoire des moines à Sainte- Marie-des-Gràces, Ludovic et Béatrix agenouillés, accompagnés chacun d’un de leurs enfants, mais ces peintures sont dans un tel état de détérioration qu’il est bien difficile de retrouver les traits des personnages. La galerie Pitti à Florence possède le beau portrait de la duchesse par Lorenzo Costa. Bernardino Luini a également rappelé, mais postérieurement, la figure de Béatrix soit dans le tableau où la princesse entend la messe dite par saint Domi-
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Église de la Chartreuse de Pavie Porte du Lavabo des Moines Portraits de quatre duchesses de Milan
Photo. Brogi
nique, tableau qui se trouve dans la sacristie de Sainte-Marie-des-Grâces, soit dans un médaillon faisant partie d’une suite des princes de la famille Sforza, exposé aujourd’hui au musée du Castello.
Nombreux sont donc les portraits parvenus jusqu à nous de la duchesse de Milan. Mais c’est en face de la statue de Solari, devant cette dernière effigie froide et solennelle, reposant, couchée sur son lit de marbre, les yeux fermés par la mort, qu’il est bon d’évoquer cette charmante figure de jeune femme qui, dans sa courte existence, malgré sa coquetterie et ses enfantillages, eut assez de fermeté dans le caractère et de charme dans l’esprit pour occuper une des premières places parmi les princesses les plus éclairées et les hommes politiques les plus avisés de son époque.
Béatrice bea vivendo il suo consorto e lo lascia infelice alla sua morte.
(L’Arioste : Orlando Furioso, ch. xlii.)