E.-R DUMAS
D'APRIiS SES DRAMES ET SA (;ORRESPOM)A^(;E
« L'homme, en lui, fst supérieur à l'éciivain.
« Laharpe».
Mesdames, Messieurs,
Beaumarchais, dont je vais avoir l'honneur de vous entretenir, parle quelque part, avec sa mordante ironie, d'un monsieur qui a beaucoup d'esprit, mais qui l'économise un peu trop. S'il m'est permis d'exprimer mon embarras, succédant ici aux ingénieux causeurs dont il est plus aisé de goûter que d'imiter l'élégante parole, je me sens tenté d'envier ce monsieur si sottement économe.
Que ne suis je un instant à sa place ! Soyez bien persuadés que je ne ferais pas la moindre économie, au risque même de passer pour prodigue et de tomber dans le défaut contraire, précisément celui de Beaumarchais — l'abus de l'esprit. — Ne s'expose pas qui veut à ce reproche flatteur. Avec la meilleure volonté du mon'e, je ne saurais l'encourir. Heureusement pour vous, heureusement pour moi, l'écrivain qui doit faire les frais de la soirée a, vous le savez, de quoi suppléer à ce qui me manque à moi-même. J'espère que sa richesse viendra en aide à mon indigence. Peut être, grâce à lai, réussirai-je — c'est là toute mon ambition — à ne pas trop vous ennu3^er.
Messieurs, l'auteur du "Barbier de Sévil'e" est trop connu, sa vive et spirituelle figure trop présente à vos t-ouvenirs, pour que j'essaye à moû tour d'en tracer un portrait qui ne pourrait être qu'uae pâle copie. Je préfère vous le présenter sous un jour nouveau et me placer avec vous à un point de vue particulier d'où l'expr.sâion de sa phyt^ionomie nous paraîtra, sinon tout à fait différente, du moins modifiée, atténuée dans ce qu'elle a de sarcastique, par une sensibilité,
souvent légère et rieu?e, toujours aimable, grave parfois et attendrie. Ce caractère,, en effet, dont le fonds est une inépuisable, une invincible gaieté, a bien aussi ses nuances et ses contrastes. Ce serait s'en faire une idée incomplète, par suite inexacte, que ee le représenter uniquement, selon le préjugé commun, d'après Figaro. Que Beaumarchais se soit peint lui-même, en se grimant un peu pour la scène, dans son joyeux et hardi factotum, impossible de le méconuBître. Mais, à côté de ce Beaumarchais traditionnel et théâtral, il en existe un autre, ce'ui de "Clavijo", d"Eugénie'', de la "Mère coupable", l'adepte passionné de Diderot, le Beaumarchais affectueux et bon, légèrement atteint lui aussi du travers de l'époque, l'enthousiasme déclamatoire, au demeurant le meilleur des fils, des maris, des pères, l'ami le plus dévoué, le plus généreux, tel eufla que nous le révèlent sa correspondance et ses drames. C'est celui-là même que je voudrais eii ce moment faire revivre à vos yeux, moins préoccupé de son esprit que de son cœur, et, parmi ses écrits, m'attachant de préférence à ceux qui dévoilent l'homme plus encore que le penseur et l'écrivain.
Pierre-Augustin Caron, connu sous le nom de Beaumarchais, naquit à Paris en 1732. Fils d'un horloger, il pratiqua lui-même longtemps l'horlogerie. Un "échappement" de montre, dont il fut l'inventeur, lui valut, en 1753, un brevet de l'A-cadémie des sciences et le titre d"'horloger du Roi". Ce fut là le premier échelon de sa fortune : c'est ainsi qu'il s'ouvrit l'accès de Versailles et se produisit d'abord à la cour.
Entrant dans la vie armé de toutes pièces pour la lutte, non moins doué des avantages du corps que des qualités de l'esprit, plein de confiance en son mérite, avide à la foi? de plaisir, d'opulence et d'honneur, c'était, en ^ ^ ■ dépit de sa roiure, un cavalier des mieux
^v-'V ^ I tournés, des plus galants, de figure et d'hufr\Zsô-^ \ lïieur séduisantes, ambitieux et conquérant, ^ ^ * ayant reçu de la nature tout ce qu'il fallait
pour briller dans ce grand monde de l'aristocratie nobiliaire d'où semblait l'exclure le caprice de la naissance et dont il força l'entrée
par ses talents. Sans doute, dans le cours de son aventureuse carrière, il devait éprouver bien des mécomptes ; mais il n'eut jamais le droit d'accuser le sort. N'était-il pas, lui aussi, un de ces privilégiés de l'intelligence "qui se sont donné la peine de naître"?
Par son mariage avec une veuve plus âgée que lui, dont il avait su se faire aimer, il devint, en 1756, tout jeune encore, à vingt-quatre ans, "contrôleur-clerc" d'office à la cour. C'est alors qu'il prit le nom plus sonore de Beaumarchais. Resté veuf après un an de mariage, nous le trouvons bientôt "secrétaire du Roi" et "gentilhomme". Il n'est plus question dès lors ni de montres plates pour Sa Majesté, ni de petite pendule pour leurs Altesses royales, ni de bague en diamant marquant l'heure pour Mme de Pompadour : ce sont d'autres ressorts que désormais il met en œuvre. Durant quatre années, de 1760 à 1764, professeur de musique, — il chantait fort bien, paraît-il, et excellait à jouer de la flûte et de la guitare, — sorte d'intendant des menus plaisirs auprès des princesses, filles de Louis XV, il a l'honneur de diriger leurs concerts intimes, donnés quelquefois en présence du roi et de la reine Marie Leczinsl^a.
Complétant alors sea études littéraires à peine ébauchées, il lit les vieux écrivains, Montaigne. Pierre Blanchet — l'auteur de "Maître Pdthelin", — Rabelais surtout, dont l'influence sur son style sera si manifcote. Parmi les modernes et les contemporains, il s'attache de préférence aux comiques, Molière, Regnard, Lesage, ses inspirateurs et modèles futurs. Il acquiert ainsi la science des livres, dont il sent déjà la nécessité, bien que son génie primesautier ait toujours beaucoup moins dû à l'étude qu'au talent naturel, qu'à l'observation et l'expérience de la vie. Il songe en même temps à profiter des avantages de sa position à la cour. Une circonstance favorable, qui vint lui ouvrir la voie des affaires, décida de sa destinée et fit de lui un homme d'argent, un agioteur.
Pàris-Duverney , le grand financier de l'époque, avait, vingt ans auparavant, lors de la guerre de 1741, commoncô la fortune de Voltaire en l'intéressant dans la fourniture des vivres de l'armée. Il fit aussi celle de Beaumarchais. Reconnaissant d'un service que celui-ci lui avait rendu par l'intermédiaire de Mesdames Royales, il se prit pour lui d'une vive amitié, l'associa à ses
ppéculaiiong , et alla jusqu'à lui prêfer 500 mille fr. d'un coup. Grâce à ses avances , Beaumarchais acheta une charge de cour plus importante, et signa dès lors magnifiquement :
"Pierre AuguatTu Caron de Beaumarchais, écuyer, conseiller-secrétaire du roi, et lieutenant général des chasses au bailliage et capitainerie de la Varenne du Louvre, grande vénerie et fauconnerie de France".
Certes nous voilà loin du modeste atelier de la Vieille-Rue du Temple, où l'apprenti Caron avait passé dix années entre quatre vitres. Mais nul ne fat moins emprunté, moins embarrassé de sa grandeur nouvelle, nul ne porta l'attirail de ses titres avec plus de désinvolture que l'ex-horloger. L'impitoyable railleur qui s'est moqué de tant de personnes et de choses oflQcielles, devait bien rire un peu en lui-même de cette noblesse qu'avaient payée les écus de son opulent ami Duverney. Eq tout cas, il n'en laissait rien paraître. Du reste, les mauvais plaisants n'auraient pas eu beau j«u avee lui. Pour se faire respecter, le courage ne lui manquait pas plus, au besoin, que la présence d'es- P"it-, et aux plus osés il ripostait de façon à
leur ôter une fois pour toutes l'envie de récidiver. Où sait avec quel sang froid imperturbable, mettant les rieurs de son côté, il mystifia, dans l'antichambre de Versailles, un duc et pair qui essayait de l'humilier, de faire rire à ses dépens. Ce qu'on eait moins, c'est qu'il alla sur le terrain avec un gentilhomme qui lui avait cherché querelle et qu'il l'éteDdit raide mort.
« Savez-vous bien, répondait-il spirituelle- « ment à ses détracteurs, que ma noblesse 0 est bien à moi, en bon parchemin scellé « du grand sceau de cire jaune : qu'elle n'est « pas, comme celle de beaucoup de gens, in- « certaine et sur parole, et que personne « n'oserait me la disputer, car j'en ai la a quittance ? »
D'ailleurs, pas plus de morgue que de bassesse. Quoiqu'assez fat de sa nature, il n'avait rien du parvenu bouflû, n-îi rougissant pas plus de son extraction qu'il ne se targuait de ses titres. Aussi à l'aise au milieu des grands que s'il eût toujours été un des leurs, on ne lui causait ni embarras ni souffrance d'amour-propre en lui rappelant son origine Voici la manière charmante dont il sut, lors de son fameux procès, fermer la bouche sur
ce point au plus acharné de ses adversaires, à cette Madame Goëzoïan, « tête légère, assez jolie femme, qu'on reiournait par un compliment. » Elle venait de lancer contre lui un mémoire moins nourri de raisons que dinjures.
R Vous entamez ce clief-d'œuvre, lui rét pond Beaumarchais , par me reprocher « l'état de mes ancêtres. Hélas, Madame, il « est trop vrai que le dernier de tous réunis- « sait à plusieurs branches de commerce une « assez grande célébrité dans l'art de l'hor- « logerie... » — Remarquez, Messieurs, que Beaumarchais, sans aucune fausse humilité, au moment même où il a l'air de s'exécuter, ne perd rien de ses avantages. —
« Forcé de passer condamnation sur cet « article, j'avoue avec douleur que rien ne « peut ma laver du juste reproche que vous « me faites d'être le fils de mon père, . Mais « je m'arrête; car je le sens derrière moi qui a regarde ce que j'écris, et rit en m'embras- « sant.
0 0 vous, qui me reprochez mon père, vous 0 n'avez pas idée de son généreux cœur : en « vérité, horlogerie à part, je n'en vois au- « cun contre qui je voulusse le troquer. Mais
» je connais trop bien le prix du temps, qu'il 0 m'apprit à mesurer, pour le perdre à rele- 0 ver de pareilles fadaises. »
Un si malicieux enjoûtnent n'a, vous le voyez. Messieurs, ri^n de forcé ni d'affecté. Qael trait exquis de sentiment et de naturel que «ce bon vieillard qui, derrière son fils, regarde ce qu'il écrit et rit en l'embrassant » ! La tendresse âlia'e de Beaumarchais s'exprime et s'épanche ici avec une sorte d'ingénuité qui ne sent pas l'artifice C'est du cœur bien plus que de l'esprit que sort l'apostrophe.
AiDsi parle-t-il, en toute occasion, de ce père dont il est la joie et l'orgueil, pour qui il éprouve lui-même autant d'amour que de respect, toujours empressé à suivre ses avis, à satisfaire ses moindres déeirs, à lui faire part de ses projets, de ses espérances, de ses succès, redoutant pour lui le contre-coup de ses disgrâces, mettant tous ses soins à réjouir sa vieillesse, à lui épargner chagrins et soucis, enfio, n'osant jamais — trait caractéristique de nos vieilles mœurs françaises, — ni le tutoj'er, ni lui écrire autrement, même dans les plus familières et les plus légères con- Cdences, que « Monsieur et très-cher père. »
Puisque nous renaontrona Bcaumarci.aia eu famille, restons-y un peu avec lui, et voyons-le, dou plus en frac, l'épée au côté, avec perruque poudrée et superbe jabot de dentelle, faisant noble figure et fière contenance, parmi les courtisans, dans la galerie de rCEil-de-Bœuf, mais comme un bon bourgeois qui, oubliant la grandeur et le cérémonial,' laisse de côté toute étiquette pour vivre un instant au milieu des siens, tout entier aux émotions intimes du foyer domestique. Il ne perdra rien à être ainsi observé, en dehors de la scène et du monde officiel, sans costume ni visage d'acteur, en simple déshabillé du matin, j'allais dire en robe de chambre et en pantoufle,-; mais je songe qu'il esta la veille de partir pour un grand voyage, où noas ne pouvons guère nous dispenser de le suivre Voici pourquoi et à quelle occasion il l'entreprit.
Beaumarchais, qui avait perdu sa mère de très bonne heure, était resté l'unique frère de cinq sœurs, Djux d'entre elles, dont l'aîliée mariée, étaient allées, depuis longues années déjà, diriger à Madrid une maison de commerce. Un publiciste espagnol, homme aimable et de talent, mais sans caractère ni
cœur, Joseph Clavijo, amoureux de mademoiselle Mar'e Caron, l'avait demandée en mariage. Pais, les bans publiés, il avait brusquement rompu, au mépris de la parole donnée. De là désespoir de la jeune fille, dont l'état alarmant inspirait d'assez vives inquiétudes, pour que sa sœjr écrivit à son père.
Beaumarchais averti part sur le-champ.
A peine arrivé à Madrid, il va trouver Clavijo et parvient à lui faire signer une déclaration aussi humiliante pour lui qu'honorable pour celle qu'il avait délaissée.
Après divers incidents, qu il serait trop long de raconter, une réconciliation s'opère; mais, au moment où le mariage va enfin s'accomplir, ce singulier amoureux, usant de toute sorte de subterfuges et d'échappatoires, se dérobe de nouveau à plusieurs reprises, jusqu'à ce que, par son crédit, il ait obtenu contre Beaumarchais un ordre d'expulsion.
A cette nouvelle, Beaumarchais, hors de lui, court, pour la troisième fois, à Aranjuez, voit l'ambassadeur, les ministres, le roi luimême, leur expose l'afiFaire, leur communique à tous son indignation, et fait destituer rîiavJio qui, vaincu, s'humilie jusqu'à la prière
et n'obtient cette fois d'autre réponse à ses là'^hes excuses, à sa piteuse soumission, que l'expression d'un profond mépris,
C'est sur ce cauevas et sous le modeste titre de"Fragaieut de mou voyago d E^pagae", que Beaumarchais a tracé, y mettant toute son âme, tout le feu de sa passion, un drame sans pareil au théâtre. Jamais la colère et la tendresse réunies n'inspirèrent mieux un écrivain.
Ne pouvant insister autaut que je le voudrais sur ce chef -d'œ ivre de q arante pages, les plus éloquentes peut-être qui soient sorties de la plume de Beaumarchais, je me contente, Mesdames et Messieurs, de voua signaler la scène incomparable de l'entrevue. A défaut de toute citation d'un récit qu'il faut lire en entier, je puis du moins vous donner une idée de son mérite et de l'impression produite sur les contemporains, eu résumant quelques -uqs des faits et des témoignages qui s'y rapportent. Mais auparavant il est indispensable de revenir en arrière. Le voyage de Beaumirchais ayant eu lieu en 1764, et l'extrait de son journal n'ayant été publié qu'en 1774, à l'occasion du procès Goëzman, dix années séparent le fait
du récit Daus l'intervalle, voici ce qui s'était passé.
Cette tragi-comédie, dénouée en quelques semaines à la confusion de Clavijo, n'était pas — Beaumarchais le déclare — destinée à la publicité que seules motivèrent, dix ans plus tard, d'infâmes calomnies. Le fait est que l'aventure n'eut, sur le moment, en France, ni retentissement ni éclat, et ne sortit guère du cercle de la famille et de quelques amis. Beaumarchais, déj^ l'oracle, l'idole des siens, grandit encore dans leur estime et s'acquit de nouveaux droits à leur reconnaissante îiflFection.
0 Qae je ressens délicieusement, lui écri- 0 vait son père, le bonheur d'avoir un fl's « dont les actions couronnent si glorieuse- 0 ment la fin de ma carrière ! ... » Après s'être félicité avec lui de la réparation obtenue : « Adieu, lui disait il, mou cher Btau- 0 marchais , mon honneur, ma gloire , ma 0 couronne.la j )ie de moncoejr; rcçtis mille « embrasseraents du plus tendre des pèree et 0 du meilleur de les aoiis. »
Dans une des lettres suivantes, il enchérit encore sur ces expressions de tendresse et d'nrprneil paternel :
9 Tu me recommandes raodestemrnt de t'ai- « mer un peu. Cela n'est pa? po.*sibie, mon « cher ami : uu ttls comme loi n est pas fait, « pour nètre qu'un peu aimé d'un père qui « sent et pense comme moi. Les la'mes de « tendresse qui tombent de mes yeux sur ce « papier en sont bien la preuve. Les qualités « de ton excellent cœur, la force et la gran- « deur de ton àme me penèireut du plus n tendre amour. Hjnoeur de mes cheveux « gris, mon fils, mon cher fils, par où ai-je « mérité de mon Dieu les grâces dont il me c< comble dans mon cher fl's ? C'est, s-elon moi, tt la plus grnude faveur qu'il puisse accorder « à un père honDÔte et sensible qu'un fils 0 comme toi... Père de tes sœurs, ami et « bienfaiteur de ton père ! Si l'Angleterre a « ses Grandisson, la France a ses Beaumar- « chais. ...»
Ne vous semble t-il pas, Messieurs, entendre le vieux don Diègue, lorsqu'il presse le Cid. dans ses bras ?
(i Appui de ma vieillesse et comble de mon lieur, « Touclie ces cheveux biancs a qui tu rends
l'honneur •
Ou plutôt, à cette effusion de tendresse qui déborde, à ces expressions de père "sen-
fib'e et honnêfe", ne reconEaissez vous pas le "Père de famille" de Diderot, si larmoyant, si exclamât] f. qu'au moment même où c'est le fceiir, la voix du earg, comme on disait alors, qui parle clîez lui, sa sincérité h le ton artificiel d'un moraliste rhéteur ?
Une sœur de Beaumarchais voit aussi dans son frère le 1ype vertueux du romancitjr anglais. Où ne peut s'empêcher de sourire du rapprochement, si l'on songe à certaines confidences égrillardes adressées, à la mêoae date, par ce fils pieux à ce y ère indulgent. La pudeur peu farouche de la jeune Julie n'était pas le moins du monde choquée de détails qu'une mère, de nos jours du moins, non-seulement ne laisserait pas lire à sa fille, mais ne lirait pas elle môme. C'est le ton grivois des Piron, des Collé, des Crébillon fils, des épicuriens du Caveau, dont le père Caron, lorsqu'il ne pleure pas et qu'il est en gaieté, a tout l'air d'être le jovial comfjère. Il y a du Gaulois chez ce bonhomme à qui sou fils res. emb'era de plus en plus en vieillissaot. Au moment où, les yeux inondés de larmes, il s'écrie : "Grandisson ! " je ne sais quel écho malin cbuchotte tout bas : "Polisson".
Jetons un voile sur des faiblesses, dont je me serais bien gardé de dire un seul mot, si l'honnête héros de Richardson ne m'eût, involontairement et par contraste, rappelé ce séduisant vaurien de Lovelace. Au=gi bien Beaumarchais tient des deux : d'un côté le bon fils, l'excellent frère ; de l'autre, le vert galant, le joyeux viveur, ces deux personnages chez lui marchent de pair et trouvent moyen de vivre en parfait accord. Il mène de frontj sans préjudice mutuel, le sentiment et la galanterie, le sérieux et la frivolité, les affaires et les plaisirs. Il est Français et de son siècle.
Quitte envers la famille , Beaumarchais resta encore toute une année à Madrid. On l'y voit négocier, spéculer, s'aboucher avec les ministres, monter des entreprises, proposer des marchés qui, malgré toute son habileté, ne doivent pas aboutir. En mêm6 temps, il va dans le monde, reçu, fêté, accueilli de la meilleure société madrilène qu'il charme de sa bonne humeur, de son entrain, qu'il n'éblouit pas moins de ses dépenses , de son luxe, que de sa conversation et de son esprit. Il hante surtout l'hôtel de l'ambassade de Russie, donne à son tour soupers et
f érénades, joue gros jeu, chante force séguedilles, rafale la guitare en vrai soupiract de Castille, et, dans les saloQS où la moio du jour fait représenter saynètes et opérette?, en compagnie de grands d'Espagne et d'ambassadrices, il tient, avec un brio qui ravit, les rôles de jeune premier, partii-ulièrement celui de Lubln , du "Devin de village" de Rousseau , dont les ariettes naïves et les fraîches mélodies courent en ce moment et gazouillent partout en Europe. Cet épisode de la vie de Beaumarchais est un peu son Carnaval de Venise, un cliapitre de ce roman de Gil Bla3 qu'il a tant de fuis savouré avec délices, qu'il commente à ea manière en plein tourbillon où , sans l'enivrer ni l'étourdir, la Folie joyeuse, escortés des Amour?, agite sa marotte et ses grelots. Il prélude ainsi à l'intrigue future du "Barbier", croquant au passage, fixant dans son imagination les Bartholo, les Rosine, qu'il entrevoit au travers du chassez -croisez mondain, jouant le plus possible, pour son propre compte, le rôle d'Almaviva auprès des senoras de Madrid et d'Aranjuez.
De retour à Paris, après cette escapade, il aborde enfin la carrière littéraire à l'âge de
trente cinq ans, et débate par "Eugénie", drame en cinq actes et en prose, représenté pour la première fois sur le théâtre de la Comédie Françtiise le 25 juin 1767. Nul doute que les souvenirs récents du drame de famille n'aient influé sur le choix du sujet. L'héroïne a plus d'un rapport de situation et de caractère avec Marie Caron, et le séducteur Clarendon n'est qu'un Clavijo anobli et criminel. Q'iant au genre dramatique par lequel débute Beaumarchais et où il se fourvoiera quelque temps, il faut en demander la raison et au goût de l'époque et au caractère conforme de l'écrivain.
Messieurs, le drame bourgeois est une création du XVIIIe siècle, à coup sûr une des moins heureuses. Il naquit du dégoût de la pompe tragique, de cet amour du naturel, la prétention et, si j'ose le dire, le tic d'une Bociété raffinée, blasée, la plus éloignée qui fut jamais de la vraie nature. Vous le savez, on désire toujours ce qu'on n'a pas, et la littérature, le théâtre surtout, expriment aussi
souvent les aspirations que les mœurs ellesmêmes. Rappelez-vous les bergers de Fontenelle et de Florian, les pastorales de Boucher, les Amours folâtres de Fragonard, les Nymphes pimpantes, poudrées, musquées, pomponnées et enrubannées de Watteau.
Ainsi se traduisait, avant Jean-Jacques et Bernardin de Saint-Pierre, le sentiment de la nature, qui joue un si grand rôle dans les théories de l'époque. Au théâtre, où les vertueux épiciers de la rue Saint-Denis, où les petits rentiers du Marais, gibier ordinaire de la comédie, se substituent aux liéros de la Grèce et de Rome, on n'a plus la tragédie classique, cette infortunée tragédie éternellement accusée du crime d'emphase ; on ne déclame plus en vers harmonieux, mais on ne déclame pas moins en prose, dans la langue vulgaire de bourgeois endimanchés et solennels, de pères comiques émus, irrités, qui se récrient, apostrophent, pleurent, geignent et gémissent d'un bout à l'autre de la pièce. Le grand ressort est ici l'imbroglio terminé par une de ces reconnaissances que persiflera un jour Beaumarchais ravisé « On se débat ; c'est vous , c'est lui, c'est « moi, c'est toi ; non , ce n'est pas nous ; eh
« mais qui donc ? 0 bizarre suite d'événe- « ments ! »
L'introducteur de ce genre, qualifié, dès son apparition, du nom significatif et mérité de "comédie larmoyante ", fut Nivelle de La Chaussée. Je soupçonne bon nombre d'entre vous, Mesdames et Me8t>ieurs, de n'avoir rien lu, du fameux auteur de " Mélanide ", de r"Ecole des Mères ", de "Paméla ", peut-être même d'en entendre prononcer le nom pour la première fois. Rassurez-vous : je ne l'ai pas lu non plus et n'ai nullement l'intention de vous faire faire sa connaissance. A Hambourg, à Dresde, à Cerlsruhe, ce serait difi'érent ; car je dois vous dire que ces bons Allemands, que nous avons vus si sensibles, si prompts à s'attendrir, à s'apitoj^er sur le mal qu'ils nous faisaient, sur les violences de toute sorte et atrocités commises par eux, ont un faible pour le genre larmoyant et le préfèrent à tous les autres. Aussi les drames de La Chaussée, à peu près inconnus en France, représentés au contraire sur les principaux théâtres de leur pays, y ont-ils fait couler des ruisseaux de larmes. Ouvrez la célèbre Dramaturgie de Lessing : vous y verrez ce critique, le plus éminent qu'ait produit l'Ai-
lemagne, donner le pas sur Racine au susdit Nivelle de la Chaussée, et mettre au premier rang le parrain, le tuteur du drame bourgeois, Diderot qui, joignant l'exemple au précepte, venait d'écrire deux pièces, pour nous illisibles, le " Père de famille " et le " Fils naturel ", lequel, par parenthèse, n'a de naturel que son titre et son origine. Faut-il s'étonner de pareille erreur de goût chez UÉie nation où la masse instruite ehemême fait peu de cas de Molière, et met à cent piques au-dessus du " Misanthrope " et des " Femmes savantes " les "Pattes de Mouche " et la "Famille Benoilou"?
En France, ni la verve entraînante, parfois ingénieuse et féconde de Diderot, ni le suffrage de crUiques sérieux, ni l'enthousiasme de néophyte de Beaumarchais lui-même pour des théories qu'il salue ni plus ni moins de l'épithète d'« immortelles », ne parent prévaloir contre la légèreté , iatelUgente et louable cette fois, da notre nation. — « Arrête, malheureux ! tu bois le sang de ton frère ! » — Ainsi s'exclamait un abbé • philosophe, dont la soi-disant philanthropie, assez indiflférente au bien être des compatriotes, se réservait toute pour les Chinois,
pour les sauvages des antipodes, ses meilleurs amis, ses uniques protégés. Vous douteriez-vous, Mesdames et Messieurs, que ce sang, tous les jours savouré par nous sans le moindre scrupule, fût du café, du pur Muka? Singulière apostrophe en vérité, arrachée à son auteur par la pensée des Nègres de Cuba ou de la Martinique travaillant sous le fouet, exposés aux ardeurs dévorantes da Poleil des tropiques ! On ne conçoit pas qu'il ait pu lui-même la prendre au sérieux. Ce fut pourtant là le ton habituel, la note ordinaire du nouveau drame. Voici, par exemple, comment, dans r"Eugénie'' de Beaumarchais, une sœur parlait à son frère, qu'elle appelait sans façon « son tonnerre de frère » : — « Courage, homme des bois, prends uu « couteau : égorge ta fille ! » — Quelle délicat e^sse, quel accent naturel dans la bouche d'une femme ! Ce ne fat pas sans l'avis charitable d'un homme de goût que Beaumarchais se résigna à supprimer ce « tonnerre », à écarter ce « couteau » , à civiliser un peu cet « homme des bois. »
Tel était. Messieurs, le langage de la tragédie en prose. La vieille tragédie, celle de Onmeille et de Racine, était bien vengée,
même sans le secours de son fidèle tenant et chevalier, Voltaire, dont le goût obstiné , aussi ennemi de la préciosité que de la platitude, mit fin au débat par ce jugement spirituel et sansé, resté, — chez nous du moins, — un arrêt sans appel ••
Tous les genres sont bons hors le gpnre
euuuyeux.
Non que l'auteur de "Zaïre" combattît d'une manière absolue le mélange du comique et du tragique. Il en a lui-même donné l'exemple dans "Nanine" et justifié l'emploi par l'anecdote suivante :
« Une dame très-respectable, étant un jour « au chevet d'une de ses filles, qui était en « danger de mort, entourée de toute sa fa- « mille , s'écriait en fondant en larmes : « Mon Dieu, rendez la-moi et prenez tous 0 mes autres enfants ! » Un homme, qui avait <f épousé une de ses filles, s'approcha d'elle, 0 et la tirant par la man 'he : « Madame, « dit-il, les gendres en sont-ils? » Le sang- « froid et le comique avec lequel il pro'ionça « ces paroles fit un tel effet sur cette dame « affligée, qu'el'e sortit en éclatant de rire ; « tout le monle la suivit eu riant , et la ma-
« lade, ayant su de quoi il était question, se « mit à rire plus fort que les autres. »
Ce contraste, qui était dans la nature de Beaumarchais, re"vlent sans cesse sous sa plume : « Je suis un peu, disait-il, comme la Claire de Jean Jacques, à qui, « même au « travers de ses larmes, le rire échappait « quelquefois. » A propos de sa sœur, la fiancée de Clavijo, il jet' e ce trait : « Mon bavar- « dage la fit sourire au milieu de ses lar- « mes. » On dirait vraiment que la Vénus éplorée de Virgile, que les adieux d'Andromaque et d'Hector, avaient laissé dans son tsprit leur empreinte classique. Mais non ; ce sourire mouillé de pleurs est chez lui tout naturel. Il est le principe même de ses premières inspirations.
De ce début dramatique, "Eugéoie," je ne dirai rien de plus sinon que ce fut un échec. Vainement Beaumarchais, passé maître dans l'art de la réclame, manœavra-t-il de son mieux afin d'enlever le succèa. Vainement, recommandant d'avance à cens; qu'il appelle les "Dieux" "cet enfant de sa sensibilité , attendu de tout Paris avec la plus vive impatience," en fit-il hommage à ses augustes protectrices, "comme d'une pièce qui respire,"
dit-il, "l'amour de la vertu et ne tend qu'à faire du théâtre une école de bonnes mœurs." Il ne réussit pas auprès du public, et, bien pourvu qu'il était d'ennemis et d'envieux, épigrammes et quolibets plurent sur lui. Il li'y eut pas d'écrivailleur, de rimailleur, de roquet plus ou moins lettré, qui ne se mît à aboyer et ne cherchât à le mordre. Un des plus hargneux, parmi les critiques de profession, fut l'ami, le collaborateur de Diderot, allemand d'origine et corre?pondant de je ne sais quel princlpicule qui lavait anobli , le bîron de Grimm. Ce petit homme, qui se fardait comme une coquette, tout en ayant plus d'esprit qu'il n'était gro?, ne pardonnait pas à Beaumarchais sa taille avantageuse, fon grand air , son opulence. Sa jalousie perce ou plutôt éclate à chaque ligne de ce qui suit :
« Cet ouvrage — il s'agit d'"Eugénie'' — « est le coap d'essai de M. de Beaumarchais « au théâtre et dans la littérature. Ce M. de « Beaumarchais eîst, à ce qu'on dit, un homme 0 de près de quarante ans, riche, propriétaire 0 d'une petite charge à la cour, qui a fait « jusqu'à présent le petit-maître, et à qui il « a pris fantaisie mal à propos de faire l'au-
« teur. Je n'ai pas l'honneur de le connaître; « mais on m'a assuré qu'il était d'une suffi- « sance et d'une fatuité insignes... »
Môme dénigrement, moins dissimulé encore, s'il est possible, trois ans après, à propos des "Deux Amis" :
« Il faut que M. de Beaumarchais ait beau- « cpup de torts, car il n'a point d'amis. Un « homme — cet homme, si je ne me trompe, 8 c'est vous-même , monsieur le baron de « Grimm, vous le rapporteur — un homme « mit sur l'afiBche, le jour de la première re- « présentation des "Deux-Amis" : Par un « auteur qui n'en a aucun »
Quant au jugement, il n'est ni aiguisé ni doucereux : ce n'est pas une piqûre d'épingle, mais un coup de boutoir :
a Cette pièce serait fort belle, si elle était a moins ennuyeuse, si elle n'était pas si dé- « pourvue de naturel et de vérité... » — Toujours le naturel, la vérité ! Et réclamés par qui ? Par un galantin qui les déguise sur son visage à grand renfort de blanc et de rouge. Le petit baron rase aussi qui lui déplaît et l'ofiFasque, mais il n'a ni la main légère ni le rasoir de Figaro. II conclut sèchement en disant que la pièce " n'a pas le sens
commun" , que l'auteur " n'a ni génie ni talent".
Voilà, Messieurs, ce qu'à la date de 1771 l'on osait écrire sur celui dont la verve et l'esprit devaient bientôt fasciner l'opinion publique et exciter l'admiration de Voltaire lui-même. Trois ou quatre ans à peine avant les "Mémoires" et le "Barbier de Séville", un Zoïle de bas étage jetait impudemment à la face d'un des plus brillants génies du siècle ce distique injurieux :
t Beaumarchais, trop obscur pour êtreintéressaut, « De son Dieu Diderot est le singe impuissant. >>
Le moment était enfin venu où Beaumarchais, en pleine possession de lui-même, allait donner le plus éclatant démenti à ces oracles diffamateurs. Dès 1773 commence la plus belle période de sa vie, celle de ses triomphes et de l'apogée de son talent. Il n'entre pas dans mon sujet de l'y suivre. Je n'en prendrai que ce qui a rapport au drame de Clavijo dont je vous ai raconté l'origine et dont il me reste à vous dire le succès.
Il fait partie, il est le supplément flaal des quatre Mémoires considérés aujourd'hui comme le meilleur titre littéraire de Beaumar-
chaià, sang en excepter les deux comédies qui ont le plus popularisé son no n. C'est là qu'il se révéla au monde entier dialecticien et lutteur de premier ordre, auteur comique incomparable dans l'art de «iéraèler une intrigue, de confondre l'imposture par ellemême, de la ridiculiser, de la flétrir, de mettre à nu, faisant sauteries masques, la duplicité, la fourberie, le mensonge, et de les étaler aux yeux du public dans toute leur laideur. Depuis les immortelles "Provinciales" de Pascal, on n'avait point vu un athlète de cette force, si agile, si pressant, si adroit à manier l'arme terrible de l'ironie, à faire briller l'éclair de la fine épée gauloise, à en frapper l'adversaire, à la lui enfoncer au cœur, étincelante et polie, jusqu'à la garde. Deux ou trois auecdotes exprimeront mieux que tous les éloges le succès de cette plaidoierie personnelle, plus littéraire que juridique, qui tenait en haleine la carioàité de Paris, de la France, de toute l'Europe. Une des scènes les plus intéressantes, le vrai pendant comique de l'entrevue avec Ciavijo, c'est cette confrontation où, à bout d'arguments et d'injures, furieuse de se voir con fondue, apaisant à coups redoublés d'éven-
tail le feu qui lui est monté au visage, Mme Goëzman , après avoir en vain reproché à Beaumarchais d'être plus bavard qu'une femme, après l'avoir inutilement traité d'audacieux effronté, d homme atroce, menace enfin de lui donner une paire de soufflets. A quoi 1 "homme atroce" répond avec tant de courtoisie, avec urne galanterie et une bonne grâce tellement irrésistibles, que déi?armée, adoucie malgré elle et forcée de sourire, prenant son éventail et son manteau, elle le prie de lui donner la main pour rejoindre sa voiture. Vous voyez d'ici, Mesdames, cette délicieuse scène de comédie. Mme Du Barry, — qui s'y connaissait, — en était si chnrmée , qu'elle-même la jouait dan=( ses réceptions intimes. Les salons de Paris n'en raffo'aient pas moins que les boudoirs de Versailles.
Beaumarchais reçat, à cette occasion, un monceau de billets et de compliments qui lui venaient surtout, chose incroyable, du sexe faible avec lequel, dans ton procès, il avait eu le plus maille à partir. Les femmes, ce jourlà, sacrifièrent au sentiment de l'admiration leur esprit de corps. Une entre autres, charmante personne, dil-on, alla jusqu'à offrir
son cœur et sa maia au "lion" du jour, à celui qui, après avoir terrassé, abattu, vaincu le Parlement, devait bientôt, sorti triomphant de prison, favori de l'opinion publique, faire capituler la cour elle-même et jouir de l'honneur inespéré de voir la jeune reine Marie-Anîoinette et le? princes du sang jouer sou "Barbier de Séville" sur là scène de Trianon. Deux fois veuf df^jà, Beaumarchais, don Juan sur le retour, ne se fit pas trop prier et fut bon prince. Après quelque hésitation, acceptant l'offre flatteuse qui lui était faite et convolant en troisièmes noces, il épousa celle qui devait être la mère de soa unique enfant, de sa seule héritière, Eugénie. De tous ses succès — et Dieu sait s'il en eût ! — aucun n'eut un dénoûment plus moral ni de plus heureuses conséquences.
Ce ne fut pas seulement en France que la Renommée aux cent voix pub'ia son nom, Il retentit jusqu'au delà du Rhin, Gœthe, alors âgé de vingt-cinq ans , vivait au sein de sa famille à Francfort, connaissant la France et ses gloires contemporaines depuis son récent et studieux séjour à Strasbourg. Il raconte dans ses mémoires qu'il lut un soir devant vingt personnes l'épisode de Clavijo,
que sa lecture eut un suceès extraordinaire, et qu'une jeune fille lui donna l'idée de transporter l'original français sur la scène allemande. Huit jours après le drame parut, tel qu'il se lit dans son théâtre, avec les noms mêmes des perfonnages réels, Beaumarchais et ses deux sœurs, Clavijo, le marquis d'Ossun, l'ancien ministre Whal. S'il modifia le dénoûment et imagina un coquin du nom de Carlos, fifin de rendre, — au gré sans doute de ses compatriotes, mal à propos selon nous — l'action plus dramatique, il eut soin de reproduire littéralement, sans y changer un mot, une syllahe, la scène maîtresse de l'exposition. Hommage précieux rendu au génie français parle pHis grand écrivain de l'Allemagne moderne !
Mais j'ai bâte — car je touche au terme de cette interminable causerie — de revenir un peu, laissant de côté l'auteur dramatique, au Beaumarchais de la famille, au profil duquel je voudrais encore ajouter un ou deux traits. Je voua ai montré eu lui le fil?, le frère, l'homme du monde. Si le temps me l'eût permis, j aurais aimé à vods parler de l'excellent, sinon du vertueux époux, qu'une haine abitirJe accusa d'avoir empoisonné ses deux
premières femmes, lui, nous dit son tidèlô et pieux admirateur Gudio, qui fut adoré de toutes les trois ! Sans compter une foule d'autres dont l'iadiscrète biographie n'a pas respecté les noms. Ne voulant pas, pour peindre la sensibilité de Beaumarchais, mettre la vôtre, Mesdames et Messieurs, à une plus longue épreuve, je me bornerai, entre les anecdotes si nombreuses et si piquantes que j'ai sous la main (i), à une des plus propres à vous peindre la bonté de cœur, la bonhomie parfaite de celui dont deux sentiments intimes, plus profonds, plus vivaces que tous les autre», la tendresse filiale et l'affection paternelle, se partagèrent l'existence.
Au mois de mars 1773, à la suite de sa querelle avec ce brutal et fou furieux qui s'appelait le duc de Chaulnes, Beaumarchais se trouvait détenu dans la prison de For-lEvêque, injustement privé de sa liberté, victime d'odieuses machinations et d'un arbitraire plus odieux eucore, menacé dans sa fortune,
(1) Voir la savante monog^raptiie en 2 vol , monument élevé à la mémoire de Beaumarchais par M. de Loménie. Le conféreacier croit de son devoir d'avertir le public qu'il y a pui«é la plupart de ses rensi^ignemeats.
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atteint dans pes affections de famille, dans tout ce qu'il avait de plus cher au monde. C'est à ce moment qu'il reçut d'un enfant de six ans, le flls d'un de ses amis, M. Lenormant d'Etiolés, ancien mari de Madame de Pompadour, le billet que voici :
0 Monsieur,
« Je vous envoie ma bourse, parce que « dans une prison on est toujours malbeu- 0 reux. Je suis bien fâché que vous êtes en « prison. Tous les matins et tous les soirs je « dis un "Ave Maria" pour vous. J'ai l'hon- « neur d'être, Monsieur, votre très-humble « et très-obéissant serviteur
Constant. »
Au mouvement si spontané, si délicieusement naïf du bon petit enfant, Beaumarchais répond aussitôt par des remercîments pleins d'émotion :
« Cette lettre et cette bourse, écrit-il à la « mère, m'ont causé une joie d'enfant à moi- « môme. Heureux parents 1 Vous avez un € fila capable, à six ans, de cette action. Et « moi aussi j'avais un flls, je ne l'ai plus !...»
Ce fils perdu au berceau, c'est de lui que, quatre ans auparavant, heureux alors et ragaillardi par le séjour de la campagne, par l'air pur de la forêt de Chinon qu'il était en train d'exploiter, Beaumarchais demandait dos nouvelles à la jeune mère qui lui fut, elle aussi, prématurément enlevée :
0. . . . Et mon fils, mon fils! comment se « porte-t-il ? Je ris quand je pense que je traa vaille pour lui »
Vous désirez aussi, sans doute, Mesdames, savoir la réponse que le prisonnier fit à l'enfant. La voici, et ce sera ma dernière citation.
« Mon petit ami Constant, jni reçu avec « bien de la reconnaissance votre lettre et la « bourse que vous y avez jointe; j'ai fait le « juste partage de ce qu'elles contiennent « selon les besoins différents de mes confrè- 0 res et de moi, gardant pour votre ami « Beaumarchais la meilleure part, je veux « dire les prières, les "Ave Maria" dont cer- « tes j'ai grand besoin, et distribuant à de « pauvres gens qui souffrent tout l'argent « que renfermait votre bourse. Ainsi, ne « voulant obliger qu'un seul homme, vous « avez acquis la reconnaissance de plusieurs;
0 c'est le fruit ordinaire des boûiies actions « comme la vôtre.
« Bonjour, mon petit ami Constant. »
Tel est, Mesdames et Messieurs, le Beaumarchais affectueux et bon que je vous ai promis. Pour achever de le peindre, j'aurais encore à vous parler de sa fille, de celle qui, suprême consolation de sa vieillesse tourmentée et dernière passion de sa vie, lui ferma les yeux. Mais si la parole n'a pas trop trahi mes efforts, j'en ai dit assez pour vous faire connaître l'homme : je n'ajouterai qu'un mot relatif à l'écrivain.
« Il n'y a pas plus de XVIII" siècle complet sans Beaumarchais, a dit l'un des maîtres de la critique moderne, Sainte-Beuve, que sans Diderot, Voltaire ou Mirabeau; il en est un des personnages les plus originaux, les plus caractéristiques, les plus révolutionnaires. »
Eloge ou blâme, le mot me paraît juste. Nul, de son vivant, n'eut, à un moment donné, plus d'influence, nul n'agit plus sur l'opinion et ne la poussa plus en avant que Beaumarchais. Le prince de Conti l'appelait "grand citoyen". Le titre de "tribun" lui eût été mieux appliqué. Soldat d'avant-garde,
tirailleur hardi et dune impétuosité toute française, s'il ne s'enrôla point dans la phalange philosophique, dont il aurait pu être l'un des chefs, il n'en fut pas moins agressif et batailleur. Dans sa fougue téméraire, souvent entraîné plus loin qu'il n'aurait voulu, le jour vint où il regretta, comme tant d'autres, une partie de son œuvre, quand il fut lui-même victime de cette révolution qu'il avait appelée de tous ses vœux, dont Figaro avait été le trompette et l'un des porte-drapeau.
Aujourd'hui, Messieurs, ces tirades politiques, qui mirent le feu aux poudres et enflammèrent les esprits, ne sont plus que des brûlots éteints. Des deux comédies picaresques qui firent événement, il y a un siècle, l'intrigue seule a survécu avec ce vif dialogue où les mots partent comme des fusées, ranimés et rajeunis par la fantaisie musicale, le souffle léger de l'inspiration rossinienne et le rhythme harmonieux du divin Mozart. Ce n'est plus aux Français, mais à l'Opéra-Comique, aux Italiens, que nous allons entendre deux œuvres où la passion de nos pères vit surtout des satires politiques et des pamphlets sociaux.
Que reste-t il donc, Messieurs, de l'auteur des "Mémoires", du "Barbier d^ Sèville". du "Mariage de Figaro" ? Le souvenir d'une existence des plus dramatiques , qui connut toutes les extrémités des choses humaines , d'un cœur généreux et loyal, d'un des plus prodigieux esprits qu'ait enfantés la France du xviii" siècle. Beaumarchais a fait honneur au génie français aux yeux des étran gersi et c'est là une gloire qui, sans être la plus enviable de toutes, n'est pas , tant s'en faut, à dédaigner. Mais, quelle que soit notre admiration et notre sympathie pour ce digne enfant de la France , nous ne devons pa^ craindre d'avouer que , durant sa brillante et orageuse carrière de publiciste et d'écrivain, il a plus agité que résolu de problèmes, plus détruit d'abus que respecté de choses respectables , en un mot qu'il a plus excité qu'élevé les âmes. Il n'appartient donc point au chœur céleste des olympiens, de ces génies supérieurs qui forment l'immortelle couronne de l'intelligence française. Son front, sans auréole, sans rayons^n'a point.selon l'expression du poète antique, touché les astres. Qu'il puisse encore égayer les heureux loisirs, dérider les gens d'esprit au ooin d'un
bon feu moins pétillant que saverve,servirde modèle aux polémistes, aux enfants perdus de la presse militante , à ceux qu'on a appelés les gladiateurs de la république des lettres : d'accord. Sous ce rapport, sa malice restera toujours étincelante , toujours pleine d'actualité. Gardons-nous seulement de voir en lui' un de ces phares lumineux qui, dans les sombres nuits d'orage , projettent sur les flots leur lueur secourable. Beaumarchais peut nous amuser ; il n'a rien à nous apprendre. Ce n'est pas à lui, malgré tout son esprit ou plutôt à cause même de son esprit , qu'en ces jours de crise et de deuil national, nous irons demander cette hauteur de sentiments sto'iques, cet amour austère de l'honneur , du respect et du devoir, cette flamme sacrée du patriotisme qui console et relève un peuple abattu.
E.-R Dumas.
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