AU ROI
« Sire,
a Dans- la ferme coniiance où je suis que les extraits que j'adresse à Votre Majesté sont uniquement pour elle et ne sortent point de ses mains, je continuerai. Sire, à vous présenter la vérité sur tous les points connus de moi qui me paraissent intéresser votre service, sans avoir égard aux intérêts de qui que ce soit au monde.
« Je me suis dérobé d'Angleterre sous pi'étexte d'aller à la campagne, et je suis venu tout courant de Londres à Paris, pour conférer avec MM. de Vergennes et de Sartines sur des objets trop importants et trop délicats pour être confiés à la fidélité d'aucun courrier.
« Sire, l'Angleterre est dans une telle crise, un tel désordre au dedans et au dehors, qu'elle loucherait presque à sa ruine, si ses voisins et ses rivaux étaient eux-mêmes en état de s'en occuper sérieusement. Voici le fidèle exposé de la situatiou des Anglais en Amérique; je tiens ces détails d'un habitant
'Remis au roi, cacheté, par M. de Sartines, le 21 septembre 1775.
de Philadelphie arrivant des colonies et sortant d'en confJror avec les ministres anglais, que son récit a jetés dans le plus grand trouble et a glacés d'ed'roi. Les Américains, résolus de tout soutîi ir plutôt que de plier, et pleins de cet enthousiasme de liberté qui a si souvent rendu la petite nation des Corses redoutable aux Génois, ont trente-huit mille hommes efiectifs armés et déterminés sous les murs de Boston ; ils ont réduit l'armée anglaise à la nécessité de mourir de faim dans cette ville ou d'aller chercher ses quartiers d'hiver ailleurs, ce qu'elle va faire incessamment. Environ quarante mille hommes bien armés et aussi déterminés que les premiers défendent le reste du pays, sans que ces quatre-vingt mille hommes aient enlevé un seul cultivateur à la terre, un seul ouvrier aux manufactures. Tout ce qui travaillait à la pèche, que les Anglais ont détruite, est devenu soldat et croit avoir à venger la ruine de sa famille et la liberté de son pays; tout ce qui avait un commerce maritime, que les Anglais ont arrêté, s'est joint aux pêcheurs pour faire la guerre à leurs communs persécuteurs ; tous les gens travaillant sur les ports ont grossi cette armée de furieux dont la vengeance et la rage animent toutes les actions.
«Je dis. Sire, qu'une telle nation doit être invincible, surtout ayant derrière elle autant de pays qu'il lui en faut pour ses retraites, quand même les Anglais se seraient rendus maîtres de toutes leurs côtes, ce qui est bien loin d'arriver. Tous les gens sensés sont donc convaincus en Angle tex-re que les colonies anglaises sont perdues pour la métropole, et c'est aussi mon avis (').
« La guerre ouverte qui se fait en Amérique est bien
' Les débats du parlement anglais à cette date de septembre 1775 prouvent au contraire que l'opinion que Beaumarchais présente comme celle de tous les gens sensés en Angleterre n'était alors partagée que par un très-petit nombre d'esprits. Il parle ainsi pour donner plus de poids à son avis, et il enlève par là à cet avis un mérite de sagacité que nous devons lui restituer.
moins funeste encore à l'Angleterre que la guerre intestine qui doit éclater avant peu dans Londres; l'aigreur entre le? partis y est montée au plus haut excès depuis la proclamation du roi d'Angleterre qui déclare les Américains rebelles. Cette ineptie, ce chef-d'œuvre de démence de la part du gouvernement a renouvelé les forces de tous les opposants en les réunissant contre lui ; la résolution est prise de rompre en visière ouvertement au parti de la corn' dans les premières séances du parlement. On croit que ces séances ne se passeront pas sans qu'il y ait sept ou huit membres de l'opposition envoyés à la Tour de Londres, et c'est là l'instant attendu pour sonner le tocsin. Le lord Rocliiord, mon ami depuis quinze ans, causant avec moi, m'a dit en soupirant ces mots : J'ai grayid'peur. Monsieur, que l'hiver ne se passe point sans qu'il y ait quelques têtes à bas, soit dans le parti du roiy soit dans l'opposition. D'un autre côté le lord-maire VVilkes, dans un mouvement de joie et de liberté à la fin d'un dîner splendide, me dit pubhquement ceux-ci : « Depuis longtemps le roi d'Angleterre me fait l'honneur de me haïr. De ma part je lui ai toujours rendu la justice de le mépriser ; le temps est venu de décider lequel a le mieux jugé l'autre, et de quel côté le vent fera choir des têtes (*). »
« Le lord North, que tout ceci menace, donnerait aujourd'hui de grand cœur sa démission, s'il pouvait le faire avec honneur et sûreté.
0 Le moindre échec que recevra l'armée royale en
Amérique, augmentant l'audace du peuple et de l'opposition, peiH décider l'affaire à Londres au moment qu'on s'y attendra le moins, et si le roi se voit forcé de plier, je le dis en frémissant, je ne crois pas sa couronne plus assurée sur sa tête que la tête de ses ministres sur leurs épaules. Ce malheureux peuple anglais, avec sa frénétique liberté, peut inspi-
1 Ce propos de Wilkes est d'autant plus insolent, qu'il émane d'un homme qui manquait à la fois de moralité privée et de moralité politique.
rcr une véritable compassion à l'homme qui réfléchit. Jamais il n^a goûté la doucem- de vivj-e paisiblement sous un roi bon et vertueux. Ils nous méprisent et nous traitent d'esclaves, parce que nous obéissons volontairement; mais si le règne d'un prince ou faible ou méchant a fait quelqj'efois un mal momentané à la France, jamais cette rage licencieuse que les Anglais appellent liberté n'a laissé un instant de bonheur et de vrai repos à ce peuple indomptable. Rois et sujets, tous y sont également malheureux ^ Aujourd'hui, pour augmenter encore le trouble, il s'est ouvert une souscription secrète à Londres, chez deux des plus riches marchands de cette capitale, où tous les mécontens envoient de Tor pour faire passer aux Américains, ou payer les secours que les Hollandais leur fournissent. Us font plus, ils ont des liaisons secrètes en Portugal, jusque dans le conseil du roi, qu'ils paient fort cher, pour tâcher d'empêcher que les Portugais n'entrent en accommodement avec les Espagnols ^. Ils ont l'espoir que cette guerre attirera bientôt les Anglais et les Français dans la querelle de leurs alliés, et que ce nouvel incident détruira plus sûrement encore le ministère actuel, ce qui est l'objet constant de tous les opposants.
« RÉSUMÉ. — L'Amérique échappe aux Anglais en dépit de leurs efforts ; la guerre est plus vivement allumée dans Londres qu'à Roston. La fin de cette crise amènera la guerre avec les Français, si l'opposition triomphe, soit que Chatam ou Rockinghara remplace lord North. Les opposants, pour augmenter le trouble, intriguent en Portugal pour empêcher l'accommodement avec l'Espagne.
« Notre ministère, mal instruit, a l'air stagnant et passif sur tous ces événemens qui nous touchent la peau.
• Voilà des opinions politiques qu'on n'est pas accoutumé à attribuer à l'auteur du Mariage de Figaro. A la vérité Beaumarchais écrivait ceci à un roi dont il était l'agent; mais en général l'examen de ses papiers prouve que, dans l'application, ses idées politiques se ressentaient peu de l'effervescence de son esprit.
2 II y avait à cette époque un démêlé entre le Portugal et l'Espague sur une question de limites.
« Un lîomme supérieur et vigilant serait indispensable à Londres aujourd'hui.
« La première chose que l'on ne peut s'empêcher de faire est d'engager le ministère d'Espagne à se rendre moins difficile sur les répétitions contre le Portugal. Pendant que le ministère anglais travaille à rapprocher le Portugal de la conciliation^ et fait observer aux Portugais que les embarras intérieurs de l'Angleterre Tempêcheraient absolument aujourd'hui de les secourir, aux termes de leur dernier traité, notre démarche auprès du ministère d'Espagne est indispensable pour détruire autant qu'il est possible l'effet de l'intrigue et de l'argent de l'opposition anglaise, qui emploie les derniers efforts en Portugal pour y engager sérieusement la querelle entre les deux puissances du Sud
« Voilà, Sire, quels sont les motifs de ma course secrète en France. Quelque usage que Votre Majesté fasse de ce travail, je compte assez sur la vertu, sur la bonté de mon maître, pour espérer qu'il ne fera pas tourner contre moi ces preuves de mon zèle, en les confiant à personne, ce qui augmenterait le nombre de mes ennemis, qui ne m'arrêteront jamais tant que je serai certain du secret et de la protection de Votre Majesté. « Caron de Beaumarchais. »
On voit que dans ce mémoire Beaumarchais affirme avec une rare perspicacité le triomphe prochain des colonies d'Amérique, mais on voit aussi qu'il insiste pour qu'on éloigne tout ce qui pourrait entraîner la France dans un conflit dont le moment n'est pas arrivé. Si Beaumarchais s'exagère les conséquences de la lutte des partis en Angleterre, c'est qu'ici tout le monde se trompait comme lui. On supposait naturellement que des échecs éprouvés en Amérique rendraient l'Angleterre furieuse contre ses ministres ^ ; mais le peuple
* Nous avons lu une dépêche de M. de Vergennes.. écrite à peu
anglais, avec ce sentiment national et ce bon sens qui le caractérisent souvent dans les grandes crises, déjoua ces prévisions. La défaite des troupes anglaises affaiblit l'opposition plus encore que le ministère : tout fut subordonné à la nécessité de combattre avec énergie, et l'irritation des esprits, au lieu de s'enflammer, s'amortit considérablement.
On doit noter aussi que le mémoire de Beaumarchais au roi est indiqué comme remis d'abord à M. de Sartines, ce qui nous autorise à supposer que Beaumarchais a fait un secret de cette démarche à M. de Vergennes, ou n'a pas trouvé cliez ce ministre le degré de confiance qu'il désirait ; c'est peut-être ce qui explique la lettre suivante à M. de Vergennes, écrite un jour après le mémoire :
« Monsieur le comte,
« Quand le zèle est indiscret, il doit être répiimé ; lorsqu'il est agréable, il faut rencourager; mais toute la sagacité du monde ne pourrait pas faire deviner à celui à qui on ne répond rien quelle conduite il doit tenir.
« Je fis hier parvenir au roi, par M. de Sartines, un petit travail qui n'est que le résumé de la longue conférence que vous m'aviez accordée la veille: c'est l'état exact des hommes et des choses en Angleterre ; il est terminé par l'offre que je vous avais faite de bâillonner poui le temps nécessaire à nos apprêts de guerre tout ce qui, par ces cris ou son silence,
près à la même date que le mémoire cité plus haut, dans laquelle ce ministre paraît dominé, comme Beaumarchais, par l'idée qu'une victoire des insurgés d'Amérique fera éclater à Londres une révolution. M. de Vergennes va jusqu'à exprimer des ciaintcs pour la personne même du roi d'Angletcri-e.
peut en hâter ou retarder le moment. Il a dû être question de tout cela au conseil, et ce matin vous ne me faites rien dire. Les choses les plus mortelles aux affaires sont Tincertitude ou la perte du temps.
« Dois-je attendre votre réponse, ou faut-il que je parte sans en avoir aucune? Ai-je hien ou mal fait d'entamer les esprits dont les dispositions nous deviennent si importantes? Laisserai-je à l'avenir avorter les confidences et repousserai~je, au lieu de les accueillir, les ouvertures qui doivent influer sur la résolution actuelle? Enfin suis-je un agent utile à mon pays, ou seulement un voyageur sourd et muet?.. . J'attendrai votre réponse à cette lettre pour partir. Je suis, etc.,
« Paris, ce 23 septembre 1775. »
Il reçut sans doute la réponse qu'il désirait, car le lendemain, repartant pour Londres, il écrit à M. de Vergennes :
« Paris, le 23 septembre 1775. »
« Monsieur le comte, « Je pars, bien instruit des intentions du roi et des vôtres ; que Votre Excellence soit tranquille : ce serait à moi une ànerie impardonnable en pareille affaire que de compromettre en rien la dignité du maitre et de son ministre : faire de son mieux n'est rien en politique, le premier maladroit en offre autant • faire le mieux possible de la chose est ce qui doit distinguer du commun des serviteurs celui que Sa Majesté et vous, Monsieur le comte, honorez de votre confiance en un point aussi délicat. Je suis, etc., «Beaumarchais.»
A dater de ce moment, la correspondance s'établit directement entre Beaumarchais et M. de Vergennes, et le thème qu'il déroule sans cesse sous diverses formes est celui-ci : Les Américains triompheront, mais il faut les aider dans leur lutte, car, s'ils succombaient, ils
s'uniraient aux Anglais et se retourneraient contre nous. Nous ne sommes pas encore en état de faire la guerre; il faut nous préparer^ faire durer la lutte, et pour cela envoyer avec prudence des secours secrets aux Américains.
Le mémoire suivant, adressé à Louis XVI par l'inlermédiaire de M. de Vergennes, est le développement de cette idée, et, rapproché du premier, il nous montre quels pas avait faits la question.