‹ Beaumarchais et son temps (volume 3)Chapitre 20 sur 28 · livre · texte numérisé non relu

livre

Sucre, quatre livres à 400 fr. la livre 400

Trois litrons de grains à 40 fr 420

Sept livres d'huile à 400 fr 700

Douze mèches à 5 fr 60

Un boisseau et demi do pommes de terre à

200 fr. le boisseau 300

Blanchissage du mois. 215

Une livre de poudre à poudrer 70

Deux onces de pommade (à 3 sous autrefois) aujourd'hui à 25 fr. « • 50

4,27» fr.

« Reste la nourriture du mois, le beurre et les œufs à 400 fr., comme tu sais, la viande 5 25 ou 30 fr., et tout en proportion 567

a Le pain a manqué deux jours ; nous n'en recevons plus, que de deux jours l'un, surcroît de dépenses; je n'en ai acheté depuis dix jours que quatre livres à 45 fr. 480

5,022 fr.

a Quand je pense à cette dépense royale, comme tu dis, qui me fait employer 18 à 20,000 francs sans vivre et sans douceur aucune, j'envoie au diable le régime; il est vrai que

ces 20,000 francs représentent 6 à 7 louis, et que mes 4,000 fr. m'en donnaient i60, ce qui est différent*. »

En quelques jours, la valeur des assignats baissait, cl le prix des denrées haussait dans une proportion effrayante, car, dans une autre lettre à sa belle-sœur, Julie nous donne les détails suivants :

a Dix mille francs que j'ai éparpillas depuis quinze jours me font un tel effroi et une telle pitié, que je ne sais plus compter du tout mon revenu de cette manière; trois jours de différence ont fait monter le bois de 4,200 francs h 6,500, tous les faux frais en proportion, de sorte, comme je te l'ai mandé, que la voie de bois montée et rangée me revient à 7,100 francs. Toutes les semaines à présent il faut compter de 7 h 800 francs pour un pot-au-feu et autres viandes de ragoût, sans le beurre, les œufs, et mille autres détails ; le blanchissage aussi augmente à tel point tous les jours, que 8,000 livres par mois ne peuvent me suffire. Cela m'impatiente, et, dans toutes ces dépenses, je jure la sainte vérité de mon cœur que je ne me suis pas accordé depuis près de deux ans une seule fantaisie ni une autre dépense que celle du ménage; cependant j'en ai de particulières et d'urgentes pour lesquelles il me faudrait des potées d'assignats. »

Si la Sœur de Beaumarchais est aux prises avec les rigueurs de la famine, sa femme et sa fille ne sont pas mieux partagées : je vois dans la correspondance de Mm« de Beaumarchais qu'un de ses amis voyage dans les environs de Paris, afin de tacher de lui procurer du pain, qui pendant quelques jours est devenu plus rare

1 Beaumarchais avait constitué à sa sœur Julie une pension de 4,000 fr. dont le parement en espèces était alors forcément remplacé par des assignats.

que le diamant. « On dit ici, ccril-il de Soizy le 17 prairial an m (5 juin 1793), qu'à Briare on pcul avoir de la farine; si cela était, je ferais marché avec un homme sûr de ce pays, qui la conduirait jusque chez vous par le coche d'eau allant de Briare à Paris ; mais tout cela augmente bien le prix. Vous voudrez bien me mander ce que, vous en pensez; en attendant, je ne désespère pas de pouvoir accrocher quelque petit pain. Ah! si j'avais le don des miracles, je ferais tomber chez vous, non pas de la manne du ciel, mais du bon pain, et bien blanc ! »

En apprenant dans son exil toutes les misères qui affligent les siens, Beaumarchais apprend aussi que tous conservent assez de force d'âme pour les supporter, la gaieté même n'a pas complètement disparu de cet intérieur autrefois si joyeux; on est exposé à mourir de faim, mais au moins l'affreux couperet ne fonctionne plus, et l'on commence à respirer.

« Voilà, lui écrit un de ses vieux amis, la soupière de ta famille qui arrive, c'est-à-dire qu'on voit sur une table de mahagony (car il n'est plus question de nappe) une assiettée de haricots, deux pommes de terre, un carafon de vin et beaucoup d'eau. Ta fille veut un caniche pour lui servir de serviette et nettoyer son assiette; malgré cela, arrive, arrive: si nous n'avons pas de quoi manger, nous aurons de quoi rire. Arrive, car ta femme et ta fille ont besoin d'un meunier depuis que leur salon est décoré d'un mpulin a farine j tandis que ton Eugénie charmera tes oreilles sur son forte-piano, tu prépareras le pain de son déjeuner, ta femme tricotera tes bas et ton futur gendre enfournera, car ici chacun a son métier, et voilà pourquoi nos vaches sont si bien gardées. —

ET SON TEMPS. d89

C'est la plus drôle de chose, de voir nos femmes, sans perruque le matin, remplissant chacune une occupation ancillaire, car il faut que lu saches que chacun de nous s'est mis à son service, et voilà pourquoi dans notre régime, s'il n'y a plus de maîtres, il y a encore des valets. Cette lettre te coûte au moins cent francs, y compris le papier, la plume, l'encre, l'huile de la lampe; enfin, par économie, je suis venu l'écrire chez toi. Nous t'embrassons tous, sens dessus dessous, à tort et à travers. »

Un autre ami plus grave de Beaumarchais, le littérateur Gudin, va cependant nous donner une idée plus triste et plus vraie de l'aspect de Paris après la terreur, dans une lettre inédite qu'il adresse également à l'auteur du Mariage de Figaro, réfugié à Hambourg. Les prévisions de Gudin ne se sont pas réalisées, mais elles nous montrent sous quelles sombres couleurs l'avenir se présentait alors aux esprits sages et éclairés.

a Mon plus ardent désir, mon ami, écrit Gudin, est de vous revoir et de vous presser sur mon cœur; mais les circonstances sont telles qu'elles m'ont forcé de quitter Paris, où je ne pouvais plus subsister. Je me suis réfugié à cinquante lieues, dans un petit hameau, où il n'y a que treize cabanes de paysans. La maison que j'habite fut jadis un très petit prieuré, occupé par un seul moine. Revenu à Paris pour quatre jours, afin d'y régler quelques affaires, cette ville, jadis si superbe, ne m'a plus offert que le spectacle d'une grande terre en décret, où tout se délabre. Les hommes sont vêtus comme des pleutres; les jeunes femmes, entraînées par le besoin de plaire, affectent un luxe qui ne nous eût paru autrefois que la pauvreté masquée et cachant mal sa misère. Il n'y a plus ni public, ni opinion publique, ni même intérêt général; tout n'est maintenant qu'esprit de parti, qu'intérêt de faction > tout ce qui n'est pas d'une faction est tombé dans

l'anéantissement. C'est le fruit que devait produire le systèav des exécrables y c'est-à-dire des Robespierre, des Coulhon, des Saiut-Just, des MaraL, des Carrier, des Fouquîer-TioviUe et autres brigands trop peu punis par la mort; ils ont détruit les arts, le commerce, les manufactures, toutes les sources de la richesse nationale. Ils ont formé des armées cinq ou six fois plus fortes que n'en eut l'empire romain pour conquérir la terre. Or, pour empêcher que ces grandes années ne se jettent sur les citoyens, comme celles de Mari us cl de SylU, il faut arracher aux citoyens le peu de subsistance qui leur reste encore. C'est là toute la politique et le soin unique: il faut faire contribuer le citoyen sans cesse et le dépouiller de tout, afin que les ennemis ou nos propres armées ne le mettent pas à contribution. La guerre se nourrit par la guerre; plus un peuple est pamre, plus il est enclin a se faire soldat, pour subsister soit de la solde soit de la maraude. Nous sommes précisément comme les Spartiates, dont les Athéniens disaient: Ils sont si malheureux dans leur ville, qu'ils se réfugient en foule dans leur camp pour y tanner un peu moins de malaise. Pour moi, qui ne puis prendre ce parti, je me suis réfugié dans un très-petit hameau ; j'attends que la pair amène d'autres hommes et d'autres principes. Loin de mes amis, loin des arts, loin des bibliothèques, j'y vis comme Ovide chez les barbares: mon esprit s'y nourrit de ce qu'il a acquis autrefois ; je m'afflige parce que je suis homme; je ne m'étonne de rien parce que je suis instruit: tous les crimes qu'on commet et qu'on a commis depuis trois ou quatre ans ont déjà été commis plusieurs fois; ils n'ont pas même le mérite de la nouveauté. Et lorsque nous autres, qui avons eu dans noire enfance une bonne éducation et de bons exemples, nous serons descendus dans la tombe, nous laisserons la place à des hommes élevés, au milieu des crimes, dans une ignorance profonde, entourés de grands monuments qui tombent en ruine, dénués des moyens de les réparer et d'élever leurs enfants avec soin. La barbarie couvrira la face de la France, comme elle couvre ceJV de la Grèce, de l'Egypte et

de l'Assyrie, de la Sicile et de l'Italie, et de tous les grands empires qui ont brillé autrefois; cela peut affliger, mais cela est commun. Il y a parmi les savants et les artistes des vieillards qui combattent encore avec chaleur pour les progrès de l'esprit humain, mais il n'y a plus cette cohorte de jeunes gens qui s'avançait jadis pour les soutenir et les recruter. Je voudrais vous écrire des choses plus consolantes, mais je me mentirais à moi-même si je parlais autrement. Les besoins publics ont étouffé toute idée de justice, ceux du jour détruisent jusqu'à la prévoyance : on consomme la veille les ressources du lendemain; la nécessité d'avoir oblige à prendre, et l'on ne peut prendre qu'à ceux qui ont. C'est ce qui fait que depuis les temps les plus anciens^ dans les (roubles publies, les riches ont toujours été les ennemis publias. Mari us et Sylla ne proscrivaient pas les pauvres, ils en faisaient leurs satellites pour dépouiller les sénateurs. Il n'y a point d'autre justice; c'est là ce qu'ils appellent salus populi: les Cicéron sont égorgés par les Lœnas. C'est ce qui fait qu'aujourd'hui beaucoup de sages se taisent, ils attendent la paix : si elle vient assez tôt pour qu'il y ait encore quelques ressources, ils en feront usage; si elle vient trop tard, ils mourront avec le sentiment de leur bonne conscience et la certitude que leurs efforts ont été inutiles.

% « Adieu, mon bon ami, j'aurais mieux aimé vous parler de vous, de votre famille, de ceux qui vous aiment, des regrets que nous éprouvons tous de ne pouvoir nous réunir. Nos cœurs sont, comme le vôtre, abîmés dans la douleur. Vous savez tout ce qu'ils peuvent vous dire, et quant au détail des aventures particulières, des soins, des peines, des inquiétudes sans cesse renaissantes, des travaux perdus et toujours recommencés sous mille formes différentes, il faudrait des volumes pour ne vous en donner que des notions bien faibles; on ne peut s'en faire une idée. Imaginez le labyrinthe de la Crète sur le cratère du Vésuve : c'est là qu'habitent ceux qui veulent servir leurs amis. Je vous embrasse et soupire après l'heureux moment qui nous réunira.

« Gudui. »

Tandis que sa famille et ses amis supportent courageusement les dangers et les douleurs de cette triste époque de notre histoire,, Beaumarchais, à la fois commissionné et proscrit, continue à se débattre au milieu des difficultés d'une opération impossible. Pendant deux ans, de juin 1793 jusqu'en mai 1795, il était au moins parvenu, à force de subterfuges, à soustraire les soixante mille fusils de Tervère à la rapacité anglaise, lorsqu'un nouvel incident vint rendre tous ses efforts inutiles. Au milieu des querelles qui suivirent la chute de Robespierre, une nouvelle discussion s'établit à la tribune sur ces malheureux fusils. Lecointre, avec son étourderie ordinaire, dénonce encore une fois Beaumarchais, et, après Tavoir jadis accusé de complicité avec les derniers ministres de Louis XVI, il l'accuse maintenant d'avoir spolié l'État dans l'affaire des fusils retenus à Tervère, de connivence avec les anciens membres du comité de salut public. Le bavardage ridicule et intempestif de Lecointre décida enfin le ministère anglais à passer pardessus les scrupules de légalité qui jusque-là l'avaient arrêté : malgré les protestations de l'agent américain, il fit enlever de force et conduire à Plymouth les soixante mille fusils, déclarant d'ailleurs que si ces armes n'étaient pas une propriété française , elles seraient évaluées par des arbitres et payées à qui de droit.

Cette solution violente rendait la situation de Beaumarchais cruelle, car si les Anglais confisquaient les fusils sans les payer, il était exposé tout à la fois à perdre la somme dépensée par lui pour acquérir et préserver

ces armes , en même temps qu'il aurait à restituer au gouvernement français toutes les sommes qu i lu i avaien t été avancées en assignats sur son dépôt de 745,000 liv. Cependant le gouvernement anglais, en présence des réclamations du propriétaire fictif derrière lequel se cachait l'auteur du Mariage de Figaro, ne crut pas pouvoir aller jusqu'à une confiscation ; il fi t faire des armes une estimation arbitraire, et les paya fort au-dessous de leur valeur au prête-nom Je Beaumarchais en juin 1795. Dès ce moment, la mission de ce dernier était finie; il demandait à rentrer en France pour rendre ses comptes et faire cesser cet état bizarre d'un agent du gouvernement chargé au dehors d'une mission, tandis qu'il est inscrit dans son pays sur la liste des émigrés, que ses biens sont saisis et tous ses revenus confisqués. Seulement il était plus facile d'être porté sur la fatale liste que d'en être rayé, et H" de Beaumarchais poursuivait en vain de ses sollicitations toutes les autorités du jour.

a Une loi est faite aujourd'hui, écrit- elle à son mari en juin 1795; quatre jours après, elle est rapportée. Ainsi on avait ôté au comité de législation l'attribution des radialions d'émigrés; on la lui a rendue. Dans l'intervalle, nous avons perdu notre rapporteur, qui est sorti, à son rang, du comité de salut public, et de là est parti pour une mission. Il a fallu parler à son successeur, l'instruire, l'échauffer, etc., etc. Eu yertu de ce nouveau décret, nous pensions que les comités décideraient seuls sur notre affaire. Point du tout : au comité de législation, on nous a dit que c'était au comité de salut public qu'il fallait aller directement, attendu qu'il était déjà nanti de cette affaire. Nous y avons été, mais quand nous pensions qu'il pouvait conclure souverainement, on nous a dit

que, la convention étant saisie, l'affaire ne devait se terminer que par un décret et non par un arrêté, que c'était une affaire do gouvernement, un cai tout particulier... Do sorte que « mon cher Pctcrs, au lieu d'avoir une mission, s'était enfui depuis le 31 mai pur frayeur, on en fournirait la preuve, tout serait dit, et il profiterait du décret qui a été rendu et remet en possession de leurs biens ceux même qu'on avait mis hors la loi; voilà de ces bizarreries qu'on a peine à supporter! Nous pouvons vous répondre que notre courage ne se ralentira point, et que nous obtiendrons la victoire. »

En attendant qu'il plaise au gouvernement de faire cesser l'absurde injustice dont il est victime, Beaumarchais oublie sa situation personnelle pour s'occuper des affaires publiques «. Je le vois écrivant de Hambourg de nombreux mémoires soit à divers personnages influents de cette époque, soit aux autorités dont il ignore quelquefois même le nom, pour transmettre un avis sur les questions générales qui excitent sa sollicitude. Parmi

• La ville de Hambourg était alors le séjour d'un assez grand nombre d'émigrés de distinction. Beaumarchais fréquenta quelques-uns d'entre eux. Il vit beaucoup Talleyrand qui se trouvait là à son retour d'Amérique, attendant comme lui sa radiation. — 11 se lia surtout intimement avec l'abbé Louis , depuis baron Louis, ministre des finances, tous la restauration, qui se non* mait alors Joseph Louis. Beaumarchais l'avait fait entrer dans «ne maison de commerce de Hambourg en lui prêtant dea fonds. Les lettres de M. l'abbé Louis expriment beaucoup de reconnaissance et de tendresse pour Beaumarchais qui, de son cdté, avec sa sagacité ordinaire sait apprécier les talents de son protégé, et lui prédit de belles destinée*. C'est aussi dansées loisirs forcés de Hambourg que Beaumarchais écrivait sur divers sujets un assez grand nombre de notes qui ne sont que des ébauches, mais qui offrent par fois des détails intéressants. — Je renvoie aux pièces justificatives , n« 96, une psge où Beaumarchais juge J.-J. Rousseau avec une sévérité qui pourra paraîtra inav tendue de sa part, et qui cepepdant s'explique quand on examine de près le fort et le faible de ces deux caractères.

tous ces mémoires inédits, je n'en citerai qu'un qui me parait très-honorable pour l'homme qui l'a écrit. 11 vient d'apprendre dans son exil la victoire remportée à Quiberon sur une expédition royalisto : il ignore encore l'affreux usage que Tallien va faire de cette victoire au mépris d'une capitulation; mais il redoute un massacre, et, quoiqu'il ne jouisse d'aucune influence, sa conscience le porte à écrire au comité de salut public le mémoire suivant, que je crois devoir reproduire en grdnde partie.

< De ma retraite prêt de Hambourg, ce 6 aoAl 1790. AU COMITE DB SALUT PUBUC.

«Citoyens dont le comité est composé en ce moment, souffres encore une fois qu'un citoyen proscrit injustement de son pays, qu'it n'a pas cessé de servir, s'adresse à vous directe* ment, non pour plaider ses intérêts, mais pour vous parler un moment de ceux qu'il croit être les vôtres, unis à ceux de la nalion.

« Je m'en souviens: dans ma jeunesse, il naquit un premier enfant du dauphin, père de Louis XVI ; on me lit sortir du collège pour voir le? réjouissances. La nuit, courant les illuminations, je fus frappé d'un transparent posé sur le haut d'une prison, avec ces mots très-énergiques : Usque in tenebri$! Us me saisirent si vivement, qu'il me semble les lire en* core. La joie publique avait passé jusque dans l'horreur des cachots. Ce que le transparent disait (la naissance du fils d'un prince étant la joie de ce temps- là), moi je le dis aujourd'hui pour un sujet plus important; la joie du superbe triomphe de nos soldats & Quiberon a passé dans mon cœur au fond d'un grenier d'Allemagne, où je gémis depuis deux ans, caché eous un nom inconnu, des injustices de toute espèce dont on m'abreuve en mon pays. Usque in tenebris est l'épigraphe de ma situation.

a C'est sur les suites de cette victoire de Quiberon, décisive pour la paix que nous désirons tous, que je vais vous soumettre les réflexions d'un citoyen in tencbris.

a Si, vainqueurs généreux, vous n'abusez pas de voire triomphe pour en faire une boucherie, vous allez conquérir l'estime de tous les partis. C'était dans les revers que les Romains restaient ennemis implacables 5 ils étaient grands et généreux sitôt qu'ils avaient des succès* Cette conduite également noble et ferme leur a valu l'empire du monde. La vengeance la plus complète et la plus fructueuse de toutes est de traiter les Français vaincus et soumis avec une générosité qui vous soumettra tous les autres.

a Permettez-moi de vous citer un exemple du grand effet de la conduite que j'indique; la ^ressemblance des faits est frappante.

a Pendant la guerre de l'Amérique insurgée contra l'Angleterre oppressive, une armée entière d'Anglais et d'Américains loyalistes (c'étaient bien là leurs émigrés) descendit du Haut-Canada par le lac Cbamplain et les fleuves, sous les ordres, si je m'en souviens bien, du général Burgoyne. Arrivée jusqu'au cœur de la nouvelle république, cette armée fut enveloppée dans les plaines de Saratoga, et forcée de mettre bas les armes et de se rendre à discrétion. Le congrès gêné* rai, aussi prudent que généreux, sentit qu'une paix honorable et la base du gouvernement qu'il formait allaient dépendre, aux yeux de la nation, de l'usage qu'il ferait de cette victoire éclatante. Il offrit le pardon à tous ceux qu'il avait soumis, des terres à cultiver à tous les Anglais et Hessois qui désireraient s'établir dans le pays qu'ils avaient voulu subjuguer. Washington consulté, qui donna ce noble conseil, consolida sa grande réputation, que rien depuis n'a -pu détruire. Le gouvernement d'Angleterre sentit qu'un peuple qui usait aussi noblement du triomphe était désormais invincible, car sa conduite généreuse, en lui conquérant tous les cœurs, soumettait toutes les opinions.

« 0 Français! vous qui gouvernez des Français plus divi-

se» entre eux que n'étaient les Américains, vous qui avez, comme membres .d'une assemblée agitée, à ramener une foule de cœurs aigris par les horribles cruautés de ceux auxquels vous avez succédé sans avoir été leurs complices, je ne doute pas que vous n'ayez senti aussi vivement que moi-même de quel prix est l'événement que la fortune vous présente. Pardonnez à vos prisonniers l Quelque sort que vous leur fassiez, ils n'ont plus le droit de s'en plaindre. Vous les avez vaincus les armes à la main, mais sachez aujourd'hui, si par hasard vous l'ignorez, qu'il n'y a pas un seul Français, parmi ces émigrés vaincus, qui rougisse de l'avoir été par des Français, qu'il n'y en a pas un qui ne soit plus que vous l'ennemi prononcé de ces Anglais qui les emploient. Sachez que c'est au besoin seul de subsister et de ne pas mourir de faim qu'ils ont cédé pour se soumettre à ces arrogants insulaires; sachez surtout que le ministre Pitt est perdu radicalement si vous adoptez cette idée, qu'on ne lui pardonnera pas le tâtonnement de sa conduite, la fausseté de ses mesures, la nullité de ses succès, et qu'un cri général applaudissant à votre humanité, vous aurez plus fait contre lui, et pour vous et pour votre gloire, pour assurer votre stabilité et la confiance universelle, oui, vous aurez plus fait par ce seul acte généreux que par tous les exploits presque incompréhensibles par lesquels nos armées ont étonné toute l'Europe. C'est vous seuls qui ferez la paix, la prescrirez, la dicterez même aux Anglais, dont une grande partie déteste les mesures prises par leur gouvernement pour vous troubler dans la forme libre du vôtre. Et, citoyens (j'ai déjà pris la liberté de vous l'écrire), si vuus étiez bien reconnus, dans un honorable traité, par ces Anglais (que la seule vanité arrête), comme peuple libre et souverain7 pesez ce mot, ô citoyens ! vous députés ! vous convention 1 vous seriez parvenus au faite de la gloire; car l'Europe entière suivrait sans hésiter ce grand exemple, et c'est alors que vous auriez acquis, conquis le droit si beau de délibérer sagement, si le gouvernement d'un seul, le plus fort, le plus net et le plus rapide de tous dans l'exécution des

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projets mûris profondément par les assemblée* législatif», convient mieux à un grand pays que toute autre réparlitioo de ce pouvoir si orageux; vous pourrie» modifier ce pouvoir au gré de toute la nation, gloriouse elle-inéme de vous voir agiter cette' question paisiblement après de grands succès, après des actes généreux qui ne laisseraient plus craindre) personne le retour de ce terrorisme avec lequel on contint des esclaves, mais qui ne peut être la base d'un gouvernenient raisonnable.

« PlRRRB-ÀUGOSTW CaRON BftAOlMItCRAlSj

« Commotionné, promit, errant, persécuté, mftit nuliemont t**itre ni <

A l'époque ou Beaumarchais écrivait cette lettre! le gouvernement de la Convention n'avait plus que deux mois à vivre. Il fut bientôt remplacé par celui du Directoire et des deux Conseils. Les ardentes sollicitations de la femme et des amis du proscrit parvinrent enfin à le faire rayer de la liste des émigrés, et, après trois ans d'absence, Fauteur du Mariage de Figaro put rentrer daus son pays.

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