‹ Beaumarchais et son temps (volume 3)Chapitre 4 sur 28 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

de ce spectacle, et obligèrent notre ami à s'approcher d'une fenêtre et à n'être pas modestement cruel pour un peuple qui lui témoignait tant de bienveillance. Les artisans de cette ville ont fait une chanson pour lui, en patois provençal, et sont venus en corps la lui chanter sous ses fenêtres. Tous les cœurs ont pris part à sa joie, et tout le monde, enchanté, le traite comme un homme célèbre, à la probité duquel on vient enfin de rendre la justice qui lui était due. »

Non content de célébrer en prose le triomphe de son ami, Gudin voulut le chanter en vers, et mal lui en prit. À son retour à Paris, il avait rédigé une grande épltre à Beaumarchais dont voici le début :

Ainsi du parlement la sévère justice

A de tes ennemis confondu la malice.

Ils se flattaient pourtant que leur art ténébreux ,

Qui d'un vil sénateur en des temps malheureux

Avait fait incliner la vénale balance,

De nos vrais magistrats surprendrait la prudence.

Ce chef-d'œuvre, composé d'une centaine de vers, avait été inséré dans le journal français , le Courrier de l'Europe, qui se publiait à Londres, et qui avait altéré le texte en mettant à la place de ces mots : Qui d'un vil sénateur, etc. , ceux-ci : Qui d'un sénat profane, etc. , de telle sorte que l'allusion personnelle au juge Goëzman, qui avait le plus contribué à faire perdre à Beaumarchais son premier procès contre le comte de La Blache, se trouvait transformée en une allusion au parlement Haupeou tout entier. Or ce corps judiciaire, on Ta déjà dit ailleurs, en cessant d'exister comme parlement, avait vu la plupart de ses membres rentrer dans le grand conseil, d'où Haupeou les avait tirés. Le

grand conseil était donc de fait, sinon de droit, identifié au parlement de Maupeou ; il avait subi sans mot dire les attaques de l'auteur du Barbier } n'osant pas se faire une querelle avec un aussi rude jouteur, qui avait d'ailleurs contre lui de justes griefs; mais en apprenant que Tinoffensif Gudin s'était permis de qualifier le défunt parlement Maupeou de sénat profane, il saisit l'occasion de faire un exemple et de fustiger Beaumarchais sur le dos de son ami. Celui-ci était absent de Paris; H était parti pour La Rochelle, où il expédiait de nouveaux bâtiments aux États-Unis, lorsqu'un décret de prise de corps, rendu sans aucune Information préalable, vient tout à coup surprendre le pacifique Gudin; mais laissons-le raconter lui-même son aventure, dans laquelle nous allons bientôt retrouver Beaumarchais :

« Je ne songeais point à mal, dit Gudin, et je me croyais parfaitement en sûreté, lorsqu'un jour, étant chez moi, entre manière et ma nièce, je reçois un petit billet de Mme Denis, uièco de feu M. de Voltaire. Elle m'aimait beaucoup à cause de l'extrême atlachement que j'avais toujours eu pour son oncle : <* Vous venez d'être décrété, me mandait-elle,, de pii*e de corps par le grand conseil ', vous allez être arrêté, et c'est pour des vers imprimés dans le Courrier de V Europe. Vous n'avez pas un instant à perdre.

u Je n'en perdis pas. J'avais lu ce billet tout bas, et quittant la table sans rien dire, je passai dans mon cabinet, m'habitai à la hâte et me réfugiai chez Beaumarchais. Je lus ce billet à Mmo de Beaumarchais. J'envoyai chercher mon ami M. T*** et M. Gcnéc do Brochot, homme de loi *rès-expériinenté. Nous tînmes conseil. Mon premier soin fut de charger mon ami d'aller prévenir ma mère de l'étrange visite qu'elle

allait recevoir des gens du grand conseil, de lui en dire la raison, de la prier de ne pas s'alarmer, et de répondre qu'elle ignorait où j'étais, qu'il était possible que je fusse avec Beaumarchais à cent lieues de Paris.

« Gênée de Brochot me conseilla de ne pas me laisser prendre. « Ces messieurs du grand conseil, haïssant cordialement Beaumarchais, pourraient fort bien, me dit-il, se venger de ses mémoires sur son ami, et être fort expéditifs à le condamner, puisqu'ils ont commencé par le décréter de prise de corps sans informer contre lui, ce qui est violer toutes les lois. »

a Je le crus, et, tout délibéré, dès que la nuit- fut close, je sortis par une petite porte qui donnait dans une rue détournée, et, bien accompagné par deux ou trois amis, je me retirai dans l'enclos du Temple.

« Ce château, ce vaste terrain que Philippe le Bel enleva si scandaleusement aux Templiers, et qui fut depuis cédé' aux chevaliers de Malte, était alors, grâce aux privilèges de cet ordre, un lieu d'asile, non pour les criminels, mais pour toute personne qui, sans avoir commis aucun délit grave, avait pourtant une affaire fâcheuse, telle que des dettes, telle qu'une dénonciation hétéroclite, telle en un mot que mon affaire1.

« L'usage était de se faire inscrire en arrivant sur les registres du bail] if du Temple; il me demanda quelle cause m'engageait à réclamer les privilèges du lieu. — Sont-ce des dettes? — Je n'en ai pas. — Une rencontre ? — Mes ennemis, si j'en ai, ne m'ont jamais attaqué qu'avec leur plume. — Quelque querelle de jeu , quelque affaire de femmes? — Je ne joue jamais. Je n'ai jamais causé ni désordre dans une famille, ni scandale dans une maison de joie. — Mais pourquoi donc? — Pour des vers que de graves personnages ne

' On ne sait guère généralement que le quartier du Temple, aujourd'hui le quartier général des fripiers de Paris, était encore en 1778 un lieu d'asile.

trouvent pas bons, vers imprimés je ne sais* comment à Londres, dénoncés je ne sais pourquoi à Paris, et que le grand conseil, qui n'a point la police des livres et qui n'est point juge de ce qui se fait en Angleterre, prétend être injurieux à un tribunal qui n'existe plus, parce qu'ils font réloge d'un homme que ces équitables magistrats voudraient qu'on ne louât jamais.

a 11 n'hésita pas à m'accorder l'asile que je demandais.

— Mais, me dit-il, l'usage est que ceux qui viennent ici changent de nom; comment voulez -vous qu'on vous appelle?

— Le Blanc, car je le suis et je prétends toujours l'être , en dépit de tous les dénonciateurs et de tous les censeurs, soit des tribunaux ou des journaux, tous un peu enclins à juger sans informations préalables, encore que la loi et le bon sens en ordonnent. — Où voulez-vous loger? — Dans le très-petit appartement que la belle Mmc de Good ville occupe dans votre enclos; elle veut bien que je partage avec elle sa chambre, sa table, ses meubles pendant ma clôture. — Vous n'y serez pas mal ; c'est une femme fort belle et de beaucoup d'esprit 1 . Ce fut en effet chez elle que je trouvai l'asile le plus doux que jamais homme décrété ait rencontré dans le monde; elle était au Temple pour ses dettes, et nous ne cessions de rire en pensant que nous logions ensemble, elle par décret du Chatelet, et moi par décret du grand conseil.

a Cela -nous parut si gai, que le lendemain nous l'écrivîmes à M. de Sartines, qu'elle connaissait beaucoup; nous lui envoyâmes d'assez drôles d'épi gramme s que nous faisions ensemble sur mon affaire. Ce n'était ni à ce ministre ni à son ami le lieutenant de police que nous voulions celer ni ma conduite, ni ma retraite, et nous continuâmes notre petit

1 II nous semble que le candide Gudin, qui nous parlait tout à l'heure de sa vertu, devient ici bien léger. Apparemment cette M»« Goodville, dont il partage lei meublei, est de son côté une femme légère dont l'influence lai donne ce petit ton avantageux, assez rare chez lui.

commerce clandestin tout le temps que je demeurai séquestré.

a Beaumarchais, de retour à Paris, apprit mon aventure, en ressentit un juste courroux, vint me prendre et m'emmena chez lui. a Soyez sûr', me dit-il , qu'ils ne vous feront arrêter ni dans ma voiture ni dans ma maison. »

a 11 fut trouver M. de Maurcpas tt lui dit que j'allais porter plainte au parlement contre le grand conseil , et que mon affaire, compi omeitant l'un avec l'autre ces deux grands tribunaux, ferait encore plus de bruit que la sienne. — Ce n'est pas cela qu'il faut faire, îui repartit le comte de Maurepas, que voire ami présente une requête au conseil, et nous anéantirons bientôt ce décret rendu ab trato.

Au bout de quelques jours, en effet, Beaumarchais eut tiré l'ami Gudin de ce mauvais pas, et rien ne peint mieux sa situation à cette époque que le ton de ses lettres aux ministres, et particulièrement au garde des sceaux :

« .Monseigneur, lui écrit-il, j'ai l'honneur de vous adresser la requête au conseil du roi de mon ami M. Gudin de la Brenellerie, qui réunit au ^énie le plus attrayant la simplicité d'un enfant, de Candide , et qu'en votre qualité de prolecteur des lettres en France, vous jugeriez digne de toute votre bienveillance , s'il avait plus l'honneur d'être connu de vous. »

Gudin obtient d'abord sa liberté provisoire, et Beaumarchais insiste par la lettre suivante :

« Paris, le 28 décembre 1778. »

a Monseigneur, en vous rendant de Irès-humbles actions de grâces de la liberté provisoire que le roi a accordée à M. Gudin de la Breneilerie, permettex-moi de solliciter l'arrêt détinitif qui casse et annule l'étrange arrêt du grand conseil.

c Ce tribunal, plus étrange encore que son arrêt, avait chargé ses huissiers de fouiller exactement tous les papiers de mon ami, pour lâcher d'y trouver quelque chose qui lui donnât prise sur moi. Ils s'en sont expliqués; mais n'ayant vu de nui chez lui que mon portrait gravé, ils ont eu la sottise, en décrivant jusqu'aux verres, cadres et estampes qui ornaient son cabinet, de mettre dans l'annotation des gravures ces mots : et notamment une estampe représentant le sieur Coron de Beaumarchais.

a Certes, mon cher huissier, tu as raison, ai-je dit en lisant ce mot notamnient. Mon portrait offre notamment le souvenir du plus sanglant reproche qu'on puisse faire au méchant tribunal auquel le grand conseil a la bonhomie de s'identifier aujourd'hui. C'est donc moi notamment. Monseigneur, que ces messieurs poursuivent dans la personne de mon ami.

« Si j'avais eu à plaider la cause de M. Gudin devant eux, aussi bon logicien qu'ils sont injustes magistrats, je leur aurais dit en trois mots latins : est-ce comme grand conseil, Messieurs, que vous m'attaquez? Je ne suis point bénéficier, nescio vos. Est-ce comme juge naturel des ouvrages imprimés ? Vous n'êtes point le parlement ; non bis in idem. Estce enfin comme les tristes mânes d'un parlement enterré? Que voulez-vous de moi, ombres plaintives? Non mortui laudabunt me, Domine ; voilà pour le décédé : Neque omnes qui deseendunt in infernum ; voilà pour ceux qui le défendent.

« S'ils avaient trouvé mon plaidoyer gaillard, je leur aurais répondu d'un ton plus sérieux, qu'il l'était bien moins que l'indiscret arrêt par lequel ils s'étaient arrogé le droit d'attenter à la personne et à la liberté d'un citoyen.

a Monseigneur, il est de la justice du roi, de la vôtre, et surtout de votre amour pour la paix, d'empêcher à jamais cet inquiet tribunal d'ouvrir sans cesse matière au conflit de juridiction entre le parlement de Paris et lui.

c Je suis, avec le plus profond respect, Monseigneur, etc.,

« Câaom db Bbaourchais. »

Dans le même mois où Beaumarchais faisait trêve un instant à ses opérations d'armaleur pour arracher son ami Gudin des griffes du grand conseil, il reçoit d'Àix la lettre suivante, qui nous donnera une idée de l'état intellectuel et moral d'une jeune fille du xvin* siècle qui a trop lu la Nouvelle Béloïse..

« D'Aix, ce l«r décembre 1778.

« Monsieur,

« Une jeune personne accablée sous le poids de ses douleurs vient chercher près de vous des consolations. Votre âme, qui lui est connue, la rassure sur la démarche qu'elle ose faire et qui lui paraîtrait inconséquente, si elle s'adressait à tout autre que vous. Mais n'êtes- vous pas monsieur de Beaumarchais, et ne dois-je pas espérer que vous daignerez prendre ma cause et diriger la conduite d'une fille jeune et sans expérience? Je suis moi-même cette infortunée qui vient déposer ses peines dans votre sein; daignez me l'ouvrir, laissez- vous toucher au récit de mes maux... Ah ! s'il est des cœurs endurcis, le vôtre n'est pas du nombre. ,

a Vous serez, Monsieur, sans doute étonné que, sans avoir l'honneur d'être connue de vous, je m'adresse directement à vous ; mais n'accusez que vous seul, si vous avez gagné les suffrages de chacun. 11 n'est pas une âme sensible qui, en vous lisant, ne se soit sentie pénétrée d'admiration et comme entraînée vers vous par un attrait invincible! Vous voyez en moi une de vos plus zélées admiratrices. Que de vœux n'avais-je pas faits pour vous dans un temps où vous aviez tout à craindre de l'injustice des hommes ! que ne puis-je vous peindre ma joie lorsque j'appris que l'on vous avait enfin rendu la justice que vous mentiez!

« Vous dirai-je , Monsieur, que je ressens pour vous une confiance qui n'est pas ordinaire ? Vous ne sauriez vous en offenser ; mon cœur me dit de suivre ce qu'il m'inspire. 11 me dit que vous ne me refuserez pas votre secours* Oui,

vous m'aiderez, vous soutiendrez l'innocence opprimée; c'est à vous qu'appartient cette gloire. Je suis délaissée par un homme à qui je me suis sacrifiée; je me trouve victime de la séduction sans m'y être abandonnée. J'avoue en pleurant, et non en rougissant, que j'ai cédé à l'amour, au sentiment, mais non pas au vice et au libertinage, qui est si commun dans ce siècle dépravé. J'ai déploré, même dans les bras de mon amant, la perle que je faisais. Plus je versais de larmes sur ce douloureux sacrifice, plus je croyais avoir de mérite à le consommer. Oui, j'ose le dire, dans le sein même de l'amour, j'ai conservé la pureté de mon cœur. »

Ici la jeune fille en question se livre, avec des détails trop vifs pour pouvoir être reproduits, au développement d'un sophisme imité de Rousseau, qui consiste à démontrer qu'elle est d'autant plus vertueuse d'intention qu'elle a été moins vertueuse en fait, a J'ai longtemps combattu, dit-elle, je n'ai pu me vaincre. La cruelle privation qui m'était imposée durait depuis trop longtemps. Être cinq ans sans voir un homme que Ton adore, ah I ce n'est pas dans la nature. » Mais l'obéissance aux lois de la nature a produit un résultat social <les plus fâcheux.

« Je jouissais de quelque considération, ajoute- t-elle; il me l'a enlevée. Je n'ai que dix-sept ans, je suis déjà perdue de réputation. Avec un cœur pur et des inclinations honnêtes, je vais être méprisée de chacun. Je ne puis me faire à cette idée, elle m'accable et me désespère. Non, je ne veux pas être la victime d'un fourbe qui fut assez lâche pour abuser de tant d'amour. L'ingrat ! depuis l'âge de douze ans je lui avais engagé mes plus tendres affections. Je l'adorais. J'aurais répandu jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour assurer sa félicité. Hélas î je sens qu'il m'est toujours plus cher. Je

ne puis vivre sans lui. Il doit être mon époux, il le sera. Si j'étais libre, je serais dans cet instant au pied du trône. Ma jeunesse, mes malheurs, ma figure, qui n'est point désagréable, tout intéresserait pour moi; mais, prisonnière, pour ainsi dire, d'un père et d'une mère qui ne me perdent jamais de vue, je ne puis rien entreprendre sans leur consentement. Dieu préserve * qu'ils sussent mon aventure ! Je serais perdue. Et d'ailleurs iis s'opposeraient à mes desseins. Que deviendrai s-je ? Ah ! Monsieur, prêtez-moi votre secours, tendez-moi votre généreuse main, faites renaître les consolations et l'espérance dans mon âme oppressée 1 Je ne veux pas faire de la peine à mon perfide ; non, je l'aime trop. C'est au pied du trône que je désirerais porter ma plainte. Si vous daignez m'aider, je me promets tout. Vous avez des protections, Monsieur; vous connaissez le ministre, il vous considère. Eh ! qui pourrait vous refuser la considération qui vous est due à si juste titre? Dites-lui, Monsieur, qu'une jeune personne qui implore votre secours implore sa protection, qu'elle gémit et soupire nuit et jour; elle ne demande que la justice... Comme je désire que mes parents ne soient pas instruits de mes desseins, je ne vois qu'une chose qui pût me réussir, ce serait d'obtenir une lettre de cachet pour me conduire à Versailles seule, avec la permission seulement, si cette grâce m'était accordée, de mener une femme de chambre. Je vais bien vite, direz-vous ; mais, quand on aime, on appréhende tout. J'entends parler de mariage. S'il se marie, que deviendrai-je? Je n'ai rien à opposer; je n'ai à faire valoir que mon amour. 11 n'y paraît pas. assez sensible pour espérer de le toucher. Je crois cependant pouvoir dire sans présomption que je ne suis pas indigne de sa tendresse. Il doit dans le fond me rendre justice. Il n'oppose à mon bonheur que ma fortune, qui n'est pas assez considérable pour arranger ses affaires, qui ne sont pas trop en ordre. II n'a aucune aversion pour moi. Je n'ai rien qui puisse en inspirer. Le

' DUuprésmrve qu*t locution provençale.

seul crime dont je sois coupable envers lui est de le trop aimer. Ne m'abandonnez pas, Monsieur; je remets ma destinée entre vos mains ! Daignez prononcer mon arrêt, daignez me rendre à la vie. Vous seul pouvez me faire chérir une existence que mes douleurs me font détester. Si vous me faites la grâce de me répondre, vous aurez la bonté d'adresser votre lettre à M. Vilalis, rue du Grand-Horloge, à Aix, et sur mon adresse, simplement : à MUe Ninon. Vous voudrez bien me pardonner, Monsieur, si je vous tais encore mon nom Ne l'attribuez pas, je vous en conjure, à mon peu de confiance. Votre probité m'est connue. Je sais, oui, je sais qu'avec vous je n'ai rien à craindre; mais une crainte, une certaine crainte que je ne puis vaincre, que je ne saurais définir, me retient encore. Vous avez des relations dans Aix ; j'y suis très-connue. Dans les petites villes, on sait tout; vous savez combien on y est méchant. Je vous en prie, que personne ne soit admis dans la confidence que j'ai pris la liberté de vous faire.

« Ne sachant pas votre adresse, je l'ai fait demander à M. Mathieu !, qui, sur ce que je gardais l'incognito, faisait quelque difficulté de me la donner. Il pourrait vous l'écrire, vous le connaissez beaucoup.... Je croirais vous offenser si j'achevais. Non, non, je ne dois rien appréhender de vous.

« Monsieur, j'ai l'honneur d être, avec les sentiments de la plus parfaite considération, votre très-humble et très-obéissante servante, « Ninon. »

Qu'on imagine une pareille lettre tombant tout à coup de deux cents lieues chez un homme de quarantesix ans, chez. l'homme le plus occupé de France et de Navarre, chez un homme qui a besoin de conférer chaque matin avec les ministres, qui a quarante navires sur les mers, qui plaide contre les comédiens, qui pré-

1 C'était le procureur de Beaumarchais dans son procès d'Aix.

pare une brochure contre le gouvernement anglais, qui s'occupe de fonder la caisse d'escompte et la pompe à feu de Cliaillot, qui songe à une édition de Voltaire, qui mène à la fois une douzaine d'entreprises :— à coup sûr cet homme va jeter au panier les doléances d'une jeune fille inconnue. Point du tout : Beaumarchais trouve du temps pour toute chose. Voici sa réponse à M11 Ninon :

« Parte, ce 19 décembre 1778.

« Si vous êtes, jeune inconnue, l'auteur de la lettre que je reçois de vous, il en faut conclure que vous avez autant d'esprit que de sensibilité ; mais votre état et votre douleur sont aussi bien peints dans cette lettre que le service que vous attendez de moi Test peu. Votre cœur vous trompe, lorsqu'il vous conseille un éclat comme celui que vous osez entreprendre, et quoique votre malheur puisse intéresser secrètement tous les gens sensibles , son espèce n'est pas de celles dont on peut venir solliciter le remède au pied du trône. Ainsi, douce et spirituelle Ninon, vous devez renoncer à un plan dont votre inexpérience peut seule vous dérober l'inutilité. Mais voyons en quoi je puis vous servir. Une demiconfidence ne mène à rien, et les circonstances véritables d'un aveu bien naïf pourraient me fournir les moyens peut-être de faire disparaître les obstacles qui éloignent votre amant d'une aussi charmante fille. Mais souvenez-vous bien qu'en me demandant le secret vous ne m'avez encore rien dit. Si vous me croyez bien sincèrement le galant homme que vous invoquez, vous ne devez pas hésiter à me confier votre nom, celui de votre amant , son état , le vôtre, son caractère, son genre d'ambition, quelle différence dans vos fortunes semble l'éloigner de celle qu'il abusa. Le parti que vous croyez pouvoir tirer de vos parents par le silence ou par un aveu m'est encore nécessaire à connaître. Quels sont les entours de votre pcrlide ? Par où le croyez- vous attaquable? En me choisis-

sant pour votre avocat, il faut me croire digne aussi d'être Yotre confesseur. Quelles sont les circonstances qui ont pu causer une absence de cinq ans? Comment vous êtes- vous revus ? Sur quel espoir, sur quelles promesses vous a-t-on amenée aux dernières bontés ? Le trait de faire cacher un ami pour le rendre témoin de son triomphe me donne un peu d'horreur pour celui qui vous inspire encore de l'amour '. On pardonne de la légèreté dans un jeune homme, on peut le ramener par mille moyens; mais, ma belle, que dire à l'âme atroce, à l'homme qui s'est plu à déshonorer celle qui le préférait, qui s'est livrée à lui sur la foi de l'amour et de l'honnêteté ? Ce jeune homme me paraît aussi indigne de vos regrets que de nos efforts communs, quels qu'ils puissent être. Voyez vous-même, essayez vos forces contre un penchant aussi mal placé. La vertu n'est pas de prodiguer l'amour à un objet indigne , mais de vaincre l'amour qu'on sent pour un indigne objet. Au reste, je ne puis qu'appliquer des préceptes généraux à des maux particuliers dont tous les détails me sont inconnus. Votre bonheur doit peut-être sortir de votre imprudence même. Nulle trace de votre faiblesse ne peut donner un avantage réel à votre indigne amant. Je suppose encore qu'il n'a pas de lettres de vous. Oubliez-le, ma belle cliente, et que cette malheureuse expérience de vousmême vous tienne en garde contre toute autre séduction du même genre. Ou si votre petit cœur, entraîné par l'attrait du passé, ne peut goûter l'austérité d'un pareil conseil, ouvrezmoi donc ce cœur tout entier, et que je voie, en étudiant tous les rapports, si j'en puis tirer quelque consolation à vous donner, quelque vue qui vous soit utile et agréable.

« Je vous promets la plus entière discrétion, et je finis sans compliment avec vous, parce que la manière la plus franche est celle qui doit vous inspirer le plus de confiance. Mais ne me cachez rien. a Beaumarchais. »

1 Allusion à une noirceur dont M110 Ninon accusait son amant d'avoir formé le projet, et dont j'ai supprimé le détail dans sa longue lettre.

Mlle Ninon ne demandait pas mieux que de soulager son pauvre cœur : elle adresse à Beaumarchais une avalanche de lettres dont quelques-unes n'ont pas moins de douze pages; elle dit son nom, le nom de son séducteur, et raconte tout son polit roman avec un mélange bizarre de naïveté, de précocité, parfois d'effronterie, de sensibilité, d'esprit et de bavardage. Cette Provençale de dix-sept ans est véritablement saturée de la Nouvelle Héloïse ; elle en a les exclamations : « Fatale maison, dit-elle en parlant de la maison où elle a vu son amant pour la première fois, c'est toi qui causas tous mes malheurs!» Elle en a aussi les contradictions; elle se complaît dans les confidences les plus scabreuses, tout en protestant sans cesse que, si elle s'est écartée du sentier de la vertu, elle n'en a que mieux senti le prix d'une âme pure et vertueuse. « Aimable innocence; s'écrie-t-elle, qu'êtes- vous devenue? Vous aurais-je perdue? Ah! non, non. J'ai sondé jusqu'au plus petit recoin de mon cœur; il est trop sensible, mais il est toujours honnête. De grâce, Monsieur, ne le croyez pas corrompu. »

Il y a dans ces lettres, d'un ton inégal et très-singulier, comme une sorte de reflet du roman de Rousseau; c'est la conception fausse du philosophe de Genève qui, en égarant la tête d'une jeune fille bien douée, s'associe pourtant chez elle à des accents sincères et ingénus qui la font aimer. G'e^t ainsi qu'elle écrit en parlant de son amant : « Je le voyais sans cesse. Que de progrès faisait dans mon cœur un amour que je ne connaissais pas

encore 1 Si jeune, n'en devais-je pas être exempte? A douze ans, doit-on connaître cette terrible passion ! » Plus loin, elle dira naïvement : « Cet homme avait un cœur de tigre. » Ou bien : « Ah ! Monsieur, voici bientôt l'instant critique. » Et tout cela entrecoupé de bavardages philosophiques où Ton retrouve toujours Rousseau sous la forme d'une petite Provençale de dixsept ans. C'est ainsi/ par exemple, que pour justifier son beau projet de quitter père et mère pour aller à Versailles parler au roi, elle écrit à Beaumarchais la lettre suivante, dont je ne supprime que les passages d'une naïveté un peu effrontée. Il y a toujours de ces passages dans les lettres de M11* Ninon :

< A Aix, ce 25 j aimer 1779.

« Quelle tâche pénible, Monsieur, j'ai à remplir ! Il s'agit de justifier une démarche que vous avez trouvée dénuée de prudence et de bon sens; il s'agit de vous convaincre de la solidité d'un projet que vous désapprouvez. Fille présomptueuse, quelle est ta lémérité, et que vais-je entreprendre ! Vouloir justifier ce que vous avez condamné, vous, Monsieur! Ah ! n'importe. Je vais écrire. Vous me le permettez ? Vous me pardonnerez ? Allons, me voilà rassurée.

« Premièrement, ce n'aurait pas été pour moi seule que j'eusse entrepris ce que j'osais vous communiquer. Trois objets m'attiraient au pied du trône : la gloire de mon roi , celle de mon sexe et la mienne. Il y a trop longtemps que nous sommes victimes malheureuses de la perfidie des hommes. Leur despotisme s'étend tous les jours davantage, et, ce qui est plus cruel, c'est qu'ils parviennent, par leurs séductions, à nous faire sacrificateurs et victimes. A qui nous sacrifions-nous ? Est-ce à des hommes ? Non , à des barbares qui abusent et se rient sans cesse de la faiblesse et de

la crédulité d'un sexe dont ils sont adorés, malgré le cruel acharnement avec lequel ils le persécutent. Ils ne rougis* sent plus de rien, ils ne rougiront pas d'employer tous les moyens pour séduire une fille vertueuse qu'ils devraient respecter. Ils l'arrachent a la vertu, qu'avant de les connaître elle chérissait et révérait. Et quel est le prix d'un si douloureux sacrifice? Le dédain dont ils nous accablent, voilà tout ce que nous devons espérer ; n'attendons rien de plus. L'honneur, qu'est-ce que cela pour eux? une vaine chimère. L'honneur, le beau mot ! il sonne bien à l'oreille ; mais qu'il remplit peu les cœurs ! 11 n'est plus d'honneur, il n'en est plus. Qu'est devenu ce temps heureux où une fille pouvait même de son amant se faire un rempart, où il daignait être le soutien de sa vertu1 ? Nous étions respectées, nous ne le sommes plus. Nous n'avons plus d'amants, il ne nous reste que d'indignes suborneurs.

« Ah ! c'est le libertinage qui nous a fermé tous les cœurs ! Ils ont commencé par .être libertins; qu'il y a à craindre qu'ils finissent par être scélérats! Ce fut ainsi que la décadence de Rome commença, et qui la causa? Le luxe; oui, voilà la source de tous les vices, voilà d'où naissent tant de désordres, voilà tout ce qui corrompt tant de cœurs faits pour être honnêtes, voilà enfin, Monsieur, les raisons qui avaient pu m'induire à entreprendre une démarche que je n'eusse point exécutée sans le secours d 'autrui. A présent, condamnez-moi,

1 Ici encore M,,e Ninon pille la Nouvelle Heîoïse. Julie aussi, aprt's avoir fait à Saint-Preux, avec la plus merveilleuse facilité, l'aveu de son délire, prétend que c'est lui qui doit se charger d'avoir de la vertu pour elle : « Tu deviendras, lui dit-elle, ma sauve-garde, tu protégeras ma personne contre mon propre cœur. » Pitoyable sophisme qui tendrait à enlever à la femme précisément l'unique avantage qu'elle a sur l'homme tant qu'elle n'a pas été corrompue par lui, c'est-à-dire la faculté de résister mieux que lui aux impulsions des sens. — Que serait la femme dépouillée de cette prérogative de délicatesse et de pudeur ? un être sous tous les autres rapports plus faible que l'homme et comme tel condamné à lui servir de jouet.

je n'en serai pas moins soumise à tout ce que vous déciderez. D

Soit que les dissertations un peu verbeuses de ce petit philosophe en jupon aient donné à Beaumarchais l'idée qu'il serait trop difficile de rendre sage une cervelle aussi exaltée, soit que les travaux qui l'écrasaient de tous côtés l'aient empêché de suivre cette étrange correspondance, toujours est-il qu'il ne répond plus aux longues lettres de Mllc Ninon. Celle-ci lui adresse les reproches les plus douloureux ; mais comment faire? La guerre Tient d'éclater entre la France et l'Angleterre. Beaumarchais, qui a concouru pour sa part à amener ce résultat, est engagé en plein dans le conflit; il rédige des mémoires politiques et arme des vaisseaux; où trouver le temps de répondre aux confidences de M,u Ninon? Cependant il parait que ces lettres l'avaient intéressé, car il les a classées lui-même dans un dossier, sur lequel il a écrit de sa main : Lettres de Ninon ou affaire de ma jeune cliente inconnue de moi.

M11* Ninon, qui avait dix-sept ans en 1778, existe peutêtre encore aujourd'hui elle a quatre-vingt-treize ans; elle vient se ranimer un peu au soleil sur le Cours à Aix, courbée en deux et appuyée sur un bâton ; elle ne se souvient plus seulement qu'elle a aimé autrefois d'une passion folle un jeune Lovelace, receveur du grenier à sel, ou, si elle s'en souvient, elle dit ce que disait un jour Benjamin Constant à 1 entrée de la vieillesse : « Que me sert-il de vivre? qu'est-ce que la vie quand on ne peut plus être aimé ! »

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