Beaumarchais et son temps
QUKRELLE DE BEAUMARCHAIS ET DES ACTEURS DU THEATRE - FRANÇAIS. — LES AUTEURS ET LES ACTEURS AU XVIIl^ SIECLE. — FONDATION DE LA SOCIÉTÉ DES AUTEURS DRAMATIQUES.
Durnnl les trente premières représentations du Barbier de Séville, Beaumarchais vécut dans les meilleurs termes avec les acteurs de la Comédie-Française ; c'était entre eux et lui un échange continuel de billets doux :
« Tant qu'il vous plaira, Messieurs, leur écrit -il de donner le Barbier de Séville, je Tendurerai avec résignation. Et puissiez-vous crever de monde, car je suis l'ami de vos succès et l'amant des miens !... Si le public est content, si vous l'êtes, je le serai aussi. Je voudrais bien pouvoir en dire autant du Journal de Bouillon ' ; mais vous aurez beau faire valoir la pièce, la jouer comme des anges, il l;xut
1 Allusion aux critiques d'une feuille à laquelle Beaumarchais répond avec détail dans la prélace du Barbier.
TOM. H. l
VOUS détacher de ce suffrage ; on ne peut pas plaire à tout le monde. -
« Je suis. Messieurs , avec reconnaissance , votre trèshumble, etc. »
A ces compliments se mêlent cependant (inelipiefois des critiques suscitées par l'amour paternel de iauteur pour sa pièce; c'est ainsi que Beaumarchais écrit au secrétaire de la Comédie-Française :
a M. de Beaumarchais a l'honneur de mander à son ancien ami M. de La Porte qu'il a prié et qu'il prie la Comédie, ou de ne point donner le Barbier, ou de retrancher la scène de l'élornucmenl, ou d'engager M. Dugazon à ne pus abandonner ce petit rôle, qui est gai ou dégoûtant, selon qu'il est bien ou mal rendu. M. Dugazon est prié d'arranger les sublimes saillies de ce rôle, qui sont les éternuements, de façon (ju'on puisse entendre ce que dit le docteur dans cette scène, parce que ce n'est pas les pires choses qu'on lui a mises dans la bouche. »
Ce billet a une certaine signification quand on se souvient de la scène à laquelle l'auteur fait ici allusion. Il paraît que Dugazon, en jouant le rôle du vieux valet La Jeunesse, avait une façon d'éternuer qui excitait les rires prolongés du parterre, et comme ce succès l'amusait lui-même, il abusait de l'éternuement, si bien qu'on n'entendait plus les paroles de Bartliolo dans la discussion avec son valet au deuxième acte. Or, c'est précisément dans la bouche du docteur que Be;uimarchais avait placé celte tirade satirique sur la raison, la ju.slice, i'(/i</oW/t'que nousavons citée plus haut et daiis laquelle il donne carrière à son esprit frondeur; c'était en un mot la nuance d'opposition, déjà indiquée dans
le Barbier, que Beaumarchais ne voulait pas qu'on airail)lîL
Bientôt la sollicitude de Fauteur du Barbier porte sur un autre point; il croit s'apercevoir que les comédiens cherchent à faire tomber sa pièce afin de la confisquer à leur profit en vertu d'un règlement dont il sera question tout à l'heure, et il leur adresse la lettre inédite qui suit :
€ Paris, ce mercredi 20 décembre 1775.
a En m'écrivant, Messieurs, qu'on vous demandait le Barbier de Séville pour samedi prochain, vous avez oublié d'ajouter que ce même jour on donnait à la cour le Connétable de Bourbon^. Comme c'est la seconde fois que pareille demande, accompagnée de pareil oubli, a manqué de faire courir à ce pauvre diable de Barbier le danger d'une représentation équivoque, ou de tomber (critique à part) dans les règles ^, j'ai l'honneur de vous rappeler que, sur pareille remarque, la première fois, toute la Comédie convint que, sans tirer à conséquence, il était possible que j'eusse laison ce jour-là, et la pièce ne fut pas jouée le jour du Connétable. Je vous prie donc, Messieurs, qu'il en soit ainsi dans cette seconde occasion. Autant j'aurai de reconnaissance toutes les fois qu'en un bon jour de bonne saison la Comédie fera l'honneur à ma pièce de la glisser au répertoire, autant je croirais avoir ù m'en plaindre si elle ne se souvenait jamais du Barbier que pour lui faire boucher un trou, dans lequel il courrait le hasard de s'engluutir tout vivant, au grand détriment de son existence et de mes intérêts.
«Tous les bons jours, excepté le samedi 23 décembre 1775,
' Tragédie de Guibert, l'auteur de la Tactique.
- Double allusion à une phrase de Beaumarchais dans son armoire contre M™e Goëzman et à. une disposition particulière des anciens règlements du Théâtre-Français.
4 bEAlMARCHAlS
jour du Connélabl'' Il Vcisaillcs, vous me fc-rcz le plus grand plaisir do satisfaire avec le liarbier la curiosité du petit nomltro de SCS amateurs. Pour ce jour seulement, il vousst-ra bien aisé de leur faire goûter la solidité de mes excuses, reconnue par toute la Comédie elle môme.
«J'ai l'honneur d'être avec considération, estime, amitié etc. Caron de Bealmarcuais, »
« En relisant ma lettre, je réfléchis que la Comédie peut se trouver embarrassée pour samedi, parce que tous les traciques sont à Versailles. Si c'est là la raison qui l'a engagée à me faire écrire, eh ! pouiquoi ne pas dire uniment les choses? Tel qui parait strict et rigoureux en discutant ses affaires est souvent l'homme le plus facile à obliger ses amis.
c( Que la Conii'iJie me fasse écrire que j'ai deviné juste et qu'elle n'entend pas faire tourner contre moi l'événemont de cette représentation, s'il est maigre ou malheureux, et je donne mon adhésion au hasard de samedi prochain. Je serais désolé une la Comédie-Française eût la plus légère occasion de se plaindre de moi, qui espère avoirtoujoursàmelouer d'elle.
« Réponse, s'il vous plaît. »
Le but de cette lettre de Beaumarchais est d'empêcher qu'on lui applique un des articles les plus bizarres de 1.1 législation un peu étrange qui régissait alors les rap|>orls des auteurs dramatiques et du Théâtre-Français quant au partage du produit des ouvrages représentes. Toute pièce dont la recette descendait une fois seulement au-dessous d'un certain chiffre était qualifiée ouvrage tombé dans les règles, et devenait dès lors la proiuicte exclusive des comédiens, qui pouvaient la jouer de nouveau avec un grand succès et n'en devaient plus aucun compte à l'auteur. A cet abus s'en joignaient
plusieurs autres non moins préjudiciables aux auteurs, et qui depuis longtemps entretenaient parmi eux une grande irritation contre les acteurs d'un théâtre seul investi du droit de jouer et la tragédie et la comédie.
Le plus riche des auteurs dramatiques, Beaumarchais, pour qui le théâtre n'avaitjamais été qu'un délassement et qui avait fait présent aux comédiens de ses deux premiers -ouvrages, ne pouvait être taxé de cupidité en prenant en main la cause de ses confrères. C'est ce qui l'y détermina. Nous allons le voir ici, défendant pour la première fois les intérêts d'autrui plus encore que les siens, se hasarder dans un nouveau combat contre des adversaires plus difficiles à vaincre que tous ceux qu'il a déjà combattus; il vaincra cependant, mais ce n'est qu'après bien des années et avec l'appui de la révolution qu'il pourra venir à bout des rois et des reines de théâtre, réprimer la cupidité des directeurs et entrepreneurs de spectacle, faire consacrer l'indépendance et le droit des auteurs injustement spohés. Jusqu'à la fin de sa vie , il ne cessera de plaider avec chaleur pour que la loi entoure de sa protection un genre de propriété non moins inviolable que tous les autres, et avant lui complètement sacrifié.
La société des auteurs dramatiques, actuellement si puissante, si fortement organisée et qu'on accuse quelquefois, à tort ou à raison, d'avoir remplacé l'ancienne tyrannie desdirecteurs de théâtres et des acteurs par une tyrannie en sens inverse, la société des auteurs dramatiques ne connaît peut-être pas bien exactement tout
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cecinVllo doit à l'hommo qui le premier a réuni en corps des écrivains jus(|iie-là isolés, et qui le premier a lutté avec énerjiie pour leur assurer les droits dont ils jouissent aujourd'luii. l'our faire comprendre toutes les résistances (|ue Beaumarchais eut à surmonter, il faut d'abord exposer ce qu'était le droit d'auteur avant la révolution et tracer ensuite le taMeau <le cette lutte avec des docinnents nouveaux, (jui nous permettront de peindre au naturel les personnes el les choses.
Au\ débuts de l'art dramalique en France comme partout, la composition d'une pièce de théâtre n'avait aucune importance; la pièce n'existait en quelque ïorle que par la représentation. Au moyen à're, les auteurs des mystères ou sotties travaillaient gratis ou pour le plus mince salaire, ou faisaient eux-mêmes partie des acteurs. L'auteur dramatique le plus fécond du commencement du xvii^ siècle, Hardy, est indiqué par plusieurs écrivains comme ayant le premier tiré un produit de ses pièces •; mais ce produit était bien mince, si l'on en juge par le propos suivant de la comédienne
• Celle opinion, reproduite par .M. Guizot dans son étude sur Corneille, n'est peut-être pas d'une exactitude incontestable. Entre autres objections, on en trouverait une dans la première édition des comédies de Pierre Larivey, antérieur de plus de vingt ans à Hardy, et qui, dans un sonnet placé à la suite de sa préface, se fait plaindre par un ami de ne pas retirer autant d'argent de ses pièces que Térence le Carlhageois, ce qui semble indiquei qu'il en retirait un peu. Quant à Térence le Cartha(]euis , il était beaucoup mieux rétribué que Hardy et que Larivey, puisque si nous en croyons Suétone , sa comédie de l'Eunuque, jouéo deux fois en un jour, lui rapporta 8,000 petits sesterces^ environ 1,600 francs.
Beaupré, rapporté par Ménage, au sujet du tort que Corneille faisait aux acteurs en introduisant une hausse dans le prix des ouvrages de théâtre. « M. Corneille, dit ?îl"' Beauj)ré, nous a fait un grand tort : nous avions ci-devant des pièces de théâtre pour trois écus, que l'on nous faisait en une nuit. On y était accoutumé, et nous gagnions beaucoup; présentement les pièces de M. Corneille nous coûtent beaucoup et nous gagnons peu de chose. »
Les productions tragiques ou comiques de Hardy se payaient donc trois écus la pièce. Ce n'était pas bien cher, mais il faut dire aussi qu'elles ne valaient guère mieux ^ . A dater de Corneille , les comédiens commencèrent à payer un peu plus cher les ouvrages de théâtre, néanmoins c'était toujours un prix fixe débattu entre l'auteur et les acteurs, prix très-minime encore et qui n'empêchait pas le grand Corneille de mourir de faim ou à peu près et d'être obligé de recourir à l'affligeante industrie des dédicaces au plus offrant \ Qui-
« L'auteur espagnol contemporain de Hardy, Lope de Vega, qui passe pour avoir composé comme lui huit cents pièces de théâtre, recevait pour chacune cinq cents réaux, c'est-à-dire environ cent trente francs. C'était un peu plus de trois écus; mais c'était bien loin encore d'égaler ce que produit aujourd'hui le répertoire d'un vaudevilliste.
2 C'est ainsi que pour mille pistoles un agioteur de l'époque le traitay^t Montauron, acheta l'honneur de se voir comparé a Auguste et de passer à la postérité en même temps que la tragédie de Cinna. C'est triste ; mais d'un autre côté ce Montauron faisait grandement les choses : dix mille francs pour une dédicace ! Richelieu avait reculé devant ce prix, et il n'y a pas beau. coup de traitants de nos jours qui payeraient dix mille francs l'honneur de passer à la postérité, dont ils ne se soucient guère.
iiaiilt fut, à ce qu'il paraît, le premier auteur dramatique dont une pièce fut achetée par les comédiens en 1653, non plus à prix fixe, mais avec le droit de toucher le neuvième de la recette qu'elle produirait. Cette convention, acceptée par Quinault, fut bientôt généralemant adoptée pour tous les autres auteurs, et sanctionnée en IG07 par un règlement de l'autorité royale. Ce règlement donnait aux auteurs le neuvième de la recette pour les pièces en cinq actes, le douzième pour les pièces en trois actes, sauf le prélèvement des frais journaliers du théâtre, fixés à 500 livres pendant l'hiver et à 300 livres pendant l'été. Il statuait très-équitablement que, lorsque, deux fois de suite, ce chiffre de recette de 500 et de 3(ïO livres ne serait pas atteint, les comédiens auraient la faculté de retirer la pièce; mais il n'était pas dit qu'en cas de reprise heureuse, l'auteur perdrait tous ses droits sur son ouvrage.
Ce premier règlement fut en vigueur jusqu'en 1757. A cette époque, les comédiens français, très-endettés, obtinrent du roi, non-seulement une somme destinée à payer leurs dettes, mais la faculté de vendre à vie des entrées au spectacle qui ne figuraient point dans le compte fourni à l'auteur. Ils obtinrent de plus la faculté de confisquer une pièce à leur profit aussitôt que la recette en serait tombée une seule fois , non plus audessous de 500 livres pendant l'hiver et de 300 livres pendant l'été, mais au-dessous de 1,200 livres l'hiver et de 800 hvres l'été. Ils parvinrent enfin à faire passer en habitude de ne plus guère compter aux auteurs que
la recette casuelle faite à la porte ^ de supprimer presque tous les autres éléments de la recette, abonnements et loges; de leur faire supporter sur ce produit casuel des frais journaliers évalués arbitrairement et une retenue d'un quart pour le quart des pauvres, qu'ils payaient à l'année moyennant une somme fixe trois fois moindre. Grâce à ces ingénieux calculs, quand la pièce était confisquée par eux comme n'ayant pas fait 1 ,200 livres de recette, elle en avait fait en réalité plus de 2,000, et quand elle dépassait le chiffre de 1,200 liv., le neuvième de l'auteur était rogné de plus de moitié. Quelquefois même les comptes fournis par la Comédie étaient empreints d'une originalité piquante. C'est ainsi qu'en 1776 un auteur du temps, Lonvay de la Saussaye, ayant fait représenter aux Français une comédie en trois actes, intitulée la Journée lacédémonienne, et demandant sa part sur la recette, on lui envoya un compte par lequel , après avoir constaté que sa pièce avait produit 12,000 liv. en cinq représentations, sous prétexte qu'il y avait eu des frais extraordinaires, les comédiens concluaient ainsi : « Partant pour son droit acquis du douzième de la recette des cinq représentalions de sa pièce, l'auteur redoit la somme de 101 liv. 8 sous 8 deniers à la Comédie. »
Tel était l'état des choses en 1776. Les auteurs isolés et sans influence se trouvaient complètement à la merci d'une corporation d'acteurs et d'actrices très-bien organisée, dirigée en apparence par les quatre premiers gentilshommes de la chambre du roi , mais en réalité
se dirigeant elle-même, car parmi ces quatre gentilshommes deux seulement, le duc de Richelieu et le duc de Duras, s'occupaient un peu de leurcliarge, à cause de certains agréments (jui y étaient attachés et qui les rendaient naturellement fort disposés à donner raison aux acteurs et aux actrices contre les auteurs dramatiques. Il faut ajouter que, le goût des plaisirs du théâtre ayant pris une extension de plus en plus grande, la Comédie- Française, par suite de son monopole, faisait de trèsbelles recettes et se confirmait cliaque jour davantage dans la douce habitude de confisquer les pièces ou de réduire de plus de moitié la p'art des auteurs.
« Un jour, dit Beaumarchais, à l'assemblée des comédiens, l'un d'eux me demanda si mon intention était de donner ma pièce [le Barbier de Séoille) à la Comédie ou d'en exiger le droit d'auteur. Je répondis en riant, comme Sganarelle : — Je la donnerai, si je veux la donner, et je ne la donnerai pas, si je ne veux pas la donner. Un des premiers acteurs insiste et me dit : — Si vous ne la donnez pas, au moins dites-nous combien de fois vous désirez qu'on la joue encore à votre profit; après quoi elle nous appartiendra. — Quelle nécessité, Messieurs, qu'elle vous appartienne ? — Beaucoup de MM. les auteurs font cet arrangement avec nous. — Ce sont des auteurs inimitables. — Ils s'en trouvent très-bien. Monsieur ; car, s'ils ne partagent plus dans le produit de leur ouvrase, au moins ont-ils le plaisir de le voir représenter plus souvent; la Comédie répond toujours aux procédés qu'on a pour elle. Voulez-vous qu'on la joue à votre profit encore six fois, huit fois, même dix? Parlez.
« Je trouvai la proposition si gaie, que je répondis sur le môme ton : — Puisque vous le permettez, je demande qu'on la joue à mon protu mille et une fois. — Monsieur, vous
êtes bien modeste. — Modeste, Messieurs, comme vous êtes justes. Quelle manie avez-vous donc d'hériter de gens qui ne sont par- moris? Ma pièce ne pouvant être à vous qu'en tombant à une modique recette, vous devriez désirer au contraire qu'elle ne vous appartînt jamais. Les huit neuvièmes de cent louis ne valent ils pas mieux que neuf neuvièmes de cinquante ? Je vois. Messieurs, que vous aimez beaucoup plus vos intérêts que vous ne les entendez. — Je saluai, en riant, l'assemblée, qui souriait aussi de son côté, parce que son orateur avait un peu rougi. »
Ces habitudes d'usurpation prises par les comédiens français engendraient des querelles perpétuelles : aussi plusieurs auteiu^s, comme Piron, Sedaine et Collé, avaient-ils fini par déserter le Théâtre -Français pour se consacrer au genre exploité par le Théâtre-Italien^ qui les traitait beaucoup mieux.
Malgré son insouciance, le duc de Richelieu, fatigué de ces conflits, voyant dans Beaumarchais un littérateur riche, plus aimé des comédiens que des gens de lettres, par conséquent disposé à l'impartialité, avait eu la pensée de l'inviter à étudier la question, et à tâcher d'établir des rapports plus satisfaisants entre les deux parties. Il l'avait même autorisé à compulser à cet effet les registres de la Comédie ; mais quand il se présenta avec la lettre du maréchal, les comédiens indignés refusèrent la communication demandée, et déclarèrent que le duc de Richeheu n'avait pas plus de droits que Beaumarchais à examiner leur livre de recettes.
Repoussé dans cette première démarche comme arbitre conciliateur, l'auteur du Ihirhicr de Séville hé-
sita quelque teinps à profiter de l'occasion toute naturelle que lui donnait son droit sur le produit de sa pièce pour entamer la guerre en son pro[»re nom. Il était content des comédiens; il les avait liabitués à l'aimer et à l'honorer comme un auteur qui donnait ses ouvrages gratis. Leur demander un compte exact et sévère, c'était se brouiller avec eux, se brouiller avec d'aimables actrices dont il appréciait l'influence, et dont il serait plus difficile d'avoir raison que d'un conseiller au parlement; c'était de plus s'exposer à des débats pénibles en faveur de confrères (jui peut-être se montreraient peu reconnaissants de son zèle, surtout s'il n'était pas couronné de succès. Ajoutons que Beaumarchais avait alors bien d'autres affaires qui devaient le détourner de se mettre celle-ci sur les bras; il organisait son expédition d'Amérique, il plaidait encore à Aix contre M. de La Blache, il sortait à peine de son procès en réhabilitation. Faire à la fois la guerre aux Anglais, à M. de La Blache et aux comédiens, c'était beaucoup, même pour un homme aussi guerroyant que lui.
Cependant, dès qu'on avait su qu'il s'occupait des interminables débats de la Comédie et des auteurs, plusieurs des gens de lettres maltraités par la Comédie lui avaient adressé leurs doléances, et, confiants dans son habileté, l'avaient supplié de se charger de la cause commune. C'est ainsi que Sedaine, dans un long mémoire adressé à Beaumarchais et retrouvé parmi les pai)iers de ce dernier , énumère ses griefs contre les
comédiens, et exhorte l'auteur du Barbier de Séville à venir en aide à ses confrères *.
Beaumarchais était donc encouragé par l'espoir qu'il se ferait honneur en affranchissant les auteurs dramatiques de l'oppression qui pesait sur eux. Peut-être aussi la difficulté de l'entreprise, que presque tout le monde considérait comme chimérique, fut-elle un aiguillon pour un homme qui ne détestait pas les choses difficiles; toujours est-il qu'après quelque hésitation il se décida à entrer en campagne contre les comédiens. Quand le Barbier de Séville eut atteint sa trente-deuxième représentation, il demanda un compte exact de ce qui lui revenait' Inquiets de cette demande, les comédiens lui députèrent l'acteur Desessarts, chargé de sonder ses intentions et de lui apporter 4,506 livres représentant son droit d'auteur pour trente-deux représentations du Barbier.
« Aucun compte, dit Beaumarchais, n'étant joint à ces offres, je n'acceptai point l'argent, quoique M. Desessarts m'en pressât le plus poliment du monde, car on le lui avait fort recommandé. — H y a beaucoup d'objets, me dit-il, sur lesquels nous ne pouvons offrir à MM. les auteurs qu'tme cote mal taillée. — Ce que je demande à la Comédie beaucoup plus que l'argent, lui répondis-je, est une cote bien taillée, un compte exact, qui puisse servir de type et de modèle à tous les décomptes futurs, et ramener la paix entre les acteurs et les auteurs. — Je vois bien, me dit-il en secouant la tête,
' Ce mémoire inédit de Sedaine contient des détails assez intéressants et notamment un projet de réorganisation du comité de lecture au Théâtre-Français. Nous le publions tout entier aux pièces justificatives, N" 10.
que vous voulez ouvrir une querelle avec la Comédie. — Au contraire, Monsieur, et plaise au dieu des vers que je puisse les terminer toutes à l'avantage égal des parties! VA il remporta son argent. »
Trois jours après, Beaiimarclmis écrit aux comédiens pour réclamer ce compte régulier. Au bout de quinze jours la Comédie lui envoie un simple bordereau sans signature. Beaumarchais renvoie le bordereau en demandant que quelqu'un le signe et le certifie véritable. « M. Desessarts, écrit-il, qui fut praticien public (procureur) avant d'être comédien du roi, vous assurera que ma demande est raisonnable. » La Comédie répond que le compte ne peut être certifié véritable que pour le i)roduit de la porte; que quant aux autres éléments delà recette, on ne peut lui donner de compte que par aperçu, et ici l'on revient sur le procédé favori : une cote mal (aillée. Beaumarchais réplique aux acteurs par une de ses lettres les plus spirituelles dont je ne citerai ici que le début, parce qu'elle a été pubhée dans ses œuvres : « En lisant, Messieurs, la lettre obligeante dont vous venez de m'honorer, signée de beaucoup d'entre vous, je me suis confirmé dans l'idée que vous êtes tous d'iionnè es gens très-disposés à rendre justice aux auteurs, mais qu'il en eslde vous comme de tous leshommes plus versés dans les arts agréables ({u'exercés sur les sciences exactes, et qui se font des fantômes et des embarras d'objets de calcul que le inoindre méthodiste résout sans difficulté. » Et l'auteur du Barbier part de là pour donner très-complaisamment aux comédiens une leçon
de tenue de livres. Puis, après leur avoir enseigné comment ils doivent s'y prendre pour fournir des comptes exacts, il termine ainsi : « Croyez-moi, Messieurs, point de cote mal taillée avec les gens de lettres. Trop fiers pour accepter des grâces, il sont trop mal aisés pour essuyer des pertes. Tant que vous n'adopterez pas la méthode du compte exact, ignorée de vous seuls, vous aurez toujours le déplaisir de vous entendre reprocher un prétendu système d'usurpation sur les gens de lettres qui n'est sûrement ni dans l'esprit, ni dans le cœur d'aucun de vous. »
Les acteurs ne goûtant point cette leçon de tenue de livres que Beaumarchais leur donnait avec tant de complaisance et de politesse, répondirent qu'ils allaient assembler les avocats formant le conseil de la Comédie, et nommer quatre comédiens commissaires pour examiner la chose. — « Assembler, dit Beaumarchais, tout un conseil d'avocats et des commissaires pour consulter si l'on doit ou non m'envoyer un bordereau, exact et signé, de mes droits d'auteur sui- les représentations de ma pièce, me parut un préalable assez étrange. » Cependant le conseil annoncé ne sassemblait pas, les mois s'écoulaient, on ne jouait plus le Barbier de Séville. Beaumarchais, n'entendant plus parler ni de son compte, ni de sa pièce, insiste avec plus de vivacité. Les comédiens, mis au pied du mur, sollicitent l'appui du duc de Duras, qui intervient et prie le réclamant de discuter la question avec lui. Beaumarchais ne demandait pas mieux; il s'empresse d'aller
offrir au duc de Duras la uiêmc leçon de tenue de livres qu'il avait vainement offerte aux comédiens. Le duCj, (jui était membre de l'Académie française, se piciuait d'aimer la littérature dramatique presque autant que les belles personnes chargées de l'interpréter. Beaumarchais lui écrit :
et Vous vous intéressez trop, Monsieur le maréchal, aux progrès du plus beau des arts, pour n'èUc pas d'avis que si ceux qui jouent les pièces des auteurs y gagnent 20,000 bvres de rentes, il faut au moins que ceux qui font la fortune des comédiens en arrachent l'exigu nécessaire. Je ne mois, Monsieur le maréchal; aucun intérêt personnel à ma demande , l'amour seul de la justice et des lettres me détermine. Tel homme que l'impulsion d'un beau génie eût porté à renouveler les chefs-d'œuvre dramatiques de nos maîtres, certain qu'il ne vivra pas trois mois du fruit des veilles de trois années, après en avoir perdu cinq à l'attendre, se fait journaliste, libclliste, ou s'aliàtardit dans quelque autre métier aussi lucratif que dégradant. »
Après une conversation avec Beaumarchais, le duc de Duras paraît s'enflammer d'une belle ardeur pour la cause de la justice. Il déclare qu'il est temps d'en finir avec ces débats, où les auteurs sont à la discrétion des comédiens II propose de substituer à ces comptes arbitraires un règlement nouveau, où les droits des deux parties soient stipulés de la manière la plus claire, la plus précise et la plus équitable. Il invite Beaumarchais à consult*^' quelques auteurs dramatiques et à lui soumettre un plan. Ce dernier répond que , dans une question qui les intéresse tous également, tous les auteurs dramatuiues qui ont écrit pour le Théâtre-
ET ïiON TE.MPS. 17
IVancais sont égaux, et qu'il (aut les assembler tous. Le duc de Duras y consent^ et la preuiière sociélé des auteurs dramatiques est fondée par celte circulaire, où Beaumarchais les invile tous à dîner cliez lui :
«Paris, ce 37 Juin 1777.
«Une des choses, Monsieur, qui me parait le plus s'opposer aux progrès des lettios est la multitude de dégoûts dont les auteurs dramali(pies sont alnxnnésau Théâtre-Français, parmi lesquels celui de voir leur intérêt toujours compromis dans la rédaction des comptes n'est pas le moins grave à mes yeux.
« Frappé longtemps de cette idée, l'amour de la justice et des lettres m'a fait prendre cntin le parti d'exiger personnellement des comédiens un compte exact et iigoui'cux de ce qui me levient pour le Barbier de Si'villc, la plus légère des productions dramatiques à la vérité; mais le moindie titie est hou quand on ne veut que justice.
« M. le maréchal de Duras, qui veut sincèrement aussi que cette justice soit rendue aux gens de lettres, a eu la bonté de me faire part d'un nouveau plan et d'entrer avec moi dans des détails très-intéressants pour le théâtre, qu'il m"a prie de communiquer aux gens de lettres qui s'y consacrent, en m'etrorçaut de réunir leurs avis à ce sujet,
«Je m'en suis chargé d'autant plus volontiers que je mettrais à la tète de mes plus doux succès d'avoir pu contribuer à dégager le génie d'une seule de ses entraves.
«En conséquence, Monsieur, si vous voulez me faire l'honneur d'agréer ma soupe jeudi prochain, j'espère \ous convaincre, ainsi que MM. les auteurs dramatiques à la suite desquels je m'honore de marcher, (jue le moindre des gens de lettres n'en sera pas moins en toute occasion le [)lus zélé défenseur des intérêts de ceux qui les cidtivcnt.
« J'ai l'honneur d'être avec la plus grande considération, Monsieur, etc. Cauon de Beaoiarchais. »
lîéiiiiir (Icshoniincsjusqiic-là habitués à vivre isolés cl souvent jaloux les uns des autres n'était pas chose facile, même en invoquant leur intérêt commun. On va ji.iier pur diverses lettres inédites des ob^tacles que Beaumarchais eut à vaincre. Pour donner plus de poids à son ' ntrcprise, il tenait d'abord à s'associer les auteurs dramatiques ijui faisaient partie de l'Académie française. Il y en avait trois : le vieux Saurin, l'auteur de Sparlarua, qui accepte sans trop se faire prier; Marnioutcl, (pii consent avec empressement à se ranger sous la bannière arborée par Beaumarchais; puis enfin I.a Harpe, jeune eiicore, nouvellement élu, assez difficile à vivre, ayant une foule de querelles (ses ennemis l'ajjpelaient La Harpie), et n'ayant point encore a{)|)ris ïe pardon des injures, qu'il ne put jamais, à vrai dire, pralfquer complètement, même après sa conversion. Voici sa réponse à l'invitation de Beaumarchais. Si la fin annonce un homme assez peu traitable, le début semble indiquer également un peu de dépit de voir un autre que lui se mettre en avant avec l'assentiment du duc de Duras :
29 juin.
« -M. le maréchal de Duras, écrit La Harpe, m'a déjà l'ait riiuîincur. Monsieur, de me communiquer, et même avec beaucoup de détail, les nouveaux arrangements qu'il projette, el qui tendent tous à la perfection du théâtre et à la satisfaction des auteurs. Je n'en suis pas moins disposé à conférer avec vous et avec ceux qui comme vous, Monsieur, ont Contribué à enrichir notre théâtre, sur nos communs intérêts el sur les moyens d'améliorer et d'assurer le sort des écrivains dramatiques.
« Il entre dans mon plan de vie, nécessité par des occupations pressantes^ de ne jamais dîner hors de chez moi ' ; mais j'auiai l'honneur de me rendre chez vous dans l'après-dinée. Je dois vous prévenir que si par hasard M. Sauvigny - devait s'y trouver ou hien M. Dorât, je no m'y trouverais pas. Vous connaissez trop le monde pour m'aboucher avec mes ennemis d('clarés,
« J'ai l'honneur d'être avec la considération la plus distinguée, Monsieur, etc. Delaharpe. b
Beaumarchais, un peu embarrassé ;, car il a invité également Sauvigny et Dorai ^ répond à La Harpe la lettre suivante :
« Vous m'avez imposé. Monsieur, la dure loi de vous prévenir si MM. Dorât et de Sauviguy me faisaient l'honneui- de diner chez moi aujourd'hui. L'un m'a promis de diner, l'autre devenir l'après-midi; mais, dans une cause commune , permettez-moi de vous faire observer que la coutume en tout pays est de faire trêve aux querelles particulières, et cell(.'s-ci sont-elles assez graves pour brouiller personnellement à ce point les plus honnêtes gens de la littérature ?
« Je serais trop heureux, si, secondant mes vues jiacifiques, vous me faisiez Thonneur de venir oublier, dans la douceur d'ime assemblée de gens qui vous honorent tous, de petits ressentiments qui ne sont peut-être nés que faute de s'être bien entendus.
« JNe divisons pas le faisceau, Monsieur. Nous n'avons pas trop de nos forces rassemblées contre la grande machine de la Comédie. On ne dîne qu'à trois heures, et je me flatterai do
1 Le diuer était alors un repas qui se prenait dans ^apr^s-n]idi de deux à trois heures.
- Le chevalier de Sauvigny, auteur des IlJinoi'i ei de Gabriel!^ d'Estrées,
-20 l'.KAL-MAKCilAlr^
\tms |)osa'(1l'1' miMiie jusqu'à trois licuivs et un tjuart, laiil j'en ai de dc^ir.
« Jai riiiiniiLUf dèlro, clc. l?HArMAiicinis. »>
Nouvelle réplique de La Harpe, oii le célèbre arislan|ue nous montre (\ue la mansuétude ne fut jamais son caractère dislinctif :
«Il mcst absolument impttssihic, Monsieur, de nie tiiiuvcr jamais volontairt'nu'nl, avec deux hommes dont io méprise également la personne et les ouvrages ; l'un (Doiat) ma insulté personnellement dans une lettie calomnieuse di-^Mie des feuilles de Fréron oii elle était insérée; l'autie (Sauvigny) est un fou insociablc et féroce (jue personne ne \oit et tpii est toujours prêt à se l)atlre pour ses vers; vous sentez, Monsieur, que ce serait se battre pour rien! Je ne conçois pas comment vous pouvez placer de pareils liomnii^s ])armi les plus hounéles gens de la litléraliire. Il n"y a, comme vous voyez, rien de lHUraire dans ce (juc je leur reprocliej il n'y a qu'à lire ce que j'ai écrit quand je me suis défendu ; ou n Y trouvera rien de pareil, non plus que chez les honnêtes gens de la littérature et de tout état avec qui je passe ma vie.
«Je \ous prie d'agréer mes excuses et mes regrets trèssincères. Je fais très-peudecasdesquerellesd'amour-propre, mais je n'oublie jamais les olfenses réelles.
(( J'ai riionneur d'être, avec la considéiation la plus distinguée, Monsieur, etc. Dkluiaupe. »
Il fallut se passer de La Harpe, au moins poiu- celle première séance, car je \ois par un autre billet de lui qu'à la séance suivante, où Beaumarchais lui 'sacrifia sans doute ce jour-là Uorat et vSauvigny, l'irascible académicien accepte linvitation pour laprès-dînée et écrit d'un ton plus joyeux:
« Vdtiv nom elle invitation me faisant présumer (|ue les olist.icles qui m'éloignaieiit ne subsistent plus, je me rendrai chez \ous bien volontiers sur les cinq heures.. Ce n'est pas que je renonce au plaisir de me trouver le verre à la main *■ asec un homme aussi aimable que vous, 31ons.eur; mais vous êtes de trop bonne compagnie pour ne pas souper, et je vous avoue que c'est mon repas de préteience; ainsi je vous dirai comme Horace :
Arcesse vei iniperium fer.
« J'ai l'honneur d'être, avec autant (rcstime que de considérition. Monsieur, etc. Delaharpe. »>
Si Beaumarchais a fort à faire pour calmer les querelles de quelques auteurs, il n"est pas moius embarrassé pour A'aincre linsouciance de plusieurs autres. C'est ainsi qu'il tiendrait beaucoup à la coopération de Collé. Le spirituel auteur de Dupuis et Desronais et de la Partie de Chasse de Henri IV a eu des démêlés assez vifs avec les comédiens français, et il pourrait très-utilement servir la cause commune. Malheureusement Collé est devenu vieux, il n'aspire qu'au repos el ne veut plus se mêler de rien; voici sa réponse à Beaumarchais :
.( Je n'ai reçu, Monsieur, la lettre que vous m'avez l'ail l'honneur de m'écrire le 27 juin que le 9 juillet au soir, à ma campagne, où je suis inamoviblement jusqu'à la lin d'octobre. L'adresse mise au Palais-Royal, où je ne demeure pas, et la maladresse des suisses de Msr le duc d'Orléans- l'ont
1 11 y a dans le Cours de littérature de La Harpe une certaine physionomie magistrale qui donne du prix à ce passage un peu bachique représentant La Harpe et Beaumarchais le verre à la main.
îCollé était secriHaire et lecteur du duc d'Orléans.
sans doute empêchée de me parvenir plus tôt, quoique je dusse l'avoir le lendemain. Je ne m'appesantis sur ces détails que pour ne point passer ])Our un impertinent aux veux de l'auti'ur du clKuni.uit Barbier, donljc me suis déclaré le plus zélé partisan. Je n'en manque pas une repiésentation.
« Quant à l'objet de votre lettre, Monsieur, je vous avouerai, avec ma franchise ordinaire, que si j'avais été à Paris, je n'en aurais pas eu davantage l'honneur de me trouver à votre assemblée de .MM. les auteurs dramatiques. Je suis vieux et dégoûté jusqu'à là nausée de cette chère troupe royale. Dieu nous en envoie une autre! Depuis trois ans je ne vois ni comédiens ni comédiennes.
De tous ces gens-là J'en ai jusque-là.
Je n'en souhaite pas moins, Monsieur, la réussite de votre projet ; mais permettez-moi de me borner auv vœux que je fais pour son succès, dont je douterais si vous n'étiez pas à la tète de cette entreprise, qui a toutes les diliicullés que vous pouvez désirer j car vous avez prouvé au public. Monsieur, que rien ne vous était impossible ! J'ai toujours pensé que vous n'aimiez pas ce qui était aisé. J'en juge par la hardiesse que vous avez eue de faire rire malgré elle au tliéàtrc notre vendre nation, qui ne veut plus que pleurer ou ètie intéressée vcriueusement, parce qu'elle n'a plus de vertus. « J'ay l'honneur dètre-très-sincèremeut, Monsieur, etc.
« Collé.
« AGrignon, près Choisy-le-Roi, ce 10 juillet 1777. »
C'est en vain qu'après le retour de Collé à Paris, Beaumarchais insiste pour enrôler ce vieux railleur dans la croisade contre les comédiens; il n'en obtient (\v.Q ce nouveau petit billet qui me semble encore assez jibiisant :
(; M. G,)l!é remercie M. de Beaumarchais de son souvenir.
11 le prie de nouveau de vouloir bien recevoir ses excuses sur l'affaire des comédiens. Il est trop vieux pour s'°n embarrasser. Comme le rat de la fable, il s'est retire dans son fromage d'Hollande; il y a apparence qu'il n'en sortira pas pour faire aller le monde autrement qu'il va. — Depuis quinze ans, il a dit des calculs des comédiens ce vers de Corneille :
Le héros voit la fourbe et s'en moque dans l'âme,
et de leurs procédés impolis et désobligeants, ce vers de Piron dans Callisihène :
A force de mépris je me trouve paisible.
« M. Collé fait mille et mille compliments à M. de Beaumarcbais. »
Le fondateur du drame bourgeois, l'auteur du Père (Je famille, Diderot, serait également une ])récieuse recrue pour celte bataille. Beaumarcliais invoque son secours; mais comme Collé, Diderot est vieux et ne demande qu'à vivre en paix.
(( Vous voilà donc, Monsieur, écrit Diderot, à la tète d'une insurgence ' des poètes dramatiques contre les comédiens. Vous savez quel est votre objet et quelle sera votre marche; vous avez un comité, des syndics, des assemblées et des délibérations. Je n'ai participé à aucune de ces choses, et il me serait impossible de participer à celles qui suivront. Je passe ma \ io à la campagne, presque aussi étranger aux affaires de la ville qu'oublié de ses habitants. Permettez que je m'en tienne à faire des vœux pour votre succès. Tandis que vous combattrez, je tiendrai mes bras élevés vers le ciel sur la montagne de Meudon. Puissent les littérateurs qui se livreront au théâtre vous devoir leur indépendance ! mais, à vous
> Allusion à ce qu'on appelait alors l'insitrgence des Américains, dont Beaumarchais se mêlait avec la même vivacité et au même moment que de Vinsurgence des auteurs.
parler vrai, je crains Lion qu'il ne soit plus difiicile de venir à bout d'une troupe de comédiens (pie d'un parlement. Le ridicule n'aura pas ici la même force. iN'importe, votre tentative n'en sera ni moins juste ni moins honnête. Je vous salue et vous embrasse. Vous connaissez depuis longtemps les sentiments d'estime avec lesquels je suis, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur, Diderot.
« A Sèves (Sèvres), ce 5 août 1777. >
A côté des ailleurs dramatiques insouciants, et qui se contenlent de faire des vœux pour le succès de l'entreprise, se trouvent les auteurs dramatiques à grands sentiments, ceux dont les pièces n'ont jamais produit qu'une très-petite recette, qui sont bien casés d'ailleurs, et qui craignent qu'on ne compromette l'honneur des lettres en paraissant combattre pour des questions d'argent. A la tête de cette catégorie se présente Bret, écrivain estimable, mais dont les pièces [)roduisaient peu, qui est censeur, rédacteur de la Gazelle de France, qui consent cependant à faire partie de la société, mais avec des réserves. D'autres auteurs sont entravés dans leur bon vouloir pour la nouvelle association par des causes bien différentes, et qui semblent annoncer un assez grand besoin de ce vil mêlai dont Bret ne veut pas qu'on s'occupe trop. Par exemple, Poinsinet de Sivry, lu cousin du petit Poinsinet, l'auteur de Briséis et de (juelques autres pièces tombées, ne demanderait pas mieux (jue de se rendre à la première réunion des auteurs dramatiques , mais il en est empêché {iar un obstacle qu'il va nous faire connaître lui-même d'une manière assez gaie :
« Un obstacle in\iiici)jle m'empèolie, Monsieur, écrit-il à Beaumarchais^ de me vendre à votre invitation. Rap[)elezvous, je vous prie, que vous avez eu affaire à un juge corrompu; eh bien ! Monsicuj', j'ai eu affaire, moi, à un fiipon d'Iuiissier qui m'a soufflé toute assignation, toute signilication (le pi'océduie, au moyen de quoi je me trouve, contre tou!o espèce de justice, détenu prisonnier au For-l'"Évèque' pour une dette consulaire que je prouve avoir payée, et j'ai résolu de rester là jusqu'à ce que je sois parvenu à faii'C pendre cet huissier. Kece\ant votre lelUe ce matin à dix heures, il ne me reste pas assez de temps jusqu'à l'heure du diner pour faire faire et parfaire le procès à cet honnête homme. Ces huissiers ont la vie dure, et sont, dit-on, trèslongs à pendre; ainsi, Monsieur, trouvez bon que je remette la partie du diner à une au ire fois.
«FJi quoi! Monsieur, avez-vous donc entrepris d'èlre tuiile \otre vie en procès avec de. jolies femmes, et complez- Aous avoir aussi bon marché d'une troupe d'actrices que dune mince conseillère? Je me suis trouvé une fois en ma vie dans cette mè!ée-là, et si je suis encore existant, c'est qu'il y a un Dieu pour les pauvres auteurs diamatiqucs, comme pitur les fiacres et les ivrognes. Mais parlons sérieusement, puisqu'il s'agit des intérêts de nos confrères les gens de lettres.
« Rien de plus légitime. Monsieur, que la cause que vous entreprenez de défendre, et, quoique vous ayez affaire à forte partie, j'augure qu'elle aura une heureuse et prompte issue, puisqu'elle vous a pour avocat, et pour arbitre un seigneur aussi porté pour les intérêts de la littératiu'e, et d'ailleurs un juge aussi iriéprochable que M. le maréchal de Duras j ainsi nos intérêts communs ne sauraient être en meilleures mains. J'ai un regret sincère de ne pouvoir coopérer personnellement, et moi i)résent, à ce que vous désiiez; tout ce que je j)uis faire, Monsieur, c'est de vous donner ma voix et ma
> Cette prison était à la fois une sorte de prison d'Etat pour les bourgeois et une maison de détention pour dettes.
pleine procuration, en sorle que, dans tout le cours de celte affaire, vous aurez toujours deux voix à faire valoir, la vôtre et la mienne, sans préjudice des autres. Je suis extrêmement il.itlé, Monsieur, de l'occasion ()ue vous me donnez de vous témoigner toute mon estime et la haute considération avec laquelle je suis, Monsieur, etc.
« POINSINET DE SiVRY.
« Ce 1er juillet 1777. »
Malgré les empêchements assez variés, on vient de le voir, qui s'oj)posent au succès des plans de Beainnarcliais pour lairianchissementdes auteurs dramatiques, il n'en persiste pas moins; son projet fut d'ailleurs accueilli par la très-grande majorité des auteurs avec un enthousiasme dont la lettre suivante de Chamfort, lettre inédite comme toutes celles qui précèdent, suffira pour donner une idée :
« Je vous prie, Monsieui', lui écrit Chamfort, de vouloir hien ne pas m'impuler IC délai de la léponse que je devais à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Je ne la reçois que dans l'instant à Chantilli, d'où je pars demain pour merendreà votre obligeante invitation. Quoi qu'en dise votre modestie. Monsieur, c'est un de vos droits les plus incontestiihles que celui de vous intéresser vivement au sort des écrivains dramatiques, comme c'est à l'auteur des Mémoires de s'intéresser au sort des gens de lettres en général. On peut avec raison se flatter que votre esprit, vos lumières, votre activité, trouveront le moyen de remédier aux principaux abus dont la réunion doit nécessairement anéantir l'art dramatique en France. Ce seiait rendre un véritable service à la nation et lier encore une fois votre nom à une époque remarquiible , gloire à laijuelle vous avez sans doute pris goût. Telle pièce de théâtre, qui sera redevable de sa naissance à
la réforme que vous amènerez, durera peut-être plus que telle ou toile cour de judicature, et le Philoctètedc Sophocle a sul'vdcu au parlement de l'aréopage et des amphyctions.
« Je souhaite, Monsieur^ que les états- (jénir aux de l'art dramatique qui doivent se tenir demain chez vous n'éprouvent pas la destinée des autres états-généraux, celle de voir tous nos niau.T sans en soulager un^. Quoi qu'il en soit, je crois fermement que si vous ne réussissez point , on peut hardiment renoncer à l'espérance d'un réforme. Quant à moi personnellement, j'y aurai du moins gagné l'avantage de lier une plus grande connaissance avec un homme d'un mérite aussi reconnu et que les hasards de la société ne m'ont pas fait rencontrer aussi souvent que je l'aurais désiré.
(( J'ai l'honneur d'être avec la plus haute considéiation. Monsieur, etc. Chamforï,
< Secrélaire des comiiiandeinents de Son Altesse Séréni.<sime monseit^neur le prince de Condé, * Chantilli, mercredi 2 juillet. »
Les étals-généraux de l'art dramatique, comme les appelle Chamforl, se tinrent donc pour la première fois le 3 juillet 1777 chez Beaumarchais inler pocula. Il était parvenu à réunir et a faire fraterniser ensemble, le verre en main, vingt-trois auteurs dramatiques écrivant tous pour le même théâtre. Ce n'était pas peu de chose. Ajirés dîner, on procéda à l'élection de quatre commissaires chargés de défendre les intérêts de la société et de travailler en sou nom au nouveau règlement demandé par le duc de Duras. Beaumarchais, moteur de toute l'entreprise, fut naturellement choisi le premier. On lui adjoignit deux académiciens, Saurin
' Alhision à un vers de YoUaire sur les anciens états-généraux.
et Marmontcl, pins Sodain(\ uni, pans èlre encore de l'Académie, jonissait d'nne considération trcs-jnstenienl ac<|uise. L'on prépara ensnilc la déclaration d'indépendance contre les comédiens.
Cette assemblée à'insurgcns, pour employer les expressions de Diderot, rappelait un peu, qu'on nous passe ce rapprociiement, le groupe de colons qui, juste un an auparavant, venait de proclamer l'indépendance américaine Mais il était plus facile de vaincre les Anglais que les comédiens. Ceux-ci, en apprenant la levée de boucliers des auteurs, s'assemblent de leur côté, ai»pellent à leur aide (juatre ou cinq avocats, le fameux derbier en lèle, et se préparent à faire une vigoureuse résistance. Nous n'entrerons pas dans les détails de ce combat, parce que la plupart de ces détails sont consignés dans un mémoire publié i)ar Beaumarcbais. et qui, (juoiqu'il soit moins lu que les mémoires contre Goëzman, n'est peut-être pas moins intéressant. On y voit les comédiens, habilement diiigés par Gerbier, traîner l'aCTaire en longueur pendant dois ans, déjouer et pai'alyser les manœuvres de Beaumarchais, semer la discorde dans le camp ennemi, circonvenir le duc de Duras, qui, après avoir déclaré qu'il casserait la Comédie si elle résistait, ne sachant plus où donner de la tête, adresse les auteurs à son confrère le duc de Richelieu, lequel non moins ahuri, les renvoie au duc de Duras. Les comédiens feignent ensuite d'accepter im règlement proposé par les auteurs, sauf quelques modicalions; puis leur avocat Gerbier change la minute de
ce règlement et obtient par surprise un arrêt du conseil qui sanctionne les prétentions des acteurs. Cet arrêt du conseil est révoqué sur la réclamation de Beaumarchais. Un second arrêt obtenu par lui est révoqué à son tour sous lintluence de Gerbier, jusqu'à ce qu'enfin le roi, fatigué de cette contestation éternelle, fait rendre jirojjrio motu un troisième arrêt du conseil qui clôt momentanément la querelle, arrêt dont Beaumarchais ne parle pas dans son mémoire, et dont nous aurons à dire un mot. Ce qui nous intéresse surtout dans ce débat, ce sont les points qui restaient naturellement dans l'ombre à lépoque où la question s'agitait, ce sont les incidents secrets qui caractérisent les hommes et les situations.
Par exemple; le côté faible de celte première association des auteurs dramatiques fut l'esprit de jalousie. Dès les premières séances, les vingt-trois auteurs dramatiques ne s'entendaient plus. La majorité voulait des commissaires inamovibles; la minorité, représentée, par Lemierre. Rochon de Chabannes et deux ou trois autres, s'opposait ardemment à celte inamovibilité, en alléguant un motif assez injurieux pour les commissaires, qui, disaient-ils, « ne manqueraient pas d'exploiter à leur profil le crédit ({ue leur donnerait leur situation. » Au lieu de céder au vœu de la majorité, les opposants déclaraient vouloir se retirer; de là une lettre inédite assez verte de Beaumarchais à Rochon de Chabannes, que nous reproduisons ici avec les apostilles de Marmontel et de Saurin.
3e BEAUMARCHAIS
» Paris, ce 8 janvier 1778 .
« Je voudrais beaucoup, Monsieur, que nos amis assemblés crussent devoir autant d'égaids à vos observations sur le comniissaiial qu'ils seront certiineinciit affligés de votre retraite; mais, indépendamment d'une double décision donnée à cet égard et du respect que cbacun doit à ses engagements, je crois votre vœu demutaliililé fondé sur des motifs si étranges, qu'au besoin d'arguments pour soutenir le plan aclut'l, je choisirais précisément ceux que vous employez pour l'ébranler.
« En cflfet, Monsieur, je doute que le corps entier des gens de lettres soit d'avisavec vous qu'il doit changer ses commissaires, afm que tous, jouissant successivement du prétondu crédit que ce choix leur donne, chaque auteur, en approchant les gens en place, ait h son tour l'occasion d'appeler la faveur elles moyens de s'avancer personnellomcnt; ce qui bien compris, sous-entend qu'en cas de débats ces commissaires, plus occupés de leur sort que du nôtre, ne manqueraient pas de glisser politiquement sur les intérêts sacrés qui leur seront C'.niliés.
« Pour moi, Monsieur, qui ne puis penser sans rougir qu'on aperçoive, à côté de l'honneur de défendre et de représenter le corps littéraire, quelque avantage d'un autre genre, je déclare bien positivement que, pour échappera cet indigne soupçon, notre ouvrage actuel une fois consommé je donnerai sur-le-champ ma démission ; mais je déclare aussi que je n'en opinerai pas moins fortement alors pour qu'on nomme à ma place de commissaire perpétuel un homme que la hauteur reconnue de ses principes rende supérieur à ce vague espoir de fortune et d'avancement qui me paraît échauffer trop d'esprits.
« Vous voyez, Monsieur, que noiis sommes bien loin. Vous cherchez la faveur où je ne vois qu'abnégation et sacrifices. Vous voulez faire passer tout le monde à la lilière de la souplesse, lorsque nous demandons quelques hommes assez fermes pour soutenir constamment le poids de la contradic-
Eï SON TEMPS. 31
tion; car tel estriiistitut du commissariat, et la tâche de nos commissaires étant de maintenir avec fermeté les droits des auteurs sans cesse attaqués parles comédiens, mon sentiment est que ceux qui rempliront bien ce pénible emploi, loin de prétendre ù la faveur pour eux-mêmes, n'auront peut-être que trop souvent le chagrin de lutter infructueusement pour nous contre celle des comédiens.
a Je ne serais pas même éloigné de conseiller au corps littéraire de regarder les degrés de faveur personnelle qu^obtiendraient ses commissaires comme un thermomètre assez certain du froid ou du chaud de leur zèle pour ses intérêts, et c'est peut-être alors qu'il faudrait parler d'en changer.
« J'espère, Monsieur, que vous ne vous offenserez pas si j'excipo avec franchise de la naïveté de votre avis pour vous exposer librement le mien. Animés du même désir de trouver le mieux, l'un de nous deux se trompe, et voilà tout; la société jugera.
a Mon opinion à moi, Monsieur, est qu'un ouvrage entrepris pour le bien général du corps ne doit pas soulfrii- de l'absence ou de l'humeur momentanée de quelques-uns de ses membres, quand fous ont été dûment invités, et que nous devons continuer, avec moins de secours, nos travaux, comme si tous ceux qui doivent en recueillir le fruit montraient encore le même désir d'y concourir avec nous; mais ceci n'étant pas dit pour vous, je me flatte, au nom de la société, que vous renoncerez à votre affligeant projet de retraite, et que, laissant là les questions oiseuses ou prématurées, un moment de saine réflexion nous rendra bientôt un confrère que nous aimons tous, et sur les lumières duquel nous avons infiniment compté pour assurer nos succès.
« J'ai l'honneur d'être avec la plus haute considération, Monsieur, etc. o Caron de Beaumarchais.
« J. Sedaine, pour adhésion. »
« Dès aujourd'hui je propose de me démettre, et je serai
toujours d'uvis que les commissaires soient inamovibles. Du reste, je ne peii^^e pas qu'une ou deu\ voix contraires aux délibérations d'un corps doivent les inlirmer.
« Marmomel. »
u Je pense comme M. de Beaumarchais; je suis bien loin de tenir à ma place de commissaire, ayant prié l'assemblée de recevoir ma démission et l'en priant encore, vu mon âge et mon peu de santé ; je ne crois pas d'ailleurs que l'avis de AI. Pioclion doive l'emporter sur la décision générale.
« Saurin. »
Dans une autre lellrc au nirnie Iloclion de Cliabaiines, Beaumarchais se plaint vivement des diverses influences (jui tendent à désor^^aniser la naissanle société des auteiu's dramatiques. « La liaison des actrices d'un côté, écrit-il, la division des j)nncipcs de l'autre, et je ne sais quelles prétentions, quels sourds mécontentements et quels intérèîs cachés, ne font [dus, d'une compagnie de gens sensés, qu'im corps désuni plein d'animosités, de reproches et d'aigreur; il est temps que cela finisse. »
Les coiuédiens, au contraire, marchaient au combat parfaitement unis. Non contents de payer des avocats habiles et éloquents, et de tirer parti de 1 intluence plus puissante encore du personnel féminin de la corporation, que Gudin compare au bataillon de Catherine de Médicis, dis[)ersant avec des caresses l'armée de Henri IV, les comédiens se procuraient des défenseur:: dans les rangs même des auteurs dramatiques. C'est ainsi qu'ils avaient reçu et joué une très-mauvaise tragédie, Nadir, par Dubuisson, à la condition que cci
auteur se prononcerait contre ses confrères. Ce Dubuisson avait publié sa pièce avec une préface très-injurieuse pour la société des auteurs^, et, ce qui était plus grave, un homme de goût , mais qui n'avait guère que du goût, ce qui le rendait volontiers an peu jaloux de ceux qui avaient quelque chose de plus, Suard, alors censeur, s'était en quelque sorte associé à l'attaque de Dubuisson en approuvant sa préface et sa pièce. De là grande rumeur parmi les auteurs dramatiques. Les lettres pleuvent chez Beaumurchais. La Harpe demande qu'on déhbère sur les moyens de faire justice de Vincroyable préface de l'incroyable tragédie de Nadir et de la malhonnêteté du censeur; Sedaine et Marmontel ne sont pas moins furieux; Gudiii, dans sa colère, appelle Dubuisson, qui est créole, un caraïbe, et Suard un ennemi des lettres. Beaumarchais rédige, au nom de la société, une plainte au ministre Amelot, pour demander, soit l'interdiction de l'ouvrage de Dubuisson et le désaveu de Suard, soit la permission pour la société de répondre par un mémoire public. Le ministre Amelot ordonne le silence et promet de joindre l'incident au fond du procès. Marmontel s'indigne :
« J'apprends, mon cher collègue, écrit-il à Beaumarchais , que notre plainte est éludée, et qu'on nous a répondu que cet incident serait jugé avec le fond du procès, ce qui veut dire, en bon français, qu'on se moque de nous C'est le cas défaire un mcmoiie où soient mises dans tout leur jour l'insolence de l'auteur de la préface et la malhonnêteté de l'approbateur; c'est le moment de montrer de la \igueur, faites un bon mémoire; votre courage m'est connu, ainsi que votre élo-
31 DEAUMAUCHAIS
qucnce; je recommande iintre liunneur à votre énergie et à voire activité; voyez les ministres, et dites-leur qu'une assein- ])\jc de dix-sept personnes ' qui ont de l'âme ne se laissent pas livrer au mépris et à l'insulte impunément. « Je vous embrasse de tout mon cœur.
« Marmoktel. ))
Quand il s'agit de faire écrire, {)arler et combattre Beaiiniarchais, Marmontel est toujours plein d'ardeur; mais lorsfjuc son actif collègue a besoin de lui, il est toujom's à la campagne ou retenu par quelque alfaire, et si Beaumarcliais se plaint de son inaction, il se tire d'affaire assez spirituellement, à en juger par une lettre dont nous ne citons que ce fragment :
« La raison, l'exacte justice, appuyées de votre éloquence et de votre excellente judiciaire , n'ont pas besoin de mon secours, et je me rappelle, à ce propos, un conte de mon Liniosin - : In curé grand chasseur disait la messe, et comme il en était au Lavabo, il entendit laboi des chiens (jui axaient fait partir le lièvre; il demanda au clerc : Brillant y est-il?
> Ils n'étaient plus que dix-sept parla retraite des dissidents.
2 On sait que Marmontel était Limousin. Je vois dans plusieurs de ses lettres que, non content de mettre toujours Beauniurchais en avant dans les affaires communes, il tire parti de son crédit aupros de M. de Maurepas pour ses affaires personnelles et l'emploie à solliciter pour lui. (Voir aux pièces justificatives N» 11, la copie d'une note autographe de Marmontel énumérant ses titres à je ne sais quelle place, et invoquant la protection de l'auteur du Barhier de SéviUe.) Je publie ce document parce que Marmontel a laissé sous le titre de Mémoùes d\in Père des souvenirs intéressants sur le xviii^ siècle, bien qu'ils contiennent certains détails que les pères n'ont pas coutume de conter à leurs enfants. Or, dans ces Mémoiyes, Marmontel paraît avoir oublié jusqu'à l'existence de Beaumarchais, je crois qu'il n'en dit pas un seul mot; cependant je trouve ici la preuve qu'il le connaissait très-bien et l'utilisait de son mieux.
— Oui, monsieur le curé. — En ce cas-là, le lièvre est f :
Lavabo inter innocentes manus meas, etc. »
C'est Beaumarchais qui est Briffant, c'est la Comédie- Française qui est le lièvre ; mais ce lièvre n'est pas facile à prendre, et tandis que Marmontel s'en lave les mains, Beaumarchais qui est cent fois pkis occupé que hii, qui court sans cesse d'un bout de la France à l'autre, est obligé de porter seul tout le poids du combat. S'il demande du secours à Saurin, le bonhomme allègue ses infirmités, il ne peut pas sortir, il prend des remèdes. Quant à Sedaine, il est plus actif, mais c'est un peu la mouche du coche. Il trouve toujours qu'onne va pas assez vite; sa spéciahté dans la lutte, c'est de recueillir tous les bruits, tous les commérages, même les plus désagréables pour Beaumarchais, et de lui en faire hommage avec une bonhomie assez divertissante. Jen'en citerai qu'un exemple parce qu'il produit une explosion de colère assez rare chez l'auteur du Barbier de Séville qui se fâchait trèsdifficilement. Ici la patience lui manque tout à fait, et cela se conçoit. Après trois ans de luttes fatigantes et stériles, il y avait eu, en avril 1780, entre les auteurs et les comédiens une apparence de réconciliation ; on avait semblé enfin s'entendre sur un règlement. Auteurs, acteurs et actrices avaient dîné tous ensemble chez Beaumarchais, et le lendemain Gerbier, avec l'assentiment du duc de Duras , avait fait transformer en un arrêt du conseil le règlement convenu, mais après l'avoir très-notablement altéré au préjudice des auteurs ; et tandis que Beaumarchais s'occupait de parer
ce coup de Jarnac, on avait dit qu'il s'entendait avec Gerbier et les comédiens pour duper les auteurs. Sedaine ne manque pas , comme c'était son habitude, de transmettre charitablement à son ami cette agréable rumeur :
« Je vous écris, mon cher collègue, dit Sedaine, tout en réfléchissant que ce que je vous écris est inutile et que vous êtes certainement aussi pénétré que moi de la conduite de l'homme aux corrfyns (le duc de Duras). Il faut solder cl liquider lo plus tût possible cette afl'aire pour notre repos et l'honneur do la litlérature. Il faut que cet homme ail un bien grand mépris pour nous, ou qu'il pense qu'on peut nous jouer bien impunément. Si j'avais eu connaissance de l'anèt du conseil et de ce qu'il contenait, mon avis n'aurait point été d'aller chez lui, mais d'assembler les hommes de lettres et de prendre leurs résolutions sur ce cas grave, qui porte avec lui le complément de ce que les comédiens ont fait depuis trois ans. Si nous n'en avons pas justice, nous avons l'air, nous commissaires de la littérature, d'avoir coopéré à cette infamie, et le dîner qui l'a suivie avec les comédiens n'est pas fait pour en ôter l'idée. 11 est peu de compagnies où se soient trouvés des hommes de lettres où on ne leur ait dit : Prencz-y garde, M. de Beaumarchais est trop fin pour vous tous; il vous ti'ompera, tout en ayant l'air de vous défendre. Moi qui vous crois très-honncle homme, moi qui sais qu'un homme de beaucoup d'esprit et chargé de grands intérêts aurait beaucoup de droiture par politique, si ce n'était par inclination ou principe, j'ai ri au nez de ceux qui m'ont tenu ces propos; mais à présent ces propos se tiennent par de nos auteurs dramatiques, et nous y sommes englobés. Il est vrai que vous y faites le beau rôle : vous êtes l'homme d'esprit, et nous les sols.
« Ainsi je vous supplie, mon cher collègue, au nom de nous tuus, de faire aller ceci vile. S; nous n'en avons pas jus-
tioe, je renonce à tout cngagemont avec les auteurs dramatiques; je ne veux pas être d'un corps méprisé, quoiqu'il s'en faut bien qu'il soit méprisable.
« Ce deuxième mai. »
Pour se lâcher d'une pareille lettre, il n'était pas nécessaire d'être très-susceptible. La patience de Beaumarchais n'y tient pas. Voici sa réponse à Sedaine :
« Paris, ce 3 mai 1780.
« Je n'ai pas répondu, mon cher collègue, à votre lettre en la recevant, parce que la chaleur qui m'en a monté à la tète ne m'eût pas permis de le faire avec la sagesse convenable.
« J'ai passé ma vie entière à faire de mon mieux, au doux murmure des reproches et des outrages de ceux que je servais; mais rien ne m'a peut-être autant oulré que ce qui m'arrivc. En vérité, on ne sait ici qui l'emporte, ou de la bêtise ou de la malhonnêteté. C'est assez pour moi; qu'un autre fasse mieux, je l'applaudirai. J'ai fait de longues et sévères observations sur chaque article de ce ridicule arrêt ; j'ai refait ensuite les articles de l'arrêt, et mon travail de lundi a été montré hier aune heure à M. le duc de Duras par moi. Ce matin, je le porte à M. Amelot pour obtenir, d'accord avec M. le maréchal, la refonte de l'arrêt.
« Mais soit qu'on y touche ou non, le reste de cette semaine aura la continuation de mes soins comme commissaire, et nulle autre de ma vie n'y sera employée- — Assemblée sera indiquée à dimanche matin, où je rendrai compte de tout, et nulle considération humaine ne me retiendra plus longtemps à la suite de la très-reconnaissante littérature dramatique.
« Au reste, tout ce que la sagesse de mes confrères eût fait sans le diner de vendredi, elle est à même de le faire après et malgré ce diner, qui n'a pas apporté d'autre changement à leurs affaires que la mort de quelques bouteilles de vin versées en l'honneur de la réconciliation.
a 11 y a une récompense de vingt-cinq louis pour l'homme in"i'nieux qui pourra expliquer à l'assemblée de dimanclie quel inléièl peut avoir, pour fovoriser les comédiens conlie les gens de lettres, le très-bètement accusé Beaumarchais.
« Je vous salue, vous honore et vous aime.
« Je sens à la lecture de mon griffonnage, que ma tôte est encore échauffée; mais je le recommencerais en vain. Je me trouve un peu moins maître de moi que je ne le désirerais. »
A celte lettre ab irato, Sedaine, reconnaissant qu'il a eu tort, répond par une lettre affectueuse qui prouve que si l'auteur du Philosophe sans le savoir aimait un peu les commérages, il était au fond im excellent homme.
« f)ui, mon cher collègue, écrit Sedaine, vous aviez la tète échauffée quand vous m'avez fait réponse. Peut-être cependant m'est-il échappé dans ma lettre quelque chose qui vous a fâché, car je sortais de la Comédie-Italioiuie, où l'on m'avait tenu des propos qui m'avaient mis en colère. Je ne peux cependant croire que vous ayez pris pour mes sentiments ce que je vous disais de nos ingrats et déraisonnables confrères. Cependant, à l'exception de trois ou quatre, le reste nous rend justice, et c'est à vous que nous la renvoyons. Si je vous ai dit quelque chose qui vous ait fait pome, je vous en demande très-sincèrement excuse. C'est à vous à avoir de la sagesse; elle vous fera plus d'honneur qu'à moi, qui suis bien plus âgé que vous.
« Continuez votre belle et excellente besogne, achevez votre ouvrage, et rendons-leur service en dépit de leur ingratitude. L'affaire terminée à notre honneur par vous, je les prierai de s'assembler chez moi, et qu'ils m'ordonnent de me joindre à une députalion pour vous aller remercier de toutes vos sollicitudes. Nous ne pouvons vous offrir que cela. Ils le feront, ou je me sépare d'eux pour le reste de ma vie, qui n'a plus besoin que de repos et de votre amitié.
«Je vous embrasse de tout mon cœur, et laissons les mauvaises tètes pour ce qu'elles sont.
« Ce 3 mai 1780. »
Apres deux arrêts du conseil d'État, plus ou moins contradictoires, obtenus successivement le 17 mars et le 12 mai 1780, sous l'influence rivale de Gerbier et de Beaumarchais, un troisième arrêt du 9 décembre 1780 étouffa provisoirement le débat entre les auteurs et les comédiens, en adoptant le procédé favori de ces derniers, une cote mal (aillée. Cet arrêt statuait au profit des auteurs: 1° que les comédiens seraient obligés de faire entrer dans leur compte de recette non plus seulement le produit casuel de la porte, mais tous les éléments de la recette, loges louées pour la représentation, loges louées à l'année, abonnements à vie, etc. ; 2« le roi accordait aux auteurs plus encore qu'ils n'avaient demandé : il leur donnait, non plus le neuvième, mais le septième de la recette. Seulement cette faveur était annulée par Tarticle It de ce même arrêt du conseil, qui statuait au profit des comédiens que la somme de recette au-dessous de laquelle une pièce tombait dans les règles, et devenait leur propriété, serait portée, de 1,200 livres l'hiver et 800 livres l'été, à la somme de 2,300 livres pour l'hiver et 1,800 livres pour Tété; c'està-dire que les comédiens, sacrifiés d'un côté, recevaient de l'autre un avantage exorbitant, qui leur permettait d'échapper au partage du septième, en faisant tomber la pièce au-dessous de 2,300 livres de recette, ce qui n'était pas bien difficile et ce qui leur en donnait la
pleine propriété. Il nous semble qu'on ne peut rien imaginer de moins judicieux que cet arrêt; c'était pour les acteurs une provocation permanente à s'affranchir d'une condition rigoureuse, en fai;-ai)l ton;l»er la pièce dans les règles pour la relever ensuite et jouir do ses produits sans partage. Cette méthode de compensation était en elle-même si absurde, que des deux pai ts on renonça à la pratiquer. Les intérêts entre acteurs et auteurs continuèrent à se régler sur l'ancien pied, au milieu des réciiniinations réciprocjues et des comptes arbitraires des comédiens, jusqu'à la révolution. Seulement l'association des auteurs dramatiques, fondée si péniitlcment par Beaumarchais, se maintint tant bien que mal. Cha({ue année, on la voit agir de temps en temps, soit pour régler à l'amiable des contestations entre auteurs, soit pour solliciter vainement la création d'un second Théâtre - Français , soit pour demander non moins vainement que les directeurs de province soient tenus de payer un droit aux auteurs dont ils exploitent les ouvrages.
Enfin la révolution vint mettre un terme aux privilèges abusifs des acteurs du Théâtre-Français et aux usurpations des directeurs des théâtres de province. A la suite d'une pétition rédigée par La Harpe, Beaumarchais et Sedaine, représentant la société des auteurs dramatiques, et sous l'influence de divers mémoires publiés par Beaumarchais, l'assemblée nationale reconmit le droit de propriété des auteurs, supprima tous les privilèges de la Comédie-Française et décréta , le
13 janvier 1791, que les ouvrages des auteurs vivants ne pourraient être représentés sur aucun théâtre public, dans toute l'étendue de la France, sans le consentement formel des auteurs. Ceux-ci se trouvaient dès lors établis, à l'égard du Théâtre-Français et de tous les autres théâtres, sur un pied d'indépendance complète, et en mesure de défendre leurs intérêts et leurs droits. Protéger ces intérêts fut une des grandes occupations de la vieillesse de Beaumarchais. On le voit travaillant sans cesse à régler les rapports des auteurs avec les divers théâtres de Paris, et s'épuisant en efforts pour faire comprendre aux directeurs des théâtres de province qu'ils n'ont pas le droit d'exploiter sans rétribution les ouvrages des auteurs vivants. On ne se doute pas de la difficulté avec laquelle cette idée, qui semblé aujourd'hui si simple, s'introduisit dans l'esprit des directeurs des théâtres de province, habitués de toute éternité à ne payer nul droit d'auteur. C'était une tyrannie affreuse contre laquelle protestaient non-seulement les directeurs, mais les municipalités elles-mêmes ! Dans une pétition à l'assemblée nationale, Beaumarchais inséra une lettre du directeur d'un théâtre de province, qui lui écrivait tout net : « Nous jouons vos pièces, parce qu'elles nous fournissent de bonnes recettes, et nous les jouerons malgré vous, malgré tous les décrets du monde, et je ne conseille à personne de venir nous en empêcher, il y passerait mal son temps. » Mais Beaumarchais n'était pas homme à se décourager dans la défense d'une cause juste. Jusqu'à la fm de sa vie il se
constitua, auprès des ministres de la monarchie ou de la république, le patron des auteurs dramati(jues, et une de ses dernières lettres est la suivante, adressée au ministrii de Tinlérieur sous le directoire, à l'appui d'une pétition de la société :
« Citoyen ministre,
« Vous savez que Voltaire disait souvent : « La littérature « est le premier des beaux-arts, mais elle est !e dernier des « métiers. » Ce n'était pas le plus méprisable qu'il entendait, mais le plus misérable, et surtout la littérature dramatique, en ce qu'elle est le seul métier qui ne puisse nourrir son maître, par rinsufiisance des lois ou le dédain des magistrats à piotéger cette noble propriété, quoiqu'on sacbe bien qu'aucune autre ne mérite autant qu'elle ce beau nom de jinipriété, puisqu'elle n'est le fruit ni d'un bonteux trafic ni d'une oiseuse bérédité, puisqu'elle est sortie du cerveau de l'auteur toute formée, comme jadis Minerve sortit de celui du maître des dieux; sublime emblème par lequel les anciens voulaient qu'on saisît la manière dont une conception beurouse est la propriété sacrée de l'bomme qui la met au jour.
« Obligés de transmettre à d'autres leurs compositions dramatiques, pour que les autres les débitent, et par là dé;)endants des spéculateurs ou entrepreneurs de spectacles, les autours, depuis cent années, réclament en vain contre euv la justice des tribunaux, pour arracber la plus modique part du fruit de longs travaux qui font vivre dans l'abondance tant d'êtres secondaires qui ne la tiennent que d'eux seuls.
M L'abus est aujourd'bui porté à un tel point, que l'entrepreneur d'un théâtre de Lille a eu l'impudeur d'écrire à l'homme de lettres fondé de pouvoirs des auteurs, dont plusieurs siègent dans-les conseils, qu'il ne veut donner que tel prix pour la rétiibution des ouvrages qu'il s'approprie, et que, si on veut l'empêcher qu'il ne représente nos ouvrages.
il aura toute la ville pour lui. Et nous vivons sous l'empire uniijuc des lois piotectrices des propriétés !
« Plus étonnant encore, un autre entrepreneur de spectacle à Toulouse, abusant de l'écharpe municipale dont un malheur l'a décoré^ suspend avec audace le cours de la justice^ et met les auteurs assemblés dans la nécessité de recourir à vous, ministre, comme autorité supérieure.
« Nous ne devons plus espérer que des ouvrages médiocres, si Ton ne pourvoit pas à ce qu'un chef-d'œuvre agréé du public suffise à faire vivre un temps l'homme modeste qui Ta créé.
« Cette impossibilifé bien sentie de trouver un moyen de subsister dans un travail si plein d'attraits pour moi, est ce qui m'a fait reléguer de tout temps dans la classe de mes amusements une occupation exigeant l'emploi de toutes les facultés de l'homme qui veul dignement la remplir. D'oii il est résulté que, sentant vivement le but^ j'ai pu moins l'atteindre que d'autres qui s'y consacraient tout entiers, et suis resté fort en arrière '.
« C'est donc moins comme auteur dramatique que comme adjudant des auteurs et comme amant d'un si bel art, que j'ose joindre, citoyen ministre, cette lettre à la demande très-instante des littérateurs qui réclament, avec tant de droits, près devons, l'exécution des lois qui les concernent; nous espérons tous que vous engagerez d'un mot les gens de goût de vos bureaux à vous remettre sous les yeux les pièces qui vous sont transmises par le citoyen Framery'.
« Je partage, citoyen ministre, la gratitude respectueuse des signataires delà pétition. Beaumarchais.»
1 Ce ton de modestie sincère est assez rare chez Beaumarchais pour valoir la peine d'être signalé ; c'est dans sa vieillesse qu'il parlait ainsi de lui-même, reconnaissant avec justesse et même en l'exagérant un peu, le côté faible de son talent.
- C'était le premier agent de la société des auteurs dramatiques.
Depuis la date de cette lettre, messidor an V, les choses sont bien changées; le droit des auteurs dramatiques n'est plus contesté : des repliements équitables assurent leur parlicijialion dans les produits de leurs ouvrages. Au Théâtre - Français notamment, il n'y a plus ni cote mal taillée ni pièce tombée dans les règles et confisquée par les comédiens, ni soustractions d'abonnements, ni dissimulation de recettes, ni prélèvements de frais variables et arbitrairement fixés ; et quoique le tarif du droit des auteurs soit en apparence inférieur à celui de l'ancien régime, il est beaucoup plus considérable en réalité, car il se compose, sans exception ni déduction, sauf celle du droit des pauvres, du douzième brut de la recette pour les pièces en cinq actes, du dixhuitième pour trois actes, et du vingt-quatrième pour un acte. En province, les droits des auteurs ne sont pas moins respectés qu'à Paris, Une société nombreuse et influente, qui a succédé aux essais d'association tentés et soutenus par Beaumarchais, étend partout son action et sa surveillance. Cette société récolte pour Paris plus de 800,000 francs de droits d'auteurs, et 200,000 francs pour la province, sans préjudice d'autres produits divers qu'on estime à 5 ou 600,000 francs par an ; elle défend les droits de ses adhérents, réprime et fait punir toutes les fraudes commises à leur préjudice, vient en aide à leurs veuves ou à leurs enfants , et les soutient dans leur détresse. C'est là le beau côté de la société des auteurs dramatiques; mais la médaille a son revers : on a accusé quelquefois cette corporation d'exercer un
pouvoir qui va jusqu'à l'abus, d'usurper sur les théâtres une autorité despotique, de constituer une véritable coalition industrielle qui défend à ses adhérents, sous peine d'une amende de six mille francs, de faire avec aucun théâtre des traités particuliers à des conditions inférieures à celles qu'elle impose, — si bien que tout directeur qui refuse de souscrire aux volontés de la commission dirigeante est mis par elle en interdit; on lui retire à la fois et à jour fixe, comme cela est arrivé il n'y a pas longtemps, toutes les pièces des auteurs qui font partie de la société, et on le place ainsi dans la nécessité de fermer son théâtre ou de céder.
Les théâtres ne se trouvent plus aujourd'hui en présence d'un auteur libre dans ses volontés, mais d'une corporation dont la volonté collective est irrésistible et immuable'. Il est vrai que le monopole des théâtres, c'est-à-dire la suppression de la concurrence des directeurs établie par la législation de 4791, entraînait assez naturellement comme conséquence la coalitiondes auteurs ; mais il faut ajouter que cette coalition, en défendant à ses adhérents de travailler pour les théâtres à des conditions moindres que celles qu'elle a fixées, devrait peut-être joindre à cette prohibition une prohibition corrélative, c'est-à-dire défendre aux auteurs d'abuser parfois de leur situation pour rançonner les théâtres, se faire allouer, indépendamment du tarif convenu, des primes exorbitantes, des billets de faveur vendus à
1 Voir sur cette question les Études administratives de M. Vivien.
la porle par le ministère des chefs de claque, et constituant au profit de l'auteur une recette supplémentaire qui a dépassé quelquefois 50 francs par jour!— En un mol, la société des auteurs, qui interdit à ses membres d'accepter moins que le prix convenu, ne devrait-elle pas leur interdire aussi d'exiger plus et de se livrer à des spéculations qui paraissent peu conformes à la dignité des lettres? --Nous ne pouvons ici qu'indi(iucr ces questions; si nous les posons, c'est uniquement afin de mettre en présence des faibles et difficiles commencements de la société des auteurs dramatiques l'état de pros[)érité dont elle jouit aujourd'hui. Ce contraste fait ressortir d'autant les services rendus par Beaumarchais, dont les efforts ont eu constamment pour but d'améliorer la situation des écrivains en général.
Resterait à se demander ce qu'il y a de bon et de mauvais dans cette hausse des produits littéraires, où Ton rencontre l'action de Beaumarchais, comme on la rencontre à l'origine de plusieurs autres choses bonnes ou mauvaises de ce temps-ci. On a accusé parfois l'ardent avocat du droit d'auteur au xvup siècle d'avoir contribué à développer l'industrialisme en littérature : il faut s'entendre. Beaumarchais n'a pas fait son siècle, il l'a trouvé tout fait, il a trouvé une société où l'amour du bien-être matériel, quoique moins développé qu'aujourd'hui, était déjà très -fortement prononcé, où la richesse, qui de nos jours est tout, commençait à égaler et tendait à éclipser toutes les autres influences. Il a vu autour de lui des littérateurs pauvres, non par stoïcisme
et par goût comme Rousseau (qui, sous ce rapport, est une exception au milieu de son temps), mais pauvres par ignorance des moyens de devenir plus riches, pauvres par suite d'une habitude invétérée de vivre mesquinement de pensions ministérielles ou de cadeaux obtenus de la munificence des grands, pauvres enfin par l'impossibilité de tirer un produit suffisant de leurs ouvrages, exploités sans habileté par des libraires ignorants ou confisques par des acteurs rapaces et publiés sans aucune garanlie contre tous les genres de spoliation. Dans cet état de choses, Beaumarchais qui, connue Voltaire, avait su devenir riche en dehors de la iitlérature, mais qui n'admettait pas, comme Voltaire, que l'homme de lettres qui n'est que cela fût nécessairement voué à la misère, Beaumarchais a pensé que sous la protection de lois plus justes, avec plus d'iiabilelé dans les moyens de se' mettre en rapport avec le public, la profession littéraire pourrait devenir une profession indépendante, se suffisant à elle-même, comme plusieurs autres, et capable d'assurer, sinon l'opulence, au moins l'aisance à celui qui l'exerce avec probité et talent. Sous ce point de vue, Beaumarchais avait parfaitement raison ; il devançait son temps, il émettait une opinion hardie, devenue aujourd'hui une vérité incontestable, lorsqu'en 1780, il écrivait au duc de Duras ces lignes : « Il vaut mieux, suivant moi, qu'un homme de lettres vive honnêtement du fruit avoué de sesouvrages que de courir après des places ou des pensions qu'il peut mendier longtemps sans les arracher. » Qui pour-
rait aujourd'hui méconnaître la justesse de celte opinion de Beaumarchais? Le régime où l'écrivain n'a d'autre maître que le public est en lui-même infiniment préférable a tous les autres, sans en excepter le protectorat si \anté de Louis XIV. Ce protectorat superbe donnait 3000 francs de pension à Chapelain, qualifié le plus grand poêle français qui ai( jamais été, et supi)rimaitla maigre pension de Corneille ; il payait Benscrade un tiers de plus que Molière ; il forçait Mézeray à demander bassement pardon d'avoir écrit suivant sa conscience, et à promettre de passer Téponge sur la vérité, pour obtenir la restitution de ses gages d'iiistoriograi)he '. Très-peu d'argent, partagé entre quehiues hommes de génie et quelques médiocrités; en dehors de cette distribution, une foule de littérateurs affamés, de CoUetets croliés jusqu'à l'échiné, non moins misérables et aussi peu scrupuleux que les derniers enfants perdus de la littérature contemporaine, — voilà, à tout prendre, ce qu'était la situation des gens de lettres sous Louis XIV K
1 Voir deux lettres de Mézeray à Colbert, publiées par M. Tasohereau, dans ses Études sur Molière, p. 371.
2 On a tant exagéré les largesses de Louis XIV à l'égard des savants et des gens de lettres, qu'il n'est peut-être pas inutile de reproduire ici un détail qu'on ne lit guère et que nous empruntons aux Mémoires de Charles Perrault, dont le témoignage est ici d'autant plus précieux, qu'il était lui-même un des agents de Colbert pour ces distributions. En nous donnant le chiiî're de la munificence royale, Perrault nous édifie en même temps sur le caractère plus fastueux et plus capricieux que solide de ces fameuses pensions qui allaient, dit-on, chercher le mérite jusqu'aux extrémités de l'Europe. « M. Colbert, dit Perrault, fit un fonds de la somme de cent mille livres sur l'état des bâtiments
Comme je ne voudrais pas que le lecteur se trompât sur ma pensée, j'éprouve le besoin de la rendre aussi claire que possible. La plupart des grands écrivains du xvii^ siècle ne sont pas seulement d'admirables génies, ce sont aussi de nobles caractères. Sans parler ici des prêtres illustres de ce temps, chez qui la rectitude morale est comme une conséquence de la profession, presque tous les grands écrivains laïques d'alors, prosateurs ou poètes, se distinguent par la dignité de leur vie et la sincérité de leurs sentiments; simples et modestes dans leurs goûts, uniquement occupés de faire le mieux possible ce qu'ils ont à faire, ils recherchent avant tout les jouissances morales de la gloire, le bonheur désintéressé de concourir, chacun dans la sphère de ses aptitudes, à répandre l'amour du beau, du bien ou du vrai. Si presque tous s'accordent à louer le bril-
pour être distribué aux gens de lettres. Tout ce qui se trouva d'hommes distingués pour l'éloquence , la poésie , la mécanique et les autres sciences, tant dans le royaume que dans les
pays étrangers, reçurent des gratifications Il alla de ces
pensions en Italie, en Allemagne^ en Danemark, en Suède et aux dernières extrémités du Nord; elles y allaient par lettres de change. A l'égard de celles qui se distribuaient k Paris, elles se portèrent la première année chez tous les gratifiés, par le commis du trésorier des bâtiments, dans des bourses d'or les plus propres du monde ; la seconde année dans des bourses de cuir. Comme toutes choses ne peuvent pas demeurer au même état et vont naturellement en dépérissant, les années suivantes il fallut aller recevoir soi-même les pensions chez le trésorier, en monnaie ordinaire. Les années bientôt eurent quinze et seize mois, et quand on déclara la guerre à l'Espagne, une grande partie de ces gratifications s'amortirent, et il ne resta presque plus que les pensions de la petite Académie et de l'Académiedes sciences. — {Mémoires de Perrault, liv. 1, p. 31.)
nO BEAUMARCHAIS
lant souverain, en (jui se personnifiait alors l'idée de patrie, avce un enlhousiasnie qui i)eut nous sembler parfois exagéré ou, dans certains cas, peu niolivé, ce n'est pas une basse impulsion de cupidité qui les anime; ils obéissent à limpulsion jiénérale de leur siècle, ils pensent ce qu'ils disent, et tous parleraient de Louis XIV mort comme ils parlent de Louis XIV vivant. Toute la question est de savoir si les belles qualités morales qui lecommandent à notre respect la plupart de ces tjM'ands génies littéraires, tiennent à eux-mêmes ou peuvent être plus ou moins attribuées aux conditions particulières d'existence qui leur étaient faites, et en vertu desquelles le bien-être matériel de ceux d'entre eux qui n'avaient point de fortune personnelle dépendait beaucoup moins du public que de la faveur royale. Pour juger la question il suffit, ce nous semble, de considérer que le régime d( s pensions royales, uni au régime des largesses individuelles des grands ou des ricbes, ne s'appliquait pas seulement au petit nombre des écrivains de génie, mais à toute la niasse des lettrés du XVII' siècle,— et d'étudier, par conséquent, l'effet de ce régime sur la tenue et la moralité, non pas de quelques bommes,mais des gens de lettres en général.— Or quiconque voudra se donner la peine d'examiner de près, dans leur vie et dans leurs rapports avec les classes supérieures de la société, toute cette masse de littérateurs de second ou de troisième ordre, qui ne manquent pas plus au xvir siècle cpi'a toute autre époque, reconnaîtra sans peine que le besoin où ils sont de tirer
leur subsistance de la générosité du roi, dés ministres ou de tel ou tel particulier, développe en eux des habitudes de mendicité, de parasitisme, de vénalité, de flatterie outrée et vile, qui dépassent chez beaucoup d'entre eux tout ce que la condition actuelle des gens de lettres a pu produire en ce genre de plus exorbitant. L'état actuel offre sans nul doute des inconvénients. Transformée en une profession qui peut se suffire à elle-même, la profession d'homme de lettres a rencontré le danger du contact et de l'imitation des industries qui n'ont que le lucre pour objet. L'influence de celles-ci étant devenue malheureusement de jour en jour plus envahissante, il en est résulté que cette influence a déteint trop souvent sur la littérature , et qu'une société où les industriels tiennent le haut du pavé a naturellement produit une littérature industrielle. Que, dans ses luttes ardentes pour la propriété littéraire, Beaumarchais, en insistant trop sur l'idée de profit, ait contribué à préparer ce mélange de la littérature et de l'industrie, qu'il ait concouru pour sa part aux inconvénients que ce mélange entraîne, c'est possible; mais ce qui est certain, c'est qu'il a travaillé de toutes ses forces à amener pour les écrivains un régime où leur existence ne dépendît que d'eux-mêmes. Et s'il est vrai qu'en aucun temps il n'a été aussi facile que de nos jours à un homme laborieux doué de quelque talent et modéré dans ses désirs, de vivre des produits de sa plume, d'en vivre honnêtement, sans servilité à l'égard de personne, sans bassesse, sans palinodie, sans
capitiilalion de conscience, nous avons le droit de dire que Beaumarchais n'est point étranger à ce résultat, car la recherche des moyens propres à l'obtenir a été une des grandes occupations de sa vie.
DENOUEMENT DU PROCES LA BLACHE. — BEADMARCHAIS ET LE PRINCE DE CUXTI. — UNE ARRlÈRE-PETITE-FILLE DE M""' DE SÉVIGNE. — BEAUMARCHAIS DEVANT LE PARLEMENT d'aIX. — GUDXN RÉFUGIE AU TEMPLE. — m"* NINON.
Au moment où Beaumarchais, réhabilité de la sentence rendue contre lui par le parlement Maupeou, jouissant du brillant succès du Barbier de Séville, déjà investi de la confiance intime du gouvernement dans la question américaine, bien accueilli à la cour, populaire à la ville, dirigeait les auteurs dramatiques dans cette querelle contre les comédiens que nous venons de raconter, il pouvait se considérer comme un homme qui a vaincu enfin la mauvaise fortune ; cependant il n'était pas encore dégagé de toutes les entraves du passé. Ce premier procès civil contre le comte de La Blache, qui avait été l'origine de ses tribulations et de sa célébrité, subsistait toujours, et au milieu de ses triomi)lies tenait en échec sa fortune et son honneur.
L'homme de confiance du ministère dans l'affaire des Éiats-Unis, le populaire auteur du Barbier, était sous le coup d'une sentence inique qui le déclarait indirectement faussaire et mettait ses biens à la discrétion d'un ennemi. C'était encore là une discordance <|u'il lui im[iortait de faire disparaître de sa vie; aussi devonsnous, avant de le suivre dans sa carrière d'agent politique et d'armateur, le montrer se débarrassant enfin de cet éternel procès, dont la conclusion nous fouinira quebiues détails de mœurs assez curieux.
Le jugement rendu contre Beaumarchais avait été cassé par un arrêt du grand-conseil à la fin de 1775, et l'affaire renvoyée devant le |)arlement de Provence. Le comte deLaBlaclie, voyant grandir rapidement le crédit de son adversaire, pressait de toutes ses forces la solution définitive. Beaumarchais y mettait moins de hâte : occupé d'organiser son opération d'Améri(|ue et d'ob^ tenir sa réhabilitation au criminel, il ne voulait vider l'incident civil qu'après avoir bien assuré sa situation et s'être ménagé tous les moyens de lutter avec avantage contre un maréchal de camp riche, opiniâtre et remuant. Ainsi s'explique le billet suivant du ministre des affaires étrangères, M. de Vergennes, à Beaumarchais, qui avait demandé un ajournement, et qui, on le verra, avait déjà su établir une haison assez étroite entre les affaires de l'État et ses propres affaires.
«Versailles, le 3 juin 1776.
« Je n'ai reçu qu'hier. Monsieur, votre billet Jaté, je crois, par erreur du .30 mai. Je n'ai pas été moins su i pris que vous
d'apprendre qu'il y avait un lapportour nommé à Aix dans votre affaire avec M. le comte de La Blachc. J'ai vu liier à cette occasion M. le garde des sceaux, qui a immédiatement donné ordre pour qu'il soit écrit à M. de La ïour^ premier i)résident de ce tribunal, à Fefîet de faire suspendre toute procédure ultérieure. M. le garde des sceaux eslime, au reste, que la nomination d'un rapporteur ne peut être d'aucune conséquence. Vous connaissez,. Monsieur, la sincérité de mon intérêt pour tout ce qui vous regarde. »
Le billet est sans signature, comme plusieurs des billets de M. de Vergennes^ mais il est autographe, parfaitement authentique et nous donne une idée du degré de crédit auquel Beaumarchais était parvenu en 1776.
Un mois après la date de ce billet, en août 1776, il perdit un de ses patrons les plus affectueux et les plus puissants, le prince de Conti. Ce prince, que Louis XV appelait mon cousin Vavocat, à cause de son goût pour la discussion et l'opposition, était de plus un esprit fort. Au lit de mort, il refusait de recevoir les sacrements de l'Église. Si l'on en croit M'»'' du Deffant, il persista dans son refus, car elle dit : « Le prince de Conti a reçu la visite de rarclievêque et les exhortations de M. de La Borde; test tout ce qu'il a reçu; » mais il paraîtrait d'après le manuscrit inédit de Gudin, que l'on parvint à le déterminer à mourir plus chrétiennement en ajoutant aux exhortations de l'archevêque de Paris le poids de celles do l'auteur du Barbier de SéviUe. — « Le prince, dit Gudin, repoussait tous ceux qui voulaient le préparer aux lugubres cérémonies de l'Église. On eut recours à Beaumarchais. Il était aimé du prince.
il savait traiter les choses importantes avec autant de gravité qu'il mettait d'agrément dans les choses frivoles, il avait le talent de tout hasarder sans déplaire et de ramener les esprits à son oiiinion par des molifs inattendus qui ne se présentaient qu'à lui. » Beaumarchais se mit donc en frais d'éloquence, et l'on vit, par un contraste assez bizarre, l'auteur du Barbier associé à l'archevêque de Paris pour obtenir qu'un prince du sang consentît à recevoir l'extrénie-onction '.
1 Le récit de Gudin est rendu très vraisemblable par la liaison du prince et de Beaumarchais. J'ai trouvé dans les papiers de ce dernier plus d'une (race de cette liaison. Je ne citerai à ce sujet qu'une lettre inédite de Beaumarchais au prince, qui annonce une assez grande familiarité, et où la demande de deux bouteilles de vin est tournée d'une manière piquante :
« Monseigneur,
« Je chantais hier au soir les grandes qualités de Votre Altesse ; je vantais surtout sa munificence et j'employais cette foule de synonymes redoutables de l'un de vos serviteurs pour prouver que vous étiez, Monseigneur, non pas le prince, mais l'homme le plus généreux que je connusse, lorsqu'un vilain, que Lucifer confonde, m'a répondu froidement que tout cela était bon pour le discours, mais qu'il était sûr que Votre Altesse Sérénissime laisserait crever comme un chien un pauvre chrétien au coin d'une haie, faute d'une bouteille de romanée. — Vil calomniateur ! ai-je dit avec dédain. — Médisant, voilà tout ce que je suis, a-t-il répliqué. — Je ne puis souffrir, Monseigneur, que l'on déchire âmes yeux la réputation d'un grand prince, et j'ai fait un projet de vengeance qui ne sera pas différé même à demain si Votre Altesse ne le trouve pas trop cruel. J'ai commencé par provoquer à dîner chez moi le traître, à, quatre heures aujourd'hui : il ne se doute de rien. Là notre dessein est de lui boire au nez la bouteille de romanée et de lui casser le carafon sur la nuque, et, si le premier coup ne le tue pas sur la place, de redoubler du carafon de la seconde bouteille. Laissez agir vos serviteurs. Monseigneur, il ne s'agit que d'armer leurs bras. Puisse le traître se voir, comme nous l'avons dit ailleurs, accablé sous les
A la même époque, un incident relatif à son procès d'Ai.v fournit à Beaumarchais l'occasion d'écrire une des lettres les mieux tournées qui soient sorties de sa plume. La femme d'un des présidents à mortier du parlement de Pro\ence, M""* de Saint - Vincent, arrière petite-fille de M""^ de Sévigné, était gravement compromise dans un procès des plus scandaleux qui se jugeait à Paris, entre cette dame, le duc de Richelieu et quelques autres personnes d'un rang moins élevé. La décadence des gouvernements est toujours marquée par des procès de ce genre ; ils abondent en France dans les années qui précèdent la révolution de 89. Dans celui-ci, il ne s'agissait de rien moins que de 240,000 francs de billets faux, que le duc de Richelieu accusait M™* de Saint- Vincent d'avoir fabriqués et négociés sous son nom, tandis que la dame, depuis longtemps séparée de son mari et ayant entretenu avec le duc de Richelieu des relations coupables, l'accusait à son tour de l'avoir trompée , de lui avoir donné lui-même ces billets, sachant bien qu'ils étaient faux. Le maréchal de France impliqué dans une semblable affaire avait alors soixanledix-huit ans ^— M°" de Saint-Vincent était prisonnière
boucliers des Samnites ! Le porteur de cette lettre est, la hotte
aux épaules, chargé d'attendre les ordres de Votre Altesse.
« Je suis avec un zèle intarissable, Monseigneur, de Votre
Altesse Sérénissime, le très-humble et très-obéissant serviteur,
» Ce dimanche, 5 février 1775. »
< Lorsque mourut ce vieux libertin, qui était membre de l'Académie française, et que Voltaire appelait mon héros, un grave historien, Gaillard^ alors directeur de l'Académie, répondant au
à la Conciergerie, lors(|u'eile apprit par son avocat que Beaumarchais rendait des visites au duc de Richelieu ; ces visites étaient alors molivées par le débat avec les comédiens dont nous avons déjà rendu compte. M'"* de Sailli-Vincent se persuada que Beaumarchais, pour être agréable au duc, allait écrire en son nom un mémoire coiilre elle, et, afin de conjurer ce danger imaginaire, elle lui adresse de la Conciergerie une lettre où l'on retrouvera quelque chose de l'esprit de son illustre aïeule. Quel crève-cœur pour M"» de Sévigné, la plus aimable, la plus gaie, mais la plus honnête des femmes, si, revenant au monde, elle eût pu voir une de ses descendanlesà la Conciergerie, afîreuseinent compromise de toutes les manières, écrire a Beaumarchais, d'un ton leste que son horrible situation rend inconvenant, la lettre suivante !
« Je vous vois d'ici tailler votre plume, cette plume charmante qui n'aurait dû être employée que pour louer les Grâces et faire admirer les Muses; cependant, Monsieur, vous allez vous en servir contre moi, et, quand vous sortirez
nom de ce corps au duc d'Harcourt, qui succédait au duc de Richelieu, faisait l'éloge de ce dernier en des termes qui paraissent incroyables, quand on les lit dans la correspondance de Grimm, et qui peignent toute une époque. Après avoir qualifié le défunt à Alcibiade français et l'avoir comparé à un demi-dieu dont Jafoipartout offerte est reçue en cent Ueiix, le docte et galant directeur de l'Académie continuait ainsi son parallèle mythologique : « Les Hélène, les Péribée, les Ariadne , tant d'autres dont les noms lui sont même échappés, éblouies de sa gloire, alarmées de ses grâces, briguent sa conquête , déplorent son inconstance; toutes le préfèrent, toutes sont préférées. » C'est ainsi qu'on louait un académicien en l'an de grâce 1789, à la veille de la révolution.
de cette carrière, sous quel laurier comptez-vous vous reposer? dans (juel Jourdain purilierez-vous celte plume souillée du sang innocent? Tous les cordons bleus, tous les maréchaux de France ne vous justifieront pas; je n^ai qu'une espérance, c'est que le vSaint-Esprit, qui souffle où il veut, ne voudra pas vous inspirer la moindre pensée, ni la moindre petite pluase; vous serez obligé d'avoir recours au diable, et, dans ce cas-là, vous vous ressouvenez assez de votre catéchisme pour savoir qu'avec un signe de croix nous ferons disparaître votre mémoire. Vous en avez commencé un contre AI. de Vedel*, je le sais, et vous aurez beau répondre non. Je connais le style de l'avocat du maréchal; s'il parait un mémoire, que je ne bâille pas dès la première page, si je ne dors pas à la seconde, si je ne finis pas par le jeter par la fenêtre, je dirai : c'est M. de Beaumarchais qui l'a écrit, composé et fait imprimer. Alors je taillerai aussi ma plume, et ce sera moi qui vous lépondrai. Monsieur.
« En attendant, comme vous êtes encore pour moi un homme aimable, un homme avec qui je ne refuserais pas d'être confrontée, quand il m'en coûterait bien d'être AI™^ Goëzman. j'ai l'honneur d'être. Monsieur, votre trèshumble et très-obéissante servante.
Venge de Saixt- Vincent. »
« A la Conciergerie, samedi. »
Cette lettre était embarrassante pour Beaumarchais : celle qui l'écrivait était la femme d'un des présidents du parlement devant lequel son procès avec le comte de La Blache allait être jugé en dernier ressort. Il ignorait alors que le président de Saint-Vincent, depuis longtemps séparé de sa femme par l'inconduite de celle-
1 C'était une des personnes compromises avec M™e de Saint- Vincent dans l'accusation de faux. L'as.5ertion de la dame était d'ailleurs absolument inexacte.
ci, ne prenait à elle aucune espèce d'intérêt; il redoutait que celte fausse idée de M"" de Saint-Vincent n'exerçât sur son procès d'Aix une lâcheuse influence; car, indépendamment de la situation de son mari, cette dame était alliée à plusieurs grandes familles parlementaires de Provence ; il tenait donc à la dissuader, mais il tenait aussi à ne pas indisposer contre lui le duc de Richelieu, au cas où M™» de Saint-Vincent montrerait sa réponse, et en même temps il désirait faire sentir poliment à une dame de qualité, dont la réputation était très -entamée, qui se trouvait accusée d'un crime pour lequel elle fut condamnée S que sa gaieté n'était pas tout a fait en harmonie avec sa position. Tout cela exigeait beaucoup de tact, et comme celte qualité n'est pas la plus saillante de toutes celles de Beaumarchais, on aimera peut-être à la rencontrer dans sa réponse à l'arrière-peti te- fille de M"»* de Se vigne :
« On vous a mal instruite. Madame; quelques affaires de comédie m'ont attiré chez M. le maréchal de Richelieu, d'où M. Blonde! a beaucoup trop légèrement conclu qu'il s'agissait de mémoires de ma part. Je ne suis point avocat, et, dans une affaire aussi grave, M. le maréchal doit plus rechercher un homme de loi qui dise des choses qu'un homme de lettres qui fasse des phrases.
« De ma part, Madame, je suis encore en reste avec M. le comte de La Blache d'un épais mémoire qu'il vient de
i Je crois qu'elle ne fut pas formellement condamnée comme faussaire, mais les billets dont elle revendiquait le payement contre le duc de Richelieu furent déclarés nuls.
publier à Aix, où nous sommes renvoyés; j'ai sur mon bureau les matériaux d'une requête à la cour des pairs contre la cour sans pairs qui m'a blâmé d'avoir eu raison, et M, Blondel veut que j'aille m'immiscer dans les tracas d'autrui, lorsque tout mon temps ne peut suffire aux miens : cela n'est ni probable ni vrai.
« Non, Madame, je n'ai point commencé de mémoire contre M. de Vedel; je n'en ferai point contre vous, et je n'ai reçu de M. le maréchal ni de personne aucune demande à ce sujet. Pour l'univers entier, je ne voudrais me servir de ma plume pour un ressentiment étranger, et comme vous le dites très-bien. Madame, une inspiration de reflet ne me fournirait ni pensée ni expression j ce n'est même qu'avec le plus vif regret que j'ai quelquefois été forcé d'employer ma plume contre mes ennemis personnels. D'ailleurs un procès d'une aussi sombre gravité que le votre exige un ton dont je désire sincèrement n'être jamais dans le cas d'user contre personne. Voilà ma profession de foi. Je suis on ne peut plus sensible à tout ce que vous me dites d'honnête et d'obligeant; mais, quoique j'estime infiniment la force d'esprit qui soutient les malheureux dans l'oppression, ce n'est pas sans quelque douleur que j'ai vu tant d'esprit, de grâces et de gaieté briller au milieu d'une aussi grande infortune et s'échapper du triste lieu que vous habitez.
« Ce sentiment qui conduit ma plume vous prouvera mieux que tout l'enjouement du monde combien je suis éloigné de m'en servir contre vous, dont j'ai l'honneur d'être avec respect. Madame, etc.
Retardé par les nombreuses affaires que Beaumarchais menait de front, le dernier et décisif combat entre le comte de La Blache et lui se livra à Aix , en juillet 1778. L'auteur du Barbier de Séville, accompagné du fidèle Gudin, partit pour la Provence ; il allait
du nicme coup expédier ii Marseille deux vaisseaux poni les Élais-Unis, cl en finir à Aix avec le plus acharné de ses adversaires.
Les mùmoireS publiés en Provence par Beaumarchais ont été réimprimés dans ses œuvres; nous n'avons donc pas à nous en occuper. Au milieu debeaucoup d'inéfialités, ils renferment des morceaux qui ne sont pas au-dessous des meilleurs passages des Mémoires contre Goëzman; le ton général est d'une audace qui, sans exclure l'habileté, touche parfois un peu à la forfanterie : on y sent un homme qui a la conscience de sa force, qui conduit de grandes opérations, jouit d'une grande célébrité et considère son importance sociale comme égale au moins à celle d'un maréchal de camp. Il y a des pages , le début, par exemple, du mémoire intitulé le Tarlare à la légion, où le genre du pamphlet avec ses qualités et ses défauts est traité de main de maître, et qui rappellent ce qui a été écrit en ce genre de plus Apre, de plus vif et de plus dégagé.
La ville d'Aix semblait alors prédestinée aux procès célèbres. — Au même lieu où Mirabeau devait bientôt venir faire entendre les premiers rugissements de son éloquence, on voyait briller la verve étincelante de l'auteur du Barbier de Séville, du triomphateur du parlement Maupeou. Vainement le comte de LaBlache. s'était entouré de six avocats et préparait depuis longtemps sa victoire; la plume de Beaumarchais agit rapidement sur les tètes i)rovençales. Au bout de quelques jours le public était conquis. « Vous avez retourné la
ville^ » lui disait son procureur. Son triomphe fut complct^ et un arrêt définitif le débarrassa pour jamais du comte de La Blaclie. L'ivresse de ce triomphe après tant d'années d'incertitudes et de combats, l'exaltation provençale avec laquelle il fut accueilli, sont tracées au naturel dans une lettre inédite, écrite d'Aix par Gudin, et qui nous paraît offrir assez d'intérêt pour être reproduite.
« D'Aix, 93 juillet 1778.
« Beaumarchais a enfin gagné son procès à Aix. La cause a été jugée en sa faveur tout d'une voix, avec dépens, dommages et intérêts, le Falcoz^ débouté de toutes ses demandes et prétentions, comme mal fondées et calomnieuses ; ce mot est dans l'afrêt. L'atfaire a été examinée et discutée ici avec une attention parlicuiière, et les questions de droit ont été traitées avec une clarté et une profondeur qui doivent faire honneur au barreau de cette ville. Le Falcoz était d'une prodigieuse activité et d'une excessive adresse; tous les jours, il sortait dès cinq heures du matin, il visitait tous ses juges, il courait chez ses six avocats, il se montrait partout. Beaumarchais faisait tout le contraire, il ne voyait personne, il n'allait pas même chez ses juges j je l'en grondais quelquefois, il me répondait comme le Misanthrope : « Ma cause n'est-elle pas bonne ? » Pour répondre à la consultation de Falcoz, qui avançait avec une impudence inconcevable que jamais Beaumarchais n'avait eu de liaisons avec M, Duverney, Beaumarchais lui décocha le mémoire que vous devez
1 M. de La Blache s'appelait Falcoz de La Blache. — En nous séparant ici de cet opiniâtre antagoniste de Beaumarchais , comme nous n'épousons pas absolument les querelles de l'auteur du Barbier de Séville, nous devons dire que le comte Falcoz de La Blache, qui appartenait, du côté paternel, à une famille distinguée du Dauphinë, figura plus tard honorablement à l'Assemblée constituante, en qualité de député de la noblesse de sa province.
avoir reçu, Réponse ingénue, etc. Le Falcoz, seconde de Cliâtillon et de six avocats, ayant prcsenlc sa requcle pour faire brûler ledit mémoire par la main du bourreau, et ayant publié un autre mémoire et une autre consultation, signée des six, Beaumarcbais leur riposta par un nouvel écrit que vous ne connaissez pas encore, intitulé le Tartare à la légion. Il les y traitait en véritable Tartare, si ce n'est qu'il les plaisantait avec plus de gaieté qu'il n'y en eut jamais dans toute la Scythic. Pendant qu'il s'amusait ainsi et qu'il riait avec ses conseils, maints avocats de cette ville communiquaient à lui et à son avocat, ou même faisaient imprimer dos écrits qui prouvaient qu'il avait pour lui la loi et les autorités de tous les commentateurs des lois. Les juges gardaient le plus profond silence et examinaient cette affaire avec une sévérité propre à confondre tout téméraire. Notre Tartare demanda à parler à tous ses juges assemblés et à les instruire tous ensemble; mais comme il ne prétendait aucun avantage sur son adversaire, il demanda la même grâce pour lui; on la leur accorda, et comme ils parlent bien l'un et l'autre, les deux séances furent très-intéressantes. Mais la fierté, la confiance, la manière franche d'exprimer les faits, les bonnes raisons de notre Tartare ne pouvaient manquer d'entraîner les esprits, que les subtilités de son adversaire, entendu après lui, ne purent éblouir. Les esprits, prévenus depuis deux ans par la consultation du Falcoz et depuis deux mois par ses visites, par ses discours, par son uniforme , son titre et ses allégations, lui avaient tout à coup été enlevés par les réponses vigoureuses du Tartare. Il ne lui restait plus qu'un faible parti de gens obstinément attachés à la noblesse ou à leurs intérêts.
« Toute cette ville, qui subsiste de procès, était dans l'attente et dans l'impatience. Les juges délibéraient, les portes du palais étaient assiégées; les femmes, les curieux, les amateurs, étaient sous une belle allée d'arbres, non loin du palais; les oisifs remplissaient les cafés qui bordent celte promenade. Le Falcoz était dans son salon, bien éclairé,
regardant sur cette allée, notre ami dans un quartier fort éloigndj la nuit venait, enfin les portes du palais s'ouvrent, ces mots se font entendre : Beaumarchais a gagw' ; mille voix les répètent, les battements de mains se propagent le long de la promenade, les fenêtres et les portes du Falcoz se ferment soudainement, la foule arrive avec des cris et des acclamations chez notre ami; les hommes, les femmes, les gens qu'il connaît et ceux qu'il ne connaît pas l'embrassent, le félicitent, le congratulent; cette joie universelle, ces cris, ces transports le saisissent, les larmes le gagnent, et le voilà qui, comme un grand enfant, se laisse aller dans nos bras et y reste évanoui. C'est à qui le secourra, qui du vinaigre, qui un flacon, qui de l'air; mais, comme il l'a dit lui-même, les douces impressions de la joie ne font point de mal. Il revint bientôt, et nous allâmes ensemble voir et remercier le piemler président. Ce magistrat, avec la noble sévérité du chef d'un tribunal auguste, lui reprocha la vivacité de ses mémoires. Il avait raison : comme homme, on doit les approuver; comme magistrat, on ne le peut pas en conscience. Eu effet, le parlement les avait trouvés si gais, qu'il n'avait pu se dispenser de condamner le second à être lacéré, non pas par la main d'un bourreau, comme le voulait ce Falcoz, mais par celle d'un huissier, ce qui est bien différent. Pour lui apprendre à être si plaisant, on l'a condamné, outre celte lacération, à donner mille écus aux pauvres de cette ville, et il leur en a donné deux mille, «pour les féliciter, a-l-il dit, d'avoir de si bons et de si vertueux magistrats. » Les mémoires du Falcoz ont été aussi supprimés. En revenant de chez le premier président, nous retrouvâmes la même foule à la maison : les tambourins, les flûtes, les violons se succédèrent avant et après le souper; tous les fagots du quartier fuient entassés et firent un feu de joie. Les gens instruits disaient, en passant sous les fenêtres :
Montrez Hcraclius au peuple qui l'atlend. «Les dames quiétaient dans l'appartement voulurent jouir