‹ Beaumarchais et son temps (volume 4)Chapitre 15 sur 22 · livre VtOO · texte numérisé non relu

livre VtOO

Sucre, quatre livres à 100 fr. la livre 400

Trois litrons de grains à 40 fr 120

Sept livres d'huile à 100 fr 700

Douze mèches à 5 fr 00

Un boisseau et demi de pommes de terre à

200 fr. le boisseau 300

Blanchissage du mois 215

Une livre de poudre à poudrer 70

Deux onces de pommade (à 3 sous autrefois) aujourd'hui à 25 fr 50

-i.275 IV.

« Reste la nourriture du mois, le beurre et les œufs à 100 fr., comme tu sais, la viande à 25 ou 30 fr., et tout en proportion . 507

« Le pain a manqué deux jours ; nous n'en recevons plus que de deux jours l'un, surcroît de dépenses; je n'en ai acluité depuis dix jours que quatre livres à 45 fr 1 80

5,022 fr.

« Quand je pense à cette dépense royale, comme tu dis, qui me fait cmployei' 18 à 20,000 francs sans vivre et sans douceur aucune, j'envoie au diable le régime; il est vrai que

ET SON TEMPS. d87

ces 20,000 francs représentent 6 à 7 louis, et que mes 4,000 fr. m'en donnaient 160, ce qui est différent'. »

En quelques jours, la valeur des assignats baissait, et le prix des denrées haussait dans une proportion effrayante, car, dans une autre lettre a sa belle-sœur, Julie nous donne les détails suivants :

« Dix mille francs que j'ai éparpillés depuis quinze jours me font un tel effroi et une telle pitié, que je ne sais plus compter du tout mon revenu de cette manière; trois joiiis de dilférence ont fait monter le bois de 4,200 francs à 6,500, tous les faux frais en proportion, de sorte, comme je te l'ai mandé, que la voie de bois montée et rangée me revient à 7,100 francs. Toutes les semaines à présent il faut compter de 7 à 800 francs pour un pot-au-feu et autres viandes dis ragoût, sans le beurre, les œufs, et mille autres détails ; le blancbissage aussi augmente à tel point tous les jours, que 8,000 livres par mois ne peuvent me suflire. Cela m'impatiente, et, dans toutes ces dépenses, je jure la sainte vérité de mon cœur que je ne me suis pas accordé depuis près de deux ans une seule fantaisie ni une autre dépense que celle du ménage; cependant j'en ai de particulières et d'urgentes pour lesquelles il me faudrait des potées d'assignats. »

Si la sœur de Beaumarchais est aux prises avec les rigueurs de la famine, sa femme et sa fdle ne sont pas mieux partagées : je vois dans la correspondance de M'"^ de Beaumarchais qirun de ses amis voyage dans les environs de Paris, afin de tâcher de lui procurer du pain, qui pendant quelques jours est devenu |)lus rare

' Beaumarchais avait constitué à sa sœur Julie une pension de 4,000 fr. dont le payement en espèces était alors forcément remplacé par des assignats.

que le diamant. « On dit ici, écril-il de Soizy le 17 prairial an III (5 juin 179")), qu'à Briare on peut avoir de la farine; si cela était, je ferais marché avec un honmie sûr de ce i)ays, qui la conduirait jus(jue chez vous par le coche d'eau allant de Briare à Paris; mais tout cela augmente bien le prix. Vous voudrez bien me mander ce que vous en pensez; en attendant, je ne désespère pas de pouvoir accrocher quelque petit pain. Ah! si j'avais le don des miracles, je ferais tomber chez vous, non pas de la manne du ciel, mais du bon pain, et bien blanc ! »

En apprenant dans son exil toutes les misères qui affligent les siens, Beaumarchais apprend aussi que tous conservent assez de force d'âme pour les supporter, la gaieté même n'a pas complètement disparu de cet intérieur autrefois si joyeux; on est exposé à mourir de faim, mais au moins l'affreux couperet ne fonctionne plus, et l'on commence à respirer.

« Voilà, lui écrit un de ses vieux amis, la soupière de ta famille qui arrive, c'est-à-dire qu'on voit sur une table de mahagomj (car il n'est plus question de nappe) une assiettée de haricots, deux pommes de terre, un carafon de vin et beaucoup d'eau. Ta fille veut un caniche pour lui servir de serviette et nettoyer son assiette; malgré cela, arrive, arrive: si nous n'avons pas de quoi manger, nous aurons de quoi rire, Airive, car ta femme et ta tille ont besoin d'un meunier depuis que leur salon est décoré d'un moulin à farine; tandis que ton Eugénie charmera tes oreilles sur son forte-piano, tu prépareras le pain de son déjeuner, ta femme tricotera tes bas et ton futur gendre entournera, car ici chacun a son métier, et voilà pourquoi nos vaches sont si bien gardées. —

C'est la plus drôle de chose, de voir nos femmes, sans perriupie le matin, remplissant chacune une occupation nncillaire, car il faut que tu saches que chacun de nous s'est mis à son service, et voilà pourquoi dans notre régime, s'il n'y a plus de maîtres, il y a encore des valets. Cette lettre te coûte au moins cent francs, y compris le papier, la plume, l'encre, riiiiile de la lampe • enhn, par économie, je suis venu l'écrire chez toi. Nous t'embrassons tous, sens dessus dessous, à tort et à travers. »

Un autre ami plus grave de Beaumarchais, le littérateur Gudin, va cependant nous donner une idée plus triste et plus vraie de l'aspect de Paris après la terreur, dans une lettre inédite qu'il adresse également à l'auteur du Mariage de Figaro, réfugié à Hambourg. Les prévisions de Gudin ne se sont pas réalisées, mais elles nous montrent sous quelles sombres couleurs l'avenir se présentait alors aux esprits sages et éclairés.

« Mon plus ardent désir, mon ami, écrit Gudin, est de vous revoir et de vous presser sur mon cœurj mais les circonstances sont telles qu'elles m'ont forcé de quitter Paris, où je ne pouvais plus subsister. Je me suis réfugié à cinquante Heues, dans un petit hameau, où il n'y a que treize cabanes de paysans. La maison que j'habite fut jadis un très-petit prieuré, occupé par un seul moine. Revenu à Paris pour quatre jours, ahn d'y régler quelques affaires, cette ville, jadis si superbe, ne m'a plus offert que le spectacle d'une grande terre en décret, où tout se délabre. Les hommes sont vêtus comme des pleutres j les jeunes femmes, entraînées par le besoin de plaire, affectent un luxe qui ne nous eût paru autrefois que la pauvreté masquée et cachant mal sa misère. Il n'y a plus ni public, ni opinion publique, ni même intérêt général ; tout n'est maintenant qu'esprit de parti, qu'intérêt de faction , tout ce qui n'est pas d'une faction est tombé dans

l'anéatitissement. C'est le fruit que devait produire le système des exccrablcft, c'esl-îi-dire des Robespierre, des Cou thon, des Saint-Jusl, des Maral, des Carrier, des Fouquier-Tin ville et autres brigands trop peu punis par la mort; ils ont détruit les arts, le commerce, les manufactures, toutes lés sources de la richesse nationale. Ils ont formé des armées cinq ou six fois plus fortes que n'en eut l'empire lomain pour conquérir la terre. Or, pour enipôcber que ces grandes armées ne se jettent sur les citoyens, comme celles de Marins et de Sylla, il faut arracher aux citoyens le peu de subsistance qui leur reste encore. C'est là toute la politique et le soin unique: il faut faire contribuer le citoyen sans cesse et le dépouiller de tout, afin que les ennemis ou nos propres armées ne le mettent pas à contribution. La guerre se nourrit par la guerre; plus un peuple est pauvre, plus il est enclin à se faire soldat, pour subsister soit de la solde soit de la maraude. Nous sommes pt^ciséraent comme les Spartiates, dont les Athénien* disaient: Us sont si malheureux dans leur ville, qu'ils se réfugient en foule dans leur camp pour y trouver un peu moins de malaise. Pour moi, qui ne puis prendre ce parti, je me suis réfugié dans un très-petit hameau; j'attends que la paix amène d'autres hommes et d'autres principes. Loin de me^ amis, loin des arts, loin des bibliothètiUes, j'y vis comme Ovide chez les barbares: mon esprit s'y nourrit de ce quil a acquis autrefois ; je m'afflige parce que je suis homme ; je ne m'étonne de rien parce que je suis instruit: tous les crimes qu'on commet et qu'on a commis depuis trois ou quatre ans ont déjà été commis plusieurs fois; ils n'ont pas même le mérite de la nouveauté. Et lorsque nous autres, qui avons eu dans notre enfance une bonne éducation et de bons exemples, nous serons descendus dans la tombe, nous laisserons la place à des hommes élevés, au milieu des crimes, dans une ignorance profonde, entourés de grands monuments qui tumbent en ruine^, dénués des moyens de les réparer et d'élever leurs enfants avec soin. La barbarie couvrira la face de la France, comme elle couvre cel';^ de la Grèce, de l'Egypte et

ET SON TKMPS. 491

de rAssyrie, de la Sicile et de l'Italie^ et de tous les grands empires qui ont brillé autrefois; cela peut affliger, mais cela est commun. Il y a parmi les savants et les artistes des vieillards qui combaltenl encore avec chaleur pour les progrès de l'espi it humain, mais il n'y a plus cette cohorte de jeunes gens qui s'avançait jadis pour les soutenir et les recruter. Je voudrais vous écrire des choses plus consolantes, mais je me menlirais à moi-même si je parlais autrement. Les besoins publics ont étouffé toute idée de justice, ceux du jour-détruiscnt jusqu'à la prévoyance : on consomme la veille les ressources du lendemain; la nécessité d'avoir oblige à prendre, et l'on ne peut prendre qu'à ceux qui ont. C'est ce qui fait que depuis les temps les plus anciens, dans les troubles publics, les riches ont toujours été les ennemis publics. Marius et Sylla ne proscrivaient pas les pauvres, ils en faisaient leurs satellites pour dépouiller les sénateurs. Il n'y a point d'autre justice; c'est là ce qu'ils appellent salus populi : les Cici'ron sont égorgés par les Lœnas. C'est ce qui fait qu'aujourd'hui beaucoup de sages se taisent, ils attendent la paix: si elle vient assez tôt pour qu'il y ait encore quelques ressources, ils en feront usage; si elle vient trop tard, ils mourront avec le sentiment de leur bonne conscience et la certitude que leurs efforts ont été inutiles.

« Adieu, mon bon ami, j'aurais mieux aimé vous parler de vous,' de votre famille, de ceux qui vous aiment, des regrets que nous éprouvons tous de ne pouvoir nous réunir. Nos cœurs sont, comme le vôtre, abîmés dans la douleur. Vous savez tout ce qu'ils peuvent vous dire, et quant au détail des aventures particulières, des soins, des peines, des in- (juiétudes sans cesse renaissantes, des travaux perdus et toujours recommencés sous mille formes dilîérentes, il faudrait des volumes pour ne vous en donner que des notions bien faibles; on ne peut s'en faire une idée. Imaginez le labyrinthe de la Crète sur le cratère du Vésuve : c'est là qu'habitent ceux qui veulent servir leurs amis. Je vous embrasse et soupire après l'heureux moment qui nous réunira.

Page 1