Beaumarchais et son temps
A ces compliments se mêlent cependant quelquefois des critiques suscitées par Tamour paternel de l'auteur pour sa pièce; c'est ainsi que Beaumarchais écrit au secrétaire de la Comédie-Française :
a M. de Beaumarchais a l'honneur de mander à son ancien ami M. de La Porte qu'il a prié ut qu'il prie la Comédie^ ou de ne point donner le Barbier, ou de retrancher la scène de rélemuemenl, ou d'engager M. Dugazon à ne pas abandonner ce petit rôle^ qui est gai ou dégoûtant^ selon qu'il est bien ou mal rendu. M. Dugazon est prié d'arranger les sublimes saillies de ce rôle, qui sont les ëlernuements^ de façon qu'on puisse entendre ce que dit le docteur dans cette scène^ parce que ce n'est pas les pires choses qu'on lui a mises dans la bouche. 0
Ce billet a une certaine signification quand on se souvient de la scène à laquelle l'auteur fait ici allusion. Il paraît que Dugazon, en jouant le rôle du vieux valet La Jeunesse, avait une façon d'éternuer qui excitait les rires prolongés du parterre, et comme ce succès l'amusait lui-même, il abusait de l'éternuement, si bien qu'on n'entendait plus les paroles de Bartholo dans la discussion avec son valet au deuxième acte. Or, c'est précisément dans la bouche du docteur que Beaumarchais avait placé cette tirade satirique sur la raison, la justice, Vautoriti que nous avons citée plus haut et dans laquelle il donne carrière à son esprit frondeur; c'était en un mot la nuance d'opposition, déjà indiquée dans
le Barbier, que Beaumarchais ne voulait pas qu'on affaibUt
Bientôt la sollicitude de l'auteur du Barbier porte sur un autre point; il croit s'apercevoir que les comédiens cherclient à faire tomber sa pièce afin de la confisquer à leur profit en vertu d'un règlement dont il sera question tout à l'heure^ et il leur adresse la lettre inédite qui suit :
«Parif, ce mercredi SO décembre 1775*
a En m'écrivant^ Messieurs, qu'on vous demandait le Barbier de Séville pour samedi procliain, vous avez oublié d'ajouter que ce môme jour on donnait à la cour le Connétable de Bourbon \ Comme c'est la seconde fois que pareille demande^ accompagnée de pareil oubli^ a manqué de faire courir à ce pauvre diable de Barbier le danger d'une représentation équivoque, ou de tomber (critique à part) dans les règles* j j'ai Thonneur de vous rappeler quc^ sur pareille remarque, la première fois, toute la Comédie convint que^ sans tirer à conséquence, il était possible que j'eusse raison ce jour-là, et la pièce ne fut pas jouée le jour du Connétable, Je vous prie donc, Messieurs, qu'il en soit ainsi dans cette seconde occasion. Autant j'aurai de reconnaissance toutes les fois qu'en un bon jour de bonne saison la Comédie fera l'honneur à ma pièce de la glisser au répertoire^ autant je croirais avoir à m'en plaindre si elle ne se souvenait jamais du Barbier que pour lui faire boucher un trou, dans lequel il courrait le hasard de s*engloutir tout vivant^ au grand détriment de son existence et de mes intérêts.
a Tous les bons jours, excepté le samedi 23 décembre 1775,
> Tragédie de Guibert, l'auteur de la Tactique,
> Double allusion à une phrase de Beaumarchais dans son armoire contre M"» Goëzman et à une disposition particulière des anciens règlements du Théâtre-Français.
jour du Connétable à Versailles, vous me ferez le plus grand plaisir de satisfaire avec le Barbier la curiosité du petit nombre de ses amateurs. Pour ce jour seulement^ il vous sera bien aisé de leur faire goûter la solidité de mes excuses^ reconnue par toute la Comédie elle-même.
« J'ai rhonneur d'être avec considération , estime y amitié^ etc. Caron de Beaumarchais, o
a En relisant ma lettre, je réfléchis que la Comédie peut se trouver embarrassée pour samedi^ parce que tous les tragiques sont à Versailles. Si c'est là la raison qui l'a engagée à me faire écrire^ eh! pourquoi ne pas dire uniment les choses? Tel qui parait strict et rigoureux en discutant ses affaires est souvent Thomme le plus facile à obliger ses amis.
or Que la Comédie me fasse écrire que j'ai deviné juste et qu'elle n'entendpas faire tourner contre moi l'événement de cette représentation^ s'il est maigre ou malheureux^ et je donne mon adhésion au hasard de samedi prochain. Je serais désolé que la Comédie-Française eût la plus légère occasion de se plaindre de moi, qui espère avoir toujours à me louer d'elle.
a Réponse^ s'il vous plaît. »
Le but de cette lettre de Beaumarchais est d'empêcher qu'on lui applique un des articles les plus bizarres de la législation un peu étrange qui régissait alors les rapports des auteurs dramatiques et du Théâtre-Français quant au partage du produit des ouvrages représentes. Toute pièce dont la recette descendait une fois seulement au-dessous d'un certain chiffre était qualifiée ouvrage tombé dans les règles, et devenait dès lors la propriété exclusive des comédiens^ qui pouvaient la jouer de nouveau avec un grand succès et n^en devaient plus aucun compte à Fauteur. A cet abus s'enjoignaient
plusieurs autres non moins préjudiciables aux auteurs^ et qui depuis longtemps entretenaient parmi eux une grande irritation contre les acteurs d'un théâtre seul investi du droit de jouer et la tragédie et la comédie.
Le plus riche des auteurs dramatiques^ Beaumarchais, pour qui le théâtre n'avait jamais été qu'un délassement et qui avait fait présent aux comédiens de ses deux premiers ouvrages, ne pouvait être taxé de cupidité en prenant en main la cause de ses confrères. C'est ce qui l'y détermina. Nous allons le voir ici, défendant pour la première fois les intérêts d'autrui plus encore que les siens y se hasarder dans un nouveau combat contre des adversaires plus difficiles à vaincre que tous ceux qu'il a déjà combattus ; il vaincra cependant, mais ce n'est qu'après bien des années et avec l'appui de la révolution qu'il pourra venir à bout des rois et des reines de théâtre, réprimer la cupidité des directeurs et entrepreneurs de spectacle, faire consacrer l'indépendance et le droit des auteurs injustement spoUés. Jusqu'à la fin de sa vie , il ne cessera de plaider avec chaleur pour que la loi entoure de sa protection un genre de propriété non moins inviolable que tous les autres, et avant lui complètement sacrifié.
La société des auteurs dramatiques, actuellement si puissante, si fortement organisée et qu'on accuse quelquefois, à tort ou à raison, d'avoir remplacé l'ancienne tyrannie desdirecteurs de théâtres et des acteurs par une tyrannie en sens inverse, la société des auteurs dramatiques ne connaît peut^-être pas bien exactement tout
cequ'elle doit à Thomme qui le premier a réuni en corps des écrii^ains jusque-là isolés, et qui le premier a lutté avec énergie pour leur assurer les droits dont ils jouissent aujourd'hui. Pour faire comprendre toutes les résistances que Beaumarchais eut à surmonter^ il faut d'abord exposer ce qu'était le droit d'auteur avant la révolution et tracer ensuite le tableau de cette lutte avec des documents nouveaux^ qui nous permettront de peindre au naturel les personnes et les choses.
Aux débuts de l'art dramatique en France comme partout^ la composition d'une pièce de théâtre n'avait aucune importance; la pièce n'existait en quelque sf^rte que par la représentation. Au moyen âge^ les auteurs des mystères ou sotties travaillaient gratis ou pour le plus mince salaire ; ou faisaient eux-mêmes partie des acteurs. L'auteur dramatique le plus fécond du commencement du xvii^ siècle^ Hardy, est indiqué par plusieurs écrivains comme ayant le premier tiré un produit de ses pièces *; mais ce produit était bien mince^ si Ton en juge par le propos suivant de la comédienne
1 Cette opinion, reproduite par M. Guizot dans son étude sur CometUe, n'est peut-être pas d'une exactitude incontestable. Entre autres objections^ on en trouverait une dans la première édition des comédies de Pierre Lariyey, antérieur de plus de vingt ans à Hardj, et qui, dans un sonnet placé à la suite de sa préface, se fait plaindre par un ami de ne pas retirer autant d'argent de ses pièces que Térence le Carthageois, ce qui semble indiquer qu'il en retirait un peu. Quant à T^ence le Carthageois , il était beaucoup odieux rétribué que Hardy et que Larivej, puisque si nous en croyons Suétone , sa comédie de l'iSunuque, jouée deux fois en un jour, lui rapporta 8,000 petits sesterces^ environ 1,000 francs.
Beaupré; rapporté par Ménage, au sujet du tort que Corneille faisait aux acteurs en introduisant une hausse dans le prix des ouvrages de théâtre, a M. Corneille^ dit H"« Beaupré, nous a fait un grand tort : nous avions ci-devant des pièces de théâtre pour trois écus^ que Ton nous faisait en une nuit. On y était accoutumé^ et nous gagnions beaucoup; présentement les pièces de H. Corneille nous coûtent beaucoup et nous gagnons peu de chose. »
Les productions tragiques ou comiques de Hardy se payaient donc trois écus la pièce. Ce n'était pas bien cher^ mais il faut dire aussi qu'elles ne valaient guère mieux * . A dater de Corneille , les comédiens commencèrent à payer un peu plus cher les ouvrages de théâtre, néanmoins c'était toujours un prix fixe débattu entre l'auteur et les acteurs^ prix très-minime encore et qui n'empêchait pas le grand Corneille de mourir de faim ou à peu près et d'être obligé de recourir à l'affligeante industrie des dédicaces au plus offrant *. Qui-
4 L'auteur espagnol contemporain de Hardy, Lope de Vega, qui passe pour avoir composé comme lui huit cents pièces de théâtre, recevait pour chacune cinq cents réaux, c'est-à-dire environ cent trente francs. C'était un peu plus de trois écus; mais c'était bien loin encore d'égaler ce que produit aujourd'hui le répertoire d'uu vaudevilliste.
* C'est ainsi que pour mille pistoles un agioteur de l'époque^ le traitant Montauron, acheta l'honneur de se voir comparé à Auguste et de passer à la postérité en môme temps que la tragédie de Cinna. C'est triste ; mais d'un autre c^té ce Montauron faisait grandement les choses : dix mille francs pour une dédicace ! Richelieu avait reculé devant ce prix, et il n'y a pas beaucoup de traitants de nos jours qui payeraient dix mille francs l'honneur de passer à la postérité, dont ils ne se soucient guère.
uaultfut^ à ce qu'il parait^ le premier auteur dramatique dont une pièce fut achetée par les comédiens en i653^ non plus à prix fixe^ mais a\ec le droit de toucher le neuvième de la recette qu'elle produirait. Cette consentions acceptée par Quinault, fut bientôt généralemant adoptée pour tous les autres auteurs^ et sanctionnée en 1697 par un règlement de Tautorité royale. Ce règlement donnait aux auteurs le neuvième de la recette pour les pièces en cinq actes^ le douzième pour les pièces en trois actes, sauf le prélèvement des frais journaliers du théâtre, fixés à 500 livres pendant l'hiver et à 300 livres pendant Tété. Il statuait très-équitablement que, lorsque, deux fois de suite, ce chiffre de recette de 500 et de 300 livres ne serait pas atteint, les comédiens auraient la faculté de retirer la pièce; mais il n'était pas dit qu'en cas de reprise heureuse, l'auteur perdrait tous ses droits sur son ouvrage.
Ce premier règlement fut en vigueur jusqu'en 4757. A cette époque, les comédiens français, très-endettés, obtinrent du roi, non-seulement une somme destinée à payer leurs dettes, mais la faculté de vendre à vie des entrées au spectacle qui ne figuraient point dans le compte fourni à Fauteur. Us obtinrent de plus la faculté de confisquer une pièce à leur profit aussitôt que la recette en serait tombée une seule fois y non plus audessous de 500 livres pendant Phiver et de 300 livres pendant Tété, mais au-dessous de 4,200 livres l'hiver et de 800 livres l'été. Ils parvinrent enfin à faire passer en habitude de ne plus guère compter aux auteurs que
la recette casuelle faite à la porte ^ de supprimer presque tous les autres éléments de la recette, abonnements et loges; de leur faire supporter sur ce produit casuel des frais journaliers évalués arbitrairement et une retenue d'un quart pour le quart des pauvres^ qu'ils payaient à l'année moyennant une somme fixe trois fois moindre. Grâce à ces ingénieux calculs, quand la pièce était confisquée par eux comme n'ayant pas fait 1,200 livres de recette, elle en avait fait en réalité plus de 2,000, et quand elle dépassait le chiffre de 1,200 liv., le neuvième de Fauteur était rogné de plus de moitié. Quelquefois même les comptes fournis par la Comédie étaient empreints d'une originalité piquante. C'est ainsi qu'en 1776 un auteur du temps, Lonvay de la Sanssaye, ayant fait représenter aux Français une comédie en trois actes, intitulée la Journée lacédémonienne, et demandant sa part sur la recette, on lui envoya un compte par lequel , après avoir constaté que sa pièce avait produit 12,000 liv. en cinq représentations, sous prétexte qu'il y avait eu des frais extraordinaires, les comédiens concluaient ainsi : a Partant pour son droit acquis du douzième de la recette des cinq représentations de sa pièce, l'auteur redoit la somme de 101 liv. 8 sous 8 deniers à la Comédie, d
Tel était l'état des choses en 1776. Les auteurs isolés et sans influence se trouvaient complètement à la merci d'une corporation d'acteurs et d'actrices très-bien organisée, dirigée en apparence par les quatre premiers gentilshommes de la chambre du roi ^ mais en réalité
se dirigeant elle-même, car parmi ces quatre gentilshommes deux seulement, le duc de Richelieu et le duc de Duras, s'occupaient un peu de leur charge, à cause de certains agréments qui y étaient attachés et qui les rendaient naturellement fort disposés à donner raison aux acteurs et aux actrices contre les auteurs dramatiques. Il faut ajouter que, le goût des plaisirs du théâtre ayant pris une extension de plus en plus grande, la Comédie- Française, par suite de son monopole^ faisait de trèsbelles recettes et se confirmait chaque jour davantage dans la douce habitude de confisquer les pièces ou de réduire de plus de moitié la part des auteurs.
a Un jour, dit Beaumarchais, à l'assemblée des comédiens, l'un d'eux me demanda si mon intention était de donner ma pièce (le Barbier de Séville) à la Comédie ou d'en exiger le droit d'auteur. Je répondis en riant, comme Sganarelle : — Je la donnerai, si je veux la donner, et je ne la donnerai pas, si je ne veux pas la donner. Un des premiers acteurs insiste et me dit : — Si vous ne la donnez pas, au moins dites-nous combien de fois vous désirez qu'on la joue encore à votre profit ; après quoi elle nous appartiendra. — Quelle nécessité. Messieurs, qu'elle vous appartienne ? — Beaucoup de MM. les auteurs font cet arrangement avec nous. — - Ce sont des auteurs inimitables. — lis s'en trouvent très-bien. Monsieur ; car, s'ils ne partagent plus dans le produit de leur ouvrage, au moins ont-ils le plaisir de le voir représenter plus souvent ; la Comédie répond toujoui*s aux procédés qu'on a pour elle. Voulez- vous qu'on la joue à votre profit encore six fois, huit fois, même dix? Parlez.
(X Je trouvai la proposition si gaie, que je répondis sur le même ton : — Puisque vous le permettez, je demande qu'on la joue à mon profit mille et une fois. — Monsieur, vous
êtes bien modeste. — Modeste, Messieurs, comm<*. vous êtes . justes. Quelle manie avez-vous donc d'hériter de gens qui ne sont pas morls? Ma pièce ne pouvant être à vous qu'en tombant à une modique recette, vous devriez désirer au contraire qu'elle ne vous appartint jamais. Les huit neuvièmes de cent louis ne valent- ils pas mieux que neuf neuvièmes de cinquante ? Je vois. Messieurs^ que vous aimez beaucoup plus vos intérêts que vous ne les entendez. — Je saluai, en riant, l'assemblée, qui souriait aussi de son côté, parce que son orateur avait un peu rougi. »
Ces habitudes d'usurpation prises par les comédiens français engendraient des querelles perpétuelles : aussi plusieurs auteurs, comme Piron, Sedaine et Collé, avaient-ils fini par déserter le Théâtre-Français pour se consacrer au genre exploité par le Théâtre-Italien, qui les traitait beaucoup mieux.
Malgré son insouciance, le duc de Richelieu, fatigué de ces conflits, voyant dans Beaumarchais un littérateur riche, plus aimé des comédiens que des gens de lettres^ par conséquent disposé à l'impartialité, avait eu la pensée de l'inviter à étudier la question, et à tâcher d'établir des rapports plus satisfaisants entre les deux parties. Il l'avait même autorisé à compulser à cet effet les registres de la Comédie ; mais quand il se présenta avec la lettre du maréchal, les comédiens indignés refusèrent la communication demandée, et déclarèrent que le duc de Richelieu n'avait pas plus de droits que Beau- 1 marchais a examiner leur livre de recettes.
Repoussé dans celte première démarche comme arbitre conciliateur^ Fauteur du Barbier de Séville hé-
sita quelque temps à profiter de Toccasion toute naturelle que lui donnait son droit sur le produit de sa pièce pour entamer la guerre en son propre nom. Il était content des comédiens; il les avait habitués à l'aimer et à rbonorer comme un auteur qui donnait ses ouvrages gratis. Leur demander un compte exact et sévère, c'était se brouiller avec eux, se brouiller avec d'aimables actrices dont il appréciait l'influence, et dont il serait plus difficile d'avoir raison que d'un conseiller au parlement ; c'était de plus s'exposer à des débats pénibles en faveur de confrères qui peut-être se montreraient peu reconnaissants de son zèle, surtout s'il n'était pas couronné de succès. Ajoutons que Beaumarchais avait alors bien d'autres affaires qui devaient le détourner de se mettre celle-ci sur les bras; il organisait son expédition d'Amérique, il plaidait encore à Aix contre M. de La Blache, il sortait à peine de son procès en réhabiUtation. Faire à la fois la guerre aux Anglais, à H. de La Blache et aux comédiens, c'était beaucoup, même pour un homme aussi guerroyant que lui.
Cependant, dès qu'on avait su qu'il s'occupait des interminables débats de la Comédie et des auteurs , plusieurs des gens de lettres maltraités par la Comédie lui avaient adressé leurs doléances, et, confiants dans son habileté, l'avaient supplié de se charger de la cause commune. C'est ainsi que Sedaine, dans un long mé- , moire adressé à Beaumarchais et retrouvé- parmi les papiers de ce dernier , énumère ses griefs contre les
comédiens, et exhorte Tautenr du Barbier de Séville à venir en aide à ses confrères ^
Beaumarchais était donc encouragé par l'espoir qu'il se ferait honneur en aCTranchissant les auteurs dramatiques de l'oppression qui pesait sur eux. Peut-être aussi la difficulté de l'entreprise^ que presque tout le monde considérait comme chimérique, fut-elle un aiguillon pour un homme qui ne détestait pas les choses difficiles; toujours est-il qu'après quelque hésitation il se décida à entrer en campagne contre les comédiens. Quand le Barbier de Séville eut atteint sa trente-deuxième représentation^ U demanda un compte exact de ce qui lui reyenait Inquiets de cette demande, les comédiens lui députèrent l'acteur Desessarts, chargé de sonder ses intentions et de lui apporter 4,506 livres représentant son droit d'auteur pour trente-deux représentations du Barbier.
a Aucun compte^ dit Beaumarchais, n'étant joint à ces offres, je n'acceptai point Târgent, quoique M. Desessarts m'en pressât le plus poliment du monde, car on le lui avait fort recommandé. — U y a beaucoup d'objets, me dit-il, sur lesquels nous ne pouvons offrir à MM. les auteurs qu'une cote meU taillée. — Ce que je demande à la Comédie beaucoup plus que l'argent, lui répond is-jc, est une cote bien taillée^ un compte exact, qui puisse servir de type et de modèle à tous les décomptes futurs, et ramener la paix entre les acteurs et les auteurs. — Je vois bien^ me dit-il en secouant la tête,
* Ce mémoire inédit de Sedaine contient des détails assez intéressants et notamment un projet de réorganisation du comité de lecture au ThéAtre-Français. Nous le publions tout entier aux pièces justificatives, N* 10.
que vous voulez ouvrir une queralle avec la Comédie. — Au contraire, Monsieur^ et plaise au dieu des vers que je puisse les terminer toutes à l'avantage égal des pailies I Et il remporta son argent. »
Trois jours après^ Beaunfiarcbais écrit aux comédiens pour réclamer ce compte régulier. Au bout de quinze jours la Comédie lui envoie un simple bordereau sans signature. Beaumarchais renvoie le bordereau en demandant que quelqu'un le signe et le certifie véritable, a M. Desessarts, écrit-il^ qui fut praticien public (procureur) avant d'être comédien du roi^ vous assurera que ma demande est raisonnable. » La Comédie répond que le compte ne peut être certifié véritable que pour le produit de la porte; que quant aux autres éléments de la recette^ on ne peut lui donner de compte que par aperçu, et ici Ton revient sur le procédé favori : une cote mal taillée. Beaumarchais réplique aux acteurs par une de ses lettres les plus spirituelles dont je ne citerai ici que le début, parce qu'elle a été publiée dans ses œuvres : a En lisant, Messieurs, la lettre obligeante dont vous venez de m'bonorer, signée de beaucoup d'entre vous, je me suis confirmé dans l'idée que vous êtes tous d'honnêtes gens très-disposés à rendre justice aux auteurs, mais qu'il en estde vous comme de tous les hommes plus versés dans les arts agréables qu'exercés sur les sciences exactes, et qui se font des fantômes et des embarras d'objets de calcul que le moindre méthodiste. résout sans difficulté. » Et l'auteur du Barbier part de là pour donner très-complaisamment aux comédiens une leçon
de tenae de livres. Puis, après leur avoir enseigné comment ils doivent s'y prendre pour fournir des comptes eiacts, il termine ainsi : a Croyez-moi, Messieurs, point de cote mal taillée avec les gens de lettres. Trop fiers pour accepter des grâces, il sont trop mal aisés pour essuyer des pertes. Tant que vous n'adopterez pas la méthode du compte exact, ignorée de vous seuls, vous aurez toujours le déplaisir de vous entendre reprocher un prétendu système d'usurpation sur les gens de lettres qui n*est sûrement ni dans Tesprit, ni dans le cœur d'aucun de vous. x>
Les acteurs ne goûtant point cette leçon de tenue de livres que Beaumarchais leur donnait avec tant de complaisance et de politesse, répondirent qu'ils allaient assembler les avocats formant le conseil de la Comédie^ et nommer quatre comédiens commissaires pour examiner la chose. — a Assembler, dit Beaumarchais, tout un conseil d'avocats et des commissaires pour consulter si Ton doit ou non m'envoyer un bordereau, exact et signé, de mes droits d'auteur sur les représentations de ma pièce, me parut un préalable assez étrange. 0 Cependant le conseil annoncé ne s'assemblait pas, les mois s'écoulaient, on ne jouait plus le Barbier de Séville, Beaumarchais, n'entendant plus parler ni de son compte, ni de sa pièce, insiste avec plus de vivacité. Les comédiens, mis au pied du mur, sollicitent l'appui du duc de Duras, qui intervient et prie le réclamant de discuter la question avec lui. Beaumarchais ne demandait pas mieux ; il s'empresse d'aller
offrir au duc de Duras la même leçon de tenue de livres qu'il avait vainement offerte aux comédiens. Le duc^ qui était membre de l'Académie française, se piquait d'aimer la littérature dramatique presque autant que les belles personnes chargées de l'interpréter. Beaumarchais lui écrit :
« Vous vous intéressez trop^ Monsieur le maréchal , aux progrès du plus beau des arts^ pour n'être pas d'avis que si ceux qui jouent les pièces des auteurs y gagnent 20^000 livres de rentes, il faut au moins que ceux qui font la fortune des comédiens en arrachent l'exigu nécessaire. Je ne mets^ Monsieur le maréchal^ aucun intérêt personnel à ma demande ; l'amour seul de la justice et des lettres me détermine. Tel homme que l'impulsion d'un beau génie eût porté à renouveler les chefs-d'œuvre dramatiques de nos maîtres^ certain qu'il ne vivi*a pas trois mois du fruit des veilles de trois années^ après en avoir perdu cinq à l'attendre^ se fait journaliste, libelliste^ ou s'abâtardit dans quelque autre métier aussi lucratif que dégradant. »
Après une conversation avec Beaumarchais, le duc de Duras paraît s'enflammer d'une belle ardeur pour la cause de la justice. Il déclare qu'il est temps d'en finir avec ces débats, où les auteurs sont à la discrétion des comédiens. Il propose de substituer à ces comptes arbitraires un règlement nouveau, où les droits des deux parties soient stipulés de la manière la plus claire, la plus précise et la plus équitable. Il invite Beaumarchais à consulter quelques auteurs dramatiques et à lui soumettre un plan. Ce dernier répond que , dans une question qui les intéresse tous également, tous les auteurs dramatiques qui ont écrit pour le Théâtre-
Français sont égaux^ et quil faut les assembler tous. Le duc de Duras y consent^ et la première société des auteurs dramatiques est fondée par cette circulaire, où Beaumarchais les invite tous à dîner chez lui :
< Paris, ce S7 juin 1777.
« Une des choses^ Monsieur^ qui me parait le plus s'opposer aux progrès des lettres est la multitude de dégoûts dont les auteurs dramatiques sont abreuvés au Théâtre-Français, parmi lesquels celi^i de voir leur intérêt toujours compromis dans la rédaction des comptes n'est pas le moins grave à mes yeux.
a Frappé longtemps de cette idée^ Famour de la justice et des lettres m'a fait prendre enfin le parti d'exiger personnellement des comédiens un compte exact et rigoureux de ce qui me revient pour le Barbier de SévUky la plus légère des productions dramatiques à la vérité; mais le moindre titre est bon quand on ne veut que justice.
a M. le maréchal de Duras^ qui veut sincèrement aussi que cette justice soit rendue aux gens de lettres^ a eu la bonté de me faire part d'un nouveau plan et d'entrer avec moi dans des détails très-intéressants pour le théâtre^ qu'il m'a prié de communiquer aux gens de lettres qui s'y consacrent, en m'efforçant de réunir leurs avis à ce sujet.
tf Je m'en suis chargé d'autant plus volontiers que je mettrais à la tête de mes plus doux succès d'avoir pu contribuer à dégager le génie d'une seule de ses entraves.
tf£n conséquence, Monsieur^ si vous voulez me faire l'honneur d'agréer ma soupe jeudi prochain, j'espère vous convaincre, ainsi que MM. les auteurs dramatiques à la suite desquels je m'honore de marcher^ que le moindre des gens de lettres n'en sera pas moins en toute occasion le plus zélé défenseur des intérêts de ceux qui les cultivent.
a J'ai l'honneur d'être avec la plus grande considération , Monsieur, etc. Caron de Bbaitmarchais. »
TOMX 11. 2
Rcuiiir des hommes jnsqiie-là habitués à vivre isolés et souvent jaloux les uns des autres n*était pas chose facile^ même en invoquant leur intérêt commun. On va juger par diverses lettres inédites des obstacles que Beaumarchais eut à vaincre. Pour donner plus de poids a son entreprise^ il tenait d^abord à s'associer les auteurs dramatiques qui faisaient partie de TAcadémie française. Il y en avait trois : le vieux Saurin^ Tauteur de Sparlacus, qui accepta sans trop se faire prier; Mqrmontel^ qui consent avec empressement à se ranger sous la bannière arborée par Beaumarchais ; puis enfin \a Harpe ^ jeune encore^ nouvellement élu^ assez difficile à vivre^ ayant une foule de querelles (ses ennemis l'appelaient La Harpie)j et n'ayant point encore appris le pardon des injures^ qu'il ne put jamais^ à vrai dire^ pratiquer complètement^ même après sa conversion. Voici sa réponse à Tinvitation de Beaumarchais. Si la fin annonce un homme assez peu traitable^ le début semble indiquer également un peu de dépit de voir un autre que lui se mettre en avant avec l'assentiment du duc de Duras :
29 juin.
« M. le maréchal de Duras^ écrit La Harpe^ in^a déjà fait l'honneur^ Monsieur, de me commimiqucr, et même a?ec beaucoup de détail, les nouveaux arrangements qu'il projette, et qui tendent tous à la perfection du théâtre et à la satisfaction des auteurs. Je n'en suis pas moins disposé à conférer avec vous et avec ceux qui comme vous, Monsieur, ont contribué à enrichir notre théâtre, sur nos communs intérêts et sur les moyens d'améliorer et d'assurer le sort des écrivains dramatiques.
« Il entre dans mon plan de vie^ néccssili^ par des occupations pressantes, de ne jamais diner hors de chez moi ^ ; mais j'aurai l'honneur de me rendre chez vous dans Taprës-dinée. Je dois vous prévenir que si par hasard M. Sauvigny ' devait s'y trouver ou bien M. Dorât, je ne m'y trouverais pas. Vous connaissez trop le monde pour m'aboucher avec mes ennemis déclarés.
a J'ai l'honneur d'être avec la considération la plus distinguée, Monsieur, etc. Delaharpe. »
Beaumarchais, un peu embarrassé, car il a invité également Sauvigny et Dorât, répond à La Harpe la lettre suivante :
tf Vous m'avez imposé, Monsieur, la dure loi de vous prévenir si MM. Dorât et de Sauvigny me faisaient l'honneur de diner chez moi aujourd'hui. L'un m'a promis de diner, l'autre de venir l'après-midi ; mais, dans une cause commune, permettez-moi de vous faire observer que la coutume en tout pays est de faire trêve aux querelles particulières, et celles-ci sont-elles assez graves pour brouiller personnellement à ce point les plus honnêtes gens de la littérature ?
a Je serais trop heureux, si, secondant mes vues pacifiques, vous me faisiez Thonneur de venir oublier, dans la douceur d'une assemblée de gens qui vous honorent tous, de petits ressentiments qui ne sont peut-être nés que faute de s'être bien entendus.
« Ne divisons pas le faisceau, Monsieur. Nous n'avons pas trop de nos forces rassemblées contre la grande machine de la Comédie. On ne dine qu'à trois heures, et je me flatterai de
1 Le diner était alors un repas qui se prenait dans l'après-midi de deux à trois heures.
s Le chevalier de Sauvigny, auteur des lïUnoia et de Gahriell* d'Bttrée».
VOUS posséder même jusqu'à trois heures et un quart, tant j'en ai de désir.
a J'ai l'honneur d'être, etc. Beaitharchais. »
Nouvelle réplique de La Harpe ^ où le célèbre anstarque nous montre que la mansuétude ne fut jamais son caractère distinclif :
a 11 m'est absolument impossible , Monsieur , de me trouver jamais volontairement^ avec deux hommes dont je méprise également la personne et le» ouvrages ; l'un (Dorât) m'a insulté personnellement dans une lettre calomnieuse digne des feuilles de Fréron où elle était insérée ; l'autre (Sauvigny) est un fou insociable et féroce que personne ne voit et qui est toujours prêt à se battre pour ses vers ; vous sentez, Monsieur, que ce serait se battre pour rien I Je ne conçois pas comment vous pouvez placer de pareils hommes parmi les plus honnêtes gens de la littérature. Il n'y a, comme vous voyez, rien de littéraire dans ce que je leur reproche; il n'y a qu'à lire ce que j'ai écrit quand je me suis défendu; on n'y trouvera rien de pareil^ non plus que chez les fu>nnétes gens de la littérature et de tout état avec qui je passe ma vie.
u Je vous prie d'agréer mes excuses et mes regrets trèssincères. Je fais très-peu de cas des querelles d'amour-propre, mais je n'oublie jamais les offenses réelles.
a J'ai l'honneur d'être, avec la considération la plus distinguée. Monsieur, etc. Delaharpb. »
Il fallut se passer de La Harpe, au moins pour cette première séance, car je vois par un autre billet de lui qu'à la séance suivante, où Beaumarchais lui sacrifia sans doute ce jour-là Dorât et Sauvigny, l'irascible académicien accepte l'invitation pour l'après-dtnée et écrit d'un ton plus joyeux :
« Votre nouvelle invitation me faisant présumer que les obstacles qui m'éloignaient ne subsistent plus, je me rendrai chez vous bien volontiers sur les cinq heures. Ce n'est pas que je renonce au plaisir de me trouver le verre à la main * avec un homme aussi aimable que vous^ Monsieur; mais vous êtes de trop bonne compagnie pour ne pas souper^ et je vous avoue que c'est mon repas de préférence; ainsi je vous dirai comme Horace :
Arcesse vel imperium fer.
a J'ai llionneur d'être^ avec autant d'estime que de considération^ Monsieur, etc. Delaharpe. d
Si Beaumarchais a fort à faire pour calmer les querelles de quelques auteurs, il n'est pas moins embarrassé pour vaincre l'insouciance de plusieurs autres. C'est ainsi qu'il tiendrait beaucoup à la coopération de Collé. Le spirituel auteur de Dupuis et Desronais et de la Partie de Chasse de Henri IV a eu des démêlés assez yils avec les comédiens français, et il pourrait très-utilement servir la cause commune. Malheureusement Collé est devenu vieux , il n'aspire qu'au repos et ne veut plus se mêler de rien ; voici sa réponse à Beaumarchais :
tf Je n'ai reçu. Monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 27 juin que le 9 juillet au soir, à ma campagne, oîi je suis inamoviblement jusqu'à la fin d'octobre. L'adresse mise au Palais-Royal, où je ne demeure paS| et la maladresse des suisses de Mff^ le duc d'Orléans ' l'ont
1 II 7 a dans le Cours de littéraiure de La Harpe une certaine physionomie magistrale qui donne du prix à ce passage un peu bachique représentant La Harpe et Beaumarchais le verre à la main,
' Collé était secrétaire et lecteur du duc d'Orléans.
sans doute empêchée de me parvenir plus tôt^ quoique je dusse ravoir le lendemain. Je ne m'appesantis sur ces détails que pour ne point passer pour un impertinent aux yeux de Fauteur du charmant Bar&ter^dont je me suis déclaré le plus zélé partisan. Je n'en manque pas une représentation.
a Quant à Tobjet de votre lettre. Monsieur, je vous avouerai, avec ma franchise ordinaire, que si j'avais été à Paris, je n'en aurais pas eu davantage l'honneur de me trouver à votre assemblée de MM. les auteurs dramatiques. Je suis vieux et dégoûté jusqu'à la nausée de cette chère troupe royale. Dieu nous en envoie une autre ! Depuis trois ans je ne vois ni comédiens ni comédiennes.
De tous ces gens-là J*en ai jusque-là.
Je n'en souhaite pas moins. Monsieur, la réussite de votre projet ; mais permettez-moi de me boiiier aux vœux que je fais pour son succès, dont je douterais si vous n'étiez pas à la tête de celte entreprise, qui a toutes les difficultés que TOUS pouvez désirer } car vous avez prouvé au public. Monsieur, que rien ne vous était impossible ! J'ai toujours pensé que vous n'aimiez pas ce qui était aisé. J'en juge par la hardiesse que vous avez eue de faire rire malgré elle au théâtre notre tendre nation, qui ne veut plus que pleurer ou être intéressée vertueusement, parce qu'elle n'a plus de vertus. « J'ay l'honneur d*ctre très-sincèrement. Monsieur^ etc.
a. Collé.
« A Grignon, près Choisy-le-Roi, ce 10 juillet 1777. •
C'est en vain qu'après le retour de Collé à Paris, Beaumarchais insiste pour enrôler ce vieux railleur dans la croisade contre les comédiens; il n'en obtient que ce nouveau petit billet qui me semble encore assez plaisant :
a M. Collé remercie M. de Beaumarchais de son souvenir.
Il le prie de nouveau de vouloir bien recevoir ses excuses sur raffaii'c des comédiens. Il est trop vieux pour s'en embarrasser. Comme le rat de la fable^ il s'est relire dans son fromage d^HoI lande ; il y a apparence qu'il n*en sortira pas pour faire aller le monde autrement qu'il va. — Depuis quinze aus^ il a dit des calculs des comédiens ce vers de Corneille :
Le héros voit la fourbe et s*en moque dans Târae,
et de leurs procédés impolis et désobligeants, ce vers de Piron dans Callisthène :
A force de mépris je me trouve paisible.
a M. Collé fait mille et mille compliments à M. de Beaumarchais. B
Le fondateur du drame bourgeois^ i'auteiu du /'ère de famille, Diderot, serait également une précieuse recrue pour cette bataille. Beaumarchais invoque son secours; mais comme Colley Diderot est vieux et ne demande qu'à vivre en paix.
a Vous voilà donc. Monsieur^ éciit Diderot^ h la tète d'une insurgeruie ^ des poètes dramatiques contre les comédiens. Vous savez quel est votre objet et quelle sera votre marche ; vous avez un comité^ des syndics, des assemblées et des délibérations. Je n'ai participé à aucune de ces choses, et il me serait impossible de participer à celles qui suivront. Je passe ma vie à la campagne^ presque aussi étranger aux affaires de la ville qu'oublié de ses habitants. Permettez que je m^en tienne à faire des vœux pour votre succès. Tandis que vous combattrez, je tiendrai mes bras élevés vers le ciel sur la montagne de Meudon. Puissent les littérateurs qui se livreront au théâtre vous devoir leur indépendance ! mais, à vous
* Allusion à ce qu'on appelait alors V insur g encc des Américains. dont Beaumarchais se môlait avec la môme vivacité et au môme moment que deVinsitrgence des auteurs.
34 BKAUMâKCHAIS
|iai*]er vrai^ je crains bien qu'il ne soit plus difticile de venir à bout d'une troupe de comédiens que d*un parlement. Le ridicule n'aura pas ici la même force. N'importe^ votre ten tative n'en sera ni moins juste ni moins honnête. Je vous salue et vous embrasse. Vous connaissez depuis longtemps les sentiments d'estime avec lesquels je suis, Monsieur^ votre très-humble et très-obëissant serviteur, Diderot.
< Â Sèret (SèTres), ce 5 août 1777. >
 côté des auteurs dramatiques insouciants^ et qui se contentent de faire des vœux pour le succès de Tentreprise^ se trouvent les auteurs dramatiques à grands sentiments^ ceux dont les pièces n'ont jamais produit qu'une très^tite recette^ qui sont bien casés d'ailleurs^ et qui craignent qu'on ne compromette l'honneur des lettres en paraissant combattre pour des questions d'argent. A la tête de cette catégorie se préisente Bret, écrivain estimable, mais dont les pièces produisaient peu, qui est censeur, rédacteur de la Gazette de France, qui consent cependant à faire partie de la société, mais avec des réserves. D'autres auteurs sont entravés dans leur bon vouloir pour la nouvelle association par des causes bien difTérentes, et qui semblent annoncer un assez grand besoin de ce vil métal dont Bret ne veut pas qu'on s'occupe trop. Par exemple, Poinsinet de Sivry, le cousin du petit Poinsinet, l'auteur de Briséis et de quelques autres pièces tombées, ne demanderait pas mieux que de se rendre à la première réunion des auteurs dramatiques , mais il en est empêché par un obstacle qu'il va nous faire connaître lui-même d'une manière assez gaie :
« Un obstacle invincible m'empêche, Monsieur^ écrit-il à Beaumarchais^ de me rendre à votre invitation. Rappelezvous^ je vous prie^ que vous avez eu affaire à un juge corrompu; eh bien ! Monsieur, j'ai eu affaire^ moi, à un fripon d'huissier qui m'a soufflé toute assignation^ toute signiGcation de procédure, au moyen de quoi je me trouve^ contre toute espèce de justice^ détenu prisonnier au For-l'Évêque * pour une dette consulaire que je prouve avoir payée^ et j'ai résolu de rester là jusqu'à ce que je sois parvenu à faire pendre cet huissier. Recevant votre lettre ce matin à dix heures^ il ne me reste pas assez de temps jusqu'à l'heure du dtner pour faire faire et parfaire le procès à cet honnête homme. Ces huissiers ont la vie dure^ et sont^ dit-on, trèslongs à pendre ; ainsi^ Monsieur, trouvez bon que je remette la partie du dîner à une autre fois. .
«Eh quoi! Monsieur, avez-vous donc entrepris d'être toute votre vie en procès avec de jolies femmes, et comptezvous avoir aussi bon marché d'une troupe d'actrices que d'une mince conseillère ? Je me suis trouvé une fois en ma vie dans cette mèlée-là, et si je suis encore existant^ c'est qu'il y a un Dieu pour les pauvres auteurs dramatiques, comme pour les fiacres et les ivrognes. Mais parlons sérieusement, puisqu'il s'agit des intérêts de nos confrères les gens de lettres.
a Rien de plus légitime. Monsieur, que la cause que vous entreprenez de défendre, et, quoique vous ayez affaire à forte partie, j*augure qu'elle aura une heureuse et prompte issue, puisqu'elle vous a pour avocat, et pour arbitre un seigneur aussi porté pour les intérêts de la littérature, et d'ailleurs un juge aussi irréprochable que M. le maréchal de Duras; ainsi nos intérêts communs ne sauraient être en meilleures mains. J'ai un regret sincère de ne pouvoir coopérer personnelle* ment, et moi présent, à ce que vous désirez; tout ce que je puis faire, Monsieur^ c'est de vous donner ma voix et ma
1 Cette prison était à la fois une sorte de prison d'État pour les bourgeois et une maison de détention pour dettes*
pleine procuration^ en sorte que^.dans tout le coui's de cette affaire^ vous aurez toujours deux voix à faire valoir^ la vôtre cl la mienne, sans préjudice des autres. Je suis extrêmement flatté^ Monsieur^ de l'occasion que vous me donnez de vous témoigner toute mon estime et la haute considération avec laquelle je suis. Monsieur, etc.
a POINSINET DE SiVRY.
«Ce lerjuilletl777. »
Malgré les empêchements assez i^arics , on vient de le voir, qui s'opposent au succès des plans de Beaumarchais pour l'affranchissement des auteurs dramatiques^ il n'en persiste pas moins; son projet fut d'ailleurs accueilli par la très-grande majorité des auteurs avec un enthousiasme dont la lettre suivante de Chamfort, lettre inédite comme toutes celles qui précèdent, suffira pour donner une idée :
a Je vous prie. Monsieur, lui écrit Chamfort, de vouloir bien ne pas m'imputer le délai delà réponse que je devais à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrirc. Je ne la reçois que dans l'instant à Chantilli, d'où je pars demain pour me rendre à votre obligeante invitation. Quoi qu'en dise votre modestie. Monsieur, c'est un de vos droits les plus incontestables que celui de vous intéresser vivement au sort des écrivains dramatiques, comme c'est à l'auteur des Mémoires de s'intéresser au sort des gens de lettres en général. On peut avec raison se flatter que votre esprit, vos lumières, votre activité, trouveront le moyen de remédier aux principaux abus dont la réunion doit nécessairement anéantir Part dramatique en France. Ce serait rendre un véritable service à la nation et lier encore une fois votre nom à une époque remarquable, gloire à laquelle vous avez sans doute pris goût. Telle pièce de théâtre, qui sera redevable de sa naissance à
la réforme que vous amènerez, durera peut-être plus que telle ou telle cour de judicaturc, et le Philoctète de Sopliocle a survécu au parlement de l'aréopage et des amphyctions.
a Je souhaite. Monsieur, que les étais-généraux de fart dramatique qui doiveut se tenir demain chez vous n'éprouvent pas la destinée des autres étals-généraux, celle de voir tous nos maux sans en soulager un^ Quoi qu'il en soit, je crois fermement que si vous ne réussissez point , on peut hardiment renoncer à Tespérance d'un réforme. Quant à moi personnellement , j'y aurai du moins gagné l'avantage de lier une plus grande connaissance avec un homme d'un mérite aussi reconnu et que les hasards de la société ne m'ont pas fait rencontrer aussi souvent que je l'aurais désiré.
<x J'ai l'honneur d'être avec la plus haute considération^ Monsieur^ etc. Chamfort,
c SeeréUire et» eomroandeinenU de Son Alteave SéréoÎMine monMÎgnenr le prince de Condé.
« Chantilli, mercredi 3 juillet. »
Les étai$-généraux de Vart dramatique^ comme les appelle Chamfort, se tinrent donc pour la première fois le 3 juillet 1777 chez Beaumarchais inler pocula. Il était parvenu à réunir et à faire fraterniser ensemble, le verre en main, vingt-trois auteurs dramatiques écrivant tous pour le même théâtre. Ce n'était pas peu de chose. Après dîner, on procéda à l'élection de quatre commissaires chargés de défendre leç intérêts de la société et de travailler en son nom au nouveau règlement demandé par le duc de Duras. Beaumarchais^ moteur de toute l'entreprise, fut naturellement choisi le premier. On lui adjoignit deux académiciens, Saurin
* Allusion à un vers de Voltaire sur les anciens états- généraux.
et Mannontel^ plus Sedaine^ qui, sans être encore de l'Académie, jouissait d'une considération très-justement acquise. L'on prépara ensuite la déclaration d'indépendance contre les comédiens.
Cette assemblée dHnsurgens, pour employer les expressions de Diderot^ rappelait un peu^ qu'on nous passe ce rapprochement, le groupe de colons qui , juste un ati auparavant, venait de proclamer l'indépendance américaine. Hais il était plus facile de vaincre les Anglais que les comédiens. Ceux'-ci, en apprenant la levée de boucliers des auteurs, s'assemblent de leur côté, appellent à leur aide quatre ou cinq avocats, le fameux Gerbier en tête, et se préparent à faire une vigoureuse résistance. Nous n'entrerons pas dans les détails de ce combat, parce que la plupart de ces détails sont consignés dans un mémoire publié par Beaumarchais, et qui, quoiqu'il soit moins lu que les mémoires contre Goëzman, n'est peut-être pas moins intéressant. On y voit les comédiens, habilement dirigés par Gerbier, traîner l'affaire en longueur pendant trois ans, déjouer et paralyser les manœuvres de Beaumarchais, semer la discorde dans le camp ennemi, circonvenir le duc de Duras, qui, après avoir déclaré qu'il casserait la Comédie si elle résistait, ne sachant plus où donner de la tête, adresse les auteui*s à son confrère le duc de Richelieu, lequel non moins ahuri, les renvoie au duc de Duras. Les comédiens feignent ensuite d'accepter un règlement proposé par les auteurs, sauf quelques modications ; puis leur avocat Gerbier change la minute de
ce règlement et obtient par surprise un arrêt du conseil qui sanctionne les prétentions des acteurç. Cet arrêt du conseil est réyoqué sur la réclamation de Beaumarchais. Un second arrêt obtenu par lui est révoqué à son tour sous rinfluence de Gerbier^ jusqu'à ce qu'enfin le roi^ fatigué de cette contestation éternelle, fait rendre propno motu un troisième arrêt du conseil qui clôt momentanément la querelle, arrêt dont Beaumarchais ne parle pas dans son mémoire, et dont nous aurons à dire un mot. Ce qui nous intéresse surtout dans ce débat, ce sont les points qui restaient naturellement dans l'ombre à Tépoque où la question s'agitait, ce sont les incidents secrets qui caractérisent les hommes et les situations.
Par exemple^ le côté faible de cette première association des auteurs dramatiques fut Tesprit de jalousie. Dès les premières séances^ les vingt-trois auteurs dramatiques ne s'entendaient plus. La msyorité voulait des commissaires inamovibles; la minorité, représentée, par Lemierre, Rochon de Chabannes et deux ou trois autres, s'opposait ardemment à cette inamovibilité, en alléguant un motif assez injurieux pour les commissaires, qui, disaient-ils, a ne manqueraient pas d^exploiter à leur profit le crédit que leur donnerait leur situation. » Au lieu de céder au vœu de la miyorité, les opposants déclaraient vouloir se retirer; de là une lettre inédite assez verte de Beaumarchais à Rochon de Chabannes, que nous reproduisons ici avec les apostilles de Harmontel et de Saurin.
« Parii, ce 8 jaoTier 1778 .
a Je voudrais beaucoup^ Monsieur^ que nos amis assemhlës crussent devoir autant d'ëgards à vos observations sur le commissariat qu^ils seront certainement aflQigés de votre retraite; mais, indépendamment d'une double décision donnée à cet égard et du respect que chacun doil à ses engagements, je crois votre vœu de mutabilité fondé sur des motifs si étranges, qu^au besoin d'arguments pour soutenir le plan actuel, je choisirais précisément ceux que vous employez pour Tëbranler.
c En effet, Monsieur, je doute que le corps entier des gens de lettres soit d'avis avec vous qu'il doit changer ses commissaires, afin que tous, jouissant successivement du prétendu crédit que ce choix leur donne, chaque auteur, en approchant les gens en place, ait à son tour l'occasion d'appeler la faveur et les moyens de s'avancer personnellement; ce qui bien compris, sous-entend qu'en cas de débats ces commissaires, plus occupés de leur sort que du nôtre, ne manqueraient pas de glisser politiquement sur les intérêts sacrés qui leur seront confiés.
a Pour moi, Monsieur, qui ne puis penser sans rougir qu'on aperçoive, à côté de l'hoimeur de défendre et de représenter le corps littéraire, quelque avantage d'un autre genre, je déclare bien positivement que, pour échapper à cet indigne soupçon, notre ouvrage actuel une fois consommé je donnerai sur-le-champ ma démission; mais je déclare aussi que je n'en opinerai pas moins fortement alors pour qu'on nomme à ma place de commissaire perpétuel un homme que la hauteur reconnue de ses principes rende supérieur à ce vague espoir de fortune et d'avancement qui me paraît échauffer trop d'esprits.
a Vous voyez. Monsieur, que nous sommes bien loin. Vous cherchez la faveur où je ne vois qu'abnégation et sacrifices. Vous voulez faire passer tout le monde à la filière de la souplesse, lorsque nous demandons quelques hommes assez fermes pour soutenir constamment le poids de la contradic-
tion; car tel est l'institut du commissariat^ et la tâche de nos commissaires étant de maintenir avec fermeté les droits des auteurs sans cesse attaqués parles comédiens^ mon sentiment est que ceux qui rempliront bien ce pénible emploi^ loin de prétendre à la faveur pour eux-mêmes, n^auront peut-être que trop souvent le chagrin de lutter infructueusement pour nous contre celle des comédiens.
(f Je ne serais pas même éloigné de conseiller au corps littéraire de regarder les degrés de faveur personnelle qu'obtiendraient ses commissaires comme un thermomètre assez certain du froid ou du chaud de leur zèle pour ses intérêts, et c'est peut-être alors qu'il faudrait parler d'en changer.
a J'espère, Monsieur, que vous ne vous offenserez pas si j'excipe avec franchise de la haïveté de votre avis pour vous exposer librement le mien. Animés du même désir de trouver le mieux, Pun de nous deux se trompe, et voilà tout; la société jugera.
a Mon opinion à moi, Monsieur, est qu'un ouvrage entrepris pour le bien général du corps ne doit pas souffrir de l'absence ou de Phumeur momentanée de quelques-uns de ses membres, quand tous ont été dûment invités, et que nous devons continuer, avec moins de secours, nos travaux, comme si tous ceux qui doivent en recueillir le fruit montraient encore le même désir d'y concourir avec nous; mais ceci n'étant pas dit pour vous, je me flatte, au nom de la société, que vous renoncerez à votre affligeant projet de retraite, et que, laissant là les questions oiseuses ou prématurées, un moment de saine réflexion nous rendra bientôt un confrère que nous aimons tous, et sur les lumières duquel nous avons infiniment compté pour assurer nos succès.
« J'ai l'honneur d'être avec la plus haute considération. Monsieur, etc. a Caron de Bbadmarchais.
« J. Sedainb, pour adhésion. »
a Dès aujourd'hui je propose de me démettre, et je serai
toujoui's d*avis que les commissaires soient inamovibles. Du resle, je ne pense pas qu'une ou deux voix contraires aux délibérations d'un corps doivent les infirmer.
a Marmontel. d
<x Je pense comme M. de Beaumarchais; je suis bien loin de tenir à ma place de commissaire^ ayant prié l'assemblée de recevoir ma démission et l'en priant encore, vu mon âge et mon peu de santé ; je ne crois pas d'ailleurs que Tavis de M. Rochon doive l'emporter sur la décision générale.
a Saurik. »
Dans une autre lettre au même Rochon de Chabannes, Beaumarchais se plaint vivement des diverses influences qui tendent à désorganiser la naissante société des auteurs dramatiques, a La liaison des actrices d'un côté, écrit-il, la division des principes de l'autre, et je ne sais quelles prétentions, quels sourds mécontentements et quels intérêts cachés, ne font plus, d'une compagnie de gens sensés^ qu'un corps désuni plein d'animosités, de reproches et d'aigreur; il est temps que cela finisse. »
Les comédiens, au contraire^ marchaient au combat parfaitement unis. Non contents de payer des avocats habiles et éloquents, et de tirer parti de l'influence plus puissante encore du personnel féminin de la corporation, que Gudin compare au bataillon de Catherine de Médicis, dispersant avec des caresses l'armée de Henri IV, les comédiens se procuraient des défenseurs dans les rangs même des auteurs dramatiques. C'est ainsi qu'ils avaient reçu et joué une très-mauvaise tragédie y Nadir y par Dubuisson, à la condition que cet
auteur se prononcerait eontre ses confrères. Ce Dubuis^ son avait publié sa pièce avec une préface très-injurieuse pour la société des auteurs^ et^ ce qui était plus grave, un homme de goût , mais qui n'avait guère que du goût, ce qui le rendait volontiers un peu jaloui de ceux qui avaient quelque chose de plus, Suard, alors censeur, s'était en quelque sorte associé à Tattaque de Dubuisson en approuvant sa préface et sa pièce. Ue là grande rumeur parmi les auteurs dramatiques. Les lettres pleuvent chez Beaumarchais. La Harpe demande qu'on délibère sur les moyens dé faire justice de Tmcroyable préface de l'incroyable tragédie de Nadir et de la malhonnêteté du censeur; Sedaine et Marmontel ne sont pas moins furieux; Gudin, dans sa colère, appelle Dubuisson, qui est créole, un caraïbe^ et Suard un ennemi des lettres. Beaumarchais rédige, au nom de la société, une plainte au ministre Âmelot, pour demander, soit Fintcrdiction de Touvrage de Dubuisson et le désaveu de Suard, soit la permission pour la société de répondre par un mémoire public. Le ministre Âmelot ordonne le silence et promet de joindre Tincident au fond du procès. Harmontel s'indigne :
a J^apprends, mon cher collègue, écrit-il à Beaumarchais, que notre plainte est éludée, et qu'on nous a répondu que cet incident serait jugé avec le fond du procès, ce qui veut dire, en bon français, qu'on se moque de nous C'est le cas défaire lin mémoire où soient mises dans tout leur jour l'insolence de Fauteur de la préface et la malhonnêteté de l'approbateur; c'est le moment de montrer de la vigueur, faites un bon mémoire; votre courage m'est connu, ainsi que votre élo-
quencc; je recommande notre honneur à votre énergie et à votre activité^ voyez les ministres^ et dites-leur qu'une assem- Idée de dix-sept personnes ' qui ont de Tâme ne se laissent pas livrer au mépris et à l'insiilte impunément, a Je vous embrasse de tout mon cœur.
<c Marmontel. ))
Quand il s'agit de faire écrire ^ parler et combattre Beaumarchais, Marmontel est toujours plein d'ardeur; mais lorsque son actif collègue a besoin de lui, il est toujours à la campagne ou retenu par quelque affaire, et si Beaumarchais se plaint de son inaction, il se tire d'affaire assez spirituellement, à en juger par une lettre dont nous ne citons que ce fragment :
(( La raison, l'exacte justice, appuyées de votre éloquence et de votre excellente judiciaire , n*ont pas besoin de mon secours, et je me rappelle, à ce propos, un conte de mon Limosin * : Un curé grand chasseur disait la messe, et comme il en était au Lavabo, il entendit l'aboi des chiens qui avaient fait partir le lièvre; il demanda au clerc : Briffaut y est-il?
i Ils n'étaient plus que dix>sept par la retraite des dissidents.
t On sait que Marmontel était Limousin. Je vois dans plusieurs de ses lettres que, non content de mettre toujours Beaumarchais en avant dans les affaires communes, il tire parti de son crédit auprès de M. de Maurepas pour ses affaires personnelles et l'emploie à solliciter pour lui. (Yoii aux pièces justificatives N» 11, la copie d'une note autographe de Marmontel énumérant ses titres à je ne sais quelle place, et invoquant la protection de l'auteur du Barbier de Séville,) Je publie ce document parce que Marmontel a laissé sous le titre de Mémoires d'un Père des souvenirs intéressants sur le xviii* siècle, bien qu'ils contiennent certains détails que les pères n'ont pas coutume de conter à leurs enfants. Or, dans ces Mémoires^ Marmontel parait avoir oublié jusqu'à l'existence de Beaumarchais, je crois qu'il n'en dit pas un seul mot; cependant je trouve ici la preuve qu'il le connaissait très-bien et l'utilisait de son mieux.
— Ouiy monsieur le curd. — En ce cas-là, le lièvre est T.... : Lavabo inter innocentes mantis meas, etc. »
C'est Beaumarchais qui est Briffaut, c'est la Comédie- Française qui est le lièvre ; mais ce lièvre n'est pas facile à prendre, et tandis que Harmontels'en lave les mains, Beaumarchais qui est cent fois plus occupé que lui^ qui . court sans cesse d*un bout de la France à l'autre, est obligé de porter seul tout le poids du combat. S11 demande du secours à Saurin, le bonhomme allègue ses infirmités, il ne peut pas sortir, il prend des remèdes.Quant à Sedaine, il est plus actif, mais c'est un peu la mouche du coche. Il trouve toujours qu'on ne va pas assez vite ; sa spécialité dans la lutte, c'est de recueillir tous les bruits, tous les commérages, même les plus désagréables pour Beaumarchais, et de lui en faire hommage avec une bonhomie assez divertissante. Jeu'en citerai qu^un exemple parc^ qu'il produit une explosion de colère assez rare chez l'auteur du Barbier de Séville qui se fâchait trèsdifficilement. Ici la patience lui manque tout à fait, et cela se conçoit. Après trois ans de luttes fatigantes et stériles, il y avait eu, en avril 1780, entre les auteurs et les comédiens une apparence de réconciliation ; on avait semblé enfin s'entendre sur un règlement. Auteurs, acteurs et actrices avaient dîné tous ensemble chez Beaumarchais, et le lendemain Gerbier, avec l'assentiment du duc de Duras , avait fait transformer en un arrêt du conseil le règlement convenu, mais après l'avoir très-notablement altéré au préjudice des auteurs ; et tandis que Beaumarchais s'occupait de parer
ce coup de Jarnac , on avait dit qu'il s'entendait avec Gerbier et les comédiens pour duper les auteurs. Sedaine ne manque pas y comme c'était son habitude^ de transmettre charitablement à son ami cette agréable rumeur :
a Je vous écris^ mon cher collègue, dit Sedaine^ tout en réfléchissant que ce que je vous écris est inutile et que vous êtes certainement aussi pénétré que moi de la conduite de Yhomme aux cor(Jons(le duc de Duras). II faut solder et liquider le plus tôt possible cette affaire pour notre repos et l'honnedr de la littérature. Il faut que cet homme ait un bien grand mépris pour nous^ ou qu'il pense qu'on peut nous jouer bien impunément. Si j'avais eu connaissance de l'arrêt du conseil et de ce qu'il contenait^ mon avis n'aurait point été d'aller chez lui^ mais d'assembler les hommes de lettres et de prendre leurs résolutions sur ce cas grave^ qui porte avec lui le complément de ce que les comédiens ont fait depuis trois ans. Si nous n'en avons pas justice^ nous avons l'air, nous commissaires de la littérature, d'avoir coopéré à cette infamie, et le diner qui l'a suivie avec les comédiens n'est pas fait pour en ôter l'idée. 11 est peu de compagnies où se soient trouvés des hommes de lettres où on ne leur ait dit : Prenez-y garde, M. de Beaumarchais est trop fin pour vous tous ; il vous trompera, tout en ayant l'air de vous défendre. Moi qui vous crois très-honnête homme, moi qui sais qu'un homme de beaucoup d'esprit et chargé de grands intérêts aurait beau* coup de droiture par politique, si ce n'était par inclination ou principe, j'ai ri au nez de ceux qui m'ont tenu ces propos; mais à présent ces propos se tiennent par de nos auteurs dramatiques, et nous y sommes englobés. 11 est vrai que vous y faites le beau rôle : vous êtes l'homme d'esprit, et nous les sots.
il Ainsi je vous supplie, mon cher collègue, au nom de nous tous^ de faire aller ceci vite. Si nous n'en avons pas jus-
Hce, je renonce à tout engagement avec les auteurs dramatiques; je ne veux pas être d'un corps méprisé, quoiqu'il s'en faut bien qu'il soit méprisable.
< Ce deuxième mai* >
Pour se fâcher d'une pareille lettre^ il n'était pas nécessaire d'être très-susceptible. La patience de Beaumarchais n'y tient pas. Voici sa réponse à Sedaine :
< Paris, ce 3 mai 1780.
ff Je n'ai pas répondu^ mon cher collègue^ à votre lettre en la recevant^ parce que la chaleur qui m'en a monté à la tête ne m'eilt pas permis de le faire avec la sagesse convenable.
a J'ai passé ma vie entière à faire de mon mieux^ au doux murmure des reproches et des outrages de ceux que je servais; mais rien ne m'a peut-être autant outré que ce qui m^arrive. En vérité^ on ne sait ici qui l'emporte^ ou de la bêtise ou de la malhonnêteté. C'est assez pour moi ; qu'un autre fasse mieux, je l'applaudirai. J'ai fait de longues et sévères observations sur chaque article de ce ridicule arrêt ; j'ai refait ensuite les articles de l'arrêt, et mon travail de lundi a été montré hier à une heure à M. le duc de Duras par moi. Ce matin ^ je le porte à M. Amelot pour obtenir, d'accord avec M. le maréchal, la refonte de l'arrêt.
a Mais soit qu'on y touche ou non^ le reste de cette semaine aura la continuation de mes soins comme commissaire , et nulle autre de ma vie n'y sera employée. — Assemblée sera indiquée à dimanche matin, où je rendrai compte de tout, et nulle considération humaine ne me retiendra plus longtemps à la suite de la très-reconnàissante littérature dramatique.
(( Au reste, tout ce que la sagesse de mes confrères eût fait sans lediner de vendredi, elle est à même de le faire après et malgré ce diner, ({ui n'a pas apporté d'autre changement à leurs affaires que la mort de quelques bouteilles de vin versées en l'honneur de la réconciliation.
« Il y a une récompense de vingt-cinq louis pour l'homnie ingénieux qui poun*a expliquer à rassemblée de dimanche quel intérêt peut avoir, pour favoriser les comédiens contre les gens de Ictlrcs^le très-bétement accusé Beaumarchais.
a Je vous salue, vous honore et vous aime.
(c Je sens à la lecture de mon griffonnage, que ma tète est encore échauffée ; mais je le recommencerais en vain. Je me trouve un peu moins maître de moi que je ne le désirerais. »
A cette lettre ab iratOy Sedaine, reconnaissant qu'il a eu tort, répond par une lettre affectueuse qui prouve que si Tauteur du Philosophe sans le savoir aimait un pei) les commérages, il était au fond un excellent homme.
a Oui^ mon cher collègue, écrit Sedaine, vous aviez la tète échauffée quand vous m'avez fait réponse. Peut-être cependant m'est-il échappé dans ma lettre quelque chose qui vous a fâché, car je sortais de la Comédie-Italienne, où Ton m'avait tenu des propos qui m'avaient mis en colère. Je ne peux cependant croire que vous ayez pris pour mes sentiments ce que je vous disais de nos ingrats et déraisonnables confrères. Cependant, à l'exception de trois ou quatre, le reste nous rend justice, et c'est à vous que nous la renvoyons. Si je vous ai dit quelque chose qui vous ait fait pcme, je vous en demande très-sincèrement excuse. C'est à vous à avoir de la sagesse ; elle vous fera plus d'honneur qu'à moi^ qui suis bien plus âgé que vous.
« Continuez votre belle et excellente besogne, achevez votre ouvrage, et rendons-leur service en dépit de leur ingratitude. L'affaire terminée à notre honneur par vous, je. les prierai de s'assembler chez moi, et qu'ils m'ordonnent de me joindre à une députation pour vous aller remercier de toutes vo:« sollicitudes. Nous ne pouvons vous offrir que cela. Ils le feront, ou je me sépare d*eux pour le reste de ma vie, qui n'a plus besoin que de repos et de votre amitié.
« Je vous embrawe de toul mon cœur, cl laisduns \es mauvaises têles pour ce qu'elles sont.
• Ce 3 Bui nSD. >
Après deux arrêts du conseil d'Ëlat, plus ou moins contradictoires, obtenus successivement le 17 mars et le 12 mai 1780, sous l'influence rivale de Gerbier et de Beaumarchais, un troisième arrêt du 9 décentre 1780 étouffa provisoirement le débat entre les auteurs et les comédiens, en adoptant le procédé favori de-ces derniers, une cole mal taillée. Cet arrêt statuait au proQt des auteurs: l'que les comédiens seraient obligés-de faire entrer dans leur compte de recette non plus seulement le produit casuel de la porte, mais tous les éléments de la recette, loges louées pour la représentation, loges louées à l'année, abonnements à vie, etc. ; 3" le roi accordait aux auteurs plus encore qu'ils n'avaient demandé : il leur donnait, non plus ie neuvième, mais le septième de la recette. Seulement cette faveur était annulée par l'article It de ce même arrêt du conseil, qui statuait au profit des comédiens que la somme de recette au-dessous de laquelle une pièce tombait dans les règles, et devenait leur propriété, serait portée, de 1,300 livres l'hiver et 800 livres l'été , à la somme de ' S,300 livres pour l'hiver et 1 ,800 livres pour l'été; c'est* à-ilirc que les comédiens, sacrifiés d'un côté, recevaient de l'autre un avantage exorbitant, qui leur pennetlait d'échapper au partage du septième, en faisant tomber la pièce au-dessous de S,300 livres de recette, ce qui n'était pas bien dlEScile et ce qui leur en donnait la
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pleine propriété. Il nous semble qu'on ne peut rien imaginer de moins judicieux que cet arrêt ; c'était pour les acteurs une provocation permanente à s'affranchir d'une condition rigoureuse^ en faisant tomber la pièce dans les règles pour la relever ensuite et jouir de ses produits sans partage. Cette méthode de compensation était en elle-même si absurde, que des deux parts on renonça à la pratiquer. Les intérêts entre acteurs et auteurs* continuèrent à se régler sur l'ancien pied^ au milieu des récriminations réciproques et des comptes arbitraires des comédiens^ jusqu'à la révolution. Seulement l'association des auteurs dramatiques^ fondée si péniblement par Beaumarchais, se maintint tant bien que mal. Chaque année^ on la voit agir de temps en temps^ soit pour régler à l'amiable des contestations entre auteurs, soit pour solliciter vainement la création d'un second Théâtre - Français , soit pour demander non moins vainement que les directeurs de province soient tenus de payer un droit aux auteurs dont ils exploitent les ouvrages.
Enfin la révolution vint mettre un terme aux privilèges abusifs des acteurs du Théâtre-Français et aux usurpations des directeurs des théâtres de province. A la suite d'une pétition rédigée par La Harpe, Beaumarchais et Sedaine^ représentant la société des auteurs dramatiques, et sous Finfluence de divers mémoires publiés par Beaumarchais^ rassemblée nationale reconnut le droit de propriélé des auteurs, supprima tous les privilèges de la Comédie-Française et décréta , le
Et SON TEMPS. 41
13 janvier 4791, que les ouvrages des auteurs vivants ne pourraient être représentés sur aucun théâtre public, dans toute retendue de la France, sans le consentement formel des auteurs. Ceux-ci se trouvaient dès lors établis, à regard du Théâtre-Français et de tous les autres théâtres, sur un pied d'indépendance complète, et en mesure de défendre leurs intérêts et leurs droits. Protéger ces intérêts fut une des grandes occupations de la vieillesse de Beaumarchais. On le voit travaillant sans cesse à régler les rapports des auteurs avec les divers théâtres de Paris, et s'épuisant en efforts pour faire comprendre aux directeurs des théâtres de province qu'ils n'ont pas le droit d'exploiter sans rétribution les ouvrages des auteurs vivants. On ne se doute pas de la difflculté avec laquelle cette idée, qui semble aujourd'hui si simple, s'introduisit dans l'esprit des directeurs des théâtres de province, habitués de toute éternité à ne payer nul droit d'auteur. C'était une tyrannie affreuse contre laquelle protestaient non-seulement les directeurs, mais les municipalités elles-mêmes! Dans une pétition à l'assemblée nationale, Beaumarchais inséra une lettre du directeur d'un théâtre de province, qui lui écrivait tout net : a Nous jouons vos pièces, parce qu'elles nous fournissent de bonnes recettes, et nous les jouerons malgré vous, malgré tous les décrets du monde, et je ne conseille à personne de venir nous en empêcher, il y passerait mal son temps. » Mais Beaumarchais n'était pas homme à se décourager dans la défense d'une cause juste. Jusqu'à la fin de sa vie il se
42 BEAUMAHCHAIS
constitua, auprès des ministres de la monarchie ou de la république^ le patron des auteurs dramatiques^ et une de ses dernières lettres est la suivante, adressée au ministre de Tintérieur sous le directoire, à Tappui d'une pétition de la société :
« Citoyen ministre,
« Vous savez que Voltaire disait souvent : a La littérature a est le premier des beaux-arts, mais elle est le dernier des a métiers, i» Ce n'était pas le plus méprisable qu'il entendait, mais le plus misérable, et surtout la littérature dramar tique, en ce qu'elle est le seul métier qui ne puisse nourrir son maître, par l'insuffisance des lois ou le dédain des magistrats à protéger cette noble propriété, quoiqu'on sache bien qu'aucune autre ne mérite autant qu'elle ce beau nom de propriété, puisqu'elle n'est le fruit ni d'un honteux trafic ni d'une oiseuse hérédité, puisqu'elle est sortie du cerveau de l'auteur toute formée, comme jadis Minerve sortit de celui du maître des dieux ; sublime emblème par lequel les anciens voulaient qu'on saisit la manière dont une conception heureuse «est la propriété sacrée de l'homme qui la met au jour.
a Obligés de transmettre à d'autres leurs compositions dramatiques, pour que les autres les débitent, et par là dépendants des spéculateurs ou entrepreneurs de spectacles, les auteurs, depuis cent années, réclament en vain contre eux la justice des tribunaux, pour arraclicr la plus modique part du fruit de longs travaux qui font vivre dans l'abondance tant d'êtres secondaires qui ne la tiennent que d'eux seuls. . a L'abus est aujourd'hui porté à un tel point, que l'entrepreneur d'un théâtre de Lille a eu l'impudeur d'écrire à l'homme de lettres fondé de pouvoirs des auteurs, dont plusieurs siègent dans les conseils, qu'il ne veut donner que tel prix pour la rétribution des ouvrages qu'il s'approprie, et que, si on veut Fempècher (|u'il ne représente nos ouvrages.
il auii toute la ville pour lui. Kt nous vivons sous Tempire unique des lois protectrices des propriétés !
a Plus étonnant encore, un autre entrepreneur de spectacle à Toulouse, abusant de l'ccharpc municipale dont un malheur Ta décoré^ suspend avec audace le cours de la justice^ et met les auteurs assemblés dans la nécessité de recourir à vous^ ministre; comme autorité supérieure.
a Nous ne devons plus espérer que des ouvrages médiocres, si Ton ne pourvoit pas à ce qu'un chef-d'œuvre agréé du public suffise à faire vivre un temps Thomme modeste qui l'a créé-
a Cette impossibilité bien sentie de trouver un moyen de subsister dans un travail si plein d'attraits pour moi, est ce qui m'a fait reléguer de tout temps dans la classe de mes amusements une occupation exigeant l'emploi de toutes les facultés de l'homme qui veut dignement la remplir. D'où il est résulté que, sentant vivement le but, j'ai pu moins l'atteindre que d'autres qui s'y consacraient tout entiers, et suis resté fort en arrière *.
« C'est donc moins comme auteur dramatique que comme adjudant des auteurs et comme amant d'un si bel art, que j'ose joindre, citoyen ministre, cette lettre à la demande très-instante des littérateurs qui réclament, avec tant de droits, près de vous, l'exécution des lois qui les concernent; nous espérons tous que vous engagerez d'un mot les gens de goût de vos bureaux à vous remettre sous les yeux les pièces q[ui vous sont transmises par le citoyen Framery *.
« Je partage, citoyen ministre, la gratitude respectueuse des signataii'es de la pétition. Beaumarchais. »
f Ce ton de modestie sincère est assez rare chez Beaumarchais pour valoir la peine d'être signalé ; c'est dans sa vieillesse qu'il parlait ainsi de lui-même, reconnaissant avec justesse et même en l'exagérant un peu, le côté faible do son talent.
' C'était le premier agent de la société des auteurs drama. tiques.
Depuis la date de cette lettre^ messidor an V^ les choses sont bien changées; le droit des auteurs dramatiques n'est plus contesté : des règlements équitables assurent leur participation dans les produits de leurs ouvrages. Au Théâtre -Français notamment^ il n'y a plus ni cote mal taillée ni pièce tombée dans les règles et confisquée par les comédiens^ ni soustractions d'abonnements, ni dissimulation de recettes, ni prélèvements de frais \ariables et arbitrai rendent fixés ; et quoique le tarif du droit des auteurs soit en apparence inférieur à celui de l'ancien régime^ il est beaucoup plus considérable en réalité^ car il se compose^ sans exception ni déduction^ sauf celle dudroit des pauvres^ du douzième brut de la recette pour les pièces en cinq actes, du dixhuitième pour trois actes, et du vingt-quatrième pour un acte. En province, les droits des auteurs ne sont pas moins respectés qu'à Paris. Une société nombreuse et influente^ qui a succédé aux essais d'association tentés et soutenus par Beaumarchais, étend partout son action et sa surveillance. Cette société récolte pour Paris plus de 800,000 francs de droits d'auteurs, et 200,000 francs pour la province, sans préjudice d'autres produits divers qu'on estime à 5 ou 600,000 francs par an ; elle défend les droits de ses adhérents, réprime et fait punir # toutes les fraudes commises à leur préjudice, vient en aide à leurs veuves ou à leurs enfants , et les soutient dans leur détresse. C'est là le beau côté de la société des auteurs dramatiques; mais la médaille a son revers : on a accusé quelquefois cette corporation d'exercer un
pouvoir qui Ta jusqu'à l'abus, d'usurper sur les théftires une autorité despotique^ de constituer une véritable coalition industrielle qui défend à ses adhérents, sous pdne d'une amende de six mille francs, de faire avec aucun théâtre des traités particuliers à des conditions inférieures à celles qu'elle impose^ — si bien que tout directeur qui refuse de souscrire aux volontés de la commission dirigeante est mis par elle en interdit; on lui retire à la fois et à jour tixe^ comme cela est arrivé il n'y a pas longtemps, toutes les pièces des auteurs qui font partie de la société, et on le place ainsi dans la nécessité de fermer son théâtre ou de céder.
Les théâtres ne se trouvent plus aujourd'hui en présence d'un auteur libre dans ses volontés, mais d'une corporation dont la volonté collective est irrésistible et immuable ^ Il est \rai que le monopole des théâtres, c'est-à-dire la suppression de la concurrence des direc^ teurs établie par la législation de 1791^ entraînait assez naturellement comme conséquence la coalitiondes auteurs ; mais il faut sgouter que cette coalition, en défendante ses adhérents de travailler pour les théâtres à des conditions moindres que celles qu'elle a fixées, devrait peut-être joindre à cette prohibition une prohibition corrélative, c'est-à-dire défendre aux auteurs d'abuser parfois de leur situation pour rançonner les théâtres^ se faire allouer, indépendamment du tarif convenu, des primes exorbitantes, des billets de faveur vendus à
1 Voir sur cette question les Études administratives de M. Vivien.
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la porte par le ministère des chefs de claque^ et constituant au profit de Tauteur une recette supplémentaire qui a dépassé quelquefois 50 francs par jour !—En un mot^ la société des auteurs^ qui interdit à ses membres d'accepter moins que le prix conTenu^ ne devrait-elle pas leur interdire aussi d'exiger plus et de se livrer à des spéculations qui paraissent peu conformes à la dignité des lettres ?— Nous ne pouvons ici qu'indiquer ces questions; si nous les posons, c'est uniquement afin de mettre eu présence des faibles et difficiles commencements de la société des auteurs dramatiques l'état de prospérité dont elle jouit aujourd'hui. Ce contraste fait ressortir d'autant les services rendus par Beaumarchais, dont les efforts ont eu constamment pour but d'améliorer la situation des écrivains en général.
Resterait à se demander ce qu'il y a de bon et de mauvais dans cette hausse des produits littéraires, où l'on rencontre l'action de Beaumarchais, comme on la rencontre à l'origine de plusieurs autres choses bonnes ou mauvaises de ce temps-ci. On a accusé parfois Tardent avocat du droit d*auleur au xviii* siècle d'avoir contribué à développer l'industrialisme en littérature : il faut s'entendre. Beaumarchais n'a pas fait son siècle, H l'a trouvé tout fait, il a trouvé une société où l'amour
du bien-être matériel, quoique moins développé qu'aujourd'hui, était déjà très - fortement prononcé, où la richesse, qui de nos jours est tout, commençait à égaler et tendait à éclipser toutes les autres influences. Il a vu autour de lui des littérateurs pauvres, non par stoïcisme
et par goût comme Rousseau (qui, sous ce rapport, est une exception au milieu de son temps)^ mais pauvres par ignorance des moyens de devenir plus riches^ pauvres par suite d'une habitude invétérée de vivre mesquinement de pensions ministérielles ou de cadeaux obtenus de la munificence des grands^ pauvres enfin par l'impossibilité de tirer un produit suffisant de leurs ouvrages^ exploités sans habileté par des libraires ignorants ou confisqués par des acteurs rapaces et publiés sans aucune garantie contre tous les genres de spoliation. Dans cet état de choses, Beaumarchais qui^ comme Voltaire^ avait su devenir riche en dehors de la littérature, mais qui n'admettait pas^ comme Voltaire^ que rhomme de lettres qui n'est que cela fût nécessairement voué à la misère^ Beaumarchais a pensé que sous la protection de lois plus justes^ avec plus dUiabileté dans les moyens de se mettre en rapport avec le public^ la profession littéraire pourrait devenir une profession indépendante, se suffisant à elle-même, comme plusieurs autres, et capable d'assurer, sinon l'opulence, au moins l'aisance à celui qui l'exerce avec probité et talent. Sous ce point de vue> Beaumarchais avait parfaitement raison ; il devançait son temps, il émettait une opinion hardie, devenue aujourdlmi une vérité incontestable^ lorsqu'en 1780^ il écrivait au duc de Duras ces lignes : a II vaut mieux^ suivant moi^ qu'un homme de lettres vive honnêtement du fruit avoué de sesouvrages que de courir après des places ou des pensions qu'il peut mendier longtemps sans les arracher. » Qui pour-
rait aujourd'hui méconnaître la justesse de cette opinion de Beaumarchais? Le régime où l'écrivain n'a d'autre maître que le public est en lui-même infiniment préférable à tous les autres, sans en excepter le protectorat si vanté de Louis XIY. Ce protectorat superbe donnait 3000 francs de pension à Chapelain, qualifié le plus grand poète français qui ait jamais été, et supprimait la maigre pension de Corneille ; il payait Benserade un tiers de plus que Molière ; il forçait Hézeray à demander bassement pardon d'avoir écrit suivant sa conscience^ et à promettre de passer t éponge sur la vérité^ pour obtenir la restitution de ses gages d'historiographe *. Très-peu d'argent, partagé entre quelques hommes de génie et quelques médiocrités ; en dehors de cette distribution, une foule de littérateurs affamés^ de CoUetets crottés jusqu'à Véchine, non moins misérables et aussi peu scrupuleux que les derniers enfants perdus de la littérature contemporaine,— voilà, à tout prendre, ce qu'était la situation des gens de lettres sous Louis XIV «.
* Voir deux lettres de Mézeray à Colbert, publiées par M. Tasrhereau, dans ses Études sur Molière, p. 371.
s On a tant exagéré les largesses de Louis XIV à l'égard des savants et des gens de lettres, qu'il n'est peut-être pas inutile de reproduire ici un détail qu'on ne lit guère et que nous empruntons aux Mémoires de Charles Perrault, dont le témoignage est ici d'autant plus précieux, qu'il était lui-môme un des agents de Colbert pour ces distributions. En nous donnant le chiffre de la munificence royale, Perrault nous édifie en même tepnps sur le caractère plus fastueux et plus capricieux que solide de ces fameuses pensions qui allaient, dit-on, chercher le mérite jusqu'aux extrémités de l'Europe. « M. Colbert, dit Perrault, fit un fonds de la somme de cent mille livres sur l'état des bâtiments
Comme je ne voudrais pas que le lecieur se trompât sur ma pensée^ j'éprouve le besoin de la rendre aussi claire que possible. La plugart des grands écrivains du XVII* siècle ne sont pas seulement d'admirables génies^ ce sont aussi de nobles caractères. Sans parler ici des prêtres illustres de ce temps^ chez qui la rectitude morale est comme une conséquence de la profession^ presque tous les grands écrivains laïques d'alors, prosateurs ou poètes, se distinguent par la dignité de leur vie et la sincérité de leurs sentiments; simples et modestes dans leurs goûts^ uniquement occupés de faire le mieux possible ce quMls ont à faire^ ils recherchent avant tout les jouissances morales de la gloire^ le bonheur désintéressé de concourir, chacun dans la sphère de ses aptitudes, à répandre Tamour du beau, du bien ou du vrai. Si presque tous s'accordent à louer le bril-
pour ôtre distribué aux gens de lettres. Tout ce qui se trouva d'hommes distingués pour l'éloquence , la poésie , la mécanique et les autres sciences, tant dans le royaume que dans les
pays étrangers, reçurent des gratifications Il alla de ces
pensions en Italie, en Allemagne^ en Danemark, en Suède et aux dernières extrémités du Nord; elles f allaient par lettres de change. A l'égard de celles qui se distribuaient à Paris, elles se portèrent la première année chez tous les gratifiés, par le commis du trésorier des bâtiments, dans des bourses d'or les plus propres* du monde ; la seconde année dans des bourses de cuir. Comme toutes choses ne peuvent pas demeurer au môme état et vont naturellement en dépérissant, les années suivantes il fallut aller recevoir soi-même les pensions chez le trésorier, en monnaie ordinaire. Les années bientôt eurent quinze et seize mois , et quand on déclara la guerre à l'Espagne, une grande partie de ces gratifications s'amortirent, et il ne resta presque plus que les pensions de la petite Académie et de l'Académiedes sciences. — [yiémoirea de Perrault, liv. 1, p. 31.)
TOu. ir. i
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lant souverain^ eu qui se personuifiaii alors Tidée de patrie^ avec un enthousiasme qui peut nous sembler parfois exagéré ou^ dans certains cas^ peu motivé^ ce n'est pas une basse impulsion de cupidité qui les anime; ils obéissent à l'impulsion générale de leur siècle^ ils pensent ce qu'ils disent> et tous parleraient de Louis XIV mort comme ils parlent de Louis XIV vivant. Toute la question est de savoir si les belles qualités morales qui recommandent à notre respect la plupart de ces grands génies littéraires^ tiennent à eux-mêmes ou peuvent être plus ou moins attribuée^ aux conditions particulières d'existence qui leur étaient faites^ et en vertu desquelles le bien-être matériel .de ceux d'entre eux qui n'avaient point de fortune personnelle dépendait beaucoup moins du public que de la faveur royale. Pour juger la question il suffit'^ ce nous semble^ de considérer que le régime des pensions royales^ uni au régime des largesses individuelles des grands ou des riches^ ne s'appliquait pas seulement au petit nombre des écrivains de génie^ mais à toute la niasse des lettrés du xvii'siècle,— et d'étudier, par conséquent, l'efTet de ce régime sur la tenue et la moralité, non pas de quelques hommes, mais des gens de lettres en général.---Or quiconque voudra se donner la peine d'examiner de près, dans leur vie et dans leurs rapports avec les classes supérieures de la société, toute cette masse de littérateurs de second ou de troisième ordre, qui ne manquent pas plus au xv!!*" siècle qu'à toute autre époque, reconnaîtra sans peine que le besoin où ils sont de tirer
leur subsistance de la générosité du roi^ des ministres ou de tel ou tel particulier^ développe en eux des habitudes de mendicité^ de parasitisme^ de vénalité y de flatterie outrée et vile, qui dépassent chez beaucoup d'entre eux tout ce que la condition actuelle des gens de lettres a pu produire en ce genre de plus exorbitant. L'état actuel offre sans nul doute des inconvénients. Transformée en une profession qui peut se sufflre à elle-même^ la profession d'homme de lettres a rencontré le danger du contact et de Fimitation des industries qui n'oAt (}ue le lucre pour objet. L'influence de celles-ci étant devenue malheureusement de jour en jour plus envahissante^ il en est résulté que cette influence a déteint trop souvent sur la littérature , et qu'une société où les industriels tiennent le haut du pavé a naturellement produit une littérature industrielle. Que^ dans ses luttes ardentes pour la propriété littéraire, Beaumarchais, en insistant trop sur l'idée de profit, ait contribué à préparer ce mélange de la littérature et de l'industrie, qu'il ait concouru pour sa part aux inconvénients que ce mélange entraîne, c'est possible ; mais ce qui est certain, c'est qu'il a travaillé de toutes ses forces à amener pour les écrivains un régime où leur existence ne dépendit que d'eux-mêmes. Et s'il est vrai qu'en aucun temps il n'a été aussi facile que de nos jours à un homme laborieux doué de quelque talent et modéré dans ses désirs, de vivre des produits de sa plume, d'en vivre honnêtement, sans servilité à l'égard de personne, sans bassesse, sans palinodie, sans
capitulation de conscience, nous avons le droit de dire que Beaumarchais n'est point étranger à ce résultat^ car la recherche des moyens propres à l'obtenir a été une des grandes occupations de sa vie.
DBNOUEMBNT OU PROCES LA BLACRB.— BEAUMARCHAIS ET LE PRINCE DB CONTI. — UNE ARRIÈRE-P&TITB-FILLE DE M"* DE SBVIONÉ. — BEAUMARCHAIS DEVANT LE PARLEMENT DAIX. — GUDIN RÉFUGIÉ AU TBMPLE. — m"* NINON.
Au moment où Beaumarchais^ réhabilité de la sentence rendue contre lui par le parlement Haupeou, jouissant du brillant succès du Barbier de Séville, déjà investi de la confiance intime du gouvernement dans la question américaine^ bien accueilli a la cour^ populaire a la ville, dirigeait les auteurs dramatiques dans cette querelle contre les comédiens que nous venons de raconter^ il pouvait se considérer comme un homme qui a vaincu enfin la mauvaise fortune ; cependant il n'était pas encore dégagé de toutes les entraves du passé. Ce premier procès civil contre le comte de La Blache, qui avait été Torigine de ses tribulations et de sa célébrité, subsistait toujours^ et au milieu de ses triomphes tenait en échec sa fortune et son honneur.
L'Iiommc de confiance du ministère dans TafTaire des États-Unis^ le populaire auteur du Barbier , était sous le coup d'une sentence inique qui le déclarait indirectement faussaire et mettait ses biens à la discrétion d'un ennemi. C'était encore là une discordance qu'il lui importait de faire disparaître de sa vie; aussi deyonsnous^ avant de le suivre dans sa carrière d'agent politique et d'armateur^ le montrer se débarrassant enfin de cet étemel procès^ dont la conclusion nous fournira quelques détails de mœurs assez curieux.
Le jugement rendu contre Beaumarchais avait été cassé par un arrêt du grand-conseil à la fin de i 775^ et l'affaire renvoyée devant le parlement de Provence. Le comte deLaBlache, voyant grandir rapidement le crédit de son adversaire^ pressait de toutes ses forces la solution définitive. Beaumarchais y mettait moins de hâte : occupé d'organiser son opération d'Amérique et d'obtenir sa réhabilitation au criminel^ il ne voulait vider l'incident civil qu'après avoir bien assuré sa situation et s'être ménagé tous les moyens de lutter avec avantage contre un maréchal de camp riche^ opiniâtre et remuant. Ainsi s'explique le billet suivant du ministre des affaires étrangères^ M. de Vergennes^ à Beaumarchais^ qui avait demandé un ajournement, et qui, on le verra^ avait déjà su établir une liaison assez étroite entre les affaires de l'État et ses propres affaires.
« VertaiUci, le 9 juin 1T76.
of Je n'ai reçu qu'hier, Monsieur, votre billet daté, je crois, par erreur du 30 mai. Je n'ai pas été moins surpris que vous
ET SON TÇMPS. 55
d'apprendre qu'il y avait un rapporteur nommé à Aix dans votre affaire avec M. le comte de La Blache. J'ai vu hier à cette occasion M. le garde des sceaux, qui a immédiatement donné ordre pour qu'il soit écrit à M. de La Tour, premier président de ce tribunal^ à reiïet de faire suspendre toute procédure ultérieure. M. le garde des sceaux estime, au reste, que la nomination d'un rapporteur ne peut être d'aucune conséquence. Vous connaissez, Monsieur, la sincérité de mon intérêt pour tout ce qui vous regarde. »
Le billet est sans signature, comme plusieurs des billets de H. de Vergennes, mais il est autographe, parfaitement authentique et nous donne une idée du degré de crédit auquel Beaumarchais était parvenu en 1776.
Un mois après la date de ce billet, en août 1776, il perdit un de ses patrons les plus afTectueux et les plus puissants, le prince de Conti. Ce prince, que Louis XV appelait mon cousin Vavocaty à cause de son goût pour la discussion et l'opposition, était de plus un esprit fort. Au lit de mort, il refusait de recevoir les sacrements de l'Église. Si Ton en croit H""® du Detfant, il persista dans son refus, car elle dit : a Le prince de Conti a reçu la visite de rarchevêque et les exhortations de M. de La Borde; c'est tout ce qu'il a reçu:if> mais il paraîtrait d'après le manuscrit inédit de Gudin, que Ton parvint à le déterminer à mourir plus chrétiennement en ajoutant aux exhortations de l'archevêque de Paris le poids de celles de l'auteur du Barbier de Séville. — a Le prince, dit Gudin, repoussait tous ceux qui voulaient le préparer aux lugubres cérémonies de l'Église. On eut recours à Beaumarchais. Il était aimé du prince^
il savait traiter les choses importantes avec autant de gravité qu'il mettait d'agrément dans les choses frivoles, il avait le talent de tout hasarder sans déplaire et de ramener les esprits à son opinion par des motifs inattendus qui ne se présentaient qu'à lui. b Beaumarchais se mit donc en frais d'éloquence, et l'on vit, par un contraste assez bizarre^ l'auteur du Barbier associé à l'archevêque de Paris pour obtenir qu'un prince du sang consentit à recevoir l'extrême-onction * .
1 Le récit de Gudin est rendu très vraisemblable par la liaison du prince et de Beaumarchais. J'ai trouvé dans les papiers de ce dernier plus d'une trace de cette liaison. Je ne citerai à ce sujet qu'une lettre inédite de Beaumarchais au prince, qui annonce une assez grande familiarité, et où la demande de deux bouteilles de vin est tournée d'une manière piquante :
« Monseigneur,
« Je chantais hier au soir les grandes qualités de Votre Altesse ; je vantais surtout sa munificence et j'emplojais cette foule de synonymes redoutables de l'un de vos serviteurs pour prouver que vous étiez , Monseigneur , non pas le prince , mais l'homme le plus généreux que je connusse, lorsqu'un vilain, que Lucifer confonde, m'a répondu froidement que tout cela était bon pour le discours, mais qu'il était sûr que Votre Altesse Sérénissime laisserait crever comme un chien un pauvre chrétien au coin d'une haie» faute d'une bouteille de romanée. — Vil calomniateur! ai-je dit avec dédain. — Médisant, voilà tout ce que je suis, a-t-il répliqué. — Je ne puis souffrir. Monseigneur, que l'on déchire à mes yeux la réputation d'un grand prince, et j'ai fait un projet de vengeance qui ne sera pas différé môme à demain, si Votre Altesse ne le trouve pas trop cruel. J'ai commencé par provoquer à dîner chez moi le traître, à quatre heures aujourd'hui : il ne se doute de rien. Là notre dessein est de lui boire au nez la bouteille de romanée et de lui casser le carafon sur la nuque, et, si le premier coup ne le tue pas sur la place, de redoubler du carafon de la seconde bouteille. Laissez agir vos serviteurs. Monseigneur, il ne s'agit que d'armer leurs bras. Puisse le traître se voir, comme nous l'avons dit ailleurs, accablé sous les
A la même époque, im incident relatif h son procès d'Aix fournit à Beaumarchais loccasion d'écrire une des lettres les mieux tournées qui -soient sorties de sa plume. La femme d'un des présidents à mortier du parlement de Provence, M"' de Saint - Vincent, arrière petite-fille de M"« de Sévigné, était gravement compromise dans un procès des plus scandaleux qui se jugeait à Paris, entre cette dame, le duc de Richelieu et quelques autres personnes d'un rang moins élevé. La décadence des gouvernements est toujours marquée par des procès de ce genre ; ils abondent en France dans les années qui précèdent la révolution de 89. Dans celui-ci, il ne s'agissait de rien moins que de 240,000 francs de billets faux, que le duc de Richelieu accusait M""* de Saint- Vincent d'avoir fabriqués et négociés sous son nom, tandis que la dame, depuis longtemps séparée de son mari et ayant entretenu avec le duc de Richelieu des relations coupables, l'accusait à son tour de l'avoir trompée, de lui avoir donné lui-même ces billets, sachant bien qu'ils étaient faux. Le maréchal de France impliqué dans une semblable affaire avait alors soixantedix-buit ans*.--M"* de Saint- Vincent était prisonnière
boucliers des Samnites ! Le porteur de cette lettre est, la hotte
aux épaules, chargé d'attendre les ordres de Votre Altesse.
c Je suis avec un zèle intarissable, Monseigneur, de Votre
Altesse Sérénissime, le très-humble et très-obéissant serviteur,
« Ce dimanche, 5 février 1775. >
* Lorsque mourut ce vieux libertin, qui était membre de l'Académie française, et que Voltaire appelait mon héros, un grave historien, Oaillard^ alors directeur de l'Académie, répondant au
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à la Conciergerie, lorsqu'elle apprit par son avocat que Beaumarchais rendait des visites au duc de Richelieu ; ces visites étaient alors molivées par le débat avec les comédiens dont nous avons déjà rendu compte. M"* de Saint-Yincent se persuada que Beaumarchais, pour être agréable au duc, allait écrire en son nom un mémoire contre elle, et, afin de conjurer ce danger imaginaire, elle lui adresse de la Conciergerie une lettre où Ton retrouyera quelque chose de l'esprit de son illustre aïeule. Quel crève-cœur pour M"' de Sévigné, la plus aimable, la plus gaie, mais la plus honnête des femmes, si, revenant au monde, elle eût pu voir une de ses descendanies à la Conciergerie, affreusement compromise de toutes les manières, écrire à Beaumarchais, d'un ton leste que son horrible situation rend inconvenant, la lettre suivante !
a Je vous vois d'ici tailler votre plume, cette plurac charmante qui n'aurait dû être employée que pour louer les Grâces et faire admirer les Muses; cependant, Monsieur, vous allez vous en servir contre moi, et, quand vous sortirez
nom de ce corps au duc d'Harcourt, qui succédait au duc de Richelieu, faisait l'éloge de ce dernier en des termes qui paraissent incroyables, quand on les lit dans la correspondance de Orimm, et qui peignent toute une époque. Après avoir qualifié le défunt d'Alcibiade français et l'avoir comparé à un demi-dieu dont lafoipartout offerte est reçue en cent UeuXt le docte et galant directeur de PAcadémie continuait ainsi son parallèle mythologique : « Les Hélène, les Péribée, les Ariadne , tant d'autre» dont les noms lui sont môme échappés , éblouies de sa gloire, alarmées de ses grâces, briguent sa conquête , déplorent son inconstance; toutes le préfèrent, toutes sont préférées. » C'est ainsi qu'on louait un académicien en l'an de grâce 1789, à la ▼eille de la révolution.
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(h cette carrière^ sous quel laurier comptez-vous vous reposer? dans quel Jourdain purifierez-vous cette plume souillée du sang innocent? Tous les cordons bleus^ tous les maréchaux de France jie vous justifieront pas; je n'ai qu'une espérance, c'est que le Saint-Esprit, qui souftle où il veut, ne voudra pas vous inspirer la moindre pensée, ni la moindre petite phrase; vous serez obligé d'avoir i*ecours au diable, et, dans ce cas-là, vous vous ressouvenez assez de votre catéchisme pour savoir qu'avec un signe de croix nous ferons disparaître votre mémoire. Vous en avez commencé un contre M. de Vedel% je le sais, et vous aurez beau répondre non. Je connais le style de l'avocat du maréchal; s'il paraît un mémoire, que je ne bâille pas dès la première page, si je ne dors pas à la seconde, si je ne fmis pas par le jeter par la fenêtre, je dirai : c'est M. de Beaumarchais qui l'a écrit, composé et fait imprimer. Alors je taillerai aussi ma plume, et ce sera moi qui vous répondrai. Monsieur.
« En attendant, comme vous êtes encore pour moi un homme aimable, un homme avec qui je ne refuserais pas d'être confrontée, quand il m'en coûterait bien d'être M"« Goêzman« j'ai l'honneur d'être. Monsieur, votre trèshumble et très-obéissante servante.
Vence de Saint- VracENT. »
c A la Conciergerie, samedi . »
Cette lettre était embarrassante pour Beaumarchais : celle qui l'écrivait était la femme d'un des présidents du parlement devant lequel son procès avec le comte de La Blache allait être jugé en dernier ressort. 11 ignorait alors que le président de Saint-Vincent, depuis longtemps séparé de sa femme par l'inconduite de celle-
1 C'était une des personnes compromises avec M"^« de .Saint- Vincent dans l'accusation de faux. L'assertion^de la dame était d'ailleurs absolument inexacte.
«0 BKAUM ARC HAIS
ci, ne prenait à elle auenne espèce d'intérôt; il redoutait que cette fausse idée de M"* de Saint-Vincent n'exerçât sur son procès d'Aix une fâcheuse influence; car, indépendamment de la situation de son mari^ cette dame était alliée à plusieurs grandes familles parlementaires de Proyence ; il tenait donc à la dissuader^ mais il tenait aussi à ne pas indisposer contre lui le duc de Richelieu» au cas où M*"* de Saint-Vincent montrerait sa réponse^ et en même temps il désirait faire sentir poliment â une dame de qualité^ dont la réputation était très -entamée^ qui se trouvait accusée d'un crime pour lequel elle fut condamnée % que sa gaieté n'était pas tout à fait en harmonie avec sa position. Tout cela exigeait beaucoup de tact ^ et comme cette quaUté n'est pas la plus saillante de toutes celles de Beaumarchais, on aimera peut-être à la rencontrer dans sa réponse à rarrière-petite-flUe de H*"* de Sévigné :
a On vous a mal instruite^ Madame ; quelques affaires de comédie m'ont attiré chez M. le maréchatl de Richelieu^ d'où M. Blondcl a beaucoup trop légèrement conclu qu'il s'agissait de mémoires de ma part. Je ne suis point avocat, et, dans imc affaire aussi grave, M. le maréchal doit plus rechercher un homme de loi qui dise des choses qu'un homme de lettres qui fasse des phrases.
a De ma part, Madame, je suis encore en reste avec M; le comte de La Blache d'un épais mémoire qu'il vient de
1 Je crois qu'elle ne fut pas formellement condamnée comme faussaire, mais les billets dont elle revendiquait le payement contre le duc de Richelieu furent déclarés nuls.
publier à A\x, où nous sommes renvoyé;»; j'ai sur mon bureau les matériaux d'une requôte à la cour des [>aii*s contre la cour sans pairs qui m'a blâmé d'avoir eu raison^ et M. Blondel veut que j'aille m*immiscer dans les tracas d'autruî^ lorsque tout mon temps ne peut suffire aux miens : cela n'est ni probable ni vrai.
a Non^ Madame^ je n'ai point commencé de mémoire contre M. de Vedel; je n'en ferai point contre vous^ et je n'ai reçu de M. le maréchal ni de personne aucune demande à ce sujet. Pour l'univers entier, je ne voudrais me servir de ma plume pour un ressentiment étranger^ et comme vous le dites très-bien^ Madame^ une inspiration de reflet ne me fournirait ni pensée ni expression \ ce n'est même qu'avec le plus vif regret que j'ai quelquefois été forcé d'employer ma plume contre mes ennemis personnels. D'ailleurs un procès d'une aussi sombre gravité que le vôtre exige un ton dont je désire sincèrement n'être jamais dans le cas d'user contre personne. Voilà ma profession de foi. Je suis on ne peut plus sensible à tout ce que vous me dites d'Iionnéte et d'obligeant; mais, quoique j'estime infiniment la force d'esprit qui soutient les malheureux dans l'oppression, ce n'est pas sans quelque douleur que j'ai vu tant d'espnt, de grâces et de gaieté briller au milieu d'une aussi grande infortune et s'échapper du triste lieu que vous habitez.
(( Ce sentiment qui cotiduit ma plume vous prouvera mieux que tout l'enjouement du monde combien je suis éloigné de m'en servir contre vous^ dont j'ai l'honneur d'être avec respect, Madame, etc.
Retardé par les nombreuses afTaires que Beaumarchais menait de front, le dernier et décisif combat entre le comte de La Blacheet lui se livra à Aix , en juillet 1778. L'auieur du Barbier de Siville, accompagné du fidèle Gudin, partit pour la Provence ; il allait
iii BEÂtJMAkOUAiS
du mèuie coup expédier à Marseille deux vaisseaux |K)ur les États-Unis ; et en finir à Âix avec le plus acbamé de ses adversaires.
Les mémoires publiés en Provence par Beaumarchais ont été réimprimés dans ses œuvres; nous n'avons donc pas à nous en occuper. Au milieu de beaucoup d^négalités, ils renferment des morceaux qui ne sont pas au-dessous des meilleurs passages des Mémoires contre Goëzman ; le ton général est d'une audace qui^ sans exclure l'habileté^ touche parfois un peu à la forfanterie : on y sent un homme qui a la conscience de sa force^ qui conduit de grandes opérations^ jouit d'une grande célébrité et considère son importance sociale comme égale au moins à celle d'un maréchal de camp. Il y a des pages , le débuts par exemple^ du mémoire intitulé le Tarlare à la légion, où le genre du pamphlet avec ses qualités et ses défauts est traité de main de maitre^ et qui rappellent ce qui a éié écrit en ce genre de plus âpre, de plus vif et de plus dégagé.
La ville d'Aix semblait alors prédestinée aux procès célèbres.^Au même lieu où Mirabeau devait bientôt venir faire entendre les premiers rugissements de son éloquence , on voyait briller la verve étincelante de l'auteur du Barbier de Séville, du triomphateur du parlement Haupeou. Vainement le comte de La Blache s'était entouré de six avocats et préparait depuis longtemps sa victoire; la plume de Beaumarchais agit rapidement sur les têtes provençales. Au boul de quelques jours le public était conquis. « Vous avez retourné la
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ville^B lui disait son procureur. Son triomptie fut complet y et un arrêt définitif le débarrassa pour jamais du comte de La Blacbe. L'ivresse de ce triomphe après tant d'années d'incertitudes et de combats^ Texaltation provençale avec laquelle il fut accueilli^ sont tracées au naturel dans une lettre inédite, écrite d'Aix par Gudin^ et qui nous parait offrir assez dintérèt pour être reproduite.
« D*Aix, 23 juillet 1778.
a Beaumarchais a enlin gagné son procès à Âix. La cause a été jugée en sa faveur tout d'une voix^ avec dépens, dommages et intérêts, le Falcoz^ débouté de toutes ses demandes etprétentions^ comme mal fondées et calomnieuses ; ce mot est dans l'arrêt. L'affaire a été examinée et discutée ici avec une attention particulière^ et les questions de droit ont été traitées avec une clarté et une profondeur qui doivent faire honneur au barreau de cette ville, l^c Falcoz était d'une prodigieuse activité et d'une excessive adresse ; tous les jours, il sortait dès cinq heures du matin, il visitait tous ses juges, il courait chez ses six avocats, il se montrait partout. Beaumarchais faisait tout le contraire, il ne voyait personne, il n'allait pas même chez ses juges; je l'en grondais quelquefois, il me répondait comme le Misanthrope : a Ma cause n'est-elle pas bonne ? » Pour répondre à la consultation de Falcoz, qui avançait avec une impudence inconcevable que jamais Beaumarchais n'avait eu de liaisons avec M. Duverney, Beaumarchais lui décocha le mémoire que vous dcvei
1 M. de La Blache s'appelait Falcoz de La Blache. — En nous séparant ici de cet opiniâtre antagoniste de Beaumarchais » comme nous n*épousons pas absolument les querelles de l'auteur du Barhier de SévilUt nous devons dire que le comte Falcoz de La Blache, qui appartenait, du côté paternel, à une famille distinguée du Dauphiné, figura plus tard honorablement à l'Assemblée constituante, en qualité de député de la noblesse de sa province.
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avoir rcçu^ Réponse ingénue, etc. Le Falcoz, secondé de Châtilloû et de six avocats^ ayant présente sa requête pour faire brûler ledit mémoire par la main du bourreau^ et ayant publié un autre mémoire et une autre consultation, signée des siX; Beaumarchais leur riposta par un nouvel écrit que vous ne connaissez pas encore^ intitulé le Tartare à la légion. Il les y traitait en véritable Tartare^ si ce n^est qu'il les plaisantait avec plus de gaieté qu'il n'y en eut jamais dans toute la Scythie. Pendant qu'il s'amusait ainsi et qu'il riait avec ses conseils^ maints avocats de cette ville communiquaient à lui et à son avocat^ ou même faisaient imprimer des écrits qui prouvaient qu'il avait pour lui la loi et les autorités de tous les commentateurs des lois. I^s juges gardaient le plus profond silence et examinaient cette affaire avec une sévérité propre à confondre tout téméraire. Notre Tartare demanda à parler à tous ses juges assemblés et à les instruire tous ensemble; mais comme il ne prétendait aucun avantage sur son adversaire^ il demanda la même grâce pour lui; on la leur accoixla^ et comme ils parlent bien l'un et l'autre^ les deux séances furent très-intéressantes. Mais la ûerté^ la confiance^ la manière franche d'exprimer les faits, les bonnes raisons de notre Tartare ne pouvaient manquer d'entraîner les esprits^ que les subtilités de son adversaire^ entendu après lui, ne purent éblouir. Les esprits, prévenus depuis deux ans par la consultation du Falcoz et depuis deux mois par ses visites^ par ses discours, par son uniforme , son titre et ses allégations, lui avaient tout à coup été enlevés par les réponses vigoureuses du Tartare. Il ne lui restait plus qu'un faible parti de gens obstinément attachés à la noblesse ou à leurs intérêts.
(c Toute cette ville, qui subsiste de procès, était dans l'attente et dans l'impatience. Les juges délibéraient, les portes du palais étaient assiégées ; les femmes, les curieux, les amateurs, étaient sous une belle allée d'arbres, non loin du |)alais ; les oisifs remplissaient les cafés qui bordent cette promenade. Le Falcoz était dans son salon, bien éclairé,
regardant sur cette allée^ notre ami dans un quartier fort éloigne; la nuit venait^ enfin les porles du palais s^ouvrent^ ces mots se font entendre : Beaumarchais a gagné; mille voix les répètent^ les battements de mains se propagent le long de la promenade^ les fenêtres et les portes du Falcoz se ferment soudainement^ la foule arrive avec des cris et des acclamations chez notre ami; les hommes^ les femmes, les gens qu'il connaît et ceux qu'il ne connaît pas l'embrassent, le félicitent^ le congratulent; cette joie universelle, ces cris, ces transports le saisissent; les larmes le gagnent^ et le voilà qui^ comme un grand enfant, se laisse aller dans nos bras et y reste évanoui. C'est à qui le secourra, qui du vinaigre, qui un flacon, qui de l'air; mais, comme il l'a dit lui-même^ les douces impressions de la joie ne font point de mal. 11 revint bientôt, et nous allâmes ensemble voir et remercier le premier président. Ce magistrat, avec la noble sévérité du chef d'un tribunal auguste, lui reprocha la vivacité de ses mémoires. Il avait raison : comme homme, on doit les approuver; comme magistrat, on ne le peut pas en conscience. En effet, le parlement les avait trouvés si gais, qu'il n'avait pu se dispenser de condamner le second à être lacéré^ non pas par la main d'un bourreau, comme le voulait ce Falcoz, mais par celle d'un huissier, ce qui est bien différent. Pour lui apprendre à être si plaisant^ on l'a condamné, outre cette lacération, à donner mille écus aux pauvres de cette ville^ et il leur en a donné deux mille, a pour les féliciter, a-t-il dit^ d'avoir de si bons et de si vertueux magistrats. j> Les mémoires du Falcoz ont été aussi supprimés. En revenant de chez le premier président^ nous retrouvâmes la même foule à la maison : les tambourins, les flûtes, les violons se succédèrent avant et après le souper; tous les fagots du quartier furent entassés et firent un feu de joie. Les gens instruits disaient, en passant sous les fenêtres :
Montrez Héraclius au peuple qui Tattend. a Les dames qui étaient dans Tappartement voulurent jouir
de ce spectacle^ et obligèrent notre ami à s'approcher d'une fenêtre et à n'être pas modestement cruel pour un peuple qui lui témoignait tant de bienveillance. Les artisans de cette ville ont fait une chanson pour lui^ en patois provençal^ et sont venus en corps la lui chanter sous ses fenêtres. Tous les cœurs ont pris part à sa joie, et tout le monde^ enchanté^ le traite comme un homme célèbre, à la probité duquel on vient enfin de rendre la justice qui lui était due. »
Non content de célébrer en prose le triomphe de son ami^ Gudin voulut le chanter en vers, et mal lui en prit» A son retour à Paris, il avait rédigé une grande épttre à Beaumarchais dont voici le début :
Ainsi du parlement la sévère justice
A de tes ennemis confondu la malice.
Ils se flattaient pourtant que leur art ténébreux ,
Qui d*tm vil sénateur en des temps malheureux
Avait fait incliner la vénale balance.
De nos vrais magistrats surprendrait la prudence.
Ce chef-d'œuvre, composé d'une centaine de vers, avait été inséré dans le journal français , le Courrier de VEurope, qui se publiait à Londres, et qui avait altéré le texte en mettant à la place de ces mots : Qui d'un vil sénateur , etc. , ceux-ci : Qui d'un sénat profane, etc. , de telle sorte que l'allusion personnelle au juge Goêzman, qui avait le plus contribué à faire perdre à Beaumarchais son premier procès contre le comte de La Blache, se trouvait transformée en une allusion au parlement Maupeou tout entier. Or ce corps judiciaire, on l'a déjà dit ailleurs, en cessant d'exister comme parlement, avait vu la plupart de ses membres rentrer dans le grand conseil, d'où Maupeou les avait tirés. Le
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grand conseil était donc de fait^ sinon de droit, identifié au parlement de Haupeou ; il avait subi sans mot dire les attaques de l'auteur du Barbier, n'osant pas se faire une querelle avec un aussi rude jouteur^ qui avait d'ailleurs contre lui de justes griefs ; mais en apprenant que TinoiTensif Gudin s'était permis de qualifier le défunt parlement Maupeou de sénat profane, il saisit l'occasion de faire un exemple et de fustiger Beaumarchais sur le dos de son ami. Celui-ci était absent de Paris; il était parti pour La Rochelle^ où il expédiait de nouveaux bâtiments aux États-Unis, lorsqu'un décret de prise de corps, rendu sans aucune information préar lable^ vient tout à coup surprendre le pacifique Gudin; mais laissons-le raconter lui-même son aventure, dans laquelle nous allons bientôt retrouver Beaumarchais :
a Je ne songeais point à mal, dit Gudin, et je me croyais parfaitement en sûreté, lorsqu'un jour, étant chez moi, entre ma mère et ma nièce, je reçois un petit billet de M*"* Denis, nièce de feu M. de Voltaire. Elle m'aimait beaucoup à cause de l'extrême attachement que j'avais toujours eu pour son oncle : a Vous venez d'être décrété, me mandait-elle, de prise de corps par le grand conseil; vous allez être arrêté, et c'est pour des vers imprimés dans le Courrier de VEurope, Vous n'avez pas un instant à perdre.
a Je n'en perdis pas. J'avais lu ce billet tout bas, et quit<tant la table sans rien dire, je passai dans mon cabinet, m'ha* billai à la hâte et me réfugiai chez Beaumarchais. Je lus ce billet à M"* de Beaumarchais. J'envoyai chercher mon ami M. T**^ et M. Gênée de Brochot, homme de loi très-expérimenté. Nous tînmes conseil. Mon premier soin fut de charger mon ami d'aller prévenir ma mère de l'étrange visite qu'elle
allait recevoir des gens du grand conseil^ de lui en dire la raison^ de la prier de ne pas s'alarmer^ et de répondre qu'elle ignorait oii j'étais^ qu'il était possible que je fusse avec Beaumarchais à cent lieues de Paris.
<x Gênée de Brochot me conseilla de ne pas me laisser prendre, a Ces messieurs du grand conseil^ haïssant cordialement Beaumarchais^ pourraient fort bien^ me dit-il, se venger de ses mémoires sur son ami, et être fort expéditifs à le condamner^ puisqu'ils ont commencé par le décréter de prise de corps sans informer contre lui^ ce qui est violer toutes les lois. D
a Je le crus, et^ tout délibéré, dès que la nuit fut close^ je sortis par une petite porte qui donnait dans une rue détournée, et, bien accompagné par deux ou trois amis, je me retirai dans l'enclos du Temple.
« Ce château, ce vaste terrain que Philippe le Bel enleva si scandaleusement aux Templiers, et qui fut depuis cédé aux chevaliers de Malte, était alors, grâce aux privilèges de cet ordre, un lieu d'asile, non pour les criminels, mais pour toute personne qui, sans avoir commis aucun délit grave, avait pourtant une affaire fâcheuse, telle que des dettes, telle qu'une dénonciation hétéroclite, telle en un mot que mon affaire ^
« L'usage était de se faire inscrire en arrivant sur les registres du baillif du Temple; il me demanda quelle cause m'engageait à réclamer les privilèges du lieu. — Sonl-ce des dettes? — Je n'en ai pas. — Une rencontre ? — Mes ennemis^ si j'en ai^ ne m'ont jamais attaqué qu'avec leur plume. — Quelque querelle de jeu, quelque affaire de femmes? — Je ne joue jamais. Je n'ai jamais causé ni désordre dans une famille, ni scandale dans une maison de joie. — Mais pourquoi donc? — Pour des vers que de graves personnages ne
* On ne sait guère généralement que le quartier du Temple, aujourd'hui le quartier général des fripiers de Paris, était encore en 1778 un Um d'oMlf.
trouvent pas bons, vers imprimés je ne sais comment à Londres, dénoncds je ne sais pourquoi à Paris, et que le grand conseil, qui n'a point la police des livres et qui n'est point juge de ce qui se fait en Angleterre, prétend être injurieux à un tribunal qui n'existe plus, parce qu^ils font Péloge d^un homme que ces équitables magistrats voudraient qu'on ne louât jamais.
a II n'hésita pas à m'accorder l'asile que je demandais.
— Mais, me dit-il, l'usage est que ceux qui viennent ici changent de nom ; comment voulez-vous qu'on vous appelle?
— Le Blanc, car je le suis et je prétends toujours l'être, en dépit de tous les dénonciateurs et de tous les censeurs, soil défis tribunaux ou des journaux, tous un peu enclins à juger sans informations préalables, encore que la loi et le bon sens en ordonnent. — Où voulez-vous loger ? — Dans le très-petit appartement que la belle M"** de Goodville occupe dans votre enclos; elle veut bien que je partage avec elle sa chambre, sa table, ses meubles pendant ma clôture. — Vous n'y serez pas mal ; c'est une femme fort belle et de beaucoup d'esprit ^ Ce fut en effet chez elle que je trouvai l'asile le plus doux que jamais homme décrété ait rencontré dans le monde; elle était au Temple pour ses dettes, et nous ne cessions de rire en pensant que nous logions ensemble', elle par décret du Châtelet, et moi par décret du grand conseil.
a Cela nous parut si gai , que le lendemain nous l'écrivîmes à M. de Sartines, qu'elle connaissait beaucoup; nous lui envoyâmes d'assez drôles d'épigrammes que nous fai<^ sions ensemble sur mon affaire, ^e n'était ni à ce ministre ni à son ami le lieutenant de police que nous voulions celer ni ma conduite, ni ma retraite, et nous continuâmes notre petit
^ Il nous semble que le candide Gudin, qui nous parlait tout à l'heure de sa vertu, devient ici bien léger. Apparemment cette ^me Goodville, dont il partage les meubUst est de son côté une femme légère dont l'influence lui donne ce petit ton avantageux, assez rare chez lui.
commerce clandestin tout le temps que je demeurai, séquestré.
« Beaumarchais, de retour à Paris, apprit mon aventure, en ressentit un juste courroux, vint me prendre et m'emmena chez lui. a Soyez sûr, me dit-il , qu'ils ne vous feront arrêter ni dans ma voiture ni dans ma maison. »
a (1 fut trouver M. de Maurepas et lui dit que j'allais porter plainte au parlement contre le grand conseil , et que mon affaire, compromettant l'un avec l'autre ces deux grands tribunaux, ferait encore plus de bruit que la sienne. — Ce n'est pas cela qu'il faut faire, lui répartit le comte de Maurepas^ que votre ami présente une requête au conseil, et nous anéantirons bientôt ce décret rendu ab irato.
Au bout de quelques jours, en effet, Beaumarchais eut tiré l'ami Gudin de ce mauvais pas, et rien ne peint mieux sa situation à cette époque que le ton de ses lettres aux ministres, et particulièrement au garde des sceaux:
« Monseigneur, lui écrit-il, j'ai l'honneur de vous adresser la requête au conseil du roi de mon ami M. Gudin de la Brenellerie, qui réunit au génie le plus attrayant la simplicité d'un enfant, de Candide, et qu'en votre qualité de protecteur des lettres en France, vous jugeriez digne de toute votre bienveillance , s'il avait plus l'honneur d'être connu de vous.»
Gudin obtient d'abord sa liberté provisoire, et Beaumarchais insiste par la lettre suivante :
« Paris, le S8 décembre 1778. >
« Monseigneur, en vous rendant de très-humbles actions de grâces de la liberté provisoire que le roi a accordée à M. Gudin de la Brenellerie, permettez-moi de solliciter l'arrêt définitif qui casse et annule l'étrange arrêt du grand conseil.
a Ce tribunali plus étrange encore que son arrêt, avait chargé ses huissiers de fouiller exactement tous les papiers de mon ami, pour lâcher d'y trouver quelque chose qui lui domiftt prise sur moi. Ils s'en sont expliqués ; mais n'ayant vu de moi chez lui que mon portrait gravé, ils ont eu la sottise^ en décrivant jusqu'aux verres^ cadres et estampes qui ornaient son cabinet^ de mettre dans l'annotation des gravures ces mots : et notamment une estampe représentant h sieur Coron de Beaumarchais,
ff Certes^ mon cher huissier^ tu as raison^ ai-je dit en lisant ce mot notamrrient. Mon portrait offre notamment le souvenir du plus sanglant reproche qu'on puisse faire au méchant tribunal auquel le grand conseil a la bonhomie de s'identifier aujourd'hui. C'est donc moi notamment j Monseigneur^ que ces messieurs poursuivent dans la personne de mon ami.
a Si j'avais eu à plaider la cause de M. Gudin devant eux^ aussi bon logicien qu'ils sont injustes magistrats, je leur aurais dit en trois mots latins : est-ce comme grand conseil^ Messieurs, que vous m'attaquez? Je ne suis point bénéficier^ neseio vos. Est-ce comme juge naturel des ouvrages imprimés? Vous n'êtes point le parlement ; non bis in idem. Estce enfin comme les tristes mânes d'un parlement enterré? Que Youlez-vous de moi, ombres plaintives? Non nwrtui toudabunt me. Domine; voilà pour le décédé : Neque omnes qui descendunt in infemum ; voilà pour ceux qui le défendent.
a S*ils avaient trouvé mon plaidoyer gaillard, je leur aurais répondu d'un ton plus sérieux, qu'il l'était bien moins que l'indiscret arrêt par lequel ils s'étaient arrogé le droit d'attenter à la personne et à la liberté d'un citoyen.
a Monseigneur^ il est de la justice du roi^ de la vôtre^ et surtout de Totre amour pour la paix^ d*empêcher à jamais cet inquiet tribunal d'ouvrir sans cesse matière au conflit de juridiction entre le parlement de Paris et lui.
a Je suiS; avec le plus profond respect^ Monseigneur^ etc ^
a Caron db Bbaumarchais. 9
Dans le même mois où Beaumarchais faisait trêve on instant à ses opérations d'armateur pour arracher wa ami Gudin des grifTes du grand conseil, il reçoit d'Aix la lettre suiTante, qui nous donnera une idée de rétat intellectuel et moral d'une jeune fille du xnirsiède qui a trop lu la Nouvelle HéloUe..
« D'AU, oe 1« déoeabra 1778.
« Monsieur,
« Une jeune personne accabla sous le poids de ses doulenrs vient chercher près de vous des consolations. Votre ftaie« qui lui est connue, la rassure sur la démarche qu'elle ose faire et qui lui paraîtrait inconséquente, si elle s'adressait à tout autre que vous. Mais n'étes-vous pas monsieur de Beaumarchais, et ne dois-je pas espérer que vous daignerez prendre ma cause et diriger la conduite d'une fiUe jeune et sans expérience? Je suis moi-même cette infortunée qui vient déposer ses peines dans votre sein; daignez me l'ouvrir. Laissez-vous toucher au récit de mes maux... Ah ! s'il est des cœurs endurcis, le vôtre n*est pas du nombre.
« Vous serez, Monsieur, sans doute étonné que, sans avoir Fhonneur d'être connue de vous, je m'adresse directement à vous ; mais n'accusez que vous seul, si vous avez gagné les suflrages de chacun. Il n'est pas une âme sensible qui, en vous lisant, ne se soit sentie pénétrée d'admiration et comme entraînée vers vous par un attrait invincible. Vous voyez en moi une de vos plus zélées admiratrices. Que de vœux n'avais-je pas faits pour vous dans un temps où vous aviez tout à craindre de l'injustice des bommes ! que ne puis-je vous peindre ma joie lorsque j'appris que l'on vous avait ennn rendu la justice que vous méritiez !
a Vous dirai-je , Monsieur^ que je ressens pour vous une eonfiance qui n'est pa^ ordinaire ? Vous ne sauriez vous en offenser; mon cœur me dit de suivre ce qu'il m'inspire. Il me dit que vous ne me refuserez pas votre secours. Oui^
VOUS m'aiderez, vous soutiendrez Tinnocence opprimée; c'est à TOUS qu'appartient cette gloire. Je suis délaissée par un homme à qui je me suis sacrifiée; je me trouve victime de la séduction sans m'y être abandonnée. J'avoue en pleurant^ et non en rougissant^ que j'ai cédé à l'amour^ au sentiment» mab non pas au vice et au libertinage, qui est si commun dans ce siècle dépravé. J'ai déploré, même dans les bras de mon amant^ la perte que je faisais. Plus je versais de larmes sur ce douloureux sacrifice^ plus je croyais avoir de mérite à le consommer. Oui, j'ose le dire^ dans le sein même de l'amour^ j'ai conservé la pureté de mon cœur, i»
Ici la jeune fille en question se livre, arec des détails trop vifs pour pouvoir être reproduits^ au développement d'un sophisme imité de Rousseau^ qui consiste à démontrer qu'elle est d'autant plus vertueuse d'inten* tien cp'elle a été moins vertueuse en fait. « J'ai longtemjvcombattU; dit-elle^ je n'ai pu me vaincre. La cr^Ue privation qui m'était imposée durait depuis
»p longtemps. Être cinq ans sans voir un homme que 'on adore ^ ah! ce n'est pas dans la nature.» Mais l'obéissance aux lois de la nature a produit un résultat social des plus fâcheux.
a Je jouissais de quelque considération, ajoute- t-elle; il me l'a enlevée. Je n'ai que dix-sept ans^ je suis déjà perdue de réputation. Avec un cœur pur et des inclinations honnêtes, je vais être méprisée de chacun. Je ne puis me faire à cette idée, elle m'accable et me désespère. Non, je ne veux pas être la victime d'un fourbe qui fut assez lâche pour abuser de tant d*amour. L'ingi*at ! depuis l'âge de douze ans je lui avais engagé mes plus tendres affections. Je l'adorais. J'aurais répandu jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour assurer sa félicité. Hélas! je sens qu'il m'est toujours plus cher. Je
ne puis vivre sans lui. Il doit être mon ëpoux^ il le sera. Si j'étais libre, je serais dans cet instant au pied du trône. Ma jeunesse^ mes malheurs^ ma figure^ qui n'est point désagréable^ tout intéresserait pour moi -, mais, prisonnière^ pour ainsi dire^ d'un père et d'une mère qui ne me perdent jamais de vue^ je ne puis rien entreprendre sans leur consentement. C4 Dieu préserve * qu'ils sussent mon aventure ! Je serais perdue. i Et d'ailleurs ils s'opposeraient à mes desseins. Que deviendrais-je ? Ab ! Monsieur^ prêtez-moi votre secours, tendez^moi votre généreuse main, faites renaître les consolations et l'espérance dans mon âme oppressée ! Je ne veux pas faire de la peine à mon perfide ; non, je l'aime trop. C'est au pied du trône que je désirerais porter ma plainte. Si vous daignez m'aider^ je me promets tout. Vous avez des protections, Monsieur; vous connaissez le ministre, il vous considère. Eh ! qui pourrait vous refuser la considération qui vous est due à si juste titre? Dites-lui ^ Monsieur , qu'une jeune personne qui implore votre secours implore sa pro^ction, qu'elle gémit et soupire nuit et jour; elle ne demandAue la justice... Comme je désire que mes parents ne soio^pas instruits de mes desseins, je ne vois qu'une chose qui pul^e réussir, ce serait d'obtenir une lettre de cachet pour me duire à Versailles seule, avec la permission seulement, si ceti grâce m'était accordée, de mener ime femme de chambT Je vais bien vite, direz-vous ; mais, quand on aime, on a] prébende tout. J'entends parler de mariage. S'il se marie,^ que deriendrai-je? Je n'ai rien à opposer; je n'ai à faire valoir que mon amour. Il n'y paraît pas assez sensible pour espérer de le toucher. Je crois cependant pouvoir dire sans présomption que je ne suis pas indigne de sa tendresse. Il doit dans le fond me rendre justice. Il n'oppose à mon bonheur que ma fortune, qui n'est pas assez considérable pour arranger ses afihires, qui ne sont pas trop en ordre. Il n'a aucune aversion pour moi. Je n'ai rien qui puisse en inspirer. Le
* Diêuprùêrve que, locution provençale.
seul crjme dont je sois coupable envers lui est de le Irop tdmer. Ne m'abandonnez pas^ Monsieur; je remets ma destinée entre vos mains ! Daignez prononcer mon arrêta daî^ gnez me rendre à la vie. Vous seul pouvez me faire chérir une existence que mes douleurs me font détester. Si vous me faites la grâce de me répondre^ vous aurez la bonté d'adresser votre lettre à M. Vitalis, rue du Grand-Horloge, à Aix^ et sur mon adresse, simplement : à M'^ Ninon. Vous voudrez bien me pardonner^ Monsieur^ si je vous tais encore mon nom. Ne l'attribuez pasje vous en conjure, à mon peu de confiance. Votre probité m'est connue. Je sais^ oui, je sais qu'avec vous je n'ai rien à craindre; mais une crainte, une certaine crainte que je ne puis vaincre, que je ne saurais définir^ me retient encore. Vous avez des relations dans Aix ; j'y suis très-connue. Dans les petites villes^ on sait tout; vous savez combien on y est méchant. Je vous en prie^ que personne ne soit admis dans la confidence que j'ai pris la liberté de vous faire.
« Ne sachant pas votre adresse, je l'ai fait demander à M. Mathieu *, qui, sur ce que je gardais l'incognito, faisait quelque difficulté de me la donner. Il pourrait vous l'écrire^ vous le connaissez beaucoup.... Je croirais vous offenser si j'achevais. Non^ non, je ne dois rien appréhender de vous.
a Monsieur, j'ai l'honneur d*être^ avec les sentiments de la plus parfaite considération, votre très-humble et très-obéissante servante, a Nmoif • »
Qu'on imagine une pareille lettre tombant tout à coup de deux cents lieues chez un homme de quarantesix anS; chez l'homme le plus occupé de France et de Navarre^ chez un homme qui a besoin de conférer chaque matin avec les ministres^ qui a quarante navires sur les mers, qui plaide contre les comédiens^ qui pré*
1 C'était le procureur de Beaumarchais dans son procès d'Aiz.
pare une brochure contre le gouvemenient anglais, qui s'occupe de fonder la caisse d'escompte et la pompe à feu de Chaillot^ qui songe à une édition de Voltaire^ qui mène à la fois une douzaine d'entreprises :— à coup sûr cet homme Ta jeter au panier les doléances d'une jeune fille inconnue. Point du tout : Beaumarchais trouve du temps pour toute chose. Voici sa réponse à M»- Ninon :
« PtrU, ce 19 décemtoe 1778.
ff Si VOUS êtes, jeune inconnue^ Fauteur de la lettre que je reçois de vous^ il en faut conclure que vous avez autant d'esprit que de sensibilité ; mais votre état et votre douleur sont aussi bien peints dans celte lettre que le service que vous attendez de moi l'est peu. Votre cœur vous trompe^ lorsqu'il vous conseille un éclat comme celui que vous osez entreprendre^ et quoique votre malheur puisse intéresser secrètement tous les gens sensibles , son espèce n'est pas de celles dont on peut venir solliciter le remède au pied du trône. Ainsi^ douce et spirituelle Ninony vous devez renoncer à un plan dont votre ineipérience peut seule vous dérober rinutilité. Mais voyons en quoi je puis vous servir. Une demiconfidence ne mène à rien^ et les circonstances véritables d'un aveu bien naïf pourraient me fournir les moyens peut-être de faire disparaître les obstacles qui éloignent votre amant d'une aussi charmante fille. Mais souvenez-vous bien qu'en me demandant le secret vous ne m'avez encore rien dit. Si vous me croyez bien sincèrement le galant homme que vous invoquez, vous ne devez pas hésiter à me confier votre nom, celui de votre amant, son état, le vôtre, son caractère, son genre d'ambition^ quelle différence dans vos fortunes semble l'éloigner de celle qu'il abusa. Le parti que vous croyez pouvoir tirer de vos parents par le silence ou par un aveu m'est encore nécessaire à connaître. Quels sont les entours de votre perfide ? Par où le croyez-vous attaquable? En me choisis-
sant pour votre avocat^ il faut roe croire digue aussi d'être Totre confesseur. Quelles sont les circonstances qui ont pu causer une absence de cinq ans ? Comment vous êtes-vous revus ? Sur quel espoir^ sur quelles promesses vous a-t-on amenée aux dernières bontés ? Le trait de faire cacher un ami pour le rendre témoin de son triomphe me donne un peu d'horreur pour celui qui vous inspire encore de Famour ^ On pardonne de la légèreté dans un jeune homme, on peut le ramener par mille moyens; mais, ma belle, que dire à Tàme atroce, à l'homme qui s'est plu à déshonorer celle qui le préférait , qui s'est livrée à lui sur la foi de l'amour et de l'honnêteté ? Ce jeune homme me parait aussi indigne de vos regrets que de nos efforts communs , quels qu'ils puissent être. Voyez vous-même, essayez vos forces contre un penchant aussi mal placé. La vertu n'est pas de prodiguer l'amour à un objet indigne, mais de vaincre l'amour qu'on sent pour on indigne objet. Au reste, je ne puis qu'appliquer des pré* ceptes généraux à des maux particuliers dont tous les détails me sont inconnus. Votre bonheur doit peut-être sortir de votre imprudence même. Nulle trace de votre faiblesse ne peut donner un avantage r^l à votre indigne afoant. Je suppose encore qu'il n'a pas de lettres de vous. Oubliez-le, ma belle cliente, et que cette malheureuse expérience de vousmême vous tienne en garde contre toute autre séduction du même genre. Ou si votre petit cœur, entraîné par l'attrait du passé, ne peut goûter l'austérité d'un pareil conseil, ouvrezmoi donc ce cœur tout entier, et que je voie, en étudiant tous les rapports , si j'en puis tirer quelque consolation à vous donner, quelque vue qui vous soit utile et agréable.
a Je vous promets la plus entière discrétion, et je finis sans compliment avec vous, parce que la manière la plus franche est celle qui doit vous inspirer le plus de confiance. Mais ne me cachez rien. a Beaumarchais. »
I Allusion à une noirceur dont M'^ Ninon accusait son amant d'avoir formé le projet, et dont j'ai supprimé le détail dans sa longue lettre.
76 BEAUMARCHAtS
H"' Ninon ne demandait pas mieux que de soulager son pauvre cœur : elle adresse à, Beaumarchais une avalanche de lettres dont quelques-unes n'ont pas moins de douze pages; elle dit son nom, le nom de son séducteur, et raconte tout son petit roman avec un mélange bizarre de naïveté, de précocité, parfois d'efllronterie^ de sensibilité, d'esprit et de bavardage. Cette Provençale de dix-sept ans est véritablement saturée de la Nouvelle Hiloîse ; elle en a les exclamations : « Fatale maison, dit-elle en parlant de la maison où elle a vu son amant pour la première fois, c'est toi qui causas tous mes malheurs I » Elle en a aussi les contradictions; elle se complaît dans les confidences les plus scabreuses, tout en protestant sans cesse que, si elle s'est écartée du sentier de la vertu, elle n'en a que mieux senti le prix d'une âme pure et vertueuse, a Aimable innocence, Vécrie-t-elle, qu'étes-vous devenue? Vous aurais-je perdue? Ah! non, non. J'ai sondé jusqu'au plus petit recoin de mon cœur; il est trop sensible, mais il est toujours honnête. De grâce, Monsieur, ne le croyez pas corrompu, d
U y a dans ces lettres, d'un ton inégal et très-singulier, comme une sorte de reflet du roman de Rousseau; c'est la conception fausse du philosophe de Genève qui> en égarant la tête d'une jeune fille bien douée, s'associe pourtant chet elle à des accents sincères et ingénus qui la font aimer. C'est ainsi qu'elle écrit en parlant de son amant : « Je le voyais sans cesse. Que de progrès faisait dans mon cœur un amour que je ne connaissais pas
encore 1 Si jeune^ n'en deyais-je pas être exempte? A douze ans, doit-on connaître cette terrible passion ! » Plus loin, elle dira naïvement : ce Cet homme avait un cœur de tigre, d Ou bien : « Ah ! Monsieur, voici bientôt rinstant critique. » Et tout cela entrecoupé de bavardages philosophiques où Ton retrouve toujours Rousseau sous la forme d'une petite Provençale de dixsept ans. C'est ainsi^ par exemple^ que pour justifier son beau projet de quitter père et mère pour aller à Versailles parler au roi, elle écrit à Beaumarchais la lettre suivante^ dont je ne supprime que les passages d'une naïveté un peu effrontée. Il y a toujours de ces passages dans les lettres de H"« Ninon :
< Â Aix, ce 35 janrier 1779.
a Quelle tâche pénible, Monsieur, j^ai à remplir ! Il s'agit de justifier une démarche que vous avez trouvée dénuée de prudence et de bon sens; il s'agit de vous convaincre de la solidité d'un projet que vous désapprouvez. Fille présompr tueuse, quelle est ta témérité, et que vais-je entreprendre ! Vouloir justifier ce que vous avez condamné, vous. Monsieur ! Ah ! n'importe. Je vais écrire. Vous me le permettez ? Vous me pardonnerez ? Allons, me voilà rassurée.
a Premièrement, ce n'aurait pas été pour moi seule que j'eusse entrepris ce que j'osais vous conmiuniquer. Trois objets m'attiraient au pied du trône : la gloire de mon roî^ celle de mon sexe et la mienne. Il y a trop longtemps que nous sommes victimes malheureuses de la perfidie des hommes. Leur despotisme s'étend tous les jours davantage, et, ce qui est plus cruel , c'est qu'ils parviennent , par leurs séductions, à nous faire sacrificateurs et victimes. A qui nous sacrifions-nous ? Est-ce à des hommes ? Non ^ à des bar-> bares qui abusent et se rient sans cesse de la faiblesse et de
la crédulité d'un sexe dont ils sont adorés^ malgré le cruel acharnement avec lequel ils le persécutent. Us ne rougissent plus de rien, ils ne rougiront pas d'employer tous les «moyens pour séduire une fille vertueuse qu'ils devraient respecter. Ils l'arrachent à la vertu, qu'avant de les, connaître elle chérissait et révérait. Et quel est le prix d'un si douloureux sacrifice ? Le dédain dont ils nous accablent, voilà tout ce que nous devons espérer ; n'attendons rien de plus. L'honneur, qu'est-ce que cela pour eux? une vaine chimère. L'honneur, le beau mot ! il sonne bien à loreille ; mais qu'il remplit peu les cœurs ! Il n'est plus d'honneur^ il n'en est plus. Qu'est devenu ce temps heureux où une fille pou- Tatt même de son amant se faire un rempart, où il daignait être le soutien de sa vertu* ? Nous étions respectées, nous ne le sommes plus. Nous n'avons plus d'amants, il ne nous reste que d'indignes suborneurs.
a Ah ! c'est le libertinage qui nous a fermé tous les cœurs ! Ils ont conmiencé par être libertins; qu'il y a à craindre qu'ils finissent par être scélérats ! Ce fut ainsi que la décadence de Rome commença, et qui la causa? Le luxe; oui, voilà la source de tous les vices, voilà d'où naissent tant de désordres, voilà tout ce qui corrompt tant de cœurs faits pour être honnêtes, voilà enfia^ Monsieur, les raisons qui avaient pu m'induire à entreprendre une démarche que je n'eusse point exécutée sans le secours d'autrui. A présent, condamnez-moi^
*■ Ici encore M"* Ninon pille la Nouvelle Héloxse, Julie aussi, après avoir fait à Saint-Preux, avec la plus merveilleuse facilité, l*aveu de ton délire^ prétend que c'est lui qui doit se charger d'avoir de la vertu pour elle : « Tu deviendras, lui dit-elle, ma ■auve-garde , tu protégeras ma personne contre mon propre cœur. » Pitoyable sophisme qui tendrait à enlever à la femme précisément Tunique avantage qu'elle a sur l'homme tant qu'elle n'a pas été corrompue par lui, c'est-à-dire la faculté de résister mieux que lui aux impulsions des sens. — Que serait la femme dépouillée de cette prérogative de délicatesse et de pudeur ? un être sous tous les autres rapports plus faible que l'homme et comme tel condamné à lui servir de jouet.
je n'en serai pas moins soumise à tout ce que vous dëci-*, derez.»
Soit que les dissertations un peu verbeuses de ce petit philosophe en jupon aient donné à Beaumarchais Tidée qu'il serait trop difficile de rendre sage une cervelle aussi exaltée^ soit que les travaux qui l'écrasaient de tous côtés raient empêché de suivre cette étrange correspondance, toujours est-il qu'il ne répond plus aux longues lettres de M"* Ninon. Celle-ci lui adresse les reproches les plus douloureux; mais comment faire? La guerre vient d'éclater entre la France et TAngleterre. BeaumarchaiS; qui a concouru pour sa part à amener ce résultat^ est engagé en plein dans le conflit; il rédige des mémoires politiques et arme des vaisseaux; où trouver le temps de répondre aux confidences de M^^** Ninon? Cependant il parait que ces lettres l'avaient intéressé^ car il les a classées lui-même dans un dossier^ sur lequel il a écrit de sa main : Lettres de Ninon ou affaire de ma jeune cliente inconnue de moi.
M"' Ninon, qui avait dix-sept ans en 1778^ existe peutêtre encore aujourd'hui ; elle a quatre-vingt-treize ans; elle vient se ranimer un peu au soleil sur le Cours à Aix^ courbée en deux et appuyée sur un bâton ; elle ne se souvient plus seulement qu'elle a aimé autrefois d*une passion folle un jeune Lovelace, receveur du grenier à sel, ou, si elle s'en souvient^ elle dit ce que disait un jour Benjamin Constant à l'entrée de la vieillesse : a Que me sert-il de vivre? qu'est-ce que la vie quand on ne peut plus être aimé 1 »
TOM. n. 9
BBAUMARCHAIS AOBNT POLITIQUE. — APPAIRB DBS ÉTATS-UNIS,
PRBMIBRB PÉRIODE.
Parmi tous les écrivains français qui ont parlé de Beaumarchais à propos d'un des plus grands événements des temps modernes, la guerre de Tindépendance américaine, je n'en connais qu'un qui ait eu une idée vague de la part d'action de l'auteur du Barbier de Séville dans cet événement. Tous les autres se contentent de dire qu'il envoyait sous main des munitions et des armes aux colonies insurgées. Dans l'édition des OEuvres de Beaumarchais faileen 1809 par Gudin^ presque tous lesdocuments relatifs à cette partie de sa vie ont été volontairement supprimés. Les héritiers de l'auteur du Barbier de Séville suivaient alors avec les États-Unis un procès qui n'a été déflnitivement vidé qu'en 1835. En présence des arguments qu'on leur opposait pour ne pas payer
la dette contractée envers Beaumarchais^ il y aurait eu imprudence à publier ces pièces ; car en rehaussant la situation du négociateur^ en le présentant non plus seulement comme un spéculateur pur et simple, mais aussi comme un instigateur et un agent de la politique française, elles risquaient peut-être de donner quelque apparence de justice aux objections peu fondées du gouvernement des États-Unis. L'influence de Beaumarchais dans les faits qui ont préparé la guerre d'Amérique est donc restée en France à peu près inconnue. En revanche, il a été publié aux États-Unis contre la créance de Beaumarchais, et par suite contre lui-même, divers ouvrages où quelques faits vrais se mêlent à beaucoup d'erreurs, et qui prouvent que les nations comme les individus ne se distinguent pas toujours par la reconnaissance, n n'y a plus d'inconvénients aujourd'hui à exposer exactement, sans l'exagérer, mais aussi sans l'amoindrir ni le dénaturer, le rôle joué par Beaumarchais dans un des actes les plus considérables du règne de Louis XVL
L'écrivain que j'indiquais plus haut comme ayant eu seul quelque idée vague de ce rôle est le duc de Lévis, qui, dans ses Souvenirs et Portraits, en traitant de la rupture de TAngleterre et de la France à propos des États-Unis sous le ministère Hau repas en 1778, a écrit les lignes suivantes : a Un ministre sage aurait profité de rembarras des Anglais pour accroître notre flotte sans la compromettre, et Louis XVI, dont le caractère était pacifique, fût entré aisément dans ces vues. Il eût
atlenda avec patience le développement d'une grande force maritime capable de faire respecter sa puissance dans les deux mondes. Ce système de prudence était combattu par Tinfluence que Beaumarchais exerçait sur H. de Maurepas. Cet hommey plus fameux en littérature qu'en politique, eut cependant une part assez grande à la guerre de Findépendance. s Jusqu^ici^ sauf la question d'appréciation que nous examinerons tout à l'heure, le fait énoncé par H. de Lévis est exact ; mais ce qui suit est une erreur grossière, une confusion étrange de dates et d'objets. Voici ce que le duc de Lévis ajoute : a Beau* marchais, dit-il, avait acheté à vil prix en Hollande une immense quantité de fusils, pas moins de soixante mille ; il les avait vendus à crédit aux agents des Américains. S'ils succombaient, sa créance était perdue avec leur liberté. L'adroit auteur de Figaro, qui avait trouvé accès auprès de M. de Maurepas et qui l'amusait par ses saillies, parvint à le décider aux premières hostilités. Le vieux ministre n'avait que trop de faible pour les gens d'esprit; il leur croyait beaucoup trop légèrement une capacité qui exige toujours un jugement sain et de la réflexion. »— C'était bien la peine de se montrer exactement informé tout à l'heure, pour confondre ici deux choses qui n'ont pas le moindre rapport : la politique française dans la question d'Amérique, qui s'agite de 1775 à 1778, et soixante mille fusils achetés par Beaumarchais en Hollande quatorze ans plus tard, en 1792^ achetés non pour les États-Unis^ qui n'en avaient alors nul besoin^ mais pour la France, et par conséquent
étrangers à l'affaire d'Amérique. Sous le ministère MaurepaSy Beaumarchais n'avait pas à acheter des fusils en Hollande^ par Texcellente raison qu'il les tirait des arsenaux de l'État. Les inductions que M. de Lévis rattache à l'achat des fusils tombent donc avec ce fait.
L'auteur des Souvenirs et PortrcÀU ne se trompe pas moins lorsque^ appréciant la politique de M. de Maurepas^ inspirée^ suivant lui^ par Beaumarchais, il dit ceci: « Si M. de Maurepas eût été plus habile^ il eût fait passer aux Américains des secours abondants et secrets ; mais il n'en fût jamais venu à une rupture que les Anglais eux-mêmes cherchaient à éviter. De cette manière, il aurait prolongé une guerre ruineuse entre la métropole et les colonies : en ménageant les ressources de la France^ il eût épuisé celles de son étemelle rivale. » Nous prouverons au contraire que le système des secours secrets, sinon abondants, que H. de Lévis reproche au ministère firançais de ne pas avoir pratiqué, est précisément celui qui fut adopté sous l'influence de Beaumarchais ; que ce système fut maintenu aussi longtemps qu'il put l'être, mais qu'il arriva bientôt un moment où le continuer devint impossible, et où il fallut opter entre la guerre contre l'Angleterre réconciliée avec l'Amérique ou l'alliance avec l'Amérique contre l'Angleterre. De 1774 à 1778, la poli tique française dans laquestionqui nous occupe eut trois phases distinctes qui se succédèrent forcément : 1® la neutralité absolue en attendant les événements; 2® l'appui secret; 3^ l'alliance ouverte. Nous allons voir Beaumarchais s'épuiser en efforts pour entraîner
notre politique de la première phase à la seconde^ qui devait engaidrer la troisième^ et y réussir; mais s'il y réussit, ce ne fut pas seulement^ comme le dit H. de Lévis^ parce qu'il amusait par ses saillies la vieillesse de M. de Maurepas : il apporta dans la question autre chose que des saillies. M. de Maurepas y malgré son influence y ne constituait pas à lui seul tout le gouvernement ; le département des affaires étrangères était alorsconfléàun ministre^ M. de Vergennes^ que Thistoiré n^apprécie peut-être pas à toute sa valeur^ parce qu'il ne s'occupait point de se faire prôner, mais qui n'en fut pas moins
un des ministres les plus éclairés, les plus sages et les plus fermes qu'ait eus la France. H. de Vergennes n'était pas homme à se laisser prendre à des saillies. D'un autre côté , Louis XVI , le plus honnête des rois , répugnait fortement à user des détours que la politique autorise, même envers une puissance rivale qui, pour atteindre un but utile, ne s'inquiéta pas toujours de la moralité des moyens. Pour qu'un tel roi et un tel ministre se soient déterminés à confier à Beaumarchais l'opération dangereuse et délicate dont nous devons rendre compte, il a fallu d'une part que les nécessités de la situation s'accordassent avec les arguments de ce dernier, et d'autre part que tous deux eussent quelque confiance non-seulement dans l'esprit, mais dans la capacité, la sagacité et la prudence de celui qui recevait d'eux une semblable mission.
Quelle était la position de la France par rapport à l'Angleterre au moment où éclata la querelle entre les
colonies d'Amérique et de la métropole ? Cette situation était déplorable; la désastreuse guerre de Sept ans n'avait profité qu'à l'Angleterre. Durant ces sept années d'hostilité, il avait péri plus de neuf cent mille hommes sur terre et sur mer, sans compter les victimes des ravages et des misères que la guerre entraîne, —et au sortir de ces longs combats , rien n'était changé dans les limites des puissances continentales. L'Angleterre seule s'éiait agrandie à nos dépens dans ses colonies et dans son commerce. Par le fatal traité de 1763, nous avions dû lui céder le Canada, llle du Cap-Breton, les îles de la Grenade, Saint-Vincent, la Dominique, Tabago, le Sénégal ; nos possessions des Indes étaient ruinées, notre marine était à moitié détruite, et pour comble d'injure FAngleterre nous avait forcés de raser les fortifications de Dunkerque et de subir à perpétuité la présence d'un commissaire anglais, sans Tautorisation duquel il n'était pas permis de remuer un pavé sur les quais ou sur le port d'une ville française. Ce dernier article du traité de 1763 était resté au cœur de la France comme un affront sanglant, et l'on aime à rencontrer, dans une dépêche inédite de H. de Vergennes à M. de Guines, notre ambassadeur à Londres, la vive impression du sentiment national froissé par cette stipulation odieuse. On y sent le noble désir d'effacer celte honte, qui fut effacée par la guerre d'Amérique, a Vous connaissez, écrit le ministre à son ambassadeur en juillet 1775, la délicatesse jalouse de cet objet si humiliant pour la France, et l'abus que les ministres anglais n'en ont que trop sou^
yent fait pour nous mortifier. » Le ton de la diplomatie anglaise était en effet celui des victorieux; il était aigre^ facilement arrogant, et empreint du caractère haineux de la politique de lord Chatam.
Il était impossible que^ dans une telle situation^ la France et son gouyemement ne vissent pas avec un certain intérêt la querelle depuis longtemps engagée entre les colonies d'Amérique et TAngleterre sur une question de taxes s'envenimer et prendre une physionomie de plus en plus grave. Les mesures de rigueur adoptées en 1774 par le ministère anglais contre la ville de Boston firent passer l'Amérique de Tétat d'opposition à l'état de lutte ; mais il était bien peu probable encore que le mouvement ne serait pas comprimé et que des milices inexpérimentées et sans armes tiendraient tête aux troupes anglaises. Si l'opposition en Angleterre se servait de cette rébellion et l'amplifiait pour attaquer le ministère de lord North^ elle-même ne croyait pas encore à un danger sérieux. Quant au parti ministériel y il n'y voyait qu'une mutinerie insignifiante. Le gouvernement français pensa donc d'abord, comme tout le monde, que la querelle finirait par une répression prompte suivie de quelques concessions.
Cependant il lui importait d^être bien renseigné sur les événements, leur marche, leur influence^ et il ne pouvait l'être qu^à Londres. L'ambassadeur de France en Angleterre était alors le comte y depuis duc de Guines^ homme d'esprit et de plaisir, mais d'une capacité trèsK)rdinaire , dont les renseignements^ puisés
auprès des miDisIres anglais et acœpiés sans contrôle, n'inspiraient qu'une médiocr&confiance. De là la nécessité pour le gouvernement français de recourir à toutes les sources d'informations et d'envoyer à Londres divers agents. Beaumarchais, comme c'était assez son habitude^ se mit en avant On avait été content de l'habileté avec laquelle il avait traité l'affaire des papiers de d'Éon, qui traînait depuis plusieurs années. Cette affaire, n'étant pas encore complètement terminée, fournissait un prétexte naturel pour le renvoyer a Londres, où il avait cet avantage d'être lié à la fois avec les partis les plus opposés. On se souvient que, dix ans auparavant, dans son voyage en Espagne, il avait été le favori de lord Rochford, alors ambassadeur à Madrid et grand amateur de musique, avec lequel il chantait des duos; il avait toujours cultivé avec soin cette liaison. Or en 1775 lord Rochford était précisément ministre des affaires étrangères dans le cabinet dirigé par lord Norih, et lord Rochford n'était pas un modèle de discrétion, à en juger par ces lignes que j'extrais d'une dépêche où H. de Vergennes caractérise le ministre anglais avec sa manière prudente et posée, a Si Tidée, écrit-il, que nous avons du lord Rochford est exacte, il ne doit pas être difficile de le faire parler plus qu'il n'en a le dessein, d Beaumarchais sait, en effet, très-bien faire parler lord Rochford. A la vérité, ce ministre fut remplacé à la fin de i 775, mais il resta toujours un homme très-influent, vivant dans l'intimité de Georges III, et par conséquent très-utile à écouter.
ET SON TEMPS. 9i
Beaumarchais n'était pas moins lié avec le démocrate ou mieux le démagogue Wilkes, personnage assez peu digne de Tinfluence qu'il exerça pendant plusieurs années^ mais qui à cette époque, maire de Londres, remuait et dirigeait les masses à son gré. Wilkes avait embrassé ardemment la cause des colonies^ avec laquelle il battait en brèche le cabinet de lord North. Chez lui, Beaumarchais rencontrait tous les Américains qui venaient en Angleterre plaider pour les insurgenls ou observer la marche des affaires. A l'époque où nous sommes^ en 1775, les colonies n'avaient point encore complètement rompu avec la métropole ; mais le premier congrès tenu à Philadelphie^ en repoussant l'idée d'une séparation, avait cependant posé cette perspective comme une menace, au cas où l'Angleterre ne ferait pas droit aux justes griefs des colons. Le ministère avait répondu aux Américains par des envois de troupes et de nouvelles mesures de rigueur. Une proclamation du roi les déclarait coupables de rébellion. Un bill ordonnait de les traiter en ennemis, et de courir sus à tous leurs navires. Ces actes avaient produit les discussions les plus vives. Wilkes demandait la tête des ministres, lord Chatam les écrasait du poids de son éloquence. La situation était tendue au plus haut degré, et cependant, soit en Angleterre, soit en France, très-peu de personnes croyaient à une séparation imminente. Les orateurs ministériels insistaient sur la nécessité d'en unir avec une poignée de mutins, les orateurs de l'opposition demandaient compte aux ministres du sang anglais
n BEAUMARCHAIS
Tersé par des maios anglaises, et présentaient des projets de conciliation ; mais la possibilité d'une rupture complète était écartée par tous. C'est à ce moment^ en septembre 1775^ que Beaumarchais adresse au roi un grand mémoire inédit que je crois devoir reproduire en grande partie. On y remarquera avec quelle sagacité, près d'un an avant la déclaration d'indépendance^ à une époque où le triomphe des Américains paratt encore une chimère^ il pose ce triomphe comme une chose certaine, dont on ne peut pas douter, et dont la perspective assurée doit servir de base à la politique française. Voici ce mémoire :