INTRODUCTION
Ce vers d'un grand poète ,
« Chaque peuple à son tour a brille' sur la terre, ^> (^)
ne se présente jamais plus naturellement à l'esprit, que lorsqu'on étudie les intéressantes annales du Portugal. Dès le temps des Romains, les habitans de cette contrée furent dignes , sous le nom de Lusitaniens, d'occuper quelques pages de l'histoire. C'est la raison qui a fait donner place dans ce recueil aux èvéneniensqui eurent lieu dansîeurpays sousVirialus, leur Annibal, etsous Sertorius, adopté par eux. A peine la péninsule que l Espagne et le Portugal composent, sortit-
{*) Voltaire , Mahomet.
elle comme le reste de l'Europe de la barbarie, que ce dernier pays ne tarda pas à avoir ses souverains indëpendans. Alors commença la brillante époque de sa gloire et de ses conquêtes dans les Indes. Cette époque renferme le temps qui s'écoula depuis le voyage de Vasco de Gama au-delà du Cap de Bonne Espérance , jusqu'au moment où, par suite de l'imprudente expédition du roi Sébastien, je Portugal devint une province d'Espagne. C'est aussi à cette époque que je me suis plus particulièrement attaché dans ce recueil, consacré, comme plusieurs de ceux que j'ai déjà fait paraître, à fixer l'attention des jeunes gens sur des faits dignes d'être retenus.
Les Portugais ont dans l'esprit trop de délicatesse et d'activité pour n'avoir pas cultivé avec succès les lettres et les arts ; mais on peut dire avec raison que les circonstances politiques où ils se sont trouvés, les guerres lointaines ou sur leur propre territoire qu'ils ont toujours été obligés de soutenir, et enfin le manque d'encouragemens les ont toujours empêchés de pi^duire un grand nombre de ces ouvrages qui forment chez une
nation une littérature proprement dite^ et une école de beaux-arts. Le Camoëns esta peu près le seul de leui^s poètes qui soit connu, dans les pays ètrangei's, de ceux qui n'ont pas fait de la litte'rature une étude spéciale, Barros est décoré du beau nom de Tite Live Portugais ; mais ni d'autres historiens, tels que Faria, le comte d'Eryceira^ ni Barros lui-même , n'ont ce qu'on peut appeler une réputation européenne. On en peut dire autant des arts. Les bons peintres^ tels que Coëllo, sont en petit nombre, et on les confond même le plus souvent avec ceux de l'Espagne , si peu connus hors de leur pays.
Au reste, tout ceci ne peut être, pour les Portugais, le sujet du moindre reproche. La première, la plus puissante de toutes les causes qui se sont opposées à ce qu'ils fussent placés au premier rang des nations , c'est le peu d'étendue de leur tèrritoire, la faiblesse de leur population. Relégués en quelque sorte à l'extrémité de l'Europe , et n'occupant presque qu'une lisière de terrain dans un aussi vaste pays que les Espagnes 5 obligés sans cesse d'avoir les armes à la main, et
3e combattre^ presque toujours inférieurs en nombre , et les Maures qui avaient envahi TEspagne, et les Espagnols eux-mêmes, ils ont fait de grandes choses avec de faibles moyens, sur leur propre territoire. Ils en ont fait de plus étonnantes encore dans les Indes Orientales ; et Ton doit s'ëtonner, non que leur histoire ne soit pas toujours inte'ressante, mais quelle offre tant de faits dignes d'une éternelle mémoire.
ViriatuSy illustre chef àes^ Lusitaniens vu anciens Portugais.
SuLPiTius G^LBAj nommé préteur par les Romains en I^usitanie, après la victoire de Lucullus sur Canthérus, était un de ces gouverneurs qui tant de fois, par leurs rapines et leurs cruautés, poussèrent au désespoir les peuples conquis. Les Lusitaniens avaient assez fait paraître leur haine contre les Romains et leur insupportable tyi^nnie , pour ne pas supporter long-temps les exactions et les fureurs de Galba. Ils attaquèrent ses légions, et tuèrent sept mille Romains. Galba, échappé au massacre et fortifié de nouvelles troupes, mit tout à feu et à sang:
puis , quand il vit les Lusitaniens au désespoir lui envoyer demander la paix^ il imagina, pour achever de les perdre^ une ruse abominable. Il parut excuser leur révolte, et leur offrit des demeures préférables à ces lieux qui venaient d'être ravages. Us le crurent sincère, et un grand nombre d'entre eux se rendirent à l'endroit qu'il leur désigna pour achever le traité, dont il avait arrêté avec eux les principales conditions. Galba les fît investir et massacrer. A peine un petit nombre put-il se soustraire par la fuite à la fureur des Romains altérés de carnage; mais parmi ces fugitifs se trouvait Viriatus.
Accusé dans le sénat par Gaton, Galba fut obligé de venir rendre compte de sa conduite. Il connaissait les moyens d'émouvoir ses juges: il prit ses enfans dans ses bras, déploya une haute éloquence ; et comme , dans le fond de leurs âmes, les sénateurs savaient bien qu il n'avait agi que d'après l'affreuse politique de Rome, il fut renvoyé absous.
Cependant Viriatus, animé par lesplus nobles motifs de vengeance, rassemble et ceux
qui ont pu échapper au massacre, et ceux qui y par une trop juste défiance ou par d'autres motifs, n'ont point cédé à l'invitation de Galba. 11 les mène sur le champ même où les cadavres de leurs amis sont déjà dévorés à demi par les bêtes féroces , où les enfans sont égorgés sur le sein de leurs mères, et les jeunes filles assassinées près de leurs parens. Viriatus reconnaît mie de celles qui lui doivent le jour. Il pose les mains sur ses blessures, et jure par toutes les divinités des enfers que jamais il ne posera les armes sans avoir répandu, pour venger de si atroces forfaits, des flots de sang romain. Ses compagnons prononcent avec lui ces sermens redoutables, et tous vont faire prendre les armes aux peuples qui sont répandus dans la Lusitanie.
Viriatus ne crut pas qu'il lui suffît d'être sûr de leur bonne volonté; il les exerça pendant quelque temps, et, quand il en eut fait de bons soldats, il les conduisit dans la Carpétanie, aujourd'hui le royaume de Tolède, où étaient les principales forces des Romains.
Quand il y eut exercé ses ravages, il vou-
lut lier plus qae jamais à sa cause ceux qui l'avaient embrassée, et prépara une horrible cérémonie. Il sacrifia de sa main au dieu Mars un chevalier romain qu'il avait fait prisonnier; et ses soldats, mettant l'un après l'autre leur main droite dans les entrailles de la victime, jurèrent de nouveau qu'ils feraient une guerre éternelle aux Romains.Cérémonie affreuse, mais qui rappelle que, sans avoir d'aussi justes sujets de vengeance , ces mêmes Romains sacrifiaient un Gaulois et une Gauloise, pour se rendre les Dieux propices , lorsqu'ils avaient la guerre avec nos ancêtres. Viriatus et les siens allèrent ensuite lever des contributions sur les habitans de la Bétique , alliés des Romains.
Le sénat fit marcher contre eux Marcus Vitellius, qui, parla célérité de sa marche, parvint à les surprendre^ et les mît dans une déroute complète. Viriatus n'eut d'autre ressource que de se renfermer dans une ville de la Bétique. Ses soldats, réduits à l'extrémité, proposèrent à Vitellius de lui rendre la place à de certaines conditions. Ils s'étaient bien gardés de faire part de ce projet à leur chef; cependant il le sut, les assem-
Ha, et, par les raisons les plus fortes, parvint à les faire changer de résolution. Il n'avait pas de peine à leur démontrer qu'ils ne devaient pas se fier aux Romains , et qu'il valait mieux périr les armes à la main, que d'éprouver encore leur perfidie.
Quand il les voit dans un de ces instans d'enthousiasme qui décident du sort des combats, il les fait sortir de la ville et les range en bataille. Les Romains ne tardent pas à se présenter devant lui dans cet ordre admirable qui leur soumit tant de nations; mais Viriatus, ce chef d'un des peuples que l'orgueil romain appelait barbares, prouva, dans cette circonstance , qu'il était plus habile capitaine que le chef de ses ennemis. Il se proposait de faire retraite , et de sauver avant tout son infanterie, qui était peu nombreuse. Il commença donc par la couvrir de toute sa cavalerie , puis il la fît défiler en pelotons par des sentiers qui lui étaient bien connus. Quand elle se fut éloignée autant qu'il le désirait, il rentra dans la ville avec sa cavalerie. Les Romains lui livrèrent un assaut qu'il soutint jusqu'à la nuit; alors il s'échappe lui-même ainsi que ses cavaîiei^s ^
et va rejoindre son infanterie à Tribola, ville qui était située près du détroit de Gi*braltar, et qui n'existe plus aujourd'hui.
Une si belle retraite, et l'honneur d'avoir ainsi trompé ceux qui se regardaient comme les maîtres dans l'art de la guerre, acquirent à Viriatus une éclatante renommée. Plusieurs peuples également las du joug des Romains , mais qui n'avaient pas encore osé se déclarer, lui fournirent des soldats , des vivres et tout ce qui lui était nécessaire pour continuer la guerre avec vigueur. Vitelîius accourut, donna dans une embuscade, et y périt avec" presque toute son armée. Il fut pris par un soldat; mais son âge avancé, son extrême grosseur, firent croire au Lusitanien, qui ne le connaissait pas , qu'il serait uu fort mauvais esclave, et il lui trancha la téte. Il faut avouer que Marcus Vitelîius était un des généraux les plus médiocres que jamais Rome eùi mis à la tête de ses armées.
Les débris de la sienne se retirèrent à Tarifa. Le questeur de Vitellins y joignit d'autres troupes, et tenta la fortune. Viriatus le défit, et dans une seule action lui tua dix mille hommes. Il se précipita ensuite de
nouveau dans la Caipëtanie et vint jusqu'à Tolède.
On sait que les Romains n'e'taient jamais plus obstines, plus redoutables qu'après leur défaite. Caius Plautius fut envoyé en Espagne, et marcha rapidement contre Viriatus avec des forces considérables. Viriatus , dont les troupes étaient accablées de fatigues et diminuées par les fréquens combats qu'elles venaient de soutenir, rentra dans la Lusitanie. Plautius détacha quatre mille cavaliers à sa poursuite. Ils le rencontrèrent au moment où son infanterie passait le Tage : Viriatus soutint leur choc avec ses cavaliers, et, après un combat aussi long que sanglant, remporta une victoire complète.
A peine avait-il touché le sol de sa patrie, qu'il apprit que Plautius avait passé le Tage. Il se retrancha non loin d'Evora, sur une montagne appelée mont de Vénus, parce qu'on y avait élevé un temple à cette déesse. Malgré l'avantage que cette situation donnait à son ennemi,Plau tins n'hésita pas àl'attaquer. Il s'engagea une bataille sanglante, où, de part et d'autre, on fît des prodiges de valeur; mais enfin les Lusitaniens eurent l'avantage.
Au prêteur Plautius succéda Claudlus Unimanus, regardé comme un très-habile général. Il mit en effet en usage tous les stratagèmes possibles pour attirer Viriatus dans ses pièges; mais celui-ci montra autant de science que son adversaire ; et enfin, quand tous deux furent en quelque sorte las d avoir recours à toutes les ressources de la tactique, ils se rencontrèrent, comme par un accord tacite , dans la plaine qui porta depuis le nom d'Ourique, et fut immortalisée, comme on le verra, par une victoire éclatante d'Alphonse P^., roi de Portugal, sur cinq rois Maures.
Cette fois encore l'ascendant de Viriatus triompha, eTt sa victoire fut encore plus complète que les précédentes. Les Romains perdirent jusqu'à leurs aigles, leurs autres enseignes et les faisceaux du général. Les vainqueurs élevèrent, de toutes ces dépouilles, un trophée qu ils placèrent au lieu le plus apparent de la montagne.
Le consul Nigidius vint remplacer Unimanus; il fut aussi totalement défait, et, d'un commun accord, les Lusitaniens proclamèrent Viriatus libérateur de la patrie.
La défaite de Nigidlus avait ouvert au héros lusitanien toute l'Espagne ultérieure: illa parcourut en vainqueur; mais, tandis que le jeune Scipion allait détruire Carthage, le sénat envoya son ami Lélius commander en Espagne. Viriatus, sachant combien il était redoutable par sa sagesse et son expérience égales à sa valeur, revint en Lusitanie, et s'y tint coipme renfermé tant que Lélius resta en Espagne : mais aussi celui^ ci n'y poursuivit pas Viriatus.
A Lélius succéda Quintus Fïibius Maximus ^milianus. Son orgueil /fondé peutêtre autant sur Thonneur qu'il avait d'appartenir à une des plus illustres familles de Rome que sur ses talens militaires, lui fit croire, malgré l'exemple de presque tous ses prédécesseurs, que les Lusitaniens n'oseraient se mesurer avec lui. Viriatus le détrompa en prenant dans la Bétique deux places importantes. Il enleva ensuite un convoi à Fabius et défît un de ses détache mens, tandis que le consul était aller à Cadix offrir un sacrifice à Hercule pour qu'il lui accordât la victoire sur les Lusitaniens. De retour à son camp qu'il n'aurait pas du quitterj^
Fabius songea à réparer son honneur et à redonner du courag^e à ses soldats. Il saisit une occasion favorable, et défît les Lusitaniens , qu'il obligea de se retirer dans des lieux fortifiés par la nature. Peu de temps après, il reprit les deux villes dont Viriatus s'était emparé^ et se vanta hautement qu'il serait pour lui ce que Scipion avait été pour Annlbal. Comparer Viriatus au héros carthaginois, c'était sans doute faire de lui un magnifique éloge, et peut-être cet éloge, si flatteur dans la bouche d'un ennemi, n'étaitil pas trop exagéré. Quand le consulat de Fabius fut expiré, il demanda et obtint un triomphe qui eût suffi pour prouver quelle terreur Viriatus inspirait aux Romains, puisqu'ils accordaient un tel honneur au général qui n'avait pas obtenu sur lui des succès décisifs*
Viriatus renforça son armée, et fît soûlever contre les Romains plusieurs peuples de l'Espagne, malgré Popilius, qui fut remplacé par Quinius Cœcilius Métellus, dit le Macédonique , à cause des victoires qu'il avait remportées dans la patrie d'Alexandre. Méteîlus détacha contre Viriatus
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àon lieaienant Quintius, et se chargea de soumettre les confédérés. Quintius battit Viriatusprès d'Evora^ et le général lusitanien se retira encore une fois sur le mont de Vénus. Il exhorta ses soldats à venger leur défaite, et alla trouver à son tour Quintius, qui fut forcé de s'enfuir à Cordoue, après avoir perdu quinze mille hommes.
Laissant à Métellus l'Espagne citérieure, le sénat envoya dans l'ultérieure Fabius Maximus Servilianus. Excepté dans quelques occasions extraordinaires, les armées romaines ne furent jamais très-nombreuses surtout dans les pays conquis ; on peut donc regarder comme considérable les forces que Servilianus commandait , indépendamment des soldats qui obéissaient à Métellus. Le premier avait dix-huit mille hommes de pied, dix-huit cents cavaliers, dont trois •cents Numides envoyés par Micipsa, fils de Masinissa , et dix éléphans. Servilianus, de plus, était un chef brave, expérimenté, et zélé partisan de cette discipline sévère à laquelle Rome avait dû tant de triomphes.
Viriatus , sans s'effrayer, harcela Servilianus tant qu'il eut des vivres, et se retira ensuite
en bon ordre dans la Lusitanîe; maïs deux de ses lieutenans furent défaits par Sei^vllianus, qui prit en outre plusieurs villes et ,fit vendre tous les prisonniers. Il fît ensuite couper les deux mains à Carroba, Lusitanien d'origine : c était à la vérité un brigand plutôt qu'un homme de guerre, qui désolait la Bétique; mais Servilianus n'en manqua pas moins indignement à la parole qu'il lui avait donnée de le recevoir comme prisonnier sans le maltraiter. Peu de jours après , Servilianus attira près de lui quelques chefs lusitaniens, sous prétexte de songer aux moyens de terminer une si cruelle guerre; il leur fit également couper les mains. Ainsi Servilianus , tout habile général qu'il était , ne se piquait pas plus que tant d'autres Romains, de tenir la foi jurée aux ennemis de la république.
Viriatus vengea noblement; ses infortunés compatriotes. Il fit lever à Servilianus le siège d'Erisane; ensuite, l'ayant mis dans une situation périlleuse, il le força de conclure un traité par lequel Rome reconnaissait aux Lusitaniens le droit d'être libres, promettait de leur rendre les places qui leur avaient
ëtë prises, et enfin de les traiter en alliez, pourvu qu'ils se tinssent paisibles dans leur pays.
Viriatus croyait avoir glorieusement ter- • miné la guerre par une paix nécessaire à ses concitoyens; mais il ne connaissait pas la politique de Rome. Le sénat, comme il l'avait fait dans plusieurs autres occasions , désavoua son général, et envoya Quintus Servilius Cœpion, son frère, le remplacer. Cœpion, blâmant hautement Servilius, ravagea la Lusitanie. Viriatus accourut de Valence, que l'on croit avoir été fondée par lui, arrêta les progrès de Cœpion; cependant il crut qu'il était encore possible de faire la paix. Il envoya trois de ses officiers, Minuto, Aulaces et Dictaléon, vers le général romain.
Cœpion les combla d'amitiés et de largesses; puis il leur dit que le seul moyen d'obtenir de Rome une paix solide était de faire périr leur ambitieux général, qui eût asservi déjà ses concitoyens s'il n'avait pas eu les Romains à combattre. Il sut exciter à propos leur jalousie, les éblouit de l'espoir de succéder à Viriatus, et ne les congé-
dia que quand iî les eut bien affeimls dans le crime.
De retour au camp, ils annoncèrent à Viriatus qu'il fallait renoncer à toute espérance de paix. Il en fut affligé; mais il ne songeait guère a soupçonner ces scélérats. Il les retint à souper et ensuite ilslequittèrent ; mais, quand ils le crurent bien endormi, ils revinrent et le poignardèrent, abusant ainsi, pour commettre un exécrable forfeiit, de la facilité qu'ils avaient d'entrer chez lui à toute heure de nuit et de joury sans être suspects aux gardes du général dont ils avaient la confiance. Ils se hâtèrent ensuite de se rendre au camp des Romains à la faveur de la nuit.
Quand on s'aperçut que Viriatus avait perdu la vie par un lâche assassinat , tout le camp fut plongé dans la douleur la plus profonde , que partagea bientôt la Lusitanie toute entière. Pouvait - on éprouver d'autres sentimens pour le grand homme qui depuis quatorze années avait tant de fois humilié les opresseurs du monde , et défendu avec tant d'avantagée contre eux la liberté de sa patrie ?
On rendît à Viriatus tous les honneurs funèbres par lesquels on honorait les personnages les plus illustres, et personne, sans doute, ne les avait encore aussi bien mérite's dans la Lusitanie ; car on sent qu'il ne faut pas même songer à réfuter les por-* traits odieux tracés de lui par quelques historiens romains. La vérité qu'ils ont été forcés d'avouer les condamne eux-mêmes; et dans tout ce qu'on vient de lire , qu'y a-t-il qui ne soit très-honorable pour Viriatus, si l'on en excepte le sacrifice du chevalier romain au dieu Mars? Mais aussi, par quels horribles forfaits lesRomains n'avaientils pas provoqué ces représailles d'un père vengeant ses filles lâchement égorgées ! Ontils d'ailleurs jamais eu quelque ennemi redoutable dont ils n'aient cherché à flétrir la mémoire par quelques inculpations odieuses? Témoins Brennus , Annibal, Spgrtacus, Mithridate , et autres.
Les assassins vinrent à Rome demander l'horrible salaire qu'ils avaient si bien mérité. Scipion Nasica était consul 5 il leur dit que Rome estimait trop leur général, pour récompenser ceux qui n'avaient pas rougi
d'attenter à ses jours, et leur ordonna de sortir de Rome sous peine de mort. On a beaucoup vanté ce trait; mais il semble que Scipion Nasica, auquel on avait donné le titre du plus honnête homme de Rome , l'eût bien mieux mérité , s'il ne se fut pas contenté de menacer de la mort ces scélérats. Il semble que le sénat et lui devaient leur supplice aux mânes de ce Viriatus qu'ils estimaient tant ; il semble enfin qu'on devait punir aussi Cœpion , dont les discours artificieux les avaient portés au crime. Loin de là, ce même Cœpion ayant complètement défait ïentale, brave mais peu habile successeur du grand Viriatus , et soumis la Lusitanie , obtint sans difficulté les honneurs d'un triomphe qu'il s'était préparé par la corruption et la scplératesse.
jddresse et courage de quelques femmes lu-sitaniennes. As^eiiture tragique de la belle Osmia.
Ces deux faits se rattachent à l'histoire de Vir'!!!'^^ s ; mais ils ont dû en être isolés pour ^ ne pas en interrompre le récit.
Après îa défaite de Kigldius , les Romains n'étaient pas tellement affaiblis , qu'ils ne pussent faire des courses dans la Lusitanie. Une de ces incursions fit tomber entre leurs mains plusieurs hommes avec leurs épouses. Ils les séparèrent , et chaque nuit les femmes étaient réunies dans un même lieu. On leur avait préalablement lié les mains : elles s'avisèrent de ronorer tour à tour les liens dont était garottée l'une d'elles, qui y lorsqu'elle fut libre , détacha ses compagnes ; alors, profitant de la nuit et de la sécurité de leurs gardiens , elles allèrent mettre en liberté leurs maris : ceux-ci ^ munis des armes qu'ils enlèvent aux Romains pendant leur sommeil, en égorgent une partie ; les autres se réveillent aux cris que poussent les victimes, mais les Lusitaniens font entendre des clameurs encore plus fortes. Les Romains croient être attaqués par des ennemis venus du dehors : ils se troublent, ils fuient, et tous sont massacrés. Les Lusitaniens reprennent alors le chemin de leurs demeures avec leurs épouses , qui , par une heureuse idée , ont su les délivrer et se délivrer elles-mêmes.
La belle Osmia ne fut pas aussi heureuse ; elle eut à lutter contre une passion funeste. Voici son histoire. Mariée à un riche Lusitanien , pour lequel elle n'éprouvait pas , à ce qu'il semble, une bien grande affection , elle fut, peu de temps après son hymënée, prise par un jeune Romain , et son époux partagea sa captivité. Le vainqueur devint épris de sa prisonnière, et parvint à s'en faire aimer; mais bientôt Osmia se reprocha un sentiment doublement coupable, puisque l'objet de sa passion illégitime était un des oppresseurs de sa patrie.
Son époux s'aperçoit sans peine de l'extrême agitation qu elle éprouve. Osmia lui fait l'aveu délicat et pénible de la vérité ; mais elle le conjure en même temps de lui donner la mort, puisque, sans avoir cessé de chérir et de pratiquer la vertu , elle a pu ressentir une passion coupable. Le Lusitanien trouve qu'il est beaucoup plus naturel que l'auteur de tout le mal en porte la peine ; il ordonne à Osmia de lui accorder une entrevue nocturne et de le poignarder de sa propre main* Osmia se trouve dans une plus grande perplexité que jamais : le
Romain , qui s'en aperçoit , croit qu'elle le hait , et lui offre sa liberté. Une offre si généreuse achève d'égarer sa tête; et, enfin, pour tout accorder , elle ne voit pas de meilleur parti que de se poignarder ellemême.
Sertorius à la tête des Lusitaniens.
C'est réellement à l'histoire de Pdriup^al ou de Lusitanie qu'appartient celle de Sertorius , et non à celle de Rome, puisqu'il fut le vengeur des Lusitaniens, et pour eux un nouveau Viriatiis.
Proscrit par Sylla , parce qu'il avait suivi le parti de Marins, Sertorius passa en Espagne , puis en Afrique, et enfin dans File d'îvica.
Il était de retour en Afrique , toujours luttant contre les forces supérieures de Rome, quand les Lusitaniens, supportant avec impatience la domination romaine , pensèrent que , guidés par lui* ^ ils pourraient se délivrer de leurs oppresseurs. Ils lui firent donc savpir qu'ils uniraient volontiers leurs intérêts aux siens, et marche-
raient avec joie sous ses ordres contre leurs^ ennemis communs. Rien ne pouvait mieux convenir à l'illustre banni qu'une telle proposition , dans la situation où il se trouvait. Il se hâta de se rendre chez un peuple dont la valeur était justement célèJjre et bien connue dans sa patrie dont il était devenu l'ennemi. Afin de prouver aux Lusitaniens qu'il ne venait pas avec le titre d'aîlië et de géne'ral pour attenter à leur liberté ^ il créa parmi eux le gouvernement républicain , sur le modèle de celui de Rome. Ces nouveautés furent accueillies avçc l'ardeur que toutes les nations montrent toujours dans de telles circonstances. Sertorius^ en diminuant les impôts que le pays payait aux Romains , acheva de gagner la confiance générale.
Il fît plus encore, il établit à Osca une académie dans laquelle il appela des maîtres venus dltalie, et qui fut bientôt fameuse. Il exigea que, non-seulement les seigneurs lusitaniens , mais même ceux du reste de l'Espagne y envoyassent leurs enfans.
A son arrivée d'Afrique, il était accompagné de deux mille six cents Romains et
de sept cenls Africains : il joignit à ses troupes quatre mille Lusitaniens à pied et sept cents cavaliers de la même nation. Ce fut avec cette petite arme'e de huit mille hommes, dont les Lusitaniens formaient plus de la moitié, qu'il chassa de leur pays toutes les garnisons romaines. Il remporta ensuite une victoire navale sur Colta , et battit sur les bords du Guadalquivir deux mille hommes commandés par le préteur Didius.
Métellus Pins , dont le lieutenant Domitius venoit d'être battu par Hirtuléius , lieutenant de Sertorius, éprouva lui-même plusieurs défaites, et se crut obligé d'écrire au sénat qu'une si funeste guerre ne se terminerait pas si on ne lui envoyait Pompée pour collègue. Pompée arriva, précédé de sa grande réputation ; mais Sertorius et les Lusitaniens le battirent, lui firent ensuite lever le siège de Palencia, et, enfin , ayant forcé son camp à Calahorra , lui tuèrent trois mille soldats. Sertorius prit ensuite, à la vue de l'armée ennemie , la ville de Laurone , qu'il brûla , et dont il envoya les habitans comme esclaves en Lusitanie.
Pompée fut de nouveau battu et même
blesse près de la rivière de Xucar. Mem-mius , questeur de Pompe'e et son beaufrère , Mètellus , son collègue , et Didius Lœlius } son lieutenant , éprouvèrent le même sort : le second ne lui échappa qu avec peine ; les deux autres furent tues.
Hirtulèius, lieutenant de Sertorius, avait également des succès ; mais enfin Mètellus lui tua vingt mille hommes. Hirtulèius, après une telle perte , se retira dans la Lusitanie, devenue la patrie des proscrits de l'armëe de Sertorius et la sienne. Mètellus n'osa 1 y suivre ; mais la tête lui tourna au point qu'il se fit présenter de l'encens comme à une divinité , et voulut que l'on célébrât des jeux en son honneur. Pendant qu'il se faisait ainsi adorer , Sertorius attaqua Pompée et lui tua dix mille hommes. Les Lusitaniens entrèrent sur ses traces dans la Bétique , et la ravagèrent sans que le dieu Mètellus pût les en empêcher.
Bientôt Sertorius , à la tête de ses fidèles Lusitaniens, et Pompée, qui brûlait de venger ses défaites précédentes, se rencontrèrent près de la rivière Turia : Pompée , après une vigoureuse et longue résistance ,
allait céder la victoire , si Mételliis , avec na corps de troupes fraîclies, ne fût venu arrêter les progrès des Lusitaniens. Cependant l'honneur de la joiu^née leur resta , et il ne fit qu'empêcher la ruine totale de larmee de Pompée. Le brave Hirtuléius périt dans cette action.
Après tant de sanglantes batailles , on profita ; de part et d'autre , de l'arrivée de l'hiver pour prendre quelque repos. Sertorius vint à Evora , d'où il veillait sur toute la Lusitanie. Il vivait sans faste dans une maison qu'il avait fait bâtir, et qui était encore debout du temps du roi Emmanuel. Une domestique et trois affranchis composaient toute sa suite ; mais il avait eu le malheur d'accorder une confiance sans borne à son lieutenant Perpenna. Ce scélérat ne fut point touché de ses bontés et du bien qu'il lui faisait sans cesse ) il le fît poignarder à Osca , au milieu d'un festin qu'il lui donnait, l'an de Rome 68 1.
Sertorius avait mérité, à bien des titres, la confiance des Lusitaniens • mais il voulut Faccroitre encore , en feignant que les dieux communiquaient avec lui au moyeu
Si
d'uiie biche qu'il avait apprivoisée , et qui semblait l'écouter et lui parler a l'oreille. Une telle conduite , au premier aspect ^ semble peu digne d'un si grand homme, et tenait tout-à-fait du charlatanisme ; mais les Lusitaniens, attribuant à leur chef quelque chose de divin, sentaient leur valeur naturelle s'exalter encore , et se précipitaient sans hésiter au milieu des légions romaines. Sertorius atteignait ainsi le but qu'il s'était proposé.
La douleur des Lusitaniens , quand ils le perdirent , renouvela celle que la mort de Viriatus avait fait éprouver à leurs pères. En effet, ces deux héros de la Lusitanie eurent , dans leur naissance également obscure , dans leur carrière glorieuse , dans la cause qu'ils défendirent et les ennemis qu'ils attaquèrent , enfin dans leur mort également due à la trahison , une conformité frappante. Sertorius fut inhumé k Evora. Comme , après la mort de Viriatus, les Lusitaniens , quand ils l'eurent perdu, retombèrent sous la domination romaine; "létellus et Pompée triomphèrent. Ils avaient mis à prix la téic de Sertorius ; ce-
pendant Pompée fît mourir Perpenna, tandis que son collègue et lui avaient été les premiers auteurs du crime qu'il avait com- Biis par Famour des richesses.
Rodrigue Froiasp le Cid portugais.
Grâce au génie de Corneille , le nom du fameux Cid espagnol, Rodrigue de Bivar, n'est pas moins connu dans tout le reste de l'Em^ope que dans la patrie de ce héros. Mais on ne sait pas aussi généralement que les Portugais se vantent d'avoir aussi leur Rodrigue y leur Cid^ dans la personne de Froias. Ce qu'il y a même de singulier , c'est que ces deux hommes illustres furent contemporains et ennemis^ comme on va le voir dans le récit d'une bataille très-remarquable.
Lorsque le roi de Castille, Ferdinand, mourut en I o65 , il partagea ses états entre ses trois fils ; et Garcie, le plus jeune, eut le royaume de Léon , avec la partie du Portugal que son père avait enlevée aux Maures, conquérans de l'Espagne. Sanchc , l'ainé des lils de Ferdinand et roi de Castille ^ eut
bientôt avec Garcie des démêlés qui devinrent une guerre ouverte. Froias venait de tuer un favori abhorré du peuple , et qui régnait sous le nom de Garcie , lorsque l'armée castillane vint attaquer ce prince. Garcie, cédant à la nécessité, ne crut pas devoir se priver de l'appui du héros révéré dans le Portugal ; et Froias , qui méditait de s'enfuir en France avec tm grand nombre de vassaux , ne refusa pas de défendre son souverain. Une première affaire eut lieu, et Froias battit les Espagnols.
II avait acheté sa victoire par plusieurs blessures. Lorsqu'il fut guéri, Sanche, avec une armée considérable , était déjà dans le Portugal, qui, dans ce temps, portait encore le nom de Lusitanie. Froias détermina don Garcie à tenter le sort d'une bataille : il pensait que don Sanche , étant plus puissant que son frère , finirait par triompher si la guerre se prolongeait. 11 persuada le roi et ses capitaines , et fut nommé commandant de Pavant-garde. La bataille eut lieu près de Santarem.
Les Portugais réunirent tous leurs efforts contre l'étendard royal de Castille, défendu
par Don Sanclie lui-même. Il y eut là urî affreux carnage, et de part et d'autre des actions éclatantes. Frôlas , qui venait de mettre en fuite une partie de 1 arme'e castillane , vint alors se joindre à ceux qui attaquaient la troupe de don Sanche. Son arrivée décida rëvénement, et don Sanche fut contraint de se rendre a lui. Don Vermuiz , un des frères de Froias, courut alors annoncer cette grande nouvelle à don Garcie, et lui dit : a Vous triomphez ; mais, » seigneur , vous perdez mon frère. » En effet , Froias était mortellement blessé. Garçie re'pondità Vermuiz en l'embrassant, larmes aux yeux ; «Ah î si Rodrigue meurt, je » perds le plus ferme appui de mon trône.» Il courut aussitôt vers Froias. Le héros portugais , qui n'avait cesse , maigre son état funeste , de veiller sur son captif, le présenta au roi ^ puis il lui demanda jusqu'à trois fois s'il était content. Après avoir reçu des réponses qui ne pouvaient être douteuses ; il ajouta que don Garcie devait la victoire au zèle de sa noblesse, et Texhorta à suivre les conseils de ces hommes généreux qui aimaient la vérité plus que la vie.
Quand il eut donne à son prince ce dernier avis, digne de son âme fîère et incapable de feindre , il baisa respectueusement la main de don Garcie , pencha sa tête sur son bouclier, et expira.
Il sembla que la fortune de la bataille et celle du Portugal fussent attachées à son existence. Le roi donna son frère en garde à quelques seigneurs , et se mit à la poursuite des fuyards j mais aussitôt la scène changea entièrement : ceux qui veillaient sur don Sanche le laissèrent échapper , soit qu'il les eut séduits par ses promesses , soit que sa fuite eut pour cause uji€ impardonnable négligence , et le roi de Castiîle alla rejoindre ses troupes.
A leur téte était le Cid espagnol, Rodrigue de Bivar, qui , s'il n'avait pu d'abord empêcher leur fuite , était parvenu à les rallier. On combattit donc de nouveau , et les Portugais, privés de leur Cid, furent mis dans la plus complète déroute. Les deux frères de Froias périrent , et don Garcie fut à son tour fait prisonnier. L'ambitieux don Sanche s'empara de ses états, et le fit conduire dans le château de Litna , en Ga-
lice. Garde parvint dans la suite à s'échapper de sa prison ; mais son sort n'en fut pas plus heureux. Alphonse , son autre frère , l'attira près de lui^ et le fit enfermer dans un château, où il passa le reste de ses jours.
Alphonse est victorieux de cinq Rois maures ^ à la fameuse bataille d'Ourique.
IsMAEL, roi maure, posse'dait, en iiSg, le pays au-delà du Tage , connu aujourd'hui, en Portugal, sous le titre d'Alentejo. Alphonse était à ses yeux un ennemi trop dangereux pour qu il ne méditât pas sa ruine. Le prince chrétien étant venu faire une incursion sur ses terres, Ismaël arma tous ses sujets et les partagea en vingt corps, auxquels il donna autant de chefs particuliers. Ces chefs sont désignés par les historiens sous le nom de rois ; mais ils remarquent , en même temps, que quatre d entre eux étaient beaucoup plus puissans que les autres , et traités par Ismaël avec plus de considération. Il faut démentir tous ces mêmes historiens , ou leur accorder que Tarmée d'Ismaël et de ses alliés était de
trois cent mille hommes : celle des portugais se composait seulement de treize mille; et leur victoire donne à penser , qu'elle qu'ait pu être leur valeur, que le calcul des forces de leurs ennemis a été nécessairement exagéré. ^
Quoi qu'il en soit, il paraît constant que la disproportion des forces était immense. ig Alphonse sentit qu'il ne pouvait montrer une confiance ti^op grande pour exalter le courao^e de ses soldats. Il leur remit devant les yeux , dans un discours énergique ^ tous les motifs qui ne leur laissaient d'autre alternative que de vaincre ou de mourir. Il parut même persuadé que le ciel leur annoncerait la défaite de cette multitude d'ennemis par quelque signe extraordinaire.
Quand il les vit aussi animés qu'il le désirait , il annonça la bataille pour le lendemain , et se retira dans sa tenie.
Ici , les historiens portugais , toujours d'accord entre eux , rapportent deux faits vraiment miraculeux , qu'il est impossible de passer sous silence.
Alphonse resté seul prit la Bible , pour se fortifier par l'exemple de quelque grande
victoire remportée sur les ennemis du peuple de Dieu , lut l'histoire de Gëdéon , parfaitement adaptée à la situation où il se trouvait , et s'endormit. Alors , il crut voir en songe un vieillard vénérable qui lui promettait la viçtoire. Il avait à peine été favorisé de cette vision, que son officier le plus intime entra dans sa tente et lui annonça qu'un inconnu, d'un âge très-avancé, demandait avec instance à lui parler. Alphonse ordonna cju'on le fit entrer aussitôt, et reconnut l'homme qu'il venait d'apercevoir en songe. L'étranger, sans lui donner la peine de lui faire des c[uestions, lui dit cju'il était un pécheur faisant pénitence depuis soixante ans sur une montagne voisine , et qu'il venait de la part de Dieu lui annoncer la victoire. (( Quand vous enten- » drez le son d'une cloche, ajouta-t-il, sor- » tez de votre tente , et vous aurez une » preuve éclatante de ce que le ciel fait en » votre faveur. » Il sortit aussitôt , laissant Alphonse dans une surprise, uiie joie, une impatience dont il serait difficile de se former une idée, à moins de se bien pénétrer de sa situation.
L'aurore parut cruelque temps après , et Alphonse entendit le son de la cloche. Il s'arme en haie , et sort aussitôt : ce qu'il aperçoit dans les airs égale ou plutôt surpasse encore la fameuse apparition de la croix miraculeuse à Constantin. Au sein d'une nue enflammée , il aperçoit un groupe d'anges tenant une croix sur laquelle Je'sus- Christ paraît attaché. Une voix éclatante se fait entendre : elle lui annonce la victoire : elle ajoute que y proclamé ce jour même roi par ses soldats il doit accepter ce titre j elle lui annonce^ enfin ^ que sa postérité portera la gloire du nom de Dieu et celle de la nation portugaise dans les cli-mats les plus lointains (prédiction qui se trouva littéralement accomplie , lorsque les Portugais s'établirent au Brésil et dans les Indes Orientales , après tant de combats et d'actions glorieuses).
Alphonse ne doute pas qu'il ne vienne d'entendre le dieu des armées lui-même. Il se proslerne, étend les bras et répond : Ce » n'était pas à moi , qui crois en vous, mais
à mes ennemis , que j'aurais désiré , Sei- » gneur, que vous fussiez apparu. J'obéirai
» à VOS commaiidemeiis; et , si jamais mon » peuple méritait d'être ciiâtié par vous , » que la puiiitioa tombe sur moi et sur ma y) postérité ! »
A peine avait-il exprimé ainsi sa foi et ses sentimens généreux , que la vision disparut. %
L'imagination exaltée du prince chrétien, au moment d'un si grand péril, lui fit-elle croire qu'il avait effectivement vu et entendu tant de merveilles? ou bien , persuadé qu'il ne pouvait trop animer ses sujets, lorsqu'il y allait du salut de l'état, eut-il recours à quelques-unes de ces fraudes pieuses que les grands capitaines , les chefs des nations ont si souvent employées avec succès dans les circonstances décisivesPS'étaitil concerté avec le vieillard ? ou la visite de ce bon ermite était-elle un événement qui se rapportait , par le plus singulier hasard , à son rêve? enfin, l'oflicier était-il ou non dans le secret du prince? On sent quil est de toute impossibilité de répondre à ces questions , quoiqu'il paraisse beaucoup plus naturel de considérer Alphonse comme un chef habile que comme un homme à vi-
sîons. Ce qui paraît certain et ne peut l'ai-^ sonnablement être re'voquë en doute , c'est qu'il assembla ses soldats, leur raconta d'un ton persuade ces faits miraculeux , et qu'ils n'eurent aucune peine à croire qu'ils étaient sous la protection visible du ciel. Ils frap-peut aussitôt leurs boucliers de leurs épées, le saluent du titre de roi , et demandent , à grands cris, qu'il les mène au combat.
Alphonse partage en quatre corps sa petite troupe, et se place à l'avant-garde sur un superbe cheval blanc. D'un premier coup de lance, il atteint le roi de Sylvès, homme célèbre chez les Maures par sa force et son courage; il le jette par terre, et poursuit ses succès , suivi des siens , qui volent avec ardeur sur ses traces. Le roi maure de Badajoz parvient à retenir les fuyards ; il charge à son tour les chrétiens victorieux et les force à reculer ; mais Laurent Vilgas et Gonçalès de Souza, chefs de l'arrière-garde portugaise , accourent et rétablissent le combat. Le premier est tué, son collègue le venge : chaque Portugais se multiplie pour égaler les grands faits darmes des généraux et d'Alphonse.
Ce prince alors se montre digne de la victoire et du titre de roi qu'il s'est fait donner . iî unit la prudence à la valeur. Il conjecture que, si les Maures lui résistent de toutes parts , c'est qu'îsmaè'l , placé à Tar-* rière-garde , a soin de leur envoyer des troupes fraîches à ciiaque instant. îi espère donc qu'il triomphera s'il parvient à se vaincre lui-même , et marche aussitôt à lui.
Tsmaël et Omar , son cousin , reçoivent avec fierté cette attaque furieuse ^ mais l'heureux et brave Alphonse porte à Omar un coup mortel. Ismaël épouvanté recule : sa troupe imite son exemple , et l'immense multitude des'Maures qui formaient d'autres corps d'armée ne songe plus qu'à chercher, à l'exemple du chef suprême, son salut dans la (uitt.
Alors le carnage , déjà si grand , devient épouvaniable : la blancheur du cheval d'Alphonse disparaît sous le sang et la poussière , et le roi n'en paraît que plus terrible. Immédiatement après que la victoire est décidée , un orage afïVeux éclate ; l'eau mêlée avec le sang dont la plaine
est îaondee , va relomber en torrent dans la petite rivière de Fergos qui se jette dans la Guadiaiia, et leurs ondes, pendant plusieurs jours, en sont rougies.
La plaine d'Ourique , où se livra cette mémorable bataille , fut depuis appelée Cabecas de Reies, ou Têtes de Rois. Outre un grand nombre de prisonniers, on s'empara des e'tendards des cinq principaux rois, et ils furent suspendus dans les églises les plus remarquables du Portugal. On éleva aussi un trophée sur le champ de bataille avec les dépouilles des ennemis.
Alphonseï revint à Conimbre, sa capitale trois jours après la bataille , et y épousa Mathilde , seconde fille du comte de Savoie, Amédée III. Il prit^ peu de temps après, Sanîarem et Cintra , places plus importantes que Leiria , dont Ismaël , pour se venger lâchement de sa défaite , venait de faire passer la garnison au fil de Tépée. A la vérité , Alphonse échoua dans une tentative sur Lisbonne , quoiqu'il fiit secondé par un corps de Français débarqués à Porto, et qui avaient consenti à le suivre dans cette expédition ; mais nous allons voir
qu il ne tarda pas à consolider sa puissance parla prise d'une place si importante.
Siège de Lisbonne par Alphonse. Il prend solennellement le titre de roi de Portugal*
En ii47^ hml années après sa victoire d'Ourique et sa tentative malheureuse sur Lisbonne, Alphonse se promenait un soir sur la montagne de Cintra, d'où l'on découvre la mer et cette ville dont il désirait tant la possession. Tout à coup il eut une vision, mais de celles qu'il est impossible aux plus grands sceptiques en histoire de nier la réalité. Il vit une multitude de vaisseaux qui s'approchaient à pleines voiles de l'embouchure du Tage. Aussitôt il envoya reconnaître cette flotte, et apprit qu'elle portait des Normands, desFrançais, des Allemands, des Anglais, qui, animés de l'esprit des croisades , se rendaient en Palestine sous la conduite de Guillaume, dit Longue-Épée. Ils étaient au nombre de quatorze mille, montés sur cent quatre-vingts vaisseaux.
Alphonse comprit tout à coup quel important service il pouvait tirer de ces
hommes intrépides, et dont les chefs jouissaient d une grande réputation. Il lui parut facile de les déterminer à l'aider dans une entreprise qu il n'eût osé former sans eux. En effet, ils allaient combattre des ennemis de la foi , ils en trouvaient là d'autres sur leur chemin; et, après la réduction de la place, rien ne les empêchait de poursuivre leur route. Alphonse, d'ailleui^ , eut l'adresse ou plutôt l'équité de leur promettre des conditions avantageuses. Ils saisirent donc avec joie cette occasion de montrer leur zèle et leur courage.
Le premier service qu'ils rendirent au prince Portugais, fut d'intercepter par mer la communication entre les Maures enfermés dans Lisbonne, et leurs frères d'Afrique. Alphonse en même temps s'approcha de la ville par terre avec son armée , et un grand nombre de croisés débarquèrent pour le soutenir.
Quoique ce blocus rigoureux ôtât aux assiégés tout espoir de recevoir des secours ou des vivres, ils ne s'en défendirent pas moins avec opiniâtreté pendant cinq mois. A la fin Alphonse fît donner un assaut plus
terrible que tous les prëcédeiis , et qui fut le dernier. La porte dite d'AIhama par les Maîiométans, fut d'abord forcée. Beaucoup . de saug fut encore répandu; mais les assiëgeans pénétrèrent dans la place, où le carnage dura encore long-temps. Les croisés se signalèrent plus que jamais dans cette occasion décisive, et la ville, ayec tous ses trésors , fat livrée au pilîsge.
Ainsi tomba au pouvoir d'Alphonse une ville à laquelle une tradition peut-être fabuleuse, mais fondée du moins sur Tétymologie^, donne Ulysse pour fondateur. Son admirable situation sur le Tage, non loin de l'embouchure de ce fleuve, les avantages qu'offre son port, la fertilité du pays qui l'environne, tout rendait cette conquête infiniment précieuse; et l'on peut dire que nul monarque portugais n'a peut-être autant servi son pays qu'Alphonse I^^. lorsqu'il s'empara de Lisbonne.
Ce prince équitable tint aux croisés , auxquels il devait en partie une si belle conquête, les promesses qu'il leur avait faites. Sa loyauté reçut dès-lors sa récompense. Un assez grand nombre d'entre eux , attirés par
la bonté du sol^ la douceur du climat et le doux gouvernement d'Alphonse , perdirent dd vue leur aventureuse entreprise de Palestine : ils se fixèrent en Portugal^ où Alphonse s'empressa de leur accorder des immunités et des privilèges flatteurs. Ce furent eux qui jetèrent les fondemens de plusieurs villes aujourd'hui florissantes.
Il assembla les états de son royaume, îl importe assez peu de savoir si, avant la conquête de Lisbonne , Alphonse avait fait confirmer par les états de Portugal le titre de roi qui lui avait été' décerna par les troupes avant la bataille d'Ourique. il le reçut alors avec solennité; et l'on y fit des lois qui, pour l'époque à laquelle elles remontent, sont un monument très-remarquable. Ou régla la succession au trône, avec cette clause : que la fille aînée du roi ne pourra épouser qu'un Portugais, afin que le royaume ne tombe pas au pouvoir d'un étranger. Si la princesse s'y refuse, elle est de droit exclue de la succession.
Dans les lois relatives a la noblesse, il est dit;que tousceux qui ont combattu àOurique, sont nobles et sujets du roi par excellence.
Mais la clause la plus singulière, ou, pour mieux dire, la plus admirable, est celle qui met au rang des noBles susceptibles d'être dégradés^ ceux qui auront déguisé la vérité au roi.
Les lois civiles, en petit nombre, portent aussi un grand caractère de sagesse.
Le moment qui termina la cérémonie, ne fut pas de tous le moins imposant.
Le procureur du roi, Laurent Venegas, qui avait toujours proposé les questions à l'assemblée, leur adressa encore celle-ci: (( Voulez-vous que le roi soit tributaire du roi de Castille, et assiste comme vassal aux états que convoquera ce prince ? »
Tous les noblesse levèrent, mirent Tépée à la main, et déclarèrent que leur roi était libre aussi-bien qu eux.
Alphonse alors se leva, la couronne sur la tête, et tirant aussi son épée : « Vous savez, dit-il, tout ce que j'ai fait pour vous rendre libres. Je jure de ne rien entreprendre qui puisse tendre à vous ôter cette liberté. Si quelqu'un pensait autrement, puisse-t-il expirer à l'instant! et si c'était
mon fils ou mon petit-fils ; quil perde ses droits à la royauté. ))
Des acclamations unanimes accompagnèrent ce noble discours. Le titre de roi fut ensuite confirmé aux souverains de Portugal par plusieurs bulles pontificales ; formalités conformes a Tesprit du temps , et dont ces princes se seraient dispensés à des époques postérieures. •
Beau trait de don Pèdre , frère naturel d'Alphonse /^'.^ pendant le siège de Lisbonne. Particularités sur ce prince.
La continence de Scipion, pendant sa guerre d'Espagne , est célèbre; et Turenne s'honora un jour par un trait semblable. Grâce à don Pèdre, frère naturel du roi Alphonse P^. ; l'histoire de Portugal n'a rien à envier, sous ce rapport, à celle de Rome et de la France.
Pendant le siège de Lisbonne, dont il vient d'être parlé ^ don Pèdre rencontra un parti de Maures sorti de la ville. Ces guerrières escortaient la fille du gouverneur, dont la beauté parfaite était célèbre dans
toute la conîrëe. Son père avait craint pour elle les dangers du siège, et, par un excès de précaution qui pouvait devenir funeste, il l'envoyait avec tous ses trésors dans la forteresse d'Alenquier. Cid Achini, l'un des plus braves et des plus illustres guerriers maures, èomniandait le détachement. Le gouverneur n'avait pu choisir pour sa fille un protecteur qui fut plus détermine à la défendre; car Cid Achim, très-épris de ses charmes, s'était jeté dans la place pour la mériter par ses exploits. La lutte fut terrible; mais enfin les Portugais l'emportèrent, et ramenèrent au camp la jeune dame, après avoir mis en fuite leurs ennemis. Mais à peine don Pèdre avait-il eu le temps d être félicité de sa brillante capture, que l'on vit paraître Cid Achim, non plus en "ennemi, mais suppliant et désarmé. Le jeune Maure se jeta aux pieds d'Alphonse, et le conjura de le garder lui-même pour otage, s'il ne consentait pas à lui rendre celle sans laquelle il ne pouvait exister. Quelque touché que fût Alphonse, il crut devoir le renvoyer à son frère. I^e généreux don Pèdre n'hésita point à lui délivrer sa belle captive ; il ne
voulut même pas s'approprier la moindre partie du butin qu'il avait fait; mais en même temps il songea aux intérêts de son pays. Il exigea de Cid Achim , dont il venait d'éprouver la valeur, qu'au lieu de rentrer dans Lisbonne , il se retirât à Sylvès. Il avait trop de droits à sa reconnaissance pour ne pas être ponctuellement obéi.
Si ce trait peint bien la générosité chevaleresque, souvent unie , à cette époque, aux fureurs de la guerre qu'elle tempérait, quelques détails sur le même don Pèdre pourront également donner une idée des mœurs du temps.
Don Pèdre , qui lors du siège de Lisbonne était âgé de quarante-un ans, avait autant de forces corporelles que décourage. Quand son frère désira faire confirmer par le pape son titre de roi, il l'envoya en France pour inviter saint Bernard à appuyer ses préten-» tions près de la cour de Rome. Alphonse devait d'autant plus compter sur les bons offices de ce célèbre religieux, qu'il était son parent, descendant comme lui des comtes de Bourgogne. Quand don Pèdre se fut acquitté avec succès de sa mission à Rome, il
parcourut la France et la Lorraine pour chercher des aventures , et se fit partout reconnaître bon et loyal chevalier. Il avait dessein de terminer ses courses par un voyage à la Terre-Sainte; mais saint Bernard lui remontra sagement qu'il lui convenait mieux de retourner dans sa patrie, où il pourrait servir utilement son frère et son roi contre les Maures. Don Pèdre accrut sa renommée dans toutes les actions éclatantes qui eurent lieu. Il fut un des vainqueurs à la fameuse bataille d'Ourique ; il se trouva au siège de Santarem, de Badajoz et de plusieurs autres places, y compris, comme nous venons de le voir, celle de Lisbonne. Dans la malheureuse journée où son frère tomba au pouvoir des Espagnols, don Pèdre eut la consolation d'avoir fait du moins, poui' le défendre , ime foule d'actions éclatantes.
Quand Alphonse fonda un ordre, dit Tordre d'Avis, il sollicita et obtint l'honneur d'en êtï*e élu grand-maitre. Son but était de ne plus être sollicité par Alphonse de se marier; car cet ordre prescrivait le célibat, et déjà don Pèdre songeait à terminer pieusement sa vie toute guerrière. Il avait per-
suaclé a Alphonse d'élever un monastère d'AIcobassa, devenu très-fameux en Portugal; il y prit l'habit religieux, et s'acquitta des devoirs de son nouvel état, comme il s'était acquitte de ceux de frère, de chevalier et de sujet fidèle. On raconte de lui une anecdote touchante par la candeur de caractère qu'elle annonce chez ce guerrier devenu moine. Un jour un de ses anciens compagnons d'armes, Laurent Viegas, vint le voir dans sa cellule. Il est bien difficile à de vieux guerriers, en pareille occasion, de ne pas se rappeler les aventures de leur vie passée. Don Pèdre céda à la tentation, et tous deux se mirent à retracer à l'envi les périls qu'ils avaient courus, les actions glorieuses qui les avaient honorés. Mais à peine Viégas fut-il sorti, que don Pèdre se reprocha sincèrement cette conversation si intéressante pour lui. Il craignit d'avoir manqué de l'humilité prescrite aux solitaires dévoués à Dieu; et, pour se punir de ce mouvement de vanité mondaine^ il s'imposa, comme pénitence, un silence de sept mois. Il fut si ferme dans sa résolution, que le roi son frère, étant venu pendant ce temps lui rendre visite ,
ne put obtenir de lui une seule parole. Cette contrainte dut être pe'nible à tous deux; car il est constant qu'ils eurent l'un pour l'autre une affection inaltérable. Don Pèdre avait porté treize années l'habit de nioine^ lorsqu'il mourut en iiyS, âgé de soixante -neuf ans, dans le lieu qu'il avait choisi paur sa retraite.
GiraJde surprend la ville d'Évora^
GiRALDE, guerrier d'une haute naissance, avait obtenu, comme notre Bayard, le surnom de chevalier sans peur ; mais il s'en fallait beaucoup qu^il eut mérité comme lui le surnom sans doute plus rare de chevalier sans reproche. Ses mauvaises mœurs lui ayant mérité la disgrâce d'Alphonse P'., il se retira dans la province d'Alentéjo, aloi:s en très*graade partie occupée par les Maures. Là, devenu traître à son roi et à sa patrie, il s'enrôla au service d'Ismaël, tristement fameux , comme nous l'avons vu, dans les fastes des Mahométans, par la perte de la bataille d'Ourique. Le prince maure lui donna un emploi très-digne d'un transfuge:
il le chargea d'aller pilier pendant la nuit les terres des chrétiens, à la tête d'une troupe de brigands caches le jour dans les forêts voisines. Les succès de Giralde, son nom, le butin qu'il remportait, ne tardèrent pas à conduire sous ses ordres tout ce que le Portugal chrétien renfermait d'hommes justement dévoues au glaive des lois. Il se vit donc chef très-redouté , mais chef d'une troupe de brigands.
Cet infâme métier ne pouvait long-temps convenir à un homme qui , dans sa jeunesse, avait eu des sentimens d'honneur. Giralde désirait rentrer sous les lois de son prince légitime ; mais il sentait que , pour obtenir son pardon , il fallait qu'il rendît au roi Alphonse quelque important service. L'occasion s'en présenta , et il la saisit avec autant d'habileté que d'énergie.
Evora, place très-forte, était au pouvoir des Maures, et eût coûté beaucoup de sang aux chrétiens , s'ils en avaient formé le siège. Giralde pouvait y entrer et en examiner les endroits faibles; mais il avait de grandes précautions à garder. Les traîtres sont toujours suspects ; et les Maures le surveillaient
d'autant plus qu'ils n'ignoraient pas combien Alphonse désirait s'emparer de leur Tille.
Giralde concerta d'abord avec ses compagnons le projet de rentrer dans Tobéissance de leur souverain. Il les trouva très-disposés à cesser une vie vagabonde et peu sûre, puisqu'ils craignaient presque autant leurs nouveaux alliés cjue leurs compatriotes. Voici ensuite les stratagèmes qu'il imagina pour réussir dans son projet audacieux.
Près de la ville située dans une plaine, était une vieille tour où un Maure se tenait avec sa fille en sentinelle. On avait jugé cette précaution suffisante contre les courses que pouvaient faire les chrétiens, Giralde fît cacher dans les environs un certain nombre d^hommes déterminés , qui devaient accourir à lui au signal qu'il leur ferait. Quand la nuit fut très-noire, il s'avan<ça vers la tour, enfonça dans la muraille de fortes pointes de fer dont il s'était muni, et gagna une fenêtre. Il avait eu l'attention de s'envelopper de branches d'arbres pour n'être pas découvert. Le Maure avait chargé sa fille de cette garde nocturne 5 mais elle s'était en-
dormie. Giralde la jeta par la fenêtre; puis il coupa la téte au Maure, s'empara des clefs, acheva de donner la mort à sa fille, et reparut au milieu de ses soldats les deux têtes à la main.
Quand il les vit joyeux de son succès , et qu'il leur eut explique ses projets ultérieurs, il revint avec eux à la tour. Alors il alluma du feu selon la coutume des sentinelles maures. La direction qu'on lui donnait au sommet de la tour, signifiait que les chrétiens ravageaient la campagne de tel ou tel côté. Il désigna le chemin de Spincheiro, vers lequel il envoya effectivement quelques soldats , avec ordre de tout mettre à feu et à sang. Les Maures de la ville aperçurent le signal, et sortirent en foule pour attaquer ces hommes dont la lueur de l'incendie allumé par eux leur annonçait le petit nombre.
Aussitôt que Giralde les vit sortis, il pénètre dans la place d'un autre côté. Bientôt les corps-de-garde sont égorgés ; le trouble, la terreur régnent dans toute une ville où l'on ne connaît pas encore quel est le nombre des ennemis, et où la désolation des femmes, des enfans^ des habitans paisibles
brusquement arrachés à leur sommeil, s'accroît à chaque instant. Les guerriers sortis du côte' de Spincheiro ont connaissance de ce triste événement , ils se hâtent de revenir sur leurs pas; mais les portes sont gardées par les chrétiens, et ceux qui les ont attirés dans la plaine , exécutant fidèlement les ordres de Giralde, les attaquent par derrière. Pressés ainsi de tous côtés, les Maures sont massacrés ou se dispersent, laissant la ville à la merci des vainqueurs. Le caractère de ceux-ci, la manière atrocé dont en général se faisaient les guerres entre ces nations que tant de motifs rendaient irréconciliables y donnent la triste assurance qu Evora éprouva toutes les horreurs d'une ville prise d'assaut. Giralde permit à ceux qui survécurent au massacre, d'y rester sous certaines conditions. Ensuite iî se hâta d'informer Alphonse du service qu'il venait de lui rendre. L'importance de la conquête valut à lui et a ses compagnons le pardon qu'ils avaient désiré. Alphonse fit plus : il leur confia la garde de la place ; et en effet personne ne devait plus qu'eux être déterminé a la défendre contre les Maures jusqu'au dernier soupir.
Alphonse J"*. est pris par Ferdinand II ^ roi de Castille*
Les succès d'Alphonse P\ avaient excité depuis long-temps la jalousie de ses voisins, et principalement celle des rois de Castille^ lorsqu'en 1168, Ferdinand II, souverain de cet état, lui déclara la guerre, quoiqu'il eut épousé une de ses deux filles. Il s'était longtemps flatté qu'Alphonse consentirait à se reconnaître son vassal. Lorsqu'il dut renoncer à cette espérance si peu fondée, d'après ce qui s'était passé au couronnement d'Alphonse, il lui déclara la guerre sur des prétextes apparemment bien frivoles, puisque l'histoire n'a pas même songé à les rapporter.
Alphonse avait alors soixante-quinze ans j mais son ame avait encore l'activité dont il avait donné tant de preuves. Au lieu d'attendre son ennemi, il entra lui-même en Castille, prit deux petites places, et mit le siège devant Badajoz, enlevée depuis peu aux Maures par les Espagnols. La vivacité de son attaque le rendit maître de cette ville avant que Ferdinand vînt la secourir^ mais
ce dernier arriva sous les remparts lorsque Alphonse y était encore enfemié. Il ne daigna pas attendre un siège ^ et fît une sortie; mais par malheur, comme il s'ëlançait au galop, il heurta si violemment un des gonds de la porte , qu'il se fît à la jambe une blessure considérable. Cet accident funeste et l'infériorité de ses forces , devaient lui faire prendre la résolution de rentrer; il ne put y consentir, et bientôt une sanglante action s'engagea. L'animosité étant égale des deux côtés, l'avantage devait rester au parti le plus nombreux. Les Portugais furent donc obligés de céder. Alphonse , ayant fait d'inutiles efforts pour les ramener au combat, fut emporté dans la plaine par son cheval. Cet animal sabattit sur la jambe même du roi qui était blessée , et le mit ainsi hors d'état de faire quelque résistance. Les Espagnols , maîtres de sa personne , le conduisirent à Léon,
Par respect pour ses actions glorieuses, pour son âge, pour ses titres de beau-père et de roi , Ferdinand ne pouvait se dispenser de le traiter avec honneur; aussi n'y ïiianqua-t-il pas. Mais il lui fît chèrement
acheter sa liberté. Il voulut qu'Alphonse lui restituât vingt-cinq places ou châteaux dont il s'était emparé sur les Castillans, dans la province de Galice ou le royaume de Léon. Il exigea de plus qu'il se reconnût son vassal , et lui promit de venir en cette qualité aux états de Castille , aussitôt qu'il serait en état de monter à cheval. Alphonse promit tout pour être libre j mais, aussitôt qu'il le fut, il affirma toujours que sa blessure ne lui permettait pas de se tenir sur son cheval, et se fit traîner dans une voiture. Subterfuge peu loyal, mais qui ressemble à plusieurs autres auxquels plusieurs chefs de nations ont eu recours, pour éluder des paroles données avec l'intention de ne pas les tenir«
Valeur de Maja.
Le roi Alphonse V\ ne fut pas le seul vieillard portugais qui sût déployer tout le courage de la jeunesse. En £170, deux ans après la guerre que ce prince soutint si malheureusement contre la Castille, un de ses plus braves guerriers, Gonçalès Mendès de Maja, fit une excursion sur les terres des
Maures, dans les environs de Béja. Ils venaient de reprendre cette place sur les Portugais. Maja rencontra et battit d'abord Almoleymar, officier renommé parmi les Mahométans par sa rare intrépidité. Il revenait avec des prisonniers et du butin, lorsqu'il rencontra le roi de Tanger Albohassem , qui venait au secours de son compatriote. Maja qt ses braves n'hésitèrent point à soutenir c;e nouveau choc, et furent victorieux. Ils triomphèrent donc deux fois dans le même jour ; mais ce qui rend le succès de Maja vraiment remarquable, c'est qu'il était alors âgé de quatre-vingt-quinze ans. Sans nul doute aucun guerrier ne termina sa carrière si tard et d'une manière si glorieuse.
Un tel homme ne pouvait mourir de sa mort naturelle ; Maja perdit la vie par suite des blessures qu'il avait reçues dans le dernier combat.
Pour expliquer comment Maja portait encore les armes avec gloire dans un âge où depuis long-temps, selon la marche ordinaire de la nature, il aurait dû les avoir déposées, les historiens ses compatriotes affirment qu'il avait conservé une grande
partie de ses forces , qui, dans sa jeunesse, avaient été prodigieuses. On assure que d'un coup de lance il perçait quelque armure que ce fut, ou que, si la trempe en e'tait trop fine, il la forçait de céder à son choc, et la faisait entrer dans le corps de son ennemi. Ce qui doit faire ajouter foi à tout ce que l'on a dit de la vigueur étonnante de Maja ; c'est qu'Alphonse P\ , ce roi si attentif à se garantir des attaques des Maures, lui confia jusqu'au dernier moment la garde des contrées les plus exposées à leurs incursions , et que la mort de cet homme doué de tant de courage et de force, lui causa une affliction profonde.
Dernier exploit ({Alphonse Z^'*. contre les Maures. Mort de ce grand guerrier *
Les lieutenans d'Alphonse avaient remporié plusieurs avantages sur les Maures, lorsqu'en 1 1 85 Aben - Jacob , miramolin ou empereur de Maroc , forma contre le Portugal une des plus dangereuses attaques auxquelles jusqu'alors ce pays eût été exposé. Indépendamment des troupes nombreuses
qu'il arma, il intéressa dans son projet les souverains mahométans d'Andalousie , deMurcie, de Sëville, de Cordoue, de Grenade, d'Algarve, de Fez, et plusieurs autres. Ils commirent alors de terribles dégâts dans plusieurs contrées chrétiennes des Espagnes; mais ce fut surtout contre le Portugal qu'ils déployèrent leur fureur. Ils passèrent le Tage, s'emparèrent de Torres-Novas , qu'ils démolirent, et allèrent assiéger, dans Santarem, l'infant don Sanche, fils d'Alphonse.
La sommation qu'ils lui firent de se rendre fut rejetée avec mépris par ce prince. Alors ils poussèrent les attaques avec une vigueur qui tenait de l'acharnement. Don Sanche et ses braves résistèrent pendant une semaine; mais enfin ils allaient succomber. Sanche blessé avait vu périr ses meilleurs soldats^ la plupart des autres étaient accablés de maladies. Ce fut alors qu'Alphonse, âgé de quatre-vingt-onze ans, s'avança lui-même à son secours, à la tête de ce qu'il avait pu rassembler de forces. Les Maures n'avaient jamais cru qu'il osât marcher contre eux. Leur surprise, l'aspect de celui qui les avait tant de fois vaincus ^ leur firent prendre hpu-
teusement la fuite. Alphonse ne manqua pas de mettre à profit cette ten em^ soudaine. II les poursuivit vivement, et fut secondé par don Sanche , qui blessa l'empereur de Maroc à la main. Le prince musulman parvint à traverser le Tage avec les rois ses allie's; mais peu de temps après il mourut de sa blessure. La plupart de ses officiers périrent.
Alphonse victorieux ne tarda point à payer à la nature le tribut inévitable. Il avait rëgnë soixante-trois ans , dont dix-sept en qualité de comte, et quarante-six comme i^oi. Il fut inhumé sans pompe dans l'église de Sainte-Croix de Conimbre ; mais par la suite le roi Emmanuel lui fît ériger un magnifique monument. Les Portugais le regardent comme un saint, et conservent précieusement, dans l'église de Conimbre, son épée, son bouclier, ainsi que le surplis qu'il revêtait quand il entendait le service divin.
Cérémonies observées à la mort d Alphonse r^^- , roi de Portugal.
Tous les officiers de la cour, dits corregi-dores y ou veadores de la corte^ partirent à
pied du palais liabité par le prince, couverts d'un drap noir. Un héraut de la ville marchait au milieu d'eux sur un cheval enharnaché de noir, et tenant un étendard de la même couleur. Plusieurs cavaliers, aussi dans ce lugubre costume , les suivirent. Le juge criminel et deux hommes les précédaient : tous trois portaient un écu sur leur tête. Arrivés à la porte principale de l'église, le juge annonça au peuple la mort du roi et l'invita à le pleurer. En parlant ainsi, il brisa un des écus. Le cortège arriva ensuite successivement devant la porte de la monnaie et celle de l'hôpilal , où les mêmes cérémonies furent observées. On assure que, à trèspeu de changemens près , elles sont encore aujourd'hui les mêmes.
Premières expéditions de don Sanche P''. contre les Maures^
Ce prince avait hérité du zèle de son père pour assurer l'indépendance du Portugal. Il régnait paisiblement depuis trois ans, lorsqu'en 1 188 , des croisés danois , flamands et frisons, embarqués sur cinquante- trois vais-
seaux, furent pousse's par la tempête vers le port de Lisbonne. Sanche se rappela quel utile secours de semblables guerriers avaient apporté à son père pour s'emparer de cette même ville. Il les reçut avec autant de courtoisie que de bienveillance, puis, quand ils se ftirent remis des fatigues de la mer , il pressa leur chef, Jacques d'Avesnes, maréchal de Brabant , de lui accorder contre les Maures son secours et celui de ses chevaliers. Il promettait de reconnaître généreusement ce service, et parvint sans peine à leur persuader de le lui rendre.
Il fut arrêté que l'on assiégerait Sylvès , forte ville du royaume des Algarves, et qu'après l'avoir soumise, elle appartiendrait à don Sanche. Les croisés devaient avoir pour leur part la totalité du butin. Ils se rembarquèrent , accompagnés de quarante galères portugaises , pour serrer la pîace par mer, tandis que l'armée de don Sanche, commandée par Mendez de Souza , s'en approchait par terre. Le désir de réussir avait persuadé à don Sanche que le général expérimen é devait partager avec lui la gloire du succès. Le siège, poussé avec vigueiu^; dura
denx mois ; les assiégés eurent Thonneur de soutenir tous les assauts qui leur furent li« vrés y et ne cédèrent qu'à la disette. Sanche , qui ne se sentait pas en état de conserver la ville après le départ de ses alliés , en démolit les fortifications; et les croisés , avec le butin qui leur avait été promis ^ allèrent chercher d autres aventures.
Les Maures , dès Tannée suivante , rentrèrent dans cette place sans défense ; mais don Sanche avait mis le temps à profit , et fait de nombreuses levées. Il battit en plusieurs occasions les ennemis^ et s'empara une seconde fois de Sylvès. Alors il résolut de garder cette ville ^ la fortifia de nouveau, prit le titre de roi des Algarves , et joignit dans son écusson les armes de ce royaume à celles de Portugal.
Calamités du Portugal sous le règne de Sanche Vertus de ce prince >
Sanche était parvenu à repousser, par la prudence autant que par son courage, une attaque formidable de l'empereur de Maroc et de quelques autres princes maures ; lors-
qu'en i igi son royaume fut exposé à une suite de fléaux non moins désastreux que la guerre. Des torren's de pluie, qui paraissaient menacer de l'engloutir sous les eaux ^ noyèrent les moissons et frappèrent les arbres de stérilité. Tout à coup, et sans aucun intervalle y une sécheresse affreuse succéda à ce désastre^ la terre fut tellement brûlée , qu'on ne put la cultiver. La famine devint l'inévitable résultat de tous ces maux accumulés. Beaucoup d'infortunés périrent de besoin, et les richesses elles-mêmes ne purent soustraire ceux qui les possédaient à une mort si affreuse.
Le roi de Séville saisit cette occasion de venger les Maures ses compatriotes des victoires remportées sur eux par la valeur portugaise. Ayant sans doute pourvu d'avance à la subsistance de ses troupes, il parcourut ce malheureux pays, ravageant et brûlant tout sur sa route, et s'emparant de la plus grande partie du nouveau royaume des Algarves. Les Portugais étaient tellement accablés par l'excès de leurs misères, qu'ils n'opposaient presque pas de résistance aux envahisseurs.
Dans cette extre'mite', Sanche agit en bon et sage roi : il remédia autant qu'il put aux maux que causait la nature ; et, pour écarter ceux cjui provenaient des ennemis , il parvint à conclure avec eux une trêve de cinq ans. II est à croire, quoique les historiens n'en disent rien, qu'il fît des sacrifices d'argent^ et peut-être de territoire, pour obtenir cette paix passagère.
Mais il semblait que ses mesures les plus prudentes dussent sans cesse être contrariées par un destin ennemi. A peine eut-il conclu cette trêve si nécessaire, qu'il arriva une éclipse de soleil si considérable qu'aucun homme vivant ne se ressouvenait d'en avoir vu de pareille. Ce n'était pas un malheur que ce phénomène passager -, mais les Portugais ne manquèrent pas d'en conclure qu'il leur présageait de nouveaux malheurs. Par une de ces fatalités qui contribuent tant a enraciner dans les esprits du vulgaire les idées superstitieuses, cette éclipse fut en effet comme le signal de nouveaux désastres dont le Portugal devait être victime. Les inondations, la grt le , la famine, la peste même, y exercèrent leurs ravages. Le
peuple fat épouvante par des feux re'pandus dans les airs. La mer furieuse n'offrait qu'un tombeau inévitable à ceux qui osaient se hasarder à la parcourir. De frëquens tremblemens de terre causaient des frayeurs continues; enfin une épidémie cruelle, et dont on ne put bien connaître la nature , fitpérir un grandnombre d'habitans. Ils éprouvaient dans les entrailles des décliiremens affreux , et mouraient dans toutes les convulsions de la rage. C'était au milieu d'un peuple si cruellement tourmenté, que le roi devait sans cesse porter des secours et des consolations , montrant ainsi par son exemple que le rang suprême est quelquefois la source des plus amères douleurs.
Les Maures revinrent à l'expiration du traité, ou même, à consulter les dates, quelque temps auparavant. Ils reprirent Sylvès, dévastèrent i'Alentéjo, et, ayant traversé le Tage , se portèrent sur le monastère d'Alcobassa, dont ils massacrèrent les paisibles religieux. Sanche , secondé par de fidèles guerriers qui , ainsi que lui , étaierit animés par le désespoir ; eut le bonheur de
repousser ces ennemis acharne's , et même de leur reprendre Elvas et Palméla.
Il fallait que ce prince , digne d'un meilleur sort y éprouvât un chagrin qui lui avait jusqu'alors été inconnu^ et qui lui dut être bien sensible. Le peuple , ne voyant plus reparaître d'éclipsé, chercha une autre cause à ses misères , et crut l'avoir trouvée. Il s'imagina qu'elles provenaient de ce que la princesse Thérèse, fille du roi, avait épousé Alphonse IX, roi de Léon, son cousin germain. La cour de Rome cassa le mariage , quoiqu'il fut peu probable que, dans ce siècle , il eût été contracté sans son autorisation. Il fallut donc que Thérèse, mère de plusieurs enfans, se séparât de son époux , et échangeât .un trône contre la solitude d'un cloître. Elle revint en Portugal , oii sans doute son père ne la. reçut pas sans affliction , et s'établit avec des religieuses dans le monastère de Lorvam. Pour surcroît de peine, le lien qui unissait le beaupère et le gendre étant ainsi rompu , ils se firent la guerre. Sanche eut l'avantage , quoique son ennemi se fat fortifié du secours de quelques princes maures. Le sage
monarque ne profila de ses succès que pour conclure la paix, et faire renaître l'abondance dans ses e'tats^ mais, toujours en butte à quelque nouvelle infortune, ce fut au moment où il réussissait le mieux à cicatriser les plaies du Portugal, qu'il perdit son épouse, la reine Douce d'Arragon.
Une manquait plus aux peines de Sanche que de voir ses sujets armés les uns contre les autres. A la vérité , les dissensions qui affligèrent son cœur , ne dégénérèrent pas précisément en guerres civiles. Son autorité ne fut pas méconnue par le plus grand nombre^ mais , malgré tous ses soins, les grands avaient entre eux des querelles souvent sanglantes. Deux cousins , don Rodrigue Pereira et don Mendez de Poyares, se livrèrent un combat où le dernier périt* Par malheur , ce ne fut pas un simple duel: leurs parens, leurs amis, fleurs vassaux, y prirent part, et cette affaire, comme plusieurs autres, coûta la vie à des guerriers utiles à la défense de l'état. Don Sanche, qui savait unir la fermeté à la douceur, employa toute son autorité contre de si funestes abusj s'il ne parvint pas à faire cesser
cette manie des guerres intestines, ce qui, au temps où il vivait, paraissait à peu près impossible , du moins il parvint à lafïkiblir, et c'était beaucoup alors.
Il donna bientôt une nouvelle preuve de son excellent esprit. Saladin, victorieux des chrétiens, leur enlevait la Palestine, et Inxiocent III prêcha une croisade parmi tous les princes chrétiens. Don Sanche sut se dispenser d'entreprendre un long et périlleux voyage qui eût livré le Portugal à ses ennemis. Il allégua tous les malheurs qui ve^ naient de fondre sur son pays. Cependant il fournit aux croisés de fortes sommes d argent, et peut-être sans ces dons eut-on douté de sa piété. Quoi qu'il en soit, les douze dernières années de sa vie, il jouit d'une tranquillité qu'il avait certes bien méritée, et dont il s'empressa de profiter. Il repeupla ses villes, en bâtit de nouvelles, et employa tous les moyens enson pouvoir pour étendre parmi son peuple les avantages de la civili-sation. Il est impossible de ne pas honorer la mémoire de ce prince , qui éprouva des malheurs si longs et si peu mérités , lorsque l'on yoi% tout ce qu il fit pour gagner lacon-
fiance et raffeclion de ses sujets. Il aimait qu'on lui (ît des remontrances , efe suivait avec plaisir les conseils qu'il trouvait fondes sur la raison. Il avait adopte une coutume qu'il ne faut point passer sous silence. Dans un temps où les souverains ne quittaient guère les lieux de leur résidence que pour aller à la guerre , Sanche s'était fait un devoir de séjourner tantôt dans une ville , tantôt dans une autre. Il était persuadé qu'il acquerrait ainsi plus de droits à l'amour de son peuple. Du moins il ne trouva point des cœurs ingrats : raflfection qu'on lui témoigna fut sincère, et il obtint le plus beau des titres, celui de père de la patrie. Son testament fut une dernière preuve de la bonté de son âme et des lumières de son esprit. Si son fils aîné et son successeur , Alphonse II , eut la plus grande part à ses largesses, il n'oublia ni ses deux autres fils, ni le fils de sa fille Thérèse , ni ses autres parens. Il eut soin aussi que ses amis, de^ églises, des hôpitaux et des pauvres, eussent part à ses libéralités.
Don Sanche, ce digne fils d'Alphonse l'\ , eut une carrière bien plus bornée que celle
^ de son père. Il mourut en 1212, à Tage de cliiquante-sept ans, dont il en avait règne vingt- six. Le roi Emmanuel lui rendit^ comme à son père, un juste hommage, en lui faisant élever un monument aussi beau que celui d'Alphonse.
Dissensions entre Alphonse II et ses frères. Traits de générosité de Martin Sanchez.
Il est peu de caractères recommandables auxquels l'histoire équitable n'ait quelque reproche à faire. Don Sanche 1". , qui vient d'être le sujet de tant d'èloges , en offre une preuve ajoutée à tant d'autres. Ce prince , outre ses enfans légitimes , en eut d'autres , nés de quelques maîtresses. Il leur avait assigné, par son testament, plusieurs legs, et s'était attaché à obtenir d'Alphonse, son fîls ainé, le serment qu'il les acquitterait tous, Alphonse n'hésita pas à lui donner cette sa* tisfaction, et don Sanche mourut en paix. Mais à peine le jeune prince fut-il sur le trône, que sa jalousie contre ses frères et ses sœurs éclata ; il ne distingua même pas les enfans légitimes des autres , et , par une singularité qui le présente sous un aspect
odieux , ses soeurs furent principalement l'objet de ses persécutions *
Il en re'sulta, comme on devait s'y alteiidre, de grands malheurs pour sa patrie. L'an* cienne épouse du roi de Léon , Thérèse , se fortifia vainement dans sa retraite. Alphonse ne rougit pas de marcher en armes contre une femme , contre sa sœur , contre une religieuse qu'il avait réduite à prendre contre lui de si tristes précautions. Forcée de céder, elle invoqua l'appui de son ancien époux , qui entra dans le Portugal et y commit des dégâts. Alphonse marcha contre lui ^ fut battu, et perdit plusieurs villes, dont quelques - unes furent même livrées aux flammes.
Tandis que le peuple portugais expiait ainsi les torts de son souverain, les Espagnols, ayant recruté leur armée, résolurent de pousser leurs succès aussi loin qu'ils pourraient aller. Le roi de Léon crut qu'il ne pourrait mieux faire que d'en confier le commandement à Sanchez.
Ce guerrier était fîls naturel de don Sanche , et d'une dame appelée Marie Forneîos. Forcé de fuir les états d'Alphonse II , il s'^'-
tait retiré près du roi de Lëon , qui l'avait nommé son grand sénéchal. Quand les deux armées furent en présence , il s'aperçut qu'il iie trouvait par hasard placé vis-à-vis du roi de Portugal. Il le salua de loin , et remit son épée dans le fourreau , déclarant qu'il ne l'en tirerait pas tandis qu'il serait placé en face de son frère. Alphonse, qui n'était pas ëîrangev aux sentimens généreux, fut touché de cette action, et prit un parti qui pourra pai'aitre assez singulier; ce fut de se retirer du champ de bataille, et d'aller à Porto , lorsque la î)ataille commença. Cet excès de condescendance, qui pouvait être assez mal interprété , nuisit beaucoup à la cause de ce prince. Malgré la vigoureuse résistance des Portugais et de leurs généraux , ils furent battus. Martin Sanchez eut doublement l'honneur de la journée; d'abord comme général des vainqueurs, ensuite comme ennemi généreux et bon frère. Dans le moment oii la bataille était le plus furieusement engagée, il rencontra don Vasquès de Savorosa, qui avait épousé sa mère, le désarma , et lui accorda la vie à la seule condition qu'il se retirerait du combat. Les deux
journées suivantes on en \int aux mains de nouveau, et Martin Sanchez fut toujours victorieux.
Cependant on aperçut de part et d'autre qu'il eut mieux valu essayer de s'entendre que de répandre ainsi tant de sang. Les infans s'adressèrent au pape Innocent III , et, pour déterminer Alphonse à les laisser en repos , il le menaça des foudres de l'église. Alphonse^ qui pouvait avoir des torts, et ce- ' pendant alléguer en sa faveur d'assez bons motifs, prétendit, avec assez de probabilité^ que le roi don Sanche n'avait pas eu l'intention, en donnant des patrimoines à ses autres enfans , de les soustraire à la dépendan-* ce. Il consentait qu'ils vécussent libres dans les villes qui leur avaient été données , - qu'ils en reçussent les revenus; mais il voulait qu'ils reconnussent son autorité royale. Des arbitres nommés par le pontife parvinrent enfin à faire cesser ces dissensions; et 1 on finit, par une réconciliation, une guerre qui n'eût jamais du avoir lieu entre les enfans d'un même père.
Différens Alphonse II avec plusieurs ecclésiastiques de son royaume.
Les trop fameux démêles de Henri lî^ roi d'Angleterre y avec Thomas Becquet , archevêque de Cantorbery, ont quelques rapports avec ce qui se passa en Portugal eu i:?.20, et pendant les années suivantes, sous le règne d'Alphonse II; mais, plus heureux que le monarque anglais, ce prince apaisa plus facilement que lui des troubles qui pouvaient devenir très-sérieux , et qu'il n'est pas inutile d'indiquer , ne fut-ce que pour donner une idée des mœurs du siècle.
Les historiens portugais , en général trèsportés à ne présenter leur nation que sous les aspects les plus favorables , sont forcés d'avouer qu'il régnait alors dans leur pays beaucoup de dépravation. Il en était de même à peu près dans toute l'Europe , et on doit avouer encore qu'en Portugal, comme ailleurs, une partie du clergé partageait les fautes et les vices des hommes du siècle. Lorsqu'Alphonse II eut été débarrassé des guerres qu'il avait eu à soutenir, il porta un regard curieux et sévère sur les
% Si
moeurs du clergé de son royaume. Ce qui l'irrita le plus ^ ce fut la conviction qu'il eut que beaucoup d'ecclésiastiques avaient embrassé leur état, non par vocation , mais par des vues peu honorables : il sut, en un mot, que ces hommes avaient eu principalement pour but de se soustraire au service militaire. Le Portugal était un état trop circonscrit, et avait un trop grand nombre d'ennemis à combattre pour que le monarque ne blâmât pas hautement une telle conduite. Alphonse II, d'ailleurs, comme nous l'avons pu voir dans sa manière d'agir avec ses frères , avait de la roideur dans le caractère , et était très-jaloux de son pouvoir. Il força un grand nombre de prêtres à embrasser la profession des armes , et les mena combattre les Maures. Il diminua les revenus de plusieurs autres , et en appliqua une partie aux besoins de l'état. On peut aisément concevoir quelles réclamations excitèrent des innovations semblables. Les esprits s'aigrirent a tel point , qu'un prieur de Dominicains, nommé Sueyro Cornez , prononça , de son autorité privée , peine de mort contre quiconque manquerait de res-
pecî aux moines de son ordre. Alphonse supporta impatiemment cette attaque indirecte contre lautoritë royale. Il devint de plus en plus sévère contre les ecclésiastiques. Don Suarez de Sylva , archevêque de Brague , le menaça des censures de la cour de Rome^ pour toute réponse , le roi îe priva de ses revenus. Le pape Honoré III, invoqué par le prélat , écrivit au roi une lettre peu propre à rapprocher les esprits , car il Fy traitait d'hérétique et de tyran. Alphonse ne fut que plus ardent à faire, sentir son pouvoir au clergé portugais. Le souverain pontife mit alors le royaume en interdit ; mais Alphonse ne céda point. De nouvelles guerres contre les Maures vinrent le distraire de ces démêlés , et bientôt sa mort, arrivée en i223 , lorsqu'il n'avait encore que trente-huit ans, les anéantit toutà-fait.
L'esprit réformateur d'Alphonse s'était aussi exercé sur la judicature. Le Portugal lui dut entre autres, sous ce rapport^ un bienfait réel. Reconnaissant les inconvéniens qu'il y avait à ce que chaque province et presque chaque ville eût ses lois particuilè-
res, il assembla, dès la première année de son règne , les états généraux à Conimbre , . et fit de nouvelles lois qui devaient être uniformément adopte'es dans^ tout le Portugal- Il voulut aussi que les arrêts de mort ne fussent exécutés que vingt jours après qu'ils auraient été rendus, afin que, pendant ce temps ^ on put s assurer si les juges n'avoient pas été prévenus ou prévaricateurs. Malgré les défauts d'Alphonse II, ces diverses réformes annonçaient un esprit droit, et, sous plus d'un rapport, supérieur à son siècle.
Quelques traits du règne de Sanche II* Il est détrôné.
Plusieurs causes contribuèrent a précipiter Sanche II du trône ; mais la principale fut la faiblesse de son caractère, égale à celle de sa complexion . Il monta sur le trône en 1223, à Fas^e de seize ans, et commença par se réconcilier avec le clergé , dont son père s'était montré, sinon l'ennemi, du moins le juge sévère. Cette démarche fut très-mal vue des seigneurs; mais don Sanche^
en rendant à ses tantes les terres qu Alphonse II leur avait ôtëes , paraît n'avoir agi qu^en bon parent et en prince équitable.
Il parcourut ensuite tout son royaume, pour s'informer si la justice était bien administrée et réformer les abus. Certes, en agissant de la sorte , il ne méritait encore que des éloges.
Il fît respecter sa puissance aux Castillans, et combattit les Maures avec avantage.
Ainsi Sanche II, pendant une grande partie de son règne , put se promettre une carrière glorieuse et fortunée.
Mais en isSg, et lorsqu occupant le trône depuis seize ans, il devait avoir acquis une certaine maturité d'esprit, tout changea d'une manière aussi subite que désolante. Cessant de consulter de sages ministres , don Sanche II n'écouta plus que d'indignes favoris, dont l'insolence souleva le peuple et les grands. Le royaume fut divisé, et les ennemis profitèrent de ses dissensions. Les Maures pénétrèrent jusqu'aux environs de Porto, et y commirent des horreurs. Ils arrachaient les enfans des bras de
leurs mères, et les e'gorgeaient s'ils n obtenaient pas à l'instant leur rançon.
Sanche, plonge' dans les plaisirs, et ne Yj^yant que ce que ses favoris lui laissaient voir, ignora quelque temps tous ces maux; cependant il mit à la téte de ses troupes de braves généraux , qui portèrent à leur tour le ravage chez les ennemis.
Mais ces succès, utiles et glorieux au Portugal, ne relevaient pas aux yeux des peuples le caractère de leur roi. Après s'être aliéné les nobles, il eut la maladresse de se faire aussi des ennemis de ces prêtres qxi il avait si bien traités au commencement de son règne. Ses favoris les rançonnèrent sans pitié , et il les laissa faire.
On patientait cependant, par respect pour la dignité royale, et les grands s'efforçaient même de calmer le mécontentement du peuple; mais le mariage que contracta don Sanche acheva de tout perdre.
Ses favoris lui choisirent pour épouse Dona Mencia , fille de Lopès de Haro , seigneur de Biscaye. Cette femme, belle, spirituelle et très-coquette, s'empara bientôt de toutes les volontés de son faible époux.
Chaque jour il fallait , par de nouvelles impositions, trouver l'argent quelle prodiguait à ses créatures , ou perdait dans les plaisii^. Les grands, d'ailleurs , écartés plus que jamais des emplois du gouvernement, finirent par e'clater, d'autant plus surs qu'ils ne risquaient rien en agissant ainsi , que le peuple, au moins aussi mécontent qu'eux, leur avait promis de les soutenir de tout son pouvoir.
Ils se réunirent , et tous en corps se présentèrent devant le roi pour lui demander de renvoyer ses ministres actuels , odieux au peuple comme à eux-mêmes. Sanche , soit qu'il fût eflVayë de leur démarche , soit qu'il eût honte d'avoir ainsi mérite de ses sujets une remontrance publique , promit la punition des coupables ; mais la reine changea toutes ses résolutions, et les favoris furent plus puissans que jamais. Les grands ^ trompés dans leur espoir, eurent recours au pape Grégoire IX. Le pape prononça l'interdit du royaume et l'excommunication du roi , sous prétexte de parenté entre lui et la reine. Sanche se soumit, lit toutes les pronievsses qu'on voulut , et, à l'avilissement de recevoir une règle de conduite de la main
du pontife, joignit le tort de manquer eiicore à sa parole. Comme sa passion pour la reine ne faisait que s'accroître chaque jour, on ne manqua pas , selon l'esprit du temps, d'assurer qu elle lui avait fait prendi^e quelque breuvage magique.
Cependant les peuples d'Entredouro et Minho, remarquables jusqu'alors par la fidélité envers leurs princes , mais lassés du joug que leur imposait une femme et d'indignes favoris , marchèrent a Conimbre sous les ordres de Porto Carrero , et arrachèrent la reine du palais. Don Sanche fut irrite' , et devait letre sans doute d'une si cruelle insulte , s'il ne l'eut pas en quelque sorte provoquée. Il voulut prendre les armes ^ mais il ne trouva personne qui voulut le suivre , et Mencia fut envoye'e en Castille,
On pouvait tout entreprendre désormais contre un monarque à ce point avili. L'autorité du pape fut encore invoquée : c'était alors Innocent IV. Il écrivit au roi une lettre d'avertissement , et se fit rendre compte de la conduite de Sanche par des prélats portugais , qui ne songeaient guère à le justifier , et qui , passant par Paris , où ie
trouvait le prince Alphonse , frère de don Sanclie , lui prêtèrent serment de fidélité, connue rëgent du royaume. Alphonse alla trouver le pape à Lyon , et Ton fut bientôt d'accord pour priver don Sanche , non du titre de roi , mais de toute autorité.
Cependant don Sanche conservait encore des partisans , touches de pitié pour lui , et persuadés qu'on l'avait trop indignement traité. Il pouvait ressaisir son autorité , ou du moins la disputer quelque temps encore. Il prit un autre parti. Soit qu'il eût horreur de la guerre civile , qu'il craignît de tomber dans les mains de son frère , et de n'être plus qu'un esclave couronné , ou que sa passion pour Mencia fût insurmontable , soit enfin par tous ces motifs réunis , il s'enfuit du Portugal , et alla trouver à Tolède le roi de Castille , qui le reçut avec bienveillance.
îl était en chemin lorsque les deux frères de Souza , et les deux frères Lopez , des premières familles du royaume , se présentèrent a lui à Morelra. Ils n'avaient pris aucune part aux changemens médités à la cour. Ils lui baisèrent la main ; et l'aîné des Souza
lui dit qu'eux et plusieurs Portugais fidèles , désiraient savoir s'il voulait rester en cette ville : (( Nous sommes , ajouta - t- il , vos }) sujets, nos vies sont à vous, et nous n'hé- » siterons pas à vous les sacrifier; mais ë!oi- » gnez de vous Martin Gilles votre favori. » Cet homme a causé votre ruine et celle » de l'état; il régnait sous votre nom. Il » est présent ^ s'il nie ce que j'avance, je » le lui prouverai les armes à la main. » Le lâche silence de Martin Gilles prouva combien il se reconnaissait coupable ; cependant don Sanche ne put se résoudre k l'abandonner. Il rejeta les offres généreuses de ces hommes dévoués , et poursuivit sa route pour Tolède.
On assure que dona Mencia vint IV rejoindre ; mais ce qui est généralement doRué pour vrai , c'est que pendant le peu de temps que don Sanche y vécut , il parut un tout autre homme, et, qu'au grand étonnement de tous , on le crut alors très - digne du trône. Peut-être était-ce une erreur: don Sanche inspirait une pitié qui le faisait juger favorablement, et d'ailleurs il pouvait montrer alors les vertus d'un simple particulier ^ 4^.
sans être digne de porter une couronne de- Tenue pour lui un fardeau si pesant •
Sa mort, dont la date n'a jamais été bien fixée ^ fut utile au Portugal, en ce qu'elle y fît cesser de grandes dissensions, et même tous ces crimes qui se commettent toujours dans un état à la faveur des troubles civils. Un grand nombre de Portugais voulaient bien être gouvernés par Alphonse; mais, par un reste de fidélité , ils ne consentaient pas à ce qu'il détrônât son frère.
Singulier marché entre deux chevaliers portugais.
En 1345, sous le règne de Sanche II, Martin-Gilles, favori de ce prince, fut mis à la tête d'une armée pour combattre des ennemis du roi, dont le chef, Rodrigue Sanchez, fils naturel de Sanche T*. périt dans ce combat. Ce fut dans cette action que Rodriguez d'Abreu , un des chevaliers de l'armée royale, rencontra au milieu de la mêlée Rodrigue Fafès, homme aussi distingué par sa naissance que par son courage. Celui-ci , qui venait de perdre son cheval dans la mê-
lee, pria d'Atreu de lui donner le sien. ïï présumait que d'Abreu, jeune et vigoureux, ne le refuserait pas 5 mais celui-ci aimait dona Mencia, fille deFafes,et, jusqu'à ce jour, il n'avait guère eu d'espoir que ce seigneur voulut la lui accorder. Il répondit à Fafès « Mon cheval est à vous, mais sous » une condition; c'est que vous me nom- » merez l'époux de votre fille , sans laquelle )) je ne puis vivre. » Elle est à vous, répondit Fafès impatient de combattre encore , et aussitôt s'élançant sur le cheval, il se jette au milieu des ennemis. D'Abreu qui venait d^obtenir par une espèce de subterfuge celle qu'il aimait, voulut du moins se montrer digne de son bonheur. Quoique à pied , il combattit avec un extrême courage ; et Fafès avoua qu'il aurait mérité sa fille par ses belles actions, lors même qu'il n'aurait pas si bien saisi le moment de se la faire accorder.
uénecdote singulière sur le siège de Ce-
lorique.
Alphonse, régent de Portugal, fut reiiK)nnu par la plus grande partie du royaume^
après la fuite de don Sanche; comme on vient de le dire; mais il trouva aussi des commandans de places qui ne furent point épouvantes du nom de traîtres^ et qui peiisèrent au contraire que la fidélité consistait pour eux à lui fermer leurs portes. De ce nombre fut Ferdinand Pachéco, qui commandait la citadelle de Célorique. Assiégé par Alphonse, il commençait à manquer de vivres, et ses soldats le pressaient de se rendre, lorsqu'un oiseau de proie passa au-dessus de la ville, tenant entre ses serres une truite qu'il avait sans doute prise dans le Mondégo , dont la ville et les campagnes voisines sont arrosées. On s'apprêtait à la manger, lorsque Pachéco conçut qu'il pouvait tirer de ce poisson un très-grand parti. 11 l'envoya au régent , et le prince , persuadé que des assiégés qui faisaient un tel présent devaient être dans l'abondance^ leva le siège , et alla camper devant Conimbre.
Il y aurait bien des objections à faire contre cette historiette, qui pourrait bien n'être pas plus vraie que tant d'autres; mais, d'un côté, les plus graves historiens du Portugal n'ont pas dédaigné de la rapporter; de i'au*
tre , la ville de Celorique a depuis ce temps-^ là pour amies l'oiseau de proie eu question^ qui ressemble beaucoup à l'aigle. On conviendra que cette dernière autorité surtout est assez imposante pour qu'il m'ait paru convenable de ne point passer sous silence un fait qui pouvait se raconter en peu de phrases, sauf aux lecteurs à le croire ou à le rejeter, selon qu'ils le jugeront convenable.
Fidélité de Martin Freitas ^ gouverneur de Conimbre'
Lorsque Alphonse, régent de Portugal ^ se présenta devant Conimbre , Martin Freitas, gouverneur de cette ville, n'eut pas recours comme Pachéco à un stratagème qui pouvait fort bien ne pas réussir pour l'éloigner de ses murailles^ mais il ne se montra pas moins fidèle à don Sanche II , que le gouverneur de Célorique. Il soutenait les attaques avec courage , quand Alphonse l'informa que ce roi malheureux venait de mourir à Tolède. (Comme on était en 1248, ceci; pour le dire en passant ; fixerait les
incertitudes sur le'poque de la mort de don Sanche , et il en résulterait qu'il vécut seument trois années dans son exil volontaire.) Freitas crut qu'on lui tendait un piège , et demanda qu'il lui fut permis d'aller luimême à Tolède pour s'assurer du fait. Il désirait de plus que, pendant son absence, le siège fut interrompu. Alphonse consentit sans peine à deux propositions aussi équitables. Quand Freitas se fut fait ouvrir le tombeau de don Sanche, il n'eut plus aucun doute ; mais mettant dans les mains glacées de celui qui avait été son souverain les clefs de Conimbre. « Seigneur, lui dit-il , tant que vous avez vécu, j'ai essuyé , pour votre » service, mille dangers avec mes fidèles » soldats. Pour votre service nous avons » souffert la plus affreuse disette ; nous nous y) sommes résignés à user des alimens les » plus vils, des boissons les plus dégoûtan- » tes. Maintenant que vous n'êtes plus, l'u- » nique devoir que j'aie encore à remplir )) envers vous, c'est de vous remettre les >) clefs de la ville que vous m'aviez confiée. » Je dirai aux habitans de Conimbre et à la ?) garnison , que vous ayez cessé de vivre ^
M et que, sans manquer à la fidélité envers » vous, nous pouvons désormaisre connaître » pour notre roi votre frère don Alphonse.»
Alorsil reprit les clefs et alla les porter au régent. Alphonse reconnut dignement la grandeur d'àme que Freitas avait fait paraître dans cette singulière démarche. Il conçut qu'il ne pouvait confier la ville à quelqu'un plus digne de la lui conserver, et lui en rendit le gouvernement ; puis, par une attention délicate et dont Freitas était digne, il ne voulut même pas qu'il lui prêtât serment de fidélité.
Formidable invasion des Maures en Cas-tille. Le roi de Portugal marche contre eux y et ils sont complètement défaits*
En ï34o , les Maures , profitant des troubles qui agitaient la cour d'Alphonse XI ^ roi de Castille, se répandirent dans ses états. Ce roi pria son épouse. Blanche, fille du roi de Portugal, Alphonse IV , d'implorer son secours : il n'osait parler en son propre nom, parce qu'il avait mal agi envers celte même princesse ; par l'amour illégitime que lui
inspirait Éleonore de Guzman. Trois cents cavaliers, qu'Alphonse de Portugal accorda, furent un secours bien insuffisant.
En effet , Albouhacen , roi de Maroc , fit prêcher dans toute l'Afrique une guerre de religion , et il assembla quatre cent mille hommes d'infanterie avec soixante-dix mille chevaux. Sa flotte était de plus de treize cents vaisseaux.
Le roi de Portugal sentit que, maigre' ses sujets de plainte contre son gendre, il avait Je plus grand intérêt de ne pas le laisser accabler. Le roi d'Arragon fit cause commune avec eux , mais son amiral Gilbert fut défait et tué.
Alphonse de Portugal se rendit à Séville à la tête de ses troupes , où il fut reçu avec des transports de joie. On tint conseil , et ce prince courageux fit décider que l'on combattrait les ennemis.
On commença par faire lever à l'armée maure le siégé de Tarifa , et, après ce premier succès, on attendit de nouvelles troupes venant du Portugal. Quand elles furent venues , comme les deux rois avaient fait les plus grands efforts , leur armée réunie fut
très-nombreuse ; cependant on ne la porte qu'au quart de celle des ennemis. Ils avaient donc cent mille hommes de pied, et environ dix-huit mille de cavalerie.
Le 27 octobre, ils aperçurent, d'une montagne , les ennemis couvrant un espace immense de terrain. Cette vue, loin d'inspirer la crainte aux soldats chrétiens, leur fît pousser des cris de joie, par l'espoir qu'ils eurent de sacrifier à la religion et à la patrie un plus grand nombre de leurs ennemis.
Les Maures , de leur côté , n'étaient pas moins animés et faisaient retentir la plaine du son de leurs instrumens guerriers. Les chrétiens envoyèrent à Tarifa mille cavaliers , avec ordre de venir, ainsi quQ la gar^ nison, prendre les ennemis en flanc lorsque la bataille serait engagée.
Le 28 , les deux rois entendirent la messe et communièrent. Ensuite ils rangèrent leurs troupes en bataille , se plaçant au centre , à la téte de leurs meilleurs guerriers. On remarqua que l'étendard de la croisade était porté par un chevalier français nommé • Hugues. Choisi pour un tel emploi, il nq
pouvait qu'avoir acquis une grande réputation.
Le roi de Castille harangua les troupes , et dans son discours était une phrase remarquable. (( Vous allez , dit-il ^ combattre une foule d'hommes , àe femmes et dLenfans sans expérience. A la vérité, il n'y a point de gloire à les vaincre ; mais, si vous êtes vaincus , vous serez couverts d'une honte ineffaçable. ))
S'il prononça en effet ces paroles, on voit que l'immense multitude des Maures était loin d'être composée entièrement de combattans; que c'était une vraie émigration dans le sens des croisades , et où même les personnes inutiles étaient en plus grand nombre encore. C'étaient enfin des familles entières venues dans l'espoir d'envahir des terres fertiles. Cette explication était néces^ saire pour rendre croyable ce qui va être dit , d'après les historiens , du résultat de la bataille.
On marche vers une petite rivière appelée le Salado, dont cette bataille prit le nom. Albouhacen partit aussitôt pour empêcher les chrétiens de la passer, et se trouva sur
les bords à temps, parce que les cfiefs de l'avant-garde chrétienne avaient tout-à-coup fait halte , ce qui éleva des soupçons sur leur fidélité ; mais on avait tous les matériaux d'un pont de bateaux, et quelques compagnies de cavalerie s'étant avancées sur ce pont fait à la hâte , elles facilitèrent le passage au reste de l'armée.
Les Maures, qu'on s'attache toujours à représenter dans cette action comme des lâches, firent cependant une assez longue résistance ; mais les chrétiens , ayant fait faire un détour â un gros corps de troupes, pénétrèrent dans le camp des Maures.
Ceux-ci tombèrent dans le plus affreux désordre : ils n'écoutèrent plus la voix de leurs chefs , et se laissèrent massacrer sans résistance.
C'est ici que tous les historiens contemporains s'accordent pour porter à deux cent mille le nombre des musulmans tués , et celui des Chrétiens seulement à trente. La seconde assertion est peut-être encore moins croyable que la première. Celle-ci pourrait s'expliquer par l'acharnement des vainqueurs; mais comment concevoir que dai s
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un chfec assez long entre deux semblables masses^ une des deux armées n'ait perdu que trente hommes.
Albouhacen au désespoir se prosterna , dit-on , au milieu de ce champ de carnage, FAlcoran à la main, tantôt invoquant le ciel et le prophète, tantôt leur adressant d amers reproches. Il avait tous les sujets possibles de se livrer au désespoir; Fatima , la plus chérie de ses femmes , venait d'être impitoyablement massacrée ; on avait tué près de lui deux de ses fils, et Albouhamar, le troisième , était prisonnier. Cette journée fatale faisait perdre de plus au roi de Maroc l'espérance de conserver aucune des conqtiêîes qu'il avait faites depuis quelques années en Castiile, ou dans le royaume des Algarves. Il se rendit d'abord à Algésiras , puis il repassa la mer et se rendit dans ses états. Le calme ne put pas même rentrer dans son cœur ; car, placé sur un trône entouré de séditions, il craignit qu'une défaite fatale à tant de familles ne l'en fît précipiter.
Les soldats chrétiens avaient reçu l'espélance du pillage. Leur rapacité put être sa-
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tîsfaite par rimmense quantité d'or ^ d'argent et de pierreries dont ils se rendirent les maîtres.
Les deux rois, occupe'sde soins plusdignes d'eux, augmentèrent les fortifications de Tarifa , où ils laissèrent une garnison nombreuse. Ayant rendu grâce à Dieu pour une victoire si considérable , et qui leur avait si peu coûté , ils entrèrent en triomphe dans Séville , au milieu des transports de joie de toutes les classes du peuple, et conduisant à leur suite une multitude de captifs.
De tout le butin, le roi de Portugal ne voulut que Tétendard royal et la trompette d'Albouhacem , quelques armures et quelques cimeterres précieusement travaillés et enrichis de pierreries. Sur l'invitation du roi de Castille, il y joignit quelques esclaves, parmi lesquels se trouvait un neveu du roi de Maroc.
Le pape Benoît XÎI reçut une ambassade solennelle , et on lui présenta cent chevaux superbement enharnachés, des armures, quatre-vingts drapeauX; et l'étendard du roi de Grenade.
Ce prince s'était retire dans ses états, aussi abattu que son allié , et tremblant qu'on ne vînt l'attaquer; mais l'instant où la domination maure devait cesser en Espagne n'était pas encore venu. S'il fut battu dans quelques rencontres , les troubles qui s'élevèrent dans les états et dans les familles de ses vainqueurs ^ lui permirent de respirer.
Don Pèdre et Inès.
Il n'est point d'histoire plus touchante ^ sous quelques rapports, ni plus affreuse sous plusieurs autres , que celle de don Pèdre et dlnès , dont le récit forme le plus bel épisode de la Lusiade du Camoëns. On peut même ajouter que , vue sous un certain aspect , il en est peu dont la morale puisse tirer des conséquences aussi importantes , puisque les malheurs et les crimes dont cette histoire abonde , eurent pour principe un attachement illégitime.
Don Pèdre , fils du roi de Portugal Alphonse IV, épousa Constance, fille de don Manuel de Pénafiel , le plus puissant seigneur de l'Espagne. Cette princesse me-
rîtait toute son affection ; elle ne put Tobtenir. Inès de Castro ^ sa fîlle d'honneur , inspira au jeune donPèdre une passion violente, et la partagea. Constance, qui aimait tendrement son ëpoux , ne fut pas plutôt certaine de son malheur,qu'elle s abandonna au chagrin qui , après neuf années d'un mariage si malheureux, termina son existence, l'an 1345.
Inès , dont tous les historiens s^accordent à vanter la rare beauté et le caractère plein de douceur, donna des larmes sincères à celle dont elle devait se reprocher la mort, et don Pèdre , plus épris que jamais , ne cacha plus la passion qu'il éprouvait pour elle ; mais en même temps , dès qu'il le put sans blesser les convenances , il déclara qu'elle était son épouse. Le roi Alphonse fut très-afïligé de cette conduite de son fils , héritier de sa couronne : mais des préparatifs de guerre qu'il faisait contre la Castille, et la peste épouvantable qui, en i348, ravageant l'Europe entière , fut très-funeste au Portugal , absorbèrent d'abord toute sa sollicitude.
En 1 354 , Don Pèdre épousa en effet
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Inès, à Bragance, en présence de son cLambellan et d'un ëvéque. Il annonça dès-lors le dessein de la proclamer reine lorsqu'il monterait sur le trône. Des prélats et plusieurs grands ^ dans l'intention de s'assurer d'un fait qui leur paraissait une tache pour le royaume, engagèrent Alphonse à proposer une nouvelle épouse à son fils. Don Pèdre refusa cette proposition avec une extrême fermeté. Alors les ennemis d'Inès , ceux qui ne voyaient pas sans jalousie une simple famille noble placée au-dessus de toutes les autres , par son alliance avec l'héritier de la couronne y redoublèrent d'instances près du souverain , pour qu'il punît sévèrement Inès.
Trois seigneurs surtout, Gonçalès, Pachèco et Coëllo , montraient contre elle une animosité qui tenait de la fureur. Us offrirent sans détour au roi d'assassiner euxmêmes une femme sans défense. Quelque irrité que fat Alphonse , il frémit à cette proposition , et alla combattre les Maures qui venaient de lui enlever une ville dans les Algarves.
Son expédition fut aussi courte qu heu-
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reuse ; et à peine e'tait-il de retour, que les trois ennemis d'Inès renouvelèrent leurs sanglantes sollicitations ; ils faisaient valoir l'honneur du prince, et surtout le salut de l'état , qui avait besoin de se fortifier par des alliances, et enfin ils arrachèrent au roi son consentement. ♦
Les délibérations sur cette funeste affaire n'avaient pas été tellement secrètes que plusieurs personnes de la cour n'en fassent informées. L'archevêque de Brague entre autres, et la reine Béatrix elle-même , mère de don Pèdre, l'avertirent du complot formé contre Inès. Par une confiance fort naturelle, il refusa d'ajouter foi à un pareil forfait , et crut qu'on le voulait alarmer pour le faire résoudre à se séparer de celle qu'il aimait plus que jamais.
Un jour enfin, où don Pèdre était à la chasse , Alphonse partit de Montémayor pour se rendre à Conimbre, séjour d'Inès. A peine eut-elle le temps d'être avertie que le roi s'avançait vers son palais pour la faire mourir: elle s'avança au-devant d'Alphonse, se jeta en pleurant à ses pieds , et lui présenta trois enfans qu'elle avait eus de son
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fîls. L'aspect de ces jeunes infortunés, dans lesquels il ne pouvait méconnaître ses petitsfils , et l'extrême beauté dlnès en larmes , touchèrent si vivement Alphonse , qu'il se retira sans exécuter son cruel dessein. Mais Alvarès , Pachéco et Coèllo ne cessèrent de l'importuner. Inès et ses enfans n'étaient plus devant ses yeux ; il donna enfin son consentement. Ils volèrent aussitôt au palais d'Inès , et des chevaliers , nés pour défendre la beauté ^ devinrent ses bourreaux (i).
11 serait inutile de vouloir faire sentir quelle fut la douleur de don Pèdre ; mais un caractère tel que le sien ne pouvait se borner à des larmes et à des plaintes. L'excès de son désespoir le rendit rebelle. Il s'unit avec Fernand et Alvarès de Castro , frères
(ï) C'est la pensée de Camoëns , dans sa tragédie d'Inès > dont un grand poète eût fait un des plus admirables chefs-d'œuvre', tant le sujet était pathétique. La Motte a changé avec raison cet atroce dénoûment; mais il a eu le bon esprit de représenter Inès avec ses enfans aux pieds d'Alphonse , çt celte scène assura le succès de la pièce.
d'Inès , et ravagea les provinces d'entre Douro et Minho , et Tra-los-Montes , parce que les assassins de son épouse y avaient leurs possessions. Il ne songeait pas , dans son égarement , qu'il faisait peser sa vengeance sur un grand nombre d'innocens.
Quelle ne dut pas être l'affliction d'Alphonse, surtout lorsqu'il se rappela qu'autrefois lui-même avait fait au roi Denis , son père, une guerre impie ! Chaque jour la désolation augmentait dans le royaume , et la reine elle-même, accompagnée de plusieurs prélats y alla trouver son fils pour l'inviter à déposer les armes.
Il ne voulait point y consentir , si l'on ne lui livrait Gonçalès , Pachéco et Coëllo. Alphonse sentit qu'il ne pouvait que se déshonorer en accédant à une telle demande , puisqu'enfin ils n'avaient fait qu'exécuter ses ordres. Cependant les malheurs du Portugal s'accroissaient de jour en jour, lorsque l'on détermina eAifîn don Pèdre à se contenter de l'exil de ses ennemis. Alphonse, accable par les chagrins , non moins que par l'âge , mourut peu de temps après que son fils se
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(ni rapproché de lui : il avait alors solxanteet dix-sept ans.
Bon Pèdre parvint au trône en 1 556, à 1 âge de trente-six ans. II commença par se liguer avec le roi de Castille contre celui d'Arragon, La politique lui ordonnait une conduite tout opposée; mais ce n'était pas comme roi qu'il agissait , c'était comme implacable ennemi des assassins d'Inès , qui s'étaient retirés en Castille. Il espérait qu'ils lui seraient livrés ; et don Pèdre , si connu sous le nom de Pierre-le-Cruel , qui régnait alors sur les Castillans , n'était pas homme à mettre avant tout les devoirs de l'hospitalité. Il se fit rendre , par don Pèdre de Portugal ^ quelques seigneurs qui avaient fui son joug, et lui envoya Gonçalès et Coëllo. Pachéco dut à une bonne action le bonheur de s'échapper. Le jour que l'on arrêta ses amis , il en fut averti par un mendiant auquel il donnait souvent l'aumône , et s'enfuit en Arragon.
Don Pèdre , très-affligé qu'il se fut soustrait à sa vengeance , n'en exerça que plus de fureurs sur les deux autres. Il les avait déjà déclarés tous traîtres à la patrie : il avait
confisqué leui^s biens; il fît appliquer à la question Alvarès et Coello, et voulut jouir lui-même du spectacle de leurs affreux tourmens; mais il ne put jamais les déterminer à nommer leurs complices, et à lui déclarer ce qui avait pu se passer dans les secrets entretiens du roi Alphonse avec eux.
Devenu féroce par ressentiment, don Pèdre ne se contenta pas d'avoir voulu repaître ses yeux des tourmens de ses ennemis. Il fît élever un échafaud en face de la fenêtre de son palais, et leur fît arracher le cœur lorsqu'ils étaient encore vivans, supplice effroyable dont jusqu'alors le Portugal n'avait point eu connaissance , et par lequel don Pèdre parvint à exciter la pitié en faveur d'hommes si lâchement coupables. Il fît ensuite brûler leurs corps et jeter leurs cendres au vent.
11 était réservé à don Pèdre de donner un spectacle encore plus extraordinaire , et qui , prouvant l'extrême affection qu'il portait encore à Inès, le présentera du moins comme un objet de pitié et non d'horreur.
Il se rendit à Castagnédo , accompagné des premiers seigneurs du royaume, et y ju-
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ra que son mariage avec Inès avait eu lieu dans la ville de Bragance. Il voulut qu'on interrogeât les témoins, et ce mariage fut alors rendu public. Il avait existé entre les ^ deux époux ce qu'on appelle une affinité spirituelle, et que les historiens ne particularisent pas. Ces affinités, selon les temps, ont été des empêchemens plus ou moins forts aux unions conjugales. Don Pèdre fît connaître qu'une bulle du pape Jean XXII, lui avait accordé toutes les dispenses nécessaires. Ces divers actes établirent la légitimité des enfans de don Pèdre et d'Inès , et leur aptitude à succéder au trône.
Ayant pris tous ces soins, louables en euxmêmes, don Pèdre fit ériger, tant pour Inès que pour lui , deux tombeaux de marbre blanc. Sur l'un des deux était la statue en pied de son épouse , la couronne en tête. On les plaça dans le monastère d'Alcobassa.
Aussi don Pèdre présida à la dernière et étrange cérémonie qui a été annoncée. Il fit exhumer de l'église de Sainte-Claire de Conimbre le corps d'Inès , enterré depuis sept années et plus. On l'habilla magnifiquement, on lui plaça une couronne sur la
Lo lloi Dojii JVdi'o i'ail l ojulro les lioinuMirs inn aux au Corps (]'Ïhos, luoiio (lopuis sopi ans.
tête, et on l'assit sur un trône. Alors, par ordre du malheureux ëpoux, tous les seigneurs , toutes les dames de la cour, allèrent s'agenouiller près de celle qu'il avait tant aimée, la reconnurent pour leur souveraine , et baisèrent ses mains devenues des ossemens décharnés.
On plaça ensuite les restes d'Inès sur un char magnifique. Le même cortège les accompagna, et la pompe funèbre marcha ainsi pendant les dix-sept lieues qui séparent Conimbre d'Alcobassa. Les seigneurs avaient la tête couverte d'un capuchon , ce qui était alors dans le pays la marque du plus grand deuil j les dames étaient vêtues de longues robes , recouvertes de mantes blanches. Des deux côtés du chemin étaient des hommes portant des flambeaux.
Quelque exagération qu'il eut été permis de voir dans ces marques de la douleur du roi, elles étaient si sincères qu'une nation naturellement très-sensible n'en parut nullement étonnée ; elle prit part à toutes ces démonstrations extérieures de manière à soulao^er le cœur de don Pèdre.
Au reste , lorsque Ton a rapporté sans dé-
guisement les torts où la passion l'entraîna ; lorsqu'on l'a blâmé d'avoir pris les armes contre son père, et d'avoir poussé la vengeance contre les meurtriers d'Inès jusqu'à la cruauté 5 il convient de dire quels sentiniens don Pèdre, mort en iSôy, six ans après cette cérémonie unique dans l'histoire, laissa dans le souvenir de son peuple.
Il fut extrêmement regretté ; et, lorsqu'on le transporta près du tombeau d'Inès, la douleur fut aussi générale que sincère. On rapportait avec complaisance ces mots souvent répétés par lui : « Qu'un roi qui laisse » passer un jour sans faire du bien , ne me- » rite pas le titre de roi. » Et l'on avait soin d'observer qu'il s'était toujours conduit d'après une si belle maxime. Il s'était hâté de faire la paix avec le roi de Castille, sans même que les démêlés eussent été poussés très-loin entre eux. Par roi de Castille, on entend ici non don Pèdre, mais Henri de Transtamare , placé sur le trône par le vœu des peuples et les armes du célèbre du Guesclin. L'époux d'Inès sentit qu'il ne lui convenait pas de demeurer l'allié d'ua prince , légitime il est vrai , mais qui pâr ses
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cruautés avait aliéné les cœurs de ses sujets, et s'était rendu indigne de régner. Il cessa de lui donner des secours, et même lui refusa un asile. L'intérêt de son peuple, ainsi qu'il le fît dire à Pierre-le-Cruel, suffisait pour lui faire prendre cette dernière résolution.
Bataille Aljuharota.
Cette bataille, si fameuse dans les annales du Portugal^ se donna le i4 août i385, entre les rois de Castille et de Portugal , portant l'un et l'autre le nom de Jean I" . J ean de Castille entra en Portugal par la province de Beira , prit Célorique y ruina ïrancoso , brûla les faubourgs de Conimbre, et , ayant passé le Mondégo , investit Leiria dans l'Estramadure portugaise.
Le rolde cet état ne fut point abattu d'une marche si rapide. Accompagné de son connétable , le brave Nunez, il assembla ses troupes et marcha au-devant des ennemis. Ils étaient très-supérieurs en forces , et l'on proposa dans le conseil de partager l'armée portugaise en deux corps ; dont l'un entre-
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ralt en Castille pour opérer une diversion, et l'autre harcèlerait l'armée castillane en Portugal. Nunez n'eut pas de^peine à faire sentir que ce parti serait le plus dangereux, puisque l'armée, déjà faible en comparaison des ennemis , s'affaiblirait plus encore en se partageant. Il prétendit qu'on devait faire un dernier effort pour chasser l'ennemi du Portugal , tandis qu'il était dans la sécurité que lui donnait la supériorité de ses forces. On finit par se ranger à son avis.
Les deux armées furent bientôt en présence. Les Portugais se postèrent avec beaucoup de sagacité. Ils étaient dans un lieu étroit , ayant sur leurs flancs deux vallons impraticables , et devant eux une plaine où ils pouvaient s'étendre. Sur six mille cinq cents hommes qui composaient leur petite armée , un certain nombre n'était armé que de pieux et de bâtons ferrés. Les historiens portugais prétendent que l'armée castillane était trois fois plus nombreuse. Ceux d'Espagne , au contraire , ne la portèrent qu'à dix mille hommes de pied et deux mille chevaux, ce qui est toujours avouer une grande supériorité.
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Quand l'armée portugaise fut rangée en bataille , un mouvement que fît la castillane fit que la première eut le soleil devant les yeux , et fut exposée au vent qui portait sur elle la poussière de l'armée castillane. Les Portugais étaient si animés au combat , qu'ils ne firent pas d'attention à ces deux inconvéniens dont les suites pouvaient être très-graves.
Avant la charge , les prélats de part et d'autre offrirent un singulier spectacle. L'archevêque de Brague courut de rang en rang distribuer aux Portugais les pardons accordés par Urbain VI, tandis que les évêques espagnols distribuaient à leurs troupes ceux de Clément, compétiteur d'Urbain, Ainsi , outre les haines nationales , les deux armées se traitant mutuellement de schismatiques, étaient encore animées par des haines de religion. *
Les Castillans surprirent et effrayèrent leurs ennemis, en tirant contre eux deux pièces d'artillerie, dont l'usage était alors à peine connu en Espagne. Elles atteignirent deux frères ; mais un soldat cria que le ciel venait de purger l'armée en faisant justice
de deux scélérats, dont l'un avait massacré lui prêtre disant la messe , et que la victoire e'tait aux Portugais. Ceux-ci se rassurèrent , et, en poussant leur cri de bataille : saint George ! fondirent sur les ennemis.
Les Castillans ne se bornèrent pas à les attendre. Ils s'élancèrent sur eux, et firent reculer le connétable de Portugal. Ils poursuivaient avec ardeur leur avantag^e, et, leur nombre secondant leur valeur, le désordre commençait parmi leurs ennemis, quand le roi de Portugal sortit du centre du bataillon de l'aile droite , criant à ses troupes de le suivre, tandis qu'il allait leur montrer le chemin de la victoire. En effet, à la tête d'une troupe d'élite > il enfonce un corps ennemi ; mais bientôt des troupes fraîches l'attaquent à son tour. On se mêle ; l'infanterie et la cavalerie se confondent , et partout la mort moissonne une foule de braves.
Le roi de Castille qui, à cause de sa mauvaise santé, se faisait porter dans une litière découverte , allait dans les rangs de ses soldats et les encourageait avec ardeur 3 mais le roi de Portugal faisait mieux encore, il portait des coups terribles et s'exposait en sol-
dat. Ses troupes, animées par tant d'héroïsme; se surpassent elles-mêmes. La confusion se met parmi les ennemis , dont les principaux chefs sont tués ou mortellement blessés ; enfin les Castillans prennent la fuite, et leur roi, qu'ils abandonnent, est forcé de monter à cheval pour ne pas tomber au pouvoir des vainqueurs.
Un certain nombre de Portugais était dans l'armée castillane. Ceux qui ne périrent pas les armes à la main, furent massacrés comme traîtres , même après qu'ils se furent rendus. Le frère du connétable. Alvarès Péreira fut de ce nombre , quoique le roi, qui voulait le sauver, l'eût donné en garde à un de ses officiers. Il périt sous le fer des soldats furieux. Le prince victorieux prenait un peu de repos , quand on vint accroître sa joie en lui apportant le grand étendard de Castille, trouvé sur le champ de bataille. On reconnut parmi les morts plusieurs des plus grands seigneurs castillans. On porte a plus de dix mille hommes le nombre des soldats que perdit leur armée , et l'on fît sur eux un butin immense. Le roi de Portugal fit enterrer dans le mo-
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nastère d'Alcobassa , sépulture des souveî^ains, les principaux officiers qu'il perdit dans cette journée. Ni leur nombre , ni celui des simples soldats, ne furent pastrès-considërables. Selon Tusage du temps, le roi vainqueur resta trois jours sur le champ de bataille , pour donner la sépulture à ses soldats et élever des trophées sur les arbres et les montagnes d'alentour.
Le roi de Castille montra dans son malheur une sensibilité qui l'honora. 11 ne put soutenir la douleur du peuple de Séville sur la perte d'une si sanglante bataille , et se retira dans Carmona. Mais ce qui lui fit le plus d'honneur, ce fut la conduite qu'il tint lorsqu'un de ses officiers maltraita devant lui un Portugais qui avait été fait prisonnier dans une des villes conquises avant la bataille. Il croyait en agissant ainsi faire la cour à son maître ; mais le roi lui dit : (( Vous avez tort » de le traiter ainsi. Tous les Portugais qui » avaient pris mon parti sont morts sous n mes yeux, et ceux qui se sont armés contre » moi m'ont vaincu, n II renvoya ensuite au roi de Portugal ceux de ses sujets qu'il avait en son pouvoir, et ne tarda point à
voir revenir vers lui un certain nombre de Castillans mis également en liberté par son ennemi.
Expédition de Jean 7^''. sur la côte d! Afri-* que f et prise de Ceuta.
Cette brillante expédition eut pour premier moteur un enfant, et ce n'est pas ce qu'elle offre de moins rentarquable.
En i4i I 7 Jean résolut d'armer ses fils cbevaliers, et ils lui témoignèrent le désir de mériter cette distinction par quelque action d'éclat; en conséquence^ les infans tinrent conseil entre eux. Edouard avait vingt-deux ans, Pèdre vingt, Henri dix -huit, Juan seize, et Ferdinand quatorze. Ils trouvaient partout des difficultés à réaliser leur désir , quand Ferdinand dit qu'il fallait conquérir Ceuta en Afrique, repaire des corsaires mahométans , et dont la prise pouvait être trèsutile à l'état et à la religion. Tous applaudirent , et allèrent porter au roi leur déter^ mination, en le priant de vouloir bien l'exécuter. Ils les écouta en bon père et avec une extrême joie, promit de les satisfaire,
et leur recommanda le secret. Il pesa ensuite les avantages et les inconvénlens ou les diflicultës de l'entreprise , leur fît des objections, qu'ils réfutèrent , et ils finirent par le convaincre entièrement.
Son premier soin fut d'envoyer, sous un prétexte quelconque, reconnaître la place. Goncalès Camëlo et Furtade de Mendoce partirent sur deux galères, relâchèrent à Ceuta où les ^laures sans défiance les accueillirent , levèrent le plan de la ville , et sondèrent la côte. Ils revinrent ensuite , après avoir été jusqu'en Sicile, pour voiler totalement le vrai but de leur voyage.
Le roi ne songea pas à cacher son projet , ou plutôt celui des infans, à son digne connétable, alors dans la province d'Alentéjo. Il feignit une partie de chasse, et l'alla voir. Nunez, ayant pesé le pour et le contre de l'entreprise, se chargea de l'appuyer dans le conseil. Il tint sa promesse ^ et, quand il eut parlé, le prince Edouard, qui avait permission d'être présent, dit que, le connétable approuvant la résolution , il était inutile de délibérer davantage. On ne songea plus q l'a 1 'ar mement ; mais, comme il pou-
vait donner de Tombrage à plus dune puissance , Jean eut recours à un stratagème. Il fit répandre le bruit cju il voulait attaquer le duc de Hollande, et l'envoya défier. Le duc , mis dans le secret par Fougace, celuilà même qui était venu lui porter des paroles hostiles, entra dans la pensée du roi de Portugal, et reçut le défi. Il résulta de sa complaisance une amitié sincère entre ces deux souverains.
Non-seulement on construisit en Portugal de nouveaux bâtimens, mais on en fréta dans un grand nombre de pays étrangers. En Portugal et dans tout le reste de l'Europe , les conjectures furent interminables sur le but eVmi armement qui s'annonçait comme si formidable. Plusieurs conseillers du roi de Castille assurèrent avec force qu'il ne pouvait que menacer leur *Bl pays-, mais Jean II, prince aussi sage que son père , et qui connaissait la grandeur d'ànie du roi de Portugal, se conteuta d,^ lui envoyer demander le renouvellement du serment qu'il avait fait d'observer religieusement la paix avec la Castille. La candeur avec laquelle Jean I^^ fit ce serment ^
et le fît même faire à ses fils, l'accueil amical dont il honora les envoyés castillans, dissipèrent dans ce royaume toutes les inquiétudes. Il eut même l'attention de témoierner généreusement sa gratitude au vieux sénéchal castillan de Carçola, qui, dans le conseil de son roi , s'était rendu garant de sa loyauté. Le roi d'Arragon reçut les mêmes réponses ; mais on ne répondit rien de satisfaisant aux envoyés du souverain maure de Grenade. Jean P^. aurait cru commettre une espèce de parjure , en leur donnant de la sécurité, lorsqu'il allait attaquer leurs compatriotes et leurs alliés.
Au milieu des préparatifs de toute espèce qui se poussaient avec vigueur, la peste désola Lisbonne , et la reine en mourut dans les bras d'un époux qui honorait ses rares vertus. Le peuple, toujours peuple, ne manqua pas d'en tirer des augures funestes contre l'entreprise ; mais le roi était audessus de ces ridicules superstitions. Quand il eut donné des larmes à sa digne compagne,, il continua les préparatifs , et enfin Ton mit à la voile.
On ne sut pas au juste de combieu de
troupes était compose iarmement; maisoa s'assura que le nombre des vaisseaux montait à deux cent trente^ et toute TEurope fut surprise que le Portugal pût mettre ea mer une flotte si considérable.
Ou passa successivement devant Lagos et Faro , où le roi déclara le vrai but de lentreprise. On vint à Gibraltar^ enfin, on arriva devant la rade de Ceuta, situé sur une hauteur de l'autre côté du détroit.
Cette ville, qui passait alors pour imprenable, avait pour commandant un Maure de race royale , nommé Zaîabenzala , homme âgé, mais plein de courage et encore vigoureux. Cinq mille Maures venaient la renforcer, lorsqu'une tempête dispersa la flotte portugaise. Zaîabenzala , qui ne la vit plus, la crut anéantie ou retournée dans ses ports. Il congédia les cinq miile guerriers qui lui faisaient acheter leur appui par les ravages qu'ils exerçaient dans sa ville; et, pendant qu'ils s'en retournaient , la flotte portugaise, s'étant ralliée , reparut devant la place.
Le roi, quoique blessé à la jambe, se mit lui-même dans une chaloupe . et , parcourant
toute la flotte, exhorta chacun à rehausser par sa valeur la gloire de la nation.
Zalabenzala envoya un corps de troupes au rivage pour s'opposer a la descente ; mais limpétuosifé des assaillans fut telle, que les Maures ne tardèrent pas à être repoussés : ils tournèrent le dos et tâchèrent de regagner la porte d'Almina. Les chrétiens les poursuivirent de si près, que Cortéreal entra dans la ville avec eux. D'un autre côté de la place, Mendezde Albergaria tua d'un coup de lance un chef maure, dont les soldais épouvantés prirent la fuite. La poursuite fut encore si vive de ce côté, que les Portugais entrèrent par plusieurs portes avec leui^ ennemis, ayant toujours à leur tête levaleureux Albergaria. Quand Zalabenzala vit ce malheur, qu'un peu plus d'ordre aurait pu éviter, il eut recours à ces sentimens de résignation dont l'Alcoran fait un devoir aux pieux musulmans. <( Dieu le veut, s'é- » cria-t-il, que cela soit ainsi ^ cependant, » vous, fidèles disciples du Prophète, sau- » vez vos jours si vous le pouvez encore. »
Les int'ans Edouard et Henri étaient au nombre des Portugais entrés dans la ville.
ils rallièrent leurs troupes, et virent, avec quelque inquiétude , qu'ils n'étaient en tout que cinq cents. C'était le moment de les charger et de les anéantir ; mais les Maures avaient perdu la tete. Les princes se hâtèrent d'envoyer demander de nouvelies forces. Elles arrivèrent sous les ordres de Fernandèz d'Ataïde. Quand il aborda les infans, il leur dit : « Ce sont-îà les fêtes qui » sontdignesde vous, et dans lesquelles vous » devez être armés chevaliers; elles valent }) mieux que celles qu'on vous préparoit )) à Lisbonne, » Les infans marchèrent aussitôt contre les Maures, qui s'étaient aussi ralliés dans differens quartiers de la ville.
Le roi , resté sur les vaisseaux , envoya l'infant don Pèdre près de ses frères. Il rencontra quelques Portugais chargés par une grosse troupe de Maures, et mit ceux-ci en déroute ^ mais ils revinrent sur lui , et l'infant se trouva, pendant quelques instans, au . milieu d'eux avec quatre chevaliers seulement. Leur extrême valeur et les secours de quelques guerriers dévoués, les retirèrent d'un si grand péril ; mais, pendant quelque
temps , oa crut daiis Fai mëe que don Pèdre avait été tué.
On combattait avec acharnement dans la ville ; quand Zalabenzala, démentant sa valeur et croyant tout perdu, donna ordre à un de ses gens de mettre en sûreté ses femmes et ses trésors, et prit honteusement la fuite. A la nuit, le roi, qui était aussi descendu avec le reste de l'armée , fît planter l'étendard royal sur les murailles de la forteresse , et don Pèdre envoya arborer le sien sur la tour, dite la Tour de Fer. Les Maures s'y défendaient encore ; mais ils furent vaincus, malgré leur résistance.
On pilla la ville, et le butin fut immense. Le nombre des morts , du côté des Musulmans, fut porté par les uns à dix mille, et par d'autres à cinq mille , calcul plus probable , puisqu'il parait que la garnison n'était pas nombreuse. Les Portugais prétendirent n'avoir perdu que dix ou douze hommes , ce qui est absolument incroyable , vu la résistance qu'ils éprouvèrent dans plusieurs endroits. Au nombre des morts fut ce brave d'Ataïde , qui avait adressé aux deux infans des paroles si héroïques. Les Maures se ras-
semblèrent^ et, deux jours après , parurent sur les montagnes. Edouard voulait les charger; mais son père s'y opposa : il lai dit qu'il était venu pour prendre Ceuta , et non pour porter la guerre dans toute la contrée.
La plupart des officiers désiraient que Ton rasât les fortifications de la ville ; mais le roi et le connétable, dont les vues étaient plus vastes, jugèrent qu'elles devaient être conservées. Le roi dit à Martin-AJphonse de Melo qu'il le nommait gouverneur de Ceuta. Melo demanda la permission de consulter ses amis, et ,.par leur avis , refusa, non sans honte, un honneur qu'il considérait comme très -dangereux. Alors don Pèdre de Menézès offrit de commander en sa place la garnison de la ville. Le roi , charmé de son offre courageuse , l'accepta , et même le dispensa , pour honorer sa résolution, de prêter le serment de fidélité. Rui de Sousa demanda et obtint la place de lieutenant de Meaèzès. Celui-ci , quand il avait demandé la place de ^youverneur , tenait un bâton à sa main : u Avec ce seul bâton , «sire, dit-il au roi, je veux défendre la
» place contre tous les Maures. » ïî sut en effet leur résister avec le plus grand courage , et Jes repousser toutes les fois qu'ils vinrent l'attaquer. On assuï'e que son bâton est encore conservé précieusement à Ceuta.
Quand cette ville fut prise , les IMaures la possédaient depuis plus de huit cents ans , et ils la regai^daient comme la première ville de l'Afrique. Elle fut, dans cette partie du monde, la première conquête des Portu* gais. Jamais les ^Musulmans n'ont pu la recouvrer \ et les Espagnols, qui la possédèrent dans la suite, en sont encore aujom^d'liuî les maîtres.
Le lendemain de la prise de cette place , emportée ainsi dans un seul jour , le roi et tous les seigneurs entendirent la messe dans la principale mosquée. Il arma ensuite chevaliers^ dans le même lieu, les infans Edouard , Pèdre et Henri , leur ceignant les mêmes épées que la reine Philippine, leur mère , leur avait données peu de momens avant que d'expirer. Alors ils armèrent eux-mêmes quelques autres chevaliers.
Le roi s'embarqua le 2 septembre, pour retourner en Portugal; il prit terre à Ta-
vira ^ dians le royaume des Aïgarve.^ , et récompensa ses troupes, ainsi que les étrangers qui s'étaient joints à lui. Il fut reçu partout où il passa ^ et dans sa capitale, avec des acclamations universelles.
A peine de retour, il apprit que les Maures harcelaient fortement Menézès , qui avait ordre de ne point sortir de ses murs. Mais comme les ennemis en tiraient avantage et taxaient les Portugais de lâcheté , il laissa dans la suite, de temps en temps, ses troupes coui ir sur eux dans les momens opportuns , et, pendant quatre années, les battit continuellement. La discorde qui se mit parmi eux, le préserva quelque temps d'avoir affaire à toutes leurs forces ; mais enfin il craignit de succomber, et demanda du secours. Le i^oi lui envoya un coi^is de troupes, commandé par les infans Henri et Jean. Us se réunirent à Menézès , et , dans une vigoureuse sortie, délivrèrent pour long-temps la place de^lattaque des Musulmans.
Vasco de Gama. Principales circonstances de son voyage en Afrique*
Sous le roi Jean P^. , l'infant don Henri,
grand-maître de Tordre de Christ tournà tous ses soins vers la navigation , et plii-^ sieurs découvertes importantes furent le résultat des entreprises tentées sous ses auspices. Jean II régnait quand, en 14^7, Barthélemi Dias découwit le cap des Tour^ mentes ; le roi voulut qu'il s'appelât cap de Bonne- Espérance , et depuis il a toujours porté ce nom.
Enfin, Tan i497 > ^'^^ Emmanuel fit partir , pour étendre les découvertes déjà faites , Vasco ou Vasque» de Gama , dont la célébrité ne taixia pas k surpasser celle des navigateurs portugais qui l'avaient précédé. Il partit de Lisbonne, au commencement de juillet, avec quatre vaisseaux, et lutta long -temps contre les vents et les orages y avant d'arriver à la baie de Sainte-Hélène. Plus d'une fois ses équipages , effrayés des dangers que le cap de Bonne - Espérance offi^ait à leur imagination , se révoltèrent, et obligèrent l'amiral à déployer contre eux toute son énergie. Devenu lui - même le pilote de son vaisseau , il parvint enfin en cinq jours ( du 20 au 25 novembre ) , à
doubler ce fameux cap , et alla se ravitailler soixante lieues plus loin.
Arrivé à l'île de Mozambique , il s^en empara et se rendit à Monbaze ville alors sous la domination des Maures, et dont le roi dépendait de celui de Quiîoa.
Quelques almadies , ou petits vaisseau^é maures , vinrent au-devant de lui. Les hommes , vêtus à la turque , qui les montaient , lui témoignaient une joie extrême; mais Gama n'en prit pas moins contre eux toutes les précautions que la prudence lui suggérait. Un pilote de Mozambique parvint toutefois à leiu" parler, et à les disposer défavorablement contre les Portugais. Gama cependant leur échappa ; et ayant appris que Mélinde ^ ville florissante , était dans le voisinage , il résolut d'y aller.
Le roi et son fils le reçurent très - bien y et firent alliance avec le roi de Portugal ; après quoi , et lorsque Gama eut promis de repasser à Mélinde à son retour , il fit voile pour la côte de Malabar. Il avait sept cents lieues à parcourir pour y arriver. Le i8 mai i499 ? pi'és de onze mois après son départ de Lisbonne ; et vingt jours après
celui où ils étaient partis de Mëiinde , les voyageurs eurent la satisfaction de jeter Fancre devant le port de Calicut.
Cette ville était alors la plus belle de ces contrées , et le lieu où se trouvaient réunies, avec le plus d'abondance, toutes ces productions d'un prix infini dont l'Inde abonde , telles que les perles, l'or, l'argent , l'ambre , jÇivoire, la porcelaine, le coton, l'indigo , le sucre , les toiles peintes y les épiceries , les aromates , etc.
Le souverain , qui portait le titre de za-niorin , prit une opinion favorable des Portugais, d'après ce qu'un Maure, appelé Mouzaïde , lui dit d'eux et de leurs victoires. Gama , malgré les observations de la plupart de ses officiers, et surtout celles de son frère , Paul Gama , résolut de descendre à terre, a Si vos craintes se réalisent, lui dit-il, » ne songez qu'au service du roi , et, quand » vous me verrez prêt à périr sous les poi- » gnards de quelques traîtres , au lieu de » songer à me défendre , faites voile pour » le Portugal , et annoncez au monarque les }) résultats de notre voyage. »
Tant d'intrépidité et de grandeur d'âme
touchèrent profondément les compagnons de Gama. II se rendit à terre avec la plus grande pompe possible, et une escorte de douze hommes.
Le catual, ou ministre du zamorin, Taîtendait avec deux cents naturels du pays. Il lui rendit de si grands homages, que Gama répéta plus d'une fois a ses gens ^ que , sans doute, on était alors en Portugal loin de son-^ ger que la nation reçut dans ces contrées lointaines tant d'honneurs dans sapersonne. Le zamorin accueillit Gama commeTanibassadeur d'un roi puissant, et Gama lui remit une lettre de son prince. Ces heureux commencemens n'eurent pas des suites aussi avantageuses. Les présens qu'offrit Gama parurent si mesquins^ quon les rejeta avec mépris. Il allégua l'incerlitude où il était, en partant, s'il réussirait dans son voyage, et démontra que, dans ce doute , il n'avait pas du se charger d objets précieux; maislacou^ tume établie aux Indes, de temps immémorial, voulait qu'on ne se présentât devant les rois ou lea ministres qu'avec de riches présens, et les justes raisonnemens de rami-^ral portugais? furent peu goûtés,
Les Maliométaiis , qui faisaient à Calicut un commerce coii^^idërable , ne perdirent pas un seul instant pour rendre aux Portugais les plus mauvais services. ïls parvinrent à prévenir défavorablement contre eux le catual, et à jeter dans l'esprit du zamorin lui-même de fâcheuses dispositions. Quoique Mouzaïde eût averti Gama de ces conti^e-temps, Famiral vit les difficultés et les dangers croître sans cesse autour de lui. Enfin il parvint à regagner ses vaisseaux , et à obtenir pom' sa nation la liberté du commerce.
Gama se rendit aux îles d' Ancbedive ^ cinquante lieues au-delà de Calicut , et résolut de rétrograder. Anime contre les Maures ^ 11 canonna en passant la ville de Magadaxo y et revint à Mélinde. 11 y fut très-bien reçu, et prit à son bord un ambassadeur que le roi du pays envoyait à Emmanuel. Près de Mozambique, Gama perdit un de ses vaisseaux sur un banc de sable , doubla le cap de Bonne-Espérance en mars i499> continua sa route par les îles du cap Vert et des Acores. Plus d'une fois, le scorbut, lïxdadie si terrible dans les longs voyages
et alors inconnue des Portugais , fît des ravages parmi ses gens ; niais enfin Gama parvint à ramener à Lisbonne cinquantecinq hommes: ils étaient à son départ cent soixante-dix. Paul Gama fiit une des victimes, et son frère eut la douleur de l'inhumer dans File de ïercère. Toutefois on pensa que les Portugais n'avaient achevé qae par une sorte de miracle ce voyage de plus de deux années.
Gama eut la vue de Lisbonne au mois de septembre , et voulut , avant d'entrer dans cette ville, aller prier dans l'ermitage de Notre-Dame, où ^ avant son départ , il avait demandé au ciel un heureux voya^je. L'un, de ses officiers , Nicolas Goëllo , séparé de lui par une tempête, à la hauteur des îles du cap Vert, était entré dans le Tage le
10 du mois de juillet précédent. Le roi , qui avait appris par lui les principales circonstances de cette course aventureuse , envoya des seigneurs complimenter Gama , et lui fit faire ensuite une entrée solennelle dans la capitale du Portugal. Le généreux Emmanuel ne se borna point à ces démonstrations;
11 nomma Gama amiral des mers des Indes ^
et lui fit de grands présens. Tous ses compagnons eurent aussi part, selon leur rang, aux libéralités du monarque. Se rappelant ensuite que l'infant don Hem^i avait ëtë le premier moteur de ces voyages, qui promettaient tant d'avantages au Portugal , il fit ériger une statue à ce prince , et augmenta les fondations pieuses faites en son honneur. Emmanuel jugea ensuite qu'il ne pouvait trop encourager les expéditions aux Indes. Ce ne furent plus quelques vaisseaux, mais des flottes entières , qu'il y envoya. Le désir de convertir à la religion chrétienne tant de peuples lointains, entrait sans doute dans les projets du monarque portugais ; mais on ne peut nier que celui de faire de riches conquêtes ne fat le principal mobile de ces expéditions. La cupidité ne permettait pas que l'on fut arrêté par la considération des nombreux dangers auxquels on s'exposait.
Découverte du Brésil par Cabrai.
Don Pierre Alvarez Cabrai , dont la découverte du Brésil a immortalisé le nom>
dut au bîrsard YavantPrUC de sounietlrc cette riche contrée aux lois de sonpaj'S.
L'année qui suivit le retour de Gama ^ ea i5oo, le roi Emmanuel donaa le commandement d'une flotte de treize vaisseaux à Cabrai. Elle portait quinze cents guerriers, outre les hommes qui composaient lesërniipages. Cabrai devait suivre la même routa que Gama jusqu'à Calicut , et tâcher d'obtenir du zaraorin qu'il consentît à l'établissement d'un comptoir portugais dans cette ville. Sur son refus, il devait lui déclarer ouvertement la guerre.
Le roi , avant le départ, rendit de grands honneurs à celui au il chargeait des intérêts
et delagloii^e du Portugal dans tant de pays étrangers.
En treize Jours, on parvint aux lies du cap V ert , et, deux jours plus tard , Cabrai s'aperçut qu'il lui manquait un de ses vaisseaux. 11 l'attendit deux autres jours ^ mais enfin il dut penser qu'il avait péri : en effet, on n'en entendit plus jamais parler.
Cabrai , pour éviter les calmes auxquels il aurait été exposa sur les côtes d'Afrique, s'écarta tellement de sa route dans la haute
mer, que, le 2A avril, iî eut connaissance, à roccîdent, d'une terre iaconnue. Il s'en approcha, et parvint à un lieu qu'il appela Porto Seguro. Il donna au pays le nom de Sainte-Croix; mais celui de Brésil ou Brasil, tjue les naturels lui donnaient, a été plus généralement adopté dans la suite.
Quelques hommes , envoyés à la découverle par l'amiral portugais , lui rapportèrent que cette contrée paraissait très-fertiie, qu'elle était arrosée de belles rivières, couverte d'arbres chargés de fruits , enfin , qu'il y avait des hommes et des animaux. Cabrai résolut d'y faire descendre ses équipages fatigués de la mer, et d'en prendre possession.
On parvint à se rendre maître de quelques Brésiliens , que l'on eut l'attention de traiter avec douceur. Cette conduite humaine , dictée par une sage politique, et quelques légers présens qu'on leur fît , valurent aux Portugais l'avantage de voir bientôt accourir près d'eux un grand nombre de ces habitans , qui venaient échanger contre des bagatelles les productions de leur soi.
Ils étalent entièrement nus , et peints la tête aux pieds d'une couleur rouge, lis avaient de plus ces ornemens bizarres dont , en tous les pays, on a trouvé les sauvages surchargés. On s'aperçut qu'ils étaient alertes, bons chasseurs , nageurs intrépides et d'un caractère fort doux. Parmi leurs coutumes y celle qui voulait que les maris se missent au lit dès que leurs femmes étaient accouchées , étonna fort les Portugais par sa singularité , et ces sauvages ne purent leur en indiquer aucune cause raisonnable ; mais leurs ancêtres avaient agi ainsi , et ils conservaient par esprit de routine un usage ridicule.
Un autre usage , qui ne se bornait pas à mériter qu'on s'^n moquât , ne fut que trop constaté. Les Portugais apprirent que, divisés en diverses peuplades ennemies les unes des autres , les Brésiliens ne se faisaient aucun scrupule de manger leurs prisonniers, après leur avoir fait souffrir d'affreux tourmens. Abominable abus de la force ! et qui malheureusement s'est retrouvé chez presque toutes les nations peu avancées dans la civilisation ; auxquelles de prétendus phi-
loso plies ont domië le nom d enfans de la nature.
Cabrai fît planter un poteau pour attester la prise de possession du pays , et laissa au Brésil deux hommes condamnés en Portugal à la peine de mort , changée en celle de l'exil. Il dépêcha ensuite un de ses vaisseaux à Lisbonne , pour y annoncer l'importante découverte qu'il venait de faire ^ et , pour qu'il ne s'élevât aucun doute sur l'authenticité du fait, il fit embarquer sur ce navire un des naturels du Brésil. Alors Cabrai se remit en mer pour gagner le cap de Bonne- Espérance , dont il était éloigné de douze cents lieues. Il éprouva de grandes difficultés et des malheurs qui exercèrent toute sa constance; mais il finit par exécuter les diverses missions dont le roi de Portugal l'avait chargé, méritant ainsi de voir son nom joint chez la postérité à celui de l'intrépide Gama, et ayant d'ailleurs acquis une gloire qui lui était personnelle par la découverte de ce Brésil, où dans la suite des temps le gou~ vernement portugais devait trouver un asile au milieu des commotions de l'Europe et des infortunes du Portugal.
Le zamorin attaque CocJiin, défendu parles Portugais. Il est battu.
Après de longs démêlés avec les Portugais , qui commençaient à former dans les Indes Orientales des établissemens stables, le zamorin, ou roi de Calicut, assembla ea i5o4 une aftiiee de cinquante mille hommes, et alla attaquer les ennemis dans Fîle de Cochin. Pacliéco, qui les commandait, n'avait que cent cinquante hommes; mais il trouva des ressources dans leur courage et dans le désespoir même où les mettait leur situation. Autrefois, Léonidas et ses Spartiates avaient fait un banquet funèbre avant de combattre aux Thermopyîes; animés du même esprit, Pachéco et ses. Portugais se munirent des secours s^pirituels de l'église, et jurèrent de se défendre mutuellement jusqu'au dernier soupir.
Ayant pris ces pieuses précautions , Pachéco mit trente neuf hommes dans le fwt de Cochin , sous les ordres du facteur Feriiand Corréaqui, par ses exactions, avait été la première cause du danger où se trou-
vaîent ses compatriotes. De deux caravelles qu'il avait, Pachëco en prit une pour aller défendre, à la téte de soixante-seize hommes, le poste de Cambalam. Le reste de sa petite troupe fut laissé dans Cochin , ayant pour chef le capitaine de vaisseau Diégo Péréira.
Le roi de Cochin, allié des Portugais, ou, sous ce titre spécieux, leur tributaire, donna cinq cents naïres ou guerriers^iobles à Pachéco;mais, quelque assurance, quelque gaîté même que celui-ci affectât, le prince indien ne le crut pas moins perdu, et lui dit adieu en pleurant.
Pacliéco mit d'abord en fuite huit cents naïres du zamorin, qui lui disputaient le passage d'un gué ; ensuite il amarra dans ce passage même sa caravelle et deux bateaux dont elle était accompagnée.
Dès le jour même, toute l'armée du zamorin parut > et le lendemain, dimanche des Rameaux, elle essaya de forcer le passage. La flotte des assaillans était de cent cinquante bâtimens à rames , de trois grandeurs différentes, dont soixante-seize portaient chacun deux petites pièces d'artillerie. Les autres n'en avaient qu'une.
La vue de cette multitude, îe bruit de ses înstrumens militaires et les cris qu elle poussait, effrayèrent tellement les naïres de Cocliin, qu'ils prirent la fuite. Les Portugais n'eurent plus alors de ressource que dans leur intrépidité.
Vingt bâtimens armes de grapins se portèrent sur la caravelle , et les flèches ainsi que l'artillerie commencèrent à incommoder très-fort les Portugais; mais Pachèco fît tirer avec tant de justesse deux coups de ses plus gros canons , qu'il coula quatre pros ou barques ennemies. Il en détruisit huit autres de la même manière, et le reste prit la fuite à l'exception de la troisième ligne.
Le combat recommença aussitôt avec un nouvel acharnement, et les Indiens eurent quinze cents hommes tués ou blessés. Les Portugais n'eurent que quelques blessés, et attribuèrent leur succès à la protection miraculeuse du ciel. Quelque fût leur courage, on doit reconnaître que leurs ennemis ne montrèrent ni constance, ni intelligence dans l'action , et ce n'est cjue de cette manière que l'on peut expliquer un succès si peu probable.
Les sorciers quî dirigeaient les attaques du zamorin , le tirèrent de son abattement, et, d'après lenrs prédictions, il recommença une nouvelle attaque le jour de Pâques. Son armée de mer était renforcée, et se montait à quinze mille hommes, ayant trois cent quatre-vingts pièces d'artillerie. Elle fut partagée en deux. Une partie devait attaquer la caravelle , et l'autre le gué. On présumait que le général portugais aurait abandonné ce poste pour défendre son vaisseau. Il accourut avec une seconde caravelle, lorsqu'il apprit que la première était attaquée. Sa présence mit les ennemis en fuite, et il se porta aussitôt vers le gué. îl fallut de nouveaux prodiges de valeur pour que le passage ne fût pas force ; mais enfin, les Portugais ayant brûlé dix-neuf pros et tué trois cents hommes aux ennemis, les contraignirent à la fuite. Leur p^erte fut à peu près nulle, et c'est une nouvelle preuve que les Indiens ne savaient nullement tirer parti de leur immense supériorité numérique , ni de leur artillerie.
- IjC lendemain , nouvelle attaque. Pachéco laissa venir très près de ses gens les enne-
mis qui s'avançaient sans ordre, et bien lot il les mit dans la dernière confusion par les dë^ charges de ses canons et de sa mousqueterie. Les menaces et les reproches adresses par le prince Indien à ses gens, ne purent les empêcher de fuir honteusement. Il est vrai que les chefs même donnaient l'exemple de la lâcheté. Les deux généraux du zamorin se tinrent à une très-grande distance des Portugais jusqu'à la fin de cette action, qui coûta aux Indiens vingt pros et six cents hommes.
Aussi actif dans la poursuite qu'il avait été ferme dans la défense, Pachéco harcela sans cesse ses ennemis. Le zamorin eut un 'listant le désir de faire la paix ; mais il résolut de tenter l'attaque de deux autres passages, dits de Calignard et de Palurt , et situés a une demi4ieue l'un de l'autre.
Ils offraient pour la défense des avantages dont Pachéco sut très-bien profiter; et, attaqué le i^'. mai une quatrième fois, il remporta une quatrième victoire.
La peste, qui se déclara dans le camp du zamorin, permit à Pachéco de radouber ses bâtimens , de renouveler ses provisions de
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guerre et de liOiiche, et de rendre les passages plus difficiles a franchir.
Quand la peste eut diminué ses ravages, le zamorin marcha de nouveau contre les Portugais. A son avant-garde seule étaient trente pièces de canon, et Ton conçoit à peine comment une quarantaine d'hommes osèrent résister à plus de quarante-cinq mille. A la vérité, les naïres de Ccchin étaient revenus au secours de leurs alliés ; mais ils s enfuirent de nouveau.
Pachéco, ayant remarqué le zamorin qui s'exposait comme un simple soldat , lui fit tirer un coup de fauconneau, dont deux iiaïres furent tués près du prince. Il avait fait placer dans le gué des pieux aigus, qui firent jeter aux Indiens des cris douloureux, et mirent du désordre parmi eux ; mais bientôt, la palissade ayant été coupée, ofïrit un nouveau passage. Ce fut le moment de la grande crise. Le vaisseau de Pachéco, presque à sec, fut environné de toutes parts, et deja les Indiens, saisissant les rames , em-^ péchaient la manœuvre. Dans cette extrémité, Pachéco appela le ciel a son secours^ et le flot survenant lui fut aussi utile que pré-
jiidiclable aux ennemis. Le zamorîn sévit forcé d'ordonner la retraite après avoir perdu plus de monde que dans aucune des actions précédentes. Une seconde fois, il manqua de périr d'un coup de canon qui tua près de lui trois de ses officiers. Couvert de leur sang, il fut contraint d'abandonner son palanquin, et de se sauver a pied.
Quelques propositions de paix n'eurent point de suite, et le zamorin fut encore repoussé dans de nouvelles attaques; enfin, après cinq mois employés à cette guerre, il fut obligé de retourner à Calicuî, ayant perdu, par la peste ou le fer de l'ennemi , de dix-huit à vingt mille hommes. Il fut plongé dans un tel abattement, que pendant quelques jours il se retira dans un ermitage, avec le dessein d'y passer le reste de sa vie. Sa mère le dissuada de cette résolution désespérée ; mais il était moins que jamais en état de se venger. Non-seulement les victoires . de Pachéco avaient détaché de la cause du zamorin plusieurs peuples indiens; m.aissurces entrefaites, Lope Soarès d'AIvarenga venait d'arriver dans i înde avec une flotte de treize
vaisseaux, et quelques autres quiTavaient rejoint en route.
Soarès j'emporte une vlctoij^e navale sur les Indiens. Il repleut en Portugal avec Pachéco.
SoAnès, ayant assure les inte'rêts de son prince et de son pays dans les Indes , fît embarquer sur sa flotte , en i5o5, le brave Pachéco , et re'solut de revenir en Portugal avec une cargaison considérable ; mais il se présenta une occasion de rehausser encore dans ces contrées la gloire de sa patrie , et il ne la laissa pas échapper.
Il sut que dix-sept grands bâtimens maures, richement charge's, étaient à Pandarane, et n'attendaient , pour aller dans la mer Rouge, qu'un vent favorable. Il re'solut de les brûler; mais, afin de ne pas échouer/ dans son entreprise^ il ne fit part de son projet à personne, sans même en excepter Je roi de Cochin.
Arrivé à la hauteur de Pandarane , vingt pî'os ennemies bien armées attaquèrent des caravelles qui formaient Tavant-garde de la flolte portugaise. Elles furent contraintes à
fuir y et bientôt les Porlugais découvrirent les dix- sept vaisseaux maures liés les uns aux autres dans une espèce de bassin, ayant la proue hérissée de canons, et défendus par quatre mille hommes. Il y avait de plus sur un récif une batterie et une redoute. Les vaisseaux portugais , étant très-chargés , ne purent s'approcher de terre-, mais Soarès se jeta dans une chaloupe , et fut suivi de quatorze autres portant l'élite de l'armée portugaise. Les caravelles tirant moins d'eau que ks autres vaisseaux furent remorquée^ , et l'on marcha fièrement aux ennemis
Ceux-ci ne perdirent pas courage ; du récif et des vaisseaux partaient des canonnades terribles qui mirent les assaillans dana un grand danger.
Cependant, comme ils l'aYaieni résolu, les capitaines portugais s'attachèrent chacun à un vaisseau ennemi , et tentèrent l'abordage. Tristan de Siîva fut le premier qui put l'effectuer. Bientôt les autres rimilèrent , et Pachéco fut un de ceu^t qui se signalèrent le plus. On combattit alors de pied ferme ; mais les Maures ne tardèrent pas à céder la victoire. Ils s'enfuirent pour la plupart, et
leurs vaisseaux devinrent la proie des flammes. Soarès , ayant causé un si grand dommage aux ennemis de son pays , arriva en Portugal le 2:2 juillet i5o5, quatorze mois seulement après son départ de Lisbonne.
Fils du grand chancelier du royaume , et ayant d'ailleurs fait une expédition glorieuse y Soarès fut accueilli d'une manière très - honorable ; mais Pachéco fut encore plus l'objet de l'empressement et de l'admiration de tous les habitans de Lisbonne. Chacun se racontait ses faits d'armes ; et le roi en lit dresser une relation circonstanciée , qu'il envoya au pape et à tous les iiouverains de TEurope. Il conduisit ensuite lui-même processionneliement Pachéco dans l'église cathédrale , où l'on rendit grâces à Uieu^ et oùrévêque de Viseufit l'éloge du vainqueur des Indiens en sa présence. La môme cérémonie eut lieu dans toutes les églises du Portugal.
Il est naturel que l'on désire savoir si tant d'honneurs ne furent point suivis de revers. Par malheur , Pachéco doit augmenter la liste trop nombreuse des hommes illustres qui furent en butte à l'ingratitude de leurs
concitoyens. Ne songeant qu'à la gloire et a l'avantage de son pays , Pacliëco avait refas3 obstinément tous les presens que le roi de Cochin voulait lui faire. Apres la journée glorieuse où il s e'toit vu puîjliquement loué dans Lisbonne, soit oubli, soit ingratitude, on ne parut plus songer à lui pendant longtemps. Enfin, après plusieurs années, quelques seigneurs ayant rappela son nom , il eut le wuvernement de Saint-Geor£/e-dela-Mina. Vif, brusque, et très-peu politique , Pacîiéco se fit de nombreux ennemis.' On Taccusa de malversation, et le désintéressement dont il avait donné de si éclatantes preuves, ne put rempéclier d'être ramené en Portugal chargé de fers. Loog-temps il gémit en prison ; et, lorsqu'enfin son innocence futdémontrée, s'il recouvra sa liberté, . il n'en fut pas moins exposé aux atteintes de la détresse. Enfin , celui qui avec une poignée d'hommes avait triomphé de toutes les forces d'un puissant souverain, et rendu îe nom portugais si redoutable dans î'Iade ^ fat réduit à la mendicité.
Principaux traits de la vie de François d'Ameyda et de son fds Laurent.
D'Almeyda, premier vice-roi portugais dans les Indes, avait imposé la loi à plusieurs souverains, lorsquen iSoy il résolut d'attaquer seize vaisseaux maures qui étaient à Paîiane. Éloignée de Cochin de quatorze lieues , cette ville était alors soumise au zamorin. Il était difficile de pénétrer dans la petite rivière sur laquelle elle était située, à cause des sables dont rembouchure de cette rivière était obstruée. D'ailleurs, les Maures, qui s'attendaient à être attaqués , avaient fortifié non-seulement Pariane, mais aussi l'entrée du fleuve. Cutial , guerrier renommé chez les Maures, était à la tête d'un grand nombre de troupes d'élite, parmi lesquelles se trouvaient soixante capitaines ou officiers de vaisseaux. Ces hommes , irrités des pertes nombreuses que les Portugais faisaient sans cesse essuyer à leur nation , s'étaient engagés par d'affreux sermens h vaincre ou à mourir, après s'être rasé, suivant l'usage , la tête et la barbe.
Almeycla , dont Tristan d'Acugna était le lieutenant, parut à rembouchure delà rivière le 25 novembre 1 507, avec douze vais-* seaux , et résolut d'attaquer le lendemain. Les dispositions furent faites en conséquence^ et les fils des deux généraux, Laurent d'Almeyda et Nuguez d'Ac^^gna , jeunes rivaux en courao^e , conduisirent dans leurs clialoupes le corps de bataille.
Dès que le flot monta, Baretto etPérez; chargés d'attaques particulières , se mirent en mouvement; mais, lorsqu'ils descendirent à terre, les Maures dévoués coururent à eux , marchant dans Feau jusqu'à mi-corps. Les soldats portugais , pressés dans leurs chaloupes , en sortirent , et l'on se battit avec acharnement. Laurent et Nugnez vinrent donner aux Portugais un secours trèsnécessaire , et Laurent tua six de ces dévoués avec une demi-pique. Un autre , décidé à mourir pourvu qu'il donnât la mort à un ennemi si redoutable , s'avança sous son bouclier pour lui couper les jarrets. Laurent , aussi leste que courageux , évita le coup , et d'une hache, qu'il avait saisie des deux mains , lui fendit la téte jusqu'à la
poitrine : un huitième de'voué le blessa au bras tandis que Nugnez mettait le feu aux ^^aisseaux ennemis , et que les généraux armaient. Les vaisseaux et la ville presque entière furent la proie des flammes. D'Alrneyda n avait pas voulu permettre le pillage, et ses défenses rigoureuses furent exéculées.
Cette action coûta trois cents hommes aux Maures , etdix-huitseulement aux Portugais. ]\Iais ce li'est pas en raison de la grande quantité du sang versé qu'il faut apprécier les faits d'armes. Celui-ci est justement célèbre^ parce que, de part et d'autre, on y fit des prodiges de valeur. Les doux fils des généraux furent au nombre des blessés, et le vice-roi voulut faire plusieurs chevaliers sur le champ de bataille.
Vers la fin de Tannée iSoy, Hocem, un des émirs du calife , partit de Suez avec une flotte de dix vaisseaux, sur laquelle, outre les équipages , étaient quinze cents mamelucks. Il côtoya l'Arabie , et vint à Diu , dans le royaume de Cambaie.
Le seigneur de cette ville s'appelait Mélic-Jaz ; il reçut LIocem comme un libéra-
teur, et tous deux résolurent d'attaquer a riaiproviste les Portugais.
Don Laurent d'Almeyda était alors occupé à courir sur les vaisseaux maures. Il se retira dans la ville de Chaùl , à ciac{uante lieues de Diu.
Il y était en pleine sécurité , et passait son temps dans des jeux militaires et des fêtes , loi'squ il apprit que les musulmans étaient à Diu avec une flotte. Bientôt il reçut du vice-roi son père l'ordre de la com* batti'e. Laurent, toutefois, ne fut bien persuadé de son existence que lorsqu'il la vit paraître. La vue de ses pavillons ne permit pas de croire qu elle fut portugaise , quoique l'on attendit de jour en jour Albuquerque dans ces parages. Almeyda n'avait que neuf vaisseaux ; il en laissa huit près du rivage, et se porta avec le sien plus au large.
Hocem s'était placé à Tavant-garde pour attaquer le vaisseau d' Almeyda. Le reste de la flotte le suivait. Arrivé à la portée de l'ennemi, il fit une décharge terrible d'artillerie, de matières combustibles et de flèches; mais les Portugais hii répondirent avec une telle vigueur; qu il se rangea près de la ville ^
attendant que Mëlic-Jaz , qui était à Tembouchure de la rivière ^ vînt le joindre.
Le nombre des blesses était déjà considérable sur les deux flottes , tant Fattaque , quoique courte, avait été vigoureuse. On employa la nuit à les panser; et le lendemain , dès la pointe du jour , Almeyda se porta sur les ennemis. Pressé par lui et par Baretto, un de ses capitaines, Hocem se rapprocha de la terre , et, comme son vaisseau était très-haut de bord , ses g^ns tiraient à couvert et de haut eu bas sur celui d' Almeyda , qui fut blessé de deux flèches. Il fallut au'il s'éloignât d'un ennemi si avantageusement posté ; mais ses capitaines coulèrent a fond plusieurs galères ennemies, et se servirent avec tant d'avantage de leur artillerie , qu ils forcèrent un grand nombre de Maures à quitter leurs vaisseaux et à tâcher de gagner la terre à la nage. En ce moment, la victoire était décidée pour les Portugais ; la valeur inconsidérée de François d'Agnaïa la leur fit perdre. Il se mit dans sa chaloupe , poursuivit à coups de lance les Maures qui fuyaient. Il en résulta que les autres ne les imitèrent pas , et
que la plupart de ceux mêmes qui avaient abandonne leurs vaisseaux^ y revinrent avec la ferme résolution de s'y battre en hommes désespérés. D'un autre côté, D'Almeyda ne voulut pas écouter les capitaines qui lui conseillaient de mettre le feu aux vaisseaux ennemis, et les épargna dans l'espoir de les présenter à son père.
Ce fut alors que l'on vit paraître enfin la flotte de Mélic-Jaz , forte de quarante vais-» seaux à rames, et bien pourvue d'artillerie. Il avait voulu laisser supporter à Hocem les premiers efforts des Portugais , et ne se présenter qu'au moment décisif.
La vue de cette flotte nombreuse alarma les Portugais ; et, pour augmenter leur détresse, la ville, qui jusqu'alors avait garde la neutralité, se déclara contre eux.
La nuit survint, et don Laurent tint conseil. Les capitaines opinèrent qu'il fallait se retirer sans bruit dès le moment même; mais Laurent ne voulut partir qu'un peu avant le jour. Quelques vaisseaux passèrent avec assez de bonheur ; Laurent avait voulu rester à Farrière-garde. Au lieu de couper le câble de son ancre, qui était près du vais-
seau dTIocem , il s obstîna à la vouloir retirer; les ennemis s'aperçurent cle son dessein, et coLilèi-ent à fond sa chaloupe. Le câble fut coupe, mais trop tard; et le pilote de Laurent, ayant perdu la tête, fit échouer le vaisseau. Mëlic-Jaz, qui le suivait, lavait percé à fleur d'eau par un boulet; il fut bientôt à moitié plein, et Sosa, qui le remor-^ ^guait, ayant eu son câbîe coupé^ Almeyda i:'es[a seul aa milieu des ennemis. En vain ce même Sosa et quelques autres capitaines unirent-iîs leurs efiorts pour venir à son secours, le courant les entraîna, et leur bonne volonté fut inutile.
Dans cette extrémité, les gens de Laurent d' Almeyda , ne songeant qu'à sa conservation, le pressèrent de se retirer dan^ l'esquif. Il le pouvait encore ; mais il rejeta cette proposition comme outrageante, et déclara même qu'il frapperait de sa demipique ceux qui lui en parleraient davantage. Cependant son vaisseau coulait bas, et il avait soixante-dix hommes hors de combat. Il partagea en trois corps les trente qui lui restaient, résolu de faire partout face aux ennemis acharnés sur son seul vaisseau.
L'attaque et la défease étaient également terribles, lorsqu'un boulet emporta une cuisse à Laurent et le renversa. Le jeune héros se fit relever et placer sur une chaise au pied du grand mât. îl ne songeait qu'à encourager ses gens, lorsqu'un second boulet vint le frapper à la poitrine. Son corps fut jeté entre les deux ponts, pour que sa vue ne décourageât pas les soldats , et ceux-ci soutinrent encore quatre abordages. Au cinquième , les Maures parvinrent à s'établir sur le vaisseau portugais, qui coulait bas, et où tout ce qui se trouva d'hommes entre les ponts, musulmansou chrétiens, furent noyés. Méîic-Jaz eut enfin pitié d'ennemis si courageux, et fit cesser ce carnage.
Dans cette terrible mêlée, on distingua parmi tant de traits de courage, ceux de deux Portugais. Le pi emier était un jeune page de don Laurent : blessé à l'œil d'un coup de flèche, il n'abandonna point le corps de son rnaitre, et périt sur un tas d'ennemis qu'il lui avait immolés. Un matelot de la même nation, blessé et privé d'une main, était dans une huoe* Mélic-Jaz lui OiTril la vie ; il ne voulut rien entendre ^ et
prolongea encore , dit-on, sa défense pendant deux jours et demi. Ce dernier fait parait assez apocryphe; car cet homme était là expose aux flèches et à là mousqueterie d'un grand nombre d'assaillans.
Quoi qu'il en soit, les vainqueurs furent plus maltraites que les vaincus. Ils perdirent six cents hommes, et les Portugais seulement cent quarante; mais- la mort de Laurent fut regardée comme un événement décisif. Parmi ceux que les Maures regrettèrent le plus, fut un santon ou religieux, appelé' Maïmanc. Il invoquait Mahomet, et lui demandait la victoire pour son parti , lorsqu'il fut emporté d'un boulet. Il fut considéré comme martyr, et honoré en conséquence.
Hocem voulait poursuivre les vaincus; Mélic-Jaz n'y consentit pas. Il traita les prisonniers avec les plus grands égards ^ et eut le plus grand soin de ceux qui étaient blessés. Il avait intention de faire inhumer honorablement don Laurent ; mais jamais on ne put le retrouver. Méîic-Jaz écrivit au vice-roi, et tenta de le consoler par la con-
skleratiou de la gloire que son fîls avait acquise en mourant.
Le malheureuxpère, livré aux plus cruelles inquiétudes, avait espéré jusque-là que ce fîis serait au nombre des prisonniers. Quand il connut son triste sort, il resta pendant trois jours dans une profonde solitude, tandis que la Iiaioedu nom portugais , répandue dans toute Fîade, y faisait célébrer avec enthousiasme Hocem et Méîic-Jaz.
D'Almeyda ne respira plus que la venfifcauc^. Il sentait, d'ailleurs, combien il était important que les alliés du Portugal ne se donnassent pas aux ennemis. Par bonheur, il lui arriva en même temps les flottes de deux années, la première ayant hiverné en chemin.
Quelques altercations assez vives que ! le vice-roi eut avec Albuquerque, retardèrent l'expédition qu'il projetait; enfin, il mit à la voile le 12 décembre i5o8 , avec dix-neuf vaisseaux , sur lesquels se trouvaient treize cents Portugais et quatre cents habitans de Cochin. Il brûla quelques vaisseaux de Calicut ; et, parvenu à la hauteur de Dabul , il résolut de faire sentir sa colère à cette viile
qui avait témoigne récemment une joie extrême à la nouvelle de la défaite des Portugais. Son chef y avait une garnison de six mille hommes, et fît une très-bonne contenance. Il ne voulut pas qu'on fermât les boutiques, et marcha au-devant du viceroi mais il fut vaincu et tué , et les Porlugais entrèrent dans Dabul mêlés avec les vaincus.
Ce ne fut plus qu'une suite d'excès affreux. Ni le sexe ni l'âge ne furent épargnés^ et l'épouse chérie du gouverneur, qu'il avait ^u l'imprudence de faire venir près de lui, peu de jours auparavant , ne put racheter sa vie en offrant le sacrifice de toutes ses richesses. Le souvenir de tant d'horreurs se prolongea loog-temps dans l'Inde, et donna lieu a une malédiction proverbiale. (( Que » la colère des Européens , disait-on , s'é- )) tende sur vous comme sur Dabul. » Pour faire cesser le pillage et rassembler ses soldats sous leurs drapeaux , D'AImeyda ne vit pas d'autre parti que celui de mettre le feu h la ville.
Après ce triste exploit et le ravage des environs, il vint mettre le siège devant
Diu le 2 février iSog. Hocem voulut combattre le vice-roi en pleine mer, et le prudent Mëlic- Jaz ne put obtenir de lui qu'il restât dans le port où les batteries Teussent protégé, où il eût sans cesse été fortifié par des troupes fraîches, et où enlin il eût pu trouver une retraite s'il eût été battu.
Cependant le vent ayant manqué, Hocem changea de pensée et rentra dans le port , où il rangea ses vaisseaux sur deux lignes. Pour l'attaquer , ceux des Portugais ne pouvaient s'avancer qu'à la file les uns des au-^ très , et les instances de tous les officiers déterminèrent Almeyda à se placer à Farrièregarde. Nugoo Vaz Péréira, son ami, fut chargé de l'attaque principale.
Un vent frais fit donner le signal , et George de Melio fut le seul qui, dit-on, par la faute de son pilote , ne put avancer. Les décharges d'artillerie se succédèrent avec rapidité , et Hocem reçut Nugno avec une grande intrépidité. Il l'avait même placé entre deux feux , quand Nugno fit tirer un coup de canon au vaisseau qui secondait celui de Hocem , et lé perça de part en part à fieur d'eau. Les deux autres s'abordèrent ,
et les Portugais sautèrent dans le navire eiïîiemî : au même instant leur vaisseau fut lui-même attaqué par un autre, et Nugno ayant détaché son casque pour prendre un peu l'air, reçut un coup de flèche à la gorge, îl en mourut trois jours après. Sa blessure n'eut aucune suite fâcheuse sur le courage de ses gens, et François de ïavora sauta sur le vaisseau -dTIocem avec la plus grande partie de son monde.
On se battait ailleurs avec le même acharnement. Tous les vaisseaux portugais étaient accrochés aux ennemis, à Texception de ceux de George Mello et du vice-roi. Ces guerriei'S toutefois n'en combattaient pas moins avec courage. Mello canonnait de loin deux vaisseaux de Cambaie , et d'Aïjîieyda en coula un à fond. Quoique les Portugais eussent l'avantage, leur victoire n'était pas complète, parce que, du rivage, Mélic-Jaz fournissait des troupes fraîches à son allié, et tuait ou blessait ceux des musubnans qui s'étaient jetés à la nage pour gagner la terre.
Quelques précautions que l'on eût prises pour mettre les jours du vice-roi en sûreté ^
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il n'en courut pas moins des dangers trèsimminens. La ville le foudroyail de son artillerie, tandis que plusieurs des navires de Calicut et de Mëlic - Jaz l'environnaient. Long-temps le sien parut tout en feu^ ne cessant de tirer de chacune des batteries de ses trois ponts. Vêtu d'une cotte d'armes de velours cramoisi sur sa cuirasse, et armé de toutes pièces, Almejda courait d'un bout a l'autre de son navire , encourageant son équipage, et lui donnant l'exemple de Tintrépiditè.
La victoire commença enfin à se de'cla^» rer pour les Portugais par la prise du vaisseau d'Hocem. Il parvint à gagner la terre avec la plupart de ses gens , et se rendit à la cour de Cambaie ; car il craignait , on ne sait sur quel soupçon, que Mëlic^Jaz ne le livrât au vice-roi. Les navires de Calicut, et enfin ceux de Mèlic-Jaz prirent la fuite. Ruy Soarès , qui les poursuivait , fit une action courageuse, dont toute la flotte portugaise futtëmoin. Il jeta deux ancres sur deux vaisseaux ennemis , et les remorqua ainsi vers le vaisseau du vice-roi. Celui de Meîic- Jaz résista long-temps, et, étant couvert
partout de cuîrs liuilës , ne put être pris a l'abordage; mais la caravelle de Garcie de Sosa le coula en le perçant à fleur d'eau.
Ainsi finit cette sanglante bataille , où les musulmans perdirent quatre mille hommes.
Des quinze cents Mamelucksd'Hocem, vingtdeux seulement conservèrent leur vie ; les autres se firent hacher en morceaux. Sept vaisseaux furent pris parles Portugais, qui eurent un petit nombre de morts et trois cents blesse:s.
Dès le lendemain de l'action , Mélic-Jaz demanda la paix. Il l'obtint en rendant les prisonniers dont il était maître j en cédant quelques galères, et en promettant de ne plus donner asile aux vaisseaux du calife -, mais ce fut en vain que les Portugais le pressèrent de leur livrer le reste des soldats de Hocem. 11 allégua toujours qu'il ne trahirait pas leur confiance , et cette noble conduite prouve qu'en se^ défiant de lui Hocem l'avait mal jugé.
D'Almeyda victorieux revint à Cochin ; mais il souilla son triomphe par sa cruauté. Arrivé devant Cananor, il fit pendre plusieurs de ses prisonniers, et attacher quel-
qnes autres à des canons qui les mirent en pièces. Il persécuta ensuite Albuquerque^ et même le fît mettre en prison : mais bientôt Tarrivee de Fernand Coutigno y grand maréchal du royaume, changea la face des choses; il fît reconnaître Aibuquerque^ et le reconnut lui-même pour successeur de D':AImeyda, qui prit le parti de revenir en Portugal avec un grand nombre d'officiers , alarmes du pouvoir dont Aîbuquerque venait d'être investi , et persuadés qii'ii les punirait d'avoir servi contre lui la haine de D'Almeyda.
Ce dernier n'était pas non plus sans iur quiétude ; car à peine eut-il déposé la puissance aux mains de son antagoniste, qu'il ne quitta plus son vaisseau. Cependant ni lui ni ses partisans n'éprouvèrent de la part d' Aîbuquerque aucun mauvais procédé.
D'Almeyda, cjui venait de venger avec tant d'éclat ses compatriotes et son fils, périt d'une manière malheureuse et peu digne de lui. Arrivé dans la baie de Saldanha, près du cap de Bonne-Espérance, il envoya quelques-uns de ses gens trafiquer avec les Cafres ^ et acheter quelque bétail. Des
rixes eurent lien , et les Poi^tugais aggresseurs furent poursuivis à coups de pierres , de bâtons et de flèches. D'Almeyda ne voulut point reconnaître qu'ils étaient justement punis. Malgré les instances de ses capitaines, il alla lui-même attaquer les sauvages avec quelques officiers qui partageaient son opinion; mais le vainqueur de Plocem et de Mélic-Jaz, le vice-roi qui avait tant fait respecter sa nation dans l'Inde, fut la victime de son aggression contre des peuples barbares. Il périt avec onze de ses officiers , et cinquante autre Portugais presque toiis distingués* Le grand étendard royal, que D'Almeyda rapportait dans sapatrie, tombamême au pouvoir des barbares ; de sorte que cette ridicule et honteuse expédition fut plus fatale aux Portugais que plusieurs de celles où il s'était agi de conquérir des provinces de rinde et d'y répandre la terreur.
Expéditions dH Alphonse cV Albuquerque ^ dit le Grand y contre le royaume clOrmus.
En iSoy, Almeyda étant vice-roi dans les Indes, Alphonse d'Albuquerque résolut
de silîuslrer par la conquête du royaume d'Ormus. La ville capitale;, du même nom, est dans une île, à l'entrée du golfe Persique , dans la situation la plus avantageuse pour le commerce. Habitée par de riches marchands de toutes les nations, elle renfemiait principalement des Persans et des Arabes, mahomëtans comme le souverain du pays.
Albuquerque partit de Tîle de Socotora avec six vaisseaux montes en tout de 470 Poitugiiis, Arrivé aux premiers ports du royaume d'Ormus, il s y fait recevoir. Mascate , viiie plus considérable , fut secourue , après sa reddition , par deux mille Arabes ^ et n'en éprouva qu mi sort plus funeste.
Précédé de la terreur quil inspirait, Albuquerque s'empara encore de Soar et d'Orphazan ; après quoi il vint mettre le siège devant la ville même d'Ormus, le :2 5 septembre.
Il assura au roi et aux habitans qu'il ne venait que dans des intentions pacifiques ; mais ces intentions ne pouvaient se manifester qu'autant que Ton se soumettrait au roi de Portugal , en lui payatnt le tribut annuel accordé aux souverains de la Perse. Il
promettait dans ce dernier cas toute protection , et menaçait des plus terribles extrémités , si on le refusait.
Le roi d'Ormus était mineur , sous la tutelle de l'eunuque Cose - Atar. Ce ministre habile résolut de dissimuler. Il craignait la renommée des Portugais , et des dissensions intestines. Il désirait de plus rassembler des troupes de terre et de mer. Il négocia ; mais Albuquerque refusa les présens qu il lui envoyait. Il voulait d'abord , disait-il , savoir s'il devait traiter avec lui en ami ou en ennemi.
Atar dissimula de nouveau , jusqu'à ce qu'il eût vingt mille hommes rassemblés , soixante vaisseaux , et plus de deux cents petits bâtimens ou chaloupes. Alors , il déclara au général portugais qu'il ne devait pas prétendre imposer de tribut au roi d'Ormus, accoutumé à en lever sur les étrangers qui venaient dans ses états. Il lui offrait la faculté de commercer aux mêmes condi^ lions que les autres peuples ^ et finissait par déclarer que les Portugais n'auraient pas affaire cette fois à des Cafres ou autres habitans de la Nigritie,
Albuqiierque et son conseil prirent le parti de combattre. Il fallait commencer par l'attaque des vaisseaux. Il fit avancer les siens au milieu des ennemis qu'Atar commandait en personne. Les musulmans décochèrent leurs flèches , malgré les terribles décharges d'artillerie qu'ils essuyaient^ et vinrent à l'abordage. Leur valeur ne put rien contre des armes supérieures. Atar fut obligé de se retirer du combat pour ne pas éprouver le sort de tous les petits bâtimens criblés et coulés à fond par les batteries basses. Albuquerque alors attaqua les gros vaisseaux. Deux d'entre eux avaient de cinq à six cents hommes d'équipage. Albuquerque les coula tous deux à fond : l'un appartenait à Mélic-Jaz, prince ou gouverneur de Die , qui se montra, dans toutes ces guerres, l'un des plus redoutables ennemis des Portugais^ et sut échapper à une foule de malheurs. Les capitaines des autres vaisseaux suivant l'exemple d' Albuquerque , ce ne fut plus qu'une mêlée , pendant laquelle un grand nombre de Maures périrent par les propres flèches de leurs alliés. Les soldats d'Albuquerque se jetèrent dans des chaloupes ,
d'après Tordre qu'il leur en donna > et achevèrent le désastre des vaincus.
Il fît mettre le feu aux vaisseaux abandonnés, et même à cent quatre-vingts Mtimens de toute grandeur encore dans les chantiers ; mais , lorsqu'il s'approcha d'un petit fort où était le roi d'Ormus , il fut blessé à coups de flèches , ainsi que plusieurs de ses officiers.
Ses troupes avaient déjà mis le feu à une mosquée dans un faubourg, lorsqu'il jugea prudent de les rappeler.
Atar envoya des parlementaires au vainqueur. Ils s'adressèrent a lui du ton le plus soumis, insistèrent sur les malheurs que la ville avait éprouvés par suite de sa résistance , et finirent par livrer à peu près à discrétion le prince et son royamne.
Alhuquerque profita de la terreur générale, et conclut ou plutôt dicta un traité, portant que Zeifadin, roi d'Ormus, se reconnaissait tributaire du roi de Portugal, payait les frais de la guerre , et s'engageait à livrer dans la ville un emplacement pour y bâtir une citadelle. En attendant, les vainqueurs eurent dans Ormus des logemens
commodes. Le roi et Albuquerque sen^ voyèreiit des prësens^ et les vaincus essayèrent de témoigner lem^ allégresse.
L'emplacement de la citadelle fut trèsbien choisi^ entre les deux ports de la ville, qu'elle dominait aussi-bien que le palais. Albuqtierque , sentant l'importance de l'élever promptement^ y faisait travailler sans relâche ; lui-même encourageait ses soldats par son exemple ; mais il ne put dissimuler aux Ormusiens combien était faible le nombre de ceux qui leur imposaient la loi ; et Atar résolut de revenir sur un traité si là-chement conclu*
Telle était la frayeur que les Portugais continuaient à inspirer, qu'il crut devoir employer la ruse de préférence à la force. Il débaucha d'abord des charpentiers et des fondeurs d'artillerie , qu'Aîbuquerque lui fît redemander en vain. D'autres furent char-* més des largesses du ministre , et en peu de temps il parvint à faire naître la division parmi ceux qui opprimaient son pays. Les officiers et les soldats s'ennuyaient de s'attacher à un travail qui n'offrait a leur avidité aucun résultat. Ils voulaient retourner en
croisière, et la sévérité de leur chef les mécontentait ; mais ils ne connaissaient pas la fierté de son caractère. Ils lui déclarèrent^ par une requête, qu'il était essentiel au service du roi d'abandonner Ormus^ pour croiser dans le golfe Arabique , ou se rendre dans les Indes près du vice-roi. Albuquerque faisait alors jeter les fondemens de la porte d'une tour de la citadelle ; il y fit placer l'écrit de ses officiers , sans rien leur répondre ; et cette porte fut depuis appelée Porte de la Requête,
Soit par la politique d'Atar, soit par une suite de l'ancien usage , on vit alors arriver dans Ormus des ambassadeurs du roi de Perse. Ils venaient chercher le tribut, et le prince d'Ormus fit part de leur arrivée aux Portugais, en affectant une grande inquiétude. Les mutins ne manquèrent pas de profiter de l'occasion; mais Albuquerque, méprisant leurs clameurs , se fit apporter un grand bassin rempli de boulets, de grenades, d'épées et de fers de lances : « Allez, » dit-il au ministre chargé de lui notifier » la venue des envoyés persans , dites que » voici la monnaie des tributs que paient
» les rois de Portugal. Lorsque la citadelle » sera entièrement construite, j'entrerai » dans le golfe Persique, et je soumettrai » au roi mon maître toutes les places ma- » ritimes qui appartiennent à celui de Perse^ » Si vous vous avisez de payer à ce dernier » souverain quelque tribut, je vous dépo- )) serai et vous ferai sévèrement châtier. ))
Cette hauteur imposa aux Ormusiens ; mais elle ne fît qu'aliéner de plus en plus les mécontens portugais. Cependant Atar, toujours actif et toujours prudent, avait fait fondre des pièces d'artillerie par ceux qu'il avait gagnes. Par ses ordres, des troupes étaient entrées dans la ville ; il avait fait créneler les maisons voisines de la citadelle et pris d'autres mesures hostiles; mais Âibuquerque fut averti à temps, et prit ses mesures en conséquence. Sans parvenir à se concilier les esprits des mécontens, il leur persuada du moins, par la considération de ce qu'ils devaient au roi, et par celle de leur propre sûreté , de seconder en partie ses dispositions défensives.
Tous les Portugais épars dans la ville , occupés à la construction de la citadelle^
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reçurent Tordre de se rembarauer en secret, et obéirent. Atar^ se voyant découvert, attaqua les ennemis, brùla un de leurs vaisseaux placé sur un chantier pour être radoubé, et fit décocher contre la flotte une grande quantité de traits qui ne produisirent aucun effet. ^
Albuquerque, après d'inutiles plaintes de ces hostilités, canonna la ville pendant huit jours, et brùla les vaisseaux qu'Atar avait cru mettre hoi^sde ses atteintes. Il résolut ensuite de prendre la ville par famine , et pouvait l'espérer; car l'île d'Ormus, très-bien îipprovisionnée en temps de paix de toutes les côtes voisines, est naturellement dénuée de toute espèce de productions, et n'a pas mcnie d'autre eau que celle que l'on conserve dans quelques citernes. Albuquerque fît faire exactement le tour de File par ses chaloupes, tandis que ses vaisseaux la bloquaient de distance en distance. La surveillance qu'il exerçait sur les bâtimens ennemis, porta tous les caractères d'une odieuse férocité ; car il fît couper aux équipages le nez et les oreilles, pour intimider ceux qui seraient à l'avenir tentés de les imiter. Par suite du
même esprit de liaine, un de ses cliefs, George Baretto de Castro, ayant surpris avec quatre-vingts hommes deux cent vingtcinq ennemis qui gardaient quelques citernes à une lieue de la ville, les tailla en pièces , et jeta dans les puits tant les cadavres des Ormusiens que ceux de vingt-cinq chevaux qui étaient avec eux.
Les ennemis , outres de colère , voulurent reprendre ce poste ; Albuquerque accounit^ tandis qu'Atar et le jeune roi étaient à la tête des Maures. L'action fut une des plus sanglantes de cette guerre. Albuquerque, ayant reçu plusieurs coups dans sa cotte de mailles et son Loucîier , était vivement pressé à coups de massue, lorsque son ennemi eut le bras emporte d'un coup de la seule pièce d'artillerie que les Portugais eussent amenée avec eux. Cet événement aussi heureux qu'inopiné n'empêcha pas le général portugais de prendre la fuite, après avoir couru, comme il n'hésita pas de le dire, un des plus grands dangers c|uil eût jamais éprouvés.
La ville réduite aux dernières extrémités, n'allait pas moins être forcée de se rendre ,
lorsque trois des capitaines d'Albuquerque l'abandonnèrent ouTertement , et firent voile pour les Indes, où ils le dënotlcèrent au vice-roi. L'un d'eux emportait avec lui les vivres de la flotte , et Albviquerque ne se vit guère moins en proie à la disette que les assièges. Cependant il fît de nouveaux efforts; mais, après quelques brillans faits d'armes , il crut devoir se retirer à l'ile de Socotora , où il se rendit à la fin de janvier i5o8.
Cette même année , il fit une nouvelle tentative sur Ormus ; mais il trouva qu' Atar avait très-bien mis son absence à profit pour fortifier la place; et de plus, ce ministre lui fit connaître des lettres qu'il avait reçues de d'Almeyda, par lesquelles ce vice-roi blâmait hautement la conduite tenue par Albuquerque. Il n'est pas douteux qu'il ne fût dès lors informé que cet officier, avant de partir de Lisbonne , avait été désigne pour son successeur.
Attaque de Callcut par Fernand Coutigno et Albuquerque. Ses résultats.
Don Fernand Coutigno, grand maréchal du royaume de Portugal, vint aux Indes en
i5og, avec quinze vaisseaux et trois mille hommes. Le roi Emmanuel, qui avait pour lui deTamitië^le chargea de détruire Galicut, et voulut même que, dans cette expédition, il fut indépendant d'Albuquerque, alors vice-i'oi. Coutigno représentait à cet homme illustre, son parent et son ami, qu'il avait acquis assez de gloire pour lui permettre d'en acquérir à son tour; et Albuquerque, protégé par Coutigno contre le ressentiment de l'ancien vice-roi d'Almeyda, ne parut point mécontent de sa demande.
On s'assura que le zamorin, souverain de Calicut, n'était pas alors dans cette place, mais qu'il faisait la guerre à un prince allié du roi de Cochin. On sut aussi que la ville, assez bien défendue au midi, ne Tétait pas du côté du nord , et que l'on pouvait incendier dans les chantiers vingt vaisseaux destinés au voyage de la Mecque.
Malgré le secret que les Portugais crurent mettre dans leurs préparatifs , leurs ennemis se trouvèrent prêts à les recevoir. Les vaisseaux d'attaque étaient au nombre de trente, qui furent partagés en deux escadres , commandées par Aibuquerque et par
Coutigno. Parties leSi décembre iSog^eîIes arrivèrent devant Calicut, le 2 janvier de l'année suivante.
La ville paraissait tranquille , quoique trente mille na'ires fussent placés dans les principaux postes. Coutigno rappela au viceroi la promesse qu'il lui avait faite de lui céder le poste d'honneur-, et Albuquerque , sans la rétracter^ fît ses dispositions de manière à se trouver toujours près du grand maréchal. Un vieux ofticier. Manuel Pazzagne^ dit alors qu'il n'espérait rien de bon d'un corps cfui avait deux têtes, et il ajouta qu'après avoir perdu aux Indes quatre de ses fils pour le service du roi, il consentirait volontiers à faire dans cette occasion le sacrifice de sa vie. Il avait renvoyé son cinquième fils en Portugal , dans la pensée de le soustraire à la mort, qui! s'attendait luimême à trouver bientôt dans les combats.
Il i^égnait très-peu d'intelligence entre les officiers d'Albuquerque et ceux de Coutigno, nouvellement arrivés avec lui delà mère patrie. Une émulation mal entendue fut cause que les uns et les autres se placèrent dans les chaloupes la nuit même qui
précéda le débarquement ; de sorte que, le lendemain au matin, ils se trouvèrent fort abattus, et très-peu propres à soutenir les fatigues de Faction.
Les brisans de la mer et l'artillerie d'une maison de plaisance du zamorin , appelée le Cérame, nuisirent beaucoup au débarquement. Albuquerque, pour diviser le feu des ennemis, déterminale maréchal à séparer les deux escadrilles de chaloupes. Il en résulta que le vice-roi descendit le premier ; après une légère résistance , il se rendit maître du Cérame, et y mit le feu. Coutigno, à cette vue, s'écria qu'il était trahi. Puis , par une bravade qui n'était plus du véritable courage , il jeta son casque et ses armes, et se fit donner une toque et une canne. Il fît les plus sanglans reproches à son ami, qui venait de le rejoindre» « Vous voulez , lui ditil , écrire au roi que vous êtes entré le premier dans Calicut ; mais je saurai bien lui faire connaître ce que sont ces lâches et misérables Indiens, que de loin vous représentez comme si teiTÎbles. Il jugera parfaitement cette canaille , quand je lui am^ai appris que je suis eutré daus leur ville dé^
sarmé et la canne à la main. Albuquerque y toujours sensible aux obligations qu'il lui avait, essaya de le calmer; mais il parlait à un homme hors d état de l'entendre, et l'on crut un instant que Coutigno allait le frapper de son bâton.
Ce dernier, conservant toujours son caractère, donna ordre à l'interprète de le conduire au palais du roi, afin, disait-il , qu'il put du moins espérer d'avoir des hommes à combattre. On lui montra ce palais, situé à une demi-lieue de là. Le maréchal partit aussitôt avec huit cents hommes et deux petites pièces d'artillerie. Il fît dire en même temps au vice-roi qu'il lui était indifférent d'être ou de n'être pas suivi par lui.
Ces outrages répétés ne fermèrent point les yeux d'Albuquerque sur les dangers où s'exposait l'imprudent Coutigno. Il marcha sur ses pas incontinent avec six cents Portugais et les alliés de Cochin.Il donna, de plus, des ordres fort prudens pour la retraite à ceux qu'il laissait en arrière à la garde des chaloupes.
Le palais ne fut presque pas défendu , et
Coutigno n'en persévéra que mieux à regarder les ennemis comme les plus lâches des hommes. En vain le vieux Manuel Pazzagne lui conseilla- t-il de ne pas laisser disperser sa petite troupe, et de se retirer après avoir incendié le palais : son extrême fatigue lui fit prendre le parti de s'asseoir, tandis que les Portugais pillaient les appartemens. C'était ce que les naires avaient attendu. Ils poussèrent leurs cris de guerre et se réunirent de tous côtés. Deux fois Albuquerque fit dire à Coutigno qu'il devait sortir du palais : le maréchal répondit qu'il ne partirait qu'après avoir été témoin des progrès de. l'incendie. Il sortit en effet , mais trop tard : poursuivi par les naïres , il revint contre en\ à la tête seulement de trente hommes. Tous les efforts que l'on fît pour le sauver, furent inutiles : blessé d'abord à la jambe, il fut bientôt percé de coups, et resta sur la place avec treize officiers, parmi lesquels était Pazzagne.
AUiuquerque fit de vains efforts pour parvenir jusqu'au maréchal. Pressé luimême dans un défilé profond par une multitude d'ennemis, il recevait, ainsi que sa
troupe , des coups certains , tandis qu'il ne pouvait presque se défendre. Trois coups de flèches le blessèrent , et un grosse pierre le renversa sans connaissance. Si Gonzalès Quemado, son enseigne, ne se fût fait tuer près de lui , et si Fei^nandez de Bëja ne l'eût fait emporter jusqu'aux chaloupes , il aurait partagé îe sort de l'imprudent Coutimio^
Désolés du désastre de leurs chefs , ces Portugais , si redoutables dans tant d'attaques pareilles, ne songèrent plus qu'à fuir, et plusieurs même jetèrent leui^ armes. Le corps de troupes laissé en arrière par Albuquerque, accourut^ et les sauva d'une perte totale.
Quatre-vingts hommes tués étaient pour les Portugais une perte considérable ; et ils étaient d'ailleurs si humiliés des honteuses circonstances de leur déroute , qu'ils se retirèrent a Cochin ^ dans le plus profond abattement. D'un autre côté , le zamorin n'eut pas lieu de se féliciter d'une victoire qui lui avait tant coûté. Il avait perdu trois mille hommes, et son palais, ses vaisseaux, sa capitale presque entière ; étaient deve-
nus la proie des fîiimmes. Peu s'en fallut , quand il se fut assuré du désastre par ses propres yeux, qu'il ne fit sentir sa colère à ses officiers. Alburquerque, au reste , gagna réellement à cette malheureuse expédition. La faveur dont Coutigno jouissait près d'Emmanuel, le rendait pour le viceroi un ennemi dangereux, et il est assez probable qu'il eût cherché à le perdre « Albuquerque, d'ailleurs, n'eût jamais osé lui enlever, pour l'exécution de ses vastes desseins, la moitié de la flotte qu'il commandait ; au lieu que, Coutigno étant mort, il ne fît nulle difficulté d'en prendre le commandement suprême.
Albuquerque s'empare de Goa^ en est chassé ;> et s en rend définit ipement le maître.
Certain que la mort de Coutigno ne le délivrait pas de tous ses ennemis , et qu'il était desservi près du roi de Portugal, Albuquerque, après l'expédition de Caîicut, résolut de rendre à sa patrie un service assez grand pour réduire ses adversaires au silence. Il ne voulut point déclarer son véritable projet^
qui était lattaque de Goa , et partît de Cochin au commencement de i5io avec vingt et un vaisseaux , deux mille Portugais et quelques Malabares. ACananor, il recueillit le reste des équipages de deux vaisseaux naufragés, et se renforça de quatorze fustes, commandées par Timoja, amiral du roi d'Onor. Albuquerque alors ne fît plus un mystère de ses desseins sur Goa, et fît signer à ses officiers un acte par lequel , s'il venait à périr, ils s'engageaient à reconnaître pour gouverneur don Antoine de Norogna , son neveu.
Goa , située dans File de Tiçuarin , qui a dix lieues de tour, était alors une des villes les plus importantes de la presqu'île en-deçà du Gange. Son port, pour la beauté et la commodité , rivalise ceux de Constantinople et de Toulon , les plus avantageux de l'ancien hémisphère. Idalcan , officier du roi de Décan, s'en était alors rendu souverain à peu près indépendant,et l'avait considérablement fortifîée , aussi-bien que tous les passages par lesquels on pouvait entrer dans File. Il avait, de plus, formé un corps de troupes intrépides de mahométans eu-
ropëeas et de mamelucks. Ses provisions de guerre et de bouche étaient abondantes , et plusieurs de ses vaisseaux , aussi forts que ceux des Portugais. En un mot , depuis l'arrivée de ces conquérans dans les Indes, jamais entreprise n'avait offert d'un côté, autant de difiicultés, et, en cas de succès, des résultats aussi avantageux que celle d'Albuquerque.
Il fît ses dispositions pour la descente , et elles furent si habiles et si bien exécutées, que les ennemis prirent la fuite de toutes parts. Albuquerque, voyant la consternation dont ce premier succès frappait les habitans , leur fit dire qu'il n'était pas venu pour attenter à leur liberté , mais pour les délivrer d'un joug pénible 5 qu'il assurait a chacun l'exercice de la religion , et diminuait d'un tiers le tribut qu'ils payaient à Idalcan. Il fut écouté favorablement , et Gufe Curgy, qui remplaçait Idalcan dans le commandement des troupes, eut la douleur d^étre obligé d'aller , avec un petit nombre de soldats , annoncer à son maître la reddition de la place.
Alburquerque; étonné encore d'un triom-
phe si facile , et pouvant à peine le comprendre, fit son entre'e publique dans Goa le 17 février i5io, aux acclamations de la multitude. Monte sur un magnifique cheval de Perse, il était précédé de l'étendard de la croix et de la grande bannière de Portugal. Ses troupes le suivaient en bon ordre. Il se rendit au palais dldalcan , et reiîdît grâce à Dieu en versant des larmes de Joie*
Outre les boulets , les grenades et autres munitions , on trouva dans la place quarante fortes pièces d'artillerie et cinquantecinq fauconneaux , sans compter les pièces d'un moindre calibre. La flotte montait à quarante bâtimens , dont plusieurs de la première grandeur.
Dès cet instant, Aibuquerquese confirma dans la pensée d'établir à Goa le siège du gouvernement portugais dans les Indes , et nomma Norogna gouverneur de la place et de la forteresse. Il veilla ensuite à l'organisation des revenus publics, prit des mesures pour s'assurer la possession de toute l'Ile, et augmenta les fortifications. Il songea ensuite à envoyer des ambassades à
plusieurs princes, et spécîaleoient au roi de Perse.
Cependant Idalcan ne se laissa point abattre par Finfortune. Il résolut de reprendre Goa , et commença, pour y parvenir, par proposer la paix à plusieurs princes ses ennemis. Ils eurent le bon esprit de sentir que Goa était mieux en son pouvoir qu'en celui des Portugais , et résolurent de le seconder. Les liabitans eux-mêmes^ déjà mécontens de la domination portugaise , eurent honte de s'être si mal défendus, et s'engagèrent en secret à seconder les entreprises de leur souverain.
Mais Albuquerque avait toujours dans ses propres officiers les plus dangereux de ses ennemis. Ils recommencèrent à entraver sa marche. Timoja, de plus, n'était pas satisfait : il avait espéré que Goa lui serait remise sous la suzeraineté du roi de Portugal, et à la charge de la défendre avec ses propres troupes. Albuquerque traita ces prétentions avec dédain^ mais plusieurs de ses chefs les appuyèrent. Bientôt on apprit qu'Idalcan, en paix avec ses ennemis, s'avançait à la tète de quarante mille hommes
igo
d'infanterie et de cinq mille de cavalerie. Lesmurmures recommencèrent : on prétendit qu'il fallait laisser à Timoja le soin de le repousser, et marcher à d'autres entreprises plus profitables aux officiers de terre et de mer; enfin , malgré la prudence d'Albuquerque, on forma contre lui un parti considérable.
En ce moment parut l'avant-garde d'Idalcan, commandée par Pulatëcan^ un de ses meilleurs généraux. Celui-ci fit représenter à Albuquerque qu'il ne pouvait se maintenir avec si peu de soldats, pour la plupart mécontens de son autorité, dans une ville considérable prête à se soulever, et contre une armée si nombreuse. Il lui représenta que, s'il ne capitulait pas, il ne pourrait se i^etirer à l'approche de l'hiver.
Albuquerque ne fut point ébranlé. Il se défiait des principaux habitans et de Timoja. Il feignit de demander conseil à ce dernier contre les entreprises des premiers. (( Obligez-les, reprit le chef indien, de vous » remettre en otages, dans la forteresse, leurs » femmes et leurs enfans. Eh bien! reprit » Albuquerque, que quelqu'un leur en
)) donne l'exemple; personne ne le peut
mieux que vous. )> Tîmoja fut obligé de consentir à la proposition, et de contribuer à faire exécuter son conseil à l'égard des autres. Albuquerque eut ainsi tout lieu de se féliciter du succès de sa ruse.
Cependant les trahisons s'ourdissaient avec activité, et Albuquerque n'osait les punir. Il fit, pour défendre l'approche de l'île, toutes les dispositions que l'on pouvait attendre d'un si grand capitaine ; mais il fut trahi par le sabandar ou commissaire de la marine, qui envoya tous les bateaux aux ennemis. Albuquerque le fît massacrer.
Pulatécan, ne pouvant tromper la vigilance^ des troupes portugaises , résolut de choisir une nuit sombre et pluvieuse pour pénétrer dans l'ile. Il choisit celle du 1 7 mai. L'hiver commençait alors dans ces contrées, et son projet réussit. Plusieurs corps nombreux avaient déjà débarqué avant que les Portugais s'en fussent aperçus, et ils se virent contraints de rentrer dans la ville.
Albuquerque apprit en même temps que les troupes de Timoja venaient de joindre les ennemis. Il n'en fît pas moins soi^tir à leur
rencontre ce qui lui restait de soldats indiens, certain qu'il valait mieux les avoir pour adversaires ouvertement déclares^ que d'être obligé de les surveiller dans Tinterieur de Goa. Il fit ensuite exécuter secrètement quelques traîtres; mais lè plus grand nombre des habitans s'en montra plus disposé au soulèvementc L'ennemi attaqua , fut secondé par eux , et Albuquerque se vit contraint à se réfugier dans la citadelle , malgré le courage de ses soldats. Timoja n'avait point imité la défection de ses gens; il fut au nombre de ceux qui l'accompagnèrent.
Albuquerque envoya demander des secours à CocLin; mais il eut le malheur de s'adressera Téxeira et à de Sylveira, que son danger n'émut pas, et qui ne tinrent aucun compte de ses ordres. D'un autre côté, Pulatécan n'épai^gnait rien pour fomenter la division parmi les troupes d' Albuquerque. Idalcan vint se joindre à lui , et entra dans la ville avec le reste de son armée. Sa première opération fut de faire échouer deux bâtimens dans la rivière, afin d'empêcher la flotte portugaise deladescendre;et depouvoir
y mettre le feu. Pour eu préserver ses vaisseaux , Albuquerque n'avait plus d'autre parti que celui d'abandonner la citadelle.
La crue subite des eaux remédia un peu à sa perplexité , en permettant que la flotta put passer k côté des navires échoués. Le gouverneur fît mettre à mort cent cinquante de ses otages, et, pour se précautionner contre la disette, ordonna que les chevaux des^^ écuries dldalcan, tombés en son pouvoir, fussent tués et salés. Il fît ensuite sa retraite de nuit; mais, Noronha ayant imprudemment livré aux flammes un des magasins, les ennemis accoururent, et Albuquerque manqua de périr.
Tandis qu'Idalcan victorieux avait cependant l'affreux spectacle des principaux de ses sujets décapités dans la citadelle ; Albuquerque continuait sa route, très-incommode par l'artillerie de plusieurs forts. Ses malheurs n'étaient pas à leur terme; bientôt les provisions furent insuffisantes: l'on se vit réduit à manger des rats, et le cuir des coffres et des boucliers. Trois des capitaines portugais se rendirent à Idalcan , et lui firent part de la détresse où était l'armée d'Albu-
querque. Le prince indien prit un parti qui pourra sembler extraordinaire; il envoya un bâtiment rempli de vivres au gênerai portugais^ en lui faisant dire qu'il prétendait vaincre ses ennemis par les armes, et non par la faim. Ce Irait de générosité pouvait cachei: le désir de savoir si Albuquerque était réellement livré à une affreuse détresse. Il le pensa du moins, et, âyant fait placer sur le tillac de son vaisseau le peu de vin et de biscuit que ion réservait pour les malades, comme si chacun eût pu user à volonté de ces provisions, il renvoya le présent. «Dites )) a votre maître, répondit-il à lofTicier d'I- )) daîcan, que je le remercie; mais que je » ne veux recevoir ses dons que quand nous » serons amis. »
Résolu d'attaquer les forts dont l'artillerie lui causait tant de mal^ Albuquerque craignit l'opposition des mécontens. Au lieu donc de les consulter , il leur déclara qu'il allait marcher à cette expédition, et que les guerriers de bonne volonté pourraient le suivre. Cet appel à leur honneur lui réussit parfaitement ^ et ceux qui auraient peut-être
rejeté sa proposition, se crurent obligés d accompagner leur général.
L'attaque eut lieu non-seulement contre les forts ^ mais contre le camp même de Pulatécan ; et dans cette affaire, qui eut lieu pendant la nuit , les Indiens surpris éprouvèrent une perte considérable. Albuquerque fit transporter en toute hâte sur sa flotte , et l'artillerie qui lui avait été si funeste, et des vivres dont il avait tant de besoin.
Idalcan médita une vengeance terrible.
Il ne se promit rien de moins que de brûler la flotte portugaise. Tandis que des radeaux , pleins de matières inflammables , devaient être dirigés contre les vaisseaux , quatrevingts bâtimens à rames étaient remplis de ti^oupes destinées à donner la mort aux ennemis qui chercheraient à se sauver en nageant. Albuquerque , informé du projet d'Idalcan , chargea Noronha , son neveu, d'aller SiYep trois cents hommes d'élite mettre le feu aux radeaux. Dans cette occasion , Gonzalèsde Castelblanco eut l'intrépidité d'aller avec une barque reconnaître les ennemis , malgré le feu violent dirigé contre lui.
Au moment d'attaquer, Noronha vit avan-?^
cer, du cote d'une petite île, trente Làtimens indiens qui allaient le mettre entre deux feux. Il n'en avait que treize en tout , et les partagea en deux escadrilles. Sa bravoure et celle de ses gens furent couronnées par le succès; mais Noronha et quelques autres braves coururent les plus grands dangers. Il allait se jeter dans un vaisseau où déjà cinq Portugais étaient entrés, lorsqu'il fut grièvement blessé à la jambe , et retomba dans sa chaloupe. Des efforts héroïques sauvèrent ces guerriers intrépides , dont la perte paraissait certaine; un seul succomba au milieu des Indiens.
On a déjà pu voir qu'Idalcan avait dans le caractère cette générosité chevaleresque dont les Maures se sont fréquemment piqués. Témoin de la bravoure des cinq champions, parmi lesquels se distinguaient surtout les deux frères d'Andrada, il envoya complimenter ces derniers, et leur fit dire que , s'il était secondé par eux , il se flatterait de subjuguer bientôt toute flnde. Il eut même l'intention de leur envoyer un présent ; mais il s'en abstint, persuadé qu'ils lie le recevraient pas.
La joie qu Albuquerque eut de celte victoire y fut cruellement altérée par la mort de Noronha. Il pleurait ce fils de sa sœur, lorsqu'il apprit qiie son autre neveu , don Alphonse de Noronha venait de faire naufrage sur la côte de Cambaie , et ce nouveau malheur fît de nouveau couler ses larmes.
Par sa fermeté, souvent poussée jusqu'à une sévérité extrême , Albuquerque apaisa de nouveaux soulèvemens^ et, comme Noronha , dont l'esprit conciliateur l'avait souvent apaisé , ne pouvait plus arrêter sa colère , il poussa la vengeance jusqu'à faire pendre un jeune volontaire. Les deux Andrada, qui avaient voulu le défendre, furent privés du commandement de leui^ vaisseaux.
Rebuté des obstacles que ses propres officiers opposaient à ses projets, Aibuquerqui^ se détermina enfin , contre son intention première , à quitter le voisinage de Goa. Il mit à la voile le i5 août, et, le même jour, il eut la joie d'apercevoir quatre vaisseaux Tenant de Portugal, et commandés par Diégo Mendez Vasconcellos. Il vint à Cananor , dont le roi s'était de nouveau déclaré pouv
les Portugais ^ et alla ensuite à Cochiii; où des troubles demandaient sa présence.
Il parvint à les apaiser; mais il croyait toujours son honneur engagé à ce que Goa reconnût de nouyeau ses lois. Se méfiant avec raison de ses capitaines , il leur soumit le projet de renouveler cette expédition , et eut le plaisir de voir qu'ils l'approuvaient. Pour les lier davantage, il leur fît consigner par écrit leur consentement. Quelques-uns, cependant, lui suscitèrent encore des obstacles; mais enfin il remit en mer au commencement de novembre , et viut d'abord à Onor , où son allié Timoja épousait une princesse indienne. Il fut stipulé que Timoja rejoindrait Albuquerque avec trois mille hommes , et le général se présenta de nouveau devant Goa avec trente-sept vaisseaux^ dont son allié lui en avait fourni trois.
Les Indiens^ qui avaient si bien défendu leur ville , furent cette fois frappés de stupeur. Ils abandonnèrent deux forts, dont Albuquerque ne manqua pas de s'emparer ; après quoi , les deux frères de Lima reconnurent intrépidement la ville ; où Idalcan
ayalt laissé une garnison de neuf mille hommes.
Les deux Lima , Vasconcellos et d'autres braves , attaquèrent avec impétuosité un ouvrage avancé ^ et poursuivirent les ennemis jusqu'à une porte de la ville, qui reçut depuis le nom de Sainte-Catherine : on ne put la fermer, parce que Denis Fernandezj de Mello inséra entre les deux battans le fer de sa lance.
Les Portugais alors , malgré les traits et les pierres qu'on leur lançait des maisons , s'avancèrent jusqu'au palais d'Idalcan, tandis qu'Albuquerque pénétrait par un autre côté. Les ennemis toutefois se défendirent avec courage , et Don Jérôme de Lima fut mortellement blessé, don Jean, son frère, voulait s'arrêter et le secourir; mais le héros portugais n'y consentit pas , et le pressa d'achever la défaite des ennemis. Parmi ceux qui se distinguèrent le plus , on compta aussi Vasconcellos et Manuel de Lacerda. Ce dernier, ayant dans le visage le fer d'une flèche , n'en combattit pas avec moins de courage, et, étant monté sur le cheval d'un
ennemi qu'il venait de tuer, parvînt encore à en mettre huit autres en fuite.
Quand Albuquerque , secondé par de tels guerriers, se vit sùr du succès, il fit fermer les portes pour tenir ses troupes rassemblées , et rendit grâce à Dieu de sa victoire. Usant ensuite du privilège qu'il avait, comme représentant du souverain , il fit plusieurs chevaliers.
Les deux frères d'Andrada , réconciliés avec Albuquerque , furent de ceux qui exécutèrent ses ordres avec le plus de résolution. On les compta parmi les blessés qui , €n tout, montèrent au nombre de trois cents. Les Portugais perdirent en outre quarante hommes tués ; perte bien faible en comparaison d'un tel succès. Celle des ennemis fut immense. Alburquerque brûla les faubourgs , mit la ville au pillage, et cette fois ne diminua rien du tribut que les habitans payaient à leur ancien maître.
Telle fut la rapidité de cette expédition, que Timoja et ses trois mille hommes arrivèrent lorsque leurs secours étaient devenus inutiles.
Résolu de faire de Goa une ville portu-
2ÙÏ
gaise , Albuquerque traita très -favorable-» meut ceux de ses compatriotes qui voulurent s'y établir ; il leur partagea les bieus de la plupart des vaincus, et les maria aux filles des Ptlaures et des Indiens devenus ses prisonniers ; il se faisait même un plaisir de présider lui-même à ces noces, qui, comme des historiens portugais ont eu la bonne foi d'en convenir, ressemblaient à celles des premiers Romains avec les Sabines. Complimenté par les ambassadeurs de la plupart des souverains de l'Inde, et entoure d'une cour brillante; Albuquerque alors parut plutôt un monarque lui-même que le gênerai d'Emanuel.
Naufrage d'Albuquer'que.
Vainqueur de Malaca, ce grand capitainé remit eu mer l'an i5iï , n'ayant que six vaisseaux et une jonque , ou bâtiment indien peu considérable. Arrivé près de la côte de Sumatra , il fut assailli d'une des plus violentes tempêtes que l'on eût jamais éprouvées dans les mers de l'Inde. I! fallut, au milieu de la nuit, chercher un mouillage,
au risque d'ëcliouer contre les rochers. Le vaisseau que montait Albuquerque s'appelait la Fleur de la mer* Il avait fait un grand nombre de voyages et était à demi pourri. Il se fendit par la moitié, et la partie de la proue fat incontinent engloutie. La poupe resta échouée dans le sable , en butte à la fureur des vagues qui entraînèrent unepartie de ce qui restait de l'équipage. Albuquerque lui-même luttait contre les flots, lorsqu'il aperçut près de lui l'enfant d'une de ses esclaves. La compassion lui inspira le dësir de le sauver, et il assura aussi qu'il crut qu'en faveur de ce qu'il faisait pour cette cre'ature innocente , Dieu le sauverait luimême. En eflèt, Pierre d'Alpoem^ commandant le vaisseau la Trinité , connut alors la détresse où se trouvait son général , et, malgré la violence de l'orage , il mit sa chaloupe en mer pour le secourir. Il y parvint heureusement , et le reste des compagnons d'infortune d' Albuquerque fut aussi amené à bord du vaisseau d^Alpoem , lorsque le jour reparut ; mais on ne put rien conserver des immenses richesses que contenait la Fleur de la mer- On y avait em-
barque le quint du roi , et tous les effets précieux du général^ y compris deux lions de bronze dont il voulait décorer sa sépulture.
Ce désastre ne fut pas le seul. Des Indiens de l'ile de Java étaient en grand nombre sur la jonque. Lorsqu'ils se virent séparés par la tempête du vaisseau de George Nunez qui les surveillait , ils tuèrent le capitaine, Simon Martinez, et tous les Portugais sous ses ordres ^ à l'exception de quatre , qui se sauvèrent dans un esquif^ et parvinrent dans les états du roi de Pacen. Ce prince indien leur fît un accueil très-favorable.
Echappé, comme par miracle, à la tempête, Albuquerque éprouva des calmes qui manquèrent de le faire périr, ainsi que ses gens, de faim et de soif. Il trouva cependant des vivres dans deux vaisseaux dont il s'empara ; mais l'un d'eux lui donna de nouvelles inquiétudes. Il en avait confié le commandement à Simon d'Andrada , qui n'y monta qu'avec un petit nombre de Portugais. Dépourvu des moyens de prendre hauteur, Andrada fut obligé de se confier au pilote indien, qui prit la route des Maldives^
alors les prisonniers se révoltèrent , ils pillèrent d'Andrada et ses gens , et les accablèrent d'indignités. Toutefois ils n'attentèrent pas à leurs jours , dans la crainte qu'Albuquerque ne fît périr leur propre capitaine , qu'il retenait comme en otage sur son vaisseau. Ils les envoyèrent enfin à Cochin où Albuquerque lui-même arriva dans le temps où , sur la nouvelle de son naufrage , on le pleurait déjà comme mort.
Combat nauaî entre les Portugais et Javans.
En i5i2, Pate-Onus, un des chefs de File de Java, forma le projet de ruiner la flotte portugaise qui se trouvait dans le port de Malaca, et même de s'emparer de cette ville. On assure que le nombre de ses vaisseaux était de près de trois cents y parmi lesquels plusieurs étaient d'une grandeur considérable. Le sien^ surtout, avait son château de poupe aussi élevé que la hune des vaisseaux portugais. Son bord était de sept morceaux de bois liés les uns aux autres par du ciment , et que les boulets ne pouvaient pénétrer.
Pate-Oiius ne partit du port de Japara qu'en i5i3. îl passa le détroit de la Sonde ^ et aussitôt des bâtiniens portugais en croisière vinre^it avertir Ruy de Britto, gouverneur de Malaca, de Tapproche d'un si formidable armement. Maigre leur courage , les Portugais éprouvèrent quelque inquiétude. Ils connaissaient l'intrépidité des Javans; ils savaient que, menacés d'un abordage , ils avaient la coutume de se défendre avec une espèce de feu grégeois. Cependant Britto fît sortir du port Fernand Pérez d'Andrada pour combattre les ennemis. Celui-ci ne les aperçut pas d'abord , parce qu'ils avaient passé par une détroit autre que celui où il s'était engagé; mais, à son retour, il les vit se développer devant la ville.
Une émulation généreuse, mais intempestive, fît que Britto , à l'approche du péril, voulut dépouiller Pérez du commandement de la flotte , et attaquer lui-même les Javans. Il fît même arrêter cet officier ; mais il le relâcha presque aussitôt, et Pérez fut assez généreux pour sacrifier son ressentiment au service de l'état. Il n'avait que dixsept vaisseaux, soutenus de quinze cents
Malais , eaibarquës sur un certain nombre de bâtimens du pays.
Ce fut avec des forces si disproportionnées à celles des Javans^ qu'il s'avança contre eux. L'affaire s eugagea au lever du soleil. Botello , monté sur un vaisseau très-bon voilier^ se dirigea sur le vaisseau amiral de Pate-Onus^ et fut imité par Pierre de Saria. Tous deux voulaient monter à l'abordage ; niais ^ après un examen plus réfléchi de cette énorme masse , ils s'éloignèrent pour la canonner, ce qui ne produisit aucun effet. La journée se passa en escarmouches ; et , vers le soir^ les Javans réussirent^ malgré les Portugais, à pénétrer dans le port. Ils espéraient opérer dans la ville quelque soulèvement.
Pendant la nuit, de nouvelles dissensions s'élevèrent entre Britto et Pérez. Le gouverneur désirait ^ue l'on évitât le combat, et que l'on envoyât demander des secours dans rindostan. Pérez fut d'un avis contraire, et, les officiers l'ayant adopté, tous envoyèrent prier Britto de se placer dans la citadelle, afin de mettre en sûreté sa personne, sur laquelle reposait le salut de la place.
Après quelques irrésolutions^ Pate-Onus prit le parti d'aller rejoindre, sur la rivière de Muar, Laczamana, amiral du roi de Malaca. Tous deux alors réunis eussent été trèsredoutables pour les Portugais. Il appareilla donc; mais Pérez se mit à sa poursuite avec une ardeur incroyable. Le canon, les grenades les pots-à-feu des Portugais produisirent des effets terribles. Bientôt la mer fut couverte de bâtimens javans en feu et d'hommes que les Portugais^ descendans dans leui's chaloupes , massacraient sans pitié, tandis qu'ils cherchaient à se sauver à la na^^e. Pérez envoya demander de nouvelles provisions de guerre à Britto , qui se liàta de lui en envoyer et de célébrer, par des décharges d'artillerie , ce commencement de victoire.
A midi, Pate-Onus, sur le vaisseau duquel, malgré sa force, l'artillerie Portugaise avait produit du désordre, fît approcher de lui quatre de ses plus fortes jonques. Ce parti lui fut très-nuisible ; carsurces vaisscauxainsi serrés , les coups de canon des portugais firent encore plus de ravage qu'auparavant. Quoique Pérez eut défendu l'abordage^
le capitaine Martin Guédez vit roccasiou favorable pour s'emparer de cette manière d'une jonque javane, la prit et la brûla. 11 fut imité par Jean Lopez d' Alvin. Pérez luimême, s'ëtant fortifié d'un certain nombre d'hommes pris sur d'autres vaisseaux, aborda le vice-amiral de la flotte ennemie par le liane , tandis que François de Mello l'abordait par la proue. Le neveu du vice-amiral s'illustra par le plus beau trait de courage. 11 passa de son vaisseau sur celui de Pérez, dont il se servit comme d'un pont pour parvenir à celui de son oncle> Ce fait seul prouve à quels ennemis les Portugais avaient affaire. Animés par la présence de cet intrépide jeune homme, les Javans du viceamiral combatirent avec succès. Pérez. et plusieurs de ses officiers furent blessés, et se voyaient dans une situation critique , lorsque Botello, qui avait aussi abordé le vaisseau javan , fît en leur faveur la plus utile diversion. Le combat fut aussi long que sanglant enlre ces cinq vaisseaux. Enfin , les trois portugais obtinrent l'avantage ; mais ce ne fut que quand il ne resta plus «sur les deux jonques javanes personne pour
les défendre. Les vainqueurs y mirent le feu. Les autres capitaines portugais ne déployaient pas moins de courage, et étaient fort bien secondés par leurs alliés les Malais.
Pérez s'attacha aussitôt à la poursuite de Pate-Onus, et, s'il ne put endommager le corps de son vaisseau, coupa du moins ses haubans et ses mâtures. Lorsque les deux flottes offraient ainsi le plus affreux spectacle, un orage épouvantable vint en accroître l'horreur. Une épaisse nuit, que dissipaient seulement par intervalles de rapides éclairs, se répandit sur la mer en furie; le tonnerre gronda sans cesse, et chacun se vit forcé de discontinuer le combat pour songer h sa sûreté. .
Lorsque, le lendemain, Forage fut dissipé, Botello et le Malais Técan Mahamet se trouvèrent près de Pate-Onus. Ils le canonnèrent jusqu'à ce que la poudre leur manquât. L'infatigable Botello en alla chercher à Malaca , puis il retourna vers les ennemis. Sur sa route il rencontra Pérez et quelques capitaines près des îles dites les Iles aux Vaisseaux. Il les pressa de se joindre à lui, mais ils ne purent céder à ses exhortations ; car leurs
vaisseaux étaient très-maltraités. Ils avaient un grand nombre de blesses, et les équipages succombaient à la fatigue. Pate-Onus avait profité du départ de Botello, qui le poursuivit en vain^ et s'était dirigé non comme il en avait d'abord eu le dessein vers la rivière de Muar , mais vers Java même. II y arriva blessé et ayant perdu plus de huit mille hommes, presque tous ses grands vaisseaux au nombre de soixante, et la plupart des petits. Quant à son propre vaisseau, il le fît amener à terre, et conserver dans un arsenal fait exprès en mémoire de cette terrible action, du courage qu'il avait montré contre les Portugais, et du bonheur avec lequel il avait échappé à de si redoutables ennemis. Quand Botelîo eut rejoint la flotte victorieuse, elle rentra toute entière dans le port de Malaca, aux appîaudissemens des troupes de terre et du peuple. Selon la coutume invariable de ces temps, Pérez rendit au ciel de solennelles actions de grâces; après quoi, il partit pour l'Indostan avec plusieurs capitaines, laissant à Lopez d'Alvin le commandement de la flotte portugaise à Malaca.
No airelle expédition cV Albuquêrque tontre Ormus. Il parvient à s'en rendre maître sans ép routier de résistance.
Au milieu de sa gloire, Aîbuquerque se rappelait toujours que la désobéissance de ses capitaines l'avait privé de la conquête d'Ormus. Il en était si affligé, qu'il avait fait serment de ne pas se couper la barbe qu'il n'eut pris cette place. Sept années s'étaient déjà écoulées, et sa barbe était devenue d'une prodigieuse longueur , lorsqu'eri i5i5 il obtint enfin le succès qu'il désirait avec tant d'ardeur. Il mit alors à la voile de Goa avec une flotte de vingt-sept vaisseaux , montée de quinze cents Portugais et de sept cents Malabares.
Après plusieurs révolutions, Ormus avait alors pour souverain titulaire Torincha, et pour maître réel son ministre Hamed* La flotte d' Aîbuquerque salua le palais du roi avec son artillerie, et fît demander à ce prince la citadelle avec des habitations dans la ville. Hamed n'osa conseiller à son prince de i^efuser cette demande faite les armes à
la main ^ et la bannière de Portugal flotta sur le palais même du roi. Un envoyé dis* maël , sophi de Perse, se trouvait alors à Ormus. Albuquerque, agissant en maître dans cette ville^ le traita magnifiquement, et, en le renvoyant à son prince, il le fit accompagner de Fernand Gomez de Lémos , chargé pour le sophi de présens considérables, et ayant mission de lui proposer une alliance avec le Portugal.
Cependant Albuquerque et Hamed avaient l'un pour l'autre une haine qu'ils s'attachaient à dissimuler. Les écrivains portugais prétendent que le roi d'Ormus avait fait prier, en secret, le général de le délivrer d'un insolent ministre ; ce qu'il y a de certain, c'est qu'Albuquerque ne différa pas longtemps à faire périr Hamed.
Il fut question d'une entrevue entre le roi et le général. Hamed demanda qu'elle eut lieu dans une tente, qu'il avait exprès fait dresser devant le palais. Albuquerque insista pour quelle se fit dans la citadelle, et on fut obligé de se conformer à sa volonté.
Il avait été réglé que personne ne porte-
rait d'armes. Hamed se pre'senta sans se conformer a cette condition. Albuquerqiie lui en fit des reproches , et Flamed les rétorquait avec justice, car le Portugais lui-même était armé ; alors , sans pousser plus loin la discussion , les officiers du général tuèrent le ministre. Le roi 5 qui parut aussitôt, trembla pour lui-même; mais on le rassura. Les frères et les partisans de Hamed prirent les armes ^ bientôt ils furent forcés de les quitter. On les bannit; et le roi, qui parut joyeux de n'être plus soumis à son ministre^ devint par le fait l'esclave des Portugais.
C'est ce qui parut bien prouvé, lorsqu'AÎbuquerque commit un dq ces actes violens , que l'on est convenu d'appeler des coups d'état. Selon l'affreuse coutume de l'Orient, on avait rendu aveugles les princes qui pouvaient avoir des prétentions sur le royaume d'Ormus \ mais ils avaient des femmes et des enfans. Albuquerque se fit livrer ces infortunés avec leurs familles > et les fit partir pour Goa. Il partit ensuite lui-même, en laissant Pierre d' Albuquerque pour gouverneur de la citadelle.
Derniers momens cYAlbuquerque ; détails sur sa personne et son caractère.
On Tient de voir que Ta conduite d'Albuquerque à Ormus , ne peut être justifiée qu'aux yeux de ceux pour qui la politique est la science suprême. Si , dans cette action de sa yie , la morale eut des reproches à lui adresser , il ne tarda pas à expier ses torts , et les derniers momens d'un liomme qui avait rempli les Indes de sa renommée, sont très-propres à exciter d'utiles re'flexions.
Il était encore à Ormus lorsqu'il fut attaqué d'une dyssenterie. Bientôt le mal fît de tels progrès, qu'Albuquerque dicta son testament, et reçut les sacremens de l'église. Quelque soulagement qu'il éprouva lui fit prendre la résolution de se rendre à Goa: mais à peine était-il hors du golfe d'Ormus , qu'un petit bâtiment maure, parti de Diu, vint lui remettre des lettres qui ajoutèrent à ses maux physiques les plus profonds chagrins. Un Maure, nommé Cid-Alle, lui mandait que Lope Soarès d'Albergaria venait avec treize vaisseaux pour lui succéder dans rinde;que Yasconcellgs était nommé com-
mandant de Cochiii , et Diego Pereïra ^ facteur général; l'autre lettre était d'un ambassadeur du sophi, qui lui confirmait ces nouvelles, et qui; insistant sur l'ingratitude dont on payait ses éclatans services , lui offrait y au nom de son maître ; l'asile le plus honorable.
Albuquerque ne put contenir son indignation. Soarès était son ennemi personnel ; il avait renvoyé en Portugal , pour être jugés comme criminels, Vasconcellos et Pereïra; et le premier le remplaçait! et les autres revenaient dans l'Inde, revêtus des charges les plus importantes ! « C'est pour )) le service du roi , s écriait-11 dans sa dou- )) leur amère, que j'ai encouru la haine des )) hommes; c'est pour les hommes que j'en- » cours la disgrâce du roi ! Descends dans la )) tombe, malheureux vieillard! il en est )} temps, descends dans la tombe ! » Ces dernières paroles sortirent souvent de sa bouche ; enfin il céda aux instances de ceux qui lui conseillaient d'écrire au roi EmmanueL Sa lettre a été conservée , et elle le méritait; elle est noble et significative.
K Seigneur; dit-il; j'écris pour la dernière
w fois a votre altesse , avec un serre- )) ment de cœur, signe assuré de ma fin )) prochaine. J'ai un fils dans le royaume; » je vous prie de le faire grand àpropor- » lion de mes services. Je lui ordonne de ^) vous le demander , sous peine de ma ma- » lédiction. Je ne vous dis rien des Indes; » elles vous parleront assez pour elles et )) pour moi. »
Arrivé près de Goa^ il envoya clierclier un médecin dont les secours lui furent inutiles, et le vicaire général qui lui donna les consolations de la religion. Il parut avoir de grands sentimens de piété , et mourut un peu avant le jour , le i6 décembre i5i5. Il avait alors soixante-trois ans^ et était dans rinde depuis dix.
Les obsèques qu'on lui fit dans l'église de Notre-Dame de la Montagne à Goa furent magnifiques; mais la pompe véritable, les honneurs les plus grands qu'il reçut, furent le deuil, où les habitans, quelle que
{*) En Portugal , comme ailleurs , ce titre fut d'abord donné aux souyeraius, Celui de majesté est beaucoup plus re'cent.
fut leur religion, furent alors plongés. Cinquante ans plus tard, ses restes furent transporle's en Portugal.
Ces regrets universels étaient sincères : car, si Albuquerque était parfois sévère jusqu'à la cruauté, il n'oubliait jamais de reconnaître les bons services rendus à Fétat ; de sorte que, s'il se faisait craindre , il savait aussi se faire aimer. Au reste, des faits irrécusables prouvent quel était son amour pour la justice» Plus d'une fois , après sa mort, les Maures et les Indiens portèrent des offrandes à son tombeau, et demandèrent justice à son ombre des vexations et de la tyrannie de ses successeurs.
Quoique le succès n'eut pas constamment couronné les entreprises d' Albuquerque , il est sans contredit le général portugais qui a porté le plus loin dans les Indes la gloire et la puissance de sa nation . Il fut reconnu pour un des plus habiles généraux qui aient existé, et on ne lui a guères fait d'autres reproches, sous ce rapport , que celui de s'exposer trop souvent comme un simple soldat. Mais, plus prudent, eùt-il inspiré autant de confiance à des guerriers dont Ta-
2lS
nioiir du gain et Fesprit de conquête avaient fait presque tous des héros ! On s'étonna de sa disgrâce ; mais il importe d'en indiquer la principale cause. Ses ennemis lui nuisirent moins près du roi que lui-même , lorsqu'il demanda au roi de posséder Goa à titre de duché. Il ne fut pas difficile de faire penser à un prince Jaloux de son autorité , qu Albuquerque songeait à se rendre indépendant: toutefois ses entreprises et ses actions annoncèrent toujours un sujet loyal et fidèle; et s'il eut quelque arrière-pensée, il est certain que personne ne put en ac^ quérir la certitude.
Albuquerque était d'une branche illégitime de la famille royale : il avait obtenu en Portugal une réputation honorable ; mais il est certain que les Indes furent le grand théâtre de sa gloire , et qu'il fut du petit nombre des capitaines illustres qui n'ont acquis que fort tard une immense renommée.
Emmanuel se repentit trop tard de ne lui avoir pas rendu justice , et eut soin d'établir avantageusement ce fils d' Albuquerque, que le héros lui avait j^ecommandé en mou-^
rant. Ce même fils exécuta une volonté que son père avait souvent témoignée , en se chargeant d'écrire sa vie. Il s'acquitta de ce pieux devoir avec une sagesse , une modération et un amour de la vérité qui lui ont valu de justes éloges.
Premier siège de Diu.
Ce siège mémorable eut lieu l'an i558 , sous le gouvernement de Nugno d'Acugna ; mais la principale gloire en revint à Antoine de Sylveïra Menesès , beau- frère de d'Acugna et gouverneur de Diu.
Badur , roi de Cambaie , implora contre les Portugais le secours du grand seigneur Soliman , roi de Sélim , et lui envoya de magnifiques présens. Quoique le sultan apprit bientôt après la fin malheureuse de Badur , il n'en résolut pas moins de porter ses armes dans l'Inde , persuadé que le petit nombre de Portugais qui s'y trouvaient ne pourraient résister à ses armes.
Il nomma chef de cette expédition Soliman , bâcha du Caire. Jamais choix ne dut paraître plus singulier. Ce bâcha était eunu-
que , Grec de naissanee , et d'une laideur affreuse. Il avait quatre-vingts ans , et était devenu plus gros que grand , de sorte qu'il ne pouvait se remuer sans le secours de quatre hommes. Ce général si agile était de plus d un esprit très-borné et d'une cruauté îiorrible. Ce fut par des concussions et des supplices qu'il se procura les secours nécessaires pour une expédition qu'il avait promis de ne pas rendre onéi^euse à la Porte.
Ayant plongé dans le deuil par ses atrocités les principales familles de l'Egypte , il partit de Suez avec une flotte de soixante* dix galères sur laquelle étaient sept mille janissaires ou mamelucks. Les chiourmes étaient composées d'esclaves chrétiens , et principalement de Vénitiens qu'il venait de faire arrêter dans Alexandrie par suite de la rupture du sultan avec leur r^'publique , et sans égard au droit des gens.
A peine en mer , il mit au nombre des rameui^ quatre cents de ses soldats ; et, apprenant qu'ils murmuraient , il fit trancher la tête à deux cents d'entre eux , moyen sûr d'obtenir des autres une silencieuse
obéissance. I^e cheïk de Gidda savait qu il venait de faire pendre Mir Daiid , prince de la Thébaïde , pour reconnaître les services qu'il lui avait rendus en lui fournissant beaucoup d'hommes et d'argent : il s'enfuit dans les terres , et échappa ainsi au farouche Soliman ; mais le souverain de Zeïbil eut la tête tranche'e. Celui d'Aden lui offrit des présens. Soliman s'empara de sa ville par surprise , et en employant à cet exploit des soldats qu'à sa prière on avait bien voulu y recevoir comme étant malades. Ce roi , et les principaux seigneurs de sa cour^ attirés à une entrevue^ furent pendus par ordre de Soliman. Tel était l'homme^ ou plutôt la bête féroce que les Portugais de Diu allaient avoir à combattre.
La cour de Cambaie, gouvernée par Cojé- Séphar^ avait déjà commencé les hostilités 5 il habitait Diu , et les Portugais avaient confiance en lui; mais, à la nouvelle que le bâcha s'avançait , il s'enfuit avec toute sa famille.
Sylveïra comprit alors que la guerre était inévitable. Avant son départ de Diu, Nugno avait rasé un quartier de la ville pour
y établir de^foï*tifîcations : Sylveïra les perfectionna. Il fît aussi remplir d'eau une citerne ordonnée par Nugno , et qui pouvait en contenir mille pipes. Il rassembla des provisions , désarma les Maures , publia des édits sévères contre les habitans qui s'enfuiraient dans la crainte du danger, et ' en fît même pendre plusieurs que ces me^ naces n'avaient pas arrêtés, et qu'on reprit ; enfin, après avoir fait un bon choix d'officiers , il distribua dans leurs postes ses soldats peu nombreux.
Mahmud, roi de Cambaie, et neveu de Badur, se mit en campagne avec quinze mille hommes d'élite , dont cinq mille de cavalerie. Cette armée avait pour chef Alu- Ran , sous qui Cojé - Séphar commandait. Ce dernier vint brusquement avec trois mille hommes d'infanterie et quatre mille cavaliers attaquer les fortifications non encore terminées. On vit dès-lors de quoi les Portugais seraient capables dans ce siège. François Pachéco , qui n'avait que quatorze hommes , se défendit avec une extrême vigueur , et donna le temps à Sylveïra de le dégager. Sofar eut la main percée d'une
Î3alle. Bientôt réuni à Alu - Kan il ré-» pandit ses troupes dans Fîle. Sylveïra se vit contraint, non-seulement de ne pas s'y opposer y mais encore d'abandonner la ville aux ennemis , que le peuple reçut comme des libérateurs.
Sylveïra, ne pouvant défendre que les lieux fortifiés, vit paraître le i4 septembre la flotte ottomane qui venait renforcer ses ennemis déjà si nombreux en comparaison de ses troupes. Son aspect fut très-imposant. Quatorze galères , dites sultanes à cause de leur grandeur, formaient l'aile droite, et sept la gauche : le reste de la flotte occupait le centre. Si les Portugais furent frappés d'une grande surprise, et peut-être d'une secrète terreur, les Indiens purent penser qu'avec un armement aussi formidable , les Turcs étaient maîtres de leur faire la loi à eux-mêmes ^ aussi-bien qu'à leurs ennemiso-
Sofar annonça au bâcha que le siège serait facilement terminé ; et Soliman , pour premier exploit, fît débarquer sept cents janissaires qui se répandirent dans la ville, y commettant des excès aussi grands que s'ils l'eussent prise d'assaut. Joignant la raillerie à
la férocité, plusieurs demandèrent à voir le général , et Finsultèrent en lui tirant la barbe. Alu-Ran arrêta le ressentiment des officiers, en disant: « Ce sont des étrangers^ » et il est probable que c'est là dans leur » pays ime coutume de saluer. » Mais ce vieillard vénérable ne tarda pas à quitter Farmée pour n'être plus en butte à de telles politesses. Les janissaires allèrent alors, par bravade, tirer des coups d'arquebuse et de flèches qui tuèrent six Portugais; mais le feu delà place leur fît perdre cinquante hommes morts, outre un plus grand nombre de blessés.
Sylveïra avait donné ordre à Miguel Vaz de reconnaître la flotte turque, et cet officier exécuta sa commission difficile avec autant d'intrépidité que de bonheur. Un violent orage fut alors très-avantageux aux Portugais: le bâcha fut obligé de se réfugier dans le port de Madrefaba , où quatre de ses vaisseaux de charge périrent. Les ballots en furent portés sur le rivage, et les naturels s'aperçurent avec frayeur qu'ils contenaient beaucoup de selles et de harnois de chevaux. Ils en conclurent que les Turcs voulaient s'é-
tablir dans le pays ^ et frémirent en songeant aux cruautés qu'ils avaient commises tant dans Aden que dans plusieurs autres lieux de leur route. Alors il commencèrent par prendre pour ces dangereux alliés des sentiniens dont les Portugais retirèrent de grands avantages par Isfsuite.
Sylveïra, en capitaine habile^ profita de Fabsence de la flotte^ qui fut de vingt jours, pour mettre en bon état les endroits les plus faibles de la place. Les troupes de terre des Turcs poussèrent de leur côté leurs travaux ; ils dressèrent leurs batteries^ et firent venir, avec beaucoup de peine , de Madrefaba, un basilic d'une grosseur considérable. Ils dressèrent une tour sur un ponton, et la remplirent d'artifices. Ils voulaient l'approcher du boulevard des Portugais à l'aide de la marée, et y mettre alors le feu. Sylveïra les laissa faire, mais quand la machine incendiaire fut préparée, il envoya pendant la nuit François Govea , capitaine du port, pour la brûler. Cet officier y réussit complètement. ^ Quand la flotte fut de retour, Soliman fit * diriger l'artillerie contre le boulevard séparé de la forteresse j et où se trouvait toujours
Pachéco, Avec une poignée de monde, il soutint un assaut donne par sept cents janissaires et treize mille Indiens. Deux jeunes Portugais se signalèrent surtout, et les Turcs eurent la honte de se retirer. Cependant Pachëco, désespérant d'être secouru et de tenir plus long-temps , capitula. Dès le lendemain à midi , on vit flotter sur le boulevard l'étendard du croissant. Un vieux Portugais, appelé Jean Perez, accourut suivi de cinq autres braves, et le renversa trois fois, y substituant autant de fois celui de la croix. Enfin ces guerriers, dignes d'un meilleur sort, succombèrent sous le nombre, en vendant chèrement leur vie. Leurs corps furent jetés dans la rivière, et parvinrent sous la citadelle. On s'empressa de leur donner une sépulture chrétienne; et les assiégés, pour donner à cet événement l'apparence d'un miracle, dirent, et crurent peut-être, que ces corps étaient venus là contre le courant. Quant à Pachéco et a ses soldats , ils perdirent la liberté qu'on leur avait promise, et ne conservèrent d'abord leurs jours qu'en se convertissant à la foi musulmane; mais le féroce Soliman ne les épargna pas long-temps. On
a deja pu remarquer que le titre de sectateur du prophète ne préservait pas de ses fureurs.
Sylveïra , sommé de se rendre, répondit en brave résolu à tout souffrir plutôt que de renoncer à sa gloire. Alors le bâcha fît dresser six batteries. L'évaluation des pièces dont elle se composaient était efFrayanle. Il y avait plus de cent pièces de canon ^ neuf basilics jetant des boulets de quatrevingt-dix à cent livres, et cinq mortiers qu'on ne chargeait qu'avec des pierres de six à sept pieds de circonférence. Ces détails ne paraîtront point exagérés à ceux qui savent que les Turcs ont toujours eu de trèsfortes pièces d'artillerie, et qu'aujourd'hui même encore les batteries qui défendent le passage des Dardanelles, ont plusieurs mortiers lançant d'énormes boulets de marbre. Ces batteries dressées devant Diu, et qui semblaient devoir anéantir la forteresse, tonnèrent pendant vingt-cinq jours. Dès les premiers, celles de la place furent démontées et les créneaux des tours , les parapets abat tus. Pendant que l'artillerie turque faisait tant de ravages ^ les tranchées étaient pous-
sëes jusqu'au fossé qui fut franchi, et l'on attacha le mineur au bastion où commandait Gaspard de Sosa.
Mais i'intrépide Sylveïra ne s'alarmait de rien j tous ses postes pouvaient réciproquement se défendre. Il disputait le terrain pied à pied, et se trouvait toujours de sa personne oii le feu était le pîus vif» Sous un tel chef, chacun des soldats devint un héros, et tous doivent sans exception avoir part aux éloges qui, dans la plupart des actions militaires ne sont guères accordés qu'à un nombre plus ou moins grand. Les combats, les sorties, diminuaient chaque jour le nombre déjà trop petit de ces hommes intrépides; bientôt ils manquèrent de vivres, d'armes, de munitions; l'eau de la citerne, leur seule boisson, leur donna le scorbut en se corrompant. Les devoirs à rendre aux morts, les soins à donner aux blessés, multiplièrent les travaux. Enfin ils perdirent tout espoir d'être secourus, et cependant leur courage, leur constance ne se démentirent pas un instant. Les expressions manquent pour rendre justice à tant d'héroïsme.
L'histoire a dû conserver plusieurs traits
dignes d'admiration: en voici quelques-uns;
Un jeune Espagnol, né dans la Galice, âgé de dix-neuf ans au plus, et d'une trèspetite taille , s'était attaché dans une sortie à un Maure d'une très-grande stature. Il le poursuivit jusque dans la mer où il entra comme lui. Sa petitesse lui fît perdre le fond, et le Maure saisit cet instant pour tâcher de le noyer. L'Espagnol le perça de plusieurs coups, et, après l'avoir tué, sortit de l'eau, regagnant la forteresse à pas lents , malgré une nuée de balles et de flèches dirigée contre lui, et qui ne lui firent aucun mal.
Jean de Fonséca , hlessé au bras droit , dont il maniait avec une extrême adresse sa demi-pique ^ changea cette arme de main , et continua de combattre. Il témoigna même son mécontentement à Mendez de Vasconcellos , qui deux fois l'avait exhorté à se retirer.
Penteado, dangereusement blessé â la tête; échappa au chirurgien au milieu du pansement, reçut une seconde blessure, retourna encore au combat , et ne se retira qu'après avoir été une troisième fois frappé.
Jean Rodi'iguez, homme plein de vigueur
et de courage^ fut sans doute celui qui dans ce mémorable siège fît le plus de mal aux ennemis ; car, au risque de périr lui-même , il leur lançait des barils de poudre et des pots à feu , qui en tuaient ou blessaient un grand nombre.
A ces traits on ajoute celui d'un soldat qui, dans la chaleur de Faction, s'arracha une dent ( sans doute elle tenait fort peu ) , et en chargea son arme faute de balles; mais ce trait ne peut servir qua prouver combien cet homme était animé, car quel grand mal pouvait causer un tel projectile !
Quoiqu'il en soit, ce qui est bien constaté et ce qu'il faut bien se garder de passer sous silence, c'est le courage des femmes portugaises égala celui des hommes. L'une d'elles, Isabelle de Véga, était l'épouse d'un officier qui avant le siège avait voulu l'envoyer près de son père à Goa. Elle lui jura qu'elle voulait vivre ou mourir avec lui. Quand les attaques eurent commencé ^ elle et Anne Femandez, épouse du chirurgien-major, assemblèrent les autres femmes, et leur communiquèrent la résolution dont elles étaient animées. Alors sous la conduite de ces deux héroïnes^
auxquelles l'antiquité eut ëievé des autels^ on les vit partager tous les périls des assiégés, se mêler aux combattans, les encourager, et leur porter dans les lieux les plus dangereux des munitions et des armes.
Dès que les brèches furent praticables, et que les mines eurent produit leurs effets désastreux, les assaillans attaquèrent tantôt le bastion de Gaspard de Sosa , qui avait perdu la vie , tantôt celui de Lopes de Sosa qui était beaucoup plus faible ; mais partout les nouveaux retranchemens ordonnés par Sylveïra les arrêtaient, et la bravoure des soldats portugais y contribua encore plus.
Un secours vint aux assiégés. Il était de vingt hommes arrivés sur quatre petits bateaux , et résolus de partager le sort de leurs frères -, ils leur apprirent que don Garcie de Norogna, envoyé pour remplacer Nugno d'Acugna dans le gouvernement, arriverait bientôt, et se disposerait à combattre la flotte ottomane. Le bâcha fut indigné que ces petits bâtimens eussent osé traverser sa flotte, et, voulant prévenir l'arrivée de Norogna, fît donner un assaut au boulevard de la mer dont Antoine de Sosa était commandant. Sur
cinquante bateaux qui formaient l'attaque; plusieurs furent coules à fond à coups de canon , et les autres obligés de se retirer.
Plus irrité que jamais, le bâcha résolut de donner un assaut général -, mais il crut devoir feindre de se retirer. Le feu des batteries cessa le 3o octobre , et mille hommes s'embarquèrent sur plusieurs galères; mais la nuit suivante il fit porter dans les fossés un grand nombre d'échelles.
Sylveïra s'était aperçu du stratagème, et s'était mis en devoir d'être prêt à tout événement. Le lendemain quatorze mille hommes se partagèrent en trois corps pour l'attaquer, et l'artillerie fît un feu épouvantable. Le premier de ces corps couimt du côté deîa maison du gouverneur^ alors presque en ruines; mais il fut reçu avec la plus extrême résolution, et dans une multitude aussi serrée tout coup porta. Cependant deux cents hommes avec un drapeau gagnèrent le haut du boulevard. Trente Portugais seulement , parmi lesquels se distinguèrent deux amis, Pvlartin Vaz et Gabriel Pachéco , suffirent pour les repousser; mais ces deux braves jeunes gens périrent au sein même
de la victoire. Quatorze galères n'eurent pas plus de succès : Fernand Govea les força de prendre le large après en avoir désempare deux.
Le second corps de l'arme'e assaillante parvint à planter sur la brèche quatre étendards; mais l'excès même du péril porta les assiégés à se surpasser, et là surtout se signala Jean Rodrîguez. L'artillerie du boulevard et celle du bastion dit Saint-ïhomas, firent un affreux ravage dans les rangs ennemis, et le troisième corps fut obligé de prendre la place du second.
II ne s'y porta pas avec autant d'ardeur que les deux premiers dont il avait vu le peu de succès, et perdit surtout courage en voyant le gendre de Sofar enveloppé et brulé vivant par un pot a feu. Les Portugais au contraire firent des efforts encore plus prodigieux qu'auparavant , et enfin les ennemis furent contraints à la retraite avec perte de plus de cinq cents morts et de mille blessés.
Six cents hommes avaient résisté à vingtdeux mille ; mais il ne restait plus des vainqueurs que quarante hommes en état de combattre. Ils manquaient de poudre^ leurs
armes étaient brisées ; cependant ils avaient juré de mourir tous plutôt que de se rendre.
Quel eût été leur sort si Tennemî eût pu connaître leur situation ! il fût entré bientôt dans la place, que les Portugais étaient hors d'état de défendre d'avantage j mais, par un événement bien digne de couronner le sublime dévouement des assiégés , le bâcha prit cette fois, tout de bon et sans feinte, le parti de lever le siège. Sylveïra, qui craignait un nouveau piège , fît monter sur ses murailles jusqu'aux blessés qui pouvaient se soutenir, et jusqu'aux femmes déguisées en hommes, pour imposer aux ennemis. Cette fois, une joie vive et pure vint succéder à leur abattement, les ennemis s'éloignèrent de plus en plus.
La cour de Cambaie avait puissamment contribué à ce honteux départ : quoique le bâcha n'eût jamais quitté la galère , il avait donné ses ordres avec tant de brutalité et fait si nettement connaître son dessein de subjuguer ceux qui l'avaient appelé à leur secours, que les Indiens n'avaient pas tardé à le craindre plus que le gouvernement des Portugais. Sofar lui-même, présumant après
l'assaut général que Syiveïra et ses braves n'eu pourraient soutenir un autre, s'était écrit une lettre sous le nom d'un ami, et avait eu l'adresse de la foire tomber aux mains du bâcha. On semblait lui annoncer la prochaine arrivée de Norogna avec une flotte formidable, et le bâcha ne songea plus qu'à fuir.
Cependant ce qui restait de l'armée de Sofar était, malgré ses pertes et la retraite des Turcs , bien plus qu'en état de réduire les Portugais, et pour eux le danger subsistait toujours; mais Sofar vit pénétrer dans le port deux fustes de Sylva de Menesès. II conjectura que le reste des vaisseaux de cet officier n'était pas loin ; d'ailleurs il était satisfait de s'être délivré du bâcha : il se retira donc lui-même après avoir brûlé quelquesuns des quartiers de la ville.
Soliman, toujours barbare, laissa sur la côte d'Arabie un grand nombre de blessés. Une quarantaine de malheureux Portugais tombèrent en son pouvoir pendant son retour. Il leur lit couper le nez, les oreilles et la tête , ainsi qu'à ceux qu'il emmenait prisonniers ^ et ayant fait saler ces hideux gages
de sa férocité , 11 les envoya au grand seigneur. On éprouve quelque soulagement eu apprenant que ce scélérat, persécuté par une sultane favorite et accusé de concussions , fut peu de temps après obligé de s'étrangler lui-même, pour éviter le fatal cordon.
Le siège de Diu fut célèbre en Portugal et dans tout le reste de l'Europe. Quand Sylveïra revint dans sa patrie , le roi de France , François F^ , digne appréciateur de la vertu guerrière , envoya en Portugal pour se procurer son portrait. La gloire de Sylveïra était en effet bien pure, et n'appartenait qu'à lui seul : car Norogna ne fît absolument rien pour le seconder. Un esclave portugais, échappé de Constantinople, avait porté à Lisbonne la nouvelle des dispositions hostiles des Turcs contre les établissemens portugais dans l'Inde, et des préparatifs considérables qui se faisaient alors à Suez. Le roi Jean III avait aussitôt fait armer onze vaisseaux , et Norogna était parti avec eux et sept mille hommes, troupe la plus forte que les Portugais eussent jusqu'alors envoyée dans l'Inde. Norogna était arrivé dans ce pays dès les commencemens
du siège. Rien ne lenipéchait donc de secourir Sylveïra ; mais, ne voulant pas écouter les conseils de Nugno, son prédécesseur, il temporisa jusqu'à ce qu'il apprît la retraite des assiégeans. Il agit même , d'après ce principe, comme s'il eût été l'ennemi personnel de Sylveïra; car, sous prétexte d'aller lui-même le secourir, il commença par arrêter quatre-vingts bâtimens chargés d'hommes et de munitions que Nugno avait rassemblés pour les envoyer aux braves défenseurs de Diu.
Dans la suite , Sylveïra fut nommé gouverneur de l'Inde ,• mais une intrigue de cour le fît presque aussitôt révoquer ; et sans doute le Portugal perdit à cette injuste résolution. Le défenseur de Diu n'eut peut-être pas été moins utile à son pays dans ces contrées lointaines , qu'il connaissait si bien , que l'avait été le grand Albuquerque lui-même.
Second siège de Diu.
Cette petite place était destinée à illustrer deux fois le courage des Portugais. Sept ans après le premier siège ^ en iS^S ^ elle
fut de nouveau menacée. Le roi de Cambaie était moins que jamais satisfait des Portugais. Une paix peu assurée navait pas affaibli la haine des Indiens contre eux y et Sofar , dominant absolument à la cour du jeune roi, n avait jamais été plus disposé à combattre ceux qu'il regardait , non sans quelque raison, comme les oppresseurs de l'Inde. Il profita de la négligence où tant de succès les avaient jetés; il fit sentir aux alliés qu'il s'attachait que les flottes venues de Portugal n'étaient pas aussi nombreuses qu'autrefois, et que les officiers eux-mêmes fomentaient parmi leurs soldats l'esprit de désertion. Il lui était facile d'en citer Diu pour preuve , puisque cette ville , au lieu d'une garnison de neuf cents soldats , que le général Jean de Castro y avait laissés^ n'en avait que deux cent cinquante.
Sofar feignit enfin que le sultan Mahmud lui avait donné Diu en même temps que Surate etRainer; puis il écrivit une lettre polie au gouverneur de la place, J ean Mascarenhas, dans laquelle il la réclamait , en protestant de son attachement aux Portugais. Mascarenhas ne resta pas en reste de courtoisie j
maïs îl se tint en garde contre les mauvais desseins de Sofar, et^ comme autrefois Syl-veïra , il se mit en défense.
Rien n'était mieux tu ; car Sofar yint à Diu avec un corps d'ëlite de cinq mille hommes, Turcs, Mameîoucks , Arabes, Persans , Abyssins et renégats européens de toutes les nations. Le reste de ses troupes était de vingt-cinq mille hommes, avec un plus grand nombre encore de pibniers, manœuvres ou vivandiers.
On parlementa, puis Sofar jeta le masque, fit arrêter l'envoyé de Mascarenhas avec deux autres Portugais ; et, le 21 avril i5/\6 , une foule d'Indiens commença les hostilités par des décharges d'arquebuses et de flèches.
Cette citadelle , réparée par Norogna , avait alors sept boulevards. Mascarenhas distribua les postes à ses meilleurs officiers , dont chacun n'avait que vingt ou trente hommes sous lui. Le gouverneur s'en était réservé une cinquantaine pour se porter où sa présence serait utile. Ainsi, la disproportion de forces entre les assiégeans et les assiégés était encore plus grande qu'au premier siège.
Sofar, de son côté, fit élever des bastions très-près de la place. Comme au premier siège, il fit construire une grande machine pour battre le bastion de la mer, Mascarenhas envoya Diego de Leite , avec vingt hommes, afin de la brûler. Sofar les découvrit, et l'alarme devint générale. Leite et ses gens se hâtèrent de mettre le feu à la machine ; mais les peaux crues dont elle était couverte , empêchèrent le feu de s'y attacher. Alors ces hommes intrépides sautèrent dans la machine même , tuèrent ceux qui la gardaient , et la remorquèrent au milieu des coups de flèches et d'arquebuses jusqu'à la citadelle , où ils la brûlèrent tranquillement à la vue de Sofar désespéré.
Il se vengea en poussant ses travaux , et en garnissant ses redoutes d'une artillerie nombreuse, Mascarenhas conçut de fortes inquiétudes. On était à la fin de mai , on n'avait que pour un mois de poudre , et aucun secours ne paraissait.
Cependant , lorsque l'artillerie ennemie faisait le plus de ravages , on aperçut huit vaisseaux commandés par don Ferdinand
de Castro , le plus jeune des fils du vice-roi : quoique Thiver commençât dans le pays à à celte époque, son père l'avait fait partir à la première nouvelle du siège. La prè-^ sence de cette troupe porta le nombre des assièges à près de cinq cents, pour la plupart volontaires , attaches à la fortune du jeune Castro. On eut aussi une augmentation de vivres et de munitions de guerre. Ferdinand voulut défendre lui - même le bastion de Saint- Jean, le plus faible de tous.
Sofar reçut un secours de dix mille cavaliers , que lui amena son sultan en personne. Mascarenhas Fenvoya complimenter, et l'assura que sa présence rehausserait rhonneur des Portugais , par la nécessite où ils le mettraient de lever le siège. Mahmud au rsete ne fut que onze jours devant Diu. Une volée de canon emporta , près de lui , un de ses courtisans , et ses devins en tirèrent un mauvais augure, ce qu'il était facile de faire sans être bien sorcier. Mahmud ne se fit nullement prier pour se retirer à Amadaba.
Sa retraite ne ralentit point les travaux
(lu siège , eî:^ de part et d'autre, l'artillerie fit de très-grands ravages. Celle des Portugais porta la mort dans les rangs des travailleurs; mais Sofar ne se rebuta point , et, quand il se vit très-près de la citadelle , il fit adresser à Mascarenhas et aux Portugais, des reproches insultans sur ce qu'ils se tenaient dans leurs murs sans oser faire de sortie à Fexemple de Sylveira. Mascarenhas s'en mit peu en peine , et soiigea surtout à arrêter les travaux. Il y parvint en enlevant, au moyen d'un souterrain , la plupart des matériaux des assiégeans, dont il faisait usage. Quand cette ruse fut découverte , Sofar accourut pour vérifier le fait par ses yeux -, et, comme il s^exposait inconsidérément , un boulet lui enleva la tête et la main droite.
C'était un grand avantage pour les assiégés que sa mort. Les assaillans abattus furent huit jours sans rien entreprendre ; l'armée allait se disperser quand Rumécan , fils de Sofar, et général de l'artillerie, parvint à ranimer ses compatriotes , et fut élu généralissime. Le sultan lui envoya quatre inille hommes de troupes de renfort, et tant
d'ouvriers, que les pertes qu'il en faisait chaque jour lui étaient à peine sensibles.
Quand on eut rendu à Sofar , avec une grande pompe, les derniers devoirs, Rumécan s'attacha surtout à suivre ses plans. Mascarenhas, également infatigable, parvint à brûler quelques-uns de ses ouvrages ; mais il éprouva de nouveau le besoin de prompts secours. Réduit à deux cents hommes, et voyant ses vivres et ses munitions diminuer, il songeait avec effroi qu'il avait encore à passer trois ou quatre mois d'hiver. Ceux de ses soldats qui n'étaient pas hors de service, ne quittaient jamais leurs postes, et se trouvaient épuisés. Dans cet état de découragement, il dépêcha Jean Coëlîo , aumônier de la place , au vice-roi. Cet homme courageux affronta tous les périls , et passa au milieu des assiégeans dans une petite barque de douze rameurs 5 parvenu à Chaiil, il se rendit par terre à Goa.
Rumécan , ayant réussi à élever contre le bastion de Saint-Thomas des mâts de vaisseau façonnés en échelle^ envoya vers Mascarenhas , Phéo , que son père Sofar avait mis aux fers. Les propositions de Rumécan au
gouverneur ne pouvaient être ni plus honorables, ni plus avantageuses. Mascarenhas y répondit avec la plus grande fierté'. Il ne voulait pas , disait-il , de traité avec la plus perfide des nations. Il déclarait que ^ si ses murs étaient ruinés , il irait chercher un asile , le fer à la main , dans la tente même de Rumécan. Il ordonna enfin à Phéo de se retirer , en lui annonçant que, s'il se chargeait jamais de tels messages , il ferait tirer sur lui comme sur un traître et un parjure.
Rumécan, blessé au vif, fit donner dès le lendemain un assaut au bastion de Saint- Jean. Il commença tard , et Ferdinand de Castro tua aux ennemis cinquante hommes, en n'en perdant qu'un seul.
Rumécan se prépara , par une cérémonie nocturne et religieuse, à de plus vigoureuses attaques. Le 23 juillet, jour de saint Jacques , patron des Espagnols , elles eurent lieu à trois bastions, deux heures avant le jour. Les assiégés , encouragés par la circonstance de la fête célébrée ce jour-là, se promirent de vaincre ou de mourir.
Au milieu du fracas et des horreurs de ce combat nocturne , quelques soldats de
Jusarcan , collègue de Riimëcan , se glissèrent le long de la mer à la marée basse, et escaladèrent cet endroit de la forteresse. Mascarenhas y avait placé un corps-de-garde j mais les soldats, croyant n'avoir rien à crain* dre de ce côté , avaient couru partager ailleurs les périls de leurs compagnons.
Mascarenhas averti rassembla des soldats en silence , tandis que les ennemis qui s'étaient mis à piller quelques maisons , étaient tenus en respect par des femmes armées de demi-piques. Dignes émides de celles qui , du temps de Sylveïra , s'étaient tant distin-= guées , elles sauvèrent alors Diu , en donnant le temps à Mascarenhas et aux siens d'égorger, ou de précipiter du haut des rochers , ces ennemis entrés ainsi par surprise dans la place.
Les Portugaises eurent encore plusieurs autres occasions de se distinguer. Isabelle Fernandez , et Isabelle Madéra , femme du chirurgien-major , qui fut tué après des prodiges de valeur, animaient leurs concitoyennes à supporter, avec la même résolution que les hommes , les travaux et les périls du siège.
Mascarenhas, délivré d'un si grand danger, Yola aux brèches où ses gens étaient victorieux, mais accablés de fatigues. Sa présence ranima leurs forces , et Ton combattit encore jusqu'à midi, lorsqu'enfin les Indiens, foudroyés par la mitraille , battirent en retraite, après avoir perdu quinze cents hommes, parmi lesquels se trouva Jusarcan, à qui son neveu succéda. Le nombre des blessés fut double; les Portugais ne perdirent que peu de monde. Un nouvel assaut, livré deux jours plus tard par Rumécan, eut les mêmes résultats. On remarqua que les assaillans , vêtus de soie et de coton , soufiraient beaucoup plus des pots-à-feu et des artifices, que les Portugais armés, ayant des bottines de cuir et des habits de cuir ou de peau. Mascarenhas n'hésita pas à faire couper en morceaux, et distribuer parmi ses soldats , de belles tapisseries de cuir doré ^ qu'il avait dans ses appartemens.
Mahmud envoya quinze cents hommes de renfort à Rumécao , et le pressa de terminer le siège par quelque action d'éclat qui lui livrât la place. Le digne successeur de Sofar répondit qu'il la prendrait, ou qu'il périrait.
Il fit élever des ouvrages qui dominaient la place ; mais Mascarenhas les fit détruire eu une nuit par don Pèdre et don Jean d'Almeyda. Botello, à la tête de dix hommes , ne fut pas moins heureux que ces deux braves frères, à lattaque du mur de la nouvelle batterie. Il le renversa , et rentra dans la place, portant entre ses bras un vigoureux Nubien qui seul avait osé lui tenir tête. En lisant de telles histoires, on croit presque lire des contes de chevalerie.
Rumécan avait habilement fait pratiquer une mine sous le bastion de Saint-Jean. Il envoya ensuite un faux transfuge avertir les Portugais qu'avant de lever le siège , il voulait donner encore un assaut à ce bastion. Il avait dessein d'y attirer le plus de monde qu'il pouvait; et, en effet, on se prépara avec une sorte de joie à cette action, que l'on croyait la dernière. Ferdinand de Castro , qui avait la fièvre , retourna à son poste , malgré toutes les remontrances qu'on lui adressa.
La manière soudaine dont les troupes de Rumécan reculèrent, après s'être avancées vers le bastion, fut remarquée de Mascarenhas. Il soupçonna iexistence de la mine^
et envoya ordre à Castro et aux sien^ d abandonner le bastion. Ils venaient d'obëir^ quand le vieux Diego de Reynoso, à qui Je vice-roi avait recommande son fils , se moquant de l'avertissement du gouverneur, persuada à ses compagnons de retourner sur leurs pas. A peine avaient-ils repris leur poste , que la mine fit son explosion ; le bastion entier fut détruit avec un horrible fracas; et de près de cent hommes il ne s'en sauva que vingt-cinq , dont trois moururent le surlendemain. Quelques-uns furent jetés dans la citadelle ^ d'autres au milieu des ennemis , la plupart furent ensevelis sous les décombres. Là périt la fleur d'une courageuse noblesse^ et Ferdinand de Castro^qui n'avait que dix-huit ans. L'auteur du désas« trejR-eynoso^futaussj au nombre des morts.
Les ennemis accoururent en foule à l'immense brèche produite parla mine. Ce fut alors que cinq hommes ^ nommés Péçanha, Barbosa ; Corréa ; Desa, et maître Jean , chirurgien-major, époux de l'intrépide Isabelle Madéra^ arrêtèrent seuls, pendant assez longtemps, les efforts des ennemis. Maître Jean périt dans cette action presque incroyable.
Cependant Mascarenhas lui-même accourut avec quinze hommes. L aumônier Coëilo, revenu de Goa , en amena neuf, et combattit tenant d'une main un crucifix. La valeur plus qu'humaine de ce petit nombre de braves , celle de quelques femmes qui les secondèrent , forcèrent enfin les ennemis à se retirer aux approches de la nuit.
Cette nuit ne fut point consacrée par les assiégés à un repos dont ils avaient tant de besoin. On l'employa a retirer de dessous les ruines les cadavres des victimes de l'explosion; les femmes les inhumèrent, et on répara la brèche. Rumécan mina encore trois bastions ; mais il ne pouvait tromper Mascarenhas, et, à la chute de Fun d'eux, le général indien perdit trois cents hommes.
Cependant il faisait toujours des progrès. Il parvint sur quelques parties des remparts ; il disputa aux assiégés l'église elle-même. Mascarenhas fut obligé de faire percer plusieurs maisons. Rumécan ignorait le peu de monde qu'avait Mascarenhas. Trois esclaves qui s'étaient enfuis vers lui , l'en avertirent ; néanmoins, il fut encore repoussé, et il les traita comme des espions qui avaient
voulu le tromper. Antoine Corréa, lâchement abandonné par vingt hommes qui l'avaient suivi , fut pris et interrogé par Rumécan. Le généreux Portugais lui répondit fièrement qu'il y avait encore six cents de ses compatriotes dans la place. Rumécan , irrité de la hauteur avec laquelle il lui parlait , le fit traîner à la queue d'un cheval indompté ^ et ensuite ordonna qu'on lui coupât la téte.
La détresse des assiégés était à son comble. On n'avait presque plus d'hommes en état de se battre ; on ne pouvait compter que sur la quantité de poudre que l'on faisait chaque jour. L^ne petite mesure de blé se vendait trois crusades (environ neuf francs). Des corneilles nourries avec la chair des cadavreS; étaient l'unique soulagement des malades. On avait mangé les chiens et les chats, et le secours promis ne venait point. Mascarenlias , dans un discours pathétique à ses soldats assemblés , 4nsista sur la nécessité de mourir en soldats de Jésus-Christ, plutôt que de se fier aux infidèles. Il dit que, quand on n'aurait plus ni vivres, ni munitions, il enclouerait le canon, brûlerait tous les édifices, et se jeterait à corps perdu au
milieu des ennemis pour se frayer un passage ou mourir en martyr chrétien. Il espérait, ajouta-t-il, qu'ils n'hésiteraient pas à le suivre ; ils lui en donnèrent l'assurance formelle, et chacun retrouva des forces dans son désespoir même.
Cependant le vice-roi gémissait de ce que la pénurie du trésor ne lui permettait pas de voler au secours de ces braves. Les dames portugaises se signalèrent encore dans cette occasion. Celles de Chaûl , dont l'exemple fut bientôt suivi parcelles de Goa, firent à Castro présent de leurs bijoux , et il équipa une puissante flotte. Il voulait la conduire lui-même ; mais il se décida à envoyer d'abord son fils ainé, don Alvar, avec cinquante vaisseaux et neuf cents hommes , lui recommandant d'obéir à Mascarenhas , malgré son titre de général de la mer. Des tempêtes retardèrent la marche d'Alvar. Cependant cent de ses hommes se rendirent à Goa sur de petites barques -en troupes peu nombreuses, et Alvar y parvint lui-même ensuite avec quatre cents hommes.
Mascarenhas sut si bien employer un tel secours ; qu'il chassa les ennemis de la par-
tle des bastioîis dont ils s'étaient rendus maîtres 5 mais la présomption des jeunes compagnons d'Alvar manqua de tout perdre. Malgré ses observations, malgré celles de FernanddeMénèzes, ils se plaignaient de ce qu'on les tenait enfermés dans des murailles; ils voulaient, disaient-ils, imiter leurs aïeux qui avaient fait tant de belles actions. Enfin Mascarenhas fut obligé de céderàleur^ désirs, pour ne pas voir son autorité tout-kfait compromise.
Il sortit avec quatre cents hommes, et en laissa deux cents dans la place. Alvar et Ménèses conduisaient Favant-garde ; mais j quand il fallut escalader les murs, ceux qui avaient été si braves en paroles changèrent de ton, et le gouverneur put les railler à son tour. Il les poussait devant lui, et arriva ainsi au-dessus des retranchemens.
Les ennemis accoururent en foule, et chargèrent vigoureusement ces hommes déjà découragés. Le sage Ménèses périt en combattant avec courage^ Alvar de Castro, renversé d'un coup de pierre, ne dut la vie qu'aux secours de Mendoze et de Mélo ; plusieurs braves i^estèrent parmi les morts ,
et Mascareiihas fit une retraite honorable, après toutefois avoir perdu près de soixante hommes, sans compter les blessés.
A la jactance de ceux qui avaient été cause de ce malheur', succéda le plus profond abattement. Les ennemis au contraire, tant de fois battus, se réjouirent comme s'ils eussent remporté la plus importante victoire. Rumécan parut désirer avec ardeur l'arrivée du vice-roi, et se mit à jeter les fondemens d'une nouvelle ville , avec ceux d'un palais pour lui-même.
La fin de l'hiver approchait, et Castro allait pouvoir tenir la mer avec un secours de six vaisseaux qu'il avait reçu de Portugal. Il pressait d'ailleurs les préparatifs autant qu'il le pouvait; car son âme généreuse lui peignait la situation des assiégés, comme aussi cruelle qu elle l'était effectivement. Il reçut alors des lettres de Mascarenhas, où ce brave gouverneur lui apprenait l'arrivée de don Alvar, et la mort de don Ferdinand. Jean de Castro était un héros : il pleura en secret et avec une pieuse résignation le fils qu'il avait perdu , puis il ordonna des actions de grâce solennelles pour l'heureuse arrivée
du secours à Diu. Il voulut assister à la corémonie eu habits de féte , et se trouver le soir à un jeu de cannes , espèce de tournoi emprunté des Maures.
Il envoya Vasco d'Acugna rassembler ceux des vaisseaux d'Alvar Castro qui étaient encore dispersés par la tempête, fit croiser Manuel de Lima sur la côte de Cambaie, et, peu de temps après, se mit en mer. Alvar, de son côté, envoya en course de Diu trois vaivsseaux sous les ordres dAlmeïda. Il fit quelques prises, et s'empara entre autres d'un vaisseau commandé par un proche parent de Rumécan. Les assiégeans purent voir, quand il revint à Diu , un grand nombre de cadavres attachés à ses antennes. Rumécan offrit pour la rançon de son parent des sommes considérables ; pour toute réponse , Alvar lui en envoya la tête,
Lima mit tout à feu et a sang sur les côtes près desquelles il passa, et, parvenu dans le golfe, il fit dériver vers le camp des ennemis, par la force du courant, les corps de tous ses prisonniers qu'il avait fait pendre.
Ces terribles représailles, exercées par les Portugais , faisaient assez connaître aiu% as-
siegeans que ^ sur ce monceau de ruines ^ orme lescraignait plus autant qu'auparavant. Il vint en effet chaque jour des secours ^ et enfin, à leur inexprimable joie , les assièges virent paraître dans la rade la flotte du viceroi , forte de quatre-vingt-dix vaisseaux. Elle entra en faisant une décharge générale de son artillerie , et au bruit de tous ses insstrumens de guerre. La citadelie répondit par les mêmes démonstrations, et les ennemis firent aussi un feu extraordinaire. Ils parurent se réjouir de ce qu'ils allaient avoir une nouvelle occasion de triompher. Ces dispositions pouvaient ne pas être feintes ; car le renfort arrivé aux Portugais n'était que de quatre mille hommes , et les Indiens se trouvaient alors au nombre de quarantecinq mille. Ptumécan promit aux janissaires qui servaient dans son armée , qu'ils enlèveraient aux ennemis assez de drapeaux pour balayer leurs mosquées.
Dès la nuit même , Mascarenhas se rendit à bord du vaisseau de Jean de Castro. Le vice-roi l'embrassa , et le félicita de sa conduite glorieuse. On tint conseil ; l'avis le plus généreux fut adopté : ce fut celui de
forcer les i^etranchemens des ennemis. On adopta aussi le plan de Mascarenhas, reconnu pour le meilleur de tous ceux qui furent proposés.
Selon ce plan, Castro parut vouloir opérer la descente près de la tour de la ville la plus voisine du port. Il envoya de ce côté les chaloupes, et jusqu'à la sienne portant la bannière royale. On ne voyait que des lances, des demi-piques, des aièclies allumées; mais il n'y avait dans ces chaloupes que des matelots, des esclaves et des goujats. Tandis qu'elles attiraient toute l'attention des assiégeans , Castro, pendant trois nuits consécutives, fît passer ses véritables soldats du côté de la citadelle le plus écarté de la ville. Ils entrèrent au moyen d'échelles de cordes, et Rumécan n'en fut nullement informé.
La nuit du lo au ii novembre, le viceroi se rendit lui-même à la citadelle , et fit ouvrir les portes murées dont il voulut qu'on enlevât les battans. C'était annoncer aux troupes qu'il fallait vaincre ou mourir. 11 les harangua en conséquence, puis il les distribua en plusieurs corps.
Le premier de cinq cents hommes, et
compose de la garaison , €ut pour chef Mascareiihas. Cinq cents autres, tous nobles ou officiers de marine , étaient sous les ordres de don Alvar de Castro. Le vice-roi commanda le corps de bataille forme de troupes malabares, et de mille Portugais. Antoine Freyre garda la place avec trois cents hommes, et Manuel de Lima eut un corps détaché, aussi de trois cents hommes. Castro assura trois prix aux trois premiers guerriers qui monteraient sur les brèches des retranchemens ennemis, et donna ordre de ne faire aucun quartier.
Pendant le reste de la nuit, les Portugais préparèrent leurs armes, et se livrèrent à des exercices de piété. Le custode des cordeliers dit ensuite la messe sur la grande place, adressa une exhortation pathétique aux guerriers , et leur donna l'absolution généle. Trois coups de canons partis de la citadelle donnèrent le signal, et les chaloupes parurent se mettre en mouvement. Leurs fanaux et le feu de leurs mèches aperçus en ce moment oii le jour n'était pas encore venu, achevèrent de persuader aux Indiens que la principale attaque sei^ait de ce côté.
îi *
Ils y placèrent donc leurs meilleures troupes f et celles de plusieurs autres postes s'y rendirent d'elles-mêmes. La journée était assez avancée que leur erreur durait encore.
Mascarenhas , ayant forcé les tranchées, attaqua les premiers retranchemens ; il s'y passa un fait d'armes digne d'être rapporté. Deux jeunes nobles, Jean Manuel et Jean Faucon , devaient se battre en duel. On leur avait persuadé de substituer à ce défi, celui de se surpasser dans l'attaque des retranchemens ennemis. Leurs parrains portaient leurs échelles. Manuel , arrivé le premier sur le mur, eut la main droite coupée, puis la gauche, et, tandis qu'il s'appuyait sur ses poignets sanglans, un ennemi lui abattit la tête. Faucon montra autant de valeur, et ne fut pas plus heureux ; mais une foule de braves qui les avaient suivis les vengèrent, et le retranchement fut forcé. Alvaret Lima eurent le même succès , si ce n'est qu'il leur coûta plus de sang. Castro fut d'abord arrêté par une tour; mais il franchit cet obstacle. On a prétendu que c'était lui-même qui, à son attaque, avait eu la gloire d'entrer le premier dans les retranchemens ; mais qu'il
vouiut céder cet honneur à Përez de Tavora, son fidèle compagnon d'armes. A l'attaque d'un pont défendu par sept cents hommes, les gens de Castro furent arrêtés par un feu terrible de mousqueterie et d'artifice. Ils commençaient à reculer^ lorsque le vice-roi leur rendit le courage et effraya les Indiens, en s'écriant: ((Victoire! les ennemis plient.»
Bientôt il eut en tête Rumécan lui-même, Rumécan qui, revenu de son erreur, avait marché à la citadelle. Repoussé par Freyre, il vint retomber sur la troupe du vice-roi, l'enfonça deux fois, et deux fois abattit celui qui portait l'étendard royal. Les encouragejnens et l'exemple de Castro rendirent encore l'avantage à ses gens.
Alvar et Lima réunis eurent à combattre Mojate-Ran et Alu-Ran qu'ils défirent, après avoir éprouvé une vigoureuse résistance. Mascarenhas, plus intrépide que jamais dans cette grande journée, mit Jusarcan en déroute .
Le digne adversaire des Portugais, Rumécan , rallia ses troupes un peu plus loin , etlesdlsp<.sa en demi-cercle dans l'intention d'envelopper les ennemis. Castro fut obligé;
par cette manœuvre, de prendre aussi de nouvelles dispositions. Alvar^ son fiîs, placé à lavant-garde, parvint, à la seconde attaque, à mettre l'ennemi en fuite; mais comme les Portugais le poursuivaient avec trop dardeur , Rumëcan, à la tête d'un corps de réserve, exécuta une attaque où la victoire sembla enfin se déclarer pour lui. Un événement singulier ne contribua pas peu à la lui arracher. Le custode des cordeliers parcourait les rangs portugais , prodiguant les exhortations, un crucifix à la rnain. Une pierre lancée cassa le bras droit du Christ , et le religieux exhorta aussitôt ses compatriotes h venger cet affront fait à Dieu même. Pénétrés des même sentimens que lui , les Portugais redoublèrent tellement d'efforts, que leurs ennemis ne leur résistèrent plus. Alvar, Lima et Mascarenhas entrèrent dans la ville pêle-mêle avec les fuyards , qu'ils y e'gorgèrent en fouile.
Ils en ressortaient pour aller au-devant du vice-roi , lorsqu'ils trouvèrent encore devant eux le brave Rumécan , décidé avec un nouveau corps de troupes à recommencer le combat. Us se divisent et l'attaquent de
trois côtés avec fureur. Si les soldats de Runiécaa eussent imité sa valeur et celle des officiers, les Portugais auraient fini par succomber sous le nombre; mais ces troupes déconcertées dés le commencement par la manœuvre de leurs ennemis, cessèrent bientôt de faire résistance. Ceux qui ne purent fuir , se laissèrent égorger. On trouva Rumécan mort et à peine reconnaissable , sous les habits d'un simple soldat. Alu-Kan et quelques autres chefs périrent aussi. Mojate-Kan se sauva à cheval. Jusarcan fut pris et ne périt pas malgré l'ordre donné de ne faire aucun quartier. Six ou sept cents autres vaincus furent également épargnés lorsque l'on fut las de cette boucherie; mais la ville fut saccagée: ni le sexe, ni l'âge, ni les animaux même ne furent épargnés. Ce furent surtout les troupes de Mascarenhas qui commirent les plus horribles excès , en raison des maux inouïs qu'elles avaient soufferts pendant un si long siège. Le butin fut immense ; l'on trouva en outre dans la ville une grande abondance de vivres. Ainsi se termina le second siège de Diu , plus remarquable encore que le premier. Peu de temps après, Mascarenhas i^etourna en
Portugal, où la gloire immortelle qu'il avait acquise fut sa seule récompense.
Singulier trait de Jean de Castro^ Son triomphe à Goa.
Après avoir tant contribue à la délivrance de Diu, le vice-roi, Jean de Castro, jugeant que cette forteresse en ruines ne pouvait être réparée, résolut, en i547, ^.'en faire promptement construire une autre.
Mais îe trésor myal était vide, et il fallait que ceux qui prêteraient de l'argent eussent surtout confiance en Castro. Il conçut d'abord la pensée d'envoyer au conseil et à la ville de Goa, le corps de son fils Ferdinand , mort glorieusement pendant ce mémorable siège; mais le cadavre ne se trouva pas en état d'être transporté. Castro alors envoya une partie de ses moustaches, avec une lettre pressante pour obtenir l'argent qu'il désirait. Il pensait qu'on ne croirait pas capable de tromper un homme qui, ne pouvant engager le corps de son fils pour l'acquit d'une dette d'honneur, engageait une partie de sa propre personne. Sa vertu était si comiue, et la joie de la levée du siège de Diu si grande; qu'on s'empressa de lui faire
passer même une somme plus forte que celle qu'il demandait. On y joignit une lettre pleine d affection et de respect, et en même temps on lui renvoya son gage.
Les dames de Goa lui offrirent de nouveau leurs pierreries; mais ce second sacrifice ne fut pas jugé par Castro nécessaire à l'ëtat, et il les leur fit remettre telles qu'il les avait reçues.
La ville de Goa ne tarda pas non plus d'être remboursée de ses avances. Castro y parvint par la prise d'un vaisseau sur lequel se trouvaient des sommes beaucoup plus fortes que celles qu'on lui avait prêtées.
Quand il eut tout réglé dans Diu, il partit pour Goa où il était attendu avec impatience, et y arriva au mois d'avril. On le pria d'attendre au fort de Pangin, jusqu'à ce que la fête qu'on lui destinait fût préparée»
Il entra enfin dans la ville vêtu avec magnificence^ couronné de palmiers dont il tenait une branche à la main. Il traversa ainsi sous le dais les principales rues tendues des plus riches tapisseries de l'Inde. Les acclamations du peuple se faisaient entendre partout; les dames du haut des balcons je-
taient des fleurs et des essences; mais ce qui donnait à ce triomphe une triste ressemblance avec ceux des anciens Romains, c'est que Jusarcan et six cents prisonniers y paraissaient les mains liées derrière le dos. Leurs étendards renverses traînaient dans la poussière : ensuite venaient l'artillerie, les bagages et les dépouilles des vaincus, avec les représentations de la citadelie et de la bataille si funeste aux assiégeans. Les témoignages de l'allégresse publique se prolongèrent pendant plusieurs jours.
Les détails de cette féte furent envoyés en Europe, où plusieurs personnes s'étonnèrent que Castro habituellement si modeste, y eut consenti. La reine Catherine de Portugal dit même qu'il avait vaincu en chrétien , et triomphé en païen. Peut-être entrait-il dans ce triomphe des vues politiques. Il importait de relever aux yeux des souverains de l'Inde et de leurs peuples toujours prêts à secouer le joug des Portugais, la gloire que l'on venait d'acquérir. C'est eu considérant ce triomphe sous cet aspect, qu'il est possible de défendre Castro contre l'accusation d'un orgueil démesuré.
Mort de Jean de Castro. Quelques traits de sa vie.
Si l'on put reprocher à Castro davoir ce'lëbré avec trop de faste, dans Goa, sa victoire de Diu , il est impossible de ne pas le contempler avec respect dans son lit de mort.
Plusieurs contrariëte's, et surtout le soulèvement des troupes , qui étaient venues lui demander leur paye tambour battant et mèche allumée , lui causèrent une fièvre mortelle. Ce fut en vain qu'il reçut alors les magnifiques témoignagnes de la satisfaction du roi et de l'infant don Louis , pour la victoire de Goa. Sa vice-royauté et le généralat de la mer pour son fils étaient prolongés de trois ans, et il obtenait, outre des gratifications et des honneurs, un renfort de dix-sept vaisseaux.
Avant d'expirer, il manda près de lui les cinq principaux personnages de l'état dans son gouvernement, etle célèbre saint François Xavier. Il résigna toutes s s fonctions en leur présence. Ensuite, la main sur un livre d'Evangile, il tint le discours suivant :
« Je jure que jamais je n'ai rien détourné » à mon profit des biens du roi ou des par- :» ticuliers, ni l'eçu de prësens de personne • » que , n'ayant pas touché à temps mes ap- » pointemens , j'ai employé mon patrimoine » au service de l'état. Je me trouve, ajouta- » t-il^ dans une situation telle, que jeman-
que du simple nécessaire dont les soldats » jouissent dans un hôpital. Je n'ai pas 3) même été en état de me faire acheter un 3) poulet que mon médecin m'avait ordonné y) de manger. Dans cette extrême pauvreté , » je vous prie de me faire entretenir aux }) frais du public ou delà maison de la misé- » ricorde, pour le peu de temps qui me reste » à vivre. »
Et il avait exercé pendant plusieurs années le pouvoir souverain dans le plus riche pays de la terre, dans ces pays où non-seulement plusieurs de ses prédécesseurs -, mais même des agens très-subalternes avaient souvent amassé des fortunes immenses.
Castro s enferma ensuite avec saint François Xavier, ne s'occupant plus que de son salut, et mourut au mois de juin i548, à Tâge seulement de quarante-huit ans.
Après sa mort , on trouva dans une petite armoire trois rëales; c'était tout son argent. Là étaient encore une discipline teinte de son sang, et la portion de moustache qu'il avait engagée pour les besoins de l'état.
Castro, issu d'une famille illustre, avait toujours refusé de s'enrichir. Après le siège de Tunis, il fut le seul des officiers portugais qui refusa les deux mille ducats que l'empereur Charles-Quint leur donnaà tous. Il avait e'galement refusé le gouvernement d'Ormus, et une pension de mille ducats du roi de Portugal , lorsqu'il passa dans les Indes. « Je n'ai rien fait encore, dit-il, pour mériter ces récompenses. » Quand il recevait des présens, qu'il ne lui était pas possible de refuser , il les faisait déposer dans le trésor royal.
On rapporte que, près de quitter Lisbonne, il aperçut chez un tailleur un habit un peu élégant, destiné pour un de ses enfans; il le coupa en morceaux, et s'adressant au tailleur: « Dites à mon fîls qu'il se fasse fai- » re des armes, et puis encore des armes. » Castro, en un mot, fut chez une nation moderne un de ces Romains des premiers
temps ^ qui poussèrent au dernier point, et peut-être même jusqu'à l'excès , l'amour de la simplicité. Les vertus les plus estimables cessent d'être des vertus, quand elles sont outrées, v^ans doute Castro fît bien de ne pas s'enrichir par des voies illicites, malgré tant d'exemples qu'il avait sous les yeux -, sans doute le tableau de sa misère , tracé par luimême à ses derniers momens, est fait pour toucher tous les cœurs ; mais, sans afl'aiblir en rien l'hommage qui lui est dû, on peut dire qu'il eût mieux fait d'accepter, des princes qu'il avait servis, d'honorables témoignages de reconnaissance , que de s'exposer à implorer en mourant la charité publique. D'ailleurs il était père, et il ne lui eût pas été défendu de laisser à ses enfans yn autre héritage que celui de sa gloire.
Particularités de la venue des Jésuites au
Brésil.
Ce fut vraiment à ces i^eligieux que les Portugais durent l'avantage de pouvoir s'établir d'une manière stable dans cette riche colonie. Dans les premiers temps de la dé-
couverte, Ils furent en guerre avec toutes les nations sauvages. Ils enlevaient autant de Brésiliens qu'ils le pouvaient , pour les réduire en esclavage , et ceux-ci massacraient et dévoraient les Portugais qu'ils pouvaient surprendre.
Don Jean îîl envoya, en i549 » Thomas de Sousa, comme gouverneur général du Brésil. 11 emmena avec lui six jésuites, qui bâtirent dans Saint-Salvador , capitale de la colonie , une église et un couvent ; puis ils s'appliquèrent à convertir les sauvages.
La chose n'était pas facile : ces hommes ignorans , mais possédant la logique naturelle , alléguaient que les Portugais n'étaient pas moins vicieux qu'eux-mêmes, quoiqu'ils professassent la religion que l'on voulait leur faire embrasser; leurs prêtres, d'ailleurs, les affermissaient dans leur croyance, si l'on peut donner ce nom à un amas de superstitions. Un jour le père Nobréga rencontra im de ces prêtres, qui lui dit fièrement : « Je suis dieu et engendré de dieu ; le grand » dieu se communique à moi au milieu des » foudres et des tempêtes. ^)
De pareils hommes n'étaient pas faciles a
convertir; niais les simples naturels furent moins récalcitrans. Ils poussèrent même quelquefois la bonté de caractère jusqu'à Tune des plus sublimes vertus, le pardon des injures.
Les Portugais, bien reçus par la nation des Cariges, enlevèrent soixante-dix personnes, parmi lesquelles était le frère de Farancaha , considéré parmi cette peuplade. Ils s'en repentirent et résolurent de réparer leur faute; mais ils crurent que les jésuites seuls pourraient apaiser les parens des prisonniers. Deux de ces pères furent chargés de la négociation , et Farancaha courut audevant d'eux. Il les tint long-temps embrassés, en versant des larmes abondan1es.II leur dit ensuite que le passé était oublié , mais -qu'à l'avenir il fallait que les Portugais fussent justes. On rendit aux sauvages leurs compatriotes , et Farancaha déclara aux jésuites qu'il voulait leur confier, pour être élevé dans leur mission de Saint-Vincent^ un neveu qu'il aimait tendrement. Plusieurs autres Cariges imitèrent son exemple.
Une autre fois, les jésuites négligèrent la peuplade de Piiiguares, où ils avaient com-
mencé une mission. Un des chefs vînt les trouver, leur dit qu'il s'était fait chrétien à leur persuasion , et qu'ils ne devaient abandonner ni lui, ni ses compatriotes. Le raisonnement était juste : les pères se rendirent dans leurs villages, et furent reçus avec ces témoignages d'allégresse que les nations sauvages poussent jusqu'à une sorte de délire.
Ces mêmes hommes, pour une légère rétribution , cultivaient les terres et les sucreries des Portugais , puis ils archetaient des croix, des chapelets, des images pour leurs femmes. A ce moyen , les plantations prospéraient, l'argent jfinissait par revenir aux Portugais par la voie du commerce, et dans ces occasions-là , du moins, les envahisseurs du nouveau monde pouvaient en faire servir les habitans à augmenter leurs fortune-s sans violences et sans cruauté.
Naufrage d'Emmanuel S osa sur les côtes orientales c£ Afrique^
Emmanuel Sosa de Sépulyéda était d'une des plus nobles familles de Portugal. Il avait été, dans les Indes orientales, gouverneur
de l'importante forteresse de Dîu, lorsquen i553 il s'embarqua au port de Cochin pour revenir en Europe , avec sa femme Éiéonore de Sala, fille du général portugais dans les Indes. Ses enfans , son beau-frère et un grand nombre de domestiques ou esclaves, étaient de ce funeste voyage, et le nombre des personnes embarquées montait à environ six cents.
A la hauteur du cap de Bonne-Espérance, le vaisseau fut assailli d'une si horrible tempête, que l'on désespéra de doubler ce cap. Après avoir vu à chaque instant la mort présente , ils échouèrent sur la côte.
Les chaloupes ne suffirent pas pour sauver tout ce monde. A peine trois cents personnes purent parvenir à terre. Les autres furent engloutis avec le vaisseau ; moins malheureux que leurs compagnons , ils ne virent pas du moins se prolonger leurs misères.
Sans vaisseau , presque sans provisions , Ces derniers étaient jetés sur une plage inconnue; ajoutez que la plupart avaient été blessés dans ce funeste naufrage. Sosa, qui montrait autant de résolution que de prudence , donnait ses ordres, et parvint à faire
recueillir quelques débris du vaisseau naufrage'. Lorsque l'on n'eut plus cette ressource, il fallut songer à chercher un pays habité, ou fréquenté du moins par des Européens. On arrêta donc que l'on se dirigerait vers le fleuve dit du Saint-Esprit, oii les Portugais de Mozambique et de Sofala venaient commercer.
La distance de ce fleuve était de cent quatre-vingts lieues. Sosa fît à sa troupe un discours énergique , et finit par la prier d'avoir égard dans le partage des fatigues que l'on allait avoir à essuyer, à la faiblesse de sa femme et de ses enfans. Il eut lieu de se louer du dévouement et de l'obéissance de tant d'infortunés^ résolus de se laisser guider par lui.
Les peines qu'ils éprouvèrent en chemin peuvent facilement se concevoir; et, par le plus cruel des conlre-temps , lorsqu'il ne leur restait plus que trente lieues à faire, des torrens gonflés par les pluies, des rochers inaccessibles les forcèrent a faire des détours qui allongèrent de plus de cent lieues ce reste de leur voyage.
Ils arrivèrent enfin à ce fleuve si désiré^
et le roi , ou chef africain de ces contre'es , leur fît un accueil obligeant. Il avait souvent commercé avec les Portugais, et eut soin de prévenir Sosa que son voisin, sur le territoire duquel ils allaient passer, était un homme fourbe et cruel. Le désir ardent de gagner un établissement européen l'emporta sur toute considération , et ils passèrent le second des trois bras par lesquels ce fleuve se jettedans la mer.
Ils virent aussitôt venir à eux deux cents Cafres armés, et, malgré leur faiblesse , ils se mirent en défense. Leurs ennemis prirent alors le parti de dissimuler avec eux , pour s'emparer sans combat de leurs dépouilles. On négocia, et il fut convenu qu'ils attendraient, dans un lieu désigné, les intentions du roi à leur égard; intentions qui d'ailleurs, leur disait-on, étaient on ne peut plus favorables.
Ils s'étaient donc arrêtés depuis quelques jours , lorsque le roi leur fit dire qu'indépendamment de la rareté des vivres , qui avait jusqu'alors contrarié sa bonne volonté à leur égard, il avait été retenu par la terreur que leurs armes inspiraient à son peu-
pîe. Il leur promettait toute sûreté et toute protection, si, pour preuve de leurs intentions pacifiques, ils consentaient à les lui remettre.
Ce fut en vain que la prudente Ele'onore voulut détourner son époux de consentir à cette demande , et lui rappela l'idée défavorable que l'autre chef lui aA^ait donnée de celui-ci. Entraînés par leur funeste destinée^ Sosa et ses gens crurent devoir tout hasarder pour se soustraire à leur misérable état. A peine les armes furent-elles livrées, que les Cafres leur enlevèrent leurs trésors, et même les dépouillèrent tous. Eléonore s'en** fonça dans le sable, bien résolue d'y trouver son tombeau. Elle ne put s'empêcher de faire quelques tendres reproches à son mari et à leurs compagnons, sur leur funeste confiance, et leur recommanda sa mémoire, s'ils étaient assez heureux pour revenir dans leur patrie commune.
Sosa , livré au plus affreux désespoir que puisse éprouver un époux et un père , était dans une immobilité stupide. Bientôt revenant à lui, il se mit à courir de tous côtés pour cherch er à soutenir, par quelque nour-
riture, la triste existence de sa femme et de ses enfans. Nu, sans armes, sous uu ciel brûlant et parmi des peuples si féroces, que pouvait-il espérer? Il revint après des fatigues inutiles, et trouva Elëonore morte de faim , ainsi que ses enfans. Alors il s'enfonça dans le désert^ et on n'en eut plus de nouvelles.
Les Cafres avaient massacré ceux des Portugais qui s'étaient opposés à ce qu'ils leur enlevassent leurs vêtemens ; un grand nombre périt do misère ; et ils n'étaient plus que vingt-six, lorsqu'un marchand portugais, venu de Mozambique pour acheter de l'ivoire , fit cesser leur esclavage en payant leur rançon. Parmi ces hommes, ainsi conservés comme par miracle , était le frère d'Eîéonore.
Tel fut cet affreux événement qui excita une juste compassion en Portugal. Les malheurs et les vertus de l'épouse de l'imprudent Sosa méritaient de passser à la postérité. Aussi le chantre d'Inès, ce Camoëns, si infortuné lui-même, leur a-t-il consacré, dans sa Lusîade y des vers touchans comme le sujet qui les avait inspirés.
Einuiaiiuol Sosa iiaiifra^'o sur les ootos d' Vfi'lcjiio troiivo sa loinino oi sos l'.iifans inoi'fs (ioiiuin.
Carascoy avec un seul vaisseau^ combat tou^ te la flotte du roi cV Achem.
Il n'y eut peut-être jamais un fait d armes plus extraordinaire que celui-ci. En iSôg, Mem Lopez Carasco, allant avec un seul vaisseau et quarante homme d'équipage à nie de la Sonde, tomba au milieu de la flotte du x'oi d'Achem. Elle était de vingt galères, d'autant de jonques, et de cent soixante bâtimens plus petits. Carasco forma le projet de se défendre, et pendant toute la journée canonna les ennemis. Trois des galères accrochèrent le vaisseau portugais , et leurs équipages s'y précipitèrent; mais un franciscain et un jésuite , redoublant leurs exhortations, inspirèrent un tel enthousiasme à l'équipage, que les assaîllans furent tués ou jetés dans la mer. Dans le même temps , Daço , cousin de Carasco , sauta seul à l'abordage d'une des galères, y tua plusieurs ennemis , et reçut plusieurs coups de traits et d'épées avant de regagner son vaisseau. Carasco, qui donnait partout ses ordres avec tranquillité, reçut une blessure
si dangereuse qu'on le crut mort. Lorsqu'on vint annoncer cette fâcheuse nouvelle à son fils, il répondit : « C'est un brave » homme de moins; mais nous vivons, et » nous saurons vaincre ou mourir comme » lui. » Ce combat si inégal se prolongea pendant trois jours; enfin le roi d'Achem, ayant perdu quarante bâtimens coulés par l'artillerie portugaise et un grand nombre de braves soldats, rentra dans le port, et laissa les Portugais continuer leur route. Les vainqueurs, couverts de blessures, gagnèrent Malaca oii l'étonnement ne fut pas moindre que Tadmiration, quand ils y firent le rapport d'un fait si vrai et si peu vraisemblable.
Sans doute la différence des armes et Far* tillerie portugaise furent cause d'un résu^ltat si peu attendu. Il ne parait même pas que les Achemois eussent des armes à feu, cependant elles étaient bien connues alors danstoute rînde;mais du moins ils n'étaient pas comme ces Américains à demi nus et presque sans armes, que les compagnons de Cortez et de Pizarre massacrèrent par milliers, lis avaient de bonnes épées, des flè-
ches , du fer eiiGii ; et ^ s'ils eussent eu tous
autant de résolution que les équipages des
trois galères, il aiirait bien fallu que leurs
ennemis succombassent , mais ils paraît que
la plupart n'osèrent approcher du vaisseau
portugais qui les foudroya de loin. Cest la
seule manière raisonnable d'expliquer ce
combat d'un vaisseau contre deux cents.
Prodigieux efforts des princes de V Inde pour chasser les Portugais de cette contrée. Le vice-roi Atdide fait échouer tous leurs projets. Détails sur cet homme célèbre.
La haine des princes indiens contre les Portugais éclata Tan iSyo , après cinq années de préparatifs. Les principaux étaient Idalcan, Nizamaluc et le zamorin. Leurs forces leur donnaient tant de confiance^ qu'ils se partagèrent d'avance les villes et les terres de leurs ennemis.
Le vice-roi , Louis d'Ataïde , déploya une prudence et une fermeté dignes des plus grands éloges. On proposait d'évacuer la plupart des places, et de ne conserver que Goa etChaiil; il déclara qu'il n'abandonne-
rait rien , envoya du secours à Chaiil , et veilla lui-même à la défense de Goa. Il ne voulut pas même, comme on le lui conseillait, retenir dans l'Inde les vaisseaux destines pour le Portugal, a II faut qu'ils partent , dit-il , i) l'état en a besoin. INous suffirons pour )) vaincre nos ennemis. ))
Idalcan vint assiéger la forteresse de Be'nasterim avec cent trente mille Ifbmmes, dont trente-cinq mille de cavalerie, deux mille cent quarante éléphans , et trois cent cinquante pièces de canon. Non-seulement il y trouva la plus héroïque résistance; mais même Ataïde envoya de son côté don Georges de Menezès ravager les terres dldalcan. Dugne de Menezès et Vasconcellos furent chargés d'attaquer Dabul, qui appartenait au prince indien , ils brûlèrent les vaisseaux dans le port, et n'épargnèrent la ville qu'à la piière de leurs officiers subalternes. Le zamorin proposa la paix. Ataïde rejeta ses propositions avec la plus insultante fierté.
Ataïde, méditant sans cesse de nouvelles entreprises , entretenait des correspondances jusque dans les camps mêmes de ses ennemis, tandis qu'il donnait à ses soldats
Teexmple de toutes les qualités militaires. Il séduisit à prix d'or une (enfiiiie chérie dldaîcan , et sut par elle les plus secrètes pensées de ce prince.
Dans une seule occasion le courarje des Portugais se démentit. Deux cents d'entre eux avaient ordre de repousser six cents Maures ; ils furent saisis d'une terreur panique : mais Ataide se vengea bientôt en envoyant contre trois mille ennemis, cent vingt braves qui les chassèrent du lieu où ils avaient fait une descente.
Idalcan, furieux de ne pouvoir détruire un ennemi qui paraissait disposé à ne jamais faire la paix, ordonna à ses troupes d'aborder dans l'île de Goa même. Ataïde surpris, mais cachant ses inquiétudes, se porta contre les ennemis avec deux mille hommes. Déjà cinq mille d'entre eux avaient débarqué, malgré les efforts des Portugais. On se battit avec une sorte de rage depuis le matin jusqu'au soir du i3 avril, et le lendemain encore ; enfin quatre mille Indiens et un général dldalcan périrent à sa vue, tandis que les Portugais, à ce qu'on assure , îi'eurent que vingt hommes tués. Dans cette
affaire, comme dans plusieurs autres, le vice» roi était toujours au fort du danger. Pi us d une fois il reçut des balles et vit tomber h ses pieds des boulets sans rien perdre de son inaltérable sang-froid.
Idalcan demanda la paix> mais avec cette singulière condition, que Goa lui serait re-mise. On conçoit quelle réponse lui dut faire Ataïde. Dans ce temps-là même il envoya secourir Onor. C'était imiter les Romains qui faisaient partir des légions pour l'Espagne et d'autres provinces, quand Annibal était à leurs portes.
Le résultat du siège de Goa, qui dura dix mois, fut qu'Idalcan vit ses troupes diminuées d'un tiers, ses éléphans presque tous tués, sa cavalerie très-affaiblie , et qu'il se retira le désespoir dans le cœur.
Faretecan, général de Nizamaluc, s'était présenté devant Chaiil le même jour qu'Idalcan avait investi Goa. Son armée était de vingt mille hommes d'infanterie , et de huit mille chevaux. Ils n'inspirèrent aucune inquiétude, ni à Louis d'Andreada , gouverneur, ni à ses soldats. Au moyen d'un secours envoyé par le vîce roi,sous les ordres
de François Mascarenhas, capitaine tiès- 1 eiiornmë , et de ceux qu'ils avaient reçus d ailleurs, les Portugais se virent au nombre de deux mille dans une place bien approvisionnée, et ne montrèrent pas moins de résolution que les défenseurs de Goa. Cependant, depuis que INizamaluc lui-même sétait joint à son général , les Portugais étaient bloqués par trente-quatre mille hommes de cavalerie, et cent mille d'infanterie, outre trente mille pionniers, quatre mille ouvriers, trois cent soixante éléphans, et quarante pièces de canon.
Le poste du couvent de Saint-François fut confié à Alexandre de Souza , plus recommandable par ses qualités personnelles que par son illustre naissance; il y soutint plusieurs assauts, et ne l'abandonna que sur l'ordre du général . Mais aussi que ne devaient pas faire les chefs lorsque de simples soldats montraient une étonnante intrépidité. Un d'eux mis en sentinelle pour avertir ses camarades lorqu on mettrait le feu à un canon, s'aperçut qu'on le pointait vers lui. « Mes }) amis , cria-t-ii sans changer de place , pre- » nez garde à vous; adieu ; je vais comparai-
» Ire devant le juge éternel. » Au même instant le coup part et le tue.
Pendant un mois de suite , Chaiilfut battu avec soixante-dix pièces de canon; mais les brèches faites le jour, étaient réparées pendant la nuit.
L'hiver, qui commençait vers le mois d'avril, ne put déterminer jNizamaluc à interrompre le siège. Le 28 juin, il livra un assaut général et terrible. La nuit seule sépara les combattans. Les Indiens avaient eu trois mille hommes morts; les Portugais n'eu comptaient qu'un petit nombre , mais tous gens de la plus rare valeur.
Enfin, après dix mois de siège, Nisamaluc, voyant le découragement général de ses troupes , parla de paix et fut écouté favorablement. Les jeux et les fêtes succédèrent à la fureur et à l'acharnement : on se fit, de part et d'autre, des présens, et on ne se sépara qu'après avoir fait un traité d'alliance et de commerce.
Le zamorin, moins actif que ses alliés > n'éprouva pas autant de pertes en soldats ; mais il fat obligé de quitter le siège de îChalle, qu'il avait entrepris, pour défendre
ses propres terres ; ravagées par ordre du vice-roi.- Enfin, le roi d'Achem, que Ton pouvait considérer comme le quatrième chef de la ligue , fut obligé de lever honteusement le siège de Malaca et de se retirer dans ses états.
Cette ligue ne produisit donc d'autres effets que de rehausser la gloire des Portugais, et de faire voir qu'ils étaient .dignes de leurs aïeux ; mais celui que la voix publique proclama surtout digne de vivre éternellement dans la mémoire des hommes, ce fut le grand Ataïde.
Dès sa jeunesse , il s'était distingué dans les Indes, et, quoiqu'il n'eût que vingt-deux ans, le vice-roi Etienne de Gama l'avait armé chevalier. Dans la suite , il avait eu le titre d'ambassadeur près de Charles- Quint, et l'avait aidé de ses conseils et de son bras à la fameuse bataille de Munlberg. Après sa victoire , Charles lui fit présent d'un cheval magnifiquement enharnaché, et voulut l'armer lui-même chevalier. Ataïde répondit qu'il l'avait été déjà dans les Indes par Etienne de Gama: u J'en )) suis fâché y lui répondit cet empereur^
» qui savait si bien apprécier les hommes ; » car j'aurais plus estime rhonneur qui
me serait revenu en vous conférant » cette distinction^, que la victoire que je » viens de remporter. »
Quand Ataïde revint des Indes, immédiatement après sa glorieuse campagne , le roi Sébastien le reçut avec les plus grands honneurs , et lui donna sur lui-même la main droite, sous le dais, lors des actions de grâces qui eurent lieu pour ses triomphes.
Huit années plus tard, en iSyg, Ataïde, par une distinction très-rare , fut renvoyé de nouveau dans l'Inde, c omme vice-roi; et ce qu'il y eut de singulier, c'est que cet honneur fut en quelque sorte une disgrâce. Sébastien l'avait nommé généralissime de l'armée qu'il voulait conduire en Afrique , dans la vue de rendre hommage à sa valeur; mais ce prince, jeune et impétueux , fut étonné de voir qu'à cette valeur Ataïde joignait une prudence consommée. Il souffrit impatiemment les sages conseils qu'il lui donnait avec franchise ; mais du moins il ne le disgracia pas ^ comme eussent pu faire d'autres princes. Sous prétexte que
les Indes avaient besoin de sa présence, il l'y renvoya tout à coup, dansune mauvaise saison , et seulement avec deux vaisseaux €t une caravelle*
Ataïde, après un très-heureux voyage, se rendit a Goa vers la fin du mois d'août , et sa présence suOlt pour ramener Fèpouvante dans le cœur des ennemis du Portugal. Il n'eut donc pas cette fois occasion de déployer toute les ressources de son génie ; mais il sut rendre à sa patrie tout l'éclat dont elle avait joui sous son premier gouvernement.
L'époque de sa mort fut aussi celle des plus grands malheurs du Portugal , par suite de la funeste expédition de Sébastien ^ dontsans doute Ataïde eût prévenu les funeste résultats. Le cardinal infant, don Henri, monta sur le trône qu'il n'occupa que huit mois ; et enfin le Portugal fut soumis à Philippe II, roi d'Espagne. Dans ce tempslà même, en i58i , Ataïde mourut à Goa , laissant dans ces contrées un nom aussi célèbre que celui des Vasco de Gama, des Almeyda , des Albuquerque et des Jean de Castro. 11 ne fut même pas, comme eux/
Fobjet de quelques reproches plus ou moins fonde's; ce fut franchement et sans restriction que les officiers , les soldats et le peuple , s'accordèrent à le louer.
Quand on eut réglé les affaires du gouvernement, on s'occupa de lui rendre les honneurs qu'il méritait à tant de titres. Non-seulement il fut dans les églises le sujet d'éloges publics et pompeux, mais, dans toutes les classes de la société, on versa sur lui des larmes sincères. Parmi les princes indiens, ceux qu'il avait protégés lui donnèrent de vifs regrets; et ceux dont il avait arrêté les projets d'indépendance , espérèrent que désormais ils pourraient les reprendre avec avantage , ce qu'ils n'eussent jamais osé espérer pendant sa vie. Ainsi même en le considérant comme un enne mi, ils lui donnaient les témoignages les moins équivoques de leur estime et de leur admiration.
Expédition du roi Sébastien en Jfrique Ses funestes résultais.
Roi à trois ans, don Sébastien fit paraître dès sou enfance , un enthousiasme religieux
et guerrier qui lui deviht aussi funeste à luimême qu'au Portugal , tant les sentimens les plus nobles peuvent égarer les grands cœurs, lorsqu'ils ne sont point régies par la prudence.
Sébastien saisit avec avidité l'occasion d'une guerre civile qui éclata dansle royaume de Maroc, pour signaler son courage. L'oncle et le neveu , Mulei Moluc et Mulei Mahomet , se disputaient un trône si souvent ensanglanté. Mulei Moluc eut l'avantage, et força son jeune compétiteur d'abandonner l'Afrique.
Il vint en Portugal, et détermina Sébastien à soutenir sa cause , insistant beaucoup sur ce que son oncle était attaqué d'une maladie mortelle. Les remontrances de plusieurs sages conseillers furent inutiles , et le monarque chrétien alla débarquer dans le royaume du prince musulman, à la tête seulement de treize mille hommes.
Mulei Moluc l'attendait avec quarante mille cavaliers, sans compter dix mille fantassins , et une assez grande multitude de troupes irrégulières. Malgré la supériorité de ses forces, Moluc, grand capitaine, ré-
2go
sôlut de recourir à la ruse ; ses troupes lâchaient pied, par son ordre, dans toutes les escarmouches, afin d'augmenter la confiance du belliqueux Sébastien. Lorsqu'il l'eut attiré assez loin de sa flotte, il tint ferme, et enveloppa l'armée portugaise. Peu sûr du courage et de la prudence de son frère Hamet, auquel il n'avait pu se dispenser de donner le commandement d'un corps considérable, il lui déclara que, s'il fuyait, il l'étranglerait de ses propres mains : menace bien digne du chef d'une de ces nations chez qui la valeur est toujours jointe à la férocité.
Persuadé, au reste, que sa fin était proche, Moluc eut l'attention d'ordonner a ses officiers de cacher sa mort, si elle avait lieu pendant la bataille.
Les intrépides Portugais , soutenus par la présence et l'exemple de leur roi, repoussèrent d'abord leurs ennemis. Un effort que fit Moluc pour leur arracher la victoire, acheva d'épuiser ses forces. A peine l'eût-on replacé dans sa litière, qu'il expira, en mettant un doigt sur sa bouche pour recommander plus que jamais le silence à ses généraux.
2gi
L'inëgalitë des forces et l'intre'pidité de la cavalerie maure, firent bientôt essuyer à la petite armée de Sebastien les plus sanglans de'sastres. Lui-même fut tue dans la mêlée, et Mulei-Mahomet se noya. Ainsi, des trois princes qui combattaient dans cette sanglante journée, aucun ne survécut, soit à la défaite, soit à la victoire. Affaibli par la plaie profonde qu'il reçut de ce funeste re-» vers, le Portugal se vit encore déchiré par des factions, et perdit pour long-temps sa tranquillité ainsi que son indépendance.
Tableau complet de la révolution qui affran^ chit le Portugal du joug des Espagnols,
Ce grand événement est, sans contredit, le plus important de tous ceux dont se compose l'histoire de Portugal. Vertot en a don^ né l'histoire écrite, selon son usage, avec un talent rare, mais trop peu de respect pour la vérité dans le détail des faits. Ce n est point lui qu'on a pris pour guide. L'exactitude a paru le premier devoir, dans un recueil tel que celui-ci.
La décadence du Portugal date de l'épo-'
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que OÙ il tomba sous la domination de Philippe IL Ce prince dissimulé ne laissa point paraître sa haine contre ses nouveaux sujets; mais il contribua de tous ses moyens à les accabler. Philippe III, son fils, suivit les mêmes principes, mais plus ouvertement.
Philippe II lui avait laissé , en mourant, un écrit dans lequel il lui recommandait d'employer tous les moyens pour les empêcher de se Soustraire à la domination castillane, i< sans examiner si ces mesures étaient justes » ou injustes. » Ces préceptes dirigèrent en tout la conduite de Philippe III et de ses ministres. Il fît, pour ses guerres d'Europe, de grandes levées en Portugal, de sorte qu'il ne fut plus possible d'envoyer dans les deux Indes que des forces peu considérables. On fit, en 1609, une trêve avec les Hollandais, et on n'y comprit pas les Portugais^ sous prétexte que cette trêve ne pouvait s'étendre qu'aux peuples renfermés dans la ligne qui séparait la navigation du Portugal d'avec celle de l'Espagne. Ainsi les Portugais, ayant le même souverain que les Espagnols , eurent seuls les Hollandais à combattre, et furent souvent défaits^ parce
que la plus grande partie de leurs troupes étaient occupées en Flandre, à des guerres auxquelles leurs intérêts étaient totalement étrangers.
Ce que les Castillans désiraient principalement, c'était d'affaiblir, d'opprimer le duc de Bragance, redoutable pour eux par i'aiFection que lui portaient les Portugais , par ses richesses, et par les droits incontestables que sa naissance lui donnait à la couronne. On fît plusieurs tentatives pour l'enlever; elles furent sans succès , et, afin de ne donner aucun prétexte aux persécutions, il se reèira dans ses terres.
La cour d'Espagne, ne gardant plus de mesures, remplit les principales places de Castillans, de Navarrois, d'Italiens, et d'une foule d'autres étrangers , au mépris des lois et des privilèges de la nation. Les plaintes ne servirent qu'à attirer des disgrâces à ceux qui se les permirent.
Tout indolent qu'était Philippe IV, il n'en suivit pas moins, avec le Portugal, les maximes de son aïeul et de son père. Dès le commencement de son règne, il dit au duc d'Olivarès , qui régnait sous son nom : a Hé
» bien! comte, n'accablerons-nous pas ces » Portugais une fois pour toutes? » Le ministre répondit que sa majesté le laissât faire, et qu'il terminerait bientôt cette opération au gré des désirs du roi. Cette conversation eut lieu en présence d'un grand d'Espagne, qui en fit part à plusieurs personnes; et les Portugais ne tardèrent pas a en avoir connaissance. Ils furent plus ulcérés que jamais, et bientôt le système de spoliation et d'oppression suivi à leur égard avec une nouvelle activité, les porta au dernier terme du désespoir. Olivarès choisit ce moment pour placer au milieu d'eux des hommes tout dévoués à ses intérêts, et ces hommes furent deux Portugais. Soarès, sous le titre de secrétaire d'état de Portugal , résida à Madrid ; Vasconcellos, avec le même titre?^, fut placé à Lisbonne. Ce dernier, haïssant la noblesse dont il était également haï, la traitait avec la plus insupportable hauteur. Tous ses ordres étaient des lois suprêmes. La cour d'Espagne avait nommé pour vice-reine Marguerite de Savoie, duchesse de Mantoue; mais , par le fait, la puissance suprême résidait dans la personne de Vasconcellos. Un
seul trait prouvera son arrogance et son despotisme. Un jour, pour une faute légère, il fit raser la tête à un homme, et l'envoya aux galères. L'archevêque de Brague, le premier homme de 1 état dans l'ordre du clergé, et membre du conseil de la vice-reine, lui demanda par quelle autorité il persécutait ainsi cet homme, a Par l'autorité, répliqua » fièrement Vasconcellos, qui me fera en- » voyer dans son diocèse votre très-ilîus- » tre seigneurie^ si elle s'avise de critiquer }) mes actions. »
La rigueur des impôts excita quelques soulèvemens à Brague, à Evora, à Lisbonne ; le ministre espagnol fît peser sur tout le royaume une très-forte amende^ et, ayant convoqué à Madrid les principaux seigneurs portugais, il leur proposa d'incorporer le Portugal à la monarchie espagnole. Sur leur refus ; il en fit arrêter plusieurs, et l'on eut tout sujet de craindre pour leurs jours.
La révolte de la Catalogne parut offrir une occasion d'éxécuter les vues que l'on avait sur le Portugal. Le roi d'Espagne écrivit à tous les seigneurs portugais, et particulièrement au duc de Bragance; qu'ils eussent
à se tenir prêts à faire partie de rexpe'ditlon destinée contre cette province , sous peine de voir leurs biens confisqués , d'être dégradés de noblesse, et emprisonnés pour le reste de leurs jours.
Il n'y eut qu'un cri d'indignation, et on parla enfin ouvertement de placer la couronne de Portugal sur la tête du duc de Bragance, légitime héritier du pouvoir souverain, comme petit-fils de l'infante Catherine. '
Mais on craignait qu'il ne refusât, et plusieurs demandèrent qu'on le proclamât malgré lui, afin de le forcer à prendre un parti décisif, losqu'il se verrait ainsi en butte à toute l'animosité de la cour d'Espagne. Gn proposa aussi divers autres partis, et même celui de se former en république.
La cour, sur ces entrefaites, chargea ce prince de visiter toutes les places maritimes menacées, à ce que l'on croyait , d'une invasion de la part des Français. Le duc se rendit d'abord à Almada, où il eut pour la première fois une entrevue avec les principaux chefs de la noblesse. On ne s'expliqua
pas clairement de part ni d'autre , et l'on se contenta de gëmir des maux de la patrie.
Le ministère espagnol , dësolë de ce que, pa^^sa conduite prudente , le duc de Bragance ne donnait sur lui aucune prise, et détermine à le faire sortir du Portugal , à quelqueprixquecefùt, lui proposa le gouvernement de Milan. Il le refusa, sous prétexte qu'il n'était nullement au fait des affaires d'Italie. On l'invita de se rendre à la cour pour accompagner le roi dans un voyage projeté. Il pria qu'on voulût bien le dispenser de cet honneur, parce que sa fortune ne lui permettait pas de paraître à la cour avèc l'ëclat convenable à son rang.
Cependant il continuait sa visite dès pc^-ts de mer. On avait dessein, en le chargeant de cet emploi, de le faire arrêter ou assassiner dans quelqu'une de ces places ou sur la flotte de Lisbonne,- mais il fut toujours si bien accompagnë, que cet odieux complot ne put être exëcutë. On se vengea en faisant des passe-droits à sa famille pour plusieurs places importantes , et il ne parut pas s'en apercevoir.
Cependant Oiivarès pressait le départ de
la noblesse pour la Catalogne. Elle était surveillée par les agens de Vasconcellos, et il n'était plus possible de reculer le moment décisif; il fallait ou partir ou se mettr^n révolte ouverte.
Ainsi donc le 12 novembre 1640^ jour que l'on doit regarder comme celui oii le mécontentement des Portugais prit vraiment le caractère d'une conspiration, les principaux seigneurs s'assemblèrent dans le jardin d'Antoine d'Almada. Le duc de Bragance n'y vint pas ; mais on vit Juan Pinto Ribeiro, chargé à Lisbonne des affaires de sa maison. Ce Pinto était un de ces esprits extraordinaires qui semblent nés pour changer la forme des états; mais ses rares qualités, qui eussent pu être dangereuses s'il en eût fait un mauvais usage, ne furent employées que pour le bien de sa patrie, qui lui était aussi chère que son maître. L'ambition de Pinto , en un mot, se proposait le but le plus louable, l'affranchissement de son pays, inséparable de l'élévation du duc de Bragance. Il représenta les maux qui pesaient sur le Portugal, et conclut à ce que l'on envoyât quelqu'un de sur au duc, pour lui of-
frir la couronne, en ajoutant, ainsi que plusieurs l'avaient déjà proposé, que, s'il refusait, on ne l'en proclamerait pas moins, ce qui le perdrait près de la cour de Madrid. On applaudit ; on veut le charger de la mission : mais le prudent Pinto fait observer à l'assemblée qu'attaché , comme il l'est au duc, il est trop expôsé aux regards de Vasconcellos et de la régente, pour hasarder sans danger une pareille démarche. On en chargea donc Mendoce , qui accepta cette marque de confiance avec joie. Pour se rendre à Vilîa-Viciosa , où était le duc , il fallait passer par Evora ; Mendoce y vit deux des conjurés, et leur fit part de ce qui avait été résolu.
Le duc était à une maison de plaisance près de Villa-Viciosa ; Mendoce s'y rend , l'aborde à la chasse, et, quand il se voit seul avec lui, il lui offre sans détour, au nom des grands de Portugal, la couronne du royaume. Le duc témoigna le désir qu^on lui donnât le temps de réfléchir sur une proposition si importante , lorsque l'arrivée d'un tiers mit fin à la conversation.
Le duc consulta Viégas, son sécretaire :
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les conjurés craignaient qu'il ne le détournât d'accepter la couronne; mais cet homme sensé Tafiermit, au contraire, dans les dispositions qui le portaient secrètement à se prêter aux vœux des Portugais , en lui remontrant toutefois qu'il fallait surtout de la célérité 5 au reste il le pria de prendre aussi l'avis de la duchesse.
Elle était Espagnole, et fille du duc de Médina-Sidonia , l'un des plus illustres seigneurs de la Castille; mais elle ne songea qu'à sa patrie adoptive ; elle ne vit que l'honneur de régner, et îa sûreté de son époux: « Régnez, lui dit-elle, ou mourez » une couronne sur la tête; ce parti vaut D) mieux que l'esclavage. Au reste, Olivarès » ne s'en tiendrait pas à votre abaissement. )) Il a juré votre perte : vous ne devez donc 3) pas hésiter à accepter l'offre que Ton vous » fait. » Mendoce fut appelé; le duc lui annonça son acceptation. Le zélé Portugais voulut lui baiser la main comme à son souverain-, mais le duc lui dit qu'il n'était pas encore temps, et qu'il fallait songer à exécuter un si grand projet.
Il n'y avait effectivement encore rien
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d'arrêté. On passa plnsieurs jours en entrevues et en démarches, Pinto se hasarda de se rendre près du duc , afin d'en obtenir des gages qui rassurassent les conjurés inquiets sur ses résolutions. Les momens n'avaient jamais été si précieux. On sut que plusieurs personnes qui pouvaient avoir connaissance du complot , partaient pour Madrid , et que Vasconcelios multipliait les espions auprès des seigneurs portugais. Le duc n'hésita plus : il dit à Pinto qu'il fallait que la révolte commençât par Lisbonne, et non par Evora. Pinto se jeta à ses pieds , et lui baisant lamain malgré sa résistance : (( Seigneur, )) lui dit-il, je vous considère déjà comme » mon roi. »
Chargé de deux lettres où le duc exposait nettement ses projets, et donnait les assurances positives de son acceptation , Pinto rejoint ses amis. La nuit suivante, on se rend chez lu i, dans l'appartement qu'il occupait au palais du duc. Les plus grandes précautions sont prises pour ne donner aucun soupçon. Lesconjurésentrent un à un, deux à deux; Pinto , qui a écarté les domestiques, les reçoit sans lumière, dans son anti-cham-
bre. Ces reunions, qui ne sont d'abord que de sept ou huit personnes, se multiplient jusqu'au 20 novembre, où les conjures, alors au nombre de quinze, arrêtent que le i'^'. décembre sera le jour décisif.
Les dix jours d'intervalle sont employés à sonder le peuple dont il fallait être sûr, sans cependant lui confier un secret si dangereux. L'habile Pinto cause avec les principaux bourgeois, et s assure de deux d'entre eux, nommés Mos et Corée , qui promettent de soulever le peuple , sur lequel ils ont une grande influence par leurs richesses et les charges qu'ils ont occupées dans la ville. Il gagne de plus Nicolas de Masa, simple moine, mais homme qui a sur les principaux liabitans une influence\ extraordinaire ,• il donne à la conjuration les magistrats, les greffiers et les chefs des métiers. Quelquesuns hésitent ; Pinto les raffermit par les motifs les plus puissans , par leur haine contre les Espagnols, et le souvenir de la prospérité du Portugal, lorsqu'il n'obéissait qu'à ses rois naturels. Enfin il amène les principaux à don Antoine d'Almada, et ils jurent à ce chef de l'entreprise, qu'ils périront, s'il
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le faut, pour soustraire la patrie au joug des Castillans.
Le nombre des chefs, bientôt porté à quarante , devint si considérable, que don Rodrigue d'Acugna^ archevêque de Lisbonne, en eut connaissance. L'heureuse destinée du ducdeBragance fît que cet archevêque voulut prendre part à la délivrance de sa patrie. Ses parens l'imitèrent; le saint oftice luimême se prononça pour le duc; et bientôt on eut dans la conjuration, des moines, des hommes de tout état , de tout métier, de tout âge , et jusqu'à des femmes et des enfans.
On s'étonne , avec raison que , parmi une si prodigieuse multitude, personne n'ait songé à donner quelque lumière de ce qui se tramait au gouvernement espagnol. Le fait est réellement aussi merveilleux que constant j ce que l'on doit en conclure, c'est que ce gouvernement avait aliéné tous les esprits, dans toutes les classes de la société , et que rien ne fut plus juste que cette mémorable révolution.
La mort de Vasconcellos fut résolue sans difficulté; mais quant à Farchevêque de
Brague, tout dévoue aux Espagnols, on arï-êtaquon se bornerait à veiller sur lui, pour ne pas aliéner par sa mort l'inquisition et le clergé , et qu'on s assurerait de sa personne le jour de Texécution du complot.
Le duc de Bragance , de son côté , se disposait à faire soulever toute la province d'Alentéjo, dont il était à peu près sur, et à chasser les Espagnols du Portugal ^ lors même que la conjuration de Lisbonne ne réussirait pas.
Sur ces entrefaites , il reçut du duc d'Olivarès l'ordre formel dese rendre à la cour de Madrid ; et, pour qu'il n'eut aucun prétexte pour éluder encore , on lui envoyait une ordonnance de dix mille ducats à prendre sur le trésor royal , dans le cas où il aurait besoin de cette somme. Il fallait bien paraître obéir; ainsi , en présence du courrier, îl fît prendre à la plus grande partie de ses équipages la route de Lisbonne , régla tout dans son gouvernement, envoya un message à la duchesse pour lui annoncer son voyage , et écrivit à Olivarès qu'il serait sous huit jours a Madrid. En même temps, il manda ce nouveau contre-temps aux conjurés, en
ajoutant qu'il fallait ou qu'ils agissent sans plus de délai , ou qu'il se mît en route. Cette nouvelle leur causa une assez vive alarme, et une circonstance particulière vint y ajouter la crainte de voir leur secret révélé.
Don Antoine d'Almada connaissait depuis long-temps don Juan de Costa, qui s'était toujours prononcé avec énergie contre les Castillans. Étonné que l'on n'eût pas encore sonj^é à l'associer à là conjuration , il la lui révéla dans tous ses détails.
De Costa^quiTavait écouté avec attention, lui répondit qu'il ne voulait point participer à une entreprise si dangereuse et même inexécutable. Il ajouta que l'on n'avait ni armée de terre, ni armée de mer ; qu'on serait inondé de troupes castillanes, et qu'à leur aspect le peuple, sur lequel on comptait, se tournerait contre les conjurés; que le duc de Bragance, lui-même, trouverait bien le moyen, en les abandonnant, de faire sa paix avec la cour. « Ainsi, dit-il en terminant , )) vous serez les victimes que la cour d'Es- » pagne sacrifiera. Votre entreprise creuse )) donc sous vos pas un précipice où vous ne » pouvez manquer d'être engloutis. »
La surprise d'Almada fut au comble. Frémissant d'avoir ainsi , par une seule imprudence, compromis tant d'hommes généreux, il sort de la stupeur où l'avait d'abord jeté le discours de don Juan de Costa, et, tirant son ëpée: « Lâche, lui crie-t~il, misérable in- )) digne du nom de Portugais , ta fausse :» grandeur d'âme m'a arraché mon secret » et celui de mes amis ; mais je vais réparer 5) ma faute en t'ôtant la vie. » De Costa épouvanté jure qu'il est prêt à entrer dans la conjuration. Les sermens terribles qu'il prononça rassurèrent un peu d'Almada 5 cependant il résolut de le surveiller, et, au risque de s'attirer de cruels reproches , informa lui-même les conjurés de ce funeste accident.
Revenus de leur première terreur, ils rejetèrent la résolution qu'ils avaient d'abord prise de reculer l'exécution du projet. De Costa d'ailleurs les tranquillisa sur son compte, par des témoignages multipliés de zèle et de dévouement. Pinto les avait bien jugés ; d'abord ils l'avaient obligé de mander â son maitre que tout était ajourné; mais, par une autre lettre, il le pressait d'agir de
son côte comme il avait ëtë arrêté , lui donnant l'assurance que les conjures agiraient au jour marque.
Mais y si l'entreprise devait avoir les plus heureux re'sultats, les conjurés semblaient condamnés à éprouver jusqu'au dernier moment les plus vives alarmes. La veille même du jour décisif, Vasconcellos se rendit de l'autre côté du Tage. Ils s'imaginèrent aussitôt qu'informé du complot, il était allé chercher des troupes , et demeurèrent jusqu'à la nuit dans une cruelle perplexité. Son retour leur rendit le calme et l'espérance ; son absence n'avait eu d'autre motif qu'une fête à laquelle il était invité.
Transportés de joie, ils attendirent avec impatience que la nuit se fût écoulée, pour se rendre le lendemain en armes chez les trois principaux chefs de la conjuration. Ce jour venu, l'énergie redoubla, et l'histoire a conservé les noms de doua Philippine de Vilhéna et de dona Maria de I^ancastra qui armèrent elles-mêmes leurs fils, en leur disant que si leur sexe et leur âge le leur permettaient, elles leur montreraientrexempie de combattre et de mourir pour la patrie.
La première était mère de don Jérôme d'Ataïde et de don François Coutigno; la seconde, de don Fernand Teîlez, et de don Antoine Telle2-de-Syîva.
L'aurore paraissait à peine, lorsque les conjurés se rendirent, comme on en était convenu , chez les trois chefs. Il fat résolu que les uns attaqueraient la garde castillane, et les autres la garde allemande. Une troisième troupe devait se rendre à l'appartement de Vasconcellos et le jeter par les fenêtres pour imprimer la terreur aux partisans des Castillans ; d'autres enfin se chargeaient d'occuper la salle et les avenues du palais, pour exciter le peuple à crier avec eux: Vive la liberté et le roi don Jean y duc de Braganceî Ces divers mouvemens furent exécutés avec autant de précision que de Lonheur.
A neuf heures du matin, les conjurés partent et se rendent tous armés dans la grande salle du palais, de deux côtés différens. On tire un coup de pistolet ; c'était le signal d'attaquer les gardes castillane et allemande. Don Michel d'Almeyda tire son épée 5 crie : Liberté! vive Jean IV, roi de
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Portugal ; et s'avançant à la fenêtre^ s'adresse ainsi au peuple :
(( Braves Portugais ! nos misères sont » finies ; nous sommes libres , le duc de » Bragance est notre roi légitime ! nous » anéantissons la tyrannie castillane; nous » rendons à notre souverain sa couronne. » Puisse le ciel rendre aussi au Portugal » son antique splendeur! puisse la race du » roi régner à jamais sur nous! »
En parlant ainsi, ce vénérable vieillard verse des larmes abondantes. Le peuple se presse , la foule augmente et fait retentir les airs des cris: Vive la liberté! vive Jean IV! périssent tous ses ennemis, tous les ennemis du Portugal !
George de Meîlo ; Etienne d'Acugna ^ Antoine de Mello de Castro (^), et leur troupe , fondent avec impétuosité sur la garde castillane. Surprise à Timproviste , elle veut en vain se retrancher dans le corps-
Pour éviter les répe'titions , et ne pas ralentir îa narration , les noms de ces principaux libérateurs du Portugal ont été jusqu'à présent pour la plupart omismais c'est ici le lieu de les mentionner.
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de^garde. On la force de se rendre et de crier : Vive le duc de Bragance ! A la tète de cette troupe marche un prêtre, qui d'une main montre le ciel avec le crucifix qu'il tient , et de l'autre combat avec fureur. Son aspect, son exemple accroissent encore , s'il est possible , l'enthousiasme général.
Michel d'Almeyda, Alphonse de Mënezès, Gaspar de Brito Freyre, Marc-Antoine d'Azevedo, Pierre de Mendoce et Thomas de Souza , surprennent la garde allemande , à la tête de leur troupe ^ et la font prisonnière. Ainsi l'entrée du palais est libre.
Pinto s'y précipite avec Antoine Tello , Jean de Sa , Menezès , Antoine Telles , blessé au bras d'un coup de pistolet dans l'attaque de la garde allemande , le comte d'Atonguia et ses frères, François Coutigno, Alvarès d'Abrachès , Ayrès de Saldagne , Alvarès d'Acugna, Juan de Saldagne et Souza , Gaston Coutigno , Dias de Saldagne, Juan de Saldagne et Gama et ses frères, Antoine et Barthélemi de Saldagne , Tristan d'Acugna d'Ataïde, ses fils Luis et Nugno d'Acugna , et son gendre Manuel Childe Piolim.
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Dans leur marche vers lappartement de Vasconcellos, ils rencontrent le lieutenant civil d'Albergaria , qui en sort. Il croit qu'il s'agit d'une querelle particulière, et veut interposer son autorité. On le détrompe en criant : Vive notre roi Jean IV, duc de Bragance! Ilcrie: Vive PhilippelV, roi d'Espagne et de Portugal ! Un coup de pistolet l'étend mort.
On avance^ on rencontre Antoine Correa, premier commis de Vasconcellos, à qui la noblesse reprochait , comme à son maître , ses hauteurs et ses mauvaises dispositions. Antoine ïello lui porte un coup de poignard. Il se récrie , et en reçoit plusieurs autres. On le croit mort, on passe outre; mais il se relève , quand il se voit seul , et s'enfuit par un escalier dérobé.
Un capitaine , Garcès Palleia ^ se met courageusement en devoir de défendre l'entrée de la chambre de Vàsconcellos. Il reçoit plusieurs coups, saute par une fenêtre^ se casse une jambe, et parvient toutefois a se retirer dans le logement de la compasr gnie des Indes.
Un homme attaché à VasconcelloS; Màn-
SOS de Fonsëca le presse de se sauver. Il répond que Cësar, informé qu'on devait l'assassiner dans le sénat, ne laissa pas de s'y rendre. Cependant les larmes d'une vieille femme qui le sert , et surtout le bruit des conjurés qui approchent, déterminent le superbe ministre à se cacher au fond d'une armoire pratiquée dans le mur. Les conjurés arrivent ^ cherchent partout, renversent tout , et sont désespérés de ne le pas trouver. Us menacent la vieille de la tuer, si elle ne révèle pas où il est caché. Elle l'indique de la main. Vasconcelîos , hors d'état de prononcer un mot, reçoit un coup de pistolet d'Antoine Telîo, et plusieurs coups d'épée. Son corps est jeté aussitôt par la fenêtre, aux cris de vive la liberté et Jean IV. Le peuple accourt et exerce sur ce cadavre mille indignités, jusqu'à ce que le docteur Pinto et don Gaston de Coutigno le fassent enterrer par les frères de la Miséricorde. 11 fut enveloppé dans un vieux drap, acheté par le produit de quelques aumônes des assistans. Ainsi périt un homme qui , peu d'instans auparavant , exerçait sur le Portugal entier une autorité sans bornes.
La duchesse de Maiitoue ne pouvait être îoag-temps étrangère à des scènes si tumultueuses. Elle s'approche d'une fenêtre , tant pour appeler du secours que pour tâcher dapaiser TefFervescence du peuple. A cet instant, une partie des conjures entrent dans sa chambre. Elle se disposait à soi^tir; on l'arrête, sans toutefois lui manquer de respect. Conservant dans cette circonstance une présence d'esprit et un sang-froid remarquable, elle leur dit : Que la mort d'un ministre orgueilleux doit suffire à leur ven^ geance , qu'il*ieur convient de rentrer dans l'obéissance , et qu'elle leur promet d'obtenir, à cette condition , leur grâce du roi sou maître, qui les aime.
Le fougueux archevêque de Brague veut ajouter à ce discours modéré quelques paroles hautaines. Le vénérable d'Almeyda lui impose silence. « Monseigneur, lui dit* )) il , je vous conjure de vous taire ; déjà » on n'est que trop aigri contre vous. N'ir- » ritez pas les libérateurs de la patrie ^ je » n'ai déjà eu que trop de peine à obtenir » quiis épargnassent vos jours. »
On pria aussitôt la vice-reine de rentrer
pour que le peuple ^ qui cle'sormais ne reconnaît plus pour maître le roi d'Espagne , ne rinsulte pas. Elle insiste pour sortir : (( Rentrez^ madame, dit Carlos de Noronha^ » si vous voulez éviter qu'on vous manque » de respect. — Eh! que peut-on me faire? ré. X) piique-t-elle fièrement. — Rien autre chose, » madame, reprend Noronha, que de jeter >j votre altesse par les fenêtres. » L'archevêque de Brague saisit une ëpëe et veut frapper jNororiha; mais Almeyda, en le forçant à se retirer, lui conserve la vie^^Xa vice-reine se résigne aussi , et ne fait plus pour sortir d'inutiles efforts.
Maîtresdu palais, lesconjui*és ne Tétaient pas de la citadelle, d'où les Espagnols pouvaient faire beaucoup de mal à la ville. Ils pressent la vice-rein€ d'expédier au corn-mandant Tordre de leur remettre cette forteresse. Elle refuse avec indignation : alors Almada furieux jure qu'il va faire égorger tous les Espagnols qui sont dans LisÎDonne , si elle ne signe pas l'écrit qu'on lui présente. Elle est effrayée et signe avec Tespoir secret que le commandant, présumant bien que cet oixJre avait été arraché par la vio-
lence , n'obéirait pas. Elle se trompait. Cet officier , nomme don Louis del Campo > épouvanté à la vue du peuple qui le menace, ouvre ses portes à trois des conjurés qui lui remettent l'écrit, s'estimant heuï^ux de conserver sa vie.
Il fallut également que la duchesse ordonnât la remise des autres forts qui protègent Lisbonne. L'archevêque de cette ville que l'on a vu si favorable à la conjuration ^ rendit solennement grâce à Dieu dans sa métropole , au milieu d'un concours immense, de ce qu'il avait délivré la patrie de la tyrannie étrangère. Les chefs des conjurés le pressent ensuite de se rendre au palais pour présider au gouvernement , jusqu'à ce que le roi fut arrivé de Vilîa- Viciosa. Il y consentit, pourvu qu'on lui donnât pour collègue l'archevêque de Brague. On ignore s'il voulait fortifier du crédit de ce prélat, dont l'attachement à la cause du roi d'Espagne était connu , celle du duc de Bragance ou si, par une arrière-pensée moins généreuse, il désirait, en se l'attachant pour collègue, n'avoir
rien à craindre dans le cas oii les Espagnols redeviendraient maîtres du Portugal.
Tandis qu'on allait faire part de sa proposition à Tarchevêque de Brague , il se rendit processionnellement au palais , entouré dîme foule de peuple qui , lorsqu'il fut devant l'église de Saint-Antoine dit de Padoue mais né en Portugal , lui demanda sa bénédiction ; mais lorsqu'il se disposait à satisfaire la multitude, un prodige étonnant vint frapper tous les yeux. L'image du Christ attaché à la croix portée devant l'archevêque, avança un de ses bras comme pour donner elle-même cette bénédiction.
Puisque tant de personnes d'âge, de sexe et d'état différent , prétendirent avoir vu ce mouvement^ il est assez probable qu'il eut lieu j et que quelques conjurés avaient concerté d'avance ce prodige d'une exécution «ssez facile. Quoi qu'il en soit j s'ils désiraient prouver que le ciel sanctionnait tout ce qui venait d'être exécuté , et protégeait les Portugais, ils réussirent complètement , et jamais entreprise de ce genre ne produisit une plus vive explosion d'enthousiasme et de dévouement.
On déploya letenclard royal que don % Alvarès d'Abranchès porta dans toutes le^ rues. La foule répondait à ses cris de Vive don Juan IV, roi de Portugal! et, si quelques-uns demandaient quel était ce don Juan IV, lorsqu'ils apprenaient que c'était le duc de Bragance, ils se joignaient de grand cœur aux acclamations universelles. / Ce n étaient que félicitations mutuelles de ce c[ue l'on n'obéirait plus aux Castillans^ et de ce qu'enfin le Portugal aurait pour souverain un prince portugais.
L'archevêque de Brague ayant refusé comme on devait s'y attendre , de partager le gouvernement provisoire , celui de Lisbonne donna seul les ordres nécessaires ] il envoya des courriers dans toutes les provinces pour faire reconnaître roi le duc de Bragance, et remercier le ciel de ce que la patrie avait recouvré sa liberté. On pouvait en effet se féliciter de ce qu'une si grande révolution n'avait coûté la vie qu'à un très-pelit nombre d'individus ennemis du Portugal. L'archevêque pressa aussi le duc de Bragance d'arriver à Lisbonne; il llT délivrer les personnes emprisonnées par
ordre du gouvernement abattu , et invita la vice-reine à se rendre dans le château royal de Xabregas. Elle y consentit , persuadée qu'on l'y contraindrait si elle opposait la moindre résistance^ Il lui fallut traverser toute la ville ; ^t l'archevêque de Brague^ Be démentant point son caractère ni ses opinions^ l'accompagna dans son carrosse. Au reste, elle fut traitée avec les plus grands égards. Le peuple se pressant sur son passage , cria bien : Vive Jean IV ! Mais elle n'eut pas d'autre désagrément à essuyer. Lors même qu'elle fut renvoyée en Castille, elle reçut pendant sa route de grands honneurs. Les gouverneurs des villes et la noblesse l'accompagnèrent jusqu'à la frontière ; de sorte que , charmée d'avoir échappé de la sorte aux dangers qu'elle avait du. craindre y elle aimait à répéter souvent dans la suite que les seigneurs portugais montraient de la politesse et dès attentions pour les femmes, dans les niomens mêmes où ils étaient le plus en colère. (Il est cependant assez probable qu'elle en exceptait don Carlos de Noronha^ dont on connaît la répoiise
plus que vive à une question de îa uachesse. )
Le fidèle et actif Pinto avait, même avant. Farchevêque, écrit au duc de Bragance. Sa lettre termina toutes les inquiétudes d'un prince dont le sort se décidait alors loin de lui. Dans la nuit qui suivit rexécution de ce grand projet, Mendoce et le grand veneur deMello lui furent dëpute's, pour lui rendre compte de tout, et presser son départ. Ils furent reçus avec l'accueil que méritaient leurs services et ceux de leurs compagnons. Dès le 3 décembre, le nouveau roi se mit en route. Arrivé à Aldéa Galéa, sur le Tage, il y traversa ce fleuve qui dans cet endroit a trois lieues de largeur , et débarqua devant l'hôtel de la compagnie des Indes. Aussitôt on se rappela et on eut bientôt répandu partout une ancienne prophétie, portant que le pays serait délivré d'une oppression étrangère , quand un roi arriverait sur un cheval de bois. Il fallait bien que l'on joi^ gnit quelque chose de merveilleux à l'événement ; et, après tout , cet oracle ainsi que le nom de cheval de bois appliqué à la barque, n'avaient rien de plus absurde qu'une foule
d^îîistoires semblables, gravem enl rapportées par les écrivains de l'antiquité.
Le bruit de l'arrivée du roi renouvela les cris d'allégresse, et l'on fixa, au 8 du même mois, son entrée solennelle; mais, dès c^ moment même, on lui prodiguait des marques d'affection , et l'on se promettait hautement qu'il rendrait au Portugal toute sa. splendeur. Le soir, la ville fut spontanément illuminée, ce qui fît dire à un phîegmatique Castillan : « Se peut-il qu'il n'ait coûté que » cette illumination pour enlever un beau n royaume au roi mon maître?» Les magistrats voulaient donner une fête au peuple; mais le roi répondit sagement ; « Avant de )) célébrer des fêtes, il faut nous mettre en » mesure de repousser nos ennemis. »
Aussitôt il accorda les principales placej^ a ceux qui l'avaient si bien servi , et qui , par leur naissance et leur mérite, étaient propres dailleurs à réunir tous les suffrages. Peu de jouY's suffirent pour que l'ordre régnât non-seulement dans la capitale, mais dans tout le royaume.
Le roi se pressa aussi de garnir les fron-
tières de troupes, et d'approvisionner les places fortes.
Pour que la révolution fût complète à Lisbonne, il ne manquait plus que l'arrivée de la reine. Elle s'approcha de cette ville, le J25 -décembre, avec un brillant cortège. Le roi traversa le Tage, avec toute la noblesse ^ pour aller au-devant d'elle. L'entrevue fut très-touchante, et le roi ne put retenir ses larmes lorsque son fils, don ïhéodose, âgé de huit ans, et les infantes ses soeurs virirent le saluer comme leur souverain, L entrée de la princesse dans la capitale y renouvela les acclamations et les transports de la multitude.
Principales circonstances des événemens qui eurent lieu , lorsque tout le Portugal et toutes ses colonies reconnurent le duc de Bragance pour roi^
La ville de Portalègre, mal fortifiée et située sur les confins de la Castille, fut une des premières à se déclarer pour Jean IV, Bientôt tout le royaume imita cet exemple, à l'exception du royaume des Algarves ; et ,
comme ce recueil ne doit contenir que les ëvenemens remarquables par quelque particularité intéressante, c'est de ce qui se passa dans ce royaume que nous allons seulement nous occuper.
Henri Corre'a de Sylva en était gouverneur. Il reçut les dépêches du roi, avec le récit de tout ce qui s'était passé dans les autres provinces de Portugal. Il assembla les notables et le peuple , et tout se passa au gré du gouverneur; mais le marquis d'Ajamonté, espagnol, commandait dans le voisînagq un corps de troupes. Il feignit d'ignorer que Corréa eût part à la révolution , et lui manda qu'il allait marcher pour l'aider à châtier les rebelles. Corréa lui répondit que ceux qu'il flétrissait de ce nom^ étaient de fidèles sujets, obéissant à leur roi légitime, et Ajamonté n'osa lutter contre la volonté générale des habîtans des Al£2[arves.
Peu de jours suffirent pour soumettre au nouveau roi treize forteresses où il y avait des garnisons castillanes. On s'empara de trois galions venus de la Corogne à Lisbonne, et qui, par leur artillerie, eussent pu causer beaucoup de mal à la ville.
Jean IV voulut expressément que tous les Castillans prisonniers fussent traites avec douceur. Il défendit sous les peines les plus rigoureuses de les insulter^ et poussa même la générosité, d'accord en ceci avec une politique éclairée, jusqu'à leur permettre, quelque temps après , de retourner dans leur patrie. Cependant il retint les principaux d'entre eux comme otages, pour les Portu^^ gais qui se trouvaient alors en Espagne.
Quand les plus importantes places du royaume se furent également rendues à l'heureux monarque, il ne voulut plus différer la cérémonie de son couronnement. Elle eut lieu avec une grande pompe ^ mais ces cérémonies n'ayant offert rien de particulier , nous en laissons de côté les détails.
Il ne suffisait pas que la domination de Jean IV fat reconnue par les provinces européennes de la monarchie ; les pays conquis par les Portugais, méritaient aussi une attention particulière.
L'Ile de Madère et le fort de Mazagnan , en Afiûque, se soumirent d'abord. Rodrigue de Caméra, gouverneur de file de Saint-Michel, proclama également le roi, puis il se
rendit à Lisbonne. Là, jetant aux pieds de Jean ÏV une chaîne d'or qu'il tenait du roi d'Espagne : (( Sire, lui diî-il, je ne veux de- » sormais porter aucune marque d'honneur » si je ne l'ai méritée, en prodiguant ma vie » pour votre service. »
On éprouva quelque résistance aux Tercères. D'Ornellos, parti de Lisbonne dès le mois de décembre 1640 , débarqua le 7 janvier au port de Praya. Don Alvarès de Viveyros, vice-roi de l'ile, voulut le faire arrêter. Ornelîos se tint sur ses gardes, et fit proclamer Jean IV. Viveyros , pour conserver du moins à Philippe IV la ville et la forteresse d'Angra, prit des otages parmi les principaux habitans. Bientôt l'insurrection générale du peuple le força de se retirer dans la citadelle. On soumit aussi plusieurs petits forts ; l'on s'empara du port et des vaisseaux. Enfin, le jour de Pâques 1641, les Portugais proclamèrent solennellement leur roi dans Angra même , tandis que de la cita,délie, Viveyros leur tirait des coups de canon. Ils disaient que c'étaient des salves en l'honneur de la féte, et ramassaient avec
soin les bouleis pour les renvoyer aux Castillans.
Trois vaisseaux espagnols partirent de San-Lucar pour aller au secours cle Viveyros. On ne conçoit pas trop par quelle imprudence on en donna le commandement à Manuel de Canto et Castro, portugais. A peine abordé dans l'île, il livra le vaisseau qu'il montait à ses compatriotes, et les aida à s'emparer des deux autres. Ainsi , Viveyros eut la douleur de voir ses ennemis profiter des secours mêmes qui lui étaient destinés, et s'en servir contre lui. D'autres vaisseaux ne furent pas plus heureux, et il finit par être obligé de capituler. En le traitant ainsi que ses soldats avec honneur et humanité, les Portugais rendirent un juste hommage à la résolution et à la fidélité de cet officier espagnol. Il sortit de la citadelle , le 6 mai, à la téte d'une garnison exténuée comme lui par la disette , et d'une maigreur extrême.
La superbe colonie du Brésil était une conquête de la plus haute importance. Ce pays> si renommé par ses bois de teinture^ fournissait encore au Portugal, et de là au
reste de l'Europe, une grande quantité d'objets utiles et précieux. Ce fut comme une espèce de prodige, que l'acquisition en ait coûté au roi de Portugal beaucoup moins de temps et de peine, que celle de la seule forteresse d'Angra. Rien de plus simple que la manière dont s'y prit^ pour effectuer cette grande opération, don George Mascarenhas, vice-roi. Aussitôt qu'il eut reçu les lettres de Jean IV, il assembla sur la place principale de Bahia les notables et les soldats, et leur lut ces dépêches. Tous conclurent qu'il fallait obéir, et l'on se rendit dans réglise cathédrale, où Jean IV fut proclamé.
La haine pour la domination espagnole, et l'affection pour celle des Portugais, se manifestèrent d'une façon bien éclatante dans les possessions des Indes Orientales. L'élection de Jean IV ne pouvait encore y être connue, lorsque les naturels et les nègres amenés d'Afrique formèrent le plus vaste complot. Ils signèrent avec les Hollandais un traité par lequel ils s'engageaient à les mettre en possession, non-seulement de Cochinetde plusieurs places importantes sur
la côte de Malabai% mais encore de Goa^ sie'ge du gouvernement , et capitale de tous les pays conquis dans l'Inde par la valeur portugaise. Ce traite, si funeste à l'Espagne et au Portugal y allait être mis en exécution, lors* que Manuel de Liz arriva à Goa , pour y annoncer Favenement au trône de J ean IV . Aussitôt les Indiens se montrèrent aussi empressë.s de le reconnaître que les Portugais. Le vice-roi , don Juan de S3 Iva Tello y le proclama sur-le-champ. Les autres possessions portugaises dans l'Inde suivirent l'exemple de la métropole. Maîaca, seule, ne fut point soumise à Jean IV^; mais ce ne futpas qu'elle lui eût préfère la puissance espagnole. Assiégée depuis long-temps parles Hollandais, cette place souffrait de la disette. Le vice-roi fit partir, pour la ravitailler, un vaisseau qui tomba dans les mains des ennemis , et la place fut obligée de se rendre.
Enfin, pour que la révolution dans le reste du monde ressemblât en tout à celle qui avait eu lieu en Europe, à la Chine, au Japon, et partout oii il y avait des étabîissemens portugais, l'autorité du nouveau roi fut reconnue sans troubles et sans efforts.
Tremblement de terre à Lisborme^
Embellie de tout ce que Fart peut ajouter a la plus heureuse situation , capitale , siège du gouvernement, en un mot, la ville par excellence du Portugal ^ Lisbonne avait toujours vu croître sa prospérité. Sa fondation remontait à des temps très-anciens^ quoiqu'on ne puisse raisonnablement penser qu'elle ait du sa première existence à Ulysse. Un événement affreux lui ôta, pour quelque temps du moins, de si grands avantages.
Le i". novembre ïj55 ^ àneuf heures 4^ minutes du matin , le plus violent des trembîemens de terre qui jamais aient attaqué des cités populeuses , s'y fît sentir. Le centre surtout de la ville fut ravagé. Les principaux établissemens, les palais, les églises furent ou renversés ou consumés par le feu. Les marchandises détruites furent évaluées à quarante millions de cruzades (environ cent vingt millions); la plus grande partie appartenait auxAnglais. La perte matérielle des édifices fut portée à cent-cinquante millions de cruzades, et Ton n'évalua pas à
moins de vingt-mille ('^) le nombre de^ malheureux qui périrent sous les décombres, soit sur-le-champ, soit par une mort plus lente et plus ^ifFreuse.
Celte épouvantable catastrophe fut suivie de quelques autres accidens, et les premiers mois de Tannée ij56 n'offrirent pas de sécurité aux habitans de Lisbonne. Tous les souverains de l'Europe témoignèrent à celui du Portugal, la part qu'ils prenaient à un si affreux malheur. Le roi d'Angleterre, lié plus intimement que les autres avec cette nation désolée, envoya d'utiles secoui's qui ne contribuèrent pas peu à ranimer les habitans de Lisbonne accablés par ce désastre, et à leur inspirer le courage de relever les débris de leurs édifices.
Dans de telles circonstances, il est une portion de l'espèce humaine qu'on doit en appeler la lie, et qui se fait un jeu barbare d'accroître la misère commune. Au milieu même des édifices croulant de toutes parts, on vit des misérables s'élancer dans les habitations et se livrer au pillage avec une
{'^) Selon Voltaire ; près de (rente mille.
exécrable avidité. Ils furent rigoureusement punis. Le gouvernement prit les mesui*es les plus sages et les plus énergiques -, un certain nombre de potences furent dressées, et on ordonna d y pendre, sans examen, quiconque serait trouvé emportant la moindre chose du milieu des débris.
Lisbonne ne fut pas seule en proie à ce fléau. Il se fît sentir sur la côte d'Afrique près de Maroc. Fez et Méquinez furent détruites. Des villes espagnoles ou portugaises furent considérablement endommagées , principalement Sétubal et Cadix. Ce fut dans le voisinage de cette dernière ville qu'un débordement de la mer engloutit rbéritier du nom du grand Racine , le fils tmique de Louis Racine, auteur recommandable du poëme de la Religion.
Il est triste qu'on ne puisse louer sans restriction la conduite que tinrent les Portugais à cette époque -, mais il est malHeureusement trop connu y qu'au nombre des actes de piété qui eurent lieu pour conjurer la colère céleste , on compta cette affreuse cérémonie si mal appelée acte de foi ( auto da fe ) et
que le 20 juin lySô, quelques Juifs, et d'autres infortunés ; expirèrent dans les flammes»
Ministère du marquis de PombaL Conspi-' ration de la haute noblesse contre le roi Joseph P"^. ; et expulsion des jésuites*
Le de'sastre de Lisbonne avait fourni au ministre favori du roi , don Sebastien Cavalho , une occasion de développer y de la manière la plus éclatante , les rares talens dont il était doué pour l'administration. Ou avait admiré son courage, sa fermeté, sa pru« dence, dans cette crise qui semblait avoir rompu tous les liens du corps social, et où il eut à sauver tout un peuple des fléaux de la nature en courroux, et même de son propre désespoir. Le roi Fen avait récompensé en le créant comte d'Oyeras, et marquis de Pombal. C'est sous ce dernier nom que , nouveau Richelieu , il osa concentrer dans ses mains tous les ressorts du pouvoir absolu, afin de dompter une noblesse et un clergé également ignorans, dominateurs et ennemis de l'autorité royale; et de relever un
pcBpie abruti par la misère ^ la paresse et la .superstition.
Plusieurs fois le marquis de Pombal avait été menace du poignard et du poison. Les princes, la reine elle-même, s'étaient déclarés ses ennemis. Mais son caractère inflexible se roidissait contre les obstacles, et, fort de l'appui de son roi , qui appréciait ses talens, approuvait ses projets, et en secondait l'exécution , le tout-puissant ministre effrayait , écartait , écrasait tout ce qui osait se montrer sur son passage.
La haine et les ressentimens des grands et du clergé , d'abord dirigés contre le marquis de Pombal, remontèrent bientôt jusqu'au roi qui lui abandonnait, pour ainsi dire, l'exercice et la plénitude de l'autorité royale»
Ces circonstances donnèrent lieu à la conspiration de 17585 et, pour renverser plus sûrement leur ennemi , pour opérer tme révolution complète dans l'état , les conjurés arrêtèrent de frapper le roi luimême.
Le duc d'Aveiro , de la maison de Bra>* gance , se mettait, au moins par ses prétentions, à la tête des conspirateurs; mais, aussi
mal fait d'esprit que de corps, il était beaucoup plus redoutable par son audace et sst férocité que par ses moyens personnels.
D'ailleurs ses sentimens étaient bien connus à la cour; il fallut donc que des mains plus habiles ourdissent les trames dont la fortune seule préserva le roi et le marquis.
On n'a pas doute que les jésuites n'aient coopère puissamment à cet affreux complot. Ils n'avaient cessé d animer les esprits contre les réformes exécutées et projetées par le marquis de Pombal , en menaçant l'état d événemens sinistres, et de toute la vengeance du ciel. Le roi irrité les avait chassés du palais, leur avait retiré le privilège de donner des confesseurs à la cour, et finit même par leur faire interdire, en lySy, les fonctions du ministère sacerdotal partout le royaume^
Dans l'ordre de la noblesse on distingua ^ parmi les principaux complices, le marquis de Tavora , et ses deux fils , les comtes d'Atonguia, d'Almeyda et de Poriza.
On croit que la passion déclarée du roî pour la jeune marquise de Tavora , et les plaisanteries amères que , dans sa jalousie ^ la reine se permettait sur sa rivale et qui
blessaient cruellement l'orgueil des Tavora> entrèrent pour beaucoup dans les motifs qui déterminèrent cette famille ambitieuse à s'associer à la conjuration. Quoi qu'il en soit, l'afTaire fut conduite avec le plus profond secret , jusqu'au moment de l'exécution : ce secret était cependant confié à plus de deux cent cinquante personnes.
Au jour fixé pour le dénoùment de l'intrigue^ le 3 septembre 1708, les conjurés, décidés à tuer le roi , attendirent ce prince sur le chemin qu'il suivait pour se rendre à la nuit chez sa maîtresse , et , de peur de le manquer, il se divisèrent en plusieurs pelo»tons. Le roi était dans une calèche attelée de deux mules conduites par un postillon ; il n'avait avec lui qu'un valet de chambre. Il se trouva engagé au milieu des conjurés sans avoir aperçu rien qui dut l'alarmer.
Tout à coup il est assailli d'une vive décharge d'armes à feu , dont les coups partent de divers points à la fois. Atteint en trois endroits, il se coule au fond de la voiture, grâce à la présence d'esprit de son valet de chambre qui lui en donne l'avis; et pendant ce temps le postillon; non moins ferme,
non moins fidèle , tourne bride et retourne au palais de toute la vitesse de ses mules, et en prenant la sage précaution de quitter le chemin par lequel il était venu. Heureusement pour le roi , ce brave domestique n'avait pas même été blessé. On a dit que c'était le duc cl'Aveiro qui s'était chargé de le tuer^ et que sa carabine ne partit pas.
Lorsque le roi arriva au palais , le marquis de Pombal en sortait. Instruit de Févénement^sa première pensée, son premier soin fut d'ordonner au valet de chambre et au postillon le silence le plus absolu. Mais bientôt le bruit que le roi était assassiné, fut répandu par toute la ville. Les conjurés eux-mêmes en semaient, dit-on, la nouvelle, soit qu'ils crussent réellement le prince mort , d'après le mouvement qu'ils avaient pu apercevoir lorsqu'il se laissa aller au fond de la calèche, soit qu'ils voulussent par cette annonce terrifier le peuple, ou même exciter un tumulte favorable à leurs projets. Ils furent trompés dans leurs calculs, si telles avaient été leurs espérances. Le peuple , qui aimait le roi , accourut au pa lais p j^isant éclater le plus vif intérêt pour
ses Jours ^ et le plus entier dévouement soit pour les défendre , soit pour les venger. La noblesse, de son côté, y venait aussi offrir ses services. Le roi, dont on avait eu le temps de panser les blessures qui n'étaient pas extrêmement graves, quoiqu'on lui eût extrait plusieurs balles de Tépaule , se montra aux balcons du palais. Sa présence calma les esprits et dissipa les alarmes; on fît dire partout qu'il avait reçu une contusion par le versement de sa calèche , et le peuple se retira pleinement rassuré.
Cependant le duc d'Aveiro osait paraître devant le marquis dePombal, et demandait à être chargé de poursuivre les assassins. Le ministre fut assez maître de lui-même pour ne pas lui laisser apercevoir l'ombre du soupçon. Il se montra aussi persuadé que satisfait de son zèle , dissipa les craintes que le duc devait avoir, en lui faisant croire, par de fausses confidences, qu'il ignorait absolument d'où étaient partis les coups. Par cet adroit manège, le ministre rendit aux conjurés une aveugle sécurité, et ils se persuadèrent que, cette fois, ils avaient trompé ses yeux vîgilans. Six mois se pas-
sèrent dans ce sommeil apparent de la vengeance i et les coupables , enhardis par le mystère dont ils se croyaient enveloppés, reprirent avec plus de fureur le projet de l'assassinat du roi.
Cependant le marquis de Pombal suivait en silence tous leurs mouvemens; et plus il acquérait sur eux, sur leurs complots, de lumières et de renseignemens , plus il re^ doublait de dissimulation à leur égard. Le duc d'Aveiro et le marquis de Tavora avaient obtenu diverses grâces. D'après cette conduite, ne doutant plus que Pombal ne fut complètement tombé dans leurs pièges , ils songeaient à hâter l'exécution du crime dont ^ette fois ils pensaient avoir assuré le succès; quand le ministre, instruit par un domestique, que l'amour d'une servante avait in-troduit dans la maison deTavora,etqui avait pu voir les réunions et entendre les projets des conjurés, résolut de faire éclater en* fin la foudre sur leurs têtes.
Le mariage de sa fille , dont le roi voulut faire les fêtes , lui parut une occasion favorable de les réunir et de les frapper tous du piéme coup. Tous les seigne^rS; indistincte-
ment , avaient été invités aux bals brillans qui devaient avoir lieu à la cour ; ils s'empressèrent de s'y rendre^ et les conjures y furent tous saisis et enlevés à la fois. Au bout de huit jours d'instruction et de procédure, on vit conduire au supplice les chefs de la noblesse portugaise. Le duc d'Aveiro fut écartelé j d'autres furent brûlés vifs ; d'autres eurent la tête tranchée ; on brûla leurs cadavres, et leurs cendres furent jetées au vent.
La vengeance s'étendit jusques aux choses insensibles. Le palais d' Aveiro fut rasé ; on sema du sel sur le terrain qu'il occupait.
La jeune marquise de Tavora survécut seule à la destruction, de toute sa famille ; mais elle fut renfermée dans un couvent. Beaucoup de nobles ^ dont les sentimens étaient justement suspects à la cour, partagèrent le même sort, et ne furent tirés de leurs prisons qu'une vingtaine d'années après , c'est-à-dire, à la mort du roi que suivit la disgrâce de son ministre»
Quant aux Jésuites , ils furent déclarés^ par suite des procédures , traîtres et complices de l'assassinat du roi ; on confisqua
leurs biens; tous furent arrêtes et transportes en Italie , à l'exception d une vingtaine , e'trangers de nation , qui restèrent dans les prisons. Quelques autres y avaient déjà e'té exécutés secrètement , tels que Malos , portugais, et Alexandre ; irlandais. Le fameux Malagrida , confesseur de la famille des Tavora 5 et accusé de les avoir excités au régicide, ne fut condamné par l'inquisition que comme hérétique. Un des chefs d'accusation portés contre lui, fut d'avoir écrit que la F^ierge avait parlé latin dans le ventre de sa mère^ sainte Anne- Il périt dans les flammes d'un bûcher.
Pombal, craignant que cette puissante société ne finît par rentrer en Portugal, la poursuivit avec tant d'ardeur auprès de toutes les cours de l'Europe , qu'il en obtint la destruction.
Vainqueur de toutes les résistances, ce ministre travailla à se faire pardonner ses rigueurs , en rendant le peuple heureux , en ranimant, en Portugal, l'agriculture, l'industrie, le commerce, enfin toutes les branches de l'administration. Il n'y a point de doute qu'il n'eût soustrait le royaume au
joug et au monopole des Anglais, si Joseph I^^. eût vécu plus long-temps , ou s'il eût laissé un successeur capable de poursuivre ses projets. Mais, a la mort de ce prince, en 1777, l'eine sa fille, princesse faible et gouvernée par les prêtres, sacrifia aux Anglais, avec le ministre de son père , la gloire , l'indépendance , et la prospérité de ses sujets. La plupart des actes du marquis de Pombal furent révoqués; la mémoire des conspirateurs fut entre autres rétablie. La populace de Lisbonne, et quelques écrivains de Londres insultèrent le ministre disgracié. Les véritables Portugais le proclamèrent l'un des plus grands hommes d'état qu'eût eus le royaume , et , en voyant renverser toutes ses institutions , n'en sentirent que mieux les avantages et l'importance, nen regrettèrent que plus vivement la courte période de vie et de force qu elles avaient commencé de rendre à la patrie.
Coup d'œil sur les évènemens de ï époque
actuelle.
Les Portugais, en recouvrant leur indépendance sous les princes de la maison de
Bragance, avaient su la défendre avec courage; mais les jours de leur gloire étaient passes. On ne vit plus surtout en eux, dans rifide, ce peuple admiré des ennemis mêmes qu'il rangeait sous ses lois, et dont le commerce et les armes assuraient à la mère patrie le riche produit des dépouilles enlevées à ces contrées lointaines. Insensiblement, d'ailleurs, les Anglais acquirent dans rétat une influence toujours croissante. Les écrivains politiques n'ont même regardé , depuis soixante ou quatre-vingts ans , le Portugal que comme une colonie de l'Angle"terre.
Cette opinion ne sera pas contestée par ceux qui vciTont le rôle très-secondaire que ce royaume à joué dans les événemens publics, depuis environ vingt-cinq ans.
Sous le faible gouvernement de la reine Marie , infante d'Espagne, et veuve de Pierre III qui était en même temps son oncle, îe Portugal fut aisément entraîné , par Finfuience de l'Angleterre, dans la ligue générale des puissances contre la France, à l'époque de nos troubles révolutionnaires. Mais il n'apporta à la cause commune qu'un
très-îeger surcroit de force s , et se borna quelque temps à exclure les Français de ses ports et de ses colonies. Quand la France fit îa paix avec l'Espagne , le Portugal fut attaqué par ces deux puissances.
Elles avaient au fond un intérêt égal à soustraire ce pays à la domination anglaise. Depuis Louis XIV ^ ces deux gouvernemens ne perdaient point de vue ce projet dicté par une sage politique ; mais la marche lente et routinière de l'ancienne diplomatie, le peu denergie des cabinets de Versailles et de Madrid dans le dernier siècle^ les embarras des finances; et sans doute aussi la surveillance et les précautions du ministère britannique, empêchèrent touijours de suivre sérieusement les plans qui pouvaient avoir été conçus à cet égard. Lorsque Napoléon se fut placé à la tête du gouvernement français, les circonstances lui imposaient le rôle de pacificateur et de restaurateur. Le Portugal fut donc admis à jouir, en 1801 , de la paix dont les bienfaits parurent s'étendre sur toute l'Europe. Par le traité de Madrid, il céda à la France la partie de la Guiane qu'il possédait sur la rive gauche de îa rivière des
Amazones ^ pays fertile , mais qui manque dliabitans, et qui est rentré aujourd'hui sous ses anciens maîtres.
Cependant la fortune semblait porter elle-même le chef de la France à cette monarchie universelle, qui parut en effet l'objet de son ambition gigantesque. Tant quïl fut occupé à mettre, par les armes ou par la ruse, les grandes puissances hors d'état de contrarier ses vues, il se contenta de faire surveiller le Portugal par ses agens diplomatiques, et d'essayer de ruiner dans cette cour le crédit des Anglais. Mais leur puissance y était trop bien établie , et, mal* gré tous les mariages qui l'unissaient à la famille des Bourbons d'Espagne, celle de Bragance redoutait trop de passer sous l'in-^ fluence des Espagnols et de leurs alliés, pour qu'on pût espérer quelques succès des seules manoeuvres de la politique.
Napoléon, convaincu qu'il n obtiendrait Jamais du cabinet de Lisbonne d'accéder franchement au système continental , et de fermer ses ports aux Anglais, prit le parti de réveiller l'ambition de celui de Madrid, en lui ofirant de réaliser ses idées favorites
pour laffranclilssement de toute la péninsule, et sa re'union à un même centre de gouvernement. Cette négociation, qu'accëlëra le prince de la Paix, dont la connivence avec Napoléon n'est plus aujourd'hui douteuse, amena le traité qui fut conclu à Fontainebleau, le 27 octobre 1807 , pour le renversement de la maison de Brao^ance. Par ce traité, le Portugal était divisé en trois parts. L'une, formée de la province entre le Duero et le Minho , était donnée au jeune roi d'Étrurie, en remplacement de la Toscane ; il conservait le titre de roi, et son royaume prenait le nom de Lusitanie septentrionale. Une seconde portion comprenant l'Alentejo et le royaume des Algarves, récompensait le dévouement du prince de la Paix , qui devenait souverain sous le titre de prince des Algarves. Le sort du reste du Portugal n'aurait été fixé qu'à la paix générale : en attendant, il demeurait en dépôt entre les mains des Français. Les princes établis en Portugal , devaient relever de la couronne d'Espagne, dont ils devenaient comme les grands vassaux. Pour l'exécution de ce traité, les deux puissances mirent en mouvement une
armée de vingt mille Français, et de dix mille Espagnols, sous la conduite du général Junot. Ces troupes pénétrèrent aussitôt en Portugal , par trois côtés à la fois. Nulle part elles ne rencontrèrent de résistance. Le prince du Brésil, alors régent duPortugal, paraissait n'avoir ni plan, ni moyens d'exécution. Il ne se sentait pasen état de soutenirla guerre; il n'espérait pas d'obtenir une paix raisonnable. Dans le premier cas, il fallait se livrer sans réserve aux Anglais, et dans le second, recevoir la loi des Français et des Espagnols : peut-être i^épugnait-il également à Fun et à l'autre parti. D'un autre côté, les Anglais eux-mêmes, qui n'étaient point prêts à engager la lu tti3 en Portugal^ et qui seiitaient combien il leur serait avantageux d'y agir sans dépendre de la cour, si les circonstances venaient à leur permettre d'y établir le théâtre de la guerre, pressaient le régent de se retirer au Brésil , sans traiter avec ses ennemis. Cette résolution , en quelque sorte désespérée, attristait la famille royale , et trouvait une vive opposition dans le ministère et parmi les grands.
Cependant le temps pressait 5 malgré des
cliemins âfFreux , les troupes alliées àvâneaient sur Lisbonne : le conimodore Sydney Smith , qui était dans le Tage avec une es-^ cadre anglaise ^ détermina enfin le prince à s'erab arquer. Encore quelques heures de perdues en hésitations , et cet embarquement devenait impossible. Les vents changèrent , et même quelques bâtimens an^ glais^ des derniers à appareiller, ne purent sortir de la rade. Ce fut le 29 novembre que la CQur quitta Lisbonne. Le lendemain, les^ Français y entrèrent.
Cette occupation si subite avait jeté les Portugais dans une sorte de stupeur qui écarta toute opposition , et l'on put croire un instant qu'ils verraient sans répugnance un ordre de choses qui semblait leur promettre le retour de la généreuse administration du marquis de Pombal , et la renaissance de l'industrie et de la prospérité intérieures. Mais de nouveaux événemens vinrent bientôt changer tous les rapports , et bouleverser la face de la péninsule. Les funestes dissentions qui mirent la famille du roi d'Espagne en guerre avec elle-même, et qui fournirent à Napoléon l'oGcasion
d'envelopper le père et îe fils dans une ruine commune , excitèreut dans l'Espagne un soulèvement presque gênerai contre les Français. Les Espagnols qui faisaient partie de l'expédition de Portugal, obéirent à l'impulsion donnée, et voulurent tourner leurs armes contre ceux dont ils suivaient encore les drapeaux. Mais telle était l'antipathie des Portugais à leur égard , qu'ils leur refusèrent leurs secours contre les Français . et ne voulurent point, pour se débarrasser de ceux-ci, se réconcilier avec leurs anciens rivaux.
Cependant , lorsque la conflagration se fut étendue sur toute l'Espagne , et qu'on vit les Anglais décidés à envoyer une armée en Portugal , les insurrections s'y multiplièrent contre le général Junot, qui y exerçait les fonctions de gouverneur général. Son armée ne comptait qu'environ dix-huit mille hommes; et avec cette poignée de monde, il n'avait pu se maintenir qu'à Lisbonne , et autour de cette ville, dans un rayon d'environ douze lieues.
Sur ces entrefaites , l'armée anglaise débarqua à rembouchure du Mon^.égo. Le
gcttëraî français osa tenter de la rejeter sur SCS vaisseaux; mais, forcé de garder plusieurs points qui couvraient Lisbonne, il ne réunit qu'environ huit mille hommes avec lesquels il en courut attaquer vingtdeux mille. Il trouva Tennemi à Vimiéra , occupant une forte position et adossé à la mer. On ne sait s'il n'eut pas été possible de rassembler un plus grand nombre de troupes ; il est certain du moins qu'on tût pu préparer avec plus d'habileté une attaque qui devait être décisive : mais il faut au îiioins avouer qu'au défaut d'ordre , jamais les Français ne montrèrent une valeur plus brillante , et que le courage fut près de leur donner les avantages qu'ils auraient peutêtre obtenus de sa réunion à une plus habile tactique. Après trois heures d'une mêlée meurtrière, les troupes vinrent se reformer mr le terrain d'où elles étaient parties , devant les rangs et sous le canon des Anglais, qui ne firent pas un mouvement pour les en empêcher ; et, dans la nuit même , les préliminaires de la convention dite de Cintra , par laquelle les Anglais |s'engagèrent à transporter l'armée en France, furent signés
au quartier gênerai par sir Arthur Wellesley aujourd'hui lord Wellington. La bataille de Vimi^^ €wt lieu le 21 août 1808. La conventiflr définitive, pour l'évacuation du Poatugal , fut signée le 3o, à Cintra.
Pendant ce temps , la famille royale s'était établie à Rio^-Janeiro. Lorsqu'on connut au Brésil les événemens d'Espagne , l'infante Charlotte- Joachine , épouse du prince régent, et fille de Charles IV, fit paraître, en cette dernière qualité , une déclaration , a la date du ig août 1808 , dans laquelle , rappelant la conduite perfide de Napoléon envers toute sa famille, elle protestait contre l'abdication qu'il avait extorquée à son père et à son frère le prince des Asturies , déclarait nulles et de nul effet cette abdication et les cessions qui s'en seraient suivies , et se constituait représentant des princes espagnols en Amérique , à l'effet de consei^ver leurs droits et les siens mêmes sur les possessions de cette monarchie dans le Nouveau Monde.
Il ne paraît pas que cette déclaration , adressée à toutes les autorités de l'Amérique espagnole qui tenaient pour l'ancienne
nionarcîiîe ^ ait été regardée comme autre chose qu'une pure formalité diplomatique , ni qu elle ait décidé les chefs royalistes a demander , ou même recevoir l'assistance de la cour du Brésil contre les indépendans.
Dans l'ancien monde , le Portugal était devenu une province anglaise. L'espèce de régence établie à Lisborme n'était au fond qu'une commission britannique ; et ce vain fantôme de gouvernement, instrument servile du despotisme des généraux anglais , était même l'objet de leurs mépris. Dans les campagnes de 1809, 1810 et suivantes, ce n'est plus la nation portugaise qui agit ou combat pour son indépendance et pour l'honneur de la patrie ; ce sont des mercenaires à la solde de l'Angleterre , encadrés dans ses armées, commandés par ses officiers , conduits par ses généraux , et soumis à leurs suprêmes dispositions.
Il ne peut par conséquent entrer dans le plan de cet ouvrage de s'étendre sur les événemens militaires dont le Portugal fut le théâtre , et oii il s'agissait bien plus des intérêts des Anglais que de ceux de ce pays. Contentons - nous d'observer que l'opiniâ-
ti^elé avec laquelle Napoléon fît attaquer ce royaume , sans moyens de fermer les routes des mers aux Anglais ^ et sans jamais y porter assez de forces pour les y e'craser ^ leur a valu sur ce théâtre des succès auxquels , avec des plans plus profondément mûris plus habilement combinés , ils n'auraient probablement jamais pu prétendre.
Lorsqu en i8og, le maréchal Souît^ vainqueur à la Corogne, s'avança par le nord du Portugal avec une armée forte seulement de vingt mille hommes, il pénétra jusqu'à Porto , malgré tous les obstacles que lui offrait à chaque pas un pays insurgé et tout hérissé de montagnes. A Porto , il trouva, réunie sous une triple enceinte de redoutes garnies de grosse artillerie, une armée entière soutenue d'une population immense, et qui combattait avec toute k fureur du double fanatisme des opinions politiques et religieuses ; et il triompha de tous leurs moyens de défense. Si rexpédition qui devait opérer en même temps sur les provinces du Midi , eut eu le même succès , le Por^ tugal pouvait être soumis. Mais les Anglais rassemblèrent des forces supérieures. Us
tinrent celles des Français séparées, et vinrent envelopper le maréchal Soult , qui leur échappa par la retraite la plus pénible et la plus hardie. Ce fut alors que circulèrent de sourdes rumeurs sur des négociations britanniques, ayant pour but de faire de ce redoutable ennemi un allié de l'Angleterre, en lui créant une principauté indépendante dans le Portugal.
En 1 8io, le maréchal Masséna s'immola , à son tour, à l'exécution des ordres de celui devant qui tout pliait encore. Tous les militaires éclairés étaient certains d'avance du résultat de cette nouvelle tentative. On savait que lord Wellington céderait le terrain jusqu'à la position , pour ainsi dire , inexpugnable qu'il s'était préparée en avant de Lisbonne; que l'armée française y serait arrêtée, et ne pourrait se maintenir en face de l'ennemi faute de vivres, dans un pays ravagé et abandonné par ses propres habi»bitans, et que pour triompher de cet obstacle et inquiéter les Anglais sur leurs derrières, il deviendrait nécessaire de traverser le Tage. Mais le général français, dont les commu^nications avec son gouvernenient étaient u>
terrompues parles insurrections des paysans; à la tête desquels se faisait remarquer un chef portugais , nommé Silveyra , n'osa pas, à ce quil paraît, prendre sur lui d'agir de son chef et sans instructions , et il crut n'avoir d'autre conduite à tenir que de se replier vers l'Espagne. La retraite à laquelle le maréchal était condamné d'avance , lui donna lieu de développer ce courage d'esprit dont il avait donné tant de preuves dans sa carrière militaire. Il triompha de toutes les difficultés que l'ennemi cherchait à lui opposer, avec une supériorité telle, qu'elle réduit a bien peu de chose la part des Anglais dans ce succès, dont ils doivent partager la gloire avec la famine qui combattait pour eux. L'armée elle-même, à cet égard , jugeait très-bien de l'état des choses, et, depuis l'officier jusqu'au soldat , tous disaient jque, si la position respective des deux partis avait été inverse, autrement, si les Français avaient été à la place des Anglais , ils ii'en auraient pas laissé échapper un seul.
Depuis cette évacuation , le Portugal , sous l'administration des Anglais , n'a offert
aucun événement de nature à figurer dans ce recueil,
La paix qui a suivi le renversement de Napoléon n a point ramené' le prince régent à Lisbonne , si long-temps le séjour des rois ses aïeux.
Il y a peu de temps que les papiers publics ont même annoncé que tout dessein de revenir en Europe avait été abandonné ou indéfiniment ajourné par la cour du Brésil.
Aujourd'hui de nouveaux mariages doivent serrer les nœuds qui unissent déjà la maison de Bragance a celle des Bourbons Espagnols ; Ton ajoute que la cession définitive du Portugal à l'Espagne scellerait ces alliances > et que le Brésil recevrait en échange des agrandissemens dans le gouvernement de Buenos- Ayres. Déjà les journaux anglais ont parlé de ce projet, qui ne paraît pas agréable à leur gouvernement ; mais ou ne voit pas quel droit il aurait de s'immiscer dans cette espèce d'arrangement de fa« mille.
Bu Portugal sous les rapports de tordre politique ^ civile militaire et religieux^
Le Portugal doit ses lois Gonstitutionnelles aux états généraux de Lamégo , qui furent convoqués en 1 145, parle roi Alphonse.
L'hérédité au trône y fut concentrée dans la ligne directe , tellement que le frère seul d\ia roi mort sans postérité, a le droit de lui succéder, et que les enfans de ce nouveau roi ne deviennent aptes à porter la couronne et à former une nouvelle Branche, que quand ils y sont appelés par le vœu des états. Les fîiles, au défaut d'enfans mâles, héritent du trône; mais la loi leur prescrit de n'épou» ser qu'un seigneur portugais, afin que la couronne ne passe pointa des princes étrangers. L'époux d'une reine n'a le titre de roi , que quand il lui est né un enfant mâle ; la reine à le pas sur lui.
L'homicide et le vol par récidive étaient punis de mort ; mais les criminels étaient le plus souvent embarqués sur les flottes , dans le temps que le Portugal florissait par sa navigation. On les employait aux expéditions les plus dangereuses } il n'était pas rare
de les voir mériter, à force de services , de rentrer dans la société.
Le duc de Bragance , devenu roi sous le nom de Jean IV, fut le premier qui eut le titre de majesté.
Les titres de la noblesse se réduisent à ceux de duc ^ de marquis et de comte ; les simples gentilshommes sont appelés fidalgos.
Les ordres du Christ et de Saint- Jacques eurent jadis un grand éclat, tant qu'ils furent occupés à combattre les Maures. Leurs décorations , aujourd'hui prodiguées sans choix et sans mesure , sont tout-à-fait avilies. L'ordre à'^dvis est moins important que les deux premiers.
C'est depuis i385, sous le roi Jean I". j que Lisbonne a été déclarée capitale du royaume. La population entière ne paraît pas s'élever beaucoup au-dessus de trois millions d'individus.
Les Juifs sont extrêmement répandus en Portugal; leurs richesses multiplient leurs relations avec la noblesse, en général pauvre; fastueuse; et qui mêle volontiers son
sang, pour de l'argent^ avec celai des enfans d'Israël.
La plupart des voyageurs accusent les nobles portugais de réunir la bassesse à l'insolence^ d'être fourbes, vindicatifs, igno-* rans et esclaves du plus superstitieux fanatisme. Ils ajoutent qu'on trouve pins d'élévation dans le peuple , surtout dans celui des campagnes, qui, par caractère, serait porté à lagaîté, s'il n'était pas abruti par la misère et par les terreurs religieuses, et qui se montre d'ailleurs fier et superbe , courageux, ami de son pays, mal disposé envers les Anglais, dont il redoute la politique oppressive, et détestant par-dessus tout les Espagnols*
Si ce peuple jouissait du bienfait d'une administration sage et éclairée, il trouverait dans son sol , tant en Europe que dans ses colonies , de nombreux élémens d'industrie et de prospérité. Son agriculture fournit à son commerce des laines, des vins, des huiles, des fruits, dont il*tirerait de plus grands avantages , par une exploitation mieux entendue. Ses colonies lui donnent , outre les denrées propres à ces climats ; des
produits précieux du règae minéral, et principalement de l'or et des pierres précieuses ; mais il est obligé de recevoir de l'étranger une foule dobjets d'une non moins haute importance^ tels que les blés , les fers, les goudrons , et une quantité de marchandises manufacturées. C'est principalement aux spéculations du commerce britannique, que le Portugal doit la nullité de son industrie manufacturière, et même l'écoulement de son numéraire. L'Angleterre, il est vrai, avait favorisé l'entrée chez elle des vins de Portugal; mais elle y renvoyait en échange tant d'étoffes de toute espèce, que les Portugais, ne pouvant plus solder en produits territoriaux l'excédant de ces importations, étaient obligés de s'acquitter avec leur or, ce qui établissait une balance toute entière à leur désavantage.
Les grands établissemens des Portugais, en Asie, sont à présent presque oubliés des commereans. Les Anglais , en s'opposant aujourd'hui à 1« traite des nègres, portent un coup funeste à leur commerce en Afrique. Les mines du Brésil avaient détruit dans ce royaume 4'industrie et Tagriculture j il est
difficile de prévoir, en ce moment, Oora* ment elles pourraient y renaître.
Malgré ses montagnes , le Portugal renferme, surtout dans sa partie méridionale, des étendues de terrain remarquables par leur grande fertilité. Les anciens ont tous reconnu cette qualité précieuse de son sol. C'est encore aux Anglais qu'il faut attribuer l'état de langueur où est tombée son ao^riculture ; ils offrirent au gouvernement de lui apporter des blés à plus bas prix que ceux du pays. Ce piège grossier éblouit les Portugais; leurs cultivateurs, leurs fermiers, en peu d'années, furent complètement ruinés; et, quand leur subsistance dépendit une fois de l'étranger, celui-ci leur fît payer chèrement l'intérêt du bon marché par lequel il s'était assuré ce funeste monopole.
Parmi les causes qui privent le Portugal des avantages d'une bonne culture, il faut compter la multiplicité des eouvens, et l'-enrôlement forcé des jeunes gens des campagnes , pour compléter le régiment de leur province.
Un homme , une fois entré dans un régiment^ est perdu pour le reste de la société ;
son service dure toute sa vit\ Le Portugais est brave, et d'une extrême sobriété; il peut devenir un excellent soldat; les Anglais en ont tiré un grand parti, en le faisant commander par de bons officiers. D'ailleurs 1 armée portugaise était la plus mal organisée de l'Europe : les grands donnaient les places d'officiers à leurs domestiques; on voyait des gens en uniformes et décorés d'ordres servir à table, dans les grandes maisons.
L'armée portugaise ne passait guère trente mille hommes; mais il existait une sorte de milice, à laquelle toutes les provinces étaient soumises, et qui, en cas d'invasion, pouvait armer cent mille hommes pour la défense du pays. Sous l'administration des Anglais, tout homme valide était devenu milicien; ces milices étaient divisées en grandes compagnies, qui agissaient aux ordres d'un chef appelé capiian-mor, ou capitaine-major. Elles fournirent contre les Français des levées en masse, qui ne contribuèrent pas peu à faire échouer leurs expéditions en Portugal.
On ne concevrait pas comment le peuple a pu se soumettre à tous les sacrifices que les
Anglais exigeaient de lui pour la défense de leurs propres intérêts^ si Ton ne songeait qu'ils trouvèrent un auxiliaire , et le plus puissant de tous, dans le fanatisme religieux.
En Portugal , la puissance du clergé et des moines sur les esprits est sans bornes : c'est un des fruits de l'inquisition, dont le joug, un instant affaibli par l'administration du marquis de Pombal, ne fut nulle part plus odieux et plus abrutissant que dans cet ëtat. L'institution de ce tribunal , peut-être un peu antérieure au règne de Jean III , ne fut re'guliè-* rement accordée, par la cour de Rome , que sous ce règne, en i536. Ses bûchers, ses tortures, semblent avoir étouffé la religion et la morale de l'Évangile , pour y substituer l'hypocrisie, la débauche et la plus stupide superstition. Il n'est point de crime qui épouvante un Portugais persuadé qu'il se rachètera de Fenfer avec quelques momeries, la protection d'un saint , et surtout des présens aux églises et aux moines. La pratique du duel est regardée comme une impiété qui ne peut être adoptée que par des hérétiques; mais on enfonce, sans façon, un
stylet dans le cœur de son ennemi. Quelques prières, avant ou après, arrangent l'affaire avec le ciel ou avec le saint qu'on a chargé de sa clientelle. Un des plus révérés est saint Antoine de Padoue. Des régimens lui donnent une place d'officier, lui accordent de ravancement quand ils sont contens de ses services , et se cotisent pour lui payer exactement les appointemens de son grade. C'est l'aumônier qui est en ce cas l'homme d'affaires du saint. Du temps de la guerre pour la succession d'Espagne, ce bienheureux fut promu au grade de général en chef de l'armée portugaise.
Autant le saint patron d'un Portugais, est fêté quand tout prospère à son client , autant il est maltraité et injurié quand il tarde à exaucer ses vœux.
Un des tristes effets de ces superstitions ; est de faire passer dans la main des moines des richesses immenses et jusqu'aux derniers produits du travail de la classe laborieuse. Les moines, à leur tour, nourrissent des légions de mendians, dangereux fainéans, qui composent au clergé une milice d'une docilité aveugle et redoutable.
Les voyageurs tracent des tableaux afÏÏlgeaus de la corruption de ce clergé. La dé- ]3auche règne surtout dans les couvens d'hommes et de femmes. Le marquis de Pombal n'était pas fâché de les voir tous se rendre méprisables, afin de leur arracher plus facilement leur autorité et leur crédit*
Quoique au milieu de toutes ces causes de désordre^ il soit impossible que le peuple portugais ne soit pas en général extrêmement vicieux, son caractère jaloux et cruel rend les intrigues d'amour très- difficiles et très-dangereuses. Les femmes sont surveillées avec la plus grande rigueur, et le couteau est toujours levé sur quiconque se permet auprès d'elles une démarche un peu suspecte. Cette contrainte les force de bonne heure à recourir à la dissimulation la plus profonde^ et rien n'égale l'art avec lequel elles savent tour à tour cacher et faire deviner leurs sentimens. L'embonpoint est un des charmes auxquels les Portugaises attachent le plus de prix. On vante la beauté de leurs yeux , de leurs dents et de leur chevelure.
L'état d'abrutissement où le Portugais est descendu , est une triste preuve de la puis*
sance des mauvaises institutions. Cependant plusieurs des premiers rois avaient encouragé la culture des sciences. Les mathématiques étaient particulièrement en honneur j et Ton a vu combien Thahileté des navigateurs portugais avait contribué à la gloire de la nation.
Depuis son asservissement à l'Espagne , cette nation est restée en arrière de toutes les autres. Cependant aujourd'hui quelques lumières commencent à se répandre dans les hautes classes de la société. Plusieurs Portugais de distinction se sont fait remarquer par leur mérite dans les diverses parties de l'Europe qu'ils ont parcourues. Plusieurs académies, entre lesquelles se signale l'Académie des Sciences, sont instituées pour encourager les travaux de l'esprit; mais, excepté quelques succès dans le genre de l'histoire , et quelques traductions, on ne remarque encore dans la littérature portugaise que de mauvais romans et des vers d'improvisateurs, qu'on appelle à Lisbonne gloseurs ^ parce que , sur une sentence quelconque , sur un mot échappé à une belle , ils produisent en un instant un interminable commentaire
de lieux communs. Au reste , le Camoëns est encore aujourd'hui à peu près le seul poète portugais.
Les beaux-arts, chose assez singulière dans un pays où Ton se pique de luxe , semblent presque étrangers au Portugal , à la musique près, qui y est assez heureusement* cultivée. La recherche pour la décoration des églises n'y a produit qu'une lourde richesse d'ornemens sans goût , et n'y a perfectionné que l'art de faire des cierges et de modeler la cire avec une étonnante délicatesse.
D'ailleurs , en considérant tout ce que les Portugais ont fait autrefois de grand et de glorieux , et d'après les génies qu'a produits cette nation , et le grand caractère qu'elle a développé , on ne peut douter qu'avec uu bon gouvernement et une administration fixe et sage, elle ne reprît une place honorable parmi les nations éclairées et civili-sées.