Beautés de la poësie anglaise [tr.] par le chevalier de Chatelain
De nous, l'élite se rassemble ; Et Thomas Moore et Bums, Coleridge et Milton, Et Shakespeare et Marlow, et Prior et Fenton, Chaucer, Shelley, Byron, tous enfants de la gloire, Devisent avec nous.... grâce à votre mémoire ! Il me souvient qu'alors vous me dites : ^^ Ami Si vous faisiez un choix parmi Tous ces grands noms, brillants de renommée,
Pour en composer une armée, Jamais, je crois, votre brave Grillon Sous ses ordres n'eut eu plus vaillant battdllon.*'
J'en convins; "mais," vous dis-je, "Il faudrait marbre de Paros Pour pouvoir les sculpter vos poëtes-héros ; Pour les faire parler, il faudrait un prodige I Leur génie est si différent.
Et si divers leur faire au demeurant.
Qu'en Français leur donner la vie Certes ne serait pas pour eux objet d'envie :
Les courber tous sous un même niveau.
Et les faire passer sous le joug de Boileau Ces esprits pétillants de verve et de jeunesse. Serait les rabaisser jusqu'à la sécheresse.*'
Alors vous me dites, Thomas, Certes mieux avisé que feu Monsieur Calchas : "Qui vous force à rester classique, archi- classique ? Sachez, quand il le faut, être un peu romantique,
X A MON AMT THOMAS * * *.
Sachez être fougueux quand vif est le coursier,
Simple avec la candeur, avec l'orgueil altier,
En un mot, comme en cent, sachez, sachez sans cesse
Sur les objets divers varier vos discours,
Avec la gaîté gai, triste avec la tristesse.
Profond avec la mort, tendre avec les amours."
Ai-je bien suivi ce précepte ?
Ne saurais en juger vraiment ;
Point ne suis encore un adepte.
Ai besoin d'encouragement.
Mais puisqu' enfin il faut rompre la glace, A vous, Ami Thomas, à vous la dédicace
De cet ouvrage encouragé par vous ; De l'avoir entrepris me tiendrai pour absous
Si d'abord d'un œil favorable Vous l'accueillez ; et, soit dit entre nous, S'il peut donner à tous le goût bien désirable D'étudier à fond l'Anglais et l'Ecossais Et l'Irlandais aussi, pour mieux avoir accès Aux admirables vers de tous ces grands Génies Dont le Français ne peut rendre les harmonies.
Et sur ce, mon Ami, je vous serre la main.
Le Chevalieb de Châtelain.
BEAUTES
DE LA
Le Critique. — Ah ! ça mon cher Editeur, mon cher Poëte, si mieux aimez, vous êtes fou, ou pour le moins outrecuidant, de venir vous, Etranger, nous donner à nous autres Anglais un li^re intitulé : " Beautés de la Poésie Anglaise!" Par Jupiter! qui a pu faire entrer dans votre cervelle idée aussi bouffonne que celle de prétendre nous imposer un hare7n composé de " Beautés" exclusivement de votre choix? Encore si ces "Beautés" vous nous les laissiez voir dans leur costume particulier, vêtues à l'Anglaise, à TEcossaise, à l'Irlandaise, à l'Américaine, lans le charmant costume du Dorsetshire, et même avec le chapeau Gallois, sinon merveilleusement beau, au moins pittoresque, nous pourrions les juger en connaissance de cause, car si nous ne sommes pas entièrement initiés aux secrets de la Poésie Française, nous sommes présumés connaître, que je pense ! l'Ecossais, l'Irlandais, et voire la langue de Chaucer que vous avez eu l'air ces derniers temps de vouloir monopoliser : mais nous présenter vos "Beautés" toutes travesties à la Française, en nous laissant ignorer, et pour cause, leur vêtement primitif! je le répète mon cher Editeur, mon cher Poète, ce n'est
pim là (lu Kêir FliH/y et j Vu revieo» ^ mon dire : Tous bUm ton. ou bioti outrvvuidant, »i tous ne ré uniaa e i en voir«i 4)li<«iH> |X^nH>uuot c« i^iii serait pb enctnre^ ces devx
l/Ki)rriB|!it.*--Crtli4Uo! tooii reepectable ami, jeerow ri'M'iH» tii iou, lù outrei*uidaut ; toutefois »i par bâtard Jf» |Hiuvaiit iH)|ii»eutir t^ plaider GMty sur le premier eàe( Je platilomin iH^rtaiuotucut m^t Ut^Ufy ;^ur le aecoiuL J^ai v(iiilii im'^M'utvr uiuiu«i au public Aziglais qui cannait mtoiu (|m« tiiui ti^ cbvb^^d'ijeuvre de ses poètes^ qa* an piitilio af hriftu au publio du Cottttiueut^ mes ^Beautés,'* daim l«iur (Hmiuuio prîuùtit» cWt<à-dire« dans ma pensée» (Iaiih Io mnil iH»»tuu)o oi\ cites sout réellement belles. MaU iuiutl>iv do t^lUhtfrif^ et quelques auteurs m^ont rofttun hi pormiimli^u d^ âùre partu^tre ces belles Bamea dniiM lo (Hiniutuo priuùtit\ qui c'ot^t rrai^ leur Ta si bien! Ihnw \ot\H^ m'a 6i^'^ ivmiue vous dites; de les traTeetûr, et dti Ion mHH»utivr A la If^ra^vaise; bien que je ne me (IIhuIiiiuIo |>ait quo la crt^tiou d^uu stvle par^itement applioabto à d\H» |H>u»Oi^ei étruti^^res^ originales^ souvent Kl^auioiHiuoii» bigarres ou tU^nées des babitudes (loru«»ii uo «lut uuo wuvre pleine de dilKcultés ; aussi fi^lt iinpriiuor bien des tbi» depuis dix ans quelque chose (lo totnblable à i'ette i>eu9Ôe : '^ T4a traduction d^un poème eut au piHNu\e oorigiual» ce qu^uue pbotogr^bîe est an facitus humain; ih^ que la p^^inture d^un passage telle vivante que soit d^ailleurs oelte peinture» est au paysage lui-m^mo. l^es tabU^ux des plus grands Msutres ne peuvent donner qu'une idée imparlàîte de la Nature : — la Nature elle-iuôtue étant plus belle que toutes les compositions humaines.'* Mais parce que les choses sont ainsi, s'en suit-il que nous devions nous priver du portrait d'une personne aimée, ou de la représentation d'un site auquel se rattachent nos souvenirs ? £t dans Fespèce^ parce que ce chef-d'œuvre de Bums» par exemple, "A man*8 a man for a' that/* est à peu près intraduisible, doit-il être condamné par le fait même du grandiose des
l'éditeue et le ceitique. xiii
pensées qu'il contient, à rester emprisonné dans la langue dans laquelle il a eu le bonheur de n^tre ? * Non, mille fois, non ! En faire connaître, ne fut-ce que le sens, partout oii la langue écossaise est incomprise, est à notre avis servir l'humanité en ajoutant un fleuron de plus à la couronne poétique de la vieille Angleterre; c'est faire
* Notre traduction de ce beau poème de Bums, l'un de nos premiers essais (parue à la suite de notre ouvrage ^Rambles ihrough Rome^ publié en 1851) qui a été insérée dans presque tous les journaux Anglais, Américains et Français, a été diversement jugée. Les deux principaux organes de la Presse d'Ecosse, (Ëdiuburgh et Glasgow) en ont fidt un él(^e qui nous a été au cœur, nous l'avouerons, venant du pays même qui a donné naissance au Barde Ecossais. Par contre le CrUîc dans trois différentes occasions' a porté sur notre traduction un jugement tout à fait opposé :
"■ The translation into French of Burns' * A Man's a Man for a' tbat,' retains Uttle or notbing of its original beauty in its new dress, (disait encore ce journal dans son No. du 25 Juin 1859,) indeed, we sbould hâve been greatly surprised if it had, seeing that it would be utterlj impossible for any translater, however gifted, to imitate the Doric sweetness and simplicity of the Scotch dialect."
Noq» ne nous inscrivons pas contre le jugement du Critic, car ce jouruAl.a la bienveillance d'ajouter: "The translation, however, of FeMrason's * Forging of the Anchor ' is a much more successM effort, and reàUy does no small crédit to the Chevalier's translating powers ; " mids' nous préférons nécessairement le jugement des journaux Ecossais, et ce qtîe ^sait dans^le même mois de Juin 1859 le " Bent's Monthly Litenury Advertiser," en parlant du même prospectus du présent ouvrage:
** Bums' * A Man's a Man for a' that,' which M. de Châtelain calls " Les Malgré ça du Pauvre" a most dlfficult subject, is as well rendered we think, as it could possibly be in any foreign language. It bas the air of a song of Beranger in its new dress.
" Qui travaille ici bas peut regarder sans crainte Le Riche pour cda.
D'une guinée en or le rang n'est que l'empreinte. Et l'homme est l'or, malgré cela!"
La seule moralité que nous prétendions tirer de cette note, c'est que: " Des goûta et des couleurs point ne faut disputer!"
Le Chevalier de Châtelain.
xiv l'editiur £t le critique.
aimer un pays que d'indiquer au monde les génies qui en ont fait, qui en font la gloire.
" Mais, " me dites-vous, mon cher Critique, " Les Beautés de la Poësie Anglaise," que vous mettez en avant, ne sont que vos " Beautés,*' à Vous, celles de Votre choix et non celles du choix de tout le monde.
A cela je répondrai que La Fontaine a dit avant nous cette grande vérité :
^' On ne peut contenter tout le monde et son père."
Or, gardez-vous de croire que mon outrecuidance aille viser à la réalisation de cette grande impossibilité. J*ai lu, j*ai lu beaucoup, aussi beaucoup admiré dans vos auteurs connus, dans vos auteurs oubliés, dans vos auteurs qui ont désiré garder Panonyme. Vous le dirai-je en confidence, j'ai traduit depuis dix ans quelque chose comme 2000 poèmes Anglais, Ecossais, Lrlandais, et des dialectes divers de vos provinces ; dans ce nombre — ma traduction des Contes de Cantorbéry, de votre grand Chaucer, ma traduction des Fables de Gt&j, de TEvangéline de LongfeDow, et des Moines de Kilcré (Auteur inconnu, et d'un immense mérite cependant) comptent pour quatre poèmes seulement; en sorte que j*ai en portefeuille, non publiés, quelque chose comme 1600 poèmes. Sur ce nombre j'en livre aujourd'hui à la publicité, la bagatelle de 400 environ, non parce que je les regarde comme les plus beaux écrits dans la langue Anglaise, mais parce que à peu près chacun d'eux est d'une longueur qui me permet de l'insérer in extenêo, et que chacun d'eux contient (dans l'original, n'oublions jamais que je parle toujours des poëmes originaux) des beautés d'un ordre élevé.
Maintenant soit dit sans offenser personne, le Beau dans tout est chose qui déjà ne court pas les rues ; mais le Plus Beau est d'un très difficile accès ; ou plutôt le Plus Beau n'existe réellement que dans l'imagination de chacun de nous. Entrez dans un salon, vous êtes de suite d'accord avec le voisin que le hazard vous donne.
l'I^ITBTTB et le CBITIQITE. XV
pour trouver de jolies femmes, de belles femmes, mais s'il s'agit de donner la palme à la plus belle, — la plus belle de votre voisin, à parier 99 contre 1, ne sera pas la vôtre ; ni de celle du voisin de votre voisin, encore moins de la voisine de votre voisin. — Donc ne me chicanez pas trop sur mon assemblage de " Beautés," et dites-vous bien que (je parle des originaux, rien que des driginaux), il 7 a dans chacune d'elles un genre de beauté, — depuis le naïf qui n'est certes pas à dédaigner, jusqu'au .... comment dirai-je ? . . . . jusqu'au costiyne de cour, avec le fard, les diamants, les faux cheveux, les crinolines, les &UX appas, les fausses dents, les perles, et les étoffes précieuses qui font de ces " Beautés " là — un tout magnifique éblouissant... à l'aspect duquel se pâme d'aise
l'œil du vulgaire!
Le Ceitiqtje. — Tout beau! tout beau!.... je vous vois venir Monsieur le Collecteur, — vous défendez d'avance le choix par vous fait. Eh ! bien, écoutez, ce qu'a écrit à propos de vos " Beautés " dans l' Athénaeum Français, un de vos compatriotes. Monsieur K. Stachel, le 31 Mars 1855, je tiens en mains le volume de feu ce journal, ojez de toutes vos oreilles, oyez, et écoutez !
" Une Anthologie ne doit pas être un choix de poësies fuit au gré du traducteur, elle doit être un résumé à la fois historique et esthétique de la littérature d'un pays ou d'une époque
"Il fiiudrait nécessairement accompagner cette traduction de notes et de commentaires philologiques et historiques : autrement elle ne serait qu'un objet de curiosité, et n'aurait pas de valeur littéraire sérieuse. Le traducteur de Chaucer et de Gay voudra-t-il suivre nos conseils ? Le choix du joli poème intitulé ' La Meur et la Feuille ' nous le ferait croire ; mais la singulière idée de mettre en Français les fables très médiocres de Gay nous en fait douter."
Heinî... que dites-vous de cela? Voilà ce qui s'appelle parler, et bien parler selon moi !
xvi l'kditzuu et le cuitique.
L'Editeur. — Je respecte toutes les opinions iiinceres, et Monsieur Stachel me paraît parler avec conviction ; donc, ce que je dis de cela, c'est que ce Monsieur peut avoir parfaitement raison; toutefois le jugement qu'il porto Hur (ray ne me donne pas une confiance immense on la sûreté de son goût, ni de sa judiciaire. En dépit do Monsieur Sta{:hel je persiste à croire Gtskj beaucoup plus original, non dans son style, mais dans ses sujets, que La Fontaine ; je persiste à regarder ses fables comme fort jolies. Je croi^, de plus, contrairement à l'opinion qu'il émet, qu'un traducteur a, sans conteste, le droit de faire le choix des morceaux qui doivent faire partie de la collection qu'il veut faire conmdtre. Que diable ! avec lo principe mis en avant par Monsieur Stachel un collecteur de peintures ou de livres n'aurait pas le libre arbitre de composer son cabinet ou sa bibliothèque comme il l'entend ! Quand aux notes et aux commentaires philologiques et historiques réclamés avec tant d'insistance, j'avoue que je ne suis pas du tout disposé à me rendre de gaité de cœur aussi ridicule que le fut feu Monsieur Auger de l'Académie Française qui publia en 1826 une édition de Molière accompagnée de commentaires qui avaient la prétention d'élucider des passages clairs comme le jour, commentaires qui excitèrent alors un rire homérique d'un bout de l'Europe à l'autre. Le but de la publication des *^ Beautés," je le crierai sur les toits, s'il le faut, est de faire aimer le pays dont elles émanent, et de créer le désir de faire connaissance avec elles dans leur costume primitif. Après cela, je n'ai pas la prétention d'élever un monument, mais de préparer des matériaux à un architecte futur. Mon monument à moi, s'il faut vous le dire, ce n'est pas le livre que je publie aujourd'hui, mais ma traduction des Contes de Cantorbéry de Chaucer, toute défectueuse d'ailleurs qu'en soit la première édition.
Le Cbitiqxie. — Vos réfutations n'ont pas l'heur de me plaire, comme dit daus sa drôle de langue votre drôle de
l'éditeub et le cbitique. xvii
Pierrot ! Une autre objection encore ! . . . . A peine donnez-Youa nne place à Shakespeare dans le premier Volume de votre ouYràge, et je cherche en vain dans le second volume les noms d'Alexander Smitb et de Browning!
L*fiDTTEtTB. — ^Shakespeare est connu et admiré en Fraùce par l'élite de la nation ; il ne hii a pas même manqué le coup de pied de l'âne adminidré au pauvre MoTméwr WîUiams par Tacadëmicien Ponsard, de bouffonne notoriété î Toutefois si le Ponsard a voulu insulter Shakespeare, si Madame Budevant àliM G-eorge Sand Ta défiguré,— en revanche feu A. Brugnière, Baron de Sarsuin, Nisard, Mèïmechet, Charles Nodier, Philareste Chàsles et récemment François Victor Hugo eh ont traduit avec grande habilité les principaux chefs-d'œuvre, et Shakespeare est aussi connu en France, qu' est connu Ifilton grâce à la magnifique traduction de son ^ Paradis Pterdu" par de Pongervîlle. Qu'avais-je besoin de ^l'^étendrè au long sur des poètes tels que Shakespeare et jfirfilton qui ont l'univers pour temple ? sur Thomas Campbell dont les " Plaisirs de l'ÎEspéranoe" sont devenus populaires en France par la belle traduction d'Albert de Motttémorit, feur Gray traduit de main de maître par CKéûier, sur Goldsmith et tant d'autres également connus, b'est-à-dire admirés par le public Français? A î'^;iftrd d'Alexander Smith je m*avoue coupable d'avoir cfvtdÈ lie nom de ce poète duquel d'ailleurs j'ai d^à jpublié itttftre part là traduction de ^Barbara;" tôuietaisi mes dettr Volumes né iront pas façonnés comme la bouteille iiteicshistible de Bûbérir Houdin, ils ne sauraient cohteiiir l^essehcë 'fûême de tous lés Bardeis des Trois Iftoyàumes, ancfens et modernes ; et j'ai le regret de garder forcément en pbrtefeuifië quelques jolis poèmes dûs à la piume de T. H. BaUy, L. Banks, Sir E. L. Balwer, E; C. Crcîker, Sir A. H. Elton, Eobert GHfiUan, Miss Jewsbûry, Sir "Wil- Tîata JFwies, Hie* Ifcev. ^Mahony, Miss Marshall, Tïié^ îtev. WS;Mà«rftt;^W. Midhel, TheSev. Ed. kor&e, Dr. î^eroy,
xviii l'ébiteub et le critique.
Dr. Swift, Madame Trepka, E. Thomason, J. B. Wann et autres, et de n*avoir pu reproduire le " Bums " de Fitz-G-reen Halleck donné par moi dans un des prospectus qui ont précédé l'apparition de cet ouvrage, ni "l'Exécution de Montrose " du professeur Ajtoun, imprimé à la suite de ma troisième édition des Fables de Gr&j; quand à Monsieur Browning, le cas est différent ; son nom il est vrai dans ma collection, ne brille que par son absence ; que voulez-yous P j'ai la mauvaise habitude de vouloir me rendre compte de ce que je lis, de vouloir comprendre surtout ce que je traduis, or si Monsieur Browning devient un jour accessible à l'entendement humain, je me promets bien de ne pas manquer de le présenter à mes lecteurs Français autrement qu'à l'état de logogriphe. Jusque là et tant que, chez lui, la lumière restera à l'état de chaos, je m'abstiendrai ; dans le doute s'abstient le sage, et je laisserai à nombre de gens le soin d'admirer sur parole ce Phœbus nébuleux.
Le Critique. — Mon cher Monsieur vous n'appelez notre Browning nébuleux, que parce que, je le dis à regret, excusez ma franchise, vous n'avez pas l'esprit assez délié pour savourer le miel qui se cache au fond du calice des fleurs poétiques qu'il veut bien faire éclore à notre intention; j'en suis fâché pour vous. Toujours est-il que c'est une faute, une faute grave que de passer sous silence un nom si grandement admiré ; c'est colorer son insuffisance d'un prétexte fallacieux qui ne trompera personne, je vous en avertis. D'un autre côté, rien ne peut vous absoudre d'avoir fait quelque chose de monstrueux en admettant dans votre collection des auteurs . sans nom. Eh ! que diable ! qu'allons-nous devenir nous autres de la Critique dont une des prérogatives est de créer des réputations ! . .
" Quid Domini facient, audent cùm talîa fures?"
s'il prend fantaisie à un Etranger de venir déclarer Beau ce dont nous n'avons pas même voulu reconnaître l'exis-
l'éditeur et le CEITIQTJE. XIX
tence ? Il n*y a, il ne peut y aToir de beau, comprenez bien cela, que les compositions de nos vrais poètes, de nos lauréats par exemple : le poème de Maud a été vendu à 10,000 exemplaires, conséquemment Maud est un chef-d'œuvre.* Nos poètes lauréats, à peu près les seuls, ont un talent, je ne dirai pas impayable, car pour cette charge souvent difficile à remplir, de célébrer les grandes actions de la Couronne, (et comme on sait, où il n'y a rien le Soi perd ses droits) ils doivent être forcément contents de recevoir £ 300. bon an, mal an, mais au moins ont-ils un talent sinon bien populaire, sinon bien connu, au moins reconnu, oui, je l'affirme, reconnu par le ministre qui leur a conféré leur emploi, leur charge ; ce sont des poètes célèbres en un mot, et qui valent dix mille fois mieux que tous vos poètes anonymes,t qui n'ont jamais compté dans leurs rangs, que je sache, le moindre poète lauréat! hein! qu'en dites-vous ?
L'EniTEtTR.— Je dis, mon cher Critique, que vous avez raison, et comme mon brave ami Chaucer je fais ici ma rétractation : c'est ma faute, c'est ma faute, c'est ma très grande faute, et pour avoir la paix avec vous, je me repens d'avoir fait entrer dans la collection que je livre aujourd'hui à la publicité les œuvres anonymes dont voici les titres :
* Nous nous inscrivons contre le dire du "Critiqxhb:" Ce n'est pas le poème de "Maud " — qui a été vendu à 10,000 exemplaires, mais bien la délicieuse Idylle qui le suit (The Brook) — la plus charmante chose qui tût été écrite, selon nous, depuis Moschus, Bion et Théocrite.
Le Chevalieb de Châtelain.
f  regard des poètes anonymes nous avons sans doute amende honorable à faire à quelques uns d'entr'eux que nous avons pu placer dans le premier volume destiné aux auteurs morts, sans avoir eu aucune ment l'intention de les priver de la vie qu'ils peuvent airoir à l'heure où nous écrivons ces lignes ; nous craignons bien d'avoir ainsi mis à mort un poète Américain sur la foi d'un journal qui l'avait tué; de toutes ces imperfections bien involontaires et presqu' inévitables, nous demandons humblement pardon à ceux qui nous lisent. — C. de C.
XI L'ÉDITKUE et le CQiTlQUE.
Les ChangementB du Monde,
Les Funérailles de Moïse,
Le Vent, la Feuille et T Enlèvement,
Le Chant de la Vapeur,
La Chanson du Cerisier,
La Mort et le Guerrier,
Le Lierre, et autres PetiUi Chofet que j*ai eu le mauvais goût de trouver jolies et compréhensibles, attendu qu'elles parlent en mdme temps au cœur, à Tesprit et à la raison :
Je me repens aussi d'avoir publié à la suite de la troisième édition de ma traduction des Fables de Gaj :
Le Chant du Pompier, un magnifique poème, mais qui est anonyme ;
Idem Alexandre le Grand, poème entaché du même vice;
Je me repens surtout d*avoir publié la traduction des *' Moines de Kileré," bien que cet ouvrage d'un iauteur anonyme, soit tout simplement un chef-d'œuvre, et proclamé tel par les principaux organes de la presse Anglaise et Française.
En présence de ces rétractations que je fais avec la même sincérité que la rétractation que fit Chauçer, ou plutôt qui lui est attribuée, j'espère que la Critique me sera légère, bien que, dans le sanctuaire de ma pepsé^, les œuvres susénoncéeS) et celles de nombre d'auteur» peu connus, cités dand mes pages, méritent souvent marcher de pair avec celles de Bardes connus, et peut-être même avec cellei de Battes qui nous restent à connaître.
Strt ce, cher critique, pérmettez-moi d'écrire îci un noni qti*^oh chercherait â bon droit et qu'on ne trouverait pas dàins tnon pitemier volume ; le nom de Leigh Hunt^ absent de ce viàuinè' paifèe qu' au domniencement de 1869 L'ImÊviTABLE n'étant pas encore venu sommer ce poète de le suivre, j'avais dû placer son nom parmi les poètes vivants. Je choisis de préférence le morceau qui suit, ce morceau ayant obtenu les suffrages de Leigh Hunt dont le nom restera cher aux lettres.
L EDITEUR BT LE CKITIQUE. XX4
HTnSTT (LBIGH).
Né le 19 Octobre 1786— Mort le 28 Août ^859.
Aboxt-Zeid-Bbn-Abhem et L'Aides.
ABOU-Zeid-Ben-Adhem, (sa tribu se prolonge !)
Une nuit s'éveilla de la paix d'un doux songe,
Et vit, au clair de lune éclairant seê lambris,
lEt leur donnant Inédit et la blancheur des lis, ^
Un bel Ange ^cariyant les immortelles page»
D'un livre d'or. Adhem, le plus Sage des Sages
Avait la paix du cœur qui rend audacieux :
" Qu'écris-tu là ? " dit-il au messager des cieux.
Au son de cette voix l'Esprit leva la tête, • . . t
Et d\m regard divin accueillant la requête :
" J'incris/' dit-il, " le nom de chaque serviteur
Qui fkit professicm d'adorer le Seigneur.
Adhem de demander: " Mon nom est-il du nombre?""
^ Non, je ne le vois pas 1 " répondit soudain l*Omb!fe.
" Eh bien ! " reprit Adhem, d'un ton phis bas^ maïs àotaî,
" Eh bien 1 inscris mon nom, et, soit dit entre nous^'
Note-moi, comme un homme, ami de tous ses.ô^res^
Et prêt à soulager en tous temps leurs misères !"
L'Ange écrivit, et puis s'en fut. Après le ip Vînt la nuit; et d' Adhem de nouveau le s^<
ipur jour
S^éclaira cette fois d'un fEÛsceau de lumière. . .' . Le livre d'or parut — sur sa page prennère Btinoelait ee nom comme un rayon de feu t ^ Abou-^Zdd-Ben-Adhem, le farori de Dieu f <■ - -
Et maintenant il ne me restç pluç qfi't^n jd^XQir à remplir e'est de mettre sous les jçux de. ceux (^ j^ lisent cette, strophe q[ue <je sais, grâcç à mon bonor^le ami Monsieur Garcin de Tassy, que le poète S^adi* plaçait en 655 (1257) à la tête de so;i poèjoae "Le Boston:"
* Le Boston poème moral de Saadi, analyse et extraits pmbliés par M. Garcin de Ta^sy de l'Institut de France. — 1859.
xxii l'editeub et le crttiqi'i:.
** O toi qui es sage et d'un heureux naturel, sache que je n'ai jamais ouï dire qu'un homme d'esprit s'évertuât à découvrir des imperfections dans autrui. Quoique la pelisse soit de soie ou même de brocart, elle ne saurait se passer d'une ouate de simple coton. Si tu ne trouves pas d'étoffe de soie pour ta pelisse, ne sois pas en colère, mais contente-toi de bonne grâce de la ouate. Je ne tire pas vanité du capital de mon mérite: en bon derviche j'avance la main pour mendier. On dit qu'au jour de la Crainte et de l'Espérance (le jour de la Résurrection), Dieu dans sa générosité pardonnera aux méchants en faveur des bons. Toi, aussi, lecteur, si tu trouves quelque chose de repréhensible dans mon discours, imite la bienveillance du Créateur du monde. Si sur mille de mes vers un seul te paraît heureux, eh bien 1 au nom de ta générosité, ne cherche pas à me déprécier."
A la prière de Saadi, il ne me reste à ajouter que ces trois mots qui n*en font qu'un, tant leur union est intime :
Ainsi 8oit-il !