CAMPBELL (THOMAS
Né le 27 Juillet 1777— Mort le 18 Juin 1844.
Le Rêve du Soldat.
Le clairon de la trêve a sonné le signal.
Car on n'y voyait plus; et déjà les étoiles Sentinelles de nuit, et notre seul fanal Montaient leur garde aux cieux tout assombris de voiles. Sur le champ de bataille entassés par milliers, Gisaient morts et mourants, chevaux et cavaliers. Harassés, les vivants s'endormaient sur la paille, Les blessés, la plupart, mourraient vaille que vaille.
Cette nuit là, couché sur mon dur havresac.
Et non loin du falot dont la fauve lumière Ëpandait ses reflets tout autour du bivouac Pour éloigner des loups la horde carnassière Et préserver des morts les cadavres sanglants; Au milieu du silence et des cris des mourants, A mes sens engourdis s'oflfrit un bien doux songe. Et trois fois je crus vrai ce ravissant mensonge.
Il me semblait que loin, bien loin de l'attirail Epouvantable, affreux de ce champ de carnage, Je suivais un sentier qui menait au bercail, Un sentier fort désert, mais qui dès mon jeune âge
74 LE EÉVE DTJ SOLDAT.
M'avait paru charmant — Les rayons d'un soleil D'automne l'éclairaient d'un éclat sans pareil, En hâte j'avançais, et dans ma rêverie Je me croyais déjà dans ma douce patrie.
Je volai vers les champs traversés si souvent
Alors que de la vie inaugurant l'aurore,
Mon cœur jeune et fougueux s'élançait en avant
Comme le feu follet qui court et s'évapore.
Je vis brouter la chèvre, et j'entendis l'agneau
Bêler dans la montagne, en quête d'un peu d'eau.
Je reconnus enfin par delà dans la plaine
Le chant du moissonneur couronné de verveine.
Puis nous trinquâmes tous avec du bon vin vieux, Et je jurai tout bas, je jurai dans mon âme.
De ne le plus quitter le toit de mes ayeux, Mon foyer bien aimé, ma famille, ma femme:
Car mes gentils petits, encor mieux qu'autrefois M'entouraient de leurs bras, m'embrassaient mille fois: On eut pu tous nous croire à la douleur en proie, Ma femme sanglotait tant débordait sa joie«
" Reste, reste avec nous, reste, repose-toi.
De ton sang précieux ne sois plus si prodigue ; Reste, reste avec nous, ah ! reste près de moi," Disait ma chère femme, "reste, et plus de fatigue!" Et leur soldat brisé par la guerre et ses maux. N'eut pas demandé mieux que jouir du repos:
Mais soudain le tambour battit la générale, Et s'envola du coup ma douce pastorale.
fleuss ds8 champs. 75
Fleubs des Champs.
Nos jardins <»gaeîlleiix dédaignent la cohnre De vos chastes attraits nuTes dean des champs,
Elnfants trouTés de la nature !
Mais vous êtes pour moi des objets ravissants; Par vous je me retrouve aux étés du jeune âge. Quand simple bouton dW, pâquerette sauvage.
Plus que l'or et Pargent éblouissaient mes sens.
Vous créez pour mon cœur les plus riants mensonger. Le bleu de la montagne et le vert des rameaux, Vous me bercez des plus doux songes.
De la brise embaumée, et du bruit des ruisseaux. Du chevreuil qui s'enfuit à travers la clairière, Du soleil qui se couche au sein de la lumière. Et du chant du ramier qui roucoule ses maux.
Il n'est pas de musique aussi douce à l'oreille^ Pour^moi qui vous comprend, mes fleurettes de Juin,
Que la musique sans pareille Que parlez à mon cœur en langage divin:
Vous ravivez pour moi les castels en ruines, Où jeune, j'admirais vos beautés enfantines, Quand pour moi la nature était amour sans fini
Et même en ce moment que de douces images Une humble violette éveille dans mon cœur,
Que de mirifiques mirages Reflète le lys d'eau dans son lac enchanteur! Que de sites charmants me dit la primevère, Que de chênes, d'ormeaux me rappelle le lierre^ Et de jaunes épis le bluet, simple fleur!
Petits boutons chéris, étoiles que la terre A semé sans culture au début du printemps, Sur le plancher de notre sphère,
76 DOKIÏB-MOI PLUS D'aMOUB.
Vous fûtes mes amours à Taube de mes ans:
Hélas! Ils sont passés les jours de ma jeunesse ! Par de doux souvenirs réchauffez ma vieillesse, Et sur ma tombe un jour venez braver les vents!