‹ Beautés étrangèresChapitre 5 sur 28 · HYMNE A LA BEAUTE INTELLECTUELLE · texte numérisé non relu

HYMNE A LA BEAUTE INTELLECTUELLE

L'ombre d'un Esprit pur, d'un Pouvoir invisible, Invisible elle-même, erre au-dessus de nous; D'âme en âme elle flotte, ainsi qu'un vent très doux Vole de fleur en fleur, souffle à peine sensible : Pareille au clair de lune en un vallon paisible,

Sur les fronts, les cœurs, tour à tour,

Elle se pose avec amour, Comme un reflet léger dans le soir d'un beau jour,

Comme un astre voilant sa gloire,

Comme un chant clair dans la mémoire,

Comme tout céleste trésor Où la grâce au mystère emprunte un charme encor.

O toi qui, sur la forme et la pensée humaines, Mets le sceau rayonnant de la divinité, Nous fuirais-tu déjà, tendre Esprit de beauté? Pourquoi te retirer de nos humbles domaines

STROPHES ET FRAGMENT jj

Et nous y laisser seuls pleurant des larmes vaines?

Mais pourquoi voit-on se flétrir

L'arc-en-ciel qui vient de fleurir?

Pourquoi tout ce qui naît doit-il sitôt mourir?

Pourquoi sur nos bonheurs funèbres,

Après l'aurore, les ténèbres?

Pourquoi mêlons-nous chaque jour L'espoir au désespoir et la haine à l'amour?

Aucune voix venant d'un monde plus sublime Jamais ne répondit au penseur anxieux.

Nous parlons des Titans, des Démons et des Cieux : Superbes noms masquant notre ignorance intime; Aveugle et noble appel qui se perd dans l'abîme,

Sans révéler à nul mortel,

Sous l'éphémère, l'éternel!

Seul, ô chaste Beauté, ton charme solennel,

Ton charme d'aube vaporeuse,

De musique en la nuit ombreuse,

Mêle à l'errante illusion, Dans le songe inquiet de la vie, un rayon.

L'Amour, l'Espoir, l'Orgueil, ainsi que des nuages, Vont et viennent sur nous des jours, des mois, des ans ; Nous serions immortels, nous serions tout-puissants, Si toujours, en notre âme où flottent les mirages, Esprit, tu rayonnais au-dessus des orages. O suprême effluve des cieux,

f8 BEAUTÉS ÉTRANGÈRES

Éclairant l'âme au fond des yeux, Essence où l'idéal se fond, mystérieux,

Tel qu'un mourant flambeau dans l'ombre,

Ne pars pas! tout deviendrait sombre;

La mort n'est plus, sans ton pouvoir, Comme la vie, hélas! qu'un vague hasard noir.

Tout enfant, je guettais les spectres; et sans cesse, Dans les vieux murs déserts, au sein profond des bois, Éperdu, j'appelais les morts à haute voix, Vers les astres muets criant avec ivresse Ces noms empoisonnés qu'on vante à la jeunesse. Rien ne m'apparut. Vaine ardeur!

Mais tandis que j'errais, songeur, A cette heure suave où, par la nuit en fleur, L'air semble énamouré du rêve Que font les flots, les nids, la sève, Soudain ton ombre vint sur moi, Et je joignis les mains, plein d'extatique émoi.

Je me vouai dès lors à ton culte, ô Génie! N'ai-je pas accompli ce vœu loyalement?

Et maintenant encor, fidèle à mon serment, Les yeux en pleurs, le cœur enfiévré d'insomnie, Sous l'azur palpitant de la nuit infinie

J'évoque, parmi les grands ifs,

Les fantômes doux et pensifs.

Ils savent que ma joie, en ses élans si vifs,

STROPHES ET FRAGMENT fQ

Ne va jamais sans l'espérance Qu'un jour, Esprit de délivrance, Esprit sublime et bien aimé, Tu nous prodigueras ton charme inexprimé.

La lumière devient solennelle et sereine Quand le soleil commence à calmer son ardeur; Dans le paisible automne il est une douceur, Une harmonie auguste, une ampleur souveraine, Que ne saurait avoir l'été brûlant la plaine :

Veuille ainsi ton amour puissant,

Qui m'exaltait, adolescent, Honorer mon déclin d'un baiser bienfaisant!

Beauté pure, ainsi daigne encore

Guider un être qui t'adore,

Et qui, tendant vers toi la main, Ouvre humblement son âme à tout le genre humain!

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