‹ Beaux-arts et voyagesChapitre 1 sur 49 · M. GUIZOT A M. FOISSET · texte numérisé non relu

M. GUIZOT A M. FOISSET

Val-Richer, 11 décembre 1SS9.

Je voudrais, monsieur, avoir beaucoup de détails k vous donner sur les deux questions que vous m'adressez. Je prendrais un triste plaisir à vous parler longtemps de l'homme et de l'ami excellent que nous avons perdu. Parmi toutes les expériences que j'ai faites de la légèreté humaine, une des plus pénibles a été de voir avec quelle rapidité les souvenirs s'effacent, et le peu de traces qui restent, au bout de peu de jours, des vies les meilleures et les plus honorées. J'ai quelquefois défendu, contre les mauvaises passions du temps, l'honneur et le repos des vivants; maintenant que je suis vieux, je me complais à prendre en main la cause des morts , et à ranimer duns l'âme des générations nouvelles la mémoire de leiirs pères

II INTUODUCTIOxN.

qu'elles ignorent ou qu'elles oublient. Quand j'ai publié, il n'y a pas encore un ah, le second volume de mes y)/ëmoireSy j'y ^î rappelé le premier des deux faits relatifs à M. Lenormant sur lesquels vous désirez de moi quelques informations , son entrée comme chef de la division des Beaux-Arts au ministère de l'intérieur, quand je fus, en 1830, chargé de ce département. J'étais bien loin de prévoir que ce serait moi qui aurais à déplorer la mort de ce jeune compagnon de mes travaux, déjà si distingué et alors si heureux. Quand je l'appelai auprès de moi, je n'avais encore eu avec, lui point de relation intime ; mais je l'avais assez vu pour être frappé de la féconde activité de son esprit, de l' abondance et de l'originalité de ses idées sur les arts, de la variété de ses connaissances , de son admiration vive, je pourrais dire dévouée, pour tout ce qui était beau, et de l'élévation comme de la franchise de tous ses sentiments. C'était un esprit rare et une ame généreuse, à la fois indépendante et sympathique, prompte aux émotions et constante dans ses convictions. Une circonstance particulière m'inspirait pour lui beaucoup d'intérêt. Mariés depuis peu d'années, ils étaient, sa jeune femme et lui, un de ces beaux exemples de bonheur qui dontïent, à qui les voit de près , un profond sentiment de satisfaction sur le sort possible de l'homme et le désir d'être pour quelque chose dans une situation si exemplaire et si douce. Je m'estimai heureux de contribuer xm peu à la prospérité de ce charmant ménage en mettant M. Lenormant à portée de montrer ce qu'il valait, et je ne me trompai point dans»mon attente. Nous passâmes

INTRODUCTION. m

peu de temps ensemble au ministère de l'intérieur, et il n'y voulut pas rester quand je me relirai ; il avait trop de sirtcérité dans les idées et trop de fierté dans le caractère pour régler sa conduite selon les convenances de sa fortune ; il était dominé par un besoin impérieux de sa propre estime et de toutes les estimes exigeantes et hautes. Si vous prenez la peine de vous reporter au chapitre x de mes Mémoires^ vous y trouverez tout ce que j'ai recueilli de mes souvenirs de nos travaux et de nos projets communs à cette époque , dans l'intérêt élevé des arts et de leur application aux grands monuments publics.

Lorsque, en 18â2 et peu après mon entrée au ministère de l'instruction publique, je modifiai l'organisation de la Bibliothèque royale, j'y fis entrer M. Lenorraant, comme conservateur adjoint et plus tard comme conservateur titulaire, d'abord au Cabinet des médailles, puis au département des imprimés, d'où il repassa en 1841 avec le même titre au Cabinet des médailles, dont sa sollicitude savante et vigilante a notablement accru les richesses. En 1835 , j'eus à désigner un nouveau suppléant pour ma' chaire d'histoire moderne à la Faculté des lettres, et j'engageai M. Lenormant à s'en charger.

11 a professé pendant neuf ans à la Sorbonne, de 1835 à 1844 ; et au milieu de savantes recherches et d'une multitude de vues ingénieuses et souvent nouvelles , il a porté dans son enseignement ses fortes croyances chrétiennes et catholiques exprimées avec une courageuse, franchise. Je dis courageuse^ car la liberté avait, à cette époque , de bruyants amis qui déployaient pour elle beaucoup

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