NAUFRAGE DE SELKIRK , SURNOMMÉ LE ROI DE L'ILE FERNANDEZ
Woods Rogers, célèbrenavigateur anglais, et auteur du Voyage instructif intitulé :
Croisière autour. du monde, tenta, en 1708, une expédition dans le Grand-Océan, ayant sous ses ordres deux gros navires, le Duc ct la Duchesse de Bristol. En passant au Jarge de la Terre de Feu, il éprouva une tempête affreuse; ses bâtimens faisant eau, il n’évita un naufrage complet qu'en allant prendre terre à l’île de Juan Fernandez; il y aborda le 1° février 1709. Quel fut son étonnement de trouver dans cette île inhabitée un de ses compatriotes qui y vivait absolument seul depuis plusiens
années ! Ce compatriote était un écossais nommé Alexandre Selkirk, maître d'équipage sur le vaisseau les Cinq Ports, commandé par un certain Siradling, avec lequel il eut des déimélés assez vifs à l’occasion du naufrage de leur bâtiment près de Vile Juan Fernandez, dans cette grande mer qui sépare l'Amérique de l'Asie. Cet inforiuné marin avait été abandonné sur la côte par limpitoyable capitaine , avec la seule ressource d’un fusil, de quelques munitions, d’une hache et d'un chaudron. On peut juger du désespoir de Selkirk lorsqu'il se vit ainsi délaissé. Heureusement il possédait parmi son petit bagage quelques livres de piété, parmi eux se trouvait une Bible; il en lut quelques pages où il est recommandé à l’homme de mettre sa confiance en Dicu ct de ne jamais désespérer de la Providence : cela ranima son courage. Heureusement aussi il trouva dans sonîle, des chèvres, du poisson, des écrevisses, ainsi que des légumes qui
DE SELKIRK. NA LT avaient été semés par l'équipage de quelque vaisseau. :
Il se fit deux cabanes de branches d’arbres, les couvrit d’une espèce de jonc, et les tapissa avec la peau des chèvres qu'il tuaità mesure qu’il en avait besoin. La plus petite de ses huttes lui servait de cuisine et de salle à manger; la grande était son sa- Jon et sa chambre à coucher. D'abord, accablé de tristesse, il nemangeait que quand Ja faim l’y obligeait absolument, de même qu’il ne se couchait que quand le sommeil l’absorbait. Peu à peu il s’accoutuma à sa position, et chercha tous les moyens de La rendre de plus en plus supportable, La chasse et la pêche lui fournirent des vivres assez abondans, et le distrairent de sa mélancolie. Il faisait un grand usage des écrevisses de rivière, qui, dans cette île, sont exceentes et fort grosses; il les mangeait tantôt bouillies, tantôt grillées, ainsi que Ja chair des chèvres, dont il faisait d’excellent bouillon. 1] croît aussi au sommet
Le
des montagnes une espèce de prunes noires qui lui procuraient un dessert fort agréable.
Quand il n'eut plus de poudre à tirer.
il s'habitua à prendre les chèvres à la course, et s’en fit un amusement. Cet exercice continuel l'avait rendu si agile , qu'il courait au travers des bois et sur des rochers avec une vitesse incroyable. Un jour, en chassant ainsi, il tomba dans un précipice, et resta long-tems sans connaissance; enfin, revenu à lui, il trouva morte à ses côtés la chèvre qu'il avait poursuivie. Ce ne fût qu'avec beaucoup de peine qu'il put arriver, en se traînant, à sa Cabane, d’ouilne sortit qu'après dix Jours de repos.
Un long usage lui fit prendre du goût à ses alimens, quoiqu'il n'eût ni pain ni sel; il les assaisonnait avec du piment. En brülant de ce bois qui est aromatique, il en savourait la vapeur avec autant de délices qu’un amateur de café en trouveà respirer l'odeur suave decette plante. De plus