BEAUX TRAITS DE L'ÉQUIPAGE DU LUXOR
Le lendemain du retour dans la maison Blainville, Ernest, Hortense et Frédéric se trouvèrent sur pied de grand matin, attendu qu'il s'agissait d'aller visiter le Luxor, amarré près le Pont Louis XVI, vis-à-vis la belle promenade des Champs- Élysées. Le capitaine Durfort trouva à bord de ce bâtiment des marins de sa connaissance, qui s’empressèrent de répondre au vœu de sa société, en lui faisant un récit.
dont voici le résumé :
Le navire que vous voyez. a cent trente trois pieds de long sur vingt-six de large; il a.été construit exprès à Toulon , pour
594 L'ÉQUIPAGE aller chercher dans la Haute-Égypte l'obélisque que nous venons de transporter ici.
Ces obélisques portent le nom d’aiguilles :
celle-ci se trouvait à Luxor, village situé sur l'emplacement de la célèbre ville de Thèbes ; elle y avait été érigée sous le règne de Sésostris-le-Grand, Elle a soixante-douze pieds de hauteur ; elle est d’un seul bloc de granit rose ; son poids est de deux cent trente mille kilogrammes. Le nom de Luxor avait été donné à notre navire, vu le lieu où il se rendait pour accomplir sa mission. Le commandement en fut confié à M. le capitaine Verminac de Saint-Maur, neveu de l’ancien ambassadeur près la Porte Ottomance. Nous avons quitté Toulon en 1831, et nous sommes arrivés ici en décembre 1833, le jour même ou le roi Louis-Philippe ouvrait la session des chambres.
Le village de Luxor est à cent quatorze lieues du Caire. En revenant en France, nous nous arrêtâmes quelques jours dans
le port de cette capitale de l'Égypte, et diverses personnes de la ville vinrent nous visiter. Un jour entr'autres, une felouque turque transporta à notre bord madame Gaëtano , épouse du médecin en chef de l'hôpital; M. et mad. Dijon, français hat.
bitans du Caire , une autre dame nommée Spech , et un Arménien. En nous quittant pour ramener ces personnes à terre, les marins de la felouque ne firent pas attention que l'extrémité supérieure de leur antenne (on nomme ainsi les espèces de mâts auxquels sont attachées par un de leur côté les voiles triangulaires), était accrochée au bras de notre grande vergue ; de sorte qu’'entraînée par le courant , et l'antenne ne se dégageant pas, la felouque echavira.
Voilà donc les passagers roulant dans les flots du Nil, qui a bien le double de largeur de la Seine. À la vue du péril qu'ils couraient , notre lieutenant, M. Jorrès, se jeta dans Île fleuve sans prendre le tems d'ôter son uniforme ni ses bottes: Daniel,
596 L'ÉQUIPAGE notre maïtre charpentier, et le matelot Silvy s’élancèrent également à la nage.
Grâce. à leur dévoûment , aucun des naufragés ne périt, parce qu'ils s’en saisirent ii et les hissèrent à bord du canot qu'ame- … mait en toute hâte notre quartier-maître "de manœuvre, M. Arnaud, secondé de Hugues, le charpentier, et des matelots Laure, Jaime, Reboul, Cotte et Bérard.
De prompts secours furent administrés à ces pauvres submergés, qui avaient perdu connaissance ; ce ne fut que chez M. Varrin autre compatriote français, commandant et fondateur de l’école de cavalerie du pacha, qu'ils rouvrirent les yeux à la lumière et se virent sauvés. Le lendemain, les maris des trois dames vinrent trouver Daniel, et lui offrirent de l'or pour lui et ses braves camarades; mais ce maître charpentier est un vieux marin trop pénétré des sentimens d'honneur et d'humanité, pour attacher à sa belle action aucune idée
de sordidité. Tenez, dit à la famille de
M. Durfort l'homme de l'équipage qui faisait l'office de cicerone, voici là-bas: Daniel, à la droite de M. Jorrès, Silvy est l'autre marin qui parleen ce moment à notre jeune officier.
La petite société considéra avec une sorte de vénération ces trois personnages, et elle remarqua avec satisfaction que M. Jorrès portait sur sa poitrine la croix de la Légion-d'Honneur. — Oui ,.ajouta le cicerone, le roi Louis-Philippe la lui a accordée le 29 décembre 1833, voulant récompenser dars ce jeune officier l’homme courageux qui a prouvé qu'il ne craignait
pas d'exposer ses jours lorsqu'il s'agissait de secourir des personnes en danger de perdre la vie : le tour de notre brave charpentier viendra aussi sans doute; car celuilà a fait bien des voyages sur mer ;'ilaessuyé plus d’un naufrage , et ilest toujours prêt à se dévouer pour ses semblables.
. Il a encore été ici d’un grand secours à
M. Geoffroy Saint-Hilaire : lorsque ce na-