L'ÉTOURDI
Holà, hé ! Monsieur ? — Qu'est-ce qu'il y a ? — C'est votre bonne qui vous dit de vous lever ; il est cinq heures ! — Qui te Ta dit ? — ^Parbleu la montre ! — Comment se porte-t-elle ? — ^La montre ? — Eh ! non, maman. — Bien ! — Tant pis ! — ^Tant pis que votre maman se porte bien ? Eh ! non, qu'il soit cinq heures ; je vais me lever. — Monsieur, voici votre tasse de lait que je mets sur votre table de nuit.
En attendant que le lait refroidisse, l'étourdi s'habille, mais comme il pense à autre chose, il fait tout de travers ; il prend son habit pour son pantalon, et il passe ses jambes dans les manches, et comme elles ne peuvent pas y entrer, il se dit tout étonné : ** Tiens, mes jambes ont donc bien grossi depuis hier ! J'entrais si facilement dans mon pantalon !" Il fait des efforts, il pousse, il est rouge comme un coquelicot ; il pousse encore, le pantalon crève . . . J'y suis enfin, s'écrie le brouillon ; il est déchiré, mais tant pis ; je le garderai pour descendre, et maman me donnera l'autre pour réparer celui-ci ; maintenant, mettons ma veste de chasse. Il prend alors son pantalon, et passant ses deux bras dans les étuis des jambes, il est surpris d'y entrer si facilement. ** Tiens, se dit-il, mes bras ont donc bien diminué depuis hier ! J'avais toutes lés peines du monde à y entrer, et aujourd'hui j'y entre
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comme dans un sac de farine! Bah! il n'importe, pourvu que je sois habillé.
Michel ! Michel ! . . . — C'est la voix de papa. — ^11 est bientôt six heures, vous ne saurez pas vos leçons ; je me fâcherai. L'enfant qui aime son père, se l^te d'achever sa toilette après avoir répondu, et la précipitation qu'il y met, jointe à sa distraction naturelle, augmente le désordre bizarre de son accoutrement. Il prend une serviette pour sa cravate et se la passe autour du cou ; puis prenant sa cravatte pour sa serviette, il en trempe le bout dans sa t.asse de lait qu'il prend pour sa cuvette, et il se lave le visage avec du lait sucré ; cela fait, il aperçoit son encrier sur la table, et le prenant pour sa tasse de lait, en y portant les lèvres, il s'aperçoit de son erreur. — Michel ! Michel ! — Je descends, papa, je descends. Ah ! mon Dieu ! où est donc ma casquette ? Ah ! la voici. Il prend une vieille coiffe de sa grand' maman et se la met sur la tête, puis il cherche ses pantoufles fourrées, il croit les voir sur le tapis, et sans regarder, il veut en mettre une, il glisse son pied et n'y peut entrer, et comme il appuie, la pantoufle s'agite en criant: Miaou, miaou, miaou ! C'est un chat qui lui griffe les jambes et s'enfuit en courant. L'enfant le poursuit, et, arrivé devant la chambre de ses parents, il y entre pour les embrasser et leur dire bonjour, mais son père le prend, l'enlève dans ses bras, et le plaçant devant une glace, il lui
dit : Tiens, regarde, Michel, et dis-moi le nom de cet étourdi. — C'est le chat, s'écrie l'enfant qui sent une douleur aux pieds. On refait sa toilette ; Michel est habillé convenablement. Prends tes livres, lui dit son papa, tu vas étudier tes leçons, et quand tu les sauras, je te les ferai réciter ; je reste exprès pour cela. Allons à l'ouvrage. Michel est obéissant, il s'assied devant une table, son La Fontaine à la main, ef tout en étudiant, il prend une boîte de pains à cacheter pour une boîte de pastilles, et il en mange ; mais qu'importe, il étudie. IL a déj^ appris presque tout La Fontaine, et son papa le lui fait repasser.
Au bout de dix minutes : Je sais ma leçon, dit Michel. — ^Voyons, dit le papa, et Michel lui donne le livre. — Commence, mon ami. — ^J'y suis, et Michel, qui pense ^ autre chose, dit :
La Cigale ayant chanté Tout l'été . . .
Tenait en son bec nn fromage • • Certain Renard gascon, d'autres disent normand,
Lui tint à peu près ce langage :
Vous avez bien raison d'accuser la nature; Un roitelet, pour vous, est un pesant fardeau.
Lecteur, c'est pour vous que j'écris ;
Eh bien ! chantez maintenant.
Que diable me chantes- tu là? s'écrie le père en jetant le livre sur la table. — Je ne chante pas, papa.
je récite. — Tu penses à autre chose, Michel ; tu es un étourdi, un distrait ; tu me dis un vers d'une fable, et puis un vers d'une autre ; c'est mal, très-mal, cela me fait de la peine. Michel, qui est sensible, voyant son papa fâché, prend une bonne résolution, et, songeant à ce qu'il va dire, il récite douze fables de suite sans faire une seule faute. Son papa l'embrasse, et lui recommande d'être toujours attentif comme il vient de l'être. **Mon bon enfant, dit-il, il faut te corriger de ta distraction. Tu n'es pas méchant, non, certes, tu aimes et tu respectes tes parents et «tes maîtres ; quand tu rencontres un pauvre qui souffre, ton cœur est touché et tu lui donnes une partie et quelquefois tout l'argent de tes menus plaisirs. Cela est bien, très-bien, mon ami ; mais si tu continues à ne prêter aucune attention à ce que tu fais, si tu es dans dix ans aussi distrait que tu l'es aujourd'hui, on se moquera fort de toi dans le monde, et tu seras très-malheureux. Prends-y garde, tandis qu'il est encore temps, et distoi à tout moment : Voyons, de quoi suis-je occupé ? Que m'a-t-on dit de faire? De quoi est-il question? Adopte cette méthode, et tu seras bientôt guéri de ta distraction.
PREMIÈBES LECTURES, Vtl