Scène III
LE DOMESTIQUE, DUROY ett MADELEINE.
(Costumes sombres, mais pas en deuil.)
DUBOY, au domestique. — Que faites-vous ici?
Le Domestique. — M. Laroche-Mathieu est venu, il y a un instant. Il a écrit une lettre. Je venais la prendre pour la remettre à Madame. (Il Voffre.)
Madeleine. — Merci !
(Le domestique débarrasse Duroy et sort.)
Duroy. — Tu n'enlèves pas ton chapeau?
Madeleine. — Non !... Laroche m'annonce qu'il a des nouvelles sérieuses à me communiquer. Je vais à la Chambre !... Il m'y attend à qu.atre heures.
Duroy. — Tu as le temps.
Madeleine. — Si, par hasard, je pouvais le voir plus tôt., nous aurions plus de temps pour l'article...
Duroy. — Oh ! ça ne doit pas être extraordinaire ! Un individu, vaguement protégé de la France, qui aura reçu un c(jup de poing... La bande de Laroche veut faire croire «lue c'est un cas de guerre... .Te commence à les connaître ! Ça ne prend plus.
(Il s'installe à son bureau et envoie promener d'un coup de pied la chancelière.)
3IADELEINE. — Quoi?... Qu'y a-t-il?
Duroy. — Je t'en prie ! je l'ai dit hier : je ne veux plus de cette chancelière ; nous sommes au printemps !
Madeleine sonne. — Ce n'est pas bien grave. (Le domestique entre.)
Madeleine. — .Te vous avais dit d'enlever cette chancelière. (Le domestique la prend et sort.)
Madeleine. — Le malheur est réparé.
Duroy. — Je ne grelotte pas comme ce pauvre Forestier.
Madeleine. — Fais ton courrier, va...
Duroy. — Oh ! ces lettres !... Il faudra que je prenne un secrétaire...
Madeleine. — Veux-tu que j'écrive?... Tu signeras. Duroy. — Non ! non !... (7/ se met à écrire.) Zut! Madeleine. — Quoi?
Duroy. — Je ne peux pas écrire avec ces sales plumes. Madeleine. — Ce sont les miennes.
Duroy. — Et celles de ce pauvre Forestier... Il les avait adoptées, hein?
Madeleine. — Laisse donc Porcsti^ i- tranquille ! Duroy. — Quand nous aurons quel(|ues billets bleus de trop, on changera, tout cela, hein?... Do la clai'té, de la gaieté, des meuljles anglais.
Madeleine. — Aujourd'hui nous pouvons faire cette petite dépense.
Duroy. — Pourquoi ?
Madeleine. — Allons ! allons ! ne fais pas la bête !... Depuis une heure tu me dis des paroles inutiles... Je veux régler la question.
Duroy. — Quelle question?... Comprends pas ! Madeleine. — L'héritage de Vaudrec !
Duroy. — C'est tout réglé ! tu ne peux l'ac-ccpter sans mon autorisation... Je ne te la donne pas. Madeleine. — Pourquoi?
Duroy. — Pour rien !... Et ne m'oblige pas à en dire davantage.
Madeleine. — Pardon !... j'ai le droit de savoir pourquoi tu m'ejiipêches de toucher un million.
Duroy. — Tu veux le savoir?... Eh bien, ma petite, c'est parce que je ne suis pas un Forestier... Madeleine. — C'est-à-dire?...
Duroy. — C'est-à-dire que je ne suis pas un mari complaisant. .Je t'assure qu'il m'a fallu de l'énergie pour me contenir dans l'étude du notaire.
Madeleine. — En voilà une idée !
Duroy. — On ne laisse pas toute sa fortune à ime femme qui n'a pas été votre maîtresse.
Madeleine. — Vaudrec était l'ami de nia famille. Duroy. — Non !
Madeleine. — Il m'avait connue quand j'étais enfant... Duroy. ■ — Il m'a dit le contraire, quand Forestier était vivant.
Madeleine. — Eh bien, si tu croyais que Vaudrec était mon amant, pourquoi l'as-tu reçu chaque mardi à dîner, comme faisait Forestier?
Duroy. — Forestier ! Forestier !... Laisse-moi tran(iiulle avec Forestier !
Madeleine. — C'est toi qui en parles toujours. Duroy. — Je vis dans ses meubles, au milieu de ses sales tableaux. J'ai ses relations...
Madeleine. — Tu as sa place !
Duroy. — Ça veut dire ?...
Madeleine. — Rien.
Duroy. — Si !... si !... Ça veut dire que tu nf^is donné, au journal, sa situation... Eh l)ien, ma petite, J "étais de taille à la conquérir.
Madeleine. — Soit !... tu as beaucoup de talent !... C'est entendu !... Il ne s'agit ni de Forestier ni du Journal ; mais de l'héritage de Vaudrec. Tu n'as pas le droit de me priver de cette fortune.
Duroy. — .le ne croyais vraiment pas (|ue lu aimais autant l'argent.
Madeleine. — .Te m'en moque, de l'argent; je l'ai s«)Uvent prouvé, je te le jure. Mais c'est trop bête de refuser ça I Duroy. — Et l'honneur, ma petite ? Madeleine. — Quoi?
Duroy. — Parce que je plaisante souvent, tu crois que je n'ai pas le sentiment de l'honneur !... Tu ne lis donc pas mes articles ?
Madeleine. — Avant toi !
Duroy. — Je veux bien admettre que Vaudrec n'ait été pour toi qu'un ami... Il n'en est pas moins vrai que les gens chuchoteront.
Madeleine. — Laisse parler les imbéciles. Duroy. — Je m'étonne même que Vaudrec, qui avait un esprit si délicat, n'ait pas songé qu'il me mettait dans une position difïicile... Il aurait dû réfléchir... Madeleine. — Que pouvait-il faire?
Duroy. — 11 pouvait nous laisser à tous deux sa fortune...
Madeleine. — .Te ne vois pas la différence... Duroy. — Pardon !... Il faisait ainsi un legs à un ménage ami; mais en te laissant à toi seule son argent, il te compromet outrageusement... Tu ne sens pjis la nuance? Madeleine. — Si !... si !... je commence à la sentir !
DUROY. — C'est extrêmement délicat... Notre union, ma petite Madeleine, c'est une charmante association : mais je dois songer au renom de la raison sociale.
Madeleine. — Pourquoi ne pas dire à tout le monde que Vaudrec nous a laissé à tous deux sa fortune?
DuROY. — Enfantillage !... On voit bien qu'un homme n'a pas de compte dans une banciue... Je me sentirais envers toi dans un état d'infériorité... Le bonheur de notre ménage serait troublé.
Madeleine. — Alors?...
DuROY. — Alors, cherche un moyen de tout concilier... Je ne demande qu'à être gentil, ma chérie... mais il ne faut pas exiger trop.
Madeleine. — Tu veux une partie de la fortune?
DuROY. — Je voudrais trouver un moyen d'arranger les choses.
Madeleine. — Tu veux un quart ?...
DuRoy. — Oh ! voyons !... Il semble que nous traitons une affaire !... .T'ai horreur du marchandage.
Madeleine. — La moitié ?
DuROY. — Si tu y tiens...
Madeleine. — Écris au notaire que tu me donnes ton autorisation et que je te reconnais la moitié de la fortune... Qu'il prépare les actes !
DuROY. — J'irai chez le notaire ; je ne peux pas écrire...
Madeleine. - — Ah ! oui ! les plumes de Forestier.
DuROY. — Où vas-tu?
Madeleine. — Eh bien !.. à la Chambre!... voir Laroche- Mathieu !
DuROY. — C'est égal !... si j'étais jaloux !
Madeleine. — Oui, mais décidément, tu n'es pas jaloux... Au revoir.
DuROY^. — Au revoir, ma chérie !