DUROY, SUZANNE
Suzanne. ■ — ■ Bonjour, vous? Il me semble qu'on ne s'est pas vu, ce soir?
DuROY. — Bonjour, ma petite Suzanne.
Suzanne. — Vous avez parlé à papa?
DuROY. — Oui.
Suzanne. — Je m'en suis douté... Ça n'a pas marché?
DuROY. - — Il m'a dit que j'étais le gendre rêvé pour un autre.
Suzanne. — J'en viendrai à bout.
DuROY. — Peut-être... Mais je doute que vous obteniez le consentement de votre mère.
Suzanne. — Oh !... elle m'adore ; elle a toujours fait tout ce que j'ai voulu.
DuROY. — Vous verrez... vous verrez...
Suzanne. — Et puis elle a vmc vive sympathie pour vous...
DuHOY. — Elle a des principes... des idées religieuses... J'ai divorcé...
Suzanne. — Oh ! voyons ; elle ne me ferait pas une telle objection. D'ailleurs, votre jjremier mariage n'a pas été célébré à l'église... Par conséquent, même pour les personnes les plus respectueuses du dogme, vous êtes libre... Non ! vous vous trompez: maman consentira.
DuROY. . — Elle ne consentira pas... Votre père a lutté... Au fond, il aime les hommes qui sont partis de bas ; mais les mères, — ■ et c'est bien naturel, — ■ rêvent pour leurs filles des princes charmants.
Suzanne. — • Je vous assure que vous vous trompez ; maman n'a pas une telle vanité... Ce serait plutôt papa... Et puis ils ne veulent to.us deux que mon bonheur.
DuROY. — Enfin, Suzanne, il faut tout prévoir; si vous vous heurtiez à un refus absolu, définitif?
Suzanne. — Eh bien ! Bel-Ami, j'attendrais...
DuROY. — Quoi?
Suzanne. — ■ Que mes parents changent d'opinion...
DuROY. — Vous ne souffrez donc pas d'attendre... Moi, je ne peux plus ; je pense à vous sans cesse ; je vous appelle ; je voudrais vous avoir auprès de moi, vous tenir dans mes bras... Pardon !... pardon !...
Suzanne. — Bel- Ami !
DuROY. — Suzanne, je ne pense i^lus que vous êtes une jeune fille. Pour moi, vous êtes maintenant une femme... Il faut que vous soyez ma femme.
Suzanne. — Mais, Bel-Ami, je ne demande qu'à vous épouser...
DuROY.-r- Ecoutez !.. je vous demande pardon de vous dire cela brutalement... mais on va revenir... Puisque vous avez confiance en moi, puisque vous êtes prête à me donner toute votre existence...
Suzanne. — Eh bien?
DuROY. — Eh bien, si vos parents refusent, me suivrezvous ?
SuzANî«î. — Où donc?
DuROY. — Nous irons n'importe où, à la campagne...
Suzanne. — Un enlèvement !
DuROY. — Et nous ne reviendrons que lorsque vos parents consentiront.
Suzanne. — Comme ils auront du chagrin, de l'inquiétude!
DuROY. — De l'inquiétude? Non ! vous leur laisserez une lettre pour leur annoncer qu'ils n'ont pas à craindre une funeste résolution...
Suzanne. — ^ Un enlèvement !
DuROY. — Ce serait délicieux de partir avec vous par une belle nuit comme celle-ci. On serait bien l'un près de l'autre, dans la voiture qui roulerait vers une retraite charmante, que je connais. Suzanne !... Suzanne !... pourquoi pas cette nuit?
Suzanne. — Oh ! non !
DuROY. — Vous pouvez sortir de l'hôtel. ?
Suzanne. — Ce n'est pas difficile.
DuROY. — Écoutez ! ne me répondez pas! Je vais partir; je vous attendrai de minuit à deux heures du matin, tout près d'ici, au coin de la place de l'Étoile et de l'avenue du Bois... Vous n'aurez pas peur de venir jusque-là?
Suzanne. — Mais je ne viendrai pas !... je ne viendrai pas !...
DuROY. — Je suis là, tout près, et nous partirons ensemble pour toute l'existence.
Suzanne. — Bel- Ami ! plus tard! laissez-moi réfléchir...
DuROY. — Non !... non !... cette nuit, si vous voulez Tout à l'heure... tout à l'heure !... A tout à l'heure. (Il sort.)
Suzanne. — Bel-Ami ! Bel-Ami !